Si Martial eût rapporté fidèlement à Mlle Blanche tout ce qu'il entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l'eût probablement un peu étonnée.
Il l'eût, à coup sûr, stupéfiée, s'il lui eût confessé en toute sincérité ses impressions et ses réflexions.
C'est qu'il n'avait pas la foi, ce malheureux à qui on devait, plus tard, reprocher les excès du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa à combattre pour des préjugés que réprouvait sa raison.
Tombant, de par la volonté de Mlle Blanche, au milieu d'une discussion enragée, ses impressions furent celles d'un homme à jeun arrivant au dessert d'un déjeuner d'ivrognes. L'échauffement des autres redoubla son sang-froid.
Il fut révolté, sans en être surpris outre mesure, des prétentions grotesques et des âpres convoitises des nobles hôtes de M. de Courtomieu.
Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir... ils voulaient tout.
Il n'en était pas un dont le pur dévouement n'exigeât impérieusement les récompenses les plus inouïes. C'est à peine si les modestes déclaraient se contenter d'une recette générale, d'une préfecture ou des épaulettes de lieutenant-général.
De là des récriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches amers. Tous les visages étaient courroucés, on se mesurait de l'œil, les voix s'enrouaient, et le marquis, qu'on avait nommé président, s'épuisait à répéter:
—Du calme, messieurs, du calme!... Un peu de modération, de grâce!...
—Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant à grand'peine une violente envie de rire; fous à lier!...
Mais il n'eut pas à rendre compte de cette séance, qu'interrompit par bonheur l'annonce du dîner.
Mlle Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne songeait plus à interroger.
Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les déceptions de ces personnages!
Elle les tenait en médiocre estime, par cette raison que pas un n'était d'aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu'à eux tous ils étaient à peine aussi riches.
Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur absorbait despotiquement toutes ses facultés.
Pendant les quelques moments où elle était restée seule, après le départ de Marie-Anne, Mlle Blanche avait réfléchi.
L'esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait les premières émotions fortes de sa vie, il réunissait toutes les conditions que devait souhaiter une ambitieuse... elle décida qu'il serait son mari.
Elle eût eu quelques jours d'irrésolution, vraisemblablement, sans le mouvement de jalousie qui l'avait agitée. Mais, du moment où elle put croire, soupçonner, à tort ou à raison, qu'une autre femme lui disputerait Martial, elle le voulut...
De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que sous l'inspiration d'un de ces amours étranges où le cœur n'est pour rien, qui se fixent dans la tête et qui, tout en laissant une sorte de sang-froid, peuvent conduire aux pires folies.
Que la femme dont l'ombre d'une réalité n'a jamais fait battre le pouls plus vite lui jette la première pierre.
Qu'elle fût vaincue dans cette lutte qu'elle allait entreprendre, si toutefois il y avait lutte, ce dont elle n'était pas sûre, c'est une idée qui ne pouvait venir à Mlle Blanche de Courtomieu.
On lui avait tant dit, tant répété, qu'il s'estimerait heureux entre tous l'homme qu'elle daignerait choisir!
Elle avait vu tant de prétendants assiéger son père!...
—D'ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne?
«—Plus jolie!... murmurait la voix de la vanité; et tu as, toi, ce que n'a pas cette rivale: la naissance, l'esprit, le génie de la coquetterie!...»
Elle se sentait, en effet, assez d'habileté et de patience pour prendre et soutenir le caractère qui lui semblait le plus propre à éblouir, à fasciner Martial!...
Quant à garder ce caractère, s'il lui déplaisait, après le mariage, c'était une autre affaire!...
Le résultat de ces honnêtes dispositions fut que pendant le dîner Mlle Blanche déploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son génie.
Elle cherchait si évidemment à lui plaire, que plusieurs convives en furent frappés.
D'une autre, cela eût choqué comme une haute inconvenance. Mais Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien. N'était-elle pas la plus riche héritière que l'on sût à dix lieues à la ronde? Il n'est pas de médisance capable d'entamer le prestige d'une dot d'un million comptant.
