La victoire du Japon a montré à tous combien était fausse la voie suivie jusqu’ici par la civilisation. Aux Russes, cette guerre—cause de tant de souffrances insensées : sacrifice inutile d’hommes et de richesses—a montré, de plus, le grave danger de leur soumission à leur gouvernement. Afin d’assurer de louches profits à quelques personnages malfaisants, ce gouvernement a jeté le pays dans une guerre imbécile qui, dans aucun cas, ne pouvait être avantageuse pour le peuple. Des centaines, des milliers de vies ont été sacrifiées, les produits du labeur colossal de tout un peuple perdus, enfin, la gloire elle-même de la Russie, pour ceux qui en étaient fiers, anéantie ; mais le pis est que les fauteurs de tous ces crimes, loin de les reconnaître, en rejettent sur d’autres la responsabilité, et que, conservant leurs places, ils sont tout disposés à jeter le pays dans de plus grands malheurs encore.
La révolution commence tout naturellement lorsque la société vient à abandonner une certaine conception de la vie sur laquelle continue à reposer l’édifice social existant, autrement dit, lorsque la contradiction entre la vie telle qu’elle est et celle qui doit ou peut être devient si nette pour la majorité des hommes, que ceux-ci sentent déjà l’impossibilité de continuer à vivre dans les anciennes conditions ; et cette révolution éclate d’abord chez la nation qui possède le plus grand nombre d’individus conscients de cette contradiction. Quant aux moyens employés par la révolution, ils dépendent du but qu’elle poursuit.
En 1793 la contradiction entre l’idée d’égalité des hommes et le pouvoir despotique des rois, du clergé, des nobles, des fonctionnaires, était sentie non pas seulement par les peuples qui en souffraient, mais aussi par les meilleurs parmi les hommes des classes dirigeantes du monde chrétien tout entier. Mais nulle part plus qu’en France ces classes ne ressentaient l’injustice de l’inégalité, nulle part la conscience populaire n’était moins asservie. C’est pourquoi la Révolution de 1793 a débuté précisément en France. Quant au moyen le plus immédiat de conquérir l’égalité, il consistait tout naturellement à prendre par la force le pouvoir que détenaient les maîtres du jour ; c’est pourquoi les révolutionnaires de l’époque ont eu recours à la violence pour arriver à leurs fins.
Actuellement, en 1905, où les gouvernants enlèvent arbitrairement aux hommes le produit de leur travail pour s’armer à outrance, où à chaque instant ils peuvent pousser les peuples à s’entr’égorger, la contradiction entre une vie libre possible et légitime et la soumission stupide et funeste aux oppresseurs, est ressentie non seulement par les peuples qui en souffrent, mais aussi par les plus généreux parmi ceux qui les gouvernent. Nulle part cette contradiction n’est aussi nette que chez le peuple russe.
Il la ressent autant en raison de la guerre stupide et honteuse où il fut jeté par le gouvernement que par suite du régime agraire qu’il a conservé jusqu’ici ; il la ressent surtout à cause de la conscience chrétienne particulièrement vivace chez lui.
J’estime donc que la révolution de 1905, ayant pour but d’affranchir les hommes de l’oppression brutale, doit commencer et commence précisément en Russie. Quant aux moyens d’y parvenir, ils doivent être évidemment tout autres que la violence à laquelle les hommes avaient eu jusqu’ici recours pour arriver à l’égalité.
Les hommes de la grande Révolution pouvaient encore se méprendre en croyant à la possibilité de réaliser l’égalité par la violence, quoiqu’il fût de toute évidence que la force brutale était par elle-même la manifestation la plus vive de l’inégalité. A plus forte raison ne peut-on aujourd’hui recourir à la violence pour conquérir cette liberté, qui est le principal but de la révolution actuelle.
Or, que voyons-nous ? Les révolutionnaires de nos jours répètent en Russie tout ce que faisaient leurs devanciers dans les pays européens : manifestations solennelles, cortèges funèbres, destruction des prisons, brillants discours (« Allez dire à votre maître... »), assemblées constituantes, etc... Et ils croient qu’en renversant le gouvernement existant et en le remplaçant par une monarchie constitutionnelle, ou même par une république socialiste, ils atteindront le but que la révolution s’est imposé.
Mais l’histoire ne se répète pas. La révolution par la violence a fait son temps. Tout ce qu’elle a pu donner aux hommes elle l’a déjà donné, et en même temps elle a indiqué ce qu’elle était incapable de donner. La révolution qui commence en Russie,—nous ne sommes pas en 1793, mais en 1905,—où l’on compte cent millions de paysans doués d’une psychologie et d’une organisation sociale particulières, cette révolution ne saurait en aucune façon avoir le même but et se faire par les mêmes moyens que les révolutions qui eurent lieu il y a soixante, quatre-vingt ou cent ans, chez des peuples latins ou germains dont la mentalité est tout autre.
La population rurale de la Russie, qui comprend le vrai peuple, n’a que faire de la Douma, de toutes ces libertés—dont l’énumération seule est une preuve de l’absence de la vraie liberté,—ainsi que de la substitution d’un gouvernement violent à un autre aussi violent ; il a besoin de s’affranchir de tout le système de violence.
La portée de la révolution qui commence en Russie et qui s’annonce dans le reste du monde, n’est donc point dans les réformes énumérées par les programmes habituels : impôts sur le revenu ou autres, séparation de l’Église et de l’État, monopoles nationaux, système électoral, participation du peuple au pouvoir, institution de la République la plus démocratique, etc., mais dans la conquête de la vraie liberté.
Or, cette liberté vraie peut être réalisée seulement par le refus de se soumettre à toute autorité, quelle qu’elle soit, et cela sans recourir aux barricades, assassinats et institutions nouvelles obtenues par la violence et reposant sur elle.