Se comparant à ce héros obscur, Maurice se trouvait petit, médiocre, indigne...

Qu'adviendrait-il, grand Dieu! si cette comparaison se présentait jamais à l'esprit de Marie-Anne!... Comment lutter, comment écarter ce souvenir écrasant, on ne se mesure pas contre une ombre...

Chanlouineau s'était trompé: on peut être jaloux des morts!...

Mais cette poignante jalousie, ces pensées douloureuses, Maurice sut les ensevelir au plus profond de son âme, et les jours qui suivirent, il se montra avec un visage calme dans la chambre de Marie-Anne.

Car elle ne se rétablissait toujours pas, l'infortunée...

Elle avait repris la pleine possession de son intelligence, mais les forces ne lui revenaient pas. Il lui était impossible de se lever, et Maurice ne pouvait songer à quitter Saliente, encore qu'il sentît que le terrain y brûlait sous les pieds.

Même, cette faiblesse persistante commençait à étonner la vieille garde-malade. Sa foi en ses herbes cueillies au clair de la lune en était presque ébranlée.

L'honnête caporal Bavois parla le premier de consulter «un major», s'il s'en trouvait un, toutefois, ajoutait-il «dans ce pays de sauvages.»

Oui, il se trouvait un médecin aux environs, et même un homme d'une expérience supérieure. Attaché autrefois à la cour si brillante du prince Eugène, il avait tout à coup quitté Milan et était venu cacher, en cette contrée perdue, un désespoir d'amour, prétendaient les uns, les déceptions de son ambition, assuraient les autres.

C'est à ce médecin que Maurice eut recours, non sans de longues indécisions, après une conférence avec Marie-Anne.

Il vint un matin, monté sur un petit bidet, et avant de se faire conduire à la chambre de la malade, il s'entretint assez longtemps avec Maurice, dans la cour de l'hôtellerie, tout en marchant.

C'était un de ces hommes auxquels on ne saurait assigner d'âge, qui semblent vieillis plutôt que vieux.

Il était grand, maigre et un peu voûté. Son passé, quel qu'il fût, avait creusé sur son front des rides profondes, et ses regards, quand il fixait son interlocuteur, étaient plus aigus et plus tranchants que des bistouris.

Il resta près d'un quart d'heure enfermé avec Marie-Anne, et quand il sortit, il attira Maurice à part.

—Cette jeune dame est enceinte, prononça-t-il.

Là était le secret des hésitations de Maurice. Il ne répondit pas, et alors le médecin ajouta:

—Cette jeune dame est-elle véritablement votre femme, monsieur... Dubois?

Il insistait d'une façon si étrange sur ce nom: Dubois; ses yeux avaient un éclat si insoutenable, que Maurice se sentit rougir jusqu'au blanc des yeux.

—Je ne m'explique pas votre question, monsieur!... dit-il avec un accent irrité.

Le médecin haussa légèrement les épaules.

—Je vous ferai des excuses, si vous le voulez, reprit-il... seulement, je vous ferai remarquer que vous êtes bien jeune pour un mari; que vous avez les mains bien douces pour un maquignon en tournée!... Quand on parle à la jeune dame de son mari, elle devient cramoisie!... L'homme qui vous accompagne a de terribles moustaches pour un fermier!... Après cela, vous me direz qu'il y a eu des troubles, de l'autre côté de la frontière, à Montaignac.

De pourpre qu'il était, Maurice était devenu blême.

Il se sentait découvert; il se voyait aux mains de ce médecin.

Que faire?... Nier! À quoi bon!

Il songea que s'abandonner est parfois la suprême prudence, que l'extrême confiance force souvent la discrétion... et d'une voix émue:

—Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur, dit-il... L'homme qui m'accompagne et moi, sommes des réfugiés, sans doute condamnés à mort en France à cette heure.

Et sans laisser au docteur le temps de répondre, il lui dit quels terribles événements l'avaient amené à Saliente, et l'histoire navrante de ses amours. Il n'omit rien. Il ne cacha ni son nom, ni celui de Marie-Anne.

Le médecin, quand il eut terminé, lui serra la main...

—C'est bien quelque chose comme cela que je devinais, dit-il. Croyez-moi, monsieur... Dubois, ne vous attardez pas ici. Ce que j'ai vu, d'autres peuvent le voir. Et surtout ne prévenez pas votre hôtelier de votre départ. Il n'a pas été dupe de vos explications. L'intérêt seul lui a fermé la bouche. Il vous a vu de l'or, tant que vous en dépenserez chez lui, il se taira... s'il vous savait à la veille de lui échapper, il parlerait peut-être...

—Eh!... monsieur, comment partir?...

—Dans deux jours la jeune dame sera sur pied, interrompit le docteur.

Il parut se recueillir, ses yeux se voilèrent comme si la situation de Maurice lui eût rappelé de cruels souvenirs, et d'une voix profonde il ajouta:

—Et croyez-moi... Au prochain village arrêtez-vous et donnez votre nom à Mlle Lacheneur.

Une telle surprise se peignit sur les traits de Maurice, que le médecin dut supposer qu'il s'expliquait mal.

—Je veux dire, insista-t-il, avec une certaine amertume, qu'un honnête homme ne peut hésiter à épouser au plus tôt cette malheureuse jeune fille.

Le conseil avait paru presque ridicule à Maurice; la leçon l'irrita.

—Eh! monsieur, s'écria-t-il, avez-vous réfléchi à ce que vous me conseillez! Comment voulez-vous que moi, proscrit, condamné à mort peut-être, je me procure les pièces qu'on exige pour un mariage!...

Le médecin hochait la tête.

—Permettez!... Vous n'êtes plus en France, monsieur d'Escorval, vous êtes en Piémont...

—Raison de plus...

—Non, parce qu'en ce pays on se marie encore, on peut se marier du moins, sans toutes les formalités qui vous préoccupent.

Maurice était devenu attentif.

—Est-ce possible!... exclama-t-il.

—Oui!... qu'un prêtre se trouve, qui consente à votre union, à vous inscrire sur le registre de sa paroisse et à vous donner un certificat, et vous serez unis si indissolublement, Mlle Lacheneur et vous, que jamais la cour de Rome ne vous accorderait le divorce...

Suspecter la vérité de ces affirmations était difficile, et cependant Maurice doutait encore.

—Ainsi, monsieur, fit-il, tout hésitant, je trouverais un prêtre qui consentirait...

Le médecin se taisait, on eût dit qu'il se reprochait de s'être tant avancé, et de s'occuper ainsi d'une affaire qui n'était pas sienne.

Puis, tout à coup, d'un ton brusque, il reprit:

—Écoutez-moi bien, monsieur d'Escorval. Je vais me retirer; mais avant j'aurai soin de recommander à la malade beaucoup d'exercice... Je le lui ordonnerai devant vos hôtes. En conséquence, après-demain, mercredi, vous louerez des mules et vous partirez, Mlle Lacheneur, le vieux soldat et vous, comme pour vous promener... Vous pousserez jusqu'à Vigano, à trois lieues d'ici, c'est là que je demeure... Je vous conduirai à un prêtre qui est mon ami, et qui, sur ma recommandation, fera ce que vous lui demanderez... Réfléchissez. Dois-je vous attendre mercredi?...

—Oh! oui, monsieur, oui!... Et comment vous remercier?...

—En ne me remerciant pas!... Allons, voici l'hôtelier, redevenez M. Dubois.

Maurice était ivre de joie. Il comprenait fort bien toute l'irrégularité d'un tel mariage, mais il était persuadé qu'il rassurerait la conscience troublée de Marie-Anne. Pauvre fille!... Le sentiment de sa faute la tuait.

Il ne lui parla de rien; cependant redoutant un événement imprévu qui peut-être anéantirait ses projets.

—La bercer d'espérances qui ne se réaliseraient pas serait cruel, pensait-il.

