On ne cesse de réclamer actuellement toutes sortes de libertés : liberté de la parole, de la presse, de conscience, de réunion, d’association, de travail, de tel mode d’élection, etc., etc. ; cela prouve qu’on se fait une idée fausse, notamment nos révolutionnaires, de la liberté en général. Simple et intelligible pour tous, la liberté ne saurait imposer tels actes plutôt que d’autres et qui peuvent être contraires à nos désirs ou à nos intérêts.
Cette incompréhension de la liberté et le malentendu qui en découle, appelant liberté la faculté que quelques-uns accordent à d’autres de faire certaines choses, constituent la plus funeste des erreurs. Il ne faut pas croire que la soumission servile à l’oppression gouvernementale est une situation naturelle, et que le fait d’être autorisé à commettre des actes déterminés constitue la liberté. Cette situation rappelle celle des esclaves qui avaient la faculté de fréquenter les églises le dimanche, de se baigner lorsqu’il faisait chaud, de raccommoder leurs vêtements pendant leurs rares instants de loisir, etc.
Que l’on fasse pour un instant abstraction de nos coutumes et superstitions établies, que l’on envisage la situation d’un membre quelconque de l’État,—quel que soit le régime, despotique ou démocratique,—et l’on sera effrayé du degré de servitude dans lequel il vit, tout en se croyant libre.
Partout, quel que soit le pays où nous vivons, il est au-dessus de nous une foule de gouvernants qui nous est totalement inconnue et qui cependant réglemente notre vie. Et plus l’organisation politique est perfectionnée, plus serrées sont les mailles des lois qui nous enserrent. Tout est strictement réglementé : comment et à qui on doit prêter serment, c’est-à-dire promettre d’obéir à toute loi qui est ou sera promulguée ; comment et où on doit se marier (on ne peut épouser qu’une femme, mais rien n’empêche de fréquenter les maisons de tolérance) ; comment on peut divorcer ; comment on doit élever les enfants, quels parmi eux il faut considérer comme légitimes ou illégitimes ; de qui et comment on doit hériter, et comment les biens se transmettent.
D’autres règlements stipulent les cas de violation des lois ; qui et comment on doit juger et punir ; ils indiquent l’époque où un citoyen doit se présenter lui-même au tribunal, soit comme juré, soit comme témoin ; à quel âge il est permis de jouir du travail des auxiliaires, des ouvriers, et même quel nombre d’heures ceux-ci peuvent travailler ; quelle nourriture on doit leur donner. Ils fixent quand et comment on doit inoculer à ses enfants des maladies préventives ; quelles sont les mesures à prendre ou à subir lors de telle ou telle épidémie, soit sur les hommes, soit sur les bêtes ; les écoles où il faut envoyer les enfants ; la superficie et la résistance des maisons qu’on doit construire ; comment on doit tenir les chevaux et les chiens, se servir de l’eau ; l’endroit où l’on doit passer lorsqu’il n’y a pas de route.
Ils établissent différents degrés de châtiments pour les violations de toutes ces lois et de bien d’autres encore. On ne saurait énumérer, en effet, les innombrables lois et règlements auxquels l’homme doit se soumettre. Le fait d’ignorer les lois ne saurait être une excuse (bien qu’il soit impossible de les connaître toutes) pour un citoyen de la plus libre des nations.
De plus, tout homme est placé dans la nécessité d’abandonner la plus grande part du produit de son travail lorsqu’il achète des objets de consommation,—sel, bière, vin, étoffes, fer, pétrole, sucre et ainsi de suite,—et cela afin de subvenir à des dépenses gouvernementales dont l’utilité est ignorée du contribuable ; il doit payer les intérêts des dettes contractées on ne sait par qui à des époques éloignées. Il doit également abandonner une partie de son travail à chacun de ses déplacements, lors d’un héritage ou de la conclusion d’une affaire quelconque. Enfin, il doit donner une grande part de son travail pour occuper la terre sur laquelle il a construit son habitation et qu’il laboure. De sorte que la majeure partie de son travail est absorbée par les impôts, douanes, monopoles, au lieu de servir à améliorer sa situation et celle de sa famille.
