Les lendemains de crimes mystérieux et de catastrophes dont les victimes n'ont pas été reconnues, sont les grands jours de la Morgue.
Dès le matin, les employés se hâtent, tout en échangeant des plaisanteries à faire frissonner. Presque tous sont très-gais, par suite d'un impérieux besoin de réagir contre l'horrible tristesse de ce qui les entoure.
—Nous aurons du monde, aujourd'hui, disent-ils.
Et de fait, quand Lecoq et son cocher atteignirent le quai, ils purent de loin distinguer des groupes nombreux et animés qui stationnaient autour du lugubre monument.
Les journaux avaient rapporté l'affaire du cabaret de la veuve Chupin, et dame! on voulait voir...
Sur le pont, Lecoq se fit arrêter, et sauta sur le trottoir.
—Je ne veux pas descendre de voiture devant la morgue, dit-il.
Puis, tirant alternativement sa montre et son porte-monnaie, il poursuivit:
—Nous avons, mon brave, une heure quarante minutes; par conséquent, je vous dois...
—Ah!... rien du tout!... répondit impérieusement le cocher.
—Cependant...
—Non!... pas un sou. Je suis trop vexé d'avoir dépensé l'argent de ces satanées coquines... Je voudrais, tenez, que ce que j'en ai bu m'eût donné la colique. Ainsi, ne vous gênez pas... s'il vous faut une voiture, prenez la mienne, pour rien, jusqu'à ce que vous ayez pincé les scélérates.
Lecoq n'était pas riche, à cette époque, il n'insista pas.
—Vous avez bien pris mon nom au moins, poursuivit le cocher, et mon adresse?...
—Assurément!... Il faudra que le juge d'instruction entende votre déposition. Vous recevrez une assignation...
—Eh bien! c'est ça... Papillon (Eugène), cocher, chez M. Trigault... Je loge chez lui, parce que, voyez-vous, je suis un peu son associé.
Déjà le jeune policier s'éloignait, Papillon le rappela.
—En sortant de la Morgue, lui dit-il, vous irez bien quelque part... vous m'avez déclaré que vous aviez un rendez-vous, et que même vous étiez en retard.
—Sans doute, on m'attend au Palais de Justice, mais c'est à deux pas...
—N'importe... je vais vous espérer au coin du quai. Ah!... ce n'est pas la peine de répondre non, je l'ai mis dans ma tête et je suis Breton. C'est un service que je vous demande: gardez-moi au moins pour les trente francs des coquines.
Il y eût eu cruauté à repousser cette requête. Lecoq fit donc un geste d'assentiment et se dirigea rapidement vers la Morgue.
S'il y avait tant de monde aux alentours, c'est que le sinistre établissement était plein, et on faisait queue, littéralement.
Lecoq, pour pénétrer, dut jouer énergiquement des coudes.
Au dedans, c'était hideux. Oui, hideux à se demander quelles dégoûtantes émotions venaient chercher là ces féroces curieux.
Il y avait des femmes en grand nombre, des jeunes filles aussi.
Les petites ouvrières qui, en se rendant à leur ouvrage, sont obligées de passer aux environs, font un détour pour venir contempler la moisson de cadavres inconnus que donnent quotidiennement le crime, les accidents de voitures, la Seine et le canal Saint-Martin. Les plus sensibles restent à la porte, les intrépides entrent, et en ressortant racontent leurs impressions. Quand il n'y a personne, que les dalles chôment, elles ne sont pas contentes... C'est à n'y pas croire.
Mais il y avait, ce matin-là, chambrée complète. Toutes les dalles, hormis deux, étaient occupées.
L'atmosphère était infâme. Un froid malsain tombait sur les épaules, et au-dessus de la foule planait comme un brouillard infect, tout imprégné des âcres odeurs du chlore, destiné à combattre les miasmes.
Et aux chuchotements des causeries, entrecoupées d'acclamations et de soupirs, se mêlaient, ainsi qu'un accompagnement continu, le murmure des robinets, placés au chevet de chaque dalle, et le sourd clapotis de l'eau qui coulait et tombait en s'éclaboussant.
Par les petites fenêtres cintrées, la lumière glissait blafarde sur les corps exposés, faisait saillir énergiquement les muscles, accusait les marbrures des chairs verdâtres, et éclairait sinistrement les haillons pendus autour de l'amphithéâtre, défroques horribles qui doivent aider aux reconnaissances, et qui, au bout d'un certain temps, sont vendues... car rien ne se perd.
Mais le jeune policier était trop à ses pensées pour remarquer les hideurs du spectacle.
À peine donna-t-il un coup d'œil aux trois victimes de l'avant-veille. Il cherchait le père Absinthe et ne le découvrait pas.
Gévrol, volontairement ou non, avait-il manqué à ses promesses, ou bien le vieil homme de la rue de Jérusalem, s'était-il oublié à sa goutte matinale et avait-il bu la consigne?
En désespoir de cause, Lecoq s'adressa au chef des gardiens.
—Il paraît, demanda-t-il, que personne encore n'a reconnu un seul des malheureux de l'affaire de l'autre nuit.
—Personne!... Et cependant, depuis l'ouverture, nous avons un monde fou. Moi, voyez-vous, si j'étais le maître, des jours comme aujourd'hui, je demanderais deux sous par personne, à la porte, demi-place pour les enfants, et on ferait de fameuses recettes... on couvrirait les frais...
Cette idée ainsi émise, était un appât présenté à la conversation. Lecoq ne le saisit pas.
—Excusez, interrompit-il. Ne vous a-t-on pas, dès ce matin, envoyé un agent du service de la sûreté?
—En effet.
—Alors, où est-il passé?... Je ne l'aperçois pas.
Le gardien, avant de répondre, toisa d'un œil soupçonneux ce questionneur acharné, et enfin, d'un ton hésitant, il dit:
—En êtes-vous?...
Cette phrase fut lancée dans la circulation, à l'époque où prospéraient d'immondes agents provocateurs, sous la Restauration, elle s'appliquait uniquement à la police. «On en était où on n'en était pas.» La phrase a survécu aux circonstances.
—J'en suis, répondit le jeune policier, exhibant sa carte à l'appui de son affirmation.
—Et vous vous nommez?...
—Lecoq.
La physionomie du gardien-chef se fit soudainement souriante:
—En ce cas, dit-il, j'ai une lettre pour vous, qui vient de m'être remise par votre camarade, lequel était forcé de s'absenter... La voici:
Le jeune agent rompit immédiatement le cachet, et lut:
«Monsieur Lecoq...»
Monsieur!... Cette simple formule de politesse amena sur ses lèvres un léger sourire. N'était-elle pas, de la part du père Absinthe, la reconnaissance explicite de la supériorité de son collègue? Le jeune policier devina là un dévouement canin qu'il devait payer par cette protection affectueuse du maître pour son premier disciple.
Cependant, il poursuivait sa lecture:
«Monsieur Lecoq, j'étais de faction depuis l'ouverture, quand vers neuf heures trois jeunes gens sont entrés bras dessus bras dessous. Ils avaient la tournure et le genre d'employés de magasin. Tout à coup, j'en vois un qui devient plus blanc que sa chemise, et qui montre aux autres un de nos inconnus de chez la Chupin, en disant: Gustave!...
«Aussitôt ses camarades lui mettent la main sur la bouche, en répétant: Vas-tu te taire, fichue bête, de quoi te mêles-tu, veux-tu donc nous faire arriver de la peine?
«Là-dessus ils sortent, et moi je sors derrière eux.
«Mais celui qui avait parlé était si ému qu'il ne pouvait plus se traîner, de sorte que les autres l'ont conduit dans un petit caboulot.
«J'y suis entré, moi aussi, et c'est là que je vous fais cette lettre, tout en les guignant du coin de l'œil. Le gardien-chef vous remettra ce papier qui vous expliquera mon absence. Vous comprenez que je vais filer ces gaillards-là.
«ABS.»
Cette lettre était d'une écriture presque indéchiffrable, les fautes d'orthographe s'entrelaçaient de ligne en ligne, mais elle était claire et précise, et devait éveiller les plus flatteuses espérances.
