V
IMMORALITÉ GOUVERNEMENTALE

Lisez ou relisez l’histoire des nations chrétiennes de l’Europe depuis la Réforme, et vous constaterez qu’elle constitue une nomenclature ininterrompue de crimes les plus effrayants et les plus insensés commis par les gouvernants contre leur propre peuple et les peuples étrangers. Ces folies criminelles sont : guerres sans fin, asservissement ou destruction de nationalités, voire d’États entiers, la ruine de paisibles habitants par cupidité, envie, ou sous prétexte de défendre la vérité religieuse ; de bûchers constamment en feu sur lesquels brûlent, parmi les milliers d’hommes ordinaires, les meilleurs du temps ; trahisons, mensonges, fourberies, vols, tortures, prisons, exécutions et débauches, la débauche monstrueuse, contre nature, qu’on ne pouvait rencontrer que parmi ces malheureux gouvernants. Et les auteurs en sont non pas seulement les Charles IX, les Henri VIII, les Ivan le Terrible, mais encore les tant loués Louis de France, les Élisabeth d’Angleterre, les Catherine et Pierre de Russie, les Frédéric de Prusse. Les gouvernements de notre temps—monarchie absolue ou constitutionnelle, république—agissent de même, et ne sauraient agir autrement ; car c’est là leur œuvre inévitable.

Leur œuvre est de prendre, sous forme d’impôt et par la violence, la plus grande partie du bien au peuple travailleur, et d’employer ces ressources à leur guise, toujours dans un but de parti ou personnel, vénal ou ambitieux. Elle est encore dans le maintien par la force du droit exclusif sur la terre ; dans la formation de l’armée, c’est-à-dire des assassins professionnels, et son envoi pour mettre à mort ou pour dévaliser d’autres hommes. Enfin, leur œuvre est de promulguer des lois justifiant et sanctionnant tous ces crimes.

C’est ce que font aujourd’hui les Roosevelt, les Nicolas II, les Chamberlain, les Guillaume II, de concert avec leurs conseillers et Parlements. C’est leur mission.

Aussi, cette mission ne peut-elle être confiée qu’aux plus immoraux parmi les hommes. Il suffit de voir à quoi est employée l’autorité gouvernementale pour comprendre pourquoi les conducteurs de peuples ne peuvent être que cruels et au-dessous du niveau moral de leur temps et de leur milieu. Non seulement un homme de sens moral, mais celui qui ne l’a pas encore complètement perdu ne saurait occuper le trône, le poste de ministre, être législateur, en un mot, se permettre, à un titre quelconque, de décider du sort de tout un peuple. Un homme d’État vertueux est une contradiction aussi flagrante qu’une prostituée vertueuse, ou un sobre ivrogne, ou un pacifique brigand.

En somme, l’activité de tout gouvernement n’est faite que de crimes.

Elle se présente sous ce jour lorsqu’on la considère en elle-même, mais elle apparaît telle avec plus d’évidence encore lorsqu’on examine la situation de l’homme, pris isolément et dépendant de l’autorité.

L’immense majorité des humains qui naissent sur notre planète se trouvent dépourvus du droit à la terre natale. Non seulement ils sont empêchés de jouir de ce qui pousse sur le sol ou gît dans le sous-sol, mais ils n’ont même pas le droit d’y vivre sans payer de leur travail à ceux qui possèdent la terre en toute propriété, en vertu de l’abandon qui leur en a été fait par l’État, qui défend cette spoliation contre toute atteinte, en lui attribuant le caractère d’un droit sacré.

Tout homme, privé ainsi du droit naturel et légitime à la terre sur laquelle il est né, cherche un autre moyen d’existence, et il travaille, payant la redevance exigée à l’accapareur pour le droit de vivre sur la terre et d’en jouir, afin de pouvoir améliorer son sort et celui de sa famille, avoir le loisir de s’instruire, se reposer, être en relation avec d’autres hommes.

Mais la dîme versée, il n’est pas encore quitte. On lui fait payer, directement ou indirectement, des impôts pour couvrir les frais nécessités par une armée de fonctionnaires, par un nombreux clergé, dont il peut ne pas avoir besoin, ou pour les dépenses qu’exigent la construction des palais, des monuments, l’entretien d’une cour et des dignitaires, dont à coup sûr il n’a que faire, l’établissement des douanes, qui loin de lui être utiles lui sont nuisibles ; les paiements des intérêts de la dette d’État contractée en vue d’une guerre des centaines d’années avant sa naissance, guerre néfaste déjà alors, et de nouvelles dettes pour de nouvelles guerres, celles-ci néfastes pour lui et pour ses proches. Il s’y soumet parce que toutes ces exigences sont appuyées par la force, et il paye.

Mais la machine gouvernementale ne le laisse pas encore en paix. A l’âge de vingt ans, il doit, dans la plupart des pays, faire le service militaire, c’est-à-dire subir le plus cruel des esclavages. Dans les pays où le service obligatoire n’est pas encore institué, il doit se racheter par de nouveaux impôts et être prêt à tous les malheurs qu’entraîne la guerre.

Tels sont les maux physiques que doit endurer, sans aucun motif, tout homme, de la part du gouvernement. Ce n’est pas tout. Le mal le plus terrible que commet le pouvoir public est la corruption morale et intellectuelle.

Un enfant naît, et on l’enrôle aussitôt dans la religion qui prévaut dans l’État. Ce fut toujours ainsi dans le passé, et cela se pratique encore dans la plupart des pays. Là où cette première contrainte n’est pas en usage, il en est d’autres. Aussitôt l’enfant grandi, l’obligation pour lui est de fréquenter l’école appartenant à l’État. A l’école, on lui apprend que le gouvernement, l’autorité en général, est la condition absolue de sa vie, et que l’État où il est né est le plus parfait du monde, qu’il soit gouverné par le Tsar, le Sultan, par Chamberlain avec sa politique coloniale, ou par un gouvernement républicain protecteur du trust et de l’impérialisme. Telle est l’école primaire et obligatoire, et telles sont toutes les écoles supérieures fréquentées par les adultes de l’État russe, turc, anglais, français ou américain.

Ce n’est pas seulement l’école qui forme ainsi la jeunesse. La littérature, les réunions publiques ou privées, la presse, à la solde du gouvernement ou à celle des riches qui s’appuient sur l’autorité ou simplement recherchent les grâces de celle-ci, partout et dans quelque pays que ce soit, le citoyen est soumis à la suggestion corruptive du pouvoir public. Il lui est inculqué que l’autorité en général, et celle de son pays en particulier, avec tous ses attributs : chaînes, prisons, potences, armées, est la condition absolue de son existence ; il est convaincu que l’activité gouvernementale est respectable, digne de toute estime et d’honneur, à laquelle chacun doit se considérer heureux de participer, et aux représentants de laquelle il doit rendre tous les hommages.

Ainsi, le citoyen est lésé dans ses droits les plus naturels ; la plus grande part du produit de son travail lui est enlevée pour l’accomplissement d’une œuvre mauvaise ; il est tellement pris dans les filets qui lui sont tendus de tous côtés, qu’il devient autant esclave du gouvernement que l’était l’esclave des négriers, avec cette différence toutefois que ceux-ci pouvaient être bons et moraux, tandis que les négriers gouvernementaux sont les plus corrompus, cruels et hypocrites des hommes.

Le pis est que les esclaves du gouvernement, loin de se douter de leur esclavage, et de souhaiter la liberté, s’imaginent, principalement ceux qui vivent sous un régime constitutionnel ou républicain, qu’ils sont des hommes libres ; et ils sont fiers de leur asservissement.