Ce n’est pas encore tout : dans la plupart des cas, il doit, aussitôt l’âge venu, servir dans l’armée,—l’esclavage le plus cruel,—et aller guerroyer. Dans certains pays, en Angleterre ou en Amérique, on a même la faculté d’acheter un remplaçant. Une fois placés dans cette situation, les hommes non seulement ne s’aperçoivent pas de leur servitude, mais au contraire en sont fiers ; ils se considèrent comme les citoyens libres de grandes puissances : Angleterre, France, Allemagne, Russie ; ils rappellent ainsi les laquais qui tirent orgueil de l’importance des maîtres qu’ils servent.
En réalité, il semblerait naturel qu’un homme en pleine possession de sa force morale, se trouvant dans une situation aussi humiliante, dût se demander : « Pourquoi souffrirais-je tout cela ? Mon intention est de vivre le mieux possible, de travailler, de nourrir ma famille, de décider en toute indépendance ce qui est mon devoir, ce qu’il me plaît ou me déplaît de faire. Laissez-moi donc en paix avec votre patrie russe, française ou anglaise ; que celui qui en a besoin s’en serve ; moi, je n’en ai aucun besoin. Vous pouvez m’enlever par la force tout ce que vous voulez, vous pouvez me tuer ; quant à moi, je ne veux pas aider et n’aiderai pas à mon asservissement. »
Il serait si naturel d’agir ainsi, mais personne ne le fait. La croyance en la nécessité absolue d’appartenir à un État s’est tellement enracinée dans l’esprit de tous, qu’ils ne peuvent se résoudre à agir comme leur dictent la raison et le sentiment de leur bien et de leur intérêt.
En travaillant eux-mêmes à leur servitude parce qu’ils croient à la nécessité de l’État, les hommes font comme les oiseaux qui, devant la porte ouverte de leurs cages, restent dans leurs prisons, autant par habitude que par l’ignorance de la liberté.
Cette erreur paraît particulièrement étrange de la part de ceux à qui la terre fournit tout ce dont ils ont besoin, et n’ont pas à recourir aux échanges, telles, par exemple, les populations rurales de l’Allemagne, de l’Autriche, des Indes, du Canada, de l’Australie, et surtout de la Russie. Elles ne retirent aucun profit de la servitude à laquelle elles se soumettent bénévolement.
On s’explique la soumission des populations urbaines ; leurs intérêts sont tellement liés à ceux des classes dirigeantes que la servitude leur devient utile. Rockfeller n’a aucune raison de ne pas obéir aux lois de son pays, car elles lui facilitent le gain et la protection de ses milliards au détriment de la masse populaire. Il en est de même de ceux qui dirigent les entreprises de ce milliardaire, des employés de ses directeurs et des employés de ses employés. Il en était ainsi, lors du servage en Russie, de la domesticité du château par rapport au serf attaché à la glèbe : sa servitude lui était utile. Mais quelles sont les raisons qui poussent les populations agricoles, l’immense majorité des Russes, à se soumettre à des autorités dont elles n’ont aucun besoin ?
Prenons, par exemple, des familles qui vivent dans le gouvernement de Toula, en Posnanie, au Kansas, en Normandie, en Irlande, au Canada. Les gens de Toula n’ont aucun souci de l’État russe avec ses Pétersbourg, Caucase, Provinces baltiques, ses accaparements de la Mandchourie et ses ruses diplomatiques. De même, ceux de Posnanie ne se soucient pas de la Prusse, avec ses Berlin, ses colonies africaines ; les Irlandais, de la Grande-Bretagne, avec ses Londres et ses affaires d’Égypte, du Transvaal et d’autres lieux ; les habitants du Kansas, des États-Unis avec ses New-York, ses îles Philippines. Et pourtant, ces gens doivent abandonner la plus grande part du produit de leur travail, apprendre le métier des armes, et participer à des guerres qu’ils n’ont pas déclarées, obéir à des lois qu’ils n’ont pas établies.
On leur fait croire, il est vrai, qu’en obéissant à des hommes inconnus d’eux, pour tout ce qui a dans leur vie une importance capitale, ils obéissent à leur propre volonté, puisqu’ils ont choisi comme leur représentant l’un des mille élus totalement inconnus d’eux. En réalité, y croit seulement celui qui le veut bien, qui a l’intention de tromper les autres et soi-même.
Quiconque est membre d’un État ne saurait être libre ; et, plus grand est l’État, plus la force brutale est nécessaire, moins on peut y trouver la vraie liberté. Il faut une violence spéciale pour grouper et maintenir en un tout des peuplades diverses ; c’est ainsi que se sont constituées la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche. Dans les petits États, en Suisse, au Portugal, en Suède, il faut déployer à cet effet moins d’efforts ; mais en revanche, les citoyens y éludent moins facilement les exigences des autorités, tandis que la sujétion y règne tout autant que dans les grands États.
