V
LES CONSÉQUENCES DE L’INACCEPTATION DU PRÉCEPTE DE LA NON-RÉSISTANCE

La doctrine chrétienne n’a pas seulement montré que la vengeance n’est ni utile ni sensée, parce qu’elle ne fait qu’accroître le mal ; elle a indiqué de plus la non-résistance au mal par la violence, comme unique moyen d’atteindre la véritable liberté si naturelle à l’homme. Elle a montré que, du moment où l’homme entrait en lutte contre la violence, il s’aliénait lui-même sa liberté ; en effet, en admettant l’emploi par lui de la force brutale, il admettait par ce fait même la légitimité de son emploi contre lui-même ; aussi, pouvait-il être soumis par ceux contre lesquels il luttait. Lors même qu’il fût vainqueur, il n’en était pas moins toujours menacé d’être vaincu à son tour par un plus fort que lui.

Quiconque s’est proposé pour but l’accomplissement de la loi supérieure commune à toute l’humanité et qui ne saurait être mise en échec, peut seul être réellement libre. Et l’unique moyen de restreindre dans le monde l’emploi de la violence, est de réaliser la liberté complète en ne résistant pas à n’importe quels actes de tyrannie.

La doctrine chrétienne a donc proclamé la loi de la pleine liberté humaine, mais à la condition absolue de se soumettre à cette loi dans toute sa signification.

« Et ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps et qui ne peuvent faire mourir l’âme, mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme et le corps dans la géhenne. » (Mathieu, X, 28.)

Ceux qui avaient accepté cette doctrine dans sa signification vraie et s’étaient soumis à la loi suprême étaient libres de toute autre soumission. Ils avaient souffert avec résignation les violences des hommes, mais ne leur obéissaient pas dans les actes contraires à la loi suprême. Ainsi avaient agi les premiers chrétiens alors qu’ils étaient peu nombreux parmi les peuples païens. Ils refusaient d’obéir aux gouvernements dans les actes contraires à la loi suprême qu’ils appelaient la loi de Dieu ; ils furent persécutés, châtiés pour cette résistance, mais ils n’en continuaient pas moins à ne pas se soumettre et restaient libres.

Mais dès l’instant où des peuples entiers, qui vivaient sous un régime maintenu par la violence, s’étaient reconnus chrétiens simplement parce qu’ils avaient reçu le baptême, leur attitude envers les autorités changea complètement.

Aidés du clergé, les gouvernants suggérèrent à leurs administrés que le meurtre et les autres violences pouvaient être commis lorsqu’ils servaient à la juste vindicte et à la défense des faibles et des opprimés. Puis, en les obligeant à prêter serment aux autorités, c’est-à-dire à jurer devant Dieu qu’ils accompliraient tout ce qu’il leur sera ordonné, les gouvernements amenèrent leurs sujets se considérant comme chrétiens, à ne plus croire défendu l’emploi de la violence, et, naturellement, à admettre aussi celle dont ils étaient victimes.

Il arriva donc qu’au lieu de demeurer libres, comme l’a voulu le Christ, au lieu de souffrir toute violence, comme cela avait eu lieu au début, afin d’être, en revanche, soumis à la seule volonté de Dieu, ils comprirent leur devoir dans un sens diamétralement opposé : ils considérèrent comme honteux d’être en butte aux violences sans essayer de lutter contre elles, et comme leur devoir le plus sacré d’obéir aux gouvernants. C’est ainsi qu’ils devinrent des esclaves. Formés dans ces traditions, ils n’eurent plus aucune honte de leur esclavage ; au contraire, ils furent fiers de la puissance de leurs gouvernements, à l’exemple des esclaves toujours fiers de la grandeur de leurs maîtres.

En ces derniers temps, cette déformation du Christianisme a donné lieu à une nouvelle supercherie qui à mieux enfoncé nos peuples dans leur servilité. A l’aide d’un système complexe d’élections parlementaires, il leur fut suggéré qu’en élisant leurs représentants directement, ils participaient au gouvernement, et qu’en lui obéissant, ils obéissaient à leur propre volonté, et étaient libres. Cependant cette supercherie devait être évidente tant en théorie qu’en pratique, car même sous le régime le plus démocratique et sous le règne du suffrage universel, le peuple ne peut exprimer sa volonté. Il ne le peut : 1o parce qu’une pareille volonté collective d’une nation de plusieurs millions d’habitants n’existe pas et ne peut exister ; 2o parce que, lors même où elle existerait, la majorité des voix ne serait point son expression. Sans insister sur ce fait que les élus légifèrent et administrent, non pas pour le bien général, mais pour se maintenir au pouvoir ; sans appuyer également sur le fait de la dépravation du peuple due à la pression et à la corruption électorale, ce mensonge est particulièrement nuisible en raison de l’esclavage présomptueux dans lequel tombent ceux qui s’y soumettent. En s’imaginant qu’ils obéissent à leur propre volonté tout en obéissant à celle du gouvernement, ils n’osent plus transgresser les règlements établis par l’autorité, lors même qu’ils seraient contraires à leur goût, intérêts, désirs, et surtout à la loi supérieure de leur conscience. Or, les actes et les prescriptions du gouvernement de ce peuple soi-disant libre, soumis aux hasards des luttes de partis, d’intrigues, de vanité et de vénalité, dépendent aussi peu de la volonté populaire que les actes et les prescriptions du gouvernement le plus despotique.

Ces hommes libres rappellent les prisonniers qui s’imaginent jouir de la liberté, lorsqu’ils ont le droit d’élire ceux parmi leurs geôliers qui sont chargés de la police intérieure de la prison.

Un membre d’un État le plus despotique peut être entièrement libre, bien qu’il puisse souffrir les plus cruelles violences de la part du gouvernement qu’il n’avait pas établi. Par contre, un membre d’un État constitutionnel est toujours esclave, car en s’imaginant participer au pouvoir, il reconnaît la légalité de toutes les violences commises sur lui, se soumet à toute prescription de l’autorité, au point qu’il perd toute notion de ce qu’est la véritable liberté. Croyant se libérer, il devient de plus en plus l’esclave de son gouvernement.

Rien ne montre plus clairement l’asservissement progressif des peuples comme l’extension et le succès des théories collectivistes, qui ne tendent à rien moins qu’à l’annihilation complète de l’individu.

Bien que les Russes soient sous ce rapport dans des conditions plus favorables, puisque jusqu’à aujourd’hui ils n’ont pas participé au pouvoir et que, par suite, il ne les a pas encore corrompus, eux aussi ont été soumis au mensonge de la glorification du pouvoir, du prestige et de la grandeur de la patrie, de la fidélité au serment, et ils considèrent également comme un devoir d’obéir aveuglément à leur gouvernement.

Mais voici que des hommes peu sensés de la société russe essayent d’amener leur peuple au même état d’esclavage constitutionnel que les autres peuples européens.

En somme, l’inadmission du précepte de la non-résistance a eu pour conséquence non seulement l’armement à outrance et la guerre, mais encore l’aliénation graduelle de la liberté de ceux qui professent la loi mutilée du Christ.