Grâce à ses tendances morales et à l’évolution propre de sa vie sociale, le peuple russe a été amené, avant les autres peuples chrétiens, à la conscience de sa malheureuse situation résultant de sa soumission volontaire à la tyrannie des autorités. C’est cette conscience et le désir de se libérer de cette tyrannie, qui, à mon sens, font éclater la révolution, qui est imminente non seulement en Russie, mais chez toutes les nations du monde chrétien.
Les hommes qui vivent dans un État où la contrainte est la loi immuable croient que son abolition doit inévitablement conduire aux pires catastrophes.
On affirme que la somme de sûreté et de bien-être dont nous jouissons est due au bon ordre assuré par l’autorité ; en réalité, cette assertion est purement gratuite. En effet, nous savons quelles sont nos souffrances et nos joies, si toutefois on peut admettre l’existence de celles-ci dans l’organisation sociale présente ; mais nous ignorons quelle serait notre vie si l’État était supprimé. A en juger par l’existence de petites communautés, qui, accidentellement, ont vécu et vivent en marge des grands États, et qui jouissent de tous les bienfaits d’une organisation sociale, tout en étant libérées de la contrainte étatiste, on est bien obligé d’admettre que leurs membres ne souffrent pas le centième des maux que supportent les sujets des grands États.
N’oublions pas que ce sont principalement les classes dirigeantes qui bénéficient du régime actuel, et qui affirment l’impossibilité de s’en passer. Mais, interrogez donc ceux qui supportent le poids de ce régime, les ouvriers des champs, les cent millions de paysans russes, et vous apprendrez que, loin d’y trouver leur sécurité, ils le considèrent comme complètement inutile pour eux.
Maintes fois, dans nombre de mes écrits, j’ai essayé de démontrer que les hommes avaient tort de craindre de voir les mauvais opprimer les bons, si l’autorité était abolie ; j’ai démontré qu’on n’avait pas à prévoir ce danger dans l’avenir, mais à le redouter dans le présent, puisque partout la puissance est aux mains des pires. Au reste, il n’en saurait être autrement, car seuls les plus mauvais peuvent employer toutes les ruses, fourberies et cruautés qui sont nécessaires pour exercer le pouvoir.
Bien des fois j’ai cherché à montrer que les principaux maux dont nous souffrons : richesses de quelques privilégiés et misères de tous les autres, accaparement de la terre par ceux qui ne la travaillent pas, armements et guerres continuels, dissolution des mœurs, proviennent exclusivement de notre reconnaissance de la légitimité de la tyrannie gouvernementale.
J’ai cherché à montrer que, avant de nous demander si notre vie sera meilleure ou pire en absence de toute autorité, il était nécessaire de rechercher la valeur des gouvernants. S’ils sont au-dessus de la moyenne, le gouvernement sera bienfaisant ; s’ils sont au-dessous, malfaisant. Pour se convaincre qu’ils sont généralement au-dessous de la moyenne, il n’y a qu’à lire l’histoire. Nous y voyons défiler des Ivan IV le Terrible, des Henri VIII, des Marat, des Napoléon, des Metternich, des Talleyrand, des Araktcheïev, des Nicolas.
Toute société possède des hommes ambitieux, sans conscience, violents, prêts à servir leurs intérêts par tous les moyens brutaux, y compris l’assassinat. Dans une société sans gouvernement, ils deviendraient de simples brigands qui seraient tenus en respect par la défense des assaillis et surtout par la force de l’opinion publique, moyen d’action le plus puissant sur les hommes. Tandis que dans une société dirigée par l’autorité des violents, ces mêmes brigands s’empareront du pouvoir, en jouiront, et non seulement ne seront pas tenus en respect par l’opinion publique, mais seront encouragés et glorifiés par elle, grâce à la courtisanerie et à la vénalité de ceux qui la forment.
On dit et on répète : Il est impossible de vivre sans gouvernement, c’est-à-dire sans violence. On doit dire au contraire : Il est impossible que les hommes, êtres doués de raison, règlent leurs rapports sociaux en employant la violence plutôt que les moyens de conciliation.
De deux choses l’une : les hommes sont ou ne sont pas pourvus de raison ; s’ils en sont dépourvus, tout doit se résoudre par la violence, et il n’y a aucun motif à ce que les uns aient le droit d’employer la violence alors que d’autres ne l’auront pas. Si les hommes sont au contraire doués de raison, leurs rapports ne seront pas fondés sur la violence, mais sur la raison.
Il semblerait que cet argument doit être péremptoire pour tous ceux qui se reconnaissent pour des êtres raisonnables. Les défenseurs du pouvoir gouvernemental ne s’occupent pas de la nature, des facultés intellectuelles de l’homme ; ils ont toujours en vue certaines agglomérations humaines auxquelles ils attribuent une sorte de signification mystique, surnaturelle.
Que deviendraient la Russie, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, si leurs nationaux cessaient d’obéir à leurs gouvernements ? se demandent les étatistes.