De même qu’il faut une corde solide et douée d’une certaine élasticité pour nouer et maintenir ensemble les petites branches d’un fagot, il faut employer une certaine contrainte, appliquée d’une certaine façon, pour grouper dans un État une grande agglomération d’hommes. Pour attacher les branches ensemble, il peut exister différentes manières de les placer ; leurs essences mêmes peuvent être diverses ; mais la force qui les maintient ensemble est toujours la même. C’est ce qui arrive dans un État fondé sur la violence, quel que soit son régime : absolutisme, autocratie, monarchie constitutionnelle, oligarchie, république. Si l’union est maintenue par des lois que les uns établissent et que d’autres appliquent par la force, le degré de contrainte sera toujours le même. Ici, elle se manifestera sous une forme brutale, là, par la puissance de l’argent ; la différence entre les deux systèmes se trouvera dans ce seul fait qu’ici la violence pèsera davantage sur une certaine catégorie d’hommes, là sur une autre.
On peut comparer la violence gouvernementale à un fil noir sur lequel sont librement enfilées des perles. Les perles, ce sont les hommes ; le fil noir, c’est l’État. Tant qu’elles resteront sur le fil, elles ne pourront s’entremêler. On peut les pousser à une extrémité, le fil ne sera plus visible à cette extrémité, mais le sera à l’autre : despotisme. On peut diviser les perles régulièrement en laissant entre elles des intervalles : monarchie constitutionnelle ; on peut les séparer individuellement : république. Mais tant qu’on ne les aura pas retirées du fil, tant que celui-ci ne sera pas cassé, il sera impossible de le dissimuler.
Tant qu’existera l’État et la violence qui le maintient sous n’importe quelle forme, il ne peut y avoir de liberté, de vraie liberté, telle que les hommes la comprennent et l’ont toujours compris.
« Mais comment pourrait-on vivre sans État ? » demandent généralement ceux qui ont pris l’habitude non seulement de se considérer comme fils de leurs parents, descendant de leurs aïeux, mais encore comme Français, Anglais, Allemands, Américains ou Russes, c’est-à-dire comme appartenant à tel ou tel groupement imposé. Ils sont tellement habitués à cette idée qu’il leur semble impossible de vivre autrement qu’au milieu de ces agglomérations humaines n’ayant aucun lien intérieur ; cela leur paraît aussi impossible qu’il y a des milliers d’années il paraissait impossible de vivre sans les sacrifices faits aux divinités et sans les oracles qui déterminaient les actes des fidèles.
Vous demandez comment nous vivrons sans être sujets d’aucun gouvernement ?
Comme nous vivons aujourd’hui, mais sans les sottises et les vilenies que nous commettons grâce à cette horrible superstition. Nous vivrons de même, mais sans enlever à notre famille le produit de notre labeur ; on ne le donnera plus sous forme d’impôts et de droits de douane qui servent à de mauvaises actions ; nous ne participerons plus aux arrêts de la justice, aux guerres, ni à aucune violence que commettent des gens inconnus de nous.
Oui, c’est bien cette superstition qui, à notre époque, ne répond plus à rien, qui donne à des centaines d’hommes sur des millions d’autres un pouvoir insensé que rien ne justifie, et qui les prive de la vraie liberté. Un homme qui vit au Canada, au Kansas, en Bohême, en Ukraine, en Normandie, ne saurait être libre tant qu’il se considère,—s’en vante même,—être exclusivement Anglais, Américain, Autrichien, Russe, Français. Le gouvernement non plus ne saura donner à ses nationaux une liberté effective tant que sa mission consistera à assurer l’existence d’un groupement aussi impossible et insensé que l’est celui de la Russie, de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne.
Ainsi, la cause principale, sinon unique, de l’absence de la liberté est la superstition étatiste. Les hommes peuvent être privés de la liberté quand ils ne sont pas groupés en État ; mais lorsqu’ils le sont, la liberté est à coup sûr impossible.
