XLI

Il faut avoir vécu au fond des campagnes pour savoir au juste avec quelle prestigieuse rapidité une nouvelle s'y propage et vole de bouche en bouche. Parfois, c'est à confondre l'esprit.

Ainsi, le soir même des scènes du château de Sairmeuse, la rumeur en arrivait aux infortunés cachés à la ferme du père Poignot.

Il n'y avait pas trois heures que Maurice, Jean Lacheneur et le caporal Bavois s'étaient éloignés en promettant de repasser la frontière cette nuit même.

Après mûres réflexions, l'abbé Midon avait décidé qu'on ne dirait rien à M. d'Escorval de la brusque apparition de son fils et qu'on lui dissimulerait même la présence de Marie-Anne.

Son état était si alarmant encore, que la moindre émotion pouvait décider quelque complication mortelle.

Vers les dix heures, le baron s'étant assoupi, l'abbé Midon et Mme d'Escorval étaient descendus dans une salle basse de la ferme, pour causer librement avec Marie-Anne, quand l'aîné des fils Poignot parut la figure bouleversée.

Ce grave gars était sorti après souper avec plusieurs de ses camarades, pour aller admirer de loin les splendeurs des fêtes de Sairmeuse, et il revenait en toute hâte apprendre aux hôtes de son père les étranges événements de la soirée.

—C'est inconcevable!... murmurait l'abbé Midon abasourdi.

Pas si inconcevable, le prêtre l'eût bien compris, si l'idée lui fût venue d'observer Marie-Anne.

Elle était devenue plus rouge que le feu, elle baissait la tête, et autant que possible s'écartait du cercle de la lumière.

C'est qu'il ne lui était pas possible de méconnaître un trait de cette grande passion que le jeune marquis de Sairmeuse lui avait déclaré, le soir où il lui avait offert son nom en même temps qu'il lui avouait son aversion pour sa fiancée.

Ce qui s'était passé dans l'âme de Martial, il lui semblait qu'elle le devinait.

Mais l'abbé Midon était trop préoccupé pour rien voir. Son premier étonnement dissipé, il était devenu sombre, et le froncement de ses sourcils trahissait l'effort de sa pensée.

Il ne sentait que trop, et les autres comprenaient comme lui, que ces étranges événements rendaient leur situation plus périlleuse que jamais.

—Il est inouï, murmurait-il, que Maurice ait osé cette folie, après ce que je venais de lui dire; l'ennemi le plus cruel du baron d'Escorval n'agirait pas autrement que son fils... Enfin, attendons à demain avant de rien décider.

Le lendemain, on apprit la rencontre de la Rèche. Un paysan, qui avait assisté de loin aux préliminaires de ce duel qui ne devait pas finir, put donner les détails les plus circonstanciés.

Il avait vu les deux adversaires tomber en garde, puis les soldats accourir et se mettre à la poursuite de Maurice, de Jean et de Bavois.

Mais il était sûr aussi que les soldats en avaient été pour leurs peines. Il les avait rencontrés sur les cinq heures, harassés et furieux.

Le sous-officier disait que l'expédition avait manqué par la faute de Martial qui l'avait retenu une minute...

Ce même jour, le père Poignot vint conter à l'abbé Midon que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu étaient brouillés... C'était le bruit du pays. Le marquis était rentré au château de Courtomieu avec sa fille, et le duc était parti pour Montaignac...

Cette dernière nouvelle devait rassurer l'abbé Midou; mais ses transes avaient été trop poignantes pour échapper au baron d'Escorval.

—Vous avez quelque chose, curé, lui dit-il.

—Rien, monsieur le baron, rien absolument.

—Aucun péril nouveau ne nous menace?

—Aucun, je vous jure.

L'assurance du prêtre et ses protestations ne semblèrent pas convaincre M. d'Escorval.

—Oh!... ne jurez pas, curé... Avant-hier soir, tenez, quand vous êtes remonté ici, à mon réveil, vous étiez plus pâle que la mort, et ma femme, certainement, venait de pleurer... pourquoi?...

D'ordinaire, quand l'abbé Midon ne voulait pas répondre à certaines questions de son malade, il lui imposait silence, en lui disant, ce qui était vrai d'ailleurs, que s'agiter et parler, c'était retarder sa guérison...

Habituellement, le baron obéissait, cette fois il résista.

—Il dépend de vous, curé, poursuivit-il, de me rendre ma tranquillité... Avouez-le, vous tremblez qu'on ne découvre ma retraite... Cette crainte me torture aussi... Eh bien!... jurez-moi que vous ne me laisserez pas reprendre vivant, et vous me rendez la paix...

—Je ne puis jurer cela! murmura l'abbé en pâlissant.

Le regard de M. d'Escorval se voila:

—Et pourquoi donc? insista-t-il... Si j'étais repris, qu'arriverait-il? On me soignerait, et dès que je pourrais me tenir debout, on me fusillerait... Serait-ce donc un crime que de m'épargner l'horreur du supplice... Voyons, curé, vous êtes mon meilleur ami, n'est-ce pas? jurez-moi de me rendre ce suprême service... Voulez-vous que je vous maudisse de m'avoir sauvé la vie...

L'abbé ne répondit pas, mais son œil, volontairement ou non, s'arrêta avec une expression étrange sur la boîte de médicaments posée sur la table.

Voulait-il donc dire:

—Je ne ferai rien; mais là vous trouveriez du poison...

M. d'Escorval le comprit ainsi, car c'est avec l'accent de la reconnaissance qu'il murmura:

—Merci!...

Persuadé que désormais il était le maître de sa vie, qu'il aurait du poison sous la main s'il était découvert, le baron respirait librement.

De ce moment, sa situation, si longtemps désespérée, s'améliora visiblement et d'une façon soutenue.

—Je me moque à cette heure de tous les Sairmeuse du monde, disait-il avec une gaieté qui certes n'était pas feinte, je puis attendre paisiblement mon rétablissement.

De son côté, l'abbé Midon reprenait confiance. Les jours s'écoulaient et ses sinistres appréhensions ne se réalisaient pas.

Loin de provoquer un redoublement de sévérités, l'imprudence affreuse de Maurice et de Jean Lacheneur avait été comme le point de départ d'une indulgence universelle.

On eût dit un parti pris des autorités de Montaignac d'oublier et de faire oublier, s'il était possible, la conspiration de Lacheneur et les abominables représailles dont elle avait été le prétexte.

Maintenant, toutes les nouvelles qui parvenaient à la ferme, calmaient une inquiétude, ou étaient une garantie de sécurité.

On sut d'abord, par un colporteur, que Maurice et le brave caporal Bavois avaient réussi à gagner le Piémont.

De Jean Lacheneur, il n'en était pas question, on supposait qu'il n'avait pas quitté le pays, mais on n'avait aucune raison de craindre pour lui, puisqu'il n'était porté sur aucune des listes de poursuites...

Plus tard, on apprit que M. de Courtomieu venait de tomber malade, qu'il ne sortait plus de chez lui et que Mme Blanche ne quittait pas son chevet.

Une autre fois, le père Poignot raconta en revenant de Montaignac que le duc de Sairmeuse était allé passer huit jours à Paris, qu'il était de retour avec une décoration de plus, signe évident de faveur, et qu'il avait fait à tous les conjurés condamnés à la prison la remise de leur peine.

Douter n'était pas possible, car le journal de Montaignac mentionnait le surlendemain toutes ces circonstances.

L'abbé Midon n'en revenait pas.

—Voilà qui prouve bien l'inanité des prévisions humaines, disait-il à Mme d'Escorval, ce qui devait nous perdre nous sauvera.

C'est que ce changement si heureux, ce brusque revirement, l'abbé Midon l'attribuait uniquement à la rupture du marquis de Courtomieu et du duc de Sairmeuse.

Si grande que fût sa perspicacité, il fut comme tout le monde dupe des apparences.

Il pensait ce qui se disait tout haut dans le pays, ce que les officiers à demi-solde de Montaignac eux-mêmes répétaient:

—Décidément, ce duc de Sairmeuse vaut mieux que sa réputation, et s'il s'est montré implacable c'est qu'il était conseillé par l'odieux marquis de Courtomieu.