Le visage de Lecoq rayonnait donc, quand il remonta en voiture, et tout en poussant son cheval, le vieux cocher ne put se tenir de questionner.
—Cela va comme vous voulez, dit-il.
Un «chut!» amical fut la seule réponse du jeune policier. Il n'avait pas trop de toute son attention pour coordonner dans son esprit ses renseignements nouveaux.
Descendu devant la grille du palais, il eut bien de la peine à congédier le vieux cocher, qui voulait absolument rester à ses ordres. Il y réussit cependant, mais il était déjà sous le porche de gauche, que le bonhomme, debout sur son siège, lui criait encore:
—Chez M. Trigault!... n'oubliez pas!... le père Papillon... numéro 998,—1,000 moins 2....
Parvenu au troisième étage de l'aile gauche du Palais, à l'entrée de cette longue, étroite et sombre galerie qu'on appelle la galerie de l'instruction, Lecoq s'adressa à un huissier installé derrière un bureau de chêne.
—M. d'Escorval est sans doute dans son cabinet, demanda-t-il.
L'huissier hocha tristement la tête.
—M. d'Escorval, répondit-il, n'est pas venu ce matin et il ne viendra pas d'ici des mois....
—Comment cela?... Que voulez-vous dire?
—Hier soir en descendant de son coupé, à sa porte, il est tombé si malheureusement qu'il s'est cassé la jambe.
On est riche, on a voiture, chevaux, cocher..., et quand on passe étalé sur les coussins, on recueille plus d'un regard d'envie.
Mais voilà que le cocher qui a bu un coup de trop verse l'équipage, ou bien les chevaux s'emportent et brisent tout, ou encore l'heureux maître, en un moment de préoccupation, manque le marche-pied et se fracasse la jambe à l'angle du trottoir.
Tous les jours de pareils accidents arrivent, et même, leur longue liste doit être, pour les humbles piétons, une raison de bénir leur modeste fortune, qui les met à l'abri de telles aventures.
Néanmoins, en apprenant le malheur de M. d'Escorval, Lecoq eut l'air si parfaitement déconfit que l'huissier ne put s'empêcher d'éclater de rire.
—Que voyez-vous donc là de si extraordinaire? demanda-t-il.
—Moi?... rien.
Le jeune policier mentait. Il venait d'être frappé de la bizarre coïncidence de ces deux événements: la tentative de suicide du meurtrier et la chute du juge d'instruction.
Mais il ne laissa pas au vague pressentiment qui tressaillit dans son esprit le temps de prendre consistance. Quel rapport entre ces deux faits?...
D'ailleurs, il n'entrevoyait pour lui aucun préjudice, bien au contraire, et il n'avait pas encore enrichi son formulaire d'un axiome qu'il professa plus tard:
«Se défier extraordinairement de toutes les circonstances qui paraissent favoriser nos secrets désirs.»
Il est sûr que Lecoq était bien loin de se réjouir de l'accident de M. d'Escorval, il eût donné bonne chose de grand cœur pour que la blessure n'eût pas de suites... Seulement, il ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il se trouvait, de par le hasard de ce malheur, quitte de relations qui lui semblaient affreusement pénibles, avec un homme dont les hauteurs dédaigneuses l'avaient comme écrasé.
Tous ces motifs divers réunis furent cause d'une légèreté dont il devait porter la peine.
—De la sorte, dit-il à l'huissier, je n'ai que faire ici, ce matin.
—Plaisantez-vous?... Depuis quand le couvent chôme-t-il faute d'un moine!... Il y a plus d'une heure déjà, que toutes les affaires urgentes dont était chargé monsieur d'Escorval ont été réparties entre messieurs les juges d'instruction.
—Moi je viens pour cette grosse affaire d'avant-hier...
—Eh!... que ne le disiez-vous! On vous attend, et même on a déjà envoyé un garçon vous demander à la Préfecture. C'est M. Segmuller qui instruit...
Le front du jeune policier se plissa. Il cherchait à se rappeler celui des juges qui portait ce nom, et s'il ne s'était pas déjà trouvé en rapport avec lui.
—Oui, reprit l'huissier, qui était d'humeur causeuse, M. Segmuller... Ne le connaissez-vous donc pas?... Voilà un brave homme, et qui n'a pas la mine toujours renfrognée comme presque tous nos messieurs. C'est de lui qu'un prévenu disait en sortant d'être interrogé: «Ce diable-là m'a si bien tiré les vers du nez que j'aurai certainement le cou coupé; mais c'est égal, c'est un bon enfant!»
C'est le cœur ragaillardi par ces détails de bon augure, que le jeune policier alla frapper à la porte qui lui avait été indiquée, et qui portait le n° 22.
—Ouvrez!... cria une voix bien timbrée.
Il entra, et se trouva en face d'un homme d'une quarantaine d'années, assez grand, un peu replet, et qui lui dit tout d'abord:
—Vous êtes l'agent Lecoq?... Parfait!... Asseyez-vous, je m'occupe de l'affaire, je serai à vous dans cinq minutes.
Lecoq obéit, et sournoisement, avec la perspicacité de l'intérêt en éveil, il se mit à étudier le juge dont il allait devenir le collaborateur... à peu près comme le limier est le collaborateur du chasseur.
Son extérieur s'accordait parfaitement avec les dires de l'huissier. La franchise et la bienveillance éclataient sur sa large face, bien éclairée par des yeux bleus très-doux.
Cependant le jeune policier s'imagina qu'il serait imprudent de se fier absolument à ces apparences bénignes.
Il n'avait pas tort.
Né aux environs de Strasbourg, M. Segmuller utilisait dans l'exercice de ses délicates fonctions cette physionomie candide départie à presque tous les enfants de la blonde Alsace, masque trompeur qui fréquemment dissimule une finesse gasconne doublée de la redoutable prudence cauchoise.
L'esprit de M. Segmuller était des plus pénétrants et des plus alertes, mais son système—chaque juge a le sien—était la bonhomie. Pendant que certains de ses confrères demeuraient roides et tranchants autant que le glaive qu'on place dans la main de la statue de la Justice, il affectait la simplicité et la rondeur, sans que pourtant, jamais l'austérité de son caractère de magistrat en fût altérée.
Mais sa voix avait de si paternelles intonations, il voilait si bien de naïveté la subtilité des questions et la portée des réponses, que celui qu'il interrogeait oubliait de se tenir sur ses gardes et se laissait aller. Et quand au-dedans de lui-même il s'applaudissait du peu de malice du juge, le prévenu était déjà retourné comme un gant.
Près d'un tel homme, un greffier maigre et grave eût entretenu la défiance; aussi s'en était-il trié un, qui était comme sa caricature. Il s'appelait Goguet. Il était court, obèse, imberbe et souriant. Sa large face exprimait, non plus la bonhomie mais la niaiserie, et il était niais raisonnablement.
Ainsi qu'il l'avait dit, M. Segmuller étudiait la cause qui lui arrivait là inopinément.
Sur son bureau étaient étalées toutes les pièces de conviction réunies par Lecoq, depuis le flocon de laine, jusqu'à la boucle d'oreille de diamant.
Il lisait et relisait le rapport écrit par Lecoq, et, suivant les phrases diverses, il examinait les objets placés devant lui ou consultait le plan du terrain.
Après non pas cinq minutes, mais une bonne demi-heure, il repoussa son fauteuil.
—Monsieur l'agent, prononça-t-il, monsieur d'Escorval m'avait prévenu par une note en marge du dossier, que vous êtes un homme intelligent et qu'on peut se fier à vous.
—J'ai du moins la bonne volonté.
—Oh! vous avez mieux que cela; c'est la première fois qu'on m'apporte un travail aussi complet que votre rapport. Vous êtes jeune; si vous persévérez, je vous crois appelé à rendre de grands services.
Le jeune policier s'inclina, balbutiant, pâle de plaisir.
—Votre conviction, poursuivit M. Segmuller, devient dès ce moment la mienne. C'était, m'a dit monsieur le procureur impérial, celle de M. d'Escorval. Nous sommes en face d'une énigme, il s'agit de la déchiffrer.