Ceux qui font aujourd’hui la révolution russe ne s’en doutent pas ; ils luttent pour la conquête des diverses libertés en s’imaginant que c’est là le but de la révolution qui commence. Mais son but et son résultat final est bien plus élevé que ne le voient les révolutionnaires. Il réside dans la suppression de la contrainte par laquelle se maintient l’État. Et le chemin qui conduit à cette grande transformation est semé de ces fautes et crimes qui se commettent aujourd’hui dans les couches superficielles de l’énorme masse du peuple russe : au milieu de la peu nombreuse population urbaine, des ouvriers de fabrique et de ceux qui s’intitulent « l’intelliguencia ».
Toute cette activité complexe, qui a pour stimulant le plus bas penchant de vengeance, de colère, d’ambition, ne peut avoir pour la grande majorité du peuple russe que cette unique signification : elle doit lui montrer ce qu’il ne doit pas faire, ce qu’il peut et doit faire. Elle doit montrer toute l’inutilité de l’effort dépensé pour remplacer une forme gouvernementale violente et criminelle par une autre aussi violente et aussi criminelle, et supprimer dans sa conscience la superstition étatiste.
C’est en voyant les événements qui défilent devant lui, les nouvelles formes de violence qui se révèlent dans l’action cruelle de la révolution : pogroms agraires et antisémites, ruines, grèves, qui privent la population de vivres, et surtout les meurtres fratricides, que les masses populaires commencent à comprendre que les nouvelles violences sont aussi funestes que les anciennes puisqu’elles se manifestent par les mêmes crimes et par des crimes nouveaux, que l’un et l’autre régimes ne sont ni pires ni meilleurs, mais tous les deux mauvais, qu’il faut par suite se délivrer de toute violence gouvernementale, et que cela est possible et très facile.
L’immense majorité du peuple russe, celle qui vit de la terre, qui a toujours réglé ses affaires par elle-même dans ses assemblées du mir, qui n’a pas besoin à cet effet de gouvernement, comprendra, en présence des événements actuels, qu’elle peut se passer de tout système étatiste, despotique ou démocratique, de même qu’elle n’a besoin d’aucune chaîne, ni courte ni longue, ni en fer ni en cuivre. Le peuple n’a nul besoin de libertés particulières, mais seulement d’une seule liberté, vraie, complète, naturelle.
Comme il arrive souvent, la solution des questions qui semblent difficiles est des plus simples ; de même, pour réaliser cette pleine liberté, il est inutile de lutter contre le gouvernement, d’imaginer tel ou tel mode de représentation nationale qui sert plutôt à cacher aux hommes leur état de servitude ; l’insoumission suffit.
Que le peuple cesse d’obéir au gouvernement, et aussitôt disparaîtront impôts, accaparement des terres, armées, guerres et toute contrainte ; cela est si simple et semble si facile !
Pourquoi donc les hommes ne l’ont-ils pas fait jusqu’ici et ne le font-ils pas aujourd’hui ? Parce que pour refuser d’obéir à l’autorité humaine, il leur faut obéir à Dieu, c’est-à-dire, vivre d’une vie bonne et morale.
Plus ils vivront ainsi, plus ils seront en mesure de ne plus se courber devant la puissance des hommes et de s’en affranchir.
Il est impossible de se dire tout à coup : « Je ne veux plus obéir aux hommes. » On ne peut le faire qu’en se soumettant à la loi divine, suprême, commune à tous. On ne peut être libre en violant la loi suprême de l’aide mutuelle, ainsi que la violent par leur genre de vie les classes riches des villes, parce qu’elles vivent du travail des ouvriers, surtout de celui des ouvriers des champs. On ne peut être libre que dans la mesure où l’on observe la loi suprême. Et son observance est difficile, presque impossible, dans une organisation sociale où prime la vie de villes et de fabriques, où le progrès humain est obtenu par la lutte de tout instant. Elle est possible et facile dans une organisation où domine la vie rurale, où tous les efforts sont dirigés vers la lutte contre la nature.
D’où il s’ensuit que le refus d’obéir au gouvernement et de reconnaître les groupements artificiels en États, en patries, doit conduire les hommes à la vie naturelle pleine de joie et toute morale des communautés agricoles, se soumettant à leur propre règlement, intelligible pour tous et résultant du consentement mutuel, non de la contrainte.
Tel est la portée de la grande révolution qui s’effectue parmi les peuples chrétiens.
Comment se fera-t-elle ? quelles phases elle traversera ? il ne nous est impossible de le prévoir. Ce que nous savons, c’est qu’elle est inévitable parce qu’elle se fait et est déjà partiellement faite dans la conscience des hommes.