—Savez-vous, chevalier, disait à son voisin un vieux vicomte, que ces deux beaux enfants réuniraient à eux deux quelque chose comme sept à huit cent mille livres de rentes.
Martial, lui, s'abandonnait sans défiance au charme de cette situation.
Comment soupçonner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs, dont les petits rires avaient la sonorité cristalline du rire de l'enfant!...
Involontairement il la comparait à la sérieuse Marie-Anne, et son imagination flottant de l'une à l'autre s'enflammait de l'étrangeté du contraste.
Mlle Blanche l'avait fait placer près d'elle à table, et ils causaient gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la discussion du tantôt se rallumait entre les autres convives, et s'enflammait à mesure que se succédaient les services.
Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient du vin de Champagne, et on buvait aux alliés, dont les triomphantes baïonnettes avaient ramené le roi; on buvait aux Anglais, aux Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur pied...
Le nom de d'Escorval, éclatant tout à coup au milieu du choc des verres, devait arracher brusquement Martial à son enchantement.
Un vieux gentilhomme, dont le chef était couvert d'une petite calotte de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu'on fît les plus actives démarches pour obtenir l'exil du baron d'Escorval.
—La présence d'un tel homme déshonore notre contrée, disait-il; c'est un jacobin frénétique, et même il a été jugé si dangereux, que M. Fouché l'a couché sur ses listes, et qu'il est ici sous la surveillance de la haute police.
Ce discoureur avait dû au baron d'Escorval de ne pas tomber dans la plus abjecte misère; aussi roulait-il des yeux féroces et semblait-il ivre de rancune.
On l'écoutait, mais on se taisait, l'hésitation se lisait dans tous les yeux.
Martial, lui, était devenu si pâle que Mlle Blanche remarqua sa pâleur et crut qu'il allait se trouver mal.
—Pourquoi cette émotion si violente? se demanda-t-elle, soupçonneuse.
C'est qu'un combat terrible se livrait dans l'âme du jeune marquis de Sairmeuse, entre son honneur et sa passion.
Ne souhaitait-il pas, la veille, l'éloignement de Maurice?
Eh bien!... une occasion se présentait, telle qu'il était impossible d'en imaginer une meilleure!... Que la démarche proposée eût lieu, et certainement le baron et sa famille allaient être forcés de s'expatrier peut-être pour toujours...
On hésitait, Martial le voyait, et il sentait qu'un mot de lui, un seul, pour ou contre, entraînerait tous les assistants.
Il eut dix secondes d'angoisses affreuses... Mais l'honneur l'emporta.
Il se leva et déclara que la mesure était mauvaise, impolitique...
—M. d'Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui répandent autour d'eux comme un parfum d'honnêteté et de justice... Ayons le bon sens de respecter la considération qui l'environne.
Ainsi qu'il l'avait prévu, Martial décida les hôtes de M. de Courtomieu. L'air froid et hautain qu'il savait si bien prendre, sa parole brève et tranchante produisirent un grand effet.
—Évidemment, ce serait une faute! fut le cri général.
Martial s'était rassis, Mlle Blanche se pencha vers lui.
—C'est bien!... ce que vous avez fait là, monsieur le marquis, murmura-t-elle, vous savez défendre vos amis.
Pris à l'improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation:
—M. d'Escorval n'est pas de mes amis, dit-il, l'injustice m'a révolté, voilà tout.
Mlle de Courtomieu ne pouvait être dupe de cette explication. Un pressentiment lui disait qu'il y avait là quelque chose. Cependant elle ajouta:
—Votre conduite n'en est que plus belle.
Mais ce n'était pas là l'avis du duc de Sairmeuse, et tout en regagnant son château quelques heures plus tard, il reprochait amèrement à son fils son intervention.
—Pourquoi, diable! vous mêler de cette histoire! disait le duc. Je n'eusse point voulu prendre sur moi l'odieux de cette proposition, mais puisqu'elle était lancée...
—J'ai tenu à empêcher une sottise inutile!