Mais le vieux médecin ne s'était pas avancé à la légère, et tout devait se passer comme il l'avait promis.

Un prêtre de Vigano bénit le mariage de Maurice d'Escorval et de Marie-Anne Lacheneur, et après les avoir inscrits sur le registre de son église, leur délivra un certificat que signèrent comme témoins le médecin et le caporal Bavois...

Le soir même, les mules étaient renvoyées à Saliente, et les fugitifs qui avaient à redouter les bavardages de l'hôtelier se remettaient en route.

L'abbé Midon, au moment de quitter Maurice, lui avait expressément recommandé de gagner Turin le plus tôt possible.

—C'est une grande ville, lui avait-il dit, vous y serez perdu comme dans la foule. J'y ai de plus un ami, dont voici le nom et l'adresse; vous irez le voir, et j'espère, par lui, vous faire passer des nouvelles de votre père.

C'est donc vers Turin que Maurice, Marie-Anne et le caporal Bavois se dirigeaient.

Mais ils n'avançaient que lentement, obligés qu'ils étaient d'éviter les routes fréquentées et de renoncer aux moyens ordinaires de transport.

Selon le hasard des localités, ils louaient une mauvaise charrette, des chevaux le plus souvent, et du lever du soleil à la nuit, ils marchaient.

Ces fatigues qui, en apparence, eussent dû achever Marie-Anne, la remirent... Après cinq ou six jours, les forces lui revenaient et le sang remontait à ses joues pâlies.

—Le sort se lasserait-il donc? lui disait Maurice. Qui sait quelles récompenses nous garde l'avenir!...

Non, le sort ne se lassait pas, ce n'était qu'un répit de la destinée...

Par une belle matinée d'avril, les proscrits s'étaient arrêtés, pour déjeuner, dans une auberge à l'entrée d'un gros bourg...

Maurice, le repas fini, venait de quitter la table pour payer l'hôtesse, quand un cri déchirant le ramena...

Marie-Anne, pâle et les yeux égarés agitait un journal, et d'une voix rauque disait:

—La!... Maurice... Regarde!

C'était un journal français, vieux de quinze jours, oublié sans doute par quelque voyageur, et qui depuis traînait sur les tables...

Maurice le prit et lut:

«Hier, a été exécuté Lacheneur, le chef des révoltés de Montaignac. Ce misérable perturbateur a conservé jusque sur l'échafaud l'audace coupable dont il avait donné tant de preuves...»

Tout le reste de l'article, écrit sous l'empire des idées de M. de Sairmeuse et du marquis de Courtomieu, était sur ce ton.

—Mon père a été exécuté! reprit Marie-Anne d'un air sombre, et je n'étais pas là, moi, sa fille, pour recueillir sa volonté suprême et son dernier regard...

Elle se leva, et d'un ton bref et impérieux:

—Je n'irai pas plus loin, déclara-t-elle; il faut revenir sur nos pas, à l'instant, sans perdre une minute! je veux rentrer en France...

Rentrer en France... s'exposer à des périls mortels!... À quoi bon!... Le malheur affreux n'était-il pas irréparable?...

C'est ce que fit remarquer le caporal Bavois; bien timidement, par exemple!... Il tremblait, ce vieux soldat, qu'on ne le soupçonnât d'avoir peur...

Mais Maurice ne l'écouta pas.

Il frissonnait!... Il lui semblait que le baron d'Escorval avait dû être atteint et frappé en même temps que M. Lacheneur.

—Oui, partons, s'écria-t-il, rentrons!...

Et comme il ne devait plus être question de prudence, jusqu'au moment où ils fouleraient le sol français, ils se procurèrent une voiture pour les conduire, par la grande route, jusqu'au point le plus rapproché de la frontière.

Mais une grave question, terrible, contenant tout leur avenir, préoccupait Maurice et Marie-Anne pendant que les chevaux les emportaient.

Marie-Anne avouerait-elle sa grossesse?

Elle le voulait, disant que qui a commis la faute doit se résigner au châtiment et à l'humiliation...

Maurice frémissait à l'idée seule des mépris qui attendent une pauvre jeune fille séduite, la suppliait, la conjurait, les larmes aux yeux, de dissimuler, de se cacher...

—Notre certificat de mariage, disait-il, n'imposerait pas silence aux méchants... Que de misères alors!... Il faut cacher ce qui est, il le faut!... Nous ne rentrons en France que pour quelques jours, sans doute.

Malheureusement, Marie-Anne céda.

—Vous le voulez, dit-elle, j'obéirai, personne ne saura rien...

Le lendemain, qui était le 17 avril, à la tombée de la nuit, les fugitifs arrivaient à la ferme du père Poignet.

Maurice et le caporal Bavois étaient déguisés en paysans...

Le vieux soldat avait fait à la sûreté commune un sacrifice qui lui avait tiré une larme:

Il avait coupé sa moustache.

XXXVII

C'est entre l'abbé Midon et Martial de Sairmeuse, le soir, sur la place d'Armes de Montaignac, qu'avaient été discutées et arrêtées les conditions de l'évasion du baron d'Escorval.

Une difficulté tout d'abord s'était présentée qui avait failli rompre la négociation:

—Rendez-moi ma lettre, disait Martial, et je sauve le baron.

—Sauvez le baron, répondait l'abbé, et votre lettre vous sera rendue.

Mais Martial était de ces natures que l'ombre seule de la contrainte exaspère.

L'idée qu'il paraîtrait se rendre à des menaces, quand en réalité il ne se rendait qu'aux larmes de Marie-Anne, lui fit horreur.

—Voici mon dernier mot, monsieur le curé, prononça-t-il. Remettez-moi à l'instant ce brouillon que m'a arraché une ruse de Chanlouineau, et je vous jure sur l'honneur de mon nom, que tout ce qu'il est humainement possible de faire pour sauver le baron, je le ferai... Sinon si vous vous défiez de ma parole, bonsoir.

La situation était désespérée, le danger pressant, le temps mesuré... Le ton de Martial annonçait une résolution inébranlable.

L'abbé pouvait-il hésiter?

Il tira la lettre de sa poche, et la tendant à Martial:

—Voici, monsieur! prononça-t-il d'une voix solennelle, souvenez-vous que vous venez d'engager l'honneur de votre nom.

—Je me souviendrai, monsieur le curé... Allez chercher les cordes.

C'est ainsi que les choses s'étaient passées.

C'est dire la douleur de l'abbé Midon quand eut lieu l'épouvantable chute du baron, et sa stupeur quand Maurice s'écria que la corde avait été coupée.

—C'est ma confiance qui tue le baron!... dit-il.

Et cependant il ne pouvait se résoudre à charger Martial de cette exécrable action. Elle trahissait une profondeur de scélératesse et d'hypocrisie qu'on ne rencontre guère chez les hommes de moins de vingt-cinq ans.

Mais il avait sur ses émotions la puissance du prêtre. Nul ne put soupçonner le secret de ses pensées. Il resta maître de soi, et c'est avec les apparences du plus inaltérable sang-froid qu'il donna sur place les premiers soins au baron et qu'il régla les détails de la fuite.

Quand il vit M. d'Escorval installé chez Poignot, quand il eût vu s'éloigner le cortège destiné à donner le change, il respira.

Ce seul fait que le baron avait pu supporter le transport, trahissait dans ce pauvre corps brisé une intensité de vie qu'on n'y eût pas soupçonnée.

L'important, à cette heure, était de se procurer les instruments de chirurgie et les médicaments qu'exigeait l'état du blessé.

Mais où, mais comment se les procurer?

La police du marquis de Courtomieu épiait les médecins et les pharmaciens de Montaignac, espérant arriver par eux, et à leur insu, jusqu'aux blessés du soulèvement.

Le passé de l'abbé Midon sauva le présent.