Que deviendrait la Russie ? Mais qu’est donc la Russie ? Où est son commencement, où est sa fin ? Est-ce la Pologne ? Les Provinces Baltiques ? Le Caucase et toutes ses peuplades ? Les Tatares de Kazan ? L’Asie Centrale ? Le Bassin de l’Amour ? Toutes ces régions, loin d’aspirer à être russes, sont habitées par une population ne désirant qu’une chose : se séparer de ce rassemblement de races qu’on appelle la Russie. Le fait qu’elles font partie de la Russie constitue un phénomène passager, purement accidentel, qui est le résultat d’une série d’événements historiques où la force, l’iniquité et la cruauté ont joué le principal rôle. De nos jours cette union n’est maintenue que par la contrainte gouvernementale.
La génération qui vit encore se souvient que Nice était Italie, et voici qu’elle est France. L’Alsace était France, la voici Allemagne. Les provinces maritimes d’Extrême-Orient étaient Chine, les voilà Russie ; Sakhaline était Russie, elle est Japon. La puissance de l’Autriche s’étend aujourd’hui sur la Hongrie, la Bohême, la Galicie ; celle de l’Angleterre sur l’Irlande, le Canada, l’Australie, l’Égypte et beaucoup d’autres pays ; celle de la Russie, sur la Pologne, la Géorgie, etc. Mais demain tout cela peut disparaître, car l’unique force qui lie toutes ces puissances : Russie, Autriche, Angleterre, France, est le pouvoir politique.
Or, le pouvoir est une institution créée par des hommes qui, au mépris de leur raison et de la loi de liberté révélée par le Christ, obéissent à d’autres hommes exigeant d’eux des actes de violence. Ils n’ont qu’à prendre conscience de la liberté propre à des êtres raisonnés et à cesser d’accomplir des actes contraires à leur conscience, et aussitôt n’existeront plus ces puissances artificielles qu’on appelle Russie, Angleterre, Allemagne, France, entités au nom desquelles les hommes sacrifient non seulement leur vie, mais leur liberté de créatures raisonnées.
Il leur suffirait de comprendre que l’unité d’une Russie, d’une France, d’une Angleterre, des États-Unis n’existe que dans leur imagination et de cesser d’obéir aux autorités, pour que ces horribles fétiches, qui les ruinent moralement et matériellement, disparaissent aussitôt d’eux-mêmes.
Il est admis que la formation des grands États par l’agrégation des petits, autrefois constamment en guerre entre eux, a diminué l’intensité de cette lutte et l’effusion du sang, grâce à l’accroissement de l’étendue des grandes puissances.
Mais cette affirmation est toute arbitraire, car nul n’a calculé la quantité de mal que donne l’organisation des grands et des petits États. Il est difficile de croire que les guerres du temps des principautés russes, ou en France entre la Bourgogne, la Flandre et la Normandie, ont fait autant de victimes que les guerres de Napoléon, d’Alexandre et la récente guerre russo-japonaise.
La seule justification que l’on peut avancer en faveur de l’agrandissement des États est la formation d’un empire universel qui abolirait la possibilité de toute guerre. Or, toutes les tentatives faites en ce sens, depuis Alexandre de Macédoine, en passant par l’Empire Romain, et jusqu’à Napoléon, n’ont jamais donné la paix aux peuples, mais au contraire leur ont toujours causé les plus grands maux.
La pacification des hommes ne saurait donc être atteinte par l’accroissement de la puissance des États. Elle ne le peut que par une action contraire : abolition de l’État et de son gouvernement fondé sur la violence.
Il existait bien d’autres superstitions cruelles : sorciers brûlés sur des bûchers, luttes religieuses, tortures, et pourtant les hommes s’en sont affranchis. Mais la superstition étatiste continue à régner sur eux comme une chose sacro-sainte, et des sacrifices plus funestes et plus horribles encore continuent à lui être apportés. On continue à persuader à des hommes de pays, de mœurs, d’intérêts différents, qu’ils forment un seul tout parce que la même violence est exercée sur eux tous ; ils y croient et sont fiers d’appartenir à cette grande unité.
Cette superstition se perpétue depuis si longtemps, est maintenue avec tant d’acharnement, que tous, aussi bien ceux qui en profitent—rois, ministres, généraux, fonctionnaires—que ceux qui en souffrent, sont convaincus que le maintien et l’accroissement de ces agglomérations artificielles assurent leur bonheur ; et ils sont tellement accoutumés à cette superstition qu’ils sont fiers de leur sujétion à la Russie, à la France, à l’Allemagne, bien qu’ils n’y trouvent que le malheur.
C’est pourquoi le jour où disparaîtront les groupements artificiels en grands États, par suite du refus pacifique d’obéir, la violence, cause des plus grands maux, diminuera, et les hommes pourront alors plus facilement vivre selon la loi supérieure de l’aide mutuelle, qui leur a été révélée depuis deux mille cinq cents ans et qui s’insinue progressivement dans leur conscience.
Quant au peuple Russe,—citadin ou rural,—il ne doit pas, surtout en cet instant décisif de son histoire, chercher à imiter les autres peuples, leur emprunter leurs idées et institutions : partis politiques, constitutions, délégations, etc. ; il doit penser par lui-même, vivre sa propre vie, puiser dans son passé à lui et dans les principes légués par ce passé afin d’établir suivant eux les nouvelles formes de la vie.