Le vieux maraudeur jugeait mal Mme Blanche.

Le mouvement d'horreur qu'elle venait de laisser voir était une instinctive révolte de la chair et non pas une défaillance de son inflexible volonté.

Ses réflexions n'étaient pas de nature à désarmer sa haine.

Quoi que lui eût dit Chupin, lequel, avec tout Sairmeuse, était persuadé que la fille à Lacheneur revenait du Piémont, Mme Blanche s'entêtait à considérer ce voyage comme une fable ridicule.

Dans son opinion, Marie-Anne sortait tout simplement de la retraite où Martial avait jugé prudent de la cacher jusqu'à ce jour.

Or, pourquoi cette brusque apparition?

La vindicative jeune femme était prête à jurer que c'était une insulte et une bravade à son adresse.

—Et je me résignerais!... s'écria-t-elle. Ah! j'arracherais mon cœur s'il était capable d'une si indigne lâcheté.

La voix de sa conscience ne domina jamais le tumulte de sa passion. Ses souffrances lui semblaient tout autoriser, et l'attentat de Jean Lacheneur lui paraissait justifier d'avance les pires représailles.

Elle ne reculait donc pas, mais une difficulté imprévue l'arrêtait:

Elle avait rêvé une de ces vengeances raffinées, telles qu'on en cite dans les histoires, elle voulait une de ces revanches éclatantes et soudaines, comme il s'en rencontre dans les romans, et elle ne trouvait au service de ses rancunes qu'un crime vulgaire, absolument indigne d'elle.

—Mieux vaut patienter encore, se disait-elle.

Et sa haine, alors, s'égarant en conceptions insensées, elle imaginait des combinaisons impossibles, ou rêvait des revirements inouïs...

Au surplus, elle était libre désormais de s'abandonner sans contrainte ni contrôle à toutes ses inspirations.

Il n'y avait plus de soins à donner au marquis de Courtomieu.

Aux crises violentes de la démence, aux frénésies de son premier délire, l'anéantissement avait succédé, puis peu après était venue la morne stupeur de l'idiotisme.

Puis, un matin, le médecin avait déclaré son malade guéri.

Guéri!... Le corps était sauf, en effet, mais la raison avait succombé.

Toute trace d'intelligence avait disparu de cette physionomie si mobile autrefois, et qui se prêtait si bien à toutes les transformations de l'hypocrisie la plus consommée.

Plus une étincelle dans l'œil, où jadis pétillaient l'esprit et la ruse. Les lèvres, naguère si fines, pendaient avec une désolante expression d'hébétement.

Et nul espoir de guérison.

Une seule et unique passion: la table, remplaçait toutes les passions qui avaient agité la vie de ce froid ambitieux.

Sobre autrefois, le marquis de Courtomieu mangeait maintenant avec la plus dégoûtante voracité. Chaque repas était une lutte où il fallait employer la force pour lui arracher les plats.

Il est vrai qu'il engraissait. Maigre au point d'être diaphane, disaient jadis ses amis, il prenait du ventre et ses joues se bouffissaient de mauvaise graisse.

Levé de grand matin, il errait, corps sans âme, dans le château ou aux environs, sans intentions, sans projet, sans but.

Conscience de soi, idée de dignité, notion du bien et du mal, pensée, mémoire, il avait tout perdu. L'instinct de la conservation même, le dernier qui meure en nous, l'abandonnait, il fallait le surveiller comme un enfant.

Souvent, lorsque le marquis vaguait dans les jardins immenses du château, Mme Blanche, accoudée à sa fenêtre, le suivait des yeux, le cœur serré par un mystérieux effroi.

Mais cet avertissement de la Providence, loin de la faire rentrer en soi-même, exaltait encore ses désirs et ses espérances de représailles.

—Qui ne préférerait la mort à cet épouvantable malheur!... murmurait-elle. Ah! Jean Lacheneur est plus cruellement vengé que si sa balle eût porté. C'est une vengeance comme celle-là que je veux, il me la faut, elle m'est due, je l'aurai!...

Ses indécisions ne l'empêchaient pas de voir Chupin tous les deux ou trois jours comme elle se l'était promis, tantôt seule, le plus souvent accompagnée de tante Médie qui faisait le guet.

Le vieux maraudeur venait exactement, encore qu'il commençât à avoir plein le dos de ce métier d'espion.

—C'est que je risque gros, moi, à ce jeu-là, grognait-il. J'espérais que Jean Lacheneur irait habiter la Borderie avec sa sœur; il y serait très-bien... pas du tout! Le brigand continue à vagabonder son fusil sous le bras et à coucher à la belle étoile dans les bois. Quel gibier chasse-t-il? Le père Chupin naturellement. D'un autre côté, je sais que mon scélérat d'aubergiste de là-bas a abandonné son auberge et qu'il a disparu. Où est-il? Peut-être derrière un de ces arbres, en train de choisir l'endroit de ma peau où il va planter son couteau... On ne vit pas tranquille avec deux gredins comme ceux-là après ses chausses, et les promenades surtout ne valent rien...

Ce qui irritait particulièrement le vieux maraudeur, c'est qu'après deux mois de la surveillance la plus attentive, il était arrivé à cette conviction que si Martial et Marie-Anne avaient eu des relations autrefois, tout était fini entre eux.

C'était ce dont Mme Blanche ne voulait pas convenir.

—Dites qu'ils sont plus fins que vous, père Chupin! répondait-elle.

—Fins!... et comment?... Depuis que j'épie M. Martial, il n'a pas dépassé une seule fois les fortifications de Montaignac. D'un autre côté, le facteur de Sairmeuse, adroitement interrogé par ma femme, a déclaré qu'il n'avait pas porté une seule lettre à la Borderie...

Il est sûr que sans l'espoir d'une douce et sûre retraite à Courtomieu, Chupin eût brusquement abandonné la partie...

Et même, en dépit de cette perspective, et malgré des promesses sans cesse renouvelées, dès le milieu du mois d'août, il avait presque entièrement cessé toute surveillance.

S'il venait encore aux rendez-vous, c'est qu'il avait pris la douce habitude de réclamer à chaque fois quelque argent pour ses frais.

Et quand Mme Blanche lui demandait, comme toujours, l'emploi du temps de Martial, il racontait effrontément tout ce qui lui passait par la tête.

Mme Blanche s'en aperçut. C'était au commencement de septembre. Un jour, elle l'interrompit dès les premiers mots, et le regardant fixement:

—Ou vous me trahissez, dit-elle, ou vous n'êtes qu'un imbécile... choisissez. Hier, Martial et Marie-Anne se sont promenés ensemble un quart d'heure au carrefour de la Croix-d'Arcy.

XLIV

C'était un honnête homme, ce vieux médecin de Vigano, qui avait tout quitté pour voler au secours de Marie-Anne. Son intelligence était supérieure, comme son cœur, il connaissait la vie pour avoir aimé et souffert, et il devait à l'expérience deux vertus sublimes: l'indulgence et la charité.

À un tel homme, une soirée de causerie suffisait pour pénétrer Marie-Anne. Aussi, pendant les quinze jours qu'il resta caché à la Borderie, mit-il tout en œuvre pour rassurer cette infortunée qui se confiait à lui, pour la rassurer, pour la réhabiliter en quelque sorte à ses propres yeux.

Réussit-il? Assurément il l'espéra.

Mais dès qu'il se fut éloigné, Marie-Anne, livrée aux inspirations de la solitude, ne sut plus réagir contre la tristesse qui de plus en plus l'envahissait.

Beaucoup, cependant, à sa place, eussent repris leur sérénité et même se fussent réjouies.

N'avait-elle pas réussi à dissimuler une de ces fautes qui, d'ordinaire, à la campagne surtout, ne se cèlent jamais!

Qui donc la soupçonnait, excepté peut-être l'abbé Midon? Personne, elle en était convaincue, et c'était vrai.

Chupin lui-même, son ennemi, ne se doutait de rien. Préoccupé de surveiller les démarches de Martial à Montaignac, il n'était pas venu une seule fois rôder autour de la Borderie pendant le séjour du docteur.

