La révolution qui s’opère a pour but la délivrance du mensonge affirmant la nécessité de la soumission à la puissance publique. La portée de cette révolution étant tout autre que celle des précédentes qui bouleversèrent jusqu’ici le monde chrétien, l’activité des hommes qui participent à la révolution actuelle doit être également tout autre que l’activité de ceux qui ont contribué aux précédentes.
Ceux-ci avaient pour but de s’emparer du pouvoir et de le conserver par des moyens violents. Ceux-là ne doivent et ne peuvent songer qu’à faire cesser l’obéissance à n’importe quelle autorité fondée sur la violence, et qu’à organiser leur vie en dehors de toute autorité.
Outre que l’activité des artisans de la révolution actuelle se distingue de celle des anciens révolutionnaires, le lieu où ils agissent, leur nombre et l’esprit de leurs chefs sont tout différents.
Les révolutionnaires d’autrefois comprenaient principalement les intellectuels affranchis de tout travail manuel, et les ouvriers des villes qui se laissaient diriger par eux ; tandis que les révolutionnaires d’aujourd’hui doivent être et seront principalement les masses rurales.
C’était les villes qui autrefois étaient les foyers des révolutions ; aujourd’hui ce doivent être surtout les campagnes. Jadis la proportion des révolutionnaires n’était que la dixième ou la vingtième partie de la population ; de nos jours, le nombre de ceux qui participeront à la révolution russe doit être de 80 à 90 pour 100.
C’est pourquoi l’activité des citadins, qui en Russie imitent actuellement l’Europe, en créant des syndicats, en fomentant des grèves, des manifestations et des émeutes, en inventant de nouveaux systèmes de gouvernement,—sans parler de ces malheureux insensés qui tuent en croyant servir la révolution,—cette activité est non seulement inutile à la révolution, mais entrave sa marche, la pousse sur la fausse voie souhaitée par le gouvernement, et devient ainsi le plus précieux auxiliaire de ce dernier.
Le danger qui menace aujourd’hui le peuple russe n’est pas dans l’impossibilité de renverser le gouvernement tyrannique actuel et de le remplacer par un autre, démocratique ou même socialiste, mais aussi brutal, le danger est dans le fait que cette lutte contre le gouvernement fera naître de nouvelles violences. Le peuple russe qui est appelé, par sa situation particulière, à indiquer la voie pacifique et sûre qui conduit à l’affranchissement, sera poussé par des hommes ne comprenant pas toute la portée de la révolution qui s’opère, à imiter servilement les révolutions passées, et, au lieu de suivre la voie salutaire qui est devant lui, à s’engager sur la voie fausse qu’ont pris déjà pour leur plus grand malheur les autres peuples du monde chrétien ; là est le vrai péril.
Pour éviter ce danger, les Russes doivent avant tout rester eux-mêmes, ne pas s’occuper de ce qui se passe dans les autres pays constitutionnels de l’Europe et de l’Amérique, mais prendre conseil de leur propre conscience. Pour accomplir la grande œuvre qui se pose devant eux, ils n’ont pas à se préoccuper de l’organisation politique de la Russie, ni à réclamer la garantie de la liberté civique ; ils doivent chercher surtout à se défaire de l’idée affirmant la nécessité de l’existence de l’État russe, et par suite songer moins à leurs droits de citoyens de cet État.
A cette fin, les Russes doivent s’abstenir actuellement de toute action, aussi bien de celle que veut leur faire commettre le gouvernement que de celle que voudraient lui imposer les révolutionnaires et les libéraux.
Le peuple russe, en grande partie composé de paysans, doit continuer à vivre comme il a toujours vécu, c’est-à-dire au milieu de ses occupations des champs, de son organisation communiste, et supporter sans lutte toute violence, qu’elle vienne ou non du gouvernement. Il ne doit pas obéir à ce gouvernement qui lui ordonne de participer à la violence ; et partant, refuser l’impôt, le service dans la police, dans l’administration, dans les douanes, l’armée, la flotte et dans toute autre institution qui repose sur la force.
De même, et avec plus de rigueur encore, les paysans doivent s’abstenir des actes brutaux auxquels les incitent les révolutionnaires. Toute violence commise par les paysans sur les propriétaires fonciers provoquerait des représailles, et cette lutte finirait dans tous les cas par l’établissement d’un gouvernement tyrannique, quelle que soit la forme qu’il prenne. C’est ce qui arrive d’ailleurs dans les pays les plus libres de l’Europe et de l’Amérique, où sont déclarées des guerres insensées et cruelles, et où la terre n’en continue pas moins à être propriété des riches.