—Oh!... nous y arriverons, monsieur? s'écria Lecoq.
Il se sentait capable de choses extraordinaires, il était prêt à passer dans le feu, pour ce juge qui l'accueillait si bien. L'enthousiasme qui brillait dans ses yeux était tel que M. Segmuller ne put s'empêcher de sourire.
—J'ai bon espoir, dit-il, moi aussi, mais nous ne sommes pas au bout... Maintenant, vous, depuis hier, avez-vous agi? Monsieur d'Escorval vous avait-il donné des ordres?... Avez-vous recueilli quelque nouvel indice?...
—Je crois, monsieur, n'avoir pas perdu mon temps.
Et aussitôt, avec une précision rare, avec un bonheur d'expression qui ne fait jamais défaut à qui possède bien son sujet, Lecoq raconta tout ce qu'il avait surpris depuis son départ de la Poivrière.
Il dit les démarches hardies de l'homme qu'il croyait le complice, ses observations à lui sur le meurtrier, ses espérances avortées et ses tentatives. Il dit les dépositions du cocher et de la concierge, il lut la lettre du père Absinthe.
Pour finir, il déposa sur le bureau les quelques pincées de terre qu'il s'était si singulièrement procurées, et à côté une quantité à peu près égale de poussière qu'il était allé ramasser au violon de la place d'Italie.
Puis, quand il eut expliqué quelles raisons l'avaient fait agir, et le parti qu'on pouvait tirer de ses précautions:
—Ah! vous avez raison! s'écria M. Segmuller, il se peut que nous ayons là un moyen de déconcerter toutes les dénégations du prévenu... C'est, certes, de votre part, un trait de surprenante sagacité.
Il fallait que ce fût ainsi, car Goguet, le greffier, approuva.
—Saperlote!... murmura-t-il, je n'aurais pas trouvé celle-là, moi!...
Tout en causant, M. Segmuller avait fait disparaître dans un vaste tiroir toutes les pièces de conviction, qui ne devaient apparaître qu'en temps et lieu.
—Maintenant, dit-il, je possède assez d'éléments pour interroger la veuve Chupin. Peut-être en tirerons-nous quelque chose.
Il allongeait la main vers un cordon de sonnette, Lecoq fit un geste presque suppliant.
—J'aurais, monsieur, dit-il, une grâce à vous demander.
—Laquelle?... parlez.
—Je m'estimerais bien heureux s'il m'était permis d'assister à l'interrogatoire... Il faut si peu, quelquefois, pour éveiller une heureuse inspiration.
La loi dit que «l'accusé sera interrogé secrètement par le juge assisté de son greffier,» mais elle admet cependant la présence des agents de la force publique.
—Soit, répondit M. Segmuller, demeurez.
Il sonna, un huissier parut.
—A-t-on, selon mes ordres, amené la veuve Chupin? demanda-t-il.
—Elle est là, dans la galerie, oui, monsieur.
—Qu'elle entre.
L'instant d'après, la cabaretière faisait son entrée, s'inclinant de droite et de gauche, avec force révérences et salutations.
Elle n'en était plus à ses débuts devant un juge d'instruction, la veuve Chupin, et elle n'ignorait pas quel grand respect on doit à la justice.
Aussi s'était-elle parée pour l'interrogatoire.
Elle avait lissé en bandeaux plats ses cheveux gris rebelles et avait tiré tout le parti possible des vêtements qu'elle portait. Même, elle avait obtenu du directeur du Dépôt qu'on lui achetât, avec l'argent trouvé sur elle lors de son arrestation, un bonnet de crêpe noir et deux mouchoirs blancs, où elle se proposait de «pleurer toutes les larmes de son corps» aux moments pathétiques.
Pour seconder ces artifices de toilette, elle avait tiré de son répertoire de grimaces, un petit air innocent, malheureux et résigné, tout à fait propre, selon elle, à se concilier les bonnes grâces et l'indulgence du magistrat dont son sort allait dépendre.
Ainsi travestie, les yeux baissés, la voix mielleuse, le geste patelin, elle ressemblait si peu à la terrible patronne de la Poivrière que ses pratiques eussent hésité à la reconnaître.
En revanche, rien que sur la mine, un vieux et honnête célibataire lui eût proposé vingt francs par mois pour se charger de son ménage.
Mais M. Segmuller avait démasqué bien d'autres hypocrisies, et l'idée qui lui vint fut celle qui brilla dans les yeux de Lecoq.
—Quelle vieille comédienne!...
Sa perspicacité, il est vrai, devait être singulièrement aidée par quelques notes qu'il venait de parcourir. Ces notes étaient simplement le dossier de la veuve Chupin adressé à titre de renseignement au parquet par la Préfecture de police.
Son examen achevé, le juge d'instruction fit signe à Goguet, son souriant greffier, de se préparer à écrire.
—Votre nom?... demanda-t-il brusquement à la prévenue.
—Aspasie Clapard, mon bon monsieur, répondit la vieille femme, veuve Chupin, pour vous servir.
Elle esquissa une belle révérence, et ajouta:
—Veuve légitime, s'entend, j'ai mes papiers de mariage dans ma commode, et si on veut envoyer quelqu'un....
—Votre âge?... interrompit le juge.
—Cinquante-quatre ans.
—Votre profession?...
—Débitante de boissons, à Paris, tout près de la rue du Château-des-Rentiers, à deux pas des fortifications.
Ces questions d'individualité sont le début obligé de tout interrogatoire.
Elles laissent au prévenu et au juge le temps de s'étudier réciproquement, de se tâter pour ainsi dire, avant d'engager la lutte sérieuse, comme deux adversaires qui, sur le point de se battre à l'épée, essaieraient quelques passes avec des fleurets mouchetés.
—Maintenant, poursuivit le juge, occupons-nous de vos antécédents. Vous avez déjà subi plusieurs condamnations?...
La vieille récidiviste était assez au fait de la procédure criminelle pour n'ignorer pas le mécanisme de ce fameux casier judiciaire, une des merveilles de la justice française, qui rend si difficiles les négations d'identité.
—J'ai eu des malheurs, mon bon juge, pleurnicha-t-elle.
—Oui, et en assez grand nombre. Tout d'abord, vous avez été poursuivie pour recel d'objets volés.
—Mais j'ai été renvoyée plus blanche que neige. Mon pauvre défunt avait été trompé par des camarades.
—Soit. Mais c'est bien vous qui, pendant que votre mari subissait sa peine, avez été condamnée pour vol à un mois de prison une première fois, et à trois mois ensuite.
—J'avais des ennemis qui m'en voulaient, des voisins qui ont fait des cancans...
—En dernier lieu, vous avez été condamnée pour avoir entraîné au désordre des jeunes filles mineures....
—Des coquines, mon bon cher monsieur, des petites sans cœur... Je leur avais rendu service, et après elles sont allées conter des menteries pour me faire du tort... j'ai toujours été trop bonne.
La liste des malheurs de l'honnête veuve n'était pas épuisée, mais M. Segmuller crut inutile de poursuivre.
—Voilà le passé, reprit-il. Pour le présent, votre cabaret est un repaire de malfaiteurs. Votre fils en est à sa quatrième condamnation, et il est prouvé que vous avez encouragé et favorisé ses détestables penchants. Votre belle-fille, par miracle, est restée honnête et laborieuse, aussi l'avez-vous accablée de tant de mauvais traitements que le commissaire du quartier a dû intervenir. Quand elle a quitté votre maison, vous vouliez garder son enfant... pour l'élever comme son père, sans doute.
C'était, pensa la vieille, le moment de s'attendrir. Elle sortit de sa poche son mouchoir neuf, roide encore de l'apprêt, et essaya en se frottant énergiquement les yeux de s'arracher une larme... On en eût aussi aisément tiré d'un morceau de parchemin.
—Misère!... gémissait-elle, me soupçonner, moi, de songer à conduire à mal mon petit-fils, mon pauvre petit Toto!... Je serais donc pire que les bêtes sauvages, je voudrais donc la perdition de mon propre sang!...