Seule, Marie-Anne soupçonnait la vérité.

Il lui semblait qu'elle reconnaissait le génie de Martial, cet esprit souple, se plaisant aux coups de théâtre, toujours épris de l'impossible.

Un secret pressentiment lui disait que c'était lui qui, secouant son apathie habituelle, dirigeait avec une habileté souveraine les événements et usait et abusait de son ascendant sur l'esprit du duc de Sairmeuse.

—Et c'est pour toi, Marie-Anne, lui disait une voix au dedans d'elle-même, c'est pour toi que Martial agit ainsi!... Qu'importent à cet insoucieux égoïste tous ces conjurés obscurs qu'il ne connaît pas!... S'il les protège c'est pour avoir le droit de te protéger, toi et ceux que tu aimes!... s'il a fait remettre les prisonniers en liberté, n'est-ce pas qu'il se propose de faire réformer le jugement injuste qui a condamné à mort le baron d'Escorval innocent!...

Elle sentait diminuer son aversion pour Martial lorsqu'elle songeait à cela.

Et dans le fait, n'était-ce pas de l'héroïsme de la part d'un homme dont elle avait repoussé les offres éblouissantes!...

Pouvait-elle méconnaître tout ce qu'il y avait de réelle grandeur dans la façon dont Martial, plutôt que d'être soupçonné d'une lâcheté, avait révélé un secret qui pouvait renverser la fortune politique du duc de Sairmeuse!...

Et cependant jamais l'idée de cette grande passion d'un homme vraiment supérieur ne fit battre son cœur plus vite. Jamais elle n'en éprouva un mouvement d'orgueil...

Hélas!... Rien n'était plus capable de la toucher; rien ne pouvait plus la distraire de la noire tristesse qui l'envahissait.

Deux mois après son arrivée à la ferme du père Poignot, elle n'était plus que l'ombre de cette belle et radieuse Marie-Anne, qui, jadis sur son passage, recueillait tant de murmures d'admiration...

Elle maigrissait et dépérissait à vue d'œil, pour ainsi dire, ses joues se creusaient. Chaque matin elle se levait plus pâle que la veille, chaque jour élargissait le cercle bleuâtre qui cernait ses grands yeux noirs.

Vive et active autrefois, elle était devenue paresseuse et lente. Elle ne marchait plus, elle se traînait. Souvent elle restait des journées entières immobile sur une chaise, les lèvres contractées comme par un spasme, le regard perdu dans le vide. Parfois de grosses larmes roulaient silencieuses le long de ses joues.

Les gens de la ferme—et Dieu sait cependant si les campagnards sont durs!—ne pouvaient se défendre d'émotion en la regardant, et ils la plaignaient.

—Pauvre fille! répétaient-ils entre eux, ce qu'elle mange ne lui profite guère!... il est vrai qu'elle ne mange, autant dire, rien.

—Dame! disait le père Poignot, faut être juste: elle n'a pas de chance... Elle a été élevée comme une reine, et maintenant la voilà à la charité... Son père a été guillotiné, elle ne sait ce qu'est devenu son frère... On se ferait du chagrin à moins.

À maintes reprises, l'abbé Midon, inquiet, l'avait questionnée.

—Vous souffrez, mon enfant, lui disait-il de sa bonne voix grave, qu'avez-vous?...

—Je ne souffre pas, monsieur le curé.

—Pourquoi ne pas vous confier à moi? Ne suis-je pas votre ami? Que craignez-vous?

Elle secouait tristement la tête et répondait:

—Je n'ai rien à confier!...

Elle disait: rien. Et, cependant elle se mourait de douleur et d'angoisses.

Fidèle à la promesse que lui avait arrachée Maurice, elle n'avait rien dit, ni de sa position, ni de ce mariage à la fois nul et indissoluble, contracté dans la petite église de Vigano.

Et elle voyait approcher avec une inexprimable terreur le moment où il lui serait impossible de dissimuler sa grossesse.

Déjà elle n'y parvenait qu'au prix de tortures de tous les instants, et qu'en risquant sa vie et celle de son enfant.

Et encore réussissait-elle véritablement?

Deux ou trois fois, l'abbé Midon avait arrêté sur elle un regard si perspicace, qu'elle en avait perdu contenance. Était-il sûr qu'il ne doutât de rien?

Les autres ne savaient rien, elle en était certaine. Toute autre qu'elle eût peut-être été soupçonnée, mais elle!... Sa réputation seule la mettait à l'abri de tout soupçon.... Et nature droite et loyale, elle se révoltait de ce continuel mensonge; elle s'indignait de voler ainsi son renom de sagesse et de vertu.

—La honte, pensait-elle, n'en sera que plus grande quand tout se découvrira!...

Ses angoisses étaient affreuses. Que faire?... Avouer! Elle l'eût osé les premiers jours; maintenant, elle ne s'en sentait pas le courage.

Fuir?... mais où aller?... Quel prétexte donner ensuite?... Ne perdrait-elle pas ainsi cet avenir avec Maurice dont l'espoir seul la soutenait!

Elle songeait à fuir cependant, quand un événement lui vint en aide, qui lui sembla le salut.

L'argent manquait à la ferme... Les proscrits ne pouvaient rien tirer du dehors, sous peine de se livrer, et le père Poignot était à bout de ressources...

L'abbé Midon se demandait comment sortir d'embarras, quand Marie-Anne lui parla du testament de Chanlouineau en sa faveur, et de l'argent caché sous la pierre de la cheminée de la belle chambre.

—Je puis sortir de nuit, disait Marie-Anne, courir à la Borderie, m'y introduire, prendre l'argent et l'apporter ici... Il est bien à moi, n'est-ce pas?

Mais le prêtre, après un moment de réflexion, jugea cette démarche impossible.

—Vous seriez peut-être vue, dit-il, et qui sait?... arrêtée. On vous interrogerait... quelles explications plausibles donner? Sans compter que les scellés doivent avoir été mis partout. Les briser, ce serait donner l'idée qu'un vol a été commis, c'est-à-dire éveiller l'attention.

—Que faire, alors!

—Agir au grand jour. Vous n'êtes nullement compromise, vous; reparaissez demain comme si vous reveniez du Piémont, allez trouver le notaire de Sairmeuse, faites-vous mettre en possession de votre héritage, et installez-vous à la Borderie...

Marie-Anne frissonnait...

—Habiter la maison de Chanlouineau, bégaya-t-elle, moi... toute seule!...

Si le prêtre aperçut le trouble de la malheureuse, il n'en tint compte.

—Visiblement le ciel nous protège, ma chère enfant, reprit-il. Je ne vois que des avantages à votre installation à la Borderie, et pas un inconvénient. Nos communications seront faciles, et avec quelques précautions, sans danger. Nous choisirons avant votre départ un point de rendez-vous, et deux ou trois fois par semaine, vous vous y rencontrerez avec le père Poignot...

L'espérance brillait dans ses yeux, et plus vite, il poursuivit:

—Et dans l'avenir, dans deux ou trois mois, vous nous serez plus utile encore... Dès qu'on sera accoutumé dans le pays à votre séjour à la Borderie, nous y transporterons le baron. Sa convalescence y sera bien plus rapide que dans le grenier étroit et bas où nous le cachons et où il souffre véritablement du manque d'air et d'espace...

Il parlait si vite, que Marie-Anne n'avait pu seulement ouvrir la bouche. Comme il s'arrêtait, elle hasarda une objection:

—Que pensera-t-on de moi, balbutia-t elle, en me voyant m'établir comme cela, tout à coup, dans les biens d'un homme qui n'était pas mon parent?...

Le prêtre ne voulut pas comprendre l'appréhension de Marie-Anne.

—Que voulez-vous qu'on pense, fit-il, que vous importe l'opinion?...

Et après une pause:

—Pour vous-même, ma pauvre enfant, prononça-t-il, sortir d'ici où vous vivez enfermée est indispensable... ce vous sera un bienfait, de vous retrouver au grand air, libre, seule...