—Sottise... inutile!... Jarnibieu! marquis, vous avez tôt fait de trancher. Pensez-vous que ce damné baron nous adore?... Que répondriez-vous, si on vous disait qu'il trame quelque chose contre nous?...
—Je hausserais les épaules.
—Oui-dà!... Eh bien!... marquis, faites-moi le plaisir d'interroger Chupin.
Il n'y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse était rentré en France, il n'avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers la poussière de l'exil, et déjà son imagination, troublée par la passion, lui montrait des ennemis partout.
Il n'était à Sairmeuse que depuis deux jours, et déjà il en était à accueillir sans discernement et de si bas qu'ils vinssent, les rapports envenimés qui caressaient ses rancunes.
Les soupçons qu'il eût voulu faire partager à Martial étaient cruellement et ridiculement injustes.
À l'heure même où il accusait le baron d'Escorval de «tramer quelque chose,» cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu'il croyait, qu'il voyait mourant...
Maurice était au moins en grand danger.
Son organisation nerveuse et impressionnable à l'excès, n'avait pu résister aux rudes assauts de la destinée, à ces brusques alternatives de bonheur sublimé et de désespoir qui se succédaient sans répit.
Quand, sur l'ordre si pressant de M. Lacheneur, il s'était éloigné précipitamment des bois de la Rèche, il avait comme perdu la faculté de réfléchir et de délibérer.
L'inexplicable résistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de Sairmeuse, la feinte colère de Lacheneur, tout cela, pour lui, se confondait en un seul malheur, immense, irréparable, dont le poids écrasait sa pensée...
Les paysans qui le rencontrèrent, errant au hasard à travers les champs, furent frappés de sa démarche insolite, et pensèrent que sans doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d'Escorval.
Quelques-uns le saluèrent... il ne les vit pas.
Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de se briser en lui, et il faisait à son énergie un appel désespéré. Il essayait de s'accoutumer au coup terrible.
L'habitude—cette mémoire du corps qui veille alors que l'esprit s'égare—l'habitude seule le ramena à Escorval pour le dîner.
Ses traits étaient si affreusement décomposés que Mme d'Escorval, en le voyant, fut saisie d'un pressentiment sinistre, et n'osa l'interroger.
Il parla le premier.
—Tout est fini! prononça-t-il d'une voix rauque. Mais ne t'inquiète pas, mère, j'ai du courage, tu verras...
Il se mit à table, en effet, d'un air assez résolu, il mangea presque autant que de coutume, et son père remarqua, sans mot dire, qu'il buvait son vin pur.
Tout en lui était si extraordinaire, qu'on l'eût dit animé par une volonté autre que la sienne, effet étrange et saisissant dont peuvent seuls donner l'idée, les mouvements inconscients d'une somnambule.
Il était fort pâle, ses yeux secs brillaient d'un éclat effrayant, son geste était saccadé, sa voix brève. Il parlait beaucoup, et même il plaisantait... Cherchait-il à s'étourdir?...
—Que ne pleure-t-il! pensait Mme d'Escorval épouvantée, je ne craindrais pas tant, et je le consolerais...
Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand sa mère, qui était venue à diverses reprises écouter à sa porte, se décida à entrer vers minuit, elle le trouva couché, balbutiant des phrases incohérentes...
Elle s'approcha... Il ne parut pas la reconnaître ni seulement la voir. Elle lui parla... Il ne sembla pas l'entendre. Il avait la face congestionnée, les lèvres sèches, et par moments il sortait de sa gorge comme un râle. Elle lui prit la main... Cette main était brûlante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient...
Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu'elle allait se trouver mal; mais elle dompta cette faiblesse et se traîna jusque sur le palier, où elle cria:
—Au secours!... mon fils se meurt!
D'un bond, M. d'Escorval fut à la chambre de Maurice. Il regarda, comprit et se précipita dehors en appelant son domestique d'une voix terrible.
—Attèle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu'à Montaignac et ramène un médecin... crève le cheval plutôt que de perdre une minute!...