Mais ces lamentations paraissaient ne toucher que très-médiocrement le juge; elle s'en aperçut, et changeant brusquement de système et de ton, elle entama sa justification.
Elle ne niait rien positivement, mais elle rejetait tout sur le sort, qui n'est pas juste, qui favorise les uns, non les meilleurs souvent, et accable les autres.
Hélas! elle était de ceux qui n'ont pas de chance, ayant toujours été innocente et persécutée. En cette dernière affaire, par exemple, où était sa faute? Un triple meurtre avait ensanglanté son cabaret, mais les établissements les plus honnêtes ne sont pas à l'abri d'une catastrophe pareille.
Elle avait eu le temps de réfléchir, dans le silence des «secrets,» elle avait fouillé jusqu'aux derniers replis de sa conscience, et cependant elle en était encore à se demander quels reproches on pouvait raisonnablement lui adresser....
—Je puis vous le dire, interrompit le juge: on vous reproche d'entraver autant qu'il est en vous l'action de la loi....
—Est-il, Dieu!... possible!...
—Et de chercher à égarer la justice. C'est de la complicité, cela, veuve Chupin, prenez-y garde. Quand la police s'est présentée, au moment même du crime, vous avez refusé de répondre.
—J'ai dit tout ce que je savais.
—Eh bien!... il faut me le répéter.
M. Segmuller devait être content. Il avait conduit l'interrogatoire de telle sorte, que la veuve Chupin se trouvait naturellement amenée à entreprendre d'elle-même le récit des faits.
C'était un point capital. Des questions directes eussent peut-être éclairé cette vieille, si fine, qui gardait tout son sang-froid, et il importait qu'elle ne soupçonnât rien de ce que savait ou de ce qu'ignorait l'instruction.
En l'abandonnant à sa seule inspiration, on devait obtenir dans son intégrité la version qu'elle se proposait de substituer à la vérité.
Cette version, ni le juge, ni Lecoq n'en doutaient, devait avoir été concertée au poste de la place d'Italie, entre le meurtrier et le faux ivrogne, et transmise ensuite à la Chupin par ce hardi complice.
—Oh!... la chose est bien simple, mon bon monsieur, commença l'honnête cabaretière. Dimanche soir, j'étais seule au coin de mon feu, dans la salle basse de mon établissement, quand tout à coup la porte s'ouvre, et je vois entrer trois hommes et deux dames.
M. Segmuller et le jeune policier échangèrent un rapide regard. Le complice avait vu relever les empreintes, donc on n'essayait pas de contester la présence des deux femmes.
—Quelle heure était-il? demanda le juge.
—Onze heures à peu près.
—Continuez.
—Sitôt assis, poursuivit la veuve, ces gens me commandent un saladier de vin à la française. Sans me vanter, je n'ai pas ma pareille pour préparer cette boisson. Naturellement, je les sers, et aussitôt après, comme j'avais des blouses à repriser pour mon garçon, je monte à ma chambre qui est au premier.
—Laissant ces individus seuls?
—Oui, mon juge.
—C'était, de votre part, beaucoup de confiance.
La veuve Chupin secoua mélancoliquement la tête.
—Quand on n'a rien, prononça-t-elle, on ne craint pas les voleurs.
—Poursuivez, poursuivez...
—Alors, donc, j'étais en haut depuis une demi-heure, quand on se met à m'appeler d'en bas: «Eh! la vieille!» Je descends, et je me trouve nez à nez avec un grand individu très-barbu, qui venait d'entrer. Il voulait un petit verre de fil-en-quatre... Je le sers, seul à une table.
—Et vous remontez? interrompit le juge.
L'ironie fut-elle comprise de la Chupin? sa physionomie ne le laissa pas deviner.
—Précisément, mon bon monsieur, répondit-elle. Seulement, cette fois, j'avais à peine repris mon dé et mon aiguille, que j'entends un tapage terrible dans ma salle. Dare dare je dégringole mon escalier, pour mettre le holà... Ah! bien, oui!... Les trois premiers arrivés étaient tombés sur le dernier venu, et ils l'assommaient de coups, mon bon monsieur, ils le massacraient... Je crie... c'est comme si je chantais. Mais voilà que l'individu qui était seul contre trois sort un pistolet de sa poche; il tire et tue un des autres, qui roule à terre... Moi, de peur, je tombe assise sur mon escalier, et pour ne pas voir, car le sang coulait, je relève mon tablier sur ma tête... L'instant d'après, monsieur Gévrol arrivait avec ses agents, on enfonçait ma porte, et voilà...
Ces odieuses vieilles, qui ont trafiqué de tous les vices et bu toutes les hontes, atteignent parfois une perfection d'hypocrisie à mettre en défaut la plus subtile pénétration.
Un homme non prévenu, par exemple, eût pu se laisser prendre à la candeur de la veuve Chupin, tant elle y mettait de naturel, tant elle rencontrait à propos la juste intonation de la franchise, de la surprise ou de l'effroi.
Malheureusement elle avait contre elle ses yeux, ses petits yeux gris, mobiles comme ceux de la bête inquiète, où l'astuce heureuse allumait des étincelles.
C'est qu'elle se réjouissait, au-dedans d'elle-même, de son bonheur et de son adresse, n'étant pas fort éloignée de croire que le juge ajoutait foi à ses déclarations.
Dans le fait, pas un des muscles du visage de M. Segmuller n'avait trahi ses impressions pendant le récit de la vieille, récit débité avec une prestigieuse volubilité.
Quand elle s'arrêta, à bout d'haleine, il se leva sans mot dire et s'approcha de son greffier pour surveiller la rédaction du procès-verbal de cette première partie de l'interrogatoire.
Du coin où il se tenait modestement assis, Lecoq ne cessait d'observer la prévenue.
—Elle pense pourtant, se disait-il, que c'est fini, et que sa déposition va passer comme une lettre à la poste.
Si telle était, en effet, l'espérance de la veuve Chupin, elle ne tarda pas à être déçue.
M. Segmuller, après quelques légères observations au souriant Goguet, vint s'asseoir près de la cheminée, estimant le moment arrivé de pousser vivement l'interrogatoire.
—Ainsi, veuve Chupin, commença-t-il, vous affirmez n'être pas restée un seul instant près des gens qui étaient entrés boire chez vous?
—Pas une minute.
—Ils entraient et commandaient, vous les serviez et vous vous hâtiez de sortir.
—Oui, mon bon monsieur.
—Il me paraît impossible, cependant, que vous n'ayez pas surpris quelques mots de leur conversation. De quoi causaient-ils?
—Ce n'est pas mon habitude d'espionner mes pratiques.
—Enfin, avez-vous entendu quelque chose?
—Rien.
Le juge d'instruction haussa les épaules d'un air de commisération.
—En d'autres termes, reprit-il, vous refusez d'éclairer la justice.
—Oh!... si on peut dire...
—Laissez-moi finir. Toutes ces histoires invraisemblables de sorties, de blouses pour votre fils à raccommoder dans votre chambre, vous ne les avez inventées que pour avoir le droit de me répondre: «Je n'ai rien vu, rien entendu, je ne sais rien.» Si tel est le système que vous adoptez, je déclare qu'il n'est pas soutenable et ne serait admis par aucun tribunal.
—Ce n'est pas un système, c'est la vérité.
M. Segmuller parut se recueillir, puis tout à coup:
—Décidément, vous n'avez rien à me dire sur ce misérable assassin?
—Mais ce n'est pas un assassin, mon bon monsieur...
—Que prétendez-vous?...
—Dame!... il a tué les autres en se défendant. On lui cherchait querelle, il était seul contre trois hommes, il voyait bien qu'il n'avait pas de grâce à attendre de brigands qui....
Elle s'arrêta court, toute interdite, se reprochant sans doute de s'être laissée entraîner, d'avoir eu la langue trop longue.
Elle put espérer, il est vrai, que le juge n'avait rien remarqué.
Un tison venait de rouler du foyer, il avait pris les pincettes et ne semblait préoccupé que du soin de reconstruire artistement l'édifice écroulé de son feu.
