La situation de notre monde chrétien apparaît donc ainsi : une minorité possède la plus grande partie de terres et d’immenses richesses qui se concentrent progressivement dans les mains de quelques-uns et qui leur servent à entretenir une vie de luxe et toute artificielle. Une autre partie des hommes, la plus nombreuse, est dépourvue du droit de jouir librement de la terre, plie sous le poids des impôts taxant tous les objets de première nécessité, est accablée par suite par un travail malsain et anormal au service des riches, manque le plus souvent d’habitations et de vêtements hygiéniques, de nourriture saine, de loisir nécessaire au délassement intellectuel, vit et meurt dans la dépendance et la haine de ceux qui profitent de son travail.
Les uns et les autres sont en constante hostilité, recourent à l’occasion à la violence, au mensonge, au rapt, à l’assassinat. Aussi leur activité est-elle dépensée non en travaux productifs mais en luttes : lutte de capitalistes contre capitalistes, d’ouvriers contre ouvriers, de capitalistes contre ouvriers. Malgré des perfectionnements techniques apportés à la production industrielle, les richesses du sol et du sous-sol sont mal exploitées. Mais la pire des pertes c’est celle de vies humaines, douloureuse, inutile, irréparable.
Le plus malheureux dans cette situation est que les riches et les pauvres se doutent de la folie de cette existence, et de l’avantage qu’il y aurait pour les uns et les autres à unir leurs forces, à coordonner leur travail et à partager les produits. Mais ni les uns ni les autres n’aperçoivent aucune possibilité de changer leur situation actuelle, et ils continuent à vivre dans la haine et la lutte, tout en ayant conscience de l’aggravation progressive de leur position.
En plus de ces maux intérieurs, se poursuit une lutte intense et continue entre nations, qui absorbe la majeure partie du travail national dans le but d’entretenir l’armée, de subvenir aux frais de guerre, durant laquelle périssent dans la force de l’âge des centaines de mille d’hommes et sont pervertis des millions d’autres. Ici de même, nous savons que les armements et les guerres sont insensés, funestes, conduisent à la ruine matérielle et à la déchéance morale ; cependant, nous continuons à sacrifier notre vie et notre travail à ces dieux.
Tout le monde sait que cela ne doit pas être et qu’on pourrait l’éviter ; malgré tout, nous continuons à aggraver le mal.
Cette conscience d’une vie contraire à l’intérêt, à la raison, au vœu de chacun de nous, devient à tel point douloureuse que les plus généreux parmi les hommes, dont le nombre croît de plus en plus, ne voient d’autres issues à cette impasse que le suicide.
D’autres, souffrant également de la contradiction entre leurs aspirations morales et la réalité, cherchent à y échapper par un suicide partiel : l’abrutissement par le tabac, le vin, l’alcool, l’opium, la morphine. D’autres encore cherchent l’oubli en ajoutant aux narcotiques des plaisirs excitants ou stupéfiants : spectacles, lectures, spéculations intellectuelles sur des questions oiseuses auxquelles ils donnent le nom de science et d’art. Enfin, l’immense majorité, accablée par le travail, s’abrutit également par des narcotiques que lui fournissent ses exploiteurs et mène une existence de bêtes ; tout en sentant le caractère anormal de sa situation, elle n’a pas le loisir d’y réfléchir, empêchée qu’elle est par ses préoccupations quotidiennes.
C’est ainsi que vivent et meurent riches et pauvres, générations après générations, sans se demander pourquoi ils ont vécu leur existence douloureuse et stupide, ou bien en entrevoyant vaguement l’horrible et cruelle erreur que fut leur vie.