Il y avait bien un «docteur» à Sairmeuse, mais c'était le plus borné des hommes. C'était un ancien chirurgien militaire, renvoyé de l'armée pour son incurable incapacité; on le nommait Rublot. Il se soûlait, et quand il était ivre, il aimait à montrer une immense trousse pleine d'instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves.
Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils étaient malades, ils envoyaient quérir le curé. M. d'Escorval fit comme les paysans, après avoir calculé que le médecin ne pouvait arriver avant le jour.
L'abbé Midon n'avait jamais fréquenté les écoles de médecine; mais au temps où il n'était que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui demander conseil, qu'il s'était mis courageusement à l'étude, et que l'expérience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas toujours le diplôme de la Faculté.
Quelle que fût l'heure à laquelle on vînt le chercher pour un malade, de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prêt. Il ne répondait qu'un mot: «Partons!»
Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins, avec son large chapeau et son grand bâton, sa boîte de médicaments pendue à l'épaule par une courroie, ils se découvraient respectueusement. Ceux qui n'aimaient pas le prêtre estimaient l'homme.
Pour M. d'Escorval, plus que pour tous les autres, l'abbé Midon devait se hâter. Le baron était son ami. C'est dire quelle appréhension le fit trembler, quand il aperçut, devant la grille, Mme d'Escorval guettant son arrivée. À la façon dont elle se précipita à sa rencontre, il crut qu'elle allait lui annoncer un malheur irréparable. Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle l'entraîna jusqu'à la chambre de Maurice.
La situation de ce malheureux enfant était des plus graves, il ne fallut à l'abbé qu'un coup d'œil pour le reconnaître, mais elle n'était pas désespérée.
—Nous le tirerons de là, dit-il avec un sourire qui ramenait l'espérance.
Et aussitôt, avec le sang-froid d'un vieux guérisseur, il pratiqua une large saignée et ordonna des applications de glace sur la tête et des sinapismes.
En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces prescriptions de salut. Le prêtre en profita pour attirer le baron dans l'embrasure d'une fenêtre.
—Qu'arrive-t-il donc?... demanda-t-il.
M. d'Escorval eut un geste désolé.
—Un désespoir d'amour... répondit-il. M. Lacheneur m'a refusé la main de sa fille que je lui demandais pour mon fils... Maurice a dû voir aujourd'hui Marie-Anne... Que s'est-il passé entre eux?... je l'ignore, vous voyez le résultat...
La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment funèbre de la chambre ne fut plus troublé que par les plaintes de Maurice.
Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le délire peuplait son cerveau de fantômes, et à tout moment les noms de Marie-Anne, de Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases, trop incohérentes pour qu'il fût possible de suivre sa pensée.
Ce que cette nuit-là parut longue à M. d'Escorval et à sa femme, ceux-là seuls le savent qui ont compté les secondes d'une minute près du lit d'un malade aimé...
Certes, leur confiance en l'abbé Midon, leur compagnon de veille, était grande; mais enfin, il n'était pas médecin, tandis que l'autre, celui qu'ils attendaient...
Enfin, comme l'aube faisait pâlir les bougies, on entendit au dehors le galop furieux d'un cheval, et peu après le docteur de Montaignac parut.
Il examina attentivement Maurice, et, après une courte conférence à voix basse avec le prêtre:
—Je n'aperçois aucun danger immédiat, déclara-t-il. Tout ce qu'il y avait à faire a été fait... il faut laisser le mal suivre son cours... je reviendrai.
Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d'après, car ce ne fut qu'à la fin de la semaine suivante que Maurice fut déclaré hors de danger.
Ses parents remerciaient Dieu, lui s'affligeait.
—Hélas! se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas.
Ce jour-là même, il raconta à son père toute la scène du bois de la Rèche, dont les moindres détails étaient restés profondément gravés dans sa mémoire. Lorsqu'il eut terminé:
—Tu es bien sûr, lui demanda son père, de la réponse de Marie-Anne? Elle t'a bien dit que si son père donnait son consentement à votre mariage, elle refuserait le sien?...