—Qui me dira, murmurait-il, entre haut et bas, qui me garantira que ce n'est pas cet homme, au contraire, qui a attaqué les trois autres....
—Moi, déclara carrément la veuve Chupin, moi, qui le jure!...
M. Segmuller se redressa, aussi étonné en apparence que possible.
—Comment pouvez-vous savoir, prononça-t-il, comment pouvez-vous jurer? Vous étiez dans votre chambre quand la querelle a commencé.
Grave et immobile sur sa chaise, Lecoq jubilait intérieurement. Il trouvait que c'était un joli résultat, et qui promettait, d'avoir, en huit questions, amené cette vieille rouée à se démentir. Il se disait aussi que la preuve de la connivence éclatait. Sans un intérêt secret, la vieille cabaretière n'eût pas pris si imprudemment la défense du prévenu.
—Après cela, reprit le juge, vous parlez peut-être d'après ce que vous savez du caractère du meurtrier, vous le connaissez vraisemblablement.
—Je ne l'avais jamais vu avant cette soirée-là.
—Mais il était cependant déjà venu dans votre établissement?
—Jamais de sa vie.
—Oh! Oh!... comment expliquez-vous alors que, entrant dans la salle du bas, pendant que vous étiez dans votre chambre, cet inconnu, cet étranger se soit mis à crier: «Hé!... la vieille!» Il devinait donc que l'établissement était tenu par une femme, et que cette femme n'était plus jeune?
—Il n'a pas crié cela.
—Rappelez vos souvenirs; c'est vous-même qui venez de me le dire.
—Je n'ai pas dit cela, mon bon monsieur.
—Si... et on va vous le prouver, en vous relisant votre interrogatoire... Goguet, lisez, s'il vous plaît.
Le souriant greffier eut promptement trouvé le passage, et de sa meilleure voix il lut la phrase textuelle de la Chupin:
«...J'étais en haut depuis une demi-heure, quand d'en bas on se met à m'appeler: «Hé!... la vieille! Je descends, etc., etc.»
—Vous voyez bien! insista M. Segmuller.
L'assurance de la vieille récidiviste fut sensiblement diminuée par cet échec. Mais loin d'insister, le juge glissa sur cet incident, comme s'il n'y eût pas attaché grande importance.
—Et les autres buveurs, reprit-il, ceux qui ont été tués, les connaissiez-vous?...
—Non, monsieur, ni d'Ève ni d'Adam.
—Et vous n'avez pas été surprise de voir ainsi arriver chez vous trois inconnus, accompagnés de deux femmes?
—Quelquefois le hasard....
—Allons!... vous ne pensez pas ce que vous dites. Ce n'est pas le hasard qui peut amener des clients la nuit, par un temps épouvantable, dans un cabaret mal famé comme le vôtre, et situé surtout assez loin de toute voie fréquentée, au milieu des terrains vagues....
—Je ne suis pas sorcière; ce que je pense, je le dis.
—Donc, vous ne connaissez même pas le plus jeune de ces malheureux, celui qui était vêtu eu soldat, Gustave, enfin?
—Aucunement.
M. Segmuller nota l'intonation de cette réponse, et plus lentement il ajouta:
—Du moins, vous avez bien ouï parler d'un ami de ce Gustave, un certain Lacheneur?
À ce nom, le trouble de l'hôtesse de la Poivrière fut visible, et c'est d'une voix profondément altérée, qu'elle balbutia:
—Lacheneur?... Lacheneur?... Jamais je n'ai entendu prononcer ce nom.
Elle niait, mais l'effet produit restait, et à part soi, Lecoq jurait qu'il retrouverait ce Lacheneur, ou qu'il périrait à la tâche. N'y avait-il pas, parmi les pièces de conviction, une lettre de lui, écrite, on le savait, dans un café du boulevard Beaumarchais?
Avec un pareil indice et de la patience...
—Maintenant, continua M. Segmuller, nous arrivons aux femmes qui accompagnaient ces malheureux. Quel genre de femmes était-ce?...
—Oh!... des filles de rien du tout.
—Étaient-elles richement habillées?...
—Très-misérablement, au contraire.
—Bien!... donnez-moi leur signalement.
—C'est que... mon bon juge, je les ai à peine vues... Enfin, c'étaient deux grandes et puissantes gaillardes, si mal bâties que, sur le premier moment, comme c'était le dimanche gras, je les ai prises pour des hommes déguisés en femmes. Elles avaient des mains comme des épaules de mouton, la voix cassée, et des cheveux très-noirs. Elles étaient brunes comme des mulâtresses, voilà surtout ce qui m'a frappé....
—Assez!... interrompit le juge; j'ai désormais la preuve de votre insigne mauvaise foi. Ces femmes étaient petites, et l'une d'elles était remarquablement blonde.
—Je vous jure, mon bon monsieur....
—Ne jurez pas, je serais forcé de vous confronter avec un honnête homme qui vous dirait que vous mentez.
Elle ne répliqua pas, et il y eut un moment de silence; M. Segmuller se décidait à frapper le grand coup.
—Soutiendrez-vous aussi, demanda-t-il, que vous n'aviez rien de compromettant dans la poche de votre tablier?
—Rien... On peut le chercher et fouiller; il est resté chez moi.
Cette assurance, sur ce point, ne trahissait-elle pas l'influence du faux ivrogne?...
—Ainsi, reprit M. Segmuller, vous persistez... Vous avez tort, croyez-moi. Réfléchissez... Selon que vous agirez, vous irez aux assises comme témoin... ou comme complice.
Bien que la veuve parût écrasée sous ce coup inattendu, le juge n'insista pas. On lui relut son interrogatoire, elle le signa et sortit.
M. Segmuller aussitôt, s'assit à son bureau, remplit un imprimé et le remit à son greffier, en disant:
—Voici, Goguet, une ordonnance d'extraction pour le directeur du Dépôt. Allez dire qu'on m'amène le meurtrier.
Arracher des aveux à un homme intéressé à se taire, et persuadé qu'il n'existe pas de preuves contre lui, c'est certes difficile.
Mais demander, dans de telles conditions, la vérité à une femme, c'est vouloir, dit-on au Palais, c'est prétendre confesser le diable.
Aussi, dès que M. Segmuller et Lecoq se trouvèrent seuls, ils se regardèrent d'un air qui disait leur inquiétude, et combien peu ils conservaient d'espoir.
En somme, qu'avait-il produit de positif, cet interrogatoire conduit avec cette dextérité du juge qui sait disposer et manier ses questions, comme un général sait manœuvrer ses troupes et les faire donner à propos?
Il en ressortait la preuve irrécusable de la connivence de la veuve Chupin, et rien de plus.
—Cette coquine sait tout!... murmura Lecoq.
—Oui, répondit le juge, il m'est presque démontré qu'elle connaît les gens qui se trouvaient chez elle, les femmes, les victimes, le meurtrier, tous enfin. Mais il est certain qu'elle connaît ce Gustave... Je l'ai lu dans son œil. Il m'est prouvé qu'elle sait qui est ce Lacheneur, cet inconnu dont le soldat mourant voulait se venger, ce personnage mystérieux qui a, très-évidemment, la clef de cette énigme. C'est cet homme qu'il faudrait retrouver....
—Ah! je le retrouverai, s'écria Lecoq, quand je devrais questionner les onze cent mille hommes qui se promènent dans Paris!
C'était beaucoup promettre, à ce point que le juge, en dépit de ses préoccupations, se laissa aller à rire.
—Si seulement, poursuivit Lecoq, si seulement cette vieille sorcière se décidait à parler à son prochain interrogatoire!...
—Oui! mais elle ne parlera pas.
Le jeune policier hocha la tête. Tel était bien son avis. Il ne se faisait pas illusion; il avait reconnu entre les sourcils de la veuve Chupin ces plis qui trahissent l'idiote obstination de la brute.