Le ton de l'abbé, l'expression de son visage, ses regards parurent si étranges à Marie-Anne, qu'elle devint plus blanche que la muraille contre laquelle elle s'appuya toute défaillante.

—Je ne m'étais pas trompée, se dit-elle, il sait!...

—D'ailleurs, insista l'abbé d'un ton péremptoire, il n'y a pas à hésiter.

La détermination prise, restait à en régler l'exécution avec assez d'habileté pour n'éveiller aucun soupçon, et ne laisser au hasard que le moins de prise possible.

Il fut convenu que, dans la nuit même, le père Poignot conduirait Marie-Anne jusqu'à la frontière où elle prendrait la diligence qui fait le service entre le Piémont et Montaignac, et qui traverse le village de Sairmeuse.

C'est avec le plus grand soin que l'abbé Midon avait dicté à Marie-Anne la version qu'elle donnerait de son séjour à l'étranger.

Toutes les réponses aux questions qu'on ne manquerait pas de lui adresser devaient tendre à ce but de bien persuader à tout le monde que le baron d'Escorval était caché dans les environs de Turin.

Ce qui avait été convenu fut exécuté de point en point, et le lendemain, sur les huit heures, les habitants du village de Sairmeuse virent avec une stupeur profonde Marie-Anne descendre de la diligence qui relayait.

—La fille à M. Lacheneur est ici!...

Ce mot, qui vola de maison en maison, avec une foudroyante rapidité, mit tout le village aux portes et aux fenêtres.

On vit la pauvre fille payer le prix de sa place au conducteur, remonter la grande rue suivie d'un garçon d'écurie qui portait une petite malle, et entrer à l'auberge du Bœuf couronné.

À la ville, l'indiscrétion a quelque pudeur; on se cache pour épier. À la campagne, la curiosité, effrontément naïve, se montre sans vergogne et obsède avec une inconsciente cruauté ceux qui en sont l'objet.

Quand Marie-Anne sortit de son auberge, elle trouva devant la porte un rassemblement qui l'attendait bouche béante, les yeux largement écarquillés.

Et plus de vingt personnes la suivirent avec toutes sortes de réflexions qui bourdonnaient à ses oreilles, jusqu'à la porte du notaire où elle alla frapper.

C'était un homme considérable, ce notaire, par sa corpulence, sa fortune et la quantité d'actes qu'il faisait. Il avait la face plate et rougeaude, une façon de s'exprimer melliflue, une barbe bien taillée et des prétentions au bel esprit. On le disait à la fois pieux et gaillard.

Il accueillit Marie-Anne avec la déférence due à une héritière qui va palper une succession liquide d'une cinquantaine de mille francs...

Mais jaloux d'étaler sa perspicacité, il donna fort clairement à entendre que lui, homme d'expérience, il devinait que l'amour avait seul dicté le testament de Chanlouineau...

La résignation de Marie-Anne se révolta.

—Vous oubliez ce qui m'amène, monsieur, prononça-t-elle, vous ne me dites rien de ce que j'ai à faire?

Le notaire, interdit du ton, s'arrêta.

—Peste! pensa-t-il, elle est pressée de tâter les espèces, la commère!...

Et à haute voix:

—Tout sera vite terminé, dit-il; justement le juge de paix n'a pas d'audience aujourd'hui, il sera à notre disposition pour la levée des scellés.

Pauvre Chanlouineau!... le génie des nobles passions l'avait inspiré quand il avait pris ses dispositions dernières...

Un avoué retors n'eût pas imaginé des précautions plus ingénieuses pour écarter toutes ces infinies et irritantes difficultés qui se dressent comme des buissons d'épines autour des successions.

Le soir même, les scellés étaient levés et Marie-Anne était mise en possession de la Borderie.

Elle était seule dans la maison de Chanlouineau, seule!... La nuit tombait, un grand frisson la prit. Il lui semblait qu'une des portes allait s'ouvrir, que cet homme qui l'avait tant aimée allait paraître, et qu'elle entendrait sa voix comme elle l'avait entendue pour la dernière fois, dans son cachot.

Elle se redressa, chassant ces folles terreurs, alluma une lumière, et, avec un indicible attendrissement, elle parcourut cette maison, la sienne désormais, et où palpitait encore, pour ainsi dire, celui qui l'avait habitée.

Lentement, elle traversa toutes les pièces du rez-de-chaussée, elle reconnut le fourneau récemment réparé, et enfin elle monta dans cette chambre du premier étage dont Chanlouineau avait fait comme le tabernacle de sa passion.

Là, tout était magnifique, encore plus qu'il ne l'avait dit.

L'âpre paysan qui déjeunait d'une croûte frottée d'oignon avait dépensé une douzaine de mille francs pour parer ce sanctuaire destiné à son idole.

—Comme il m'aimait! murmurait Marie-Anne, émue de cette émotion dont l'idée seule avait enflammé la jalousie de Maurice, comme il m'aimait!

Mais elle n'avait pas le droit de s'abandonner à ses sensations... Le père Poignot l'attendait sans doute au rendez-vous.

Elle souleva la pierre du foyer et trouva bien exactement la somme annoncée par Chanlouineau... les approches de la mort ne lui avaient pas fait oublier son compte...

Le lendemain, à son réveil, l'abbé Midon eut de l'argent...

Dès lors, Marie-Anne respira, et cet apaisement, après tant d'épreuves et de si cruelles agitations, lui paraissait presque le bonheur.

Fidèle aux recommandations de l'abbé, elle vivait seule, mais par ses fréquentes sorties, elle accoutumait à sa présence les gens des environs... Dans la journée, elle vaquait aux occupations de son modeste ménage, et le soir, elle courait au rendez-vous où le père Poignot lui donnait des nouvelles du baron ou la chargeait, de la part de l'abbé, de quelque commission qu'il ne pouvait faire.

Oui, elle se fût trouvée presque heureuse, si elle eût pu avoir des nouvelles de Maurice... Qu'était-il devenu?... Comment ne donnait-il pas signe de vie?... Que n'eût-elle pas donné pour un conseil de lui...

C'est que le moment approchait où il allait lui falloir un confident, des secours, des soins... et elle ne savait à qui se confier.

En cette extrémité, et lorsque véritablement elle perdait la tête, elle se souvint de ce vieux médecin qui avait reconnu son état à Saliente, qui lui avait témoigné un si paternel intérêt, et qui avait été un des témoins de son mariage à Vigano.

—Celui-là me sauverait, s'écria-t-elle, s'il savait, s'il était prévenu!...

Elle n'avait ni à temporiser ni à réfléchir; elle écrivit sur-le-champ au vieux médecin et chargea un jeune gars des environs de porter sa lettre à Vigano.

—Le monsieur a dit que vous pouviez compter sur lui, dit à son retour le jeune commissionnaire.

Ce soir-là, en effet, Marie-Anne entendit frapper à sa porte. C'était bien cet ami inconnu qui venait à son secours...

Cet honnête homme resta quinze jours caché à la Borderie...

Quand il partit un matin, avant le jour, il emportait sous son grand manteau, un enfant,—un garçon,—dont il avait juré les larmes aux yeux de prendre soin comme de son enfant à lui...

Marie-Anne avait repris son train de vie...

Personne, dans le pays, n'eut seulement un soupçon.

XLII

Pour quitter Sairmeuse sans violences, noblement et froidement, il avait fallu à Mme Blanche des efforts surhumains et toute l'énergie de sa volonté.

La plus épouvantable colère grondait en elle, pendant que, drapée de dignité mélancolique, elle murmurait des paroles de mansuétude et de pardon.

Ah! si elle n'eût écouté que les inspirations de ses ressentiments!...

Mais son indomptable vanité l'enflammait de l'héroïsme du gladiateur mourant dans l'arène, le sourire aux lèvres...

Tombant, elle prétendait tomber avec grâce.

—Nul ne me verra pleurer, personne ne m'entendra me plaindre, disait-elle à son père, plus abattu qu'elle, sachez m'imiter.

Et dans le fait, elle fut stoïque, à son retour au château de Courtomieu.

