II
LA MACHINE GOUVERNEMENTALE

Ce mécanisme est connu depuis longtemps, et depuis longtemps aussi est connue son œuvre. C’est le même qui a permis en Russie les férocités du détraqué Ivan le Terrible, les cruautés bestiales de l’aviné Pierre Ier, insultant, en compagnie d’autres ivrognes, tout ce qui est sacré aux hommes ; les mœurs dissolues de l’ignorante cantinière Catherine Ire, les hauts faits de l’Allemand Biron qui gouverna pour la seule raison qu’il était l’amant de la tsarine Anna, qui, femme médiocre, était, elle aussi, complètement étrangère à la Russie. Ce mécanisme sert successivement une autre Anna, maîtresse d’un autre Allemand, parce que c’était dans l’intérêt de quelques-uns de reconnaître comme empereur son fils, l’enfant Ivan, le même qui sera détenu en prison, puis tué sur l’ordre de Catherine II. C’est Élisabeth, la fille débauchée de Pierre Ier, qui envoie son armée combattre les Prussiens et à la mort de laquelle son neveu, un Allemand qu’elle a fait venir d’Allemagne et qui, lui succédant, donne l’ordre à cette même armée de combattre pour les Prussiens. Cet Allemand, mari de Catherine II, est tué par elle, également Allemande. Puis elle se met à diriger le pays en compagnie de ses amants, leur fait don de milliers de paysans russes et rédige à leur profit des projets d’expéditions, tantôt grecque, tantôt hindoue, en vue de la réalisation desquels elle fait périr des millions d’êtres humains.

Elle morte, c’est le dégénéré Paul qui préside aux destinées de la Russie et de sa population comme y peut présider un aliéné. Il est assassiné avec le consentement de son propre fils. Et ce parricide règne pendant vingt-cinq ans, tantôt s’alliant à Napoléon, tantôt guerroyant contre lui, tantôt imaginant des constitutions pour la Russie, tantôt livrant le peuple qu’il méprisait au terrible Araktcheïev.

Ensuite, c’est le règne du soldat brutal, du cruel et ignorant Nicolas Ier ; puis c’est Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que bon, tantôt libéral, tantôt despotique ; ou bien Alexandre III, celui-ci à coup sûr un sot, brutal et ignorant.

Enfin, sur le trône monte un innocent officier de hussards, qui imagine avec ses séides son expédition mandchou-coréenne, engloutissant des centaines de milliers de vies et des milliards de roubles.

N’est-ce pas terrifiant ? Terrifiant surtout parce que, même cette folie sanguinaire terminée, une nouvelle fantaisie peut surgir demain dans la faible tête de cet omnipotent, et, de concert avec son entourage de coquins, il entreprendra une campagne africaine, américaine ou indienne, et de nouveau on saignera les Russes à blanc et on les enverra assassiner à l’autre bout du monde.

D’ailleurs, ces choses se sont passées et se passent non seulement en Russie, mais partout où existe un gouvernement, c’est-à-dire un régime sous lequel une infime minorité peut forcer la grande masse d’obéir à sa volonté. Toute l’histoire européenne est une suite ininterrompue de récits des fureurs de princes montant successivement sur le trône, menant une vie de débauchés, d’assassins et de brigands, et, surtout, causant le pervertissement du peuple.

En Angleterre, monte sur le trône le cruel et débauché Henri VIII, et, à seule fin de se débarrasser de sa femme et d’épouser sa maîtresse, il imagine une nouvelle confession chrétienne, oblige son peuple à s’y convertir, ce qui allume la guerre religieuse et amène la perte de millions de vies.

Ou bien c’est Cromwell, hypocrite insigne et scélérat, qui se saisit de la machine gouvernementale, exécute un autre hypocrite, Charles Ier, sacrifie impitoyablement des millions de victimes et détruit cette même liberté qu’il prétendait défendre.

En France, c’est une série de Louis et de Charles qui dirigent la machine, et dont le règne est également une succession de crimes : meurtres, exécutions en masse ou isolées, guerres et ruines nationales.

On exécute enfin l’un d’eux, et aussitôt des Marat et des Robespierre accaparent à leur tour la machine gouvernementale et commettent des crimes plus horribles encore parce qu’ils immolent non seulement des vies humaines, mais les hautes vérités proclamées par les hommes du temps.

Le pouvoir tombe entre les mains de Napoléon, et tout le continent européen est jonché de cadavres.

Les chefs d’États se montrent aussi sots, aussi immoraux en Autriche, en Italie, en Prusse, et aussi funestes sont leurs actes pour leurs peuples.

Et ce n’est point l’histoire du passé, de ce qui a été et ne se renouvellera plus ; cela se passe de nos jours encore, et partout, dans les États les plus libres ou soi-disant tels, sous le régime démocratique comme sous le régime despotique : en Angleterre et en Turquie, en Allemagne et en Abyssinie, en France et en Russie, aux États-Unis d’Amérique et au Maroc, partout où fonctionne la machine qu’on nomme gouvernement.

Malgré les chartes et constitutions, naissent des guerres sans motif sérieux, simplement en raison de rivalités des partis politiques.

C’est ainsi que furent déclarées les dernières guerres par les Français ; par les Anglais contre les Boërs, au Thibet, en Égypte ; par les Italiens en Abyssinie ; par les cinq puissances (Russie, France, Angleterre, Amérique, Japon) contre la Chine ; par la Russie contre le Japon.

Partout où existe une institution permettant à la minorité d’imposer à la majorité ce que celle-là décrète pour loi ou règlement administratif, tout individu de la majorité est constamment menacé, lui et sa famille, des plus grands dangers, de malheurs dus, non à des cataclysmes sismiques indépendants de notre volonté, mais à la poignée d’hommes dont nous subissons volontairement la servitude.