La situation de l’humanité actuelle est d’autant plus lamentable que dans notre for intérieur nous concevons la possibilité d’une autre vie, toute différente, raisonnée et fraternelle, sans la folie de luxe des uns et la misère et l’ignorance des autres, sans exécutions, débauche, violence, armement, guerres.
Mais le régime présent, maintenu par la force, s’est enraciné à un tel point, que nous ne pouvons nous imaginer une vie collective sans une autorité gouvernementale ; nous y sommes à ce point habitués, que nous cherchons à réaliser jusqu’à l’idéal d’une vie libre et fraternelle par des actes d’autorité, c’est-à-dire par la violence.
Cette erreur est au fond du désordre moral et matériel de la vie passée, présente et voire future de la chrétienté.
Un exemple frappant nous en est donné par la Révolution française.
Les hommes de la Révolution ont posé clairement l’idéal d’égalité, de liberté, de fraternité, au nom duquel ils souhaitaient transformer la société. De ces principes découlaient des mesures pratiques : abolition des castes ; répartition égale des richesses ; suppression de titres et de grades, de la propriété foncière, de l’armée permanente ; institution de l’impôt sur le revenu, de pensions de retraite pour les ouvriers ; séparation de l’Église et de l’État, voire l’établissement d’une doctrine rationnelle, commune à tous.
Ces mesures étaient sages et bienfaisantes ; elles étaient la conséquence directe des vrais principes de liberté, d’égalité et de fraternité posés par la Révolution. Ces principes, autant que les mesures qui en découlent, ont été, sont et resteront vrais, et ils demeureront comme l’idéal de l’humanité tant qu’ils ne seront pas réalisés.
Or, cet idéal ne pourra jamais être atteint à l’aide de la violence. Malheureusement, les hommes de la Révolution étaient tellement accoutumés à l’emploi de la force comme unique moyen d’action, qu’ils ne s’étaient pas aperçus de la contradiction que renfermait l’idée de réaliser l’égalité, la liberté et la fraternité par la violence ; ils ne s’apercevaient pas que l’égalité est l’opposé de domination et de soumission, que la liberté est inconciliable avec la contrainte et qu’il ne peut y avoir de fraternité entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent. De là toutes les atrocités de la Terreur.
La faute en est non pas aux principes, comme le croient certains,—ils ont été et restent vrais,—mais aux moyens de leurs applications. La contradiction qui se fit jour si nettement et si brutalement pendant la Révolution française et qui, au lieu du bien, amena le mal, demeure jusque aujourd’hui, se révèle dans toutes les tentatives d’améliorer l’organisation sociale.
En effet, on espère réaliser cette amélioration avec le concours du gouvernement, autrement dit par la force. Bien mieux, cette contradiction se manifeste non seulement dans les doctrines sociales actuelles, mais même dans celles des partis les plus avancés : socialiste, révolutionnaire, anarchiste, qui prévoient la cité future.
En somme, les hommes cherchent à atteindre l’idéal d’une vie rationnelle, libre et fraternelle avec le concours de la force, quand celle-ci, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est autre que le droit pris par les uns de disposer des autres et, en cas d’insoumission, de contraindre ceux-ci par le moyen extrême : l’assassinat.
Cela revient à dire : réaliser l’idéal du bonheur humain par le meurtre.
La grande Révolution française a été « l’enfant terrible », qui, au milieu de l’enthousiasme de tout un peuple, devant la proclamation des grandes vérités révélées et devant l’inertie de la violence, a exprimé, sous une forme candide, toute l’ineptie de la contradiction dans laquelle se débattait alors et se débat encore l’humanité : « liberté, égalité, fraternité, ou la mort ».