—Je serais plus que simple, pensait-il, si je n'étais pas capable de découvrir la propriétaire d'un objet de cette valeur. Or, cette propriétaire trouvée, nous constatons du coup l'identité de notre homme-énigme.
Avant tout, il s'agissait de savoir de quel magasin sortait la boucle d'oreille. Aller de bijoutier en bijoutier, demandant: «Est-ce votre ouvrage?» eût été un peu long.
Heureusement Lecoq avait sous la main un homme qui s'estimerait très-heureux de mettre son savoir à son service.
C'était un vieil Hollandais, nommé Van-Nunen, sans rival à Paris, dès qu'il s'agissait de joaillerie ou de bijouterie.
La Préfecture l'utilisait en qualité d'expert. Il passait pour riche et l'était bien plus qu'on ne le supposait. Si sa mise était toujours sordide, c'est qu'il avait une passion: il adorait les diamants. Il en avait toujours quelques-uns sur lui, dans une petite boîte qu'il tirait dix fois par heure, comme un priseur sort sa tabatière.
Le bonhomme reçut bien le jeune policier. Il chaussa ses besicles, examina le bijou avec une grimace de satisfaction, et d'un ton d'oracle dit:
—La pierre vaut huit mille francs, et la monture vient de chez Doisty, rue de la Paix.
Vingt minutes plus tard, Lecoq se présentait chez le célèbre bijoutier.
Van-Nunen ne s'était pas trompé. Doisty reconnut la boucle d'oreille, elle sortait bien de chez lui. Mais à qui l'avait-il vendue? Il ne put se le rappeler, car il y avait bien trois ou quatre ans de cela.
—Seulement, attendez, ajouta-t-il, je vais appeler ma femme qui a une mémoire incomparable.
Mme Doisty méritait cet éloge. Il ne lui fallut qu'un coup d'œil pour affirmer qu'elle connaissait cette boucle et que la paire avait été vendue vingt mille francs à Mme la marquise d'Arlange.
—Même, ajouta-t-elle, en regardant son mari, tu devrais te rappeler que la marquise ne nous avait donné que neuf mille francs comptant, et que nous avons eu toutes les peines du monde à obtenir le solde.
Le mari se souvint en effet de ce détail.
—Maintenant, dit le jeune policier, je voudrais bien avoir l'adresse de cette marquise.
—Elle demeure au faubourg Saint-Germain, répondit Mme Doisty, près de l'esplanade des Invalides...
Tant qu'il avait été sous l'œil du bijoutier, Lecoq avait eu la force de garder le secret de ses impressions.
Mais une fois hors du magasin, et quand il eut fait quelques pas sur le trottoir, il s'abandonna si bien au délire de sa joie, que les passants surpris durent se demander si ce beau garçon n'était pas fou. Il ne marchait pas, il dansait, et tout en gesticulant de la façon la plus comique, il jetait au vent un monologue victorieux.
—Enfin!... disait-il, cette affaire sort donc des bas-fonds où elle s'agitait jusqu'ici. J'arrive aux véritables acteurs du drame, à ces personnages haut placés que j'avais devinés. Ah! mons Gévrol, illustre Général, vous vouliez une princesse russe! il faudra vous contenter d'une simple marquise... On fait ce qu'on peut!
Mais ce vertige peu à peu se dissipa, le bon sens reprenait ses droits.
Le jeune policier sentait bien qu'il n'aurait pas trop de la plénitude de son sang-froid, de tous ses moyens et de toute sa sagacité pour mener à bonne fin cette expédition.
Comment s'y prendrait-il, quand il serait en présence de cette marquise, pour obtenir des aveux sans réticences, pour lui arracher avec tous les détails de la scène du meurtre, le nom du meurtrier?
—Il faut, pensait-il, se présenter la menace à la bouche, et lui faire peur, tout est là!... si je lui laisse le temps de se reconnaître, je ne saurai rien.
Il s'interrompit, il arrivait devant l'hôtel de la marquise d'Arlange, charmante habitation bâtie entre cour et jardin, et avant de pénétrer dans la place, il jugeait indispensable d'en reconnaître l'intérieur.
—C'est donc là, murmurait-il, que je trouverai le mot de l'énigme. Là, derrière ces riches rideaux de mousseline, agonise d'effroi notre fugitive de l'autre nuit. Quelles ne doivent pas être ses angoisses, depuis qu'elle s'est aperçue de la perte de sa boucle d'oreille...
Durant près d'une heure, établi sous une porte cochère, il resta en observation. Il eût voulu entrevoir un des hôtes de cette belle demeure. Faction perdue! Pas un visage ne se montra aux glaces des fenêtres, pas un valet ne traversa la cour.
Impatienté, il résolut de commencer une enquête aux environs.
Il ne pouvait tenter sa démarche décisive sans avoir une idée des gens qu'il allait trouver.
Quel pouvait être le mari de cette audacieuse, qui s'encanaillait comme dans les romans régence, et courait la prétentaine, la nuit, au cabaret de la Chupin?
Lecoq se demandait à qui et où s'adresser, quand de l'autre côté de la rue, il avisa un marchand de vins qui fumait sur le seuil de sa boutique.
Il alla droit à lui, jouant bien l'embarras d'un homme qui a oublié une adresse, et poliment lui demanda l'hôtel d'Arlange.
Sans un mot, sans daigner retirer sa pipe de sa bouche, le marchand étendit le bras.
Mais il était un moyen de le rendre communicatif, c'était, d'entrer dans son établissement, de se faire servir quelque chose et de lui proposer de trinquer.
Ainsi fit le jeune policier, et la vue de deux verres pleins délia comme par miracle la langue du digne négociant.
On ne pouvait mieux tomber pour obtenir des renseignements, car il était établi dans le quartier depuis dix ans et honoré de la clientèle de messieurs les gens de maison.
—Même, dit-il à Lecoq, je vous plains si vous allez chez la marquise pour toucher une facture. Vous aurez le temps d'apprendre le chemin de sa maison avant de voir la couleur de son argent. En voilà une dont les créanciers ne laisseront jamais geler la sonnette.
—Diable!... elle est donc pauvre?
—Elle!... On lui connaît bien une vingtaine de mille livres de rentes, sans compter cet hôtel. Mais vous savez, quand on dépense tous les ans le double de son revenu...
Il s'arrêta court, pour montrer au jeune policier deux femmes qui passaient, l'une âgée de plus de quarante ans et vêtue de noir, l'autre toute jeune, mise comme une pensionnaire.
—Et tenez, ajouta-t-il, voici justement la petite-fille de la marquise, Mlle Claire, qui passe avec sa gouvernante, Mlle Schmidt.
Lecoq eut un éblouissement.
—Sa petite fille?... balbutia-t-il.
—Mais oui... la fille de défunt son fils, si vous aimez mieux.
—Quel âge a-t-elle donc?...
—Une soixantaine d'années, au moins. Mais on ne les lui donnerait pas, non. C'est une de ces vieilles bâties à chaux et à sable, qui vivent cent ans, comme les arbres. Et méchante, qu'elle est!... Je ne voudrais pas lui dire ce que je pense d'elle à deux pouces du nez. Elle aurait plus tôt fait de m'envoyer une taloche que moi d'avaler ce verre d'eau-de-vie...
—Pardon, interrompit le jeune policier, elle n'occupe pas seule cet hôtel...
—Mon Dieu!... si, toute seule avec sa petite-fille, la gouvernante et deux domestiques... Mais qu'est-ce qui vous prend donc?...
Le fait est que ce pauvre Lecoq était plus blanc que sa chemise. C'était le magique édifice de ses espérances qui s'écroulait aux paroles de cet homme comme le fragile château de cartes d'un enfant.
—Je n'ai rien, répondit-il d'une voix mal assurée, oh!... rien du tout.
Mais il n'eût pas supporté un quart d'heure de plus l'horrible supplice de l'incertitude. Il paya et alla sonner à la grille de l'hôtel.
Un domestique vint lui ouvrir, l'examina d'un œil défiant et lui répondit que madame la marquise était à la campagne.
Évidemment on lui faisait cet honneur de le prendre pour un créancier.
Mais il sut insister si adroitement, il fit si bien comprendre qu'il ne venait pas réclamer d'argent, il parlait si fortement d'affaires urgentes, que le domestique finit par le planter seul au milieu du vestibule en lui disant qu'il allait s'assurer de nouveau si madame était bien réellement sortie.
Elle n'était pas sortie. L'instant d'après le valet revint dire à Lecoq de le suivre, et après l'avoir guidé à travers un grand salon d'une magnificence fort délabrée, il l'introduisit dans un boudoir tendu d'étoffe rose.
Là, sur une chaise longue, au coin du feu, une vieille dame d'aspect terrible, grande, osseuse, très-parée et plus fardée, tricotait une bande de laine verte.
Elle toisa le jeune policier jusqu'à lui faire monter le rouge au front, et comme il lui parut intimidé, ce qui la flatta, elle lui parla presque doucement.
—Eh bien! mon garçon, demanda-t-elle, qu'est-ce qui vous amène?
Lecoq n'était pas intimidé, mais il reconnaissait avec douleur que Mme d'Arlange ne pouvait être une des femmes du cabaret de la Chupin.
En elle, rien ne répondait assurément au signalement donné par Papillon.
Puis, le jeune policier se rappelait combien étaient petites les empreintes laissées sur la neige par les deux fugitives, et le pied de la marquise, qui dépassait sa robe, était d'une héroïque grandeur.
—Ah çà! êtes-vous muet? insista la vieille dame en enflant la voix.
Sans répondre directement, le jeune policier tira de sa poche la précieuse boucle d'oreille, et la déposa sur la chiffonnière en disant:
—Je vous rapporte ceci, madame, que j'ai trouvé, et qui vous appartient, m'a-t-on dit.
Madame d'Arlange posa son tricot pour examiner le bijou.
—C'est pourtant vrai, dit-elle, après un moment, que ce bouton d'oreille m'a appartenu. C'est une fantaisie que j'eus, il y a quatre ans, et qui me coûta bel et bien vingt mille livres. Ah!... le sieur Doisty, qui me vendit ces diamants, dut gagner un joli denier. Mais j'ai une petite-fille à élever!... Des besoins d'argent pressants me contraignirent peu après à me défaire de cette parure, que je regrettai, et je la cédai.
—À qui?... interrogea vivement Lecoq.
—Eh!... fit la marquise choquée; qu'est-ce que cette curiosité!
—Excusez-moi, madame, c'est que je voudrais tant retrouver le propriétaire de cette jolie chose...
Madame d'Arlange regarda son jeune visiteur d'un air curieux et surpris:
—De la probité!... fit-elle. Oh! oh!... Et pas le sou, peut-être...
—Madame!...
—Bon! bon!... ce n'est pas une raison pour devenir rouge comme un coquelicot, mon garçon. J'ai cédé ces boucles à une grande dame allemande,—car la noblesse a encore quelque fortune en Autriche,—à la baronne de Watchau...
—Et où demeure cette dame, madame la marquise?...
—Au Père-Lachaise, depuis l'an dernier qu'elle s'est laissée mourir... Les femmes d'à-présent, un tour de valse et un courant d'air, et c'est fait d'elles!... de mon temps, après chaque galop, les jeunes filles vidaient un grand verre de vin sucré et se mettaient entre deux portes... Et nous nous portions comme vous voyez.
—Mais, madame, insista le jeune policier, la baronne de Watchau a dû laisser des héritiers, un mari, des enfants?...
—Personne qu'un frère qui a une charge à la cour de Vienne, et qui n'a pas pu se déplacer. Il a envoyé l'ordre de vendre à l'encan tout le bien de sa sœur, sans excepter sa garde-robe, et on lui a expédié l'argent là-bas.
Lecoq ne put triompher d'un mouvement de désespoir.
—Quel malheur! murmura-t-il.
—Hein!... Pourquoi?... fit la vieille dame. De cette affaire, mon garçon, le diamant vous reste, et je m'en réjouis, ce sera une juste récompense de votre probité.
Si le hasard, à ses rigueurs, joint encore l'ironie, la mesure est comble. Ainsi la marquise d'Arlange ajoutait au supplice de Lecoq des raffinements inconnus, pendant qu'elle lui souhaitait, avec toutes les apparences de la bonne foi, de ne jamais retrouver la femme qui avait perdu ce riche bijou.
S'emporter, crier, donner cours à sa colère, reprocher à cette vieille son ineptie, lui eût été un ineffable soulagement. Mais, alors, que devenait son rôle de bon jeune homme probe?...
Il sut contraindre ses lèvres à grimacer un sourire, il balbutia même un remercîment de tant de bonté. Puis, comme il n'avait plus rien à attendre, il salua bien bas et sortit à reculons, étourdi de ce nouveau coup.
Fatalité, maladresse de sa part, habileté miraculeuse de ses adversaires, il avait vu se rompre successivement entre ses mains tous les fils sur lesquels il avait compté pour guider l'instruction hors de l'inextricable labyrinthe où elle s'égarait de plus en plus.
Était-il encore dupe d'une nouvelle comédie? Ce n'était pas admissible.
Si le complice du meurtrier eût pris pour confident le bijoutier Doisty, il lui eût demandé parement et simplement de répondre qu'il ne savait pas à qui ces brillants avaient été vendus, ou même qu'ils ne sortaient pas de chez lui.
La complication même des circonstances en décelait la sincérité.
Puis le jeune policier avait d'autres raisons de ne douter point des allégations de la marquise. Certain regard qu'il avait surpris entre le bijoutier et sa femme éclairait les faits d'un jour éblouissant.
Ce regard signifiait que, dans leur opinion, la marquise en prenant ces diamants avait hasardé une petite spéculation plus commune qu'on ne croit, et dont quantité de femmes du vrai monde sont coutumières. Elle avait acheté à crédit pour céder à perte, mais au comptant, et profiter momentanément de la différence entre la somme donnée en à-compte et le prix de cession.
Lecoq n'en décida pas moins qu'il irait jusqu'au fond de cet incident.
Il voulait, à défaut d'autre satisfaction, s'épargner des remords comme ceux qui le poursuivaient depuis qu'il s'était si naïvement laissé prendre aux apparences à l'hôtel de Mariembourg.
Il retourna donc chez Doisty, et sous un prétexte assez plausible pour écarter tout soupçon de sa profession, il obtint la communication de ses livres de commerce.
À l'année indiquée, au mois fixé, la vente était inscrite, non-seulement sur la main-courante, mais encore sur le grand-livre. Les neuf mille francs étaient passés en compte et successivement, à des intervalles éloignés, les divers versements de la marquise étaient portés à l'avoir.
Que Mme Millier eût réussi à glisser sur son registre de police une fausse mention, on le comprenait. Il était impossible que le bijoutier eût falsifié toute sa comptabilité de quatre ans.
La réalité est indiscutable, et cependant le jeune policier ne se tint pas pour satisfait.
Il se transporta rue du Faubourg-Saint-Honoré, à la maison qu'habitait en son vivant la baronne de Watchau, et là, il apprit d'un concierge complaisant que lors du décès de cette pauvre dame, ses meubles et ses effets avaient été portés à l'hôtel de la rue Drouot.
—Même, ajouta le concierge, la vente a été faite par M. Petit.
Sans perdre une minute, le jeune policier courut chez ce commissaire-priseur qui avait la spécialité des «riches mobiliers.»
M. Petit se rappelait très-bien la «vente Watchau,» qui avait fait un certain bruit à l'époque, et il en eut bientôt retrouvé le volumineux procès-verbal dans ses cartons.
Beaucoup de bijoux y étaient décrits, avec le chiffre de l'adjudication et le nom des adjudicataires en regard, mais aucun ne se rapportait, même vaguement, aux maudits boutons d'oreilles.
Lecoq montra le diamant qu'il avait en poche; le commissaire-priseur ne se rappelait pas l'avoir vu. Mais cela ne signifiait rien, il lui en avait tant passé, il lui en passait tant entre les mains!...
Ce qu'il affirmait, c'est que le frère de la baronne, son héritier, ne s'était rien réservé de la succession, pas une bague, pas un bibelot, pas une épingle, et qu'il avait paru pressé de recevoir le montant des vacations, lequel s'élevait à l'agréable chiffre de cent soixante-sept mille cinq cent trente francs, frais déduits.
—Ainsi, fit Lecoq pensif, tout ce que possédait la baronne a bien été vendu?...
—Tout.
—Et comment se nomme son frère?
—Watchau, lui aussi... La baronne avait sans doute épousé un de ses parents. Ce frère, jusqu'à l'an dernier, a occupé un poste éminent dans la diplomatie; il résidait à Berlin, je crois....
Certes, ces renseignements n'avaient nul trait à la prévention, qui occupait despotiquement l'esprit du jeune policier, et cependant ils se figèrent dans sa mémoire.
—C'est bizarre, pensait-il, en regagnant son logis, de tous côtés, dans cette affaire, je me heurte à l'Allemagne. Le meurtrier prétend venir de Leipzig, Mme Milner doit être bavaroise, voici maintenant une baronne autrichienne.
Il était trop tard, ce soir-là, pour rien entreprendre; le jeune policier se coucha, mais le lendemain, à la première heure, il reprenait avec une ardeur nouvelle ses investigations.
Une seule chance de succès semblait lui rester désormais: la lettre signée Lacheneur, trouvée dans la poche du faux soldat.
Cette lettre, l'entête à demi effacé le prouvait, avait été écrite dans un café du boulevard Beaumarchais.
Découvrir dans lequel était un jeu d'enfant.
Le quatrième limonadier à qui Lecoq exhiba cette lettre reconnut parfaitement son papier et son encre.
Mais ni lui, ni sa femme, ni la demoiselle de comptoir, ni les garçons, ni aucun des habitués questionnés habilement l'un après l'autre, n'avaient entendu, de leur vie, articuler les trois syllabes de ce nom: Lacheneur.
Que faire, que tenter?... Tout était-il donc absolument désespéré? Pas encore.
Le soldat mourant n'avait-il pas déclaré que ce brigand de Lacheneur était un ancien comédien?...
Se raccrochant à cette faible indication comme l'homme qui se noie à la plus mince planche, le jeune policier reprit sa course, et de théâtre en théâtre, il s'en alla demandant à tout le monde, aux portiers, aux secrétaires, aux artistes:
—Ne connaîtriez-vous pas un acteur nommé Lacheneur?
Partout il recueillit des non unanimes, enjolivés de plaisanteries de coulisses. Assez souvent on ajoutait:
—Comment est-il votre artiste?...
Voilà justement ce qu'il ne pouvait dire. Tous ses renseignements se bornaient à la phrase de Toinon-la-Vertu: «Je lui ai trouvé l'air d'un monsieur bien respectable!» Ce n'est pas un signalement, cela. Et d'ailleurs restait à savoir ce que la femme de Polyte Chupin entendait par ce qualificatif: «respectable» L'appliquait-elle à l'âge ou aux dehors de la fortune?
D'autres fois, on demandait:
—Quels rôles joue-t-il, votre comédien?
Et le jeune policier se taisait, car il l'ignorait. Ce qu'il ne pouvait dire, ce qui était vrai, c'est que Lacheneur, en ce moment, jouait un rôle à le faire mourir de chagrin, lui, Lecoq.
En désespoir de cause, il eut recours à un moyen d'investigation qui est le grand cheval de bataille de la police quand elle est en peine de quelque personnage problématique, moyen banal qui réussit toujours parce qu'il est excellent.
Il résolut de dépouiller tous les livres de police des hôteliers et des logeurs.
Levé avant l'aube, couché bien après, il épuisait ses journées à visiter toutes les maisons meublées, tous les hôtels, tous les garnis de Paris.
Courses vaines. Pas une seule fois il ne rencontra ce nom de Lacheneur qui hantait obstinément son cerveau. Existait-il, ce nom? N'était-ce pas un pseudonyme composé à plaisir? Il ne l'avait pas trouvé dans l'Almanach Bottin, où on trouve cependant tous les noms de France, les plus impossibles, les plus invraisemblables, ceux qui sont formés de l'assemblage le plus fantastique de syllabes...
Mais rien n'était capable de le décourager, ni de le détourner de cette tâche presque impossible qu'il s'était donnée. Son opiniâtreté touchait à la monomanie.
Il n'avait plus, comme aux premiers moments, de simples accès de colère aussitôt réprimés, il vivait dans une sorte d'exaspération continuelle, qui altérait sa lucidité.
Plus de théories, d'inventions subtiles, d'ingénieuses déductions!... Il cherchait à l'aventure, sans ordre, sans méthode, comme l'eût pu faire le père Absinthe sous l'influence de l'alcool.
Peut-être en était-il arrivé à compter moins sur son habileté que sur le hasard, pour dégager des ténèbres le drame qu'il devinait, qu'il sentait, qu'il respirait...
Si l'on jette au milieu d'un lac une lourde pierre, elle produit un jaillissement considérable, et la masse de l'eau est agitée jusque sur les bords... Mais le grand mouvement ne dure qu'une minute; le remous diminue à mesure que ses cercles s'élargissent, la surface reprend son immobilité, et bientôt nulle trace ne reste de la pierre, enfouie désormais dans les vases du fond.
Ainsi il en est des événements qui tombent dans la vie de chaque jour, si énormes qu'ils puissent paraître. Il semble que leur impression durera des années; folie! Le temps se referme au-dessus plus vite que l'eau du lac, et, plus rapidement que la pierre, ils glissent dans les abîmes du passé.
C'est dire qu'au bout de quinze jours le crime affreux du cabaret de la Chupin, ce triple meurtre qui avait fait frémir Paris, dont tous les journaux s'étaient émus, était plus oublié qu'un vulgaire assassinat du règne de Charlemagne.
Au Palais, seulement, à la Préfecture et au Dépôt, on se souvenait.
C'est que les efforts de M. Segmuller, et Dieu sait s'il s'était épargné, n'avaient pas eu un succès meilleur que ceux de Lecoq.
Interrogatoires multipliés, confrontations habilement ménagées, questions captieuses, insinuations, menaces, promesses, tout s'était brisé contre cette force invincible, la plus puissante dont l'homme dispose, la force d'inertie.
Un même esprit semblait animer la veuve Chupin et Polyte, Toinon-la-Vertu et Mme Milner, la maîtresse de l'hôtel de Mariembourg.
Il ressortait clairement des dépositions que tous ces témoins avaient reçu les confidences du complice et qu'ils obéissaient à la même politique savante: mais que servait cette certitude!
L'attitude de tous ces gens conjurés pour jouer la justice ne variait pas. Il arrivait parfois que leurs regards démentaient leurs dénégations, on ne cessait de lire dans leurs yeux l'inébranlable résolution de taire la vérité.
Il y avait des moments où ce juge, le meilleur des hommes cependant, écrasé par le sentiment de l'insuffisance d'armes purement morales, se prenait à regretter l'arsenal de l'inquisition.
Oui, en présence de ces allégations dont l'impudence arrivait à l'insulte, il comprenait les barbaries des juges du moyen âge, les coins qui brisaient les muscles des patients, les tenailles rougies, la question de l'eau, toutes ces épouvantables tortures qui arrachaient la vérité avec la chair.
Le meurtrier, lui aussi, s'était tenu, et même chaque jour il ajoutait à son rôle une perfection nouvelle, pareil à l'homme qui s'habitue à un vêtement étranger où d'abord il s'était trouvé gêné.
Son assurance, en présence du juge, grandissait, comme s'il eût été plus sûr de soi, comme s'il eût pu, en dépit de sa séquestration et des rigueurs du secret, acquérir cette certitude que l'instruction n'avait point avancé d'un pas.
À un de ses derniers interrogatoires, il avait osé dire, non sans une nuance très-saisissable d'ironie:
—Me garderez-vous donc encore longtemps au secret, monsieur le juge?... Ne serai-je pas remis en liberté ou envoyé devant la cour d'assises? Dois-je souffrir longtemps de cette idée qui vous est venue, je me demande comment, que je suis un gros personnage!...
—Je vous garderai, avait répondu M. Segmuller, tant que vous n'aurez pas avoué.
—Avoué quoi?...
—Oh! vous le savez bien....
Cet homme indéchiffrable avait alors haussé les épaules, et de ce ton moitié triste, moitié goguenard qui lui était habituel, il avait répondu:
—En ce cas, je ne me vois pas près de sortir de ce cabanon maudit!...
C'est en raison de cette conviction, sans doute, qu'il parut prendre ses dispositions pour une détention indéfinie.
Il avait obtenu qu'on lui remît une partie des effets contenus dans sa malle, et il avait témoigné une joie d'enfant en rentrant en possession de ses affaires.
Grâce à l'argent trouvé sur lui et déposé au greffe, il s'accordait de ces petites douceurs qu'on ne refuse jamais à des prévenus, lesquels, en définitive, quelles que soient les charges qui pèsent sur eux, peuvent être considérés comme innocents tant que le jury n'a pas prononcé.
Pour se distraire, il avait demandé et on lui avait donné un volume de chansons de Béranger, et il passait ses journées à en apprendre par cœur; il les chantait à pleine voix et avec assez de goût.
C'était, prétendait-il, un talent qu'il se donnait là, et qui ne manquerait pas de lui servir quand on lui rendrait la clef des champs.
Car il ne doutait pas, affirmait-il, de son acquittement.
Il s'inquiétait de l'époque du jugement, du résultat, non.
S'il était pris de tristesses, c'était quand il parlait de sa profession. Il avait la nostalgie du tréteau. Il pleurait presque en songeant à son costume bariolé de pitre, à son public, à ses boniments accompagnés par les musiques enragées de la foire.
Jamais d'ailleurs, on ne vit détenu plus ouvert, plus communicatif, plus soumis, meilleur enfant.
C'est avec un empressement marqué qu'il recherchait toutes les occasions de babiller. Il aimait à raconter sa vie, ses aventures, ses courses vagabondes à travers l'Europe, à la suite de M. Simpson, le montreur de phénomènes.
Ayant beaucoup vu, il avait beaucoup retenu, et il possédait un inépuisable fonds de bons contes et de saillies triviales qui faisaient se pâmer de rire les surveillants.
Et toutes les paroles de ce grand bavard, de même que ses actions les plus indifférentes, étaient marquées d'un tel cachet de naturel, que les gens du Dépôt ne doutaient plus de la vérité de ses assertions.
Plus difficile à convaincre était le directeur.
Il avait affirmé que ce soi-disant «bonisseur» ne pouvait être qu'un dangereux repris de justice, dissimulant des antécédents accablants; il ne négligea rien pour le prouver.
Quinze jours durant, Mai fut soumis tous les matins à l'examen du ban et de l'arrière-ban des agents de la sûreté, réguliers et irréguliers.
On le présenta ensuite à une trentaine de forçats renommés pour leur connaissance parfaite de la population des prisons, et qui avaient été transférés au Dépôt pour cette épreuve.
Personne ne le reconnut.
Sa photographie avait été envoyée à tous les bagnes, à toutes les maisons centrales; personne ne se rappela ses traits.
À ces circonstances, d'autres vinrent se joindre, qui avaient bien leur importance, et qui plaidaient en faveur du prévenu.
Le 2e bureau de la Préfecture, qui était celui des sommiers judiciaires, trouva des traces positives de l'existence d'un nommé Tringlot, «artiste forain,» lequel pouvait fort bien être l'homme de la version de Mai. Ce Tringlot était mort depuis plusieurs années.
En outre, de renseignements pris en Allemagne et en Angleterre, il résultait qu'on y connaissait très-bien un sieur Simpson, en grande réputation sur tous les champs de foire.
Devant de telles preuves le directeur se rendit, et avoua hautement qu'il s'était trompé.
«Le prévenu Mai, écrivit-il au juge d'instruction, est bien réellement et véritablement ce qu'il prétend être; les doutes à cet égard ne sont plus possibles.»
Ce fut en dernier lieu l'avis de Gévrol.
Ainsi M. Segmuller et Lecoq restaient seuls de leur opinion.
Il est vrai que seuls ils étaient bons juges, puisque seuls ils connaissaient tous les détails d'une instruction demeurée strictement secrète.
Mais peu importe! Lutter contre tout le monde est toujours pénible, sinon dangereux, eût-on d'ailleurs mille et mille fois raison.
«L'affaire Mai,» on lui donnait ce nom, avait transpiré; et si le jeune policier était accablé de quolibets grossiers dès qu'il paraissait à la Préfecture, le juge d'instruction n'était pas à l'abri d'amicales ironies.
Plus d'un juge, en le rencontrant dans la galerie, lui demandait, le sourire aux lèvres, ce qu'il faisait de son Gaspard Hauser, de son homme au masque de fer, de son mystérieux saltimbanque...
De là chez M. Segmuller et chez Lecoq, cette exaspération de l'homme qui, ayant la certitude absolue d'une chose, ne peut cependant en démontrer l'exactitude.
Ils en perdaient l'appétit l'un et l'autre, ils en maigrissaient, ils en verdissaient.
—Mon Dieu!... disait parfois le juge, pourquoi d'Escorval est-il tombé!... Sans cette chute maudite, il aurait tous mes soucis, et, à cette heure, je rirais comme les autres!
—Et moi qui me croyais fort! murmurait le jeune policier.
Mais l'idée ne leur venait point de se rendre. Bien que de tempéraments essentiellement opposés, chacun d'eux, à part soi, s'était juré d'avoir le mot de cette agaçante énigme.
C'est alors que Lecoq résolut de renoncer à ses courses au dehors pour se consacrer uniquement à l'étude du prévenu.
—Désormais, dit-il à M. Segmuller, je me constitue prisonnier comme lui, et sans qu'il me voie, je ne le perds plus de vue!...
Au-dessus de l'étroite cellule occupée par le prévenu Mai, se trouvait une sorte de soupente, ménagée par les architectes pour le service des toitures.
Elle était carrelée, mais si basse, qu'un homme de taille moyenne ne pouvait s'y tenir debout. Quelques minces rayons filtrant entre les interstices des ardoises l'éclairaient à peine d'un jour douteux.
C'est là qu'un beau matin Lecoq vint s'établir.
C'était l'heure où le détenu faisait, sous la surveillance de deux gardiens, sa promenade quotidienne; le jeune policier put donc, sans retard, procéder à ses travaux d'installation.
Armé d'un pic dont il s'était muni, il descella deux ou trois carreaux et se mit à percer l'intervalle des planchers.
Le trou qu'il pratiquait affectait la forme d'un entonnoir. Très-large au ras du sol du grenier, il allait se rétrécissant jusqu'à n'avoir plus que deux centimètres de diamètre à l'endroit où il entamait le plafond de la cellule.
La place où débouchait ce trou avait d'ailleurs été choisie à l'avance, si habilement, qu'il se confondait avec les lézardes et les taches du crépi, et qu'il était impossible que le prisonnier le distinguât d'en bas.
Pendant que travaillait Lecoq, le directeur du Dépôt et Gévrol, qui avaient tenu à l'accompagner, se tenaient sur le seuil de la soupente et ricanaient.
—Ainsi, monsieur Lecoq, disait le directeur, voici désormais votre observatoire.
—Mon Dieu, oui, monsieur.
—Vous n'y serez pas à l'aise.
—J'y serai moins mal que vous ne le croyez, j'ai apporté une grosse couverture, je l'étendrai à terre et je me coucherai dessus.
—Si bien que, nuit et jour, vous aurez l'œil à cette ouverture?
—Nuit et jour, oui, monsieur.
—Sans boire ni manger?... demanda Gévrol.
—Pardon! le père Absinthe, que j'ai relevé de son inutile faction à la ruelle de la Butte-aux-Cailles, m'apportera mes repas, il fera mes commissions et au besoin me remplacera.
L'envieux Général éclata de rire, mais d'un rire évidemment forcé.
—Tiens, dit-il, tu me fais pitié.
—Possible.
—Sais-tu à qui tu vas ressembler, l'œil collé à ce trou, épiant le prévenu?...
—Dites!... Ne vous gênez pas.
—Eh bien!... tu me fais l'effet d'un de ces vieux nigauds de naturalistes qui mettent toutes sortes de petites bêtes sous verre, et qui passent leur vie à les regarder grouiller à travers une grosse loupe.
Lecoq avait parachevé son œuvre, il se releva.
—Jamais comparaison ne fut plus juste, Général, prononça-t-il. Vous l'avez deviné, je dois au souvenir des travaux de ces naturalistes que vous traitez si mal, l'idée que je vais mettre à exécution. À force d'étudier une petite bête, comme vous dites, au microscope, ces savants ingénieux et patients, finissent par surprendre ses mœurs, ses habitudes, ses instincts... Eh bien! ce qu'ils font pour un insecte, je le ferai, moi, pour un homme.
—Oh! oh! fit le directeur un peu étonné.
—C'est ainsi, oui, monsieur. Je veux le secret de ce prévenu... je l'aurai, je l'ai juré. Oui, je l'aurai, parce que, si solidement trempée que soit son énergie, il est impossible qu'il n'ait pas un moment de défaillance, et qu'à cette heure je serai là... Je serai là, si sa volonté le trahit, si se croyant seul il laisse tomber son masque, s'il s'oublie une seconde, si son sommeil laisse échapper une parole indiscrète, s'il n'a pas tout son sang-froid à son réveil, si le désespoir lui arrache une plainte, un geste, un regard... je serai là, toujours là!...
L'implacable résolution du jeune policier communiquait à sa voix des vibrations si puissantes, que le directeur du Dépôt en fut remué.
Il admit, pour un instant, les présomptions de Lecoq, et son esprit fut saisi de l'étrangeté de cette lutte entre un prévenu s'efforçant de garder le secret de sa personnalité, et l'instruction qui s'acharnait à découvrir la vérité.
—Par ma foi!... mon garçon, dit-il, vous avez un fier courage.
—Et bien inutile, grogna Gévrol.
Il disait cela d'un ton délibéré, l'ombrageux inspecteur, mais au fond, il n'était pas parfaitement rassuré. La foi est contagieuse, et il se sentait troublé par l'imperturbable assurance de Lecoq.
Si pourtant ce conscrit allait avoir raison contre lui, Gévrol, un des oracles de la Préfecture, quelle honte et quel ridicule!...
Une fois de plus, il se jura que ce garçon si remuant ne vieillirait pas dans les cadres du service de la sûreté, et c'est en songeant aux moyens de l'évincer, qu'il ajouta:
—Il faut que la police ait de l'argent de trop pour payer deux hommes à faire une besogne de fou!...
Le jeune policier ne voulut pas relever cette observation blessante. Depuis quinze jours le Général l'agaçait si bien, qu'il redoutait, s'il entamait une discussion, de ne pas rester maître de soi.
Mieux valait se taire et poursuivre le succès... Réussir! voilà la vengeance qui consterne les envieux.
Il lui tardait, d'ailleurs, de voir partir ces importuns. Peut-être croyait-il Gévrol capable d'éveiller, par quelque bruit insolite, l'attention du prisonnier.
Enfin ils partirent. Lecoq se hâta d'étendre sa couverture, et se coucha dessus tout de son long, de telle sorte qu'il pouvait appliquer alternativement au trou son œil et son oreille.
Dans cette position, il découvrait admirablement la cellule. Il apercevait la porte, le lit, la table, la chaise. Un seul petit espace près de la fenêtre, et la fenêtre elle-même, échappaient à ses regards.
Il terminait à peine sa reconnaissance, quand les verroux grincèrent. Le prévenu revenait de sa promenade.
Il était très-gai, et terminait une histoire fort intéressante sans doute, puisque le gardien resta un moment pour en attendre la fin.
Le jeune policier fut ravi de l'épreuve. Il entendait aussi bien qu'il voyait. Les sons arrivaient à son oreille aussi distinctement que s'il y eussent été apportés par un cornet acoustique. Il ne perdit pas un mot du récit, qui était légèrement graveleux.
Le surveillant parti, Mai fit quelques pas de ci et de là dans sa cellule; puis il s'assit, ouvrit son volume de Béranger, et pendant une heure parut absorbé par l'étude d'une chanson. Finalement il se jeta sur son lit.
Au moment du repas du soir, seulement, il se leva pour manger de bon appétit. Il se remit ensuite à son chansonnier et ne se coucha qu'à l'extinction des feux.
Lecoq savait bien que la nuit ses yeux ne lui serviraient de rien; mais c'est alors qu'il espérait surprendre quelques exclamations révélatrices.
Son attente fut trompée, Mai se tourna et se retourna douloureusement sur ses matelas, il geignit par moments; on eût dit qu'il sanglotait, mais il n'articula pas une syllabe.
Le prévenu resta couché fort tard le lendemain. Mais en entendant sonner l'heure de la pitance du matin, onze heures, il se leva d'un bond, et après quelques entrechats dans sa cellule, il entonna à pleine voix une vieille chanson:
Diogène,
Sous ton manteau,
Libre et content, je ris, je bois sans gêne...
C'est seulement lorsque les gardiens entrèrent qu'il cessa de chanter...
Telle s'était écoulée la journée de la veille, telle s'écoula celle-ci; celle du lendemain fut pareille, les suivantes furent toutes semblables...
Chanter, manger, dormir, soigner ses mains et ses ongles, telle était la vie de ce soi-disant saltimbanque. Son attitude, toujours la même, était celle d'un homme d'un heureux naturel profondément ennuyé.
Telle était la perfection de la comédie soutenue par cet énigmatique personnage, que Lecoq, après six nuits et six jours passés à plat ventre dans son grenier, n'avait rien surpris de décisif.
Pourtant il était loin de désespérer. Il avait observé que tous les matins, à l'heure où la distribution des vivres met en mouvement les employés de la prison, le prévenu ne manquait pas de répéter sa chanson de Diogène.
—Évidemment, se disait le jeune policier, cette chanson est un signal. Que se passe-t-il alors, du côté de cette fenêtre que je ne vois pas?... Je le saurai demain.
Le lendemain, en effet, il obtint que Mai serait conduit à la promenade à dix heures et demie, et il entraîna le directeur à la cellule du prisonnier.
Le digne fonctionnaire n'était pas content du dérangement.
—Que prétendez-vous me montrer? répétait-il, qu'y a-t-il de si curieux?...
—Peut-être rien, répondait Lecoq, peut-être quelque chose de bien grave...
Et onze heures sonnant peu après, il entonna la chanson du prévenu:
Diogène,
Sous ton manteau...
Il venait d'entamer le second couplet, quand une boulette de mie de pain de la grosseur d'une balle, adroitement lancée par dessus la hotte de la fenêtre, vint rouler à ses pieds.
La foudre tombant dans la cellule de Mai n'eût pas terrifié le directeur autant que cet inoffensif projectile.
Il demeura stupide d'étonnement, la bouche béante, les yeux écarquillés, comme s'il eût douté du témoignage de ses sens.
Quelle disgrâce! L'instant d'avant il eût répondu sur sa tête chauve de l'inviolabilité des secrets. Il vit sa prison déshonorée, bafouée, ridiculisée...
—Un billet, répétait-il d'un air consterné, un billet!...
Prompt comme l'éclair, Lecoq avait ramassé ce message et il le retournait triomphalement entre ses doigts.
—J'avais bien dit, murmurait-il, que nos gens s'entendaient!
Cette joie du jeune policier devait changer en furie la stupeur du directeur.
—Ah!... mes détenus s'écrivent!... s'écria-t-il bégayant de colère. Ah! mes surveillants font l'office de facteurs! Par le saint nom de Dieu!... cela ne se passera pas ainsi!
Il se dirigeait vers la porte; Lecoq l'arrêta.
—Qu'allez-vous faire, monsieur! dit-il.
—Moi! je vais rassembler tous les employés de ma maison, et leur déclarer qu'il y a un traître parmi eux, et qu'il faut qu'on me le livre. Je veux faire un exemple. Et si d'ici vingt-quatre heures le coupable n'est pas découvert, tout le personnel du Dépôt sera renouvelé.
De nouveau, il voulut sortir, et le jeune policier, cette fois, dut presque employer la violence pour le retenir.
—Du calme, monsieur, lui disait-il, du calme, modérez-vous...
—Je veux punir!
—Je comprends cela, mais attendez d'avoir tout votre sang-froid. Il se peut que le coupable soit, non un de vos gardiens, mais un de ces détenus dont vous utilisez la bonne volonté, et qui aident tous les matins à la distribution...
—Eh! qu'importe...
—Pardon!... Il importe beaucoup. Si vous faites du bruit, si vous dites un seul mot de ceci, jamais nous ne découvrirons la vérité. Le traître ne sera pas si fou que de se livrer, mais il sera assez sage pour ne plus recommencer. Sachons nous taire, dissimuler et attendre. Nous organiserons une surveillance sévère et nous prendrons le coquin sur le fait.
Si justes étaient ces objections que le directeur se rendit.
—Soit, soupira-t-il, je patienterai... Mais voyons toujours ce que renferme cette mie de pain.
C'est à quoi le jeune policier ne voulut pas consentir.
—J'ai prévenu M. Segmuller, déclara-t-il, qu'il y aurait sans doute du nouveau ce matin, et il doit m'attendre à son cabinet. C'est bien le moins que je lui réserve le plaisir de briser cette enveloppe.
Le directeur du Dépôt eut un geste désolé. Ah! il eût donné bonne chose pour tenir cet incident secret; mais il n'y fallait seulement pas penser.
—Allons donc trouver le juge d'instruction, dit-il, allons...
Ils partirent, et tout le long du chemin Lecoq s'efforça de démontrer à ce digne fonctionnaire qu'il avait bien tort de s'affecter d'une circonstance qui était pour l'instruction un vrai coup de partie. S'était-il donc, jusqu'à ce moment, supposé plus habile que ses détenus? Quelle illusion! Est-ce que l'ingéniosité du prisonnier n'a pas toujours défié et ne défiera pas toujours la finesse du surveillant?...
Mais ils arrivaient, et à leur vue M. Segmuller et son greffier se levèrent d'un bond. Ils avaient lu, sur le visage du jeune policier, une grande nouvelle.
—Qu'est-ce? demanda le juge d'un ton ému.
Lecoq, pour toute réponse, déposa sur le bureau la précieuse mie de pain, et un regard le paya de l'attention qu'il avait eue de ne la pas ouvrir.
Elle contenait une petite boulette de ce mince papier qu'on appelle du papier pelure d'oignon.
M. Segmuller le déplia et le lissa sur la paume de sa main. Mais dès qu'il y jeta les yeux, ses sourcils se froncèrent.
—Ah!... ce billet est écrit en chiffres, fit-il, en ébranlant son bureau d'un violent coup de poing.
—Il fallait s'y attendre, dit tranquillement le jeune policier.
Il prit alors le billet des mains du juge, et à haute et intelligible voix il énonça les nombres qui s'y trouvaient, tels qu'ils s'y trouvaient, séparés par des virgules:
«235, 15, 3, 8, 25, 2, 16, 208, 5, 360, 4, 36, 19, 7, 14, 118, 84, 23, 9, 40, 11, 99...»
—Et voilà!... murmura le directeur, notre trouvaille ne nous apprendra rien.
—Pourquoi donc!... fit le souriant greffier, il n'est pas d'écriture de convention qu'on ne déchiffre avec un peu d'habitude et de patience. Il y a des gens dont c'est le métier...
—Parfaitement exact! approuva Lecoq. Et moi-même, autrefois, j'étais d'une assez jolie force à cet exercice.
—Quoi! demanda le juge, vous espérez trouver la clé de ce billet!
—Avec du temps, oui, monsieur.
Il allait glisser le papier dans son gousset, mais M. Segmuller le pria de l'examiner et d'essayer au moins de se rendre compte de la difficulté du travail.
—Oh!... ce n'est guère la peine, dit-il. Ce n'est pas en ce moment qu'on peut juger...
Il fit ce qu'on lui demandait, cependant, et fit bien, car son visage s'éclaira presque aussitôt, et il se frappa le front en criant:
—J'ai trouvé!
Une même exclamation de surprise, peut-être aussi d'incrédulité, échappa au juge, au directeur et à Goguet.
—Je le parierais, du moins... ajouta prudemment Lecoq. Le prévenu et son complice ont, si je ne m'abuse, employé le système du double livre. Ce système est simple:
Les correspondants conviennent tout d'abord de se servir d'un livre quelconque, et ils s'en procurent chacun un exemplaire de la même édition.
Que fait alors celui qui veut donner de ses nouvelles?
Il ouvre le livre au hasard et commence par écrire le numéro de la page.
Il n'a plus ensuite qu'à chercher dans cette page des mots qui traduisent sa pensée. Si le premier mot qu'il utilise est le vingtième de la page, il écrit le chiffre 20, et il recommence à compter un, deux, trois, jusqu'à ce qu'il trouve un mot qui lui convienne. Si ce mot arrive le sixième, il écrit le chiffre 6, et il continue jusqu'à ce qu'il ait ainsi traduit tout ce qu'il avait à dire.
Vous voyez maintenant ce qu'a à faire le correspondant qui reçoit un tel billet. Il cherche la page indiquée, et pour chaque chiffre il a un mot...
—Impossible d'être plus clair, approuva le juge.
—Si ce billet que je tiens là, poursuivit Lecoq, avait été échangé entre deux personnes libres, essayer de la traduire serait folie. Ce système si simple est le seul qui déjoue les efforts de la curiosité, parce qu'il n'est pas de pénétration capable de deviner le livre convenu.
Mais ici tel n'est pas le cas. Mai est prisonnier, et il n'a qu'un volume en sa possession: les chansons de Béranger. Allons chercher ce livre....
Positivement, le directeur était enthousiasmé.
—Je cours le quérir moi-même, interrompit-il.
Mais le jeune policier le retint d'un geste.
—Et surtout, lui recommanda-t-il, prenez bien vos précautions, monsieur, pour que Mai ne s'aperçoive pas qu'on a touché à ses chansons. S'il est rentré de la promenade, faites-le ressortir sous un prétexte quelconque... Et, de plus, qu'il reste dehors tant que nous nous servirons de son chansonnier...
—Oh!... fiez-vous à moi, répondit le directeur.
Il sortit, et telle fut sa hâte, que, moins d'un quart d'heure plus tard, il reparaissait agitant triomphalement un petit volume in-32.
D'une main tremblante, le jeune policier l'ouvrit à la page 235, et commença à compter.
Le 15e mot de la page était: JE; le 3e après était le mot: LUI; le 8e ensuite: AI; le 25: DIT; le 2e: VOTRE; le 16v: VOLONTÉ....
Ainsi, avec ces six chiffres seulement, on trouvait un sens:
«Je lui ai dit votre volonté....»
Les trois personnes qui assistaient à cette émouvante expérience ne purent s'empêcher d'applaudir.
—Bravo Lecoq!... dit le juge.
—Je ne parierais plus cent sous pour Mai, pensa le greffier.
Mais Lecoq comptait toujours, et bientôt, d'une voix que faisait trembler la vanité heureuse, il put donner la traduction du billet entier. Voici ce qu'on écrivait au prévenu:
«Je lui ai dit votre volonté, elle se résigne. Notre sécurité est assurée, nous attendons vos ordres pour agir. Espoir! Courage!...»
Quelle déception, que ce laconique et obscur billet, après cette grande fièvre d'anxiété qui avait tenu oppressés et haletants les témoins de cette scène.
Chiffrée ou traduite, cette lettre n'était-elle pas une arme inutile aux mains de la prévention!
L'œil de M. Segmuller, que l'espoir avait fait étinceler, s'éteignit, et Goguet en revint à son opinion, que le prévenu s'en tirerait peut-être.
—Quel malheur! prononça le directeur avec une nuance d'ironie, quel dommage que tant de peines et une si surprenante pénétration soient perdues!
Lecoq dont la confiance semblait inaltérable, le regarda d'un air goguenard.
—Vraiment!... dit-il, M. le directeur trouve que j'ai perdu mon temps!... Tel n'est pas mon avis. Ce petit papier me semble établir assez victorieusement que si quelqu'un s'est abusé quant à l'identité du prévenu, ce n'est pas moi.
—Soit!... M. Gévrol et moi avons été trompés par la vraisemblance. Nul n'est infaillible. En êtes-vous plus avancés?...
—Mais oui, monsieur. Comme à cette heure on sait bien qui n'est pas le prévenu, au lieu de me plaisanter et de me gêner, on m'aidera peut-être à découvrir qui il est.
Le ton du jeune policier, son allusion à la mauvaise volonté qu'il avait rencontrée, blessèrent le directeur. Mais précisément parce qu'il sentait le sang lui monter aux oreilles, il résolut de briser cette discussion avec un inférieur.
—Vous avez raison, dit-il durement. Ce Mai doit être quelque grand et illustre personnage. Seulement, cher monsieur Lecoq, car il y a un seulement, faites-moi le plaisir de m'expliquer comment ce personnage si important a pu disparaître sans que la police en ait été avisée?... Un homme considérable, tel que vous le supposez, a d'ordinaire une famille, des parents, des amis, des protégés, des relations très-étendues; et de tout ce monde, personne n'aurait élevé la voix depuis plus de trois semaines que Mai est sous mes verroux!... Allons, avouez-le, monsieur l'agent, vous n'aviez pas réfléchi à cela.
Le directeur venait de rencontrer la seule objection sérieuse qu'on put opposer au système de la prévention.
Mais Lecoq l'avait aperçue bien avant lui, et elle ne cessait de le préoccuper, et il s'était mis l'esprit à la torture sans y trouver une réponse satisfaisante.
Sans doute il allait s'emporter, comme toujours quand on se sent touché à un défaut de cuirasse, mais M. Segmuller intervint.
—Toutes ses récriminations, dit-il de sa voix calme, ne nous ferons point faire un pas. Il serait plus sage de concerter le moyen de tirer parti de la situation.
Rappelé ainsi à la situation présente, le jeune policier sourit; toutes ses rancunes s'évanouirent.
—Le moyen est tout trouvé, fit-il.
—Oh!...
—Et je le crois infaillible, monsieur, en raison de sa simplicité. Il consiste tout uniment à substituer une prose à celle de l'auteur de ce billet. Quoi de moins difficile, maintenant que j'ai la clef de la correspondance!... J'en serai quitte pour acheter un exemplaire des chansons de Béranger. Mai croyant s'adresser à son complice répondra en toute sincérité...
—Pardon!... interrompit le directeur, comment vous répondra-t-il?
—Ah!... vous m'en demandez trop, monsieur. Je sais de quelle façon on lui fait tenir ses lettres, c'est déjà bien joli... Pour le reste, j'observerai, je chercherai, je verrai....
Goguet ne dissimula pas une grimace approbative. S'il eût eu dix francs à exposer, il les eût pariés dans le jeu de Lecoq.
—Pour commencer, poursuivit le jeune policier, je vais remplacer ce message par un autre de ma façon... Demain, à l'heure de la soupe, si le prévenu fait entendre son signal en musique, le père Absinthe lui lancera la chose par la fenêtre, pendant que moi, de mon observatoire, je guetterai l'effet.
Il était si ravi de sa conception, qu'il se permit de sonner, et quand l'huissier se présenta, il lui remit une pièce de dix sous en le priant de courir lui chercher un cahier de papier pelure d'oignon.
—Avec des pèlerins si rusés et si défiants, on ne doit négliger aucune précaution.
Quand il fut en possession du papier, lequel était, en vérité, tout semblable à celui du billet—il s'assit à la table du greffier, et s'armant du volume de Béranger il se mit à composer sa fausse missive, en copiant autant que possible la forme des chiffres du mystérieux correspondant.
Cette besogne ne lui prit pas dix minutes. Craignant de commettre quelque bévue, il avait reproduit les termes de la lettre véritable, se bornant à en altérer absolument le sens.
Voici ce qu'il écrivait:
«Je lui ai dit votre volonté; elle ne se résigne pas. Notre sécurité est menacée. Nous attendons vos ordres. Je tremble.»
Cela fait, il roula le papier comme l'autre, et le remit dans la mie de pain, en disant:
—Demain nous saurons quelque chose!
Demain!... Les vingt-quatre heures qui séparaient le jeune policier de l'instant décisif, lui apparaissaient comme un siècle à traverser. À quels expédients se vouer, pour hâter le vol tardif du temps!...
Il expliqua clairement et minutieusement au père Absinthe ce qu'il aurait à faire, et sûr d'avoir été compris, certain qu'il serait obéi, il regagna sa soupente.
La soirée lui parut bien longue, et plus interminable la nuit, car il lui fut impossible de clore la paupière...
Quand le jour se leva, il constata que son prisonnier était éveillé et assis sur le pied de son lit. Bientôt il sauta à terre et arpenta sa cellule d'un pas saccadé. Il était fort agité, contre son ordinaire, il gesticulait et par intervalles laissait échapper quelques paroles, toujours les mêmes.
—Quelle croix, mon Dieu!... répétait-il, quelle croix!
—Bon! pensait Lecoq, tu es inquiet, mon garçon, de ton billet quotidien que tu n'as pas reçu... Patience, patience. Il va t'en arriver un de ma façon....
Enfin, le jeune policier distingua au dehors le mouvement qui précède la distribution des victuailles. On allait, on venait, les sabots claquaient sur les dalles, les surveillants criaient....
Onze heures sonnèrent à la vieille horloge fêlée, le prévenu commença sa chanson:
Diogène,
Sous ton manteau,
Libre et content...
Il n'acheva pas ce troisième vers; le bruit léger de la boulette de mie de pain tombant sur la dalle l'avait arrêté court.
Lecoq, la tête dans son trou, retenait son souffle et regardait de toutes les forces de son âme.
Il ne perdit pas un mouvement de l'homme, pas un tressaillement, pas un battement de paupière.
Mai s'était mis à regarder en l'air, du côté de la fenêtre, d'abord, puis tout autour de lui, comme s'il lui eût été impossible de s'expliquer l'arrivée de ce projectile.
Ce n'est qu'après un petit bout de temps, qu'il se décida à le ramasser. Il le garda dans le creux de la main, l'examina curieusement. Ses traits exprimaient une profonde surprise. On eût juré qu'il était intrigué au possible.
Bientôt, cependant, un sourire monta à ses lèvres. Il eut un mouvement d'épaules qui pouvait s'interpréter ainsi: «Suis-je simple!» et d'un geste rapide, il brisa la mie de pain. La vue du papier roulé menu le rendit soucieux...
—Ah ça!... se disait Lecoq tout désorienté, qu'est-ce que ces manières?...
Le prévenu avait ouvert le billet, et regardait, les sourcils froncés, ces chiffres alignés qui semblaient ne rien lui dire...
Mais voilà que tout à coup il se précipita contre la porte de sa cellule, l'ébranlant de coups de poing et criant:
—À moi!... gardien!... à moi!...
Un surveillant accourut, Lecoq entendit ses pas dans le corridor.
—Que voulez-vous? demanda-t-il à travers le guichet de la porte.
—Je veux parler au juge.
—C'est bon!... On le fera prévenir.
—Tout de suite, n'est-ce pas, je veux faire des révélations.
—On y va!...
Lecoq n'en écouta pas davantage.
Il dégringola le roide escalier de la soupente, et d'un pied fiévreux il courut au Palais raconter à M. Segmuller ce qui se passait.
—Qu'est-ce que cela signifie? pensait-il. Touchons-nous donc au dénoûment?... Ce qui est sûr, c'est que mon billet n'est pour rien dans la détermination du prévenu. Il ne pouvait le déchiffrer qu'avec le secours de son volume, il n'y a pas touché, donc il ne l'a pas lu.
Non moins que le jeune policier, M. Segmuller fut stupéfait. Ils revinrent ensemble à la prison, en toute hâte, très-inquiets, suivis du greffier, cette ombre inévitable du juge d'instruction.
Ils atteignaient l'extrémité de la galerie, quand ils rencontrèrent le directeur qui arrivait tout émoustillé par ce gros mot: révélation.
Le digne fonctionnaire voulait sans doute ouvrir un avis, le juge lui coupa la parole.
—Je sais tout, lui dit-il, et j'accours...
Arrivé à l'étroit corridor des «secrets,» Lecoq pressa le pas pour devancer le juge d'instruction, le directeur et le greffier.
Il se disait qu'en s'avançant sur la pointe du pied, il surprendrait peut-être le prévenu en train de déchiffrer le billet, et qu'en tout cas, il aurait le temps de jeter un coup d'œil sur l'intérieur de la cellule.
Mai était assis devant sa table, la tête entre ses mains.
Au grincement des verrous tirés de la propre main du directeur, il se leva en sursaut, arracha sa coiffure, et se tint debout respectueusement, attendant qu'on lui adressât la parole.
—Vous m'avez fait appeler? lui demanda le juge.
—Oui, monsieur.
—Vous avez, prétendez-vous, des révélations à faire?
—J'ai des choses importantes à vous dire.
—C'est bien! ces messieurs vont se retirer...
M. Segmuller se retournait déjà vers Lecoq et le directeur, pour les prier de le laisser à ses fonctions, mais le prévenu, d'un mouvement de prostration, l'arrêta.
—Ce n'est pas la peine, prononça-t-il; je me trouverai très-content, au contraire, de parler devant tout le monde.
—Parlez, alors.
Mai ne se fit pas répéter l'ordre. Il se mit en position, de trois quarts, la poitrine gonflée, la tête en arrière, comme toujours, depuis le début de l'instruction, quand il se disposait à faire parade de son éloquence.
—C'est pour vous dire, messieurs, commença-t-il, que je suis un très-honnête homme. Le métier n'y fait rien, n'est-ce pas? On peut être chez un montreur de curiosités pour le boniment, et avoir du cœur et de l'honneur...
—Oh!... faites-nous grâce de vos réflexions.
—Vous le voulez, monsieur... je veux bien. Alors, en deux mots, voici un petit papier qu'on m'a jeté tout à l'heure. Il y a des numéros dessus qui doivent signifier quelque chose, mais j'ai eu beau chercher, je n'y ai vu que du feu.
Il tendit au juge, qui le prit, le billet chiffré par Lecoq, et ajouta:
—Il était roulé dans une boulette de mie de pain.
La violence de ce coup inattendu, inouï, abasourdit manifestement tous les assistants. Mais le détenu, sans paraître remarquer l'effet produit poursuivait:
—Je calcule que celui qui m'a envoyé ça s'est trompé de fenêtre. Je sais bien que c'est très-mal de dénoncer un camarade de prison, c'est lâche, et on risque de lui faire arriver de la peine, mais on est bien forcé d'être prudent, quand on est, comme moi, accusé d'être un assassin et qu'on est sous le coup d'un grand désagrément.
Un geste horriblement significatif du tranchant de sa main sur son cou ne laissa pas de doutes sur ce qu'il entendait par «un désagrément.»
—Et pourtant je suis innocent, murmura-t-il.
Le juge, le premier, avait ressaisi la libre disposition de toutes ses facultés. Il concentra en un regard toute la puissance de sa volonté, et fixant le prévenu:
—Vous mentez!... dit-il lentement, c'est à vous que ce billet était destiné.
—À moi!... Je suis donc le plus grand des imbéciles, puisque je vous fais appeler pour vous le remettre. À moi!... pourquoi en ce cas ne l'ai-je pas gardé? Qui savait, qui pouvait savoir que je l'avais reçu?...
Tout cela était dit avec une si merveilleuse apparence de bonne foi, l'œil de Mai était si clair, l'intonation si juste, son raisonnement était si spécieux, que le directeur, troublé, se reprenait à douter.
—Et si je vous prouvais que vous mentez, insista M. Segmuller, si je vous le démontrais, là, sur-le-champ?...
—Par exemple!... Vous seriez malin!... Oh! monsieur, pardon, excusez, je voulais dire...
Mais le juge n'en était pas à se soucier d'une expression plus ou moins mesurée.
Il fit signe à Mai de se taire, et, s'adressant à Lecoq:
—Montrez au prévenu, monsieur l'agent, dit-il, que vous avez découvert la clé de sa correspondance...
Brusquement le visage du prisonnier changea.
—Ah!... c'est cet agent de police, fit-il d'une voix sourde, qui a trouvé cela. Ce même agent qui assure que je suis un gros seigneur.
Il toisa dédaigneusement le jeune policier, et ajouta:
—Si c'est ainsi, mon compte est réglé. Quand la police veut absolument qu'un homme soit coupable, elle prouve qu'il est coupable, c'est connu... Et quand un prisonnier ne reçoit pas de billets, un agent qui veut de l'avancement sait lui en adresser.
Il arrivait, ce soi-disant saltimbanque, à une expression de mépris si écrasant, que Lecoq furieux parut près de lui répondre.
Il se contint, cependant, sur un signe du juge, et prenant sur la table le volume de Béranger, il prouva au prévenu que chaque chiffre du billet correspondait à un mot de la page indiquée, et que tous ces mots formaient bien un sens.
Cet accablant témoignage ne sembla pas embarrasser Mai. Après avoir admiré ce système de correspondance comme un enfant s'extasie devant un jouet nouveau, il déclara qu'il n'y avait que la police pour de telles machinations.
Que faire en présence d'une telle obstination?...
M. Segmuller n'eut pas même l'idée d'insister, et il se retira suivi des personnes qui l'avaient accompagné.
Jusqu'au cabinet du directeur, où il se rendit, il ne prononça pas une parole. Mais il se laissa tomber sur un fauteuil, en disant:
—Il faut s'avouer vaincu... Cet homme restera ce qu'il est: une énigme.
—Mais pourquoi cette comédie qu'il vient de jouer, demanda le directeur; je ne me l'explique pas.
—Eh!... répondit Lecoq, ne voyez-vous donc pas qu'il a eu l'espoir de persuader au juge que le premier billet avait été fabriqué par moi, pour les besoins de l'opinion que je soutiens. La tentative était hardie, mais l'importance du résultat devait le séduire. S'il eût réussi, j'étais déshonoré, et lui restait Mai, sans conteste, pour tout le monde. Seulement, comment a-t-il pu savoir que j'avais saisi un billet, et que je l'épiais de la soupente?... Voilà ce qui ne sera sans doute jamais expliqué.
Le directeur et le jeune policier échangeaient des regards gros de soupçons.
—Eh! Eh!... pensait le directeur, pourquoi, en effet, le billet qui est tombé à mes pieds ne serait-il pas l'œuvre de ce gaillard si subtil?... Son ami Absinthe a pu le servir pour le premier aussi bien que pour le second...
—Qui sait, se disait Lecoq, si ce brave directeur n'a pas tout confié à Gévrol? Avec cela, que mon jaloux Général se serait fait un scrupule de me jouer un tour de sa façon!...
—Ah!... c'est égal, s'écria Goguet, il est bien fâcheux qu'une comédie si bien montée n'ait pas eu de succès!...
Ce mot tira le juge de ses réflexions.
—Une comédie indigne!... prononça-t-il, et que je n'aurais jamais autorisée, si la passion d'arriver à la vérité ne m'eût aveuglé. C'est porter atteinte à la majesté de la justice que de la rendre complice de si misérables supercheries!...
Lecoq, à ces mots, devint blême, et une larme de rage brilla dans ses yeux.
C'était le second affront depuis une heure. Après l'insulte du prévenu, l'outrage de la prévention!...
—J'ai échoué, pensa-t-il, on me désavoue!... C'est dans l'ordre. Ah!... si j'avais réussi!...
Le dépit seul avait arraché à M. Segmuller ces dures paroles; elles étaient dures, il les regretta et fit tout pour que Lecoq les oubliât.