Donc Marie-Anne n'avait plus rien à craindre et elle avait tout à espérer.

Mais cette conviction même ne pouvait lui rendre le calme.

C'est qu'elle était de ces âmes hautes et fières, plus sensibles au murmure de la conscience qu'aux clameurs de l'opinion.

Dans le public, on lui attribuait trois amants: Chanlouineau, Martial et Maurice, on les lui avait jetés au visage, mais cette calomnie ne l'avait pas émue. Ce qui la torturait, c'était ce qu'on ne savait pas: la vérité.

Cette amère pensée: j'ai failli, ne la quittait pas, et pareille à un ver logé au cœur d'un bon fruit, la minait sourdement et la tuait.

Et ce n'était pas tout!

L'instinct sublime de la maternité s'était éveillé en elle le soir du départ du médecin. Quand elle l'entendit s'éloigner, emportant son enfant, elle sentit au dedans d'elle-même comme un horrible déchirement. Ne le reverrait-elle donc plus, ce petit être qui lui était deux fois cher par la douleur et par les angoisses? Les larmes jaillirent de ses yeux, à cette idée que son premier sourire ne serait pas pour elle.

Ah!... sans le souvenir de Maurice, comme elle eût fièrement bravé l'opinion et gardé son enfant!...

Sa nature sincère et vaillante eût moins souffert des humiliations que de cet abandon si douloureux et du continuel mensonge de sa vie.

Mais elle avait promis: Maurice était son mari, en définitive, le maître, et la raison lui disait qu'elle devait conserver pour lui, non son honneur, hélas!... mais les apparences de l'honneur...

Enfin, et pour comble, son sang se figeait dans ses veines, quand elle pensait à son frère.

Ayant appris que Jean rôdait dans le pays, elle avait envoyé à sa recherche, et après bien des tergiversations, un soir, il se décida à paraître à la Borderie.

Rien qu'à le voir, son fusil double à l'épaule, maintenu par la bretelle, on s'expliquait les terreurs de Chupin.

Ce malheureux, dont la physionomie cauteleuse écartait les amis au temps de sa prospérité, avait en sa misère l'expression farouche du désespoir prêt à tout. Sa maigreur, son teint hâlé et tanné par les intempéries faisaient paraître plus profonds et plus noirs ses yeux où la haine flambait, furibonde, ardente, permanente...

Littéralement ses habits s'en allaient en lambeaux.

Quand il entra, Marie-Anne recula épouvantée; elle ne le reconnaissait pas; elle ne le remit qu'à la voix quand il dit:

—C'est moi, ma sœur!...

—Toi!... balbutia-t-elle, mon pauvre Jean!... toi!

Il s'examina de la tête aux pieds, et d'un air d'atroce raillerie:

—Le fait est, prononça-t-il, que je ne voudrais pas me rencontrer à la brune au coin d'un bois...

Marie-Anne frissonna. Il lui semblait sous cette phrase ironique, à travers cette moquerie de soi, deviner une menace.

—Mais aussi, mon pauvre frère, reprit-elle très-vite, quelle vie est la tienne!... Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt?... Heureusement te voici!... Nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas, tu ne m'abandonneras pas, j'ai tant besoin d'affection et de protection!... Tu vas demeurer avec moi...

—C'est impossible, Marie-Anne.

—Et pourquoi, mon Dieu!

Une fugitive rougeur empourpra les pommettes saillantes de Jean Lacheneur, il parut indécis, puis prenant son parti:

—Parce que, répondit-il, j'ai le droit de disposer de ma vie, mais non de la tienne... Nous ne devons plus nous connaître. Je te renie aujourd'hui pour que tu puisses me renier un jour. Oui, je te renie, toi qui es ma seule, mon unique affection... Tes plus cruels ennemis ne t'ont jamais calomniée autant que moi...

Il s'arrêta, hésita une seconde et ajouta:

—J'ai été jusqu'à dire tout haut, dans un cabaret où il y avait bien quinze personnes, que jamais je ne mettrais les pieds dans une maison qui t'avait été donnée par Chanlouineau, parce que...

—Jean!... malheureux! tu as dit cela, toi, mon frère!...

—Je l'ai dit. Il faut qu'on nous sache mortellement brouillés, pour que jamais, quoi que je fasse, on ne vous accuse de complicité, toi ou Maurice d'Escorval.

Marie-Anne était comme pétrifiée.

—Il est fou!... murmura-t-elle.

—En ai-je véritablement l'air?...

Elle secoua la stupeur qui la paralysait, et saisissant les poignets de son frère qu'elle serrait à les briser:

—Que veux-tu faire?... répéta-t-elle. Que veux-tu donc faire?...

—Rien!... laisse-moi, tu me fais mal.

—Jean!...

—Ah! laisse-moi! fit-il en se dégageant.

Un pressentiment horrible, douloureux comme une blessure, traversa l'esprit de Marie-Anne...

Elle recula, et avec un accent prophétique:

—Prends garde, prononça-t-elle, prends bien garde, mon frère!... C'est attirer le malheur sur soi que d'empiéter sur la justice de Dieu!

Mais rien, désormais, ne pouvait émouvoir ou seulement toucher Jean Lacheneur. Il eut un éclat de rire strident, et faisant sonner de la paume de la main la batterie de son fusil:

—Voici ma justice, à moi!... s'écria-t-il.

Accablée de douleur, Marie-Anne s'affaissa sur une chaise.

Elle reconnaissait en son frère, cette idée fixe, fatale, qui un jour s'était emparée du cerveau de leur père, à laquelle il avait tout sacrifié, famille, amis, fortune, le présent et l'avenir, l'honneur même de sa fille, qui avait fait verser des flots de sang, qui avait coûté la vie à des innocents, et qui enfin l'avait conduit lui-même à l'échafaud.

—Jean, murmura-t-elle, souviens-toi de notre père.

Le fils de Lacheneur devint livide, ses poings se crispèrent, mais il eut la force de refouler sa colère près d'éclater.

Il s'avança vers sa sœur, et froidement, d'un ton posé, qui ajoutait à l'effroyable violence de ses menaces:

—C'est parce que je me souviens du père, dit-il, que justice sera faite. Ah! les coquins n'auraient pas tant d'audace, si tous les fils avaient ma résolution. Un scélérat hésiterait à s'attaquer à un homme de bien, s'il avait à se dire: «Je puis frapper cet honnête homme, mais j'aurai ensuite à compter avec ses enfants. Ils s'acharneront après moi et après les miens, et ils nous poursuivront sans paix ni trêve, sans cesse, partout, impitoyablement. Leur haine, toujours armée et éveillée, nous escortera, nous entourera, ce sera une guerre de sauvages, implacable, sans merci. Je ne sortirai plus sans craindre un coup de fusil, je ne porterai plus une bouchée de pain à ma bouche sans redouter le poison... Et jusqu'à ce que nous ayons succombé tous, moi et les miens, nous aurons, rôdant autour de notre maison, guettant pour s'y glisser, une porte entrebâillée, la mort, le déshonneur, la ruine, l'infamie, la misère!...»

Il s'interrompit, riant d'un rire nerveux, et plus lentement encore:

—Voilà, poursuivit-il, ce que les Sairmeuse et les Courtomieu ont à attendre de moi.

Il n'y avait pas à se méprendre sur la portée des menaces de Jean Lacheneur.

Ce n'était pas là les vaines imprécations de la colère. Son air grave, son ton posé, son geste automatique, trahissaient une de ces rages froides qui durent la vie d'un homme.

Lui-même prit soin de le faire bien entendre, car il ajouta entre ses dents:

—Sans doute, les Sairmeuse et les Courtomieu sont bien haut et moi je suis bien bas; mais quand le ver blanc, qui est gros comme mon pouce, se met aux racines d'un chêne l'arbre immense meurt...

Marie-Anne ne comprenait que trop l'inanité de ses larmes et de ses prières...

Et cependant elle ne pouvait pas, elle ne devait pas laisser son frère s'éloigner ainsi.