—Les femmes ne parlent jamais, reprit le juge, et quand elles semblent se résigner à des révélations, c'est qu'elles espèrent avoir trouvé un artifice qui égarera les investigations. L'évidence, du moins, écrase l'homme le plus entêté; elle lui casse bras et jambes, il cesse de lutter, il avoue. La femme, elle, se moque de l'évidence. Lui montre-t-on la lumière, elle ferme les yeux et répond: «Il fait nuit.» Qu'on lui tourne la tête vers le soleil qui l'éblouit de ses rayons et l'aveugle, elle persiste et répète: «Il fait nuit.» Les hommes, selon la sphère sociale où ils sont nés, imaginent et combinent des systèmes de défense différents. Les femmes n'ont qu'un système, quelle que soit leur condition. Elles nient quand même, toujours, et elles pleurent. Quand, au prochain interrogatoire, je pousserai la Chupin, soyez sûr qu'elle trouvera des larmes...
Dans son impatience, il frappa du pied. Il avait beau fouiller l'arsenal de ses moyens d'action, il n'y trouvait pas une arme pour briser cette résistance opiniâtre.
—Si seulement j'avais idée du mobile qui guide cette vieille femme, reprit-il. Mais pas un indice! Qui me dira quel puissant intérêt lui commande le silence!... Serait-ce sa cause qu'elle défend?... Est-elle complice? Qui nous prouve qu'elle n'a pas aidé le meurtrier à combiner un guet-apens?
—Oui, répondit lentement Lecoq, oui, cette supposition se présente naturellement à l'esprit. Mais l'accueillir, n'est-ce pas rejeter les prémices admises par monsieur le juge?... Si la Chupin est complice, le meurtrier n'est pas le personnage que nous soupçonnons, il est simplement l'homme qu'il paraît être.
L'objection sembla convaincre M. Segmuller.
—Quoi, alors, s'écria-t-il, quoi!...
L'opinion du jeune policier était faite. Mais pouvait-il décider, lui, l'humble agent de la sûreté, quand un magistrat hésitait?
Il comprit combien sa position lui imposait de réserve, et c'est du ton le plus modeste qu'il dit:
—Pourquoi le faux ivrogne n'aurait-il pas ébloui la Chupin en faisant briller à ses yeux les plus magnifiques espérances? Pourquoi ne lui aurait-il pas promis de l'argent, une grosse somme?...
Il s'interrompit, le greffier rentrait. Derrière lui s'avançait un garde de Paris qui demeura respectueusement sur le seuil, les talons sur la même ligne, la main droite à la visière du shako, la paume en dehors, le coude à la hauteur de l'œil... selon l'ordonnance.
—Monsieur, dit au juge ce militaire, monsieur le directeur de la prison m'envoie vous demander s'il doit maintenir la veuve Chupin au secret; elle se désespère de cette mesure.
M. Segmuller se recueillit un moment.
—Certes, murmurait-il, répondant à quelque révolte de sa conscience, certes, c'est une terrible aggravation de peine, mais si je laisse cette femme communiquer avec les autres détenues, une vieille récidiviste comme elle trouvera sûrement un expédient pour faire parvenir des avis au dehors... Cela ne se peut, l'intérêt de la justice et de la vérité doit passer avant tout.
Cette dernière considération l'emporta.
—Il importe, commanda-t-il, que la prévenue reste au secret jusqu'à nouvel ordre.
Le garde de Paris laissa retomber la main du salut, porta le pied droit à trois pouces en arrière du talon gauche, fit demi-tour et s'éloigna au pas ordinaire.
La porte refermée, le souriant greffier tira de sa poche une large enveloppe.
—Voici, dit-il, une communication de monsieur le directeur.
Le juge rompit le cachet et lut à haute voix:
«Je ne saurais trop conseiller à monsieur le juge d'instruction de s'entourer de sérieuses précautions quand il interrogera le prévenu Mai.
«Depuis sa tentative avortée de suicide, ce prévenu est dans un tel état d'exaltation qu'on a dû lui laisser la camisole de force. Il n'a pas ferme l'œil de la nuit, et les gardiens qui l'ont veillé s'attendaient à tout moment à voir la folie se déclarer. Cependant il n'a pas prononcé une parole.
«Quand on lui a présenté des aliments ce matin, il les a repoussés avec horreur, et je ne serais pas éloigné de lui croire l'intention de se laisser mourir de faim.
«J'ai rarement vu un malfaiteur plus dangereux. Je le crois capable de se porter aux plus affreuses extrémités....»
—Bigre!... exclama le greffier dont le sourire pâlit; à la place de monsieur le juge, je ferais entrer les soldats qui vont amener ce gaillard-là.
—Quoi!... c'est vous, Goguet, fit doucement M. Segmuller, vous, un vieux greffier, qui parlez ainsi. Auriez-vous peur?...
—Peur, moi?... Certainement non, mais....
—Bast!... interrompit Lecoq, d'un ton qui trahissait sa confiance en sa prodigieuse vigueur, ne suis-je pas là!
Rien qu'en s'asseyant à son bureau, M. Segmuller eût eu comme un rempart entre le prévenu et lui. Il s'y tenait d'habitude; mais après le mouvement d'effroi de son greffier, il eût rougi de paraître craindre.
Il se plaça donc près du feu, comme l'instant d'avant, quand il interrogeait la Chupin, et sonna pour donner l'ordre d'introduire l'homme, seul. Il insista sur ce mot: seul.
La seconde d'après, la porte s'ouvrait avec une violence terrible, et le meurtrier entrait, se précipitait, plutôt, dans le cabinet.
Le taureau qui s'échappe de l'abattoir, après avoir été manqué par la masse du boucher, a ces allures affolées, ces mouvements désordonnés et sauvages.
Goguet en blêmit derrière sa table, et Lecoq fit un pas, prêt à s'élancer.
Mais, arrivé au milieu de la pièce, l'homme s'arrêta, promenant autour de lui un regard perçant.
—Où est le juge?... demanda-t-il d'une voix rauque.
—Le juge, c'est moi, répondit M. Segmuller.
—Non... l'autre.
—Quel autre?
—Celui qui est venu me questionner hier soir.
—Il lui est arrivé un accident. En vous quittant il s'est cassé la jambe.
—Oh!...
—Et c'est moi qui le remplace....
Mais le prévenu semblait hors d'état d'entendre. À son exaltation frénétique succédait subitement un anéantissement mortel. Ses traits contractés par la rage se détendaient. Il était devenu livide, il chancelait...
—Remettez-vous, lui dit le juge d'un ton bienveillant, et si vous vous sentez trop faible pour rester debout, prenez un siège....
Déjà, par un prodige d'énergie, l'homme s'était redressé. Même une flamme, aussitôt éteinte, avait brillé dans ses yeux....
—Bien des merci de votre bonté, monsieur, répondit-il, mais ça ne sera rien... j'ai eu comme un éblouissement, il est passé.
—Il y a longtemps peut-être que vous n'avez mangé?...
—Je n'ai rien mangé depuis que celui-ci,—il montrait Lecoq,—m'a apporté du pain et du jambon, au violon, là-bas.
—Sentez-vous le besoin de prendre quelque chose?
—Non!... Quoique cependant... si c'était un effet de votre bonté... je boirais bien un verre d'eau.
—Voulez-vous du vin avec?...
—J'aime mieux de l'eau pure.
On lui apporta ce qu'il demandait.
Aussitôt il se versa un premier verre qu'il avala d'un trait, puis un second qu'il vida lentement.
On eût dit qu'il buvait la vie. Il semblait renaître.
Sur vingt prévenus qui arrivent à l'instruction, dix-huit au moins se présentent armés d'un système complet de défense, conçu et discuté dans le silence des «secrets.»
Coupables ou innocents, ils ont adopté un rôle qui commence à l'instant où, le cœur battant et la gorge sèche, ils franchissent le seuil du cabinet redoutable où les attend le magistrat instructeur.
Ce moment de l'entrée du prévenu est donc un de ceux où le juge met en jeu toute la puissance de sa pénétration.
L'attitude de l'homme doit trahir le système, comme une table résume les matières d'un volume.
Mais ici, M. Segmuller n'avait pas, croyait-il, à se défier de trompeuses apparences. Il était évident pour lui que le prévenu n'avait pu songer à feindre, que le désordre de son arrivée était aussi réel que son anéantissement présent.