Seule la non-participation à tout acte brutal peut supprimer les violences dont souffrent les hommes, faire cesser la progression indéfinie des armements, les guerres, et abolir entièrement la propriété foncière.
Ainsi doivent agir les paysans afin que la révolution actuelle leur apporte d’heureux résultats.
Quant aux habitants des villes,—marchands, médecins, écrivains, savants, ingénieurs,—ils doivent se rendre compte tout d’abord de leur insignifiance, ne serait-ce qu’au point de vue du nombre : 1 p. 100 de la population rurale ; ils devraient comprendre que le but de la transformation qui s’effectue ne peut pas et ne doit pas être l’établissement d’un nouveau régime politique, si libéral que soit le mode de représentation populaire et si perfectionnées que puissent être les institutions, du moment qu’il repose sur la violence ; ce but peut et doit être l’affranchissement du peuple dans son ensemble, particulièrement de ses cent millions de paysans, de toutes sortes de violences : conscriptions, impôts, droits de douane, accaparement de la terre. Ils devraient comprendre également que la réalisation de ce but demande une tout autre conduite que l’activité fiévreuse, déraisonnable et mauvaise à laquelle se livrent aujourd’hui les libéraux et les révolutionnaires russes.
Il est temps de savoir qu’une révolution ne se fait pas sur commande : « Venez, faisons la révolution ! » On ne peut la faire sur un mode établi, en imitant ce qui s’est fait il y a cent ans dans des conditions entièrement différentes. On doit surtout comprendre qu’elle n’améliore la condition des hommes qu’au cas où ayant reconnu la vétusté et le danger des anciennes bases de la vie, les hommes cherchent à organiser celle-ci sur un fondement nouveau pouvant leur donner le vrai bonheur, autrement dit, lorsqu’ils possèdent un idéal d’une vie nouvelle, meilleure.
Or, ceux qui s’étaient donné pour but de transformer le régime politique de la Russie suivant le modèle des révolutions européennes n’ont aucun nouvel idéal, aucun nouveau principe. Ils cherchent simplement à substituer aux anciennes formes de violences une autre organisation, ayant pour base également la violence, qui leur apportera les mêmes maux dont ils souffrent aujourd’hui.
L’exemple de l’Europe et de l’Amérique, où règnent le même militarisme, les mêmes impôts et la même monopolisation de la terre, est sous ce rapport suffisamment édifiant.
Le fait que la majorité des révolutionnaires pose comme idéal le système socialiste, ne pouvant être réalisé que par la tyrannie la plus absolue, montre simplement chez eux l’absence de tout nouvel idéal ; car si un jour on réalisait leurs desiderata, les hommes perdraient jusqu’aux derniers vestiges de la liberté.
En effet, l’idéal de notre temps ne saurait être la simple modification des formes de la violence, mais leur complète disparition, qui sera atteinte par l’insoumission à la puissance publique.
Pour se libérer de tous les maux dont ils souffrent les ouvriers doivent cesser d’obéir aux autorités, mais ne pas leur résister par des moyens violents. Et c’est précisément la résignation devant la force brutale, l’insoumission passive au pouvoir qui est la loi primordiale de la doctrine professée par les nations chrétiennes. Un chrétien sincère ne saurait obéir aux maîtres du jour ; autrement, il se rend nécessairement complice de l’activité gouvernementale qui repose entièrement sur la violence, est assurée par la violence : service militaire, guerres, prisons, exécutions, accaparement des terres. D’où il s’ensuit que le bien matériel autant que le bien spirituel sont atteints par ce seul moyen : supporter toute contrainte sans lutter contre elle, mais aussi sans y participer ; autrement dit, ne pas se soumettre au pouvoir.
Si donc les hommes des villes veulent réellement aider à la grande révolution qui s’effectue, ils doivent avant tout abandonner les moyens d’action révolutionnaire, si cruelle et si antinaturelle, qu’ils emploient maintenant, et, vivant à la campagne, partageant le labeur du peuple, lui empruntant sa patience, son impassibilité, son mépris du pouvoir et surtout son amour du travail, ne pas chercher à inciter les hommes à la violence, mais au contraire les empêcher de participer à tous actes de brutalité, d’obéir à tout gouvernement tyrannique, et les servir au besoin de leur science pour leur expliquer les problèmes qui se poseront inévitablement lors de l’abolition de l’État.