Son visage, pâli, resta de marbre sous les regards des domestiques ébahis, qui semblaient attendre l'explication de cette catastrophe inouïe.

—On m'appellera «Mademoiselle» comme par le passé, dit-elle d'un ton impérieux. Quiconque oublierait cet ordre serait renvoyé.

Une femme de chambre l'oublia le soir même et prononça le mot défendu: «Madame...» La pauvre fille fut chassée sur l'heure, sans miséricorde, malgré ses protestations et ses larmes.

Tous les gens du château étaient indignés.

—Espère-t-elle donc, disaient-ils, nous faire oublier qu'elle est mariée et que son mari l'a plantée là!...

Hélas! elle eût voulu l'oublier elle-même.

Elle eût voulu anéantir jusqu'au souvenir de cette fatale journée du 17 avril, qui l'avait vue jeune fille, épouse et veuve, entre le lever et le coucher du soleil.

Veuve!... ne l'était-elle pas, par le fait?...

Seulement ce n'était pas la mort qui lui avait ravi son mari; c'était, pensait-elle, une autre femme, une rivale, une infâme et perfide créature, une fille perdue d'honneur, Marie-Anne enfin.

Et elle, cependant, ignominieusement abandonnée, dédaignée, repoussée, elle ne s'appartenait plus.

Elle appartenait à l'homme dont elle portait le nom comme une livrée de servitude, qui ne voulait pas d'elle, qui la fuyait...

Elle n'avait pas vingt ans et c'en était fait de sa jeunesse, de sa vie, de ses espérances, de ses rêves même.

Le monde la condamnait sans appel ni recours à vivre seule, désolée... pendant que Martial, lui, libre de par les préjugés, étalerait au grand jour ses amours adultères.

Alors elle connut l'horreur de l'isolement. Pas une âme à qui se confier en sa détresse. Pas une voix attendrie pour la plaindre!...

Elle avait deux amies préférées, autrefois; elles étaient inséparables au Sacré-Cœur, mais sortie du couvent elle les avait éloignées par ses hauteurs, ne les trouvant ni assez nobles ni assez riches pour elle...

Elle en était réduite aux irritantes consolations de tante Médie, une brave et digne personne, certes, mais dont l'intelligence avait fléchi sous les mauvais traitements, et dont les larmes banales coulaient aussi abondantes pour la perte d'un chat que pour la mort d'un parent.

Vaillante, cependant, Mme Blanche se jura qu'elle renfermerait en son cœur le secret de ses désespoirs.

Elle se montra, comme au temps où elle était jeune fille, elle porta audacieusement les plus belles robes de sa corbeille, elle sut se contraindre à paraître gaie et insouciante.

Mais le dimanche suivant, ayant osé aller à la grand'messe au village de Sairmeuse, elle comprit l'inanité de ses efforts.

On ne la regardait pas d'un air surpris ni haineux, mais on tournait la tête sur son passage pour rire aux éclats. Elle put même entendre sur son état de demoiselle-veuve, des quolibets qui lui entrèrent dans l'esprit comme des pointes de fer rouge.

On se moquait... Elle était ridicule!... Ce fut le comble.

—Oh!... Il faudra qu'on me paye tout cela, répétait-elle.

Mais Mme Blanche n'avait pas attendu cette suprême injure pour songer à se venger, et elle avait trouvé son père prêt à la seconder.

Pour la première fois, le père et la fille avaient été d'accord.

—Le duc de Sairmeuse saura ce qu'il en coûte, disait M. de Courtomieu, de prêter les mains à l'évasion d'un condamné et d'insulter ensuite un homme comme moi!... Fortune politique, position, faveur, tout y passera!... Je veux le voir ruiné, déconsidéré, à mes pieds!... Tu verras... tu verras!...

Malheureusement pour lui, le marquis de Courtomieu avait été malade trois jours, après les scènes de Sairmeuse, et il avait perdu trois autres jours à composer et à écrire un rapport qui devait écraser son ancien allié.

Ce retard devait le perdre, car il permit à Martial de prendre les devants, de bien mûrir son plan, et de faire partir pour Paris le duc de Sairmeuse, habilement endoctriné...

Que raconta le duc à Paris?... Que dit-il au roi qui daigna le recevoir?...

Il démentit sans doute ses premiers rapports, il réduisit le soulèvement de Montaignac à ses proportions réelles, il présenta Lacheneur comme un fou et les paysans qui l'avaient suivi comme des niais inoffensifs.

Peut-être donna-t-il à entendre que le marquis de Courtomieu pouvait fort bien avoir provoqué ce soulèvement de Montaignac... Il avait servi Buonaparte, il tenait à montrer son zèle; on savait des exemples...

Il déplora, quant à lui, d'avoir été trompé par ce coupable ambitieux, rejeta sur le marquis tout le sang versé et se porta fort de faire oublier ces tristes représailles...

Il résulta de ce voyage, que le jour où le rapport du marquis arriva à Paris, on lui répondit en le destituant de ses fonctions de grand prévôt.

Ce coup imprévu devait atterrer M. de Courtomieu.

Lui, si perspicace et si fin, si souple et si adroit, qui avait sauvé les apparences de son honneur de tous les naufrages, qui avait traversé les époques les plus troublées comme une anguille ses bourbes natales, qui avait su établir sa colossale fortune sur trois mariages successifs, qui avait servi d'un même visage obséquieux tous les maîtres qui avaient voulu de ses services, lui, Courtomieu, être joué ainsi!...

Car il était joué, il n'en pouvait douter, il était sacrifié, perdu...

—Ce ne peut être ce vieil imbécile de duc de Sairmeuse qui a manœuvré si vivement, et avec tant d'adresse, répétait-il... Quelqu'un l'a conseillé, mais qui? je ne vois personne...

Qui? Mme Blanche ne le devinait que trop.

De même que Marie-Anne, elle reconnaissait le génie de Martial.

—Ah!... je ne m'étais pas trompée, pensait-elle: celui-là est bien l'homme supérieur que je rêvais... À son âge, jouer mon père, ce politique de tant d'expérience et d'astuce!

Mais cette idée exaspérait sa douleur et attisait sa haine.

Devinant Martial, elle pénétrait ses projets.

Elle comprenait que s'il était sorti de son insouciance hautaine et railleuse, ce n'était pas pour la mesquine satisfaction d'abattre le marquis de Courtomieu.

—C'est pour plaire à Marie-Anne, pensait-elle avec des convulsions de rage. C'est un premier pas vers la grâce des amis de cette créature... Ah! elle peut tout sur son esprit, et tant qu'elle vivra, j'espérerais en vain... Mais patience...

Elle patientait en effet, sachant bien que qui veut se venger sûrement doit attendre, dissimuler, préparer l'occasion mais ne pas violenter...

Comment elle se vengerait, elle l'ignorait, mais elle savait qu'elle se vengerait, et déjà elle avait jeté les yeux sur un homme qui serait, croyait-elle, l'instrument docile de ses desseins, et capable de tout pour de l'argent: Chupin.

Comment le traître qui avait livré Lacheneur pour vingt mille francs, se trouva-t-il sur le chemin de Mme Blanche?...

Ce fut le résultat d'une de ces simples combinaisons des événements que les imbéciles admirent sous le nom de hasard.

Bourrelé de remords, honni, conspué, maudit, pourchassé à coups de pierres quand il s'aventurait par les rues, suant de peur quand il songeait aux terribles menaces de Balstain, l'aubergiste piémontais, Chupin avait quitté Montaignac et était venu demander asile au château de Sairmeuse.

Il pensait, dans la naïveté de son ignominie, que le grand seigneur qui l'avait employé, qui l'avait convié au crime, qui avait profité de sa trahison, lui devait, outre la récompense promise, aide et protection.

Les domestiques le reçurent comme une bête galeuse dont on redoute la contagion. Il n'y eut plus de place pour lui aux tables des cuisines et les palefreniers refusaient de le laisser coucher dans les écuries. On lui jetait la pâtée comme à un chien et il dormait au hasard dans les greniers à foin.

Il supportait tout sans se plaindre, courbant le dos sous les injures, s'estimant encore heureux de pouvoir acheter à ce prix une certaine sécurité.

Mais le duc de Sairmeuse, revenant de Paris avec une politique d'oubli et de conciliation en poche, ne pouvait tolérer la présence d'un tel homme, si compromettant et chargé de l'exécration de tout le pays.

Il ordonna de congédier Chupin.

Le vieux braconnier résista, croyant deviner un complot de ses ennemis les domestiques.

Il déclara d'un ton farouche qu'il ne sortirait de Sairmeuse que de force ou sur un ordre formel, de la bouche même du duc.

Cette résistance obstinée, rapportée à M. de Sairmeuse, le fit presque hésiter.

Il tenait peu à se faire un implacable ennemi d'un homme qui passait pour le plus rancunier et le plus dangereux qu'il y eût à dix lieues à la ronde.

La nécessité du moment et les observations de Martial le décidèrent.

Ayant mandé son ancien espion, il lui déclara qu'il ne voulait plus, sous aucun prétexte, le revoir à Sairmeuse, adoucissant toutefois la brutalité de l'expulsion par l'offre d'une petite somme.

Mais Chupin, d'un air sombre, refusa l'argent. Il alla prendre ses quelques hardes et s'éloigna en montrant le poing au château, jurant que si jamais un Sairmeuse se trouvait au bout de son fusil, à la brune, il lui ferait passer le goût du pain.

Il est sûr qu'il tint ce propos, plusieurs domestiques l'entendirent.

Ainsi expulsé, le vieux braconnier se retira dans sa masure, où habitaient toujours sa femme et ses deux fils.

Il n'en sortait guère, et jamais que pour satisfaire son ancienne passion pour la chasse, qui survivait à tout.

Seulement, il ne perdait plus son temps à s'entourer de précautions comme autrefois, pour tirer un lièvre ou quelques perdreaux.

Sûr de l'impunité, il alla droit aux bois de Sairmeuse ou de Courtomieu, tuait un chevreuil, le chargeait sur ses épaules et rentrait chez lui en plein jour à la barbe des gardes intimidés.

Le reste du temps, il vivait plongé dans le somnambulisme d'une demi-ivresse. Car il buvait toujours et de plus en plus, encore que le vin, loin de lui procurer l'oubli qu'il cherchait, ne fit que donner une réalité plus terrifiante aux fantômes qui peuplaient son perpétuel cauchemar.

Parfois, à la tombée de la nuit, les paysans qui passaient près de la masure, entendaient comme un trépignement de lutte, des voix rauques, des blasphèmes et des cris aigus de femme.

C'est que Chupin était plus ivre que de coutume, et que sa femme et ses deux fils le battaient pour lui arracher de l'argent.

Car il n'avait rien donné aux siens du prix de la trahison. Qu'avait-il fait des vingt mille francs qu'il avait reçus en bel or? On ne savait. Ses fils supposaient bien qu'il les avait enterrés quelque part; mais ils avaient beau se relayer pour épier leur père, l'ivrogne, plus rusé qu'eux, savait garder le secret de sa cachette. À grand peine, à force de coups, se décidait-il à lâcher quelques louis.

On savait ces détails dans le pays, et on voulait y reconnaître un juste châtiment du ciel.

—Le sang de Lacheneur étouffera Chupin et les siens, disaient les paysans.

Ce fut par un des jardiniers de Courtomieu que Mme Blanche connut d'abord toute cette histoire.

Ne se sachant pas écouté par la fille de l'homme qui avait suscité et payé la trahison, ce jardinier racontait librement ce qu'il savait à deux de ses aides, et, tout en parlant, il s'animait et rougissait d'indignation.

—Ah!... c'est une fière canaille que ce vieux, répétait-il, qui devrait être aux galères et non en liberté dans un pays de braves gens!...

De ces imprécations, une bonne part retombait sur le marquis de Courtomieu, mais Mme Blanche ne le remarquait seulement pas.

Elle se recueillait, comprenant d'instinct une des lois immuables qui régissent les individus et que ne sauraient changer les plus habiles transactions sociales.

Le crime, fatalement attire le mépris, qui provoque la révolte et un nouveau crime.

—Voilà bien l'homme qu'il te faudrait... murmurait à l'oreille de Mme Blanche la voix de la haine...

Certes!... Mais comment arriver jusqu'à lui? comment entrer en pourparlers?

Aller chez Chupin, c'était s'exposer à être aperçue entrant dans sa maison ou en sortant. Mme Blanche était trop prudente pour avoir seulement l'idée de courir un tel risque.

Mais elle songea que du moment où le vieux braconnier chassait quelquefois dans les bois de Courtomieu, il ne devait pas être impossible de l'y rencontrer... par hasard.

—Ce sera, se dit-elle déjà toute decidée, l'affaire d'un peu de persévérance et de quelques promenades adroitement dirigées.

Ce fut l'affaire de deux grandes semaines et de tant de courses, que tante Médie, l'inévitable chaperon de la jeune femme, en était sur les dents.

—Encore une nouvelle lubie!... gémissait la parente pauvre, rendue de fatigue, ma pauvre nièce est décidément folle.

Pas si folle, car par une belle après-midi du mois de mai, dans les derniers jours, Mme Blanche aperçut enfin celui qu'elle cherchait.

C'était dans la partie réservée du bois de Courtomieu, tout près des étangs.

Chupin s'avançait au milieu d'une large allée de chasse, le doigt sur la détente de son fusil.

Il s'avançait à la manière des bêtes traquées, d'un pas muet et inquiet, tout ramassé sur lui-même comme pour prendre son élan, l'oreille au guet, le regard défiant... Ce n'est pas qu'il craignit les gardes, mon Dieu! ni un procès-verbal; seulement, dès qu'il sortait, il lui semblait voir Balstain marchant dans son ombre, son couteau ouvert à la main...

Reconnaissant Mme Blanche de loin, il voulut se jeter sous bois, mais elle le prévint, et enflant la voix à cause de la distance.

—Père Chupin!... cria-t-elle.

Le vieux maraudeur parut hésiter, mais il s'arrêta, laissant glisser jusqu'à terre la crosse de son fusil, et il attendit.

Tante Médie était devenue toute pâle de saisissement.

—Doux Jésus! murmura-t-elle en serrant le bras de sa nièce, pourquoi appeler ce vilain homme!...

—Je veux lui parler.

—Comment, toi, Blanche, tu oserais...

—Il le faut.

—Non, je ne puis souffrir cela, je ne dois pas...

—Oh!... assez, interrompit là jeune femme, avec un de ces regards impérieux qui fondaient comme cire les volontés de la parente pauvre, assez, n'est-ce pas...

Et plus doucement:

—J'ai besoin de causer avec lui, ajouta-t-elle. Toi, pendant ce temps, tante Médie, tu vas te tenir un peu à l'écart... Regarde bien de tous les côtés... Si tu apercevais quelqu'un, n'importe qui, tu m'appellerais... Allons, va, tante, fais cela pour moi.

La parente pauvre, comme toujours, se résigna et obéit, et Mme Blanche s'avança vers le vieux braconnier qui était resté en place, aussi immobile que les troncs d'arbres qui l'entouraient...

—Eh bien!... mon brave père Chupin, commença-t-elle dès qu'elle fut à quatre pas de lui, vous voici donc en chasse...

—Qu'est-ce que vous me voulez!... interrompit-il brusquement, car vous me voulez quelque chose, n'est-ce pas, vous avez besoin de moi?...

Il fallut à Mme Blanche un effort pour dominer un mouvement d'effroi et de dégoût; ce qui n'empêche que c'est du ton le plus résolu qu'elle dit:

—Eh bien! oui, j'ai un service à vous demander...

—Ah! ah!...

—Un très-léger service, du reste, qui vous coûtera peu de peine et qui vous sera bien payé.

Elle disait cela d'un petit air détaché, comme si véritablement il ne se fût agi que de la moindre des choses. Mais si bien que fût joué son insouciance le vieux maraudeur n'en parut pas dupe.

—On ne demande pas des services si légers que cela à un homme comme moi, fit-il brutalement. Depuis que j'ai servi la bonne cause d'après mes moyens, selon qu'on le demandait sur les affiches, et au péril de ma vie, tout un chacun se croit le droit de venir, argent en main, me marchander des infamies... C'est vrai que les autres m'ont payé; mais tout l'or qu'ils m'ont donné, je voudrais pouvoir le faire fondre et le leur couler brûlant dans le ventre!... Allez!... je sais ce qu'il en coûte aux petits d'écouter les paroles des gros! Passez votre chemin, et si vous avez des abominations en tête, faites-les vous-même!...

Il remit son fusil sur l'épaule, et il allait s'éloigner, quand une inspiration soudaine, véritable éclair de la haine, illumina l'esprit de Mme Blanche.

—C'est parce que je sais votre histoire, prononça-t-elle froidement, que je vous ai arrêté. J'imaginais que vous me serviriez volontiers, moi qui hais les Sairmeuse.

Cet aveu cloua sur place le vieux braconnier.

—Je crois bien, en effet, dit-il, que vous haïssez les Sairmeuse en ce moment... Ils vous ont plantée là, sans gêne, tout comme moi; seulement...

—Eh bien?

—Avant un mois, vous serez réconciliés... Et qui payera les frais de la guerre et de la paix? Toujours Chupin, le vieil imbécile...

—Jamais.

Le traître cherchait des objections, mais il était ébranlé.

—Hum!... grommela-t-il, jamais il ne faut dire: «Fontaine je ne boirai pas de ton eau.» Enfin, si je vous aidais, que m'en reviendrait-il?

—Je vous donnerai ce que vous me demanderez, de l'argent, de la terre, une maison...

—Grand merci!... Je veux autre chose.

—Quoi? Faites vos conditions.

Chupin se recueillit un moment, puis d'un air grave:

—Voici la chose, répondit-il. J'ai des ennemis, un surtout... bref, je ne me sens pas en sûreté dans ma masure; mes fils me cognent quand j'ai bu, pour me voler; ma femme est bien capable d'empoisonner mon vin; je tremble pour ma peau et pour mon argent... Cette existence ne peut durer. Promettez-moi un asile au château de Courtomieu après l'affaire, et je suis à vous... Chez vous, je serai gardé, et j'oserai boire à ma soif et autrement que d'un œil. Mais, entendons-nous, je ne veux pas être maltraité par les domestiques comme à Sairmeuse...

—Il sera fait ainsi que vous le désirez.

—Jurez-moi cela sur votre part de paradis.

—Je le jure!

Tel était l'accent de sincérité de la jeune femme, que Chupin en fut rassuré. Il se pencha vers elle, et d'une voix sourde:

—Maintenant, fit-il, contez-moi votre affaire.

Ses petits yeux étincelaient d'une infernale audace, ses lèvres minces se serraient sur ses dents aiguës, il s'attendait à quelque proposition de meurtre, et il était prêt.

Cela ressortait si clairement de son attitude, que Mme Blanche en frissonna.

—Véritablement, reprit-elle, ce que j'attends de vous n'est rien. Il ne s'agit que d'épier, de surveiller adroitement le marquis de Sairmeuse, Martial...

—Votre mari?

—Oui... mon mari. Je veux savoir ce qu'il devient, ce qu'il fait, où il va, quelles personnes il voit. Il me faut l'emploi de son temps, de tout son temps, minute par minute.

On eût dit, à voir la figure étonnée de Chupin, qu'il tombait des nues.

—Quoi!... bégaya-t-il, sérieusement, franchement, c'est tout ce que vous demandez?

—Pour l'instant, oui, mon plan n'est pas fait. Plus tard, selon ce que vous me rapporterez, j'agirai...

La jeune femme ne mentait qu'à demi.

Entre tous les projets de vengeance qui s'étaient présentés à son esprit, elle hésitait encore.

Ce qu'elle taisait, c'est qu'elle ne faisait épier Martial que pour arriver à Marie-Anne. Elle n'avait pas osé prononcer devant le traître le nom de la fille de Lacheneur. Ayant livré le père au bourreau, n'hésiterait-il pas à s'attaquer à la fille. Mme Blanche le craignait.

—Une fois qu'il sera engagé, pensait-elle, ce sera tout différent.

Cependant le vieux maraudeur était remis de sa surprise.

—Vous pouvez compter sur moi, dit-il, mais il me faut un peu de temps...

—Je le comprends... Nous sommes aujourd'hui samedi, jeudi saurez-vous quelque chose?...

—Dans cinq jours?... Oui, probablement.

—En ce cas, soyez ici jeudi; à cette heure-ci, vous m'y trouverez...

Un cri de tante Médie l'interrompit.

—Quelqu'un!... dit-elle à Chupin. Il ne faut pas qu'on nous voie ensemble, vite, sauvez-vous.

D'un bond, l'ancien braconnier franchit l'allée et disparut dans un taillis.

Il était temps, un domestique de Courtomieu venait d'arriver près de tante Médie, et Mme Blanche le voyait, de loin, parler avec une grande animation.

Rapidement elle s'avança.

—Ah! mada... c'est-à-dire mademoiselle, s'écria le domestique, voici plus de trois heures qu'on vous cherche partout... votre père, M. le marquis, mon Dieu! quel malheur!... on est allé quérir le médecin.

—Mon père est mort!...

—Non, mademoiselle, non, seulement... comment vous dire cela!... Quand M. le marquis est parti, ce matin, pour surveiller les façons de ses vignes, il était tout chose, n'est-ce pas, tout drôle... Eh bien!... quand il est revenu...

Du bout de l'index, tout en parlant, le domestique se touchait le front.

—Vous m'entendez bien, n'est-ce pas, quand il est rentré, la raison n'y était plus... partie... envolée!...

—Courons!... interrompit Mme Blanche.

Et sans attendre tante Médie terrifiée, elle s'élança dans la direction du château.

—M. le marquis? demanda-t-elle au premier valet qu'elle aperçut sous le vestibule.

—Il est dans sa chambre, mademoiselle; on l'a couché, il est un peu plus tranquille, maintenant.

Déjà la jeune femme arrivait à la chambre du marquis.

Il était assis sur son lit, les manches de sa chemise arrachées, et deux domestiques guettaient ses mouvements.

Sa face était livide, avec de larges marbrures bleuâtres aux joues... Ses yeux roulaient égarés sous leurs paupières bouffies, et une écume blanchâtre frangeait ses lèvres. Des mèches de cheveux rares collées sur son front ajoutaient encore à l'effrayante expression de sa physionomie.

La sueur, à grosses gouttes, coulait de son visage, et cependant il grelottait. Par moment, un spasme le tordait et le secouait plus rudement que le vent de décembre ne tord et ne secoue les branches mortes.

Il gesticulait furieusement, en criant des paroles incohérentes, d'une voix tour à tour sourde ou éclatante.

Cependant, il reconnut sa fille.

—Te voilà, fit-il, je t'attendais.

Elle restait sur le seuil, toute saisie, quoiqu'elle ne fût certes, ni tendre, ni impressionnable.

—Mon père!... balbutiait-elle, mon Dieu! que vous est-il arrivé?

Le marquis riait d'un rire strident:

—Ah! ah!... répondit-il, je l'ai rencontré, voilà!... Il fallait bien que cela finît ainsi!... Hein! tu doutes! Puisque je te dis que je l'ai vu, le misérable!... Je le connais bien, peut-être, moi qui depuis un mois ai continuellement devant les yeux sa figure maudite... car elle ne me quitte pas, elle ne me quitte jamais. Je l'ai vu... C'était en forêt, près des roches de Sanguille, tu sais, là où il fait toujours sombre, à cause des grands arbres... Je revenais, lentement, pensant à lui, quand tout à coup, brusquement, il s'est dressé devant moi, étendant les bras, pour me barrer le passage:

—«Allons!... m'a-t-il crié, il faut venir me rejoindre!» Il était armé d'un fusil, il m'a couché en joue et il a fait feu...

Le marquis s'interrompant, Mme Blanche réussit enfin à prendre sur soi de s'approcher de lui.

Durant plus d'une minute, elle attacha sur lui ce regard froid et persistant qui, dit-on, dompte les fous, puis lui secouant violemment le bras:

—Revenez à vous, mon père!... dit-elle d'une voix rude, comprenez que vous êtes le jouet d'une hallucination!... Il est impossible que vous ayez vu... l'homme que vous dites.

Quel homme croyait avoir aperçu M. de Courtomieu, la jeune femme ne le devinait que trop, mais elle n'osait, elle ne pouvait prononcer son nom.

Le marquis, cependant, continuait, en phrases haletantes:

—Ai-je donc rêvé!... Non, c'est bien Lacheneur qui m'est apparu. J'en suis sûr, et la preuve, c'est qu'il m'a rappelé une circonstance de notre jeunesse, connue seulement de lui et de moi... C'était pendant la Terreur, en 93, il était tout-puissant à Montaignac, moi, j'étais poursuivi pour avoir correspondu avec les émigrés. Mes biens allaient être confisqués, je croyais déjà sentir la main du bourreau sur mon épaule, quand Lacheneur, le brigand, me recueillit chez lui. Il me cacha, le misérable, il me fournit un passeport, il sauva ma fortune et il sauva ma tête... Moi, je lui ai fait couper le cou. Voilà pourquoi je l'ai revu. Je dois le rejoindre, il me l'a dit, je suis un homme mort!...

Il se laissa retomber sur ses oreillers, releva le drap par dessus sa tête, et demeura tellement immobile et roide, que véritablement on eût pu croire que c'était un cadavre, dont la toile dessinait vaguement les contours.

Muets d'horreur, les domestiques échangeaient des regards effarés.

Tant d'infamie devait les confondre, incapables qu'ils étaient de soupçonner quels calculs atroces pour faire éclore l'ambition dans une âme de boue.

Pouvaient-ils se douter que jamais M. de Courtomieu n'avait pardonné à Lacheneur de l'avoir sauvé? Cela était cependant!...

Seule, Mme Blanche conservait sa présence d'esprit au milieu de tous ces gens éperdus.

Elle fit signe au valet de chambre de M. de Courtomieu de s'avancer, et à voix basse:

—Il est impossible qu'on ait tiré sur mon père, dit-elle.

—Je vous demande pardon, mademoiselle, et même peu s'en est fallu qu'on ne l'ait tué.

—Comment le savez-vous?

—En déshabillant M. le marquis, j'ai remarqué qu'il avait à la tête une éraflure qui saignait... J'ai aussitôt examiné sa casquette, et j'y ai constaté deux trous qui ne peuvent avoir été faits que par des chevrotines.

Le digne valet de chambre était certes bien plus ému que la jeune femme.

—On aurait donc tenté d'assassiner mon père, murmura-t-elle, et la frayeur expliquerait cet accès de délire... Comment savoir qui a osé ce crime?

Le domestique hocha la tête:

—Je soupçonne, dit-il, ce vieux maraudeur qui vient tuer nos chevreuils en plein jour jusque sous nos fenêtres, mademoiselle le connaît... Chupin...

—Non, ce ne peut être lui.

—Ah! j'en mettrais pourtant la main au feu!... Il n'y a que lui dans la commune capable de ce mauvais coup.

Mme Blanche ne pouvait dire quelles raisons lui affirmaient l'innocence du vieux maraudeur. Pour rien au monde, elle n'eût avoué qu'elle l'avait rencontré à plus d'une lieue du théâtre du crime, qu'elle l'avait arrêté, qu'elle avait causé avec lui plus d'une demi-heure, enfin qu'elle le quittait à l'instant...

Elle se tut. Aussi bien le médecin arrivait.

Il découvrit—il dut presque employer la force—le visage de M. de Courtomieu, l'examina longtemps, les sourcils froncés; puis, brusquement, coup sur coup, ordonna des sinapismes, des applications de glace sur le crâne, des sangsues, une potion qu'il fallait vite et vite courir chercher à Montaignac. Tout le monde perdait la tête.

Quand le médecin se retira, Mme Blanche le suivit sur l'escalier:

—Eh bien! docteur, interrogea-t-elle.

Il eut un geste équivoque, et d'une voix hésitante:

—On se remet de cela, répondit-il.

Mais qu'importait à cette jeune femme, que son père se rétablit ou mourût! Elle devait suivre d'un œil sec toutes les phases de cette maladie, la plus affreuse qui puisse terrasser un homme.

Ce qui n'empêche que sa conduite fut citée.

Elle avait senti que si elle voulait mettre Martial dans son tort, elle devait ramener l'opinion et s'improviser une réputation toute différente de l'ancienne. Se faire un piédestal où elle poserait en victime résignée lui souriait. L'occasion était admirable; elle la saisit.

Jamais fille dévouée ne prodigua à un père plus de soins touchants, plus de délicates attentions. Impossible de la décider à s'éloigner une minute du chevet du malade. C'est à peine si la nuit elle consentait à dormir une couple d'heures, sur un fauteuil, dans la chambre même.

Mais pendant qu'elle restait là, jouant ce rôle de sœur de charité qu'elle s'était imposé, sa pensée suivait Chupin. Que faisait-il à Montaignac? Épiait-il Martial, ainsi qu'il l'avait promis?... Comme le jour qu'elle lui avait fixé était lent à venir!...

Il vint enfin, ce jeudi tant attendu, et sur les deux heures, après avoir bien recommandé son père à tante Médie, Mme Blanche s'échappa, et d'un pied fiévreux courut au rendez-vous.

Le vieux maraudeur l'attendait, assis sur un arbre renversé. Il avait presque sa physionomie d'autrefois. Depuis cinq jours qu'il avait une préoccupation, il avait presque cessé de boire, et son intelligence se dégageait des brouillards de l'ivresse.

—Parlez!... lui dit Mme Blanche.

—Volontiers! Seulement, je n'ai rien à vous conter.

—Ah!... vous n'avez pas surveillé le marquis de Sairmeuse.

—Votre mari?... faites excuse, je l'ai suivi comme son ombre. Mais que voulez-vous que je vous en dise? Depuis le voyage du duc de Sairmeuse à Paris c'est M. Martial qui commande. Ah! vous ne le reconnaîtriez plus. Toujours en affaires, maintenant. Dès le potron-minet il est debout, et il se couche comme les poules. Toute la matinée, il écrit des lettres. Dans l'après-midi, il reçoit tous ceux qui se présentent. Lui qui était haut comme le temps, autrefois, il fait le pas fier, le bon enfant, le câlin, il donne des poignées de main au premier venu. Les officiers à demi-solde sont à pot et à feu avec lui; il en a déjà replacé cinq ou six, il a fait rendre la pension à deux autres, jamais il ne sort, jamais il ne va en soirée...

Il s'arrêta, et pendant un bon moment, la jeune femme garda le silence, émue et confuse de la question qui lui montait aux lèvres. Quelle humiliation!... Mais elle surmonta sa honte, et plus rouge que le feu, détournant un peu la tête:

—Il est impossible qu'il n'ait pas une maîtresse!... dit-elle.

Chupin éclata de rire.

—Nous y voici donc!... fit-il avec une si outrageante familiarité que la jeune femme en fut révoltée, vous voulez parler de la fille de ce scélérat de Lacheneur, n'est-ce pas, de cette coquine effrontée de Marie-Anne?

À l'accent haineux de Chupin, Mme Blanche comprit l'inutilité de ses ménagements.

Elle ignorait encore que l'assassin exècre sa victime, uniquement parce qu'il l'a tuée.

—Oui, répondit-elle, c'est bien de Marie-Anne que j'entendais parler.

—Eh bien!... ni vu ni connu, il faut qu'elle ait filé, la gueuse, avec un autre de ses amants, Maurice d'Escorval.

—Vous vous trompez...

—Oh!... pas du tout!... De tous ces Lacheneur, il n'est resté ici que le fils Jean, qui vit comme un vagabond qu'il est, de pillage et de vol... Nuit et jour, il erre dans les bois, le fusil sur l'épaule. Il est effrayant à voir, maigre autant qu'un squelette, avec des yeux qui brillent comme des charbons... S'il me rencontrait jamais, celui-là, mon compte serait vite réglé...