Du moins, tous les dangers dont avait parlé le directeur du Dépôt étaient écartés. Le juge alla donc s'établir à son bureau. Il s'y sentait plus à l'aise, et pour ainsi dire plus fort. Là, il tournait le dos au jour, sa tête s'effaçait dans l'ombre, et au besoin il pouvait, rien qu'en se baissant, dissimuler une surprise, une impression trop vive.
Le prévenu, au contraire, restait en pleine lumière, et pas un des tressaillements de sa face, pas un des battements de sa paupière ne devait échapper à une attention sérieuse.
Il paraissait alors complètement remis, et ses traits avaient repris l'insoucieuse immobilité de la résignation.
—Vous sentez-vous tout à fait mieux?... lui demanda M. Segmuller.
—Je vais très-bien.
—J'espère, poursuivit paternellement le juge, que vous saurez vous modérer, maintenant. Hier, vous avez essayé de vous donner la mort. C'eût été un grand crime ajouté aux autres, un crime qui...
D'un geste brusque, le prévenu l'interrompit.
—Je n'ai pas commis de crime, dit-il, d'une voix rude encore, mais non plus menaçante. Attaqué, j'ai défendu ma peau, ce qui est le droit de chacun. Ils étaient trois sur moi, des enragés... j'ai tué pour ne pas être tué. C'est un grand malheur, et je donnerais ma main pour le réparer, mais ma conscience ne me reproche pas ça.
Ça... c'était le claquement de l'ongle de son pouce sous ses dents.
—Cependant, continua-t-il, on m'a arrêté et traité comme un assassin. Quand je me suis vu tout seul dans ce cercueil de pierre que vous appelez «le secret,» j'ai eu peur, j'ai perdu la tête. Je me suis dit: «Mais, mon garçon, on t'a enterré vivant, il s'agit de mourir, et vite, si tu ne veux pas souffrir.» Là-dessus, j'ai cherché à m'étrangler. Ma mort ne faisait de tort à personne, je n'ai ni femme ni petits qui comptent sur le travail de mes bras, je m'appartiens. Ce qui n'empêche qu'après la saignée, on m'a lié dans un sac de toile, comme un fou... Fou! j'ai cru que je le deviendrais. Toute la nuit les geôliers ont été après moi, comme des enfants qui tourmentent une bête enchaînée. Ils me tâtaient, ils me regardaient, ils passaient la chandelle devant mes yeux...
Tout cela était débité avec un sentiment d'amertume profonde, mais sans colère, violemment, mais sans déclamation, comme toutes les choses que l'on sent très-vivement.
Et la même réflexion venait en même temps au juge et au jeune policier.
—Celui-là, pensaient-ils, est très-fort, on n'en aura pas raison aisément.
Après une minute de méditation, M. Segmuller reprit:
—On s'explique, jusqu'à un certain point, un premier mouvement de désespoir dans la prison. Mais plus tard, ce matin même, vous avez refusé la nourriture qu'on vous offrait....
La sombre figure de l'homme s'éclaira soudain à cette question, ses yeux eurent un clignotement comique, et enfin il éclata de rire, d'un bon rire bien gai, bien franc, bien sonore.
—Ça, dit-il, c'est une autre affaire. Certainement, j'ai tout refusé, mais vous allez voir pourquoi... J'avais les mains prises dans le sac, et les gardiens prétendaient me faire manger comme un poupon à qui sa nourrice donne la bouillie... Ah! mais non... j'ai serré les lèvres de toutes mes forces. Alors il y en a un qui a essayé de m'ouvrir la bouche de force pour y fourrer la cuillère, comme on ouvre la gueule d'un chien malade pour l'obliger à gober une médecine... Dame!... celui-là j'ai essayé de le mordre, c'est vrai, et si son doigt s'était trouvé entre mes dents, il y restait. Et c'est pour cette raison qu'ils se sont tous mis à lever les bras au ciel, et à dire en me montrant: «Voilà un redoutable malfaiteur, un fier scélérat!!!»
Ce souvenir lui semblait bien réjouissant, car il se reprit à rire de plus belle, à la grande stupéfaction de Lecoq, au grand scandale du bon Goguet, le greffier.
De son côté, M. Segmuller avait grand peine à dissimuler complètement sa surprise.
—Vous êtes trop raisonnable, je l'espère, dit-il enfin, pour garder rancune à des hommes, qui, en vous attachant, obéissaient à leurs supérieurs, et qui, du reste, ne cherchaient qu'à vous sauver de vos propres fureurs.
—Hum!... fit le prévenu, redevenant sérieux, je leur en veux encore un petit peu, et si j'en tenais un dans un coin... Mais ça passera, je me connais, je n'ai pas plus de fiel qu'un poulet.
—Il dépend d'ailleurs de vous d'être bien traité; soyez calme, et on ne vous remettra pas la camisole de force. Mais il faut être calme...
Le meurtrier branla tristement la tête.
—Je serai donc sage, dit-il, quoique ce soit terriblement dur d'être en prison quand on n'a rien fait de mal. Si encore j'étais avec des camarades, on causerait, et le temps passerait... Mais rester seul, tout seul, dans ce trou froid, où on n'entend rien... c'est épouvantable. C'est si humide que l'eau coule le long du mur, et on jurerait que c'est des vraies larmes, des larmes d'homme qui sortent de la pierre....
Le juge d'instruction s'était penché sur son bureau pour prendre une note. Ce mot: «des camarades», l'avait frappé, et il se proposait de le faire expliquer plus tard.
—Si vous êtes innocent, continua-t-il, vous serez bientôt relâché, mais il faut établir votre innocence.
—Que dois-je faire pour cela?
—Dire la vérité, toute la vérité, répondre en toute sincérité, sans restrictions, sans arrière-pensée aux questions que je vous poserai.
—Pour ça, on peut compter sur moi.
Il levait déjà la main comme pour prendre Dieu et les hommes à témoin de sa bonne foi, M. Segmuller lui ordonna de l'abaisser, en ajoutant:
—Les prévenus ne prêtent pas serment.
—Tiens!... fit l'homme d'un air étonné, c'est drôle!
Tout en semblant laisser s'égarer le prévenu, le juge ne le perdait pas de vue. Il avait surtout voulu, par ces préliminaires, le rassurer, le mettre à l'aise, écarter autant que possible ses défiances, et il estimait le but qu'il se proposait atteint.
—Encore une fois, reprit-il, prêtez-moi toute votre attention, et n'oubliez pas que votre liberté dépend de votre franchise. Comment vous nommez-vous?
—Mai.
—Quels sont vos prénoms?
—Je n'en ai pas.
—C'est impossible.
Un mouvement du prévenu trahit une impatience aussitôt maîtrisée.
—Voici, répondit-il, la troisième fois qu'on me dit cela depuis hier. C'est ainsi, cependant. Si j'étais menteur, rien ne serait si simple que de vous dire que je m'appelle Pierre, Jean ou Jacques... Mais mentir n'est pas mon genre. Vrai, je n'ai pas de prénoms. S'il s'agissait de surnoms, ce serait autre chose, j'en ai eu beaucoup.
—Lesquels?...
—Voyons... pour commencer, quand j'étais chez le père Fougasse, on m'appelait l'Affiloir, parce que, voyez-vous...
—Qui était ce père Fougasse?
—Le roi des hommes pour les bêtes sauvages, monsieur le juge. Ah!... il pouvait se vanter de posséder une ménagerie, celui-là. Tigres, lions, perroquets de toutes les couleurs, serpents gros comme la cuisse, il avait tout. Malheureusement il avait aussi une connaissance qui a tout mangé.
Se moquait-il, parlait-il sérieusement? Il était si malaisé de le discerner, que M. Segmuller et Lecoq étaient également indécis. Goguet, lui, tout en minutant l'interrogatoire, riait.
—Assez!... interrompit le juge, quel âge avez-vous?
—Quarante-quatre ou cinq ans.
—Où êtes-vous né?...
—En Bretagne, probablement.