Lui qui s'était fait la Providence des malheureux de sa paroisse, lui qui, pendant dix ans, avait été le médecin et le chirurgien des pauvres, il avait à sa cure une trousse presque complète, et cette grande boîte de médicaments qu'il portait sur le dos dans ses tournées.

—Ce soir, dit-il à Mme d'Escorval, j'irai chercher tout cela.

L'obscurité venue, en effet, il passa une longue blouse bleue, rabattit sur son visage un large chapeau de feutre, et se dirigea vers le village de Sairmeuse.

Pas une lumière ne brillait aux fenêtres du presbytère. Bibiane, la vieille gouvernante, devait être à bavarder chez les voisins.

L'abbé pénétra dans cette maison, qui avait été la sienne, en forçant la porte du petit jardin; il trouva à tâtons ce qu'il voulait, et se retira sans avoir été aperçu...

Et cette nuit-là même, si quelque espion eût rôdé autour de la ferme du père Poignot, il eût entendu deux ou trois cris effrayants, sinistres comme ceux de la bête qu'on égorge.

L'abbé hasardait une cruelle, mais indispensable opération.

Son cœur tremblait, mais non la main qui tenait le bistouri, quoique jamais il n'eût rien tenté de si difficile.

—Ce n'est point sur ma faible science que je compte, avait-il dit, j'ai mis mon espoir plus haut.

Cet espoir ne fut pas déçu, car à trois jours de là, le blessé, après une nuit relativement paisible, parut reprendre connaissance.

Son premier regard fut pour sa vaillante femme, assise à son chevet, sa première parole fut pour son fils.

—Maurice?... demanda-t-il.

—En sûreté!... répondit l'abbé Midon. Il doit être sur la route de Turin.

Les lèvres de M. d'Escorval s'agitèrent comme s'il eût murmuré une prière, et d'une voix faible:

—Nous vous devrons tous la vie, curé, dit-il, car je crois bien que je m'en tirerai.

Tout faisait supposer qu'il s'en tirerait, en effet, non sans souffrances atroces cependant, non sans des complications qui parfois faisaient trembler ceux qui l'entouraient.

Plus heureux, Jean Lacheneur fut sur pied à la fin de la semaine.

En ces circonstances périlleuses, le père Poignot et ses fils, ces braves gens dont on avait mis le courage en doute, furent héroïques. Pour que personne ne soupçonnât la présence de leurs hôtes, ils surent déployer cette finesse de paysan près de laquelle la rouerie des plus subtils diplomates n'est que simplicité.

Ainsi s'étaient écoulés quarante jours, quand un soir, c'était le 17 avril, pendant que l'abbé Midon lisait un journal au baron d'Escorval, la porte du grenier s'entrebâilla doucement, et un des fils Poignot se montra et disparut aussitôt...

Sans affectation, le prêtre acheva sa phrase, posa son journal et sortit.

—Qu'est-ce? demanda-t-il au jeune gars.

—Eh! monsieur le curé, M. Maurice, Mlle Lacheneur et le vieux caporal viennent d'arriver; ils voudraient monter.

En trois bonds, l'abbé Midon descendit le roide escalier.

—Malheureux!... s'écria-t-il en marchant sur les trois imprudents, que voulez-vous?...

Et s'adressant à Maurice:

—C'est par vous et pour vous que votre père a failli mourir!... Craignez-vous donc qu'il en réchappe, que vous revenez, au risque de montrer aux délateurs le chemin de sa retraite!... Partez.

Le pauvre garçon, atterré, balbutiait des excuses inintelligibles. L'incertitude lui avait paru pire que la mort; il avait appris le supplice de M. Lacheneur; il n'avait pas réfléchi; il allait s'éloigner; il ne demandait qu'à voir son père; il voulait seulement embrasser sa mère...

Le prêtre fut inflexible.

—Une émotion peut tuer votre père, déclara-t-il; apprendre à votre mère votre retour et à quels dangers vous vous êtes follement exposé, serait lui enlever toute sécurité... Retirez-vous... Repassez la frontière cette nuit même.

Jean Lacheneur, témoin de cette scène, s'approcha.

—Je m'éloignerai aussi, monsieur le curé, dit-il, et je vous prierai de garder ma sœur... La place de Marie-Anne est ici et non sur les grands chemins...

L'abbé Midon se tut, évaluant les chances bonnes ou mauvaises, puis brusquement:

—Soit, dit-il, partez; je n'ai vu votre nom sur aucune liste; on ne vous poursuit pas...

Ainsi séparé tout à coup de celle qui était sa femme, après tout, Maurice eût voulu se concerter avec elle, lui adresser ses dernières recommandations, l'abbé ne le permit pas.

—Fuyez!... dit-il encore en entraînant Marie-Anne... Adieu!

Le prêtre s'était trop hâté.

Lorsque Maurice avait tant besoin des conseils de sa sagesse, il le livrait aux inspirations de la haine furieuse de Jean Lacheneur.

Dès qu'ils furent dehors:

—Voilà donc, s'écria Jean, l'œuvre des Sairmeuse et du marquis de Courtomieu!... Je ne sais, moi, où ils ont jeté le corps de mon père exécuté; vous ne pouvez, vous, embrasser votre père, lâchement, traîtreusement assassiné par eux!...

Il eut un éclat de rire nerveux, strident, terrible, et d'une voix rauque poursuivit:

—Et cependant, si nous gravissions cette éminence, nous apercevrions, dans le lointain, le château de Sairmeuse illuminé... Ce soir, on fête le mariage de Martial et de Mlle Blanche... Nous errons à l'aventure, nous, sans amis, sans asile; là-bas, ils tiennent table, ils rient, les verres se choquent.

Il n'en fallait pas tant pour rallumer toutes les colères de Maurice. Tout son sang afflua à son cerveau. Il oublia tout pour se dire que troubler cette fête de sa présence serait une vengeance digne de lui.

—Je vais aller provoquer Martial, s'écria-t-il, à l'instant, chez lui...

Mais Jean l'interrompit.

—Non, dit-il, pas cela!... Ils sont lâches, ils vous feraient arrêter. Il faut écrire, je porterai la lettre.

Le caporal Bavois les entendait, il eût pu s'opposer à leur folie...

Mais non... il trouvait toute naturelle et on ne peut plus logique leur fureur de vengeance, et jugeant qu'ils «n'avaient pas froid aux yeux» il les estimait davantage...

À tous risques, ils entrèrent donc dans le premier bouchon qu'ils rencontrèrent sur leur route, et la provocation fut écrite et confiée à Jean Lacheneur....

XXXVIII

Troubler la fête du château de Sairmeuse, changer en tristesse la joie d'un premier jour de mariage, épouvanter de sinistres présages l'union de Martial et de Mlle Blanche de Courtomieu...

Voilà, en vérité, tout ce qu'espérait Jean Lacheneur.

Quant à croire que Martial triomphant et heureux accepterait le cartel de Maurice, misérable et proscrit... il ne le croyait pas.

Même, tout en attendant Martial dans le vestibule du château, il s'armait contre les mépris et les railleries dont ne manquerait pas de l'accabler tout d'abord, présumait-il, ce froid et hautain gentilhomme qu'il venait défier.

L'accueil évidemment bienveillant de Martial le déconcerta un peu...

Il se remit, en voyant le prodigieux effet que produisait la provocation mortellement offensante de Maurice.

—Nous avons frappé juste!... pensait-il.

Martial lui ayant pris la main pour l'entraîner, il ne résista pas...

Et pendant qu'il traversait les salons ruisselants de lumière, tout en fendant les groupes d'invités surpris, Jean ne songeait ni à ses gros souliers ferrés ni a ses habits de paysan.

Tout palpitant d'anxiété, il se demandait;

—Que va-t-il se passer?...

Il le sut bientôt.

Appuyé au chambranle doré de la porte de la galerie, il assista à la terrible scène du petit salon.

Il vit Martial de Sairmeuse, ivre de colère, jeter à la face du marquis de Courtomieu la lettre de Maurice d'Escorval.

On eût cru que rien de tout cela ne le touchait, tant il restait froid et immobile, pâle, les lèvres pincées, les yeux baissés... Mais ces apparences mentaient. Son cœur se dilatait en une espèce de jouissance, et s'il baissait les yeux, c'est qu'il ne voulait pas qu'on pût voir quelle joie immense y éclatait.

Jamais il n'eût osé souhaiter une vengeance si prompte ni surtout si terrible.

Et cependant ce n'était rien encore...

Après avoir écarté brutalement Blanche, sa jeune femme, qui s'opposait à sa sortie, qui s'accrochait désespérément à ses vêtements, Martial reprit le bras de Jean Lacheneur.

—Arrivez!... lui dit-il d'une voix frémissante. Suivez-moi!...

Jean le suivit.

Ils traversèrent de nouveau la grande galerie, au milieu des invités pétrifiés; mais, au lieu de gagner le vestibule, Martial s'empara d'un candélabre allumé sur une console et ouvrit une petite porte qui donnait sur un escalier de service.

—Où me conduisez-vous?... demanda Jean Lacheneur.

Martial, qui avait déjà gravi deux ou trois marches, se retourna:

—Avez-vous donc peur? fit-il.

L'autre haussa les épaules, et froidement:

—Si vous le prenez ainsi, prononça-t-il, montons.

Ils montèrent au second étage du château et arrivèrent à un appartement à demi démeublé, où tout était en désordre.

C'était l'appartement de garçon de Martial. La veille au soir, il avait bien cru qu'il y couchait pour la dernière fois.

Cet appartement, autrefois, était celui de Jean Lacheneur lorsqu'il venait passer les vacances près de son père, et rien n'y avait été changé. Il reconnaissait les rideaux à ramages, les grandes rosaces du tapis et jusqu'au vieux fauteuil où il avait lu tant de romans en cachette.

Dès qu'ils furent entrés, Martial courut à un petit secrétaire resté dans un angle, le brisa plutôt qu'il ne l'ouvrit et prit dans un tiroir un papier plié fort menu qu'il glissa dans sa poche.

Bien qu'il parût agir dans la plénitude de sa volonté, un observateur eût été effrayé de ses mouvements saccadés, de sa pâleur et de l'éclat de ses yeux. Les fous, quand ils paraissent se conduire le plus raisonnablement, se trahissent par un extérieur pareil.

—Maintenant, dit-il, partons... Il faut éviter une scène; mon père et... ma femme me cherchent sans doute... Nous nous expliquerons dehors.

Ils descendirent en toute hâte, sortirent par les jardins et eurent bientôt atteint la longue avenue de Sairmeuse.

Alors Jean Lacheneur s'arrêta court.

—Venir si loin pour un oui ou un non, était je crois inutile, dit-il. Enfin, vous l'avez voulu. Que dois-je répondre à Maurice d'Escorval?

—Rien! Vous allez me conduire près de lui.

—Vous?...

—Oui, moi!... Il faut que je le voie, que je lui parle, que je me justifie... Marchons!

Mais Jean Lacheneur ne bougea pas.

—Ce que vous me demandez est impossible, prononça-t-il.

—Pourquoi?

—Parce que Maurice est poursuivi. S'il était pris, il serait traduit devant la Cour prévôtale et sans doute condamné a mort. Il se cache, il a trouvé une retraite sûre, je n'ai pas le droit de la faire connaître.

En fait de retraite sûre, Maurice n'avait alors que la bois voisin, où, en compagnie du caporal Bavois, il attendait le retour de Jean.

Mais Jean n'avait pu résister à la tentation de prononcer cette réponse, plus insultante que s'il eût dit simplement:

—Nous craignons les délateurs!...

La preuve que Martial n'était pas soi, c'est que lui si fier, si violent, il ne releva pas l'outrage.

—Vous vous défiez de moi!... fit-il tristement.

Jean Lacheneur se tut, nouvelle offense.

—Cependant, insista Martial, après ce que vous venez de voir et d'entendre, vous ne pouvez plus me soupçonner d'avoir coupé les cordes que j'ai portées au baron d'Escorval.

—Non... Je suis persuadé que vous êtes innocent de cette atroce lâcheté.

—Vous avez vu comment j'ai puni celui qui a osé compromettre l'honneur du nom de Sairmeuse... Et celui-là, cependant, est le père de la jeune fille que j'ai épousée aujourd'hui même...

—J'ai vu!... mais je vous répondrai quand même: impossible!

Véritablement, Jean était stupéfait de la patience,—il faut dire plus,—de l'humble résignation de Martial.

Au lieu de se révolter, Martial tira de sa poche le papier qu'il était allé prendre à son appartement, et le tendant à Jean:

—Ceux qui m'infligent cette honte qu'on doute de ma parole, seront châtiés, dit-il d'une voix sourde... Vous ne croyez pas à ma sincérité, Jean, en voici une preuve que je comptais remettre a Maurice et qui vous rassurera...

—Qu'est-ce que cette preuve?...

—Le brouillon écrit de ma main, en échange duquel mon père a favorisé l'évasion du baron d'Escorval... Un inexplicable pressentiment m'a empêché de brûler cette pièce compromettante... je m'en réjouis aujourd'hui. Reprenez cette lettre, elle me remet à votre discrétion.

Tout autre que Jean Lacheneur eût été touché de cette grandeur d'âme, que d'aucuns eussent taxée d'héroïque niaiserie.

Jean demeura implacable. Il avait au cœur une de ces haines que rien ne désarme, qui circulent dans les veines comme le sang, que nulles satisfactions n'assouvissent, qui loin de s'affaiblir avec les années, grandissent et deviennent plus terribles.

Il eût tout sacrifié, il sacrifia tout en ce moment, le malheureux! à l'ineffable jouissance de voir à ses pieds ce fier marquis qu'il exécrait.

—Bien, dit-il, je remettrai cela à Maurice.

—C'est un gage d'alliance, ce me semble?

Jean Lacheneur eut un geste terrible d'ironie et de menace.

—Un gage d'alliance! s'écria-t-il, comme vous y allez, monsieur le marquis!... Avez-vous donc oublié tout le sang qui a coulé entre nous? Vous n'avez pas coupé les cordes, soit!... Mais qui donc a condamné à mort le baron d'Escorval innocent? N'est-ce pas le duc de Sairmeuse? Une alliance!... Vous oubliez donc que vous et les vôtres vous avez conduit mon père à l'échafaud!... Comment avez-vous remercié cet homme dont l'héroïque probité vous a rendu une fortune!... Vous avez essayé de séduire sa fille, ma pauvre Marie-Anne... Vous ne l'avez pas séduite, mais vous l'avez bien perdue de réputation.

—J'ai offert mon nom et ma fortune à votre sœur.

—Je l'eusse tuée de ma main si elle eût accepté!... C'est que je n'oublie pas, moi, et je vous le prouverai... Si jamais quelque grand malheur atteint la noble famille de Sairmeuse, pensez à Jean Lacheneur... Sa main y sera pour quelque chose...

Il s'emportait, il s'oubliait; une violente secousse de sa volonté lui rendit sa froideur, et d'un ton posé il ajouta:

—Et si vous tenez tant à voir Maurice, soyez demain à la lande de la Rèche à midi, il y sera. Au revoir!...

Ayant dit, il se jeta brusquement de côté, franchit d'un bond le talus de l'avenue, et disparut dans les ténèbres...

—Jean!... cria Martial d'une voix presque suppliante; Jean! revenez; écoutez-moi!

Pas de réponse...

Et bientôt, le bruit des souliers ferrés du frère de Marie-Anne s'éteignit sur la terre labourée...

Une sorte d'étourdissement, comme après une chute, s'était emparé du jeune marquis de Sairmeuse, et il restait debout à la même place au milieu de l'avenue, immobile, sans projets et sans pensées...

Un cheval qui passait à fond de train, lancé du côté de Montaignac, et qui en passant faillit l'écraser, le tira de cet anéantissement.

Il tressaillit comme un homme éveillé en sursaut, et la conscience de ses actes qu'il avait perdue en lisant la provocation de Maurice lui revint.

Maintenant, il pouvait juger sa conduite, comme l'ivrogne qui, l'ivresse dissipée, constate avec épouvante ses extravagances.

Était-ce vraiment lui, Martial, le flegmatique railleur, l'homme qui vantait son sang-froid et son insensibilité parfaite, qui s'était laissé emporter ainsi!

Hélas! oui. Et quand Blanche de Courtomieu, désormais la marquise de Sairmeuse, accusait Marie-Anne, la clairvoyance de sa jalousie ne la trompait pas absolument...

Martial, qui eût dédaigné l'opinion du monde entier, fut comme frappé de vertige, à l'idée que Marie-Anne le méprisait sans doute, et qu'elle le tenait pour un traître et pour un lâche...

C'est pour elle que, dans un accès de rage, il avait voulu une éclatante justification.

S'il suppliait Jean de le conduire près de Maurice d'Escorval, c'est que près de Maurice il espérait trouver Marie-Anne pour lui dire:

—Les apparences étaient contre moi, mais je suis innocent, et je l'ai prouvé en démasquant le coupable.

C'est à Marie-Anne qu'il eût voulu remettre le brouillon qu'il avait conservé, se disant qu'à tout le moins il l'étonnerait à force de générosité...

Son attente avait été trompée, et il n'apercevait plus de réel qu'un scandale inouï.

—Ce sera le diable à arranger, cet esclandre... se dit-il; mais bast!... personne n'y pensera plus dans un mois. Le plus court est d'aller au devant des commentaires... Rentrons!...

Il disait cela: «rentrons,» du ton le plus délibéré. Le fait est qu'à mesure qu'il approchait du château, sa résolution chancelait.

La fête de ses noces, qui devait être si magnifique, était déjà terminée; les invités ne se retiraient pas, ils s'enfuyaient...

Martial réfléchissait qu'il allait se trouver seul entre sa jeune femme, son père et le marquis de Courtomieu. Que de reproches alors, de cris, de larmes, de colère et de menaces!... Et il affronterait tout cela...

—Ma foi! non!... prononça-t-il à demi-voix, pas si bête... Laissons-leur la nuit pour se calmer, je reparaîtrai demain...

Mais où passer la nuit?... Il était en costume de cérémonie, nu-tête, et il commençait à avoir froid... La maison occupée par le duc à Montaignac était une ressource.

—J'y trouverai un lit, songea-t-il, des domestiques, d'autres habits, du feu, et demain un cheval pour revenir.

C'était une longue traite à faire à pied, mais dans sa disposition d'esprit cela ne lui déplut pas.

Le domestique qui vint lui ouvrir, quand il frappa, faillit tomber de son haut en le reconnaissant...

—Vous, monsieur le marquis!...

—Oui, moi!... Allume-moi un grand feu dans le salon et apporte-m'y des vêtements pour me changer...

Le valet obéit, et bientôt Martial se trouva seul, étendu sur un canapé devant la cheminée.

—Il serait beau de dormir, se disait-il, car le railleur reprenait le dessus.

Il essaya, mais il n'était pas de cette force.

Sa pensée lui échappait pour s'envoler à Sairmeuse, dans cette chambre nuptiale où il avait prodigué les plus exquises recherches du luxe.

Il eut dû y être à cette heure, près de Blanche, cette jeune femme si jolie qui était la sienne, qu'il n'aimait pas, mais dont il était passionnément aimé...

Pourquoi l'avoir abandonnée?... Était-elle donc responsable de l'infamie du marquis de Courtomieu?

—Pauvre fille!... pensait-il, quelle nuit de noces!...

Au jour, cependant, il s'endormit d'un sommeil fiévreux, et il était plus de neuf heures quand il s'éveilla.

Il se fit servir à déjeuner, décidé à rentrer à Sairmeuse, et il mangeait de bon appétit, quand tout à coup:

—Qu'on me selle un cheval, s'écria-t-il. Vite!... très-vite!...

Il venait de se rappeler le rendez-vous de Maurice... Pourquoi ne pas s'y rendre!...

Il s'y rendit, et, grâce à la rapidité de son cheval, il mettait pied à terre à la Rèche comme sonnait la demie de onze heures.

Les autres ne devant pas être arrivés encore; il attacha son cheval à un arbre du petit bois de sapins, et lestement il gagna le point culminant de la lande.

Là avait été autrefois la masure de Lacheneur... Il n'en restait que les quatre murs, noircis par l'incendie et à demi-éboulés...

Depuis un moment, Martial contemplait ces ruines, non sans une violente émotion, quand il entendit un grand froissement dans les ajoncs.

Il se retourna: Maurice, Jean et le caporal Bavois arrivaient...

Le vieux soldat portait sous le bras un long et étroit paquet enveloppé de serge: c'était des épées que, pendant la nuit, Jean Lacheneur était allé chercher à Montaignac, chez un officier à demi-solde.

—Nous sommes fâchés, monsieur, commença Maurice, de vous avoir fait attendre. Remarquez toutefois qu'il n'est pas midi... Puis nous comptions peu sur vous...

—Je tenais trop à me... justifier, interrompit Martial, pour n'être pas exact.

Maurice haussa dédaigneusement les épaules.

—Il ne s'agit pas de se justifier, monsieur, dit-il d'un ton rude jusqu'à la grossièreté, mais de se battre.

Si insultants que fussent le geste et le ton, Martial ne sourcilla pas.

—Ou le malheur vous rend injuste, dit-il doucement, ou M. Lacheneur ici présent ne vous a rien dit.

—Jean m'a tout raconté...

—Eh bien, alors?...

Le sang-froid de Martial devait jeter Maurice hors de soi.

—Alors, répondit-il, avec une violence inouïe, ma haine est pareille, si mon mépris a diminué... Vous me devez une rencontre, monsieur, depuis le jour où nos regards se sont croisés sur la place de Sairmeuse, en présence de Mlle Lacheneur... Vous m'avez dit ce jour-là: «Nous nous retrouverons!» Nous voici face à face... Quelle insulte vous faut-il pour vous décider à vous battre?...

Un flot de sang empourpra le visage du marquis de Sairmeuse; il saisit une des épées que lui présentait le caporal Bavois, et tombant en garde:

—Vous l'aurez voulu, dit-il d'une voix stridente... Le souvenir de Marie-Anne ne peut plus vous sauver...

Mais les fers étaient à peine croisés, qu'un cri de Jean et du caporal Bavois arrêta le combat.

—Les soldats!... crièrent-ils, fuyons!...

Une douzaine de soldats, en effet, approchaient courant de toutes leurs forces.

—Ah! je l'avais bien dit!... s'écria Maurice, le lâche est venu, mais il avait prévenu les gendarmes!...

Il bondit en arrière, et brisant son épée sur son genou, il en lança les tronçons à la face de Martial en disant:

—Voilà ton salaire, misérable!...

—Misérable!... répétèrent Jean et le caporal Bavois, traître!... infâme!...

Et ils s'enfuirent laissant Martial foudroyé...

Un prodigieux effort le remit. Les soldats arrivaient; il courut au sous-officier qui les commandait, et d'une voix brève:

—Me reconnaissez-vous?...

—Oui, répondit le sergent, vous êtes le fils du duc de Sairmeuse.

—Eh bien, je vous défends de poursuivre ces gens qui fuient!...

Le sergent hésita d'abord, puis d'un ton décidé:

—Je ne puis vous obéir, monsieur, j'ai ma consigne.

Et s'adressant à ses hommes:

—Allons, vous autres, haut le pied!

Il allait donner l'exemple, Martial le retint par le bras.

—Du moins, fit-il, vous ne refuserez pas de me dire qui vous envoie...

—Qui?... le colonel, parbleu! d'après les ordres que le grand prévôt, M. de Courtomieu, lui a envoyés hier soir par un homme à cheval... Nous sommes en embuscade en bas, dans le bois, depuis le point du jour... Mais lâchez-moi, sacré tonnerre!... vous allez me faire manquer mon expédition...

Il s'échappa, et Martial, plus trébuchant qu'un homme ivre, descendit la lande et alla reprendre son cheval.

Mais il ne rentra pas au château de Sairmeuse... Il revint à Montaignac, et passa le reste de l'après-midi enfermé dans sa chambre.

Et le soir même il expédiait à Sairmeuse deux lettres...

L'une à son père, l'autre à sa jeune femme.

XXXIX

Si abominable que Martial imaginât le scandale de ses emportements, l'idée qu'il s'en faisait restait encore au-dessous de la réalité.

La foudre tombant au milieu de la galerie, n'eût pas impressionné les hôtes de Sairmeuse si terriblement que la lecture de la provocation de Maurice d'Escorval.

Un frisson courut par l'assemblée, quand Martial, effrayant de colère, lança la lettre froissée au visage de son beau-père, le marquis de Courtomieu.

Et quand le marquis s'affaissa sur un fauteuil, quelques jeunes femmes, plus sensibles que les autres, ne purent retenir un cri d'effroi...

Il y avait bien vingt secondes que Martial était sorti avec Jean Lacheneur et les invités restaient encore immobiles comme des statues, pâles, muets, stupéfaits et comme pétrifiés.

Ce fut Mme Blanche, la mariée, qui rompit le charme.

Pendant que le marquis de Courtomieu se pâmait sans que personne encore songeât à le secourir, pendant que le duc de Sairmeuse trépignait et se mordait les poings de colère, la jeune marquise essaya de sauver la situation...

Le poignet meurtri de l'étreinte brutale de Martial, le cœur tout gonflé de haine et de rage, plus blanche que son voile de mariée, elle eut la force de retenir ses larmes prêtes à jaillir, elle sut contraindre ses lèvres à sourire.

—C'est vraiment donner trop d'importance à un petit malentendu qui s'expliquera demain, dit-elle, presque gaiement, aux personnes les plus rapprochées d'elle.

Et aussitôt, s'avançant jusqu'au milieu de la galerie, elle fit signe à l'orchestre de commencer une contre-danse.

Mais aux premières mesures de l'orchestre, éclatant soudainement, tous les invités, d'un mouvement unanime, se précipitèrent vers la porte.

On eût dit que le feu venait de prendre au château... On ne se retirait pas, on fuyait...

Une heure plus tôt, le marquis de Courtomieu et le duc de Sairmeuse étaient excédés d'empressements serviles et de plates adulations...

En ce moment, ils n'eussent pas trouvé dans toute cette foule si noble un homme assez hardi pour leur tendre ouvertement la main.

C'est que l'instant d'avant on les croyait tout-puissants... Ils venaient, pensait-on, de rendre un grand service, en étouffant la conspiration... On les savait bien en cour et amis du roi... On leur supposait sur l'esprit des ministres une influence qui devait tourner au profit de leurs amis...

Tandis que maintenant, à la suite de la lettre si explicite de Maurice, après les aveux de Martial, on voyait le duc et le marquis précipités du faîte de leurs grandeurs, disgraciés, punis peut-être...

Or, le grand art consiste à pressentir les disgrâces...

Héroïque jusqu'au bout, «la mariée» fit, pour arrêter cette déroute, d'incroyables efforts.

Debout près de la porte de la galerie, son plus attrayant sourire aux lèvres, Mme Blanche prodiguait les plus encourageantes et les plus flatteuses paroles, s'épuisant en arguments pour rassurer ces déserteurs.

Elle essayait de piquer les amours-propres. Elle faisait honte aux danseurs, elle s'adressait aux jeunes filles...

Efforts vains!... sacrifices inutiles!... Beaucoup de femmes, sans doute, ce soir-là, se donnèrent la délicate jouissance de faire payer à la jeune marquise de Sairmeuse les dédains et les épigrammes de Blanche de Courtomieu...

Enfin, le moment arriva où de tous ces hôtes si empressés à accourir, le matin, il ne resta plus qu'un vieux gentilhomme, lequel, prudemment, à cause de sa goutte, avait laissé s'écouler la foule.

Il s'inclina en passant devant la jeune marquise de Sairmeuse, et rougissant de cette insulte à une femme, il sortit comme les autres...

Mme Blanche était seule!... Elle n'avait plus besoin de se contraindre... Il n'y avait plus là de témoins pour épier ses horribles souffrances et en jouir...

D'un geste furieux, elle arracha son voile de mariée et sa couronne de fleurs d'oranger, et dans un transport de rage folle, elle les foula aux pieds...

Un valet de pied traversant la galerie, elle l'arrêta.

—Éteignez partout!... lui dit-elle comme si elle eût été chez son père, à Courtomieu et non pas à Sairmeuse.

On lui obéit, et alors, pâle et échevelée, les yeux hagards, elle courut au petit salon où avait eu lieu la scène...

Des domestiques s'empressaient autour du marquis de Courtomieu qui gisait sur une causeuse.

On avait, quand il s'était affaissé, prononcé le terrible mot d'apoplexie.

Mais le duc de Sairmeuse avait haussé les épaules.

—Tout le sang de ses veines affluerait à son cerveau, qu'il ne lui donnerait pas seulement un étourdissement, dit-il.

C'est que M. de Sairmeuse était furieux contre son ancien ami.

Même, en y réfléchissant, il ne savait trop si c'était à Martial ou au marquis de Courtomieu qu'il devait en vouloir le plus...

Martial, par ses aveux publics, venait certainement de renverser l'échafaudage de sa fortune politique.

Mais, d'un autre côté, le marquis de Courtomieu n'était-il pas cause qu'on accusait un Sairmeuse d'une trahison dont l'idée seule soulevait le cœur de dégoût?...

Enfoncé dans un fauteuil, les traits contractés par la colère, il suivait les mouvements des domestiques, quand Mme Blanche entra.

Elle se posa devant lui, croisant les bras, et d'une voix sourde:

—Qui donc vous retenait ici, monsieur le duc, prononça-t-elle, pendant que je restais seule, exposée aux dernières humiliations... Ah!... si j'étais un homme!... Tous vos hôtes se sont enfuis, monsieur, tous!...

Brusquement M. de Sairmeuse se dressa:

—Eh bien, s'écria-t-il, qu'ils aillent au diable!...

C'est que de tous ces hôtes qui venaient de quitter ses salons, rompant ainsi violemment avec lui, il n'en était pas un seul que le duc de Sairmeuse regrettât.

Il savait bien qu'il n'avait pas un ami, lui dont l'étonnant orgueil ne reconnaissait pas un égal.

Donnant une fête pour le mariage de son fils, il y avait convié tous les gentilshommes de la contrée. Ils étaient venus... bien! Ils s'enfuyaient... bon voyage!

Si le duc enrageait de cette désertion, c'est qu'elle lui présageait avec une terrible éloquence la disgrâce tant redoutée.

Cependant, il essaya de se mentir à lui-même.

—Ils reviendront, dit-il à Mme Blanche, nous les reverrons repentants et humbles! Fiez-vous à moi!... Mais où donc peut être Martial?

Les yeux de la jeune femme flamboyèrent, mais elle ne répondit pas.

—Serait-il sorti avec le fils de ce scélérat de Lacheneur? reprit le duc.

—Je le crois...

—Il ne saurait tarder à rentrer...

—Qui sait!...

M. de Sairmeuse donna sur la cheminée un coup de poing à briser le marbre.

—Jarnibieu!... s'écria-t-il, ce serait combler la mesure...

La jeune mariée dut croire que le duc s'inquiétait et s'irritait pour elle... Mais elle se trompait. Il ne songeait qu'aux calculs de son ambition déçue.

Quoi qu'il en dit, il s'avouait, à part soi, la supériorité de son fils; il avait confiance en son génie d'intrigue, et avant de rien résoudre, il voulait le consulter.

—C'est lui qui a fait le mal, murmurait-il, c'est à lui de le réparer!... Et, Jarnibieu! il en est bien capable, s'il le veut!...

Et tout haut il reprit:

—Il faut retrouver Martial, il faut...

D'un geste terrible de douleur et de colère, Mme Blanche l'interrompit:

—Il faut chercher Marie-Anne, dit-elle, si vous voulez retrouver... mon mari.

Le duc avait eu une pensée pareille, il n'osa l'avouer.

—Le ressentiment vous égare, marquise, fit-il.

—Je sais ce que je sais!...

—Non!... et la preuve c'est que Martial va reparaître... S'il est sorti, il ne peut être loin... On va le chercher, je le chercherai moi-même...

Il s'éloigna en jurant entre ses dents, et alors seulement la jeune femme s'approcha de son père qui ne semblait point reprendre connaissance.

Elle lui secoua le bras, rudement, et de son accent le plus impérieux:

—Mon père!... appela-t-elle: mon père!

Cette voix, qui tant de fois l'avait fait trembler, agit sur M. de Courtomieu plus efficacement que l'eau de Cologne des domestiques. Il entr'ouvrit languissamment un œil, qu'il referma aussitôt, mais non si vite que sa fille ne s'en aperçût:

—J'ai à vous parler, insista-t-elle, relevez-vous!...

Il n'osa désobéir, et péniblement il se redressa sur la causeuse, la cravate dénouée, le visage marbré de grandes plaques rouges.

—Ah!... que je souffre!... geignait-il, que je souffre!

Sa fille l'écrasa d'un regard méprisant, et d'un ton d'ironie amère:

—Pensez-vous que je suis aux anges?... prononça-t-elle.

—Parle donc, soupira M. de Courtomieu, parle, puisque tu le veux...

Mais la jeune femme ne pouvait se livrer ainsi.

—Retirez-vous! dit-elle aux domestiques.

Ils se retirèrent, et après qu'elle eût poussé le verrou de la porte:

—Parlons de Martial... commença-t-elle.

À ce nom, M. de Courtomieu bondit et ses poings se crispèrent.

—Ah! le misérable!... s'écria-t-il.

—Martial est mon mari, mon père.

—Quoi!... après ce qu'il a fait, vous osez le défendre!...

—Je ne le défends pas, mais je ne veux pas qu'on me le tue.

Qui eût, en ce moment, annoncé la mort de Martial, n'eût pas désespéré M. de Courtomieu.

—Vous l'avez entendu, mon père, poursuivit Mme Blanche, on assigne pour demain, à midi, un rendez-vous à Martial, à la lande de la Rèche... Je le connais, il a été insulté, il s'y rendra... Y rencontrera-t-il un adversaire loyal?... Non. Il y trouvera des assassins... Vous pouvez l'empêcher d'être assassiné.

—Moi, mon Dieu!... et comment?

—En envoyant à la Rèche des soldats qui se cacheront dans le bois, et qui, le moment venu, arrêteront les scélérats qui en veulent aux jours de Martial...

Le marquis hocha gravement la tête:

—Si je faisais cela, dit-il, Martial est capable...

—De tout!... oui, je le sais. Mais que vous importe, si je prends tout sur moi?

Quelle était la véritable intention de «la mariée?» M. de Courtomieu essaya vainement de la pénétrer.

—Il faut expédier des ordres à Montaignac, insista-t-elle...

Moins émue, elle eût vu l'ombre d'une pensée mauvaise voiler les yeux de son père. Il songeait que faire ce que désirait sa fille, c'était se venger de Martial et de la façon la plus cruelle, et le déshonorer, lui qui se souciait si peu de l'honneur des autres.

—Soit!... fit-il. Tu l'exiges, je vais écrire...

Sa fille lui apporta vivement de l'encre et des plumes, et tant bien que mal, car ses mains tremblaient, il minuta des instructions pour le colonel de la légion de Montaignac.

Mme Blanche descendit elle-même cette lettre à un domestique, elle lui commanda de monter à cheval, et c'est seulement quand elle l'eût vu partir au galop qu'elle gagna les appartements qui avaient été préparés pour elle, ces appartements où Martial avait réuni les plus délicates merveilles du luxe, et que devait éclairer la plus radieuse des lunes de miel.

Mais là tout était fait pour raviver le désespoir de la pauvre abandonnée, pour attirer sa haine et exaspérer ses colères...

Ses femmes voulaient la déshabiller, elle les renvoya durement et courut s'enfermer avec la tante Médie dans la chambre nuptiale où l'époux seul manquait...

Affaissée sur un fauteuil, elle se rappelait avec une sorte de rage les flatteries excessives dont elle avait été l'objet quand elle était l'élève des Dames du Sacré-Cœur.

Alors, on s'étudiait à lui persuader qu'en raison de tous ses avantages de naissance, de fortune, d'esprit et de beauté, elle devait être plus heureuse que les autres...

Et c'était à elle, que par une étrange dérive de la destinée, ce malheur arrivait, incroyable, inouï, d'être abandonnée la première nuit de ses noces...

Car elle était abandonnée, elle n'en doutait pas... Elle était sûre que son mari ne rentrerait pas, elle ne l'attendait pas...

Le duc de Sairmeuse battait les environs avec quelques domestiques; mais elle savait bien que c'était peine perdue, qu'ils ne rencontreraient pas Martial...

Où pouvait-il être? Près de Marie-Anne, certainement... Mme Blanche ne pouvait l'imaginer ailleurs...

Et à cette pensée atroce, qui l'obsédait, elle sentait la folie envahir son cerveau; elle comprenait le crime; elle rêvait la vengeance qu'on demande au fer ou au poison...

Martial, à Montaignac, avait fini par s'endormir...

Mme Blanche, quand vint le jour, changea pour des vêtements noirs sa robe blanche de mariée, et on la vit errer comme une ombre dans les jardins de Sairmeuse... Elle n'était plus, véritablement, que l'ombre d'elle-même; cette nuit d'indicibles tortures avait pesé sur sa tête plus que toutes les années qu'elle avait vécues...

Elle passa la journée enfermée dans son appartement, refusant d'ouvrir au duc de Sairmeuse et même à son père...

Dans la soirée seulement, vers les huit heures, on eut des nouvelles...

Un domestique apportait les lettres adressées par Martial à son père et à sa femme.

Pendant plus d'une minute, Mme Blanche hésita à ouvrir celle qui lui était destinée: son sort allait être fixé, elle avait peur...

Enfin elle rompit le cachet et lut:

«Madame la marquise,

«Entre vous et moi, tout est fini, et il n'est pas de rapprochement possible...

«De ce moment, reprenez votre liberté... Je vous estime assez pour espérer que vous saurez respecter le nom de Sairmeuse que je ne puis vous enlever.

«Vous trouverez comme moi, je pense, une séparation amiable préférable au scandale d'un procès.

«Quand mes hommes d'affaires règleront vos intérêts, souvenez-vous que j'ai trois cent mille livres de rentes...

«Martial de Sairmeuse

Mme Blanche chancela sous le coup terrible... c'en était fait, elle était abandonnée, et abandonnée, pensait-elle, pour une autre. Mais elle se roidit, et d'une voix stridente:

—Oh! cette Marie-Anne! s'écria-t-elle, cette créature! je la tuerai!...

XL

Les vingt-quatre mortelles heures passées par Mme Blanche à mesurer l'étendue de son horrible malheur, le duc de Sairmeuse les avait employées à tempêter et à jurer à faire crouler les plafonds.

Lui non plus, il ne s'était pas couché.

Après des recherches inutiles aux environs, il était revenu à la grande galerie du château, et il l'arpentait d'un pied furieux.

Il tombait de lassitude, après un accès de colère qui avait duré une nuit et un jour, quand on lui apporta la lettre de son fils...

Elle était brève...

Martial ne donnait à son père aucune explication; il ne mentionnait même pas la rupture qu'il venait de signifier à sa femme.

«Je ne puis me rendre à Sairmeuse, Monsieur le duc, écrivait-il, et cependant, nous voir est de la dernière importance.

«Vous approuverez, je l'espère, mes déterminations, quand je vous aurai exposé les raisons qui les ont dictées.

«Venez donc à Montaignac, le plus tôt sera le mieux, je vous attends.»

S'il n'eût écouté que les suggestions de son impatience, le duc de Sairmeuse eût fait atteler à l'instant même, et se fût mis en route.

Mais pouvait-il, décemment, abandonner ainsi brusquement le marquis de Courtomieu, qui avait accepté son hospitalité, et Mme Blanche, la femme de son fils, en définitive.

S'il eût pu les voir encore, leur parler, les prévenir...

Il l'essaya en vain... Mme Blanche s'était enfermée et refusait d'ouvrir; le marquis s'était mis au lit, avait envoyé chercher un médecin qui l'avait saigné, et il se déclarait à la mort.

Le duc de Sairmeuse se résigna donc à une nuit encore d'incertitudes, vraiment intolérables, pour un caractère comme le sien.

—Attendons, se disait-il, demain à l'issue du déjeuner, je saurai bien trouver un prétexte pour m'esquiver quelques heures sans dire que je vais rejoindre Martial...

Il n'eut pas cette peine...

Le lendemain, sur les neuf heures du matin, comme il finissait de s'habiller, on vint lui annoncer que M. de Courtomieu et sa fille l'attendaient au salon.

Surpris, il se hâta de descendre.

Quand il entra, le marquis de Courtomieu, qui était assis dans un fauteuil, se dressa tout d'une pièce, s'appuyant sur l'épaule de tante Médie...

Et Mme Blanche s'avança d'un pas raide, pâle et défaite, autant que si on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang.

—Nous partons, monsieur le duc, dit-elle froidement, et nous venons vous faire nos adieux.

—Comment, vous partez, vous ne voulez pas...

D'un geste doux la jeune femme l'interrompit, et tirant de son corsage la lettre de rupture, elle la tendit à M. de Sairmeuse en disant:

—Veuillez prendre connaissance de ceci, monsieur le duc.

D'un seul coup d'œil il lut, et son saisissement fut tel qu'il ne trouva même pas un juron.

—Incompréhensible!... balbutia-t-il; inimaginable!...

—Inimaginable, en effet!... répéta la jeune femme d'un ton triste, mais sans amertume... Je suis mariée d'hier et me voici abandonnée... Il eût été généreux de réfléchir la veille et non le lendemain... Dites pourtant à Martial que je lui pardonne d'avoir brisé ma vie, d'avoir fait de moi la plus misérable des créatures... Je lui pardonne aussi cette insulte suprême de me parler de sa fortune... Je souhaite qu'il soit heureux. Allons... Adieu, monsieur le duc, nous ne nous reverrons plus... Adieu!...

Elle prit le bras de son père et ils allaient se retirer... M. de Sairmeuse, qui s'était un peu remis, n'eut que le temps de se jeter devant la porte.

—Vous ne partirez pas ainsi!... s'écria-t-il, je ne le souffrirai pas... Attendez au moins que j'aie vu Martial, il n'est peut-être pas coupable autant que vous le croyez...

—Oh! assez!... interrompit le marquis, assez!...

Il dégagea de son bras, le bras de sa fille, et d'une voix affaiblie:

—À quoi bon des explications!... poursuivit-il. Hélas!... il est de ces outrages qui ne se réparent pas... Puisse votre conscience vous pardonner comme je vous pardonne moi-même... Adieu!...

Cela fut dit si parfaitement, avec une intonation si juste et un tel accord de gestes, que M. de Sairmeuse en fut ébloui.

C'est d'un air absolument ahuri qu'il regarda s'éloigner le marquis et sa fille, et ils étaient déjà loin quand il s'écria:

—Cafard!... me croit-il sa dupe!...

Dupe!... M. de Sairmeuse l'était si peu que sa seconde pensée fut celle-ci:

—Où veut-il en venir, avec cette comédie? Il dit qu'il nous pardonne... c'est donc qu'il nous réserve quelque coup de jarnac!...

Cette conviction l'emplit d'inquiétude. En vérité il ne se sentait pas de force à lutter de perfidie contre le marquis de Courtomieu.

—Mais Martial lui damera le pion... s'écria-t-il... Oui, il faut voir Martial!...

Si grande était son anxiété et telle son impatience, que de sa main il aida à atteler la voiture qu'il avait commandée, et que, prenant le fouet, il voulut conduire lui-même.

Tout en poussant furieusement ses chevaux il s'efforçait de réfléchir, mais les idées les plus contradictoires tourbillonnaient dans sa tête, il n'y voyait plus clair, et la rapidité de la course fouettant son sang ravivait sa colère.

Il entra comme un ouragan dans la chambre de Martial, à Montaignac.

—J'imagine que vous êtes devenu fou, marquis! s'écria-t-il dès le seuil. C'est, jarnibieu! la seule excuse valable que vous puissiez présenter...

Mais Martial, qui attendait la visite de son père, avait eu le temps de se préparer.

—Jamais, au contraire, je ne me suis senti si sain d'esprit, répondit-il... Daignez me permettre une question: Est-ce vous qui avez envoyé des soldats au rendez-vous que Maurice d'Escorval m'avait loyalement assigné?...

—Marquis!...

—Bien!... c'est donc encore une infamie du marquis de Courtomieu?...

Le duc ne répondit pas. En dépit de ses travers, de ses défauts et de ses vices, cet homme orgueilleux avait conservé les qualités essentielles de la vieille noblesse française: la fidélité à la parole jurée et une admirable bravoure.

Il trouvait tout naturel que Martial se battît avec Maurice... Il jugeait ignoble ce fait d'envoyer des soldats saisir un ennemi loyal et confiant.

—C'est la seconde fois, poursuivit Martial, que ce misérable essaie de déshonorer le nom de Sairmeuse... Pour qu'on me croie, quand je l'affirmerai, il faut que je rompe avec sa fille... j'ai rompu. Je ne le regrette pas, puisque je ne l'avais vraiment épousée que par condescendance pour vous, par faiblesse, parce qu'il faut se marier et que toutes les femmes, hormis une seule que je ne puis avoir, ne me sont rien...

Mais cela ne rassurait pas le duc de Sairmeuse.

—C'est fort joli ce galimatias sentimental, dit-il; vous n'en avez pas moins perdu la fortune politique de notre maison.

Un fin sourire glissa sur les lèvres de Martial:

—Je crois au contraire que je la sauve, dit-il. Ne nous abusons pas, toute cette affaire du soulèvement de Montaignac est abominable, et vous devez bénir l'occasion qui vous est offerte de dégager votre responsabilité. Avec un peu d'adresse, vous pouvez rejeter tout l'odieux des représailles sur le marquis de Courtomieu et ne garder pour vous que le prestige du service rendu...

Le duc se déridait, il entrevoyait le plan de son fils.

—Jarnibieu!... marquis, s'écria-t-il, savez-vous que c'est une idée cela!... Savez-vous que dès maintenant, je crains infiniment moins le Courtomieu?...

Martial était devenu pensif.

—Ce n'est pas lui que je crains, murmura-t-il, mais sa fille... ma femme.