Elle se laissa glisser à genoux, et les mains jointes, d'une voix suppliante:

—Jean, dit-elle, je t'en conjure, renonce à tes projets impies... Au nom de notre mère, reviens à toi; ce sont des crimes que tu médites!...

Il l'écrasa d'un regard plein de mépris pour ce qu'il jugeait une faiblesse indigne; mais, presqu'aussitôt, haussant les épaules:

—Laissons cela, fit-il, j'ai eu tort de te confier mes espérances... Ne me fais pas regretter d'être venu!...

Alors Marie-Anne essaya autre chose, elle se redressa, contraignant ses lèvres à sourire, et, comme si rien ne se fût passé, elle pria Jean de lui donner au moins la soirée et de partager son modeste souper.

—Reste, lui disait-elle, qu'est-ce que cela peut te faire?... rien, n'est-ce pas? Tu me rendras si heureuse! Puisque c'est la dernière fois que nous nous voyons d'ici des années, accorde-moi quelques heures, tu seras libre après. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus, j'ai tant souffert, j'ai tant de choses à te dire! Jean, mon frère aîné, ne m'aimes-tu donc plus!...

Il eût fallu être de bronze pour rester insensible à de telles prières; le cœur de Jean Lacheneur se gonflait d'attendrissement; ses traits contractés se détendaient, une larme tremblait entre ses cils...

Cette larme, Marie-Anne la vit, elle crut qu'elle l'emportait, et battant des mains:

—Ah!... tu restes, s'écria-t-elle, tu restes, c'est dit!...

Non. Jean se roidit, en un effort suprême, contre l'émotion qui le pénétrait, et d'une voix rauque:

—Impossible, répéta-t-il, impossible.

Puis, comme sa sœur s'attachait à lui, comme elle le retenait par ses vêtements, il l'attira entre ses bras et la serrant contre sa poitrine:

—Pauvre sœur, prononça-t-il, pauvre Marie-Anne, tu ne sauras jamais tout ce qu'il m'en coûte de te refuser, de me séparer de toi... Mais il le faut. Déjà, en venant ici, j'ai commis une imprudence. C'est que tu ne peux savoir à quels périls tu serais exposée si on soupçonnait une entente entre nous. Je veux le calme et le bonheur, pour Maurice et pour toi, vous mêler à mes luttes enragées serait un crime. Quand vous serez mariés, pensez à moi quelquefois, mais ne cherchez pas à me revoir, ni même à savoir ce que je deviens. Un homme comme moi rompt avec la famille, il combat, triomphe ou périt seul.

Il embrassait Marie-Anne avec une sorte d'égarement, et comme elle se débattait, comme elle ne le lâchait toujours pas, il la souleva, la porta jusqu'à une chaise et brusquement s'arracha à ses étreintes.

—Adieu!... cria-t-il, quand tu me reverras, le père sera vengé.

Elle se dressa pour se jeter sur lui, pour le retenir encore; trop tard.

Il avait ouvert la porte et s'était enfui.

—C'est fini, murmura l'infortunée, mon frère est perdu. Rien ne l'arrêtera plus maintenant.

Une crainte vague et cependant terrifiante, inexplicable et qui avait l'horreur de la réalité, étreignait son cœur jusqu'au spasme.

Elle se sentait comme entraînée dans un tourbillon de passions, de haines, de vengeances et de crimes, et une voix lui disait qu'elle y serait misérablement brisée.

Le cercle fatal du malheur qui l'entourait allait se rétrécissant autour d'elle de jour en jour.

Mais d'autres soucis devaient la distraire de ces pressentiments funèbres.

Un soir, pendant qu'elle dressait sa petite table dans la première pièce de la Borderie, elle entendit à la porte, qui était fermée au verrou, comme le bruissement d'une feuille de papier qu'on froisse.

Elle regarda. On venait de glisser une lettre sous la porte.

Bravement, sans hésiter, elle courut ouvrir... personne!

Il faisait nuit, elle ne distingua rien dans les ténèbres, elle prêta l'oreille, pas un bruit ne troubla le silence.

Toute agitée d'un tremblement nerveux, elle ramassa la lettre, s'approcha de la lumière et regarda l'adresse:

—Le marquis de Sairmeuse! balbutia-t-elle, stupéfiée.

Elle venait de reconnaître l'écriture de Martial.

Ainsi il lui écrivait, il osait lui écrire!...

Le premier mouvement de Marie-Anne fut de brûler cette lettre, et déjà elle l'approchait de la flamme, quand le souvenir de ses amis cachés à la ferme du père Poignot l'arrêta.

—Pour eux, pensa-t-elle, il faut que je la lise...

Elle brisa le cachet aux armes de Sairmeuse et lut:

«Ma chère Marie-Anne,

«Peut-être avez-vous deviné l'homme qui a su imprimer aux événements une direction toute nouvelle et certainement surprenante.

«Peut-être avez-vous compris les inspirations qui le guident.

«S'il en est ainsi, je suis récompensé de mes efforts, car vous ne pouvez plus me refuser votre amitié et votre estime...

«Cependant, mon œuvre de réparation n'est pas achevée. J'ai tout préparé pour la révision du jugement qui a condamné à mort le baron d'Escorval, ou pour son recours en grâce.

«Vous devez savoir où se cache M. d'Escorval, faites-lui connaître mes desseins, sachez de lui ce qu'il préfère ou de la révision ou de sa grâce pure et simple.

«S'il se décide pour un nouveau jugement, j'aurai pour lui un sauf-conduit de Sa Majesté.

«J'attends une réponse pour agir.

«Martial de Sairmeuse

Marie-Anne eut comme un éblouissement.

C'était la seconde fois que Martial l'étonnait par la grandeur de sa passion.

Voilà donc de quoi étaient capables deux hommes qui l'avaient aimée et qu'elle avait repoussés!

L'un, Chanlouineau, après être mort pour elle, la protégeait encore...

L'autre, le marquis de Sairmeuse, lui sacrifiait les convictions de sa vie et les préjugés de sa race, et jouait, pour elle, avec une magnifique imprudence, la fortune politique de sa maison...

Et cependant, celui qu'elle avait choisi, l'élu de son âme, le père de son enfant, Maurice d'Escorval, depuis cinq mois qu'il l'avait quittée, n'avait pas donné signe de vie.

Mais toutes ces pensées confuses s'effacèrent devant un doute terrible qui lui vint:

—Si la lettre de Martial cachait un piège!

Le soupçon ne se discute ni se s'explique: il est ou il n'est pas.

Tout à coup, brusquement, sans raison, Marie-Anne passa de la plus vive admiration à la plus extrême défiance.

—Eh! s'écria-t-elle, le marquis de Sairmeuse serait un héros, s'il était sincère!...

Or, elle ne voulait pas qu'il fût un héros.

Déjà elle en était à s'en vouloir comme d'une vilaine action, d'avoir pu, d'avoir osé comparer Maurice d'Escorval et le marquis de Sairmeuse.

Le résultat de ses soupçons fut qu'elle hésita cinq jours à se rendre à l'endroit où d'ordinaire l'attendait le père Poignot.

Elle n'y trouva pas l'honnête fermier, mais l'abbé Midon, fort inquiet de son absence.

C'était la nuit, mais Marie-Anne, heureusement, savait la lettre de Martial par cœur.

L'abbé la lui fit réciter à deux reprises, très-lentement la seconde fois, et quand elle eut terminé:

—Ce jeune homme, dit le prêtre, a les vices et les préjugés de sa naissance et de son éducation, mais son cœur est noble et généreux.

Et comme Marie-Anne exposait ses soupçons:

—Vous vous trompez, mon enfant, interrompit-il, le marquis est certainement sincère. Ne pas profiter de sa générosité, serait une faute.... à mon avis, du moins. Confiez-moi cette lettre, nous nous consulterons, le baron et moi, et demain je vous dirai notre décision...

Marie-Anne s'éloigna, toute agitée, et s'indignant de son agitation.

L'abbé, cet homme de tant d'expérience, et si froid, avait été ému des procédés de Martial et les avait admirés. Il l'avait loué avec une sorte d'enthousiasme, et il était allé jusqu'à dire que ce jeune marquis de Sairmeuse, comblé déjà de tous les avantages de la naissance et de la fortune, cachait peut-être, sous son insouciance affectée, un génie supérieur...

Elle s'arrêtait complaisamment à ces éloges de l'abbé, puis, tout à coup, s'en irritant:

—Eh! que m'importe!... répétait-elle, que m'importe!...

L'abbé Midon l'attendait avec une impatience fébrile, quand elle le rejoignit, vingt-quatre heures plus tard.

—M. d'Escorval est entièrement de mon avis, lui dit-il, nous devons nous abandonner au marquis de Sairmeuse. Seulement, le baron, qui est innocent, ne peut pas, ne veut pas accepter de grâce. Il demande la révision de l'inique jugement qui l'a condamné.

Encore qu'elle dût pressentir cette détermination, Marie-Anne parut stupéfiée.

—Quoi!... dit-elle, M. d'Escorval se livrera à ses ennemis, il se constituera prisonnier!...

—Le marquis de Sairmeuse ne promet-il pas un sauf conduit du roi?

—Oui.

—Eh bien!...

Elle ne trouva pas d'objection, et d'un ton soumis:

—Puisqu'il en est ainsi, monsieur le curé, dit-elle, je vous demanderai le brouillon de la lettre que je dois écrire à M. Martial.

Le prêtre fut un moment sans répondre. Il était évident qu'il reculait devant ce qu'il avait à dire. Enfin, se décidant:

—Il ne faut pas écrire, fit-il.

—Cependant...

—Ce n'est pas que je me défie, je le répète, mais une lettre est indiscrète, elle n'arrive pas toujours à son adresse, ou elle s'égare... Il faut que vous voyez M. de Sairmeuse...

Marie-Anne recula, plus épouvantée que si un spectre eût jailli de terre sous ses pieds.

—Jamais! monsieur le curé, s'écria-t-elle, jamais!...

L'abbé Midon ne parut pas s'étonner.

—Je comprends votre résistance, mon enfant, prononça-t-il doucement; votre réputation n'a que trop souffert des assiduités du marquis de Sairmeuse...

—Oh! monsieur, je vous en prie...

—Il n'y a pas à hésiter, mon enfant, le devoir parle... Vous devez ce sacrifice au salut d'un innocent perdu par votre père...

Et aussitôt, sûr de l'empire de ce grand mot, devoir, sur cette infortunée, il lui expliqua tout ce qu'elle aurait à dire, et il ne la quitta qu'après qu'elle lui eût promis d'obéir...

Elle avait promis, l'idée ne lui vint pas de manquer à sa promesse, et elle fit prier Martial de se trouver au carrefour de la Croix-d'Arcy... Mais jamais sacrifice ne lui avait été si douloureux.

Cependant, la cause de sa répugnance n'était pas celle que croyait l'abbé Midon. Sa réputation!... hélas! elle la savait à jamais perdue. Non, ce n'était pas cela!...

Quinze jours plus tôt, elle ne se fût pas seulement inquiétée de cette entrevue. Alors elle ne haïssait plus Martial, il est vrai, mais il lui était absolument indifférent, tandis que maintenant...

Peut-être, en choisissant pour le rencontrer le carrefour de la Croix-d'Arcy, peut-être espérait-elle que cet endroit, qui lui rappelait tant de cruels souvenirs, lui rendrait quelque chose de ses sentiments d'autrefois...

Tout en suivant le chemin qui conduisait au rendez-vous, elle se disait que sans doute Martial la blesserait par ce ton de galanterie légère qui lui était habituel, et elle s'en réjouissait...

En cela elle se trompait.

Martial était extrêmement ému, elle le remarqua, si troublée qu'elle fût elle-même, mais il ne lui adressa pas une parole qui n'eût trait à l'affaire du baron.

Seulement, quand elle eut terminé, lorsqu'il eut souscrit à toutes les conditions:

—Nous sommes amis, n'est-ce pas? demanda-t-il tristement.

D'une voix expirante elle répondit:

—Oui.

Et ce fut tout. Il remonta sur son cheval que tenait un domestique et reprit à fond de train la route de Montaignac.

Clouée sur place, haletante, la joue en feu, remuée jusqu'au plus profond d'elle-même, Marie-Anne le suivit un moment des yeux, et alors une clarté fulgurante se fit dans son âme.

—Mon Dieu! s'écria-t-elle, quelle indigne créature suis-je donc!... Est-ce que je n'aime pas, est-ce que je n'aurais jamais aimé Maurice, mon mari, le père de mon enfant?

Sa voix tremblait encore d'une affreuse émotion quand elle raconta à l'abbé Midon les détails de l'entrevue. Mais il ne s'en aperçut pas. Il ne songeait qu'au salut de M. d'Escorval.

—Je savais bien, prononça-t-il, que Martial dirait Amen à tout. Je le savais si bien que toutes les mesures sont prises pour que le baron quitte la ferme... Il attendra, caché chez vous, le sauf-conduit de Sa Majesté...

Et comme Marie-Anne s'étonnait de la rapidité de cette décision:

—L'étroitesse du grenier et la chaleur compromettent la convalescence du baron, poursuivit l'abbé. Ainsi, apprêtez tout chez vous pour demain soir... La nuit venue, un des fils Poignot vous portera, en deux voyages, tout ce que nous avons ici. Vers onze heures, nous installerons M. d'Escorval sur une charrette, et, ma foi!... nous souperons tous à la Borderie...

Tout en regagnant son logis:

—Le ciel vient à notre secours, pensait Marie-Anne.

Elle songeait qu'elle ne serait plus seule, qu'elle aurait près d'elle Mme d'Escorval, qui lui parlerait de Maurice, et que tous ces amis qui l'entoureraient l'aideraient à chasser cette pensée de Martial qui l'obsédait.

Aussi, le lendemain était-elle plus gaie qu'elle ne l'avait été depuis bien des mois, et une fois, tout en arrangeant son petit ménage, elle se surprit à chanter.

Huit heures sonnaient, quand elle entendit un coup de sifflet...

C'était le signal du fils Poignot, qui apportait un fauteuil de malade, qu'on avait eu bien de la peine à se procurer, la trousse et la boîte de médicaments de l'abbé Midon, et un sac plein de livres...

Tous ces objets, Marie-Anne les disposa dans cette chambre du premier étage, que Chanlouineau avait voulu si magnifique pour elle, et qu'elle destinait au baron...

Elle sortit ensuite pour aller au devant du fils Poignot, qui avait annoncé qu'il allait revenir...

La nuit était noire, Marie-Anne se hâtait... elle n'aperçut pas dans son petit jardin, près d'un massif de lilas, deux ombres immobiles...

XLV

Pris par Mme Blanche en flagrant délit de mensonge ou tout au moins de négligence, Chupin demeura un moment interloqué.

Il voyait s'évanouir cette perspective tant caressée d'une retraite à Courtomieu; il voyait se tarir brusquement une source de faciles bénéfices qui lui permettaient d'épargner son trésor et même de le grossir.

Néanmoins il reprit son assurance, et d'un beau ton de franchise:

—Il se peut bien que je ne sois qu'une bête, dit-il à la jeune femme, mais je ne tromperais pas un enfant. On vous aura fait un faux rapport.

Mme Blanche haussa les épaules.

—Je tiens, dit-elle, mes renseignements de deux personnes qui, certes, ignoraient l'intérêt qu'ils avaient pour moi, et qui n'ont pu s'entendre...

—Aussi vrai que le soleil nous éclaire, je vous jure...

—Ne jurez pas... Avouez tout simplement avoir manqué de zèle.

L'accent de la jeune femme trahissait une certitude si forte, que Chupin cessa de nier et changea de tactique.

Se grimant d'humilité, il confessa que la veille, en effet, il s'était relâché de sa surveillance; il avait eu des affaires, un de ses gars, le cadet, s'était foulé le pied, puis il avait rencontré des amis, on l'avait entraîné au cabaret, on l'avait régalé, il avait bu plus que de coutume, de sorte que...

Il parlait de ce ton pleurnicheur et patelin qui est la ressource suprême de tout paysan serré de près, et à chaque moment il s'interrompait pour affirmer sur sa grande foi son repentir, ou pour se bourrer de coups de poing en s'adressant des injures.

—Vieil ivrogne! disait-il, cela t'apprendra... Maudite boisson!...

Mais ce luxe de protestations, loin de rassurer Mme Blanche, ne faisait que fortifier le soupçon qui lui était venu.

—Tout cela est bel et bien, père Chupin, interrompit-elle d'un ton fort sec, qu'allez-vous faire maintenant pour réparer votre maladresse?...

Une fois encore la physionomie du vieux maraudeur changea, et, feignant la plus violente colère:

—Ce que je compte faire!... s'écria-t-il; oh! on le verra bien. Je prouverai qu'on ne se moque pas de moi impunément. D'abord, je plante là le marquis de Sairmeuse pour ne m'occuper que de cette gueuse de Marie-Anne. Tout près de la Borderie, il y a un petit bocage; dès ce soir je m'y installe, et je veux que le diable me brûle s'il entre un chat dans la maison sans que je le voie.

—Peut-être votre idée est-elle bonne.

—Oh! j'en réponds.

Mme Blanche n'insista pas, mais sortant sa bourse de sa poche, elle en tira trois louis qu'elle tendit à Chupin, en lui disant:

—Prenez, et surtout ne vous enivrez plus. Encore une faute comme celle-ci, et je me verrais forcée de m'adresser à un autre.

Le vieux maraudeur s'en alla sifflotant et tout tranquillisé.

On l'employait encore, donc il pouvait toujours compter sur ses invalides...

Il avait tort de se rassurer ainsi. La générosité de Mme Blanche n'était qu'une ruse destinée à masquer ses défiances.

—Je ne dois rien en laisser paraître, pensait-elle, tant que je n'aurai pas une preuve.

Et dans le fait, pourquoi ne l'eût-il pas trahie, ce misérable, dont le métier était de trahir!... Quelle raison avait-elle d'ajouter foi à ses rapports? Elle le payait!... La belle affaire! D'autres, en le payant mieux devaient certainement avoir la préférence!

Qui assurait Mme Blanche que, tandis qu'elle pensait faire surveiller, elle n'était pas surveillée elle-même!... Elle eût reconnu à ce trait la duplicité du marquis de Sairmeuse, de son mari.

Mais comment savoir et savoir vite surtout? Ah! elle n'apercevait qu'un moyen, désagréable sans doute, mais sûr: épier elle-même son espion.

Cette idée l'obséda si bien, que le dîner terminé, et comme la nuit tombait, elle appela tante Médie.

—Prends ta mante, bien vite, tante, commanda-t-elle, j'ai une course à faire et tu m'accompagnes.

La parente pauvre étendit la main vers un cordon de sonnette, sa nièce l'arrêta.

—Tu te passeras de femme de chambre, lui dit-elle, je ne veux pas qu'on sache au château que nous sortons.

—Nous irons donc seules?

—Seules.

—Comme cela, à pied, la nuit...

—Je suis pressée, tante, interrompit durement Mme Blanche, et je t'attends.

En un clin d'œil la parente pauvre fut prête.

On venait de coucher le marquis de Courtomieu, les domestiques dînaient, Mme Blanche et tante Médie purent gagner, sans être vues, une petite porte du jardin qui donnait sur la campagne.

—Où allons-nous, mon Dieu!... gémissait tante Médie.

—Que t'importe!... viens...

Mme Blanche allait à la Borderie.

Elle eût pu prendre la route qui borde l'Oiselle, mais elle préféra couper à travers champs, jugeant que de cette façon elle était sûre de ne rencontrer personne.

La nuit était magnifique mais très-obscure, et à chaque instant les deux femmes étaient arrêtées par quelque obstacle, haie vive ou fossé. Deux fois Mme Blanche perdit sa direction. La pauvre tante Médie se heurtait à toutes les mottes de terre, trébuchait à tous les sillons, elle geignait, elle pleurait presque, mais sa terrible nièce était impitoyable.

—Marche, lui disait-elle, ou je te laisse, tu retrouveras ton chemin comme tu pourras.

Et la parente pauvre marchait.

Enfin, après une course de plus d'une heure, Mme Blanche respira. Elle reconnaissait la maison de Chanlouineau. Elle s'arrêta dans le petit bois que Chupin appelait «le bocage.»

—Sommes-nous donc arrivées? demanda tante Médie.

—Oui, mais tais-toi, reste là, je veux voir quelque chose.

—Quoi! tu me laisses seule?... Blanche, je t'en prie, que veux-tu faire?... Mon Dieu, tu m'épouvantes... j'ai peur, Blanche!...

Déjà la jeune femme s'était éloignée. Elle parcourait en tous sens le petit bois, cherchant Chupin. Elle ne le trouva pas.

—J'avais deviné, pensait-elle, les dents serrées par la colère, le misérable me jouait. Qui sait si Martial et Marie-Anne ne sont pas là, dans cette maison, se moquant de moi, riant de ma crédulité!...

Elle rejoignit tante Médie à demi-morte de frayeur, et toutes deux s'avancèrent jusqu'à la lisière du «bocage,» à un endroit d'où l'on découvrait la façade de la Borderie.

Deux fenêtres au premier étage étaient éclairées de lueurs rougeâtres et mobiles... Évidemment il y avait du feu dans la pièce.

—C'est juste, murmura Mme Blanche, Martial est si frileux!

Elle songeait à s'avancer encore, quand un coup de sifflet la cloua sur place.

Elle regarda de tous côtés, et malgré l'obscurité, elle aperçut au milieu du sentier qui allait de la Borderie à la grande route, un homme chargé d'objets qu'elle ne distinguait pas...

Presque aussitôt, une femme, Marie-Anne, certainement, sortit de la maison et marcha à la rencontre de l'homme.

Ils ne se dirent que deux mots, et rentrèrent ensemble à la Borderie. Puis, l'homme ressortit, sans son fardeau, et s'éloigna.

—Qu'est-ce que cela signifie!... murmurait Mme Blanche.

Patiemment, pendant plus d'une demi-heure, elle attendit, et comme rien ne bougeait:

—Approchons, dit-elle à tante Médie, je veux regarder par les fenêtres.

Elles approchèrent, en effet, mais au moment où elles arrivaient dans le petit jardin, la porte de la maison s'ouvrit si brusquement qu'elles n'eurent que le temps de se blottir contre un massif de lilas...

Marie-Anne sortait sans fermer sa porte à clef, l'imprudente. Elle descendit le petit sentier, gagna la grande route et disparut...

Mme Blanche, alors, saisit le bras de tante Médie, et le serrant à la faire crier:

—Attends-moi ici, lui dit-elle d'une voix rauque et brève, et quoi qu'il arrive, quoi que tu entendes, si tu veux finir tes jours à Courtomieu, pas un mot, ne bouge pas, je reviens...

Et elle entra dans la Borderie...

Marie-Anne, en s'éloignant, avait déposé un flambeau sur la table de la première pièce, Mme Blanche s'en empara, et hardiment elle se mit à parcourir tout le rez-de-chaussée.

Elle s'était fait tant de fois expliquer la distribution de la Borderie, que les êtres lui étaient familiers, elle se reconnaissait pour ainsi dire.

Et elle allait, poussée par une volonté plus forte que sa raison, tranquillement, comme si elle eût fait la chose du monde la plus naturelle, examinant chaque chose...

Malgré les descriptions de Chupin, la pauvreté de ce logis de paysan l'étonnait. Pas d'autre plancher que le sol raboteux, les murs étaient à peine passés à la chaux, et aux solives, toutes sortes de graines et de paquets d'herbes pendaient; de lourdes tables à peine équarries, quelques chaises grossières, des escabeaux et des bancs de bois constituaient tout le mobilier.

Marie-Anne, évidemment, habitait la pièce du fond. C'était la seule où il y eût un lit, un de ces immenses lits de campagne, larges et hauts, à baldaquin avec des colonnes torses, drapés de rideaux de serge verte glissant sur des tringles de fer.

À la tête du lit, accroché au mur, pendait un bénitier dont la croix retenait un rameau de buis desséché. Mme Blanche trempa son doigt dans le bénitier, il était plein d'eau bénite.

Devant la fenêtre, une tablette de bois blanc retenue par un crochet mobile, supportait un pot à eau et une cuvette de la faïence la plus commune.

—Il faut avouer, se dit Mme Blanche, que mon mari loge mal ses amours!...

Réellement, elle en était presque à se demander si la jalousie ne l'avait pas égarée.

Elle se rappelait les habitudes délicates de Martial, les recherches de son existence fastueuse, et elle ne savait pas comment les concilier avec ce dénûment. Puis, il y avait cette eau bénite!...

Ses doutes lui revinrent dans la cuisine.

Il y avait sur le fourneau un pot-au-feu qui «embaumait,» et sur des cendres chaudes, plusieurs casseroles où mijotaient des ragoûts.

—Tout cela ne peut être pour elle, murmura Mme Blanche.

Et le souvenir lui revenant de ces deux fenêtres du premier étage qu'elle avait vues illuminées par les clartés tremblantes de la flamme.

—C'est là-haut qu'il faut voir, pensa-t-elle.

L'escalier était dans la pièce du milieu, elle le savait; elle monta vivement, poussa une porte et ne put retenir un cri de surprise et de rage.

Elle se trouvait dans cette chambre dont Chanlouineau avait fait le sanctuaire de son grand amour, qu'il avait ornée avec le fanatisme de la passion, où il avait accumulé tout ce qu'on lui avait dit être le luxe des plus grands et des plus riches.

—Voilà donc la vérité!... se disait Mme Blanche, anéantie de stupeur, et moi qui tout à l'heure, en bas, doutais encore, qui me disais que c'était trop pauvre et trop froid pour l'adultère. Misérable dupe que je suis! En bas, ils ont tout disposé pour le monde, pour les allants et venants, pour les imbéciles... Ici, tout est arrangé pour eux. Le rez-de-chaussée, c'est l'apparence de l'austère sagesse, le premier étage, c'est la réalité de la débauche. Maintenant, je reconnais bien l'étonnante dissimulation de Martial. Il l'aime tant, cette vile créature qui est sa maîtresse, qu'il s'inquiète même de sa réputation... il se cache pour venir la voir, et voici le paradis mystérieux de leurs amours. C'est ici qu'ils se rient de moi, pauvre délaissée, dont le mariage n'a pas même eu de première nuit...

Elle avait souhaité la certitude; elle l'avait, croyait-elle, et foudroyante.

Eh bien! elle préférait encore cette horrible blessure de la vérité aux incessants coups d'épingle du soupçon.

Et comme si elle eût goûté une âpre jouissance à se prouver l'étendue de l'amour de Martial pour une rivale exécrée, elle inventoriait, en quelque sorte, les magnificences de la chambre, maniant la lourde étoffe de soie brochée des rideaux, sondant du bout du pied l'épaisseur des tapis.

Tout d'ailleurs attestait que Marie-Anne attendait quelqu'un: le feu clair, le grand fauteuil roulé près de l'âtre, les pantoufles brodées placées devant le fauteuil.

Et qui pouvait-elle attendre, sinon Martial? Sans doute, cet individu qui avait sifflé venait lui annoncer l'arrivée de son amant, et elle était sortie pour courir au-devant de lui.

Même, une circonstance futile prouvait que ce messager n'était pas attendu.

Sur la cheminée se trouvait un bol plein de bouillon encore fumant.

Il était clair que Marie-Anne s'apprêtait à le boire, quand elle avait été surprise par le signal...

Mais qu'importait ce détail à Mme Blanche!...

Elle se demandait quel profit tirer pour sa vengeance de sa découverte, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur une grande boîte de chêne, ouverte sur une table, près de la porte vitrée du cabinet de toilette, et toute remplie de fioles et de petits pots.

Machinalement, elle s'approcha, et parmi les flacons, elle en distingua deux, de verre bleus, bouchés à l'émeri, sur lesquels le mot: poison, était écrit au-dessus de caractères indéchiffrables.

Poison!... Mme Blanche fut plus d'une minute sans pouvoir détourner les yeux de ce mot qui la fascinait.

Une diabolique inspiration associait dans son esprit le contenu de ces flacons et le bol resté sur la cheminée.

—Et pourquoi pas!... murmura-t-elle, je m'esquiverais après...

Une réflexion terrible l'arrêta.

Martial allait rentrer avec Marie-Anne, qui pouvait dire que ce ne serait pas lui qui boirait le contenu du bol!...

—Dieu décidera!... murmura la jeune femme. Mieux vaut d'ailleurs savoir son mari mort qu'appartenant à une autre femme!...

Et d'une main ferme, elle prit au hasard un des flacons...

Depuis son entrée à la Borderie, Mme Blanche n'avait pas, on peut le dire, conscience de ses actes. La haine a des égarements qui troublent le cerveau comme les vapeurs de l'alcool.

Mais l'impression terrible qu'elle ressentit au contact du verre dissipa son ivresse; elle rentra en pleine possession de soi, la faculté de délibérer lui revint...

Et la preuve, c'est que sa première pensée fut celle-ci:

—J'ignore jusqu'au nom de ce poison que je tiens... Quelle dose en dois-je mettre? En faut-il beaucoup ou très-peu?...

Elle déboucha le flacon non sans peine, et versa quelque peu de son contenu dans le creux de sa main.

C'était une poudre blanche, très-fine, scintillante comme s'il s'y fût trouvé de la poussière de verre, et ressemblant beaucoup à du sucre pilé.

—Serait-ce vraiment du sucre? pensa Mme Blanche.

Résolue à s'en assurer, elle mouilla légèrement le bout de son doigt et prit quelques atomes de cette poudre blanche, qu'elle posa sur sa langue et qu'elle cracha aussitôt.

Sa sensation fut celle que lui eût donné un morceau de pomme très-sûre.

—L'étiquette ne ment sans doute pas, murmura-t-elle, avec un terrible sourire.

Et, sans hésiter, sans pâlir, sans remords, elle laissa tomber dans la tasse tout ce que contenait le flacon...

Elle avait si bien tout son sang-froid, qu'elle songea que cette poudre serait peut-être lente à se dissoudre, et qu'elle eut la sinistre prévoyance de l'agiter avec une cuiller pendant plus d'une minute.

Cela fait,—elle pensait à tout,—elle goûta le bouillon. Il avait une saveur légèrement âpre, mais trop peu sensible pour éveiller des défiances...

Alors, Mme Blanche respira. Qu'elle réussît à s'esquiver maintenant, et elle était vengée, et elle était assurée de l'impunité...

Déjà elle se dirigeait vers la porte, quand un bruit de pas dans l'escalier la terrifia.

Deux personnes montaient... Où fuir, où se cacher?...

Elle se sentait si bien prise et perdue, qu'elle eut l'idée de jeter le bol au feu, d'attendre et de payer d'audace...

Mais non!... une ressource restait... le cabinet de toilette... Elle s'y précipita.

Elle avait si bien attendu à la dernière seconde, qu'elle n'osa pas refermer la porte: le seul claquement du pêne dans sa gâche l'eût trahie.

Elle devait s'en applaudir, l'entre-bâillure lui permettant de mieux voir et de tout entendre.

Marie-Anne rentrait, suivie d'un jeune paysan qui portait un gros paquet.

—Ah! voici ma lumière, s'écria-t-elle dès le seuil, le contentement me fait perdre l'esprit; j'aurais juré que je l'avais descendue et posée sur la table, en bas.

Mme Blanche frémit. Elle n'avait pas songé à cette circonstance!

—Où faut-il mettre ces hardes? demanda le jeune gars.

—Ici, répondit Marie-Anne, je les rangerai dans le placard.

Le brave paysan déposa son paquet et respira bruyamment.

—Voilà donc le déménagement fini, s'écria-t-il. Ç'a été fait lestement, j'espère, et personne ne nous a vus. Maintenant, notre monsieur peut venir...

—À quelle heure se mettra-t-il en route?

—On attellera à onze heures, comme c'était convenu... Ah! il lui tarde joliment d'être ici; il y sera vers minuit...

Marie-Anne consulta de l'œil la magnifique pendule de la cheminée.

—J'ai donc encore trois heures devant moi, dit-elle... c'est plus qu'il ne faut. Le souper est prêt, je vais dresser la table, là, devant le feu... Dites-lui qu'il m'apporte un bon appétit.

—On lui dira... Et vous savez, mademoiselle, bien des remercîments d'être venue à ma rencontre et de m'avoir aidé au second voyage. Ce que j'apportais n'était pas lourd, mais c'était si embarrassant!...

—Peut-être accepteriez-vous un verre de vin?...

—Non, merci, sans compliment, il faut que je rentre... Au revoir, mademoiselle Lacheneur.

—Au revoir, Poignot.

Ce nom de Poignot n'apprenait rien à Mme Blanche...

Ah! si elle eût entendu prononcer le nom de M. d'Escorval, de la baronne ou de l'abbé Midon, ses certitudes eussent été troublées, sa résolution eût chancelé, et qui sait alors!

Mais non, rien!... Le fils Poignot, pour désigner le baron, avait dit: «le monsieur,» Marie-Anne disait: «Il...»

«Il...» n'est-ce pas toujours celui qui emplit et obsède notre pensée, ami ou ennemi, le mari qu'on hait ou l'amant qu'on adore.

«Le monsieur!... Il!...» Mme Blanche traduisait Martial.

Oui, pour elle c'était le marquis de Sairmeuse qui devait arriver à minuit, elle l'eût juré, elle en était sûre.

C'était lui qui s'était fait précéder de ce commissionnaire chargé de paquets.

Que faisait-il apporter ainsi? Des objets sans doute qu'il avait l'habitude de trouver sous la main et qui lui manquaient. Il envoyait des hardes... Mme Blanche l'avait bien entendu: des hardes!...

C'est-à-dire qu'il se trouvait si bien à la Borderie, qu'il y complétait son installation, il s'y établissait, il y voulait être chez lui. Peut-être était-il las du mystère, et se proposait-il d'y vivre ouvertement, au mépris de son rang, de sa dignité, de ses devoirs, sans souci des préjugés et des idées reçues...

Voilà quelles conjectures, pareilles à de l'huile sur un brasier, enflammaient la haine de Mme Blanche.

Comment, après cela, eût-elle hésité ou tremblé!...

Elle ne tremblait, en vérité, que d'être découverte dans sa cachette...

Tante Médie était, il est vrai, dans le jardin, mais après la menace qui lui avait été faite, la parente pauvre était femme à rester la nuit entière, immobile comme une pierre, derrière le massif de lilas.

Donc, rien à craindre, et Mme Blanche se voyait deux heures et demie à rester seule avec Marie-Anne à la Borderie.

N'était-ce pas plus de temps qu'il ne fallait pour assurer le crime, sa vengeance et l'impunité.

Quand on découvrirait l'empoisonnement, elle serait bien loin, ses mesures étaient prises pour qu'on ne sût pas qu'elle était sortie de Courtomieu, nul ne l'avait aperçue, la tante Médie serait muette.

Et, d'ailleurs, qui oserait seulement songer à elle, marquise de Sairmeuse, née Blanche de Courtomieu!...

—Mais cette créature ne boit pas, pensait-elle.

Marie-Anne, en effet, avait oublié le bouillon, de même que l'instant d'avant elle ne s'était plus souvenue de l'endroit où elle avait déposé son flambeau.

Elle avait dénoué le paquet, et, montée sur une chaise, elle arrangeait les hardes, dans un grand placard, près du lit...

Qu'on parle donc encore de pressentiments!... Elle avait presque sa gaieté et sa vivacité des jours heureux, et tout en allant et venant par la chambre, elle fredonnait une vieille romance que Maurice chantait autrefois.

Elle oubliait, elle entrevoyait le terme de ses misères, ses amis allaient l'entourer...

Cependant le paquet était rangé, le placard refermé, elle se préoccupa de souper et roula devant la cheminée une petite table.

C'est alors qu'elle aperçut le bol sur la tablette.

—Étourdie!... fit-elle tout haut en riant.

Et prenant la tasse, elle la porta à ses lèvres.

De sa cachette, Mme Blanche avait entendu l'exclamation de Marie-Anne, elle vit le mouvement, et cependant pas un remords ne tressaillit au fond de son âme.

Mais Marie-Anne ne but qu'une gorgée, et avec un visible dégoût elle éloigna le bol de ses lèvres.

Une épouvantable angoisse serra le cœur de madame Blanche.

—La coquine, pensa-t-elle, trouverait-elle donc au bouillon une saveur suspecte?...

Nullement, mais il s'était refroidi et il s'était formé à la surface une gelée qui répugnait à Marie-Anne.

Elle prit donc la cuillère, écréma le bouillon et ensuite l'agita assez longtemps pour bien diviser les parties grasses.

Cela fait, elle but, reposa la tasse sur la cheminée et reprit sa besogne.

C'était fini!... Le dénoûment, désormais, ne dépendait plus de la volonté de Mme Blanche; quoi qu'il advînt, elle était une empoisonneuse.

Mais si elle avait la conscience très-nette de son crime, l'excès de sa haine l'empêchait encore d'en comprendre l'horreur et la lâcheté.

Elle se répétait même que c'était un acte de justice qu'elle accomplissait, qu'elle ne faisait que se défendre! que la vengeance était encore bien au-dessous de l'outrage, et que rien n'était capable de payer les tortures qu'elle avait endurées...

Au bout d'un moment, pourtant, une appréhension sinistre l'agita.

Ses notions sur les effets des poisons étaient des plus incertaines. Elle s'était imaginée que Marie-Anne tomberait comme foudroyée, et qu'elle serait libre de s'enfuir après lui avoir toutefois jeté son nom pour ajouter aux angoisses de son agonie.

Et pas du tout. Le temps passait et Marie-Anne continuait à s'occuper des apprêts du souper comme si de rien n'était.

Elle avait étendu une nappe bien blanche sur la table, elle la lissait avec ses mains, elle disposait dessus un couvert....

—Comme c'est long, pensait Mme Blanche, si on allait venir!

Elle se sentait pâlir à l'idée d'être surprise. C'était miracle qu'elle ne l'eût pas été déjà, c'était un hasard prodigieux que Marie-Anne n'eût eu besoin de rien dans le cabinet de toilette...

Tout à l'heure, peu lui eût importé en somme. En renversant la tasse elle eût anéanti les preuves du crime, tandis que maintenant!...

L'effroi du châtiment, qui précède le remords, faisait battre son cœur avec une telle violence, qu'elle ne comprenait pas qu'on n'en entendît pas les battements de l'autre côté, dans la chambre.

Son épouvante redoubla quand elle vit Marie-Anne prendre la lumière, se diriger vers la porte et descendre.

Mme Blanche était seule. La pensée d'essayer de s'échapper lui vint... mais par où? mais comment, sans être vue?

—Il faut, se disait-elle avec rage, que l'étiquette ait menti!...

Hélas! non. Elle en fut bien sûre lorsque reparut Marie-Anne.

En moins de cinq minutes qu'elle était restée au rez-de-chaussée, un changement s'était opéré en elle, comme après une maladie de six mois.

Son visage affreusement décomposé était livide et tout marbré de taches violacées, ses yeux comme agrandis brillaient d'un éclat étrange, ses dents claquaient...

Elle laissa tomber plutôt qu'elle ne posa sur la table les assiettes qu'elle montait.

—Le poison!... pensa Mme Blanche, cela commence...

Marie-Anne restait debout devant la cheminée, promenant autour d'elle un regard éperdu, comme si elle eût cherché une cause visible à d'incompréhensibles douleurs. Machinalement, elle passait et repassait la main sur son front qui se couvrait d'une sueur froide et visqueuse; elle remuait ses mâchoires dans le vide et faisait claquer sa langue comme si la salive lui eût manqué; sa respiration haletait...

Puis, tout à coup, une nausée lui vint, elle chancela, porta violemment les mains à sa poitrine et s'affaissa sur un fauteuil en s'écriant:

—Oh! mon Dieu! comme je souffre!...

XLVI

Agenouillée à l'entre-bâillure de la porte, le cou tendu, toute vibrante d'anxiété, Mme Blanche épiait les effets du poison qu'elle avait versé.

Elle était si près de sa victime, qu'elle distinguait jusqu'au battement de ses tempes et que par instants il lui semblait sentir son haleine brûlante comme la flamme...

À la crise qui avait brisé Marie-Anne, une invincible prostration succédait. On l'eût crue morte, à la voir dans son fauteuil, sans le mouvement continuel de ses mâchoires, sans le râle profond et sourd qui déchirait sa gorge.

Mais bientôt un soubresaut la redressa toute frémissante, ses nerfs se crispèrent et on entendit ses dents grincer... De nouveau les nausées revinrent, puis elle fut prise de vomissements.

Et à chaque effort qu'elle faisait pour vomir, tout son corps était ébranlé et secoué des talons à la nuque, sa poitrine se soulevait à éclater, et de brusques secousses disloquaient ses épaules. Peu à peu une teinte terreuse, de même qu'une couche de bistre, s'étendait sur son visage, les marbrures de ses joues devenaient plus foncées, les yeux s'injectaient, et la sueur à grosses gouttes coulait de son front.

Ses douleurs devaient être intolérables... Elle gémissait faiblement, par moments, et d'autres fois elle poussait de véritables hurlements.

Puis, elle balbutiait des lambeaux de phrases: elle demandait à boire ou suppliait Dieu d'abréger ses tortures.

—Ah!... c'est atroce!... Je souffre trop! La mort, mon Dieu! la mort!...

Tous les gens qu'elle avait connus, elle les invoquait, criant à l'aide, d'une voix déchirante.

Elle appelait Mme d'Escorval, l'abbé Midon, Maurice, son frère, Chanlouineau, Martial!...

Martial! ce nom seul, ainsi prononcé, eût suffi pour éteindre toute pitié dans le cœur de Mme Blanche.

—Va!... pensait-elle, appelle ton amant, appelle!... Il arrivera trop tard.

Et Marie-Anne répétant encore ce nom:

—Souffre!... poursuivait Mme Blanche, toi qui as inspiré à Martial l'odieux courage de m'abandonner, moi, sa femme, moi la marquise de Sairmeuse, comme un laquais ivre n'oserait pas abandonner la dernière des créatures perdues... Meurs; et mon mari me reviendra repentant.

Non, elle n'avait pas pitié. Si elle était oppressée à ne pouvoir respirer, cela venait simplement de l'instinctive horreur qu'inspiré la souffrance d'autrui, impression toute physique, qu'on décore du beau nom de sensibilité, et qui n'est qu'une manifestation du plus grossier égoïsme.

Et cependant Marie-Anne allait s'affaiblissant à vue d'œil.

Les spasmes devenaient moins fréquents, les périodes de rémission de plus en plus longues; les nausées faisaient encore haleter ses flancs, mais elle ne vomissait plus, et après chaque crise l'anéantissement augmentait, pareil à une syncope.

Bientôt elle n'eut même plus la force de se plaindre, ses yeux s'éteignirent, et après un grand effort qui amena à ses lèvres une bave sanglante, sa tête se renversa en arrière et elle ne bougea plus.

—Serait-ce fini! murmura Mme Blanche.

Elle se releva, mais ses jambes tremblaient et la soutenaient à peine; elle fut obligée de s'accoter contre la cloison.

Le cœur était resté ferme, implacable; la chair défaillait.

C'est que jamais son imagination n'avait pu concevoir un spectacle tel que celui qu'elle venait de voir.

Elle savait que le poison donne la mort; elle ne soupçonnait pas ce qu'est l'agonie du poison.

Maintenant elle ne songeait plus à augmenter les angoisses de Marie-Anne, en lui jetant son nom comme une suprême vengeance... Elle ne songeait qu'à se retirer sans être aperçue de sa victime.

Fuir, s'éloigner bien vite, quitter cette maison, dont les planchers lui brûlaient les pieds, elle ne voulait que cela.

Toutes ses idées vacillaient, une sensation étrange, mystérieuse, inexplicable l'envahissait; ce n'était pas encore l'effroi, c'était la stupeur qui suit le crime, l'hébétement du meurtre...

Cependant elle se contraignit à attendre quelques minutes, et enfin, voyant que Marie-Anne demeurait toujours immobile, les paupières closes, elle se hasarda à ouvrir doucement la porte du cabinet et elle s'avança dans la chambre.

Elle n'y avait pas fait trois pas que Marie-Anne tout à coup, brusquement, comme si elle eût été galvanisée par une commotion électrique, se dressa tout d'une pièce, les bras en croix pour barrer le passage.

Le mouvement fut si terrible, que Mme Blanche recula jusqu'à une des fenêtres.

—La marquise de Sairmeuse!... balbutia Marie-Anne, Blanche... ici.

Et s'expliquant ses souffrances par la présence de cette jeune femme qui avait été son amie, elle s'écria:

—Empoisonneuse!...

Mais Mme Blanche avait un de ces caractères de fer que les événements brisent et ne font pas ployer.

Pour rien au monde, puisqu'elle était découverte, elle n'eût consenti à nier.

Elle s'avança résolument, et d'une voix ferme:

—Eh bien, oui!... dit-elle; c'est moi qui prends ma revanche.

Et tutoyant, comme autrefois, son ancienne amie:

—Penses-tu donc que je n'ai pas souffert le soir où tu as envoyé ton frère m'arracher mon mari, que je n'ai plus revu!...

—Votre mari!... moi.... Je ne vous comprends pas.

—Oserais-tu donc soutenir que tu n'es pas la maîtresse de Martial...

—Le marquis de Sairmeuse!... je l'ai revu hier pour la première fois, depuis l'évasion du baron d'Escorval...

L'effort qu'elle avait fait pour se dresser, pour se tenir debout, pour parler, l'avait épuisée; elle retomba sur le fauteuil.

Mais Mme Blanche devait être impitoyable.

—Vraiment!... fit-elle, tu n'as pas revu Martial... Dis-moi donc alors qui t'a donné ces beaux meubles, ces tentures de soie, ces tapis, tout ce luxe qui t'entoure?...

—Chanlouineau.

Mme Blanche haussa les épaules.

—Soit, fit-elle avec un sourire ironique; mais est-ce aussi Chanlouineau que tu attends ce soir?... Est-ce pour Chanlouineau que tu as mis chauffer ces pantoufles brodées et que tu dressais la table?... Est-ce Chanlouineau qui t'a envoyé des vêtements par un paysan nommé Poignot?... Tu vois bien que je sais tout...

Et comme sa victime se taisait:

—Qui donc attends-tu? insista-t-elle; voyons, réponds!...

—Je ne puis...

—Tu vois donc bien, malheureuse, que c'est ton amant, mon mari, Martial!...

Marie-Anne réfléchissait autant que le lui permettaient ses souffrances intolérables et le trouble de son intelligence.

Pouvait-elle dire quels hôtes elle attendait?...

Nommer le baron d'Escorval à Mme Blanche, n'était-ce pas le perdre, le livrer!... On espérait sa grâce, un sauf-conduit, la révision de son jugement; il n'en était pas moins sous le coup d'une condamnation à mort, exécutoire dans les vingt-quatre heures...

—Ainsi, c'est bien décidé, insista Mme Blanche, tu refuses de me dire qui doit venir ici, dans une heure, à minuit!...

—Je refuse.

Mais une idée était venue à Marie-Anne.