Pour le coup, M. Segmuller crut découvrir une intention ironique qu'il importait de réprimer.
—Je vous préviens, dit-il durement, que si vous continuez ainsi, votre liberté est fort compromise. Chacune de vos réponses est une inconvenance.
La plus sincère désolation, mêlée d'inquiétude, se peignit sur les traits du meurtrier.
—Ah!... il n'y a pas d'offense, monsieur le juge, gémit-il. Vous me questionnez, je réponds... Vous verriez bien que je dis vrai, si vous me laissiez vous conter ma petite affaire.
«Prévenu bavard, cause bien instruite,» dit un vieux proverbe du Palais.
C'est qu'il semble impossible, en effet, qu'un coupable, épié par le juge, puisse parler beaucoup sans que sa langue trahisse son intention ou sa pensée, sans qu'il s'évapore quelque chose du secret qu'il prétend garder.
Les plus simples, parmi les prévenus, ont compris cela. Aussi, obligés à une prodigieuse contention d'esprit, sont-ils généralement plus que réservés.
Enfermés dans leur système de défense, comme une tortue dans sa carapace, ils n'en sortent que le moins possible et avec la plus ombrageuse circonspection.
À l'interrogatoire, ils répondent, il le faut bien, mais c'est comme à regret, brièvement, ils sont avares de détails.
Ici, l'accusé était prodigue de paroles. Ah!... il n'avait pas l'air de craindre de «se couper.» Il n'hésitait pas, à l'exemple de ceux qui tremblent de disloquer d'un mot le roman qu'ils s'efforcent de substituer à la vérité.
En d'autres circonstances, c'eût été une présomption en sa faveur.
—Expliquez-vous donc!... répondit M. Segmuller à la requête indirecte de son prévenu.
Le meurtrier ne dissimula pas adroitement la joie que lui causait la liberté qui lui était accordée.
L'éclat de ses yeux, le gonflement de ses narines, révélèrent une satisfaction pareille à celle du chanteur de romances qu'on traîne au piano.
Il se campa, la tête en arrière, en beau parleur sûr de ses moyens et de ses effets, promena sa langue sur ses lèvres pour les humecter, et dit:
—Comme cela, c'est mon histoire que vous me demandez?
—Oui.
—Pour lors, monsieur le juge, vous saurez qu'un beau jour, il y a de cela quarante-cinq ans, le père Tringlot, directeur d'une troupe pour la souplesse, la force et la dislocation, s'en allait de Guingamp à Saint-Brieuc par la grande route. Naturellement, il voyageait dans ses deux grandes voitures, avec son épouse, son matériel et ses artistes. Très-bien. Mais voilà que peu après avoir dépassé un gros bourg nommé Chatelaudren, regardant de droite et de gauche, il aperçoit sur le revers d'un fossé quelque chose de blanc qui grouillait. «Faut que je voie ce que c'est,» dit-il à son épouse. Il arrête, descend, va au fossé, prend la chose et pousse un cri. Vous me demanderez: Qu'avait-il donc trouvé, cet homme? Oh! mon Dieu! c'est bien simple. Il venait de trouver votre serviteur, alors âgé d'environ dix mois.
Il salua à la ronde sur ces derniers mots.
—Naturellement, reprit-il, le père Tringlot me porte à son épouse, une bien brave femme, tout de même. Elle me prend, m'examine, me tâte, et dit: «Il est fort, ce môme, et bien venant; il faut le garder, puisque sa mère a eu l'abomination de l'abandonner. Je lui donnerai des leçons, et dans cinq ou six ans il nous fera honneur.» Là dessus, on commence à me chercher un nom. On était aux premiers jours du mois de mai; il fut décidé que je m'appellerais Mai, et Mai je suis depuis ce jour-là, sans prénom.
Il s'interrompit, et son regard s'arrêta successivement sur ses trois auditeurs, comme s'il eût quêté une approbation.
L'approbation ne venant pas, il poursuivit:
—C'était un homme simple, le père Tringlot, et ignorant les lois. Il ne déclara pas sa trouvaille à l'autorité. De la sorte, je vivais, mais je n'existais pas, puisqu'il faut être inscrit sur un registre de mairie pour exister.
Tant que j'ai été moutard, je ne me suis pas inquiété de cela.
Plus tard, quand j'ai été sur mes seize ans, quand je venais à penser à la négligence du bonhomme, je m'en réjouissais au dedans de moi-même.
Je me disais: Mai, mon gars, tu n'es couché sur aucun registre du gouvernement, donc tu ne tireras pas au sort, par conséquent tu ne partiras pas soldat.
Ce n'était pas du tout dans mon idée d'être soldat, je ne me serais pas fait inscrire pour un boulet de canon.
Bien plus tard encore, l'âge de la conscription passé, un homme de loi m'a dit que si je réclamais pour avoir un état civil on me ferait de la peine. Alors, je me suis décidé à exister en contrebande.
De n'être personne, ça a ses bons et ses mauvais côtés. Je n'ai pas servi, c'est vrai, mais je n'ai jamais eu de papiers.
Ah!... ça m'a fait manger de la prison plus souvent qu'à mon tour. Mais comme, en définitive, je n'ai jamais été fautif, je m'en suis toujours tiré... Et voilà pourquoi je n'ai pas de prénom, et comment je ne sais pas au juste où je suis né...
Si la vérité a un accent particulier, ainsi que l'ont écrit des moralistes, le meurtrier avait trouvé cet accent-là.
Voix, geste, regard, expression, tout était d'accord: pas un mot de sa longue narration n'avait détonné.
—Maintenant, dit froidement M. Segmuller, quels sont vos moyens d'existence?
À la mine déconfite du meurtrier, on eût juré qu'il avait compté que son éloquence allait lui ouvrir les portes de la prison.
—J'ai un état, répondit-il piteusement, celui que m'a montré la mère Tringlot. J'en vis, et j'en ai vécu en France et dans d'autres contrées.
Le juge pensa trouver là un défaut de cuirasse.
—Vous avez habité l'étranger? demanda-t-il.
—Un peu!... Voilà seize ans que je travaille, tantôt en Allemagne, tantôt en Angleterre, avec la troupe de M. Simpson.
—Ainsi vous êtes saltimbanque. Comment avec un tel métier vos mains sont-elles si blanches et si soignées?
Loin de paraître embarrassé, le prévenu étala ses mains et les examina avec une visible complaisance.
—C'est vrai, au moins, fit-il, qu'elles sont jolies... c'est que je les soigne.
—On vous entretient donc à ne rien faire?
—Ah!... mais non!... Seulement, monsieur le juge, je suis, moi, pour parler au public, pour «tourner le compliment,» pour faire le boniment, comme on dit... et, sans me flatter, j'ai une certaine capacité.
M. Segmuller se caressait le menton, ce qui est son tic lorsqu'il suppose qu'un prévenu s'enferre.
—En ce cas, dit-il, veuillez me donner un échantillon de votre talent.
—Oh!... fit l'homme, semblant croire à une plaisanterie, oh!...
—Obéissez, je vous prie, insista le juge.
Le meurtrier ne se défendit plus. À la seconde même, sa mobile physionomie prit une expression toute nouvelle, mélange singulier de bêtise, d'impudence et d'ironie.
En guise de baguette, il prit une règle sur le bureau du juge, et d'une voix fausse et stridente, avec des intonations bouffonnes, il commença:
«Silence, la musique!... Et toi, la grosse caisse, la paix!... Voici, messieurs et dames, l'heure, l'instant et le moment de la grrrande et unique représentation du théâtre des prestiges, sans pareil au monde pour le trapèze et la danse de corde, les élévations et les dislocations, et autres exercices de grâce, de souplesse et de force, avec le concours d'artistes de la capitale ayant eu l'honneur....»
—Il suffit!... interrompit le juge, vous débitiez cela en France, mais en Allemagne?...
—Naturellement, je parle la langue du pays.
—Voyons!... commanda M. Segmuller, dont l'allemand était la langue maternelle.
Le prévenu quitta son air niais, se grima d'une importance comique, et sans l'ombre d'une hésitation il reprit du ton le plus emphatique: