Les doctrines religieuses sont toujours assimilées consciemment, librement par la minorité, et sous l’influence de la suggestion de la foi par la majorité. Tant que, suivant cette méthode, l’humanité n’aura pas adopté la doctrine raisonnée et conforme à son âge, seules les formes extérieures de sa vie changeront ; le mal demeurera le même, voire croîtra de plus en plus.
Or, cette doctrine existe depuis longtemps et a déjà pénétré dans l’esprit de la majeure partie de notre société. C’est la doctrine du Christ dans sa véritable signification, libre de toute fausse interprétation. Ses principes, tant métaphysiques qu’éthiques, sont reconnus non seulement par les chrétiens, mais encore par les adeptes des autres croyances, car ils coïncident avec l’essence de toutes les importantes doctrines religieuses : le brahmanisme, le confucianisme, le taoïsme, le judaïsme, le swedenborgianisme, le spiritualisme, la théosophie, même le positivisme de Comte.
Le fond de cette doctrine peut être défini ainsi : l’homme est un être spirituel, semblable à son principe—Dieu ; la mission de l’homme est d’accomplir la volonté de ce principe-Dieu ; la volonté de Dieu est de concourir au bien des hommes ; le bien des hommes est réalisé par l’amour ; l’amour actif est de faire aux autres ce qu’on veut qu’on vous fasse. C’est là toute la doctrine.
Elle n’est point une révélation mystique de la manifestation surnaturelle de la divinité, de ses dogmes et décrets, comme l’affirme l’Église ; elle n’est pas non plus un enseignement moral recommandant une vie collective rationnelle, harmonieuse et profitable à tous, comme la comprennent les savants ; elle est l’explication logique du sens de la vie, et grâce à laquelle la règle de conduite n’est pas imposée extérieurement, mais résulte naturellement du sens que nous attribuons à notre vie. Bien qu’elle n’admette aucun phénomène surnaturel, contrairement à ce que prétend l’Église, cette doctrine n’a pas toutefois davantage un caractère intellectuel laissant notre raison seule nous guider, comme le pensent les savants incroyants.
Cette doctrine est une religion, c’est-à-dire, l’établissement du rapport de l’homme envers le monde et son principe. Elle donne la réponse aux questions : qu’est-ce que l’homme par rapport à l’infini dans l’espace et le temps, et quelle est la mission de sa vie ? Cette réponse donne aux hommes qui la reconnaissent une explication raisonnée du sens de la vie, d’où découlent naturellement des règles immuables de conduite.
C’est par là que se distingue la véritable doctrine chrétienne du christianisme d’Église enveloppé de mysticisme et étayé sur des miracles, et c’est ainsi qu’elle diffère de la morale utilitaire des incroyants qui, sans s’en apercevoir, empruntent au christianisme ses conclusions tout en en méconnaissant le fond.
Tant que cette doctrine ne sera pas reconnue dans sa pureté et que son principe métaphysique—l’attitude que doit garder l’homme envers Dieu—ne sera pas accepté, tant qu’elle ne sera pas répandue dans le monde chrétien, comme l’est aujourd’hui la religion d’Église, toutes les formes de violence dont souffrent les hommes, l’oppression gouvernementale surtout, demeureront invariables.
Mais quelles mesures doivent être recommandées à cet effet ?
Nous sommes tellement imprégnés de l’idée fausse attribuant la possibilité d’améliorer notre vie par des moyens extérieurs, qu’il nous semble possible de réaliser le changement de notre état intérieur par les seuls moyens extérieurs.
Mais il n’en est pas ainsi ; et c’est là une chance considérable pour l’humanité. En effet, si nous pouvions influer les uns sur les autres par des moyens extérieurs, les hommes légers, irréfléchis pourraient corrompre leurs semblables et les priver du bonheur ; en outre, une semblable activité pourrait rencontrer des obstacles infranchissables sur la voie du bonheur.
Heureusement, l’évolution spirituelle est dans le pouvoir de chacun de nous. Nous savons toujours en quoi consiste notre véritable bonheur, de chacun de nous et des autres hommes, et rien ne peut arrêter ou retarder notre activité dans la poursuite de ce but.
Or, le but—le bien de chacun et de tous—est atteint uniquement par la transformation intérieure de l’individu, par l’élaboration d’une conscience religieuse et indépendante, afin de pouvoir vivre en conformité avec cette conception personnelle. De même qu’une matière en combustion peut seule communiquer le feu à d’autres matières, seules, la vraie foi et la vraie vie d’un homme peuvent se communiquer à d’autres hommes, répandre et consolider la vérité religieuse. Or, seuls la propagation et l’affermissement de la vérité religieuse améliorent la condition des hommes.
Voilà pourquoi il n’est qu’un moyen de se délivrer de tous les maux dont souffrent les hommes, y compris l’effroyable mal que commet le gouvernement : le travail intérieur que doit accomplir chacun de nous afin d’être l’artisan de sa propre amélioration morale.
Juin 1905.