Mme Blanche avait pâli... C'était Jean Lacheneur qui avait tiré sur le marquis de Courtomieu... elle n'en doutait pas...

—Eh bien! moi, dit-elle, je suis sûre que Marie-Anne est dans le pays, à Montaignac probablement... Il me la faut, je la veux! Tâchez d'avoir découvert sa retraite lundi, nous nous retrouverons ici.

—Je chercherai, répondit Chupin.

Il chercha en effet; et avec ardeur, déployant toute son adresse: en vain.

D'abord toutes ses démarches étaient paralysées par les précautions qu'il prenait contre Balstain et contre Jean Lacheneur. D'un autre côté, personne dans le pays n'eût consenti à lui donner le moindre renseignement.

—Toujours rien! disait-il à Mme Blanche à chaque entrevue.

Mais elle ne se rendait pas... La jalousie ne se rend jamais, même à l'évidence.

Mme Blanche s'était dit que Marie-Anne lui avait enlevé son mari, que Martial et elle s'aimaient, qu'ils cachaient leur bonheur aux environs, qu'ils la raillaient et la bravaient... Donc cela devait être, encore que tout lui démontrât le contraire...

Un matin, cependant, elle trouva son espion radieux.

—Bonne nouvelle!... lui cria-t-il dès qu'il l'aperçut, nous tenons enfin la coquine!

XLIII

C'était le surlendemain du jour où, sur l'ordre formel de l'abbé Midon, Marie-Anne était allée s'établir à la Borderie.

On ne s'entretenait que de cette prise de possession dans le pays, et le testament de Chanlouineau était le texte de commentaires infinis.

—Voilà la fille de M. Lacheneur avec plus de deux cents pistoles de rentes, faisaient les vieux d'un air grave, sans compter encore la maison...

—Une honnête fille n'aurait pas tant de chance que ça! murmuraient quelques filles laides qui ne trouvaient pas de mari.

Jusqu'alors on n'était pas parfaitement sûr que Marie-Anne eût été la «bonne amie» de Chanlouineau. Même après la chute de M. Lacheneur on apercevait entre eux une distance difficile à franchir. La donation leva tous les doutes. Comment expliquer autrement cette magnificence posthume?

Voilà cependant quelles grandes nouvelles Chupin apportait à Mme Blanche et pourquoi, lui, toujours sombre, il paraissait si joyeux.

Elle l'écoutait, frémissante de colère, les poings si convulsivement serrés que les ongles lui entraient dans les chairs.

—Quelle audace!... répétait-elle d'une voix étranglée, quelle impudence!...

Le vieux maraudeur semblait de cet avis.

—Le fait est, grommela-t-il d'un air de dégoût, qu'elle eût pu attendre que le lit de Chanlouineau fût refroidi, avant de s'en emparer.

Il branla la tête, et comme en à-parte:

—Que chacun de ses amants lui en donne autant, et elle sera plus riche qu'une reine, elle aura de quoi acheter Sairmeuse et Courtomieu.

Si Chupin avait eu l'intention de tisonner la rage de Mme Blanche, il dut être satisfait.

—Et c'est une telle femme qui m'a enlevé le cœur de Martial!... s'écria-t-elle. C'est pour cette misérable qu'il m'abandonne!... Quels philtres ces créatures font-elles donc boire à leurs dupes!...

L'indignité prétendue de cette infortunée, en qui sa jalousie lui montrait une rivale, transportait Mme Blanche à ce point qu'elle oubliait la présence de Chupin; elle cessait de se contraindre, elle livrait sans restrictions le secret de ses souffrances.

—Au moins, reprit-elle, êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites, père Chupin?

—Comme je suis sûr que vous êtes là.

—Qui vous a dit tout cela?

—Personne... on a des yeux. J'ai poussé hier jusqu'à la Borderie, et j'ai vu tous les volets ouverts. Marie-Anne se carrait à une fenêtre. Elle n'est seulement pas en deuil, la gueuse!...

C'est qu'en effet, jusqu'à ce jour, la pauvre Marie-Anne en avait été réduite à la robe que Mme d'Escorval lui avait prêtée le soir du soulèvement, pour qu'elle pût quitter ses habits d'homme.

Le vieux maraudeur voulait continuer à scarifier Mme Blanche de ses observations méchantes, elle l'interrompit d'un geste.

—Ainsi, demanda-t-elle, vous connaissez la Borderie?

—Pardienne!

—Où est-ce?

—Juste en face des moulins de l'Oiselle, de ce côté de la rivière, à une lieue et demie d'ici, à peu près...

—C'est juste. Je me rappelle maintenant. Y êtes-vous entré quelquefois?...

—Plus de cent fois, du vivant de Chanlouineau.

—Alors il faut me donner la topographie de l'habitation.

Les yeux de Chupin s'écarquillèrent prodigieusement.

—Vous dites?... interrogea-t-il, ne comprenant pas.

—Je veux dire: expliquez-moi comment la maison est bâtie.

—Ah!... comme cela, j'entends... Pour lors, elle est construite en plein champ, à une demi-portée de fusil de la grande route. Devant, il y a une manière de jardin, et derrière un grand verger qui n'est pas clos de murs, mais seulement entouré d'une petite haie vive. Tout autour sont des vignes, excepté à gauche, où se trouve un bocage qui ombrage un cours d'eau.

Il s'arrêta tout à coup, et clignant de l'œil.

—Mais à quoi peuvent vous servir tous ces renseignements? demanda-t-il.

—Que vous importe!... Comment est l'intérieur?

—Comme partout: trois grandes chambres carrelées qui se commandent, une cuisine, une autre petite pièce noire...

—Voilà pour le rez-de-chaussée. Passons à l'étage supérieur.

—C'est que... dame!... je n'y suis jamais monté.

—Tant pis. Comment sont meublées les pièces que vous avez visitées?...

—Comme celles de tous les paysans d'ici.

Personne, assurément, ne soupçonnait l'existence de cette chambre magnifique du premier étage, que Chanlouineau, dans sa folie, destinait à Marie-Anne. Jamais il n'en avait parlé, même il avait pris les plus grandes précautions pour qu'on ne vît pas apporter les meubles.

—Combien de portes à la maison? poursuivit madame Blanche.

—Trois: une sur le jardin, une sur le verger; la troisième communique avec l'écurie. L'escalier qui mène au premier étage se trouve dans la pièce du milieu.

—Et Marie-Anne est seule à la Borderie?...

—Toute seule pour le moment. Mais je suppose que son brigand de frère ne tardera pas à aller demeurer avec elle...

Au lieu de répondre, Mme Blanche s'absorba dans une sorte de rêverie si profonde et si prolongée, que le vieux maraudeur, à la fin, s'en impatienta.

Il osa lui toucher le bras, et de cette voix étouffée de complices méditant un mauvais coup:

—Eh bien! fit-il, que décidons-nous?...

La jeune femme tressaillit et frissonna, comme le malade qui tout à coup, dans l'engourdissement de la douleur, entend le cliquetis des terribles instruments du chirurgien...

—Mon parti n'est pas encore pris, répondit-elle, je réfléchirai, je verrai...

Et remarquant la mine décontenancée du vieux maraudeur:

—Je ne veux pas m'aventurer à la légère, ajouta-t-elle vivement. Ne perdez plus Martial de vue... S'il va à la Borderie, et il ira, j'en dois être informée... S'il écrit, et il écrira, tâchez de vous procurer une de ses lettres... Désormais je veux vous voir tous les deux jours... Ne vous endormez pas!... Songez à gagner la bonne place que je vous réserve à Courtomieu... Allez!...

Il s'éloigna, sans souffler mot, mais aussi sans prendre la peine de dissimuler son désappointement et son mécontentement.

—Fiez-vous donc à toutes ces mijaurées! grommela-t-il. Celle-là jetait les hauts cris, elle voulait tout tuer, tout brûler, tout détruire, elle ne demandait qu'une occasion... L'occasion se présente, le cœur lui manque, elle recule... elle a peur!...