La cause principale de la prochaine révolution comme de toutes celles passées ou futures a un caractère religieux.
Le mot religion est pris d’ordinaire soit dans le sens d’une définition mystique du monde invisible, soit pour désigner certains rites d’un culte qui console et encourage les hommes dans la vie, soit comme une explication de l’origine de l’univers, soit comme la réglementation morale de la vie sanctionnée par la prescription divine.
Ce n’est pas ainsi que je comprends la religion : elle est pour moi avant tout la révélation de la loi supérieure, commune à tous les hommes, leur assurant dans un temps donné le suprême bonheur.
Déjà antérieurement à la doctrine chrétienne, fut proclamée et exprimée chez divers peuples une loi religieuse, supérieure et commune à toute l’humanité, qui peut être formulée ainsi :
L’homme ne doit pas vivre pour son bonheur individuel, mais pour le bonheur de tous, c’est-à-dire, rendre service à son prochain (Bouddha, Isaïe, Confucius, Lao-Tseu, stoïciens). La loi ayant été proclamée, il était impossible aux hommes qui la connaissaient de ne pas se rendre compte de sa justesse et de sa bienfaisance ; mais l’ordre social fondé sur la violence a pénétré si à fond dans les mœurs et les institutions que, tout en reconnaissant les bienfaits de la loi d’aide mutuelle, les hommes continuaient à vivre sous l’empire de lois répressives qu’ils justifiaient par la nécessité de châtier les méchants. Il leur semblait que sans menaces ni châtiments du mal par le mal, la vie sociale était impossible. Les uns assumaient le devoir de maintenir l’ordre public et de corriger les criminels en faisant appliquer les lois répressives ; ils commandaient, les autres obéissaient. Mais les maîtres se dépravaient par l’omnipotence dont ils jouissaient, et une fois dépravés, au lieu de corriger les mœurs, ils les contaminaient de leur propre souillure ; les administrés à leur tour se dépravaient par leur participation à ces violences, par leur esprit d’imitation et par leur soumission servile.
Il y a dix-neuf cents ans apparut le Christianisme. Avec une nouvelle force, il vint confirmer la puissance de cette loi d’amour et de solidarité, et nous apprendre en plus pourquoi elle n’était pas observée.
Il a montré avec une netteté extraordinaire que la cause de cette inobservance était la fausse notion que l’on se faisait de la légitimité et de la nécessité de la violence comme moyen de coercition. Après avoir démontré sur toutes ses faces l’illégalité et la nocivité du châtiment social, il a prouvé que la principale cause des malheurs de l’humanité résidait dans les violences auxquelles se livrent les hommes les uns sur les autres sous prétexte de vindicte publique ; enfin, il a montré que l’unique moyen de faire disparaître la violence était de la subir avec passivité.
« Tu as entendu dire aux anciens : Œil pour œil, dent pour dent. Moi, je te dis : Ne résiste pas au méchant ; s’il te frappe sur la joue droite, tends-lui la joue gauche ; s’il veut plaider contre toi et te prendre tes vêtements, donne-lui jusqu’à ta chemise. Donne à celui qui te tend la main et ne te détourne pas de celui qui sollicite ton aide pécuniaire. »
Cette doctrine veut dire que lorsque celui qui a mission de juger des cas de violences en commet lui-même, il n’y aura plus pour elles aucune limite.
Aussi, pour qu’elles disparaissent, il faut que nul, sous quelque prétexte que ce soit, n’emploie la force brutale, et surtout sous le prétexte le plus fréquent, celui de punir.
Cette doctrine atteste cette vérité simple et naturelle : on ne saurait supprimer le mal par le mal, et l’unique moyen de diminuer l’intervention de la violence est de ne pas s’en servir.
La doctrine chrétienne l’a nettement formulé et établi. Malheureusement, on se figurait à tort que châtier était une condition indispensable à la vie sociale, et cette croyance était tellement enracinée, le nombre des hommes qui ignoraient cet enseignement ou ne le connaissaient que sous sa forme corrompue était si grand, que tous ceux qui avaient accepté la loi du Christ continuaient à vivre d’après celle de la violence. Les pasteurs des chrétiens croyaient que l’on pouvait accepter la doctrine de la solidarité sans la loi de la non-résistance au mal, qui est pourtant la clef de voûte de tout l’enseignement sur la conduite des hommes. Car, admettre la loi de l’aide mutuelle en méconnaissant le précepte de la non-résistance, c’était construire la voûte sans la sceller dans sa partie centrale.
Les chrétiens, en s’imaginant qu’ils pouvaient organiser leur vie mieux que celle des païens sans accepter le précepte de la non-résistance, continuaient à faire non seulement ce que faisaient ceux-ci, mais pis encore, et s’éloignaient ainsi de plus en plus de la vie chrétienne. Le sens de leur doctrine s’obscurcissait, et ils sont arrivés enfin à leur triste situation actuelle : division des peuples chrétiens en camps ennemis, dépensant toutes leurs forces à s’armer et prêts à chaque instant à s’entre-déchirer. Plus encore : ils ont provoqué la haine des peuples non chrétiens qui se lèvent déjà contre eux. Enfin, et par-dessus tout, ils sont arrivés à la négation complète non seulement du christianisme, mais de toute loi ayant un caractère élevé.
La cause première de la prochaine révolution est donc surtout religieuse. Elle vient de la déformation de la loi suprême de solidarité, par suite de la méconnaissance du précepte de la non-résistance spécifiée par le christianisme, dont l’intention expresse est de rendre cette loi pratiquement réalisable.