—Elle me l'a dit.
—Et elle t'aime?
—J'en suis sûr.
—Tu ne t'es pas mépris au ton de M. Lacheneur, quand il t'a dit: Mais va-t-en donc, petit malheureux!...
—Non.
M. d'Escorval demeura un moment pensif.
—C'est à confondre la raison, murmura-t-il.
Et, si bas que son fils ne put l'entendre, il ajouta:
—Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce mystère s'explique.
La maison où s'était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut des landes de la Rèche.
C'était bien, ainsi qu'il l'avait dit, une masure étroite et basse; mais elle n'était guère plus misérable que le logis de beaucoup de paysans de la commune.
Elle se composait d'un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et était couverte en chaume.
Devant était un petit jardin d'une vingtaine de mètres, où végétaient quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les brins couraient le long de la toiture.
Ce n'était rien, ce jardinet. Eh bien! sa conquête sur un sol frappé de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des prodiges de courage et de ténacité.
Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne n'avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées de terre végétale qu'elle allait prendre à plus d'une demi-lieue.
Il y avait près d'un an qu'elle était morte, et le petit routin qu'elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne, était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l'avait profondément battu.
C'est dans ce sentier que s'engagea M. d'Escorval, qui, fidèle à ses résolutions, venait avec l'espoir d'arracher au père de Marie-Anne le secret de son inexplicable conduite.
Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu'il gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s'apercevoir de la chaleur, qui était accablante.
Arrivé au sommet, cependant, il s'arrêta pour reprendre haleine, et tout en s'essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d'œil au chemin qu'il venait de parcourir.
C'était la première fois qu'il venait jusqu'à cet endroit; il fut surpris de l'étendue du paysage qu'il découvrait.
De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de l'Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie sur un rocher presque inaccessible.
Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La maison de Lacheneur absorbait toute son attention.
Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste demeure.
—Hélas! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n'a pas résisté à de moindres épreuves...
Mais il avait hâte d'être fixé, il alla frapper à la porte de la maison.
—Entrez!... dit une voix.
Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite ficelle destinée à soulever le loquet intérieur; le baron tira cette ficelle et entra.
La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n'avait d'autre plancher que le sol, d'autre plafond que le chaume du toit.
Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le mobilier.
Assise sur un escabeau, près d'une fenêtre à petits carreaux verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie.
Elle avait abandonné ses jolies robes de «demoiselle,» et son costume était presque celui des ouvrières de la campagne.
Quand parut M. d'Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils demeurèrent debout, en face l'un de l'autre, silencieux, elle calme en apparence, lui visiblement agité.
Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle était très-visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir accompli et de la résignation au sacrifice.
Cependant, songeant à son fils, il s'étonna de voir cette tranquillité.
—Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice?... fit-il d'un ton de reproche.
—On m'en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n'ai pas vécu tant que j'ai su sa vie en péril. Je sais qu'il va mieux, et que même depuis hier on lui a permis de manger un peu...
—Vous pensiez à lui?...
Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son front, mais c'est d'une voix presque assurée qu'elle répondit:
—Maurice sait bien qu'il ne serait pas en mon pouvoir de l'oublier, alors même que je le voudrais...
—Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre père!...
—Je l'ai dit, oui, monsieur le baron, et j'aurai le courage de le répéter.
—Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant; mais il a failli mourir!...
Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d'Escorval, et quand elle l'eut rencontré:
—Regardez-moi, monsieur, prononça-t-elle. Pensez-vous que je ne souffre pas, moi?
M. d'Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les siennes:
—Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l'aimez, vous souffrez, il a failli mourir, et vous le repoussez!...
—Il le faut, monsieur.
—Vous le dites, du moins, chère et malheureuse enfant; vous le dites et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice immense, je ne les découvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il le faut... Qui sait si vous ne vous épouvantez pas de chimères que mon expérience dissiperait d'un souffle?... N'avez-vous pas confiance en moi, ne suis-je plus votre vieil ami?... Il se peut que votre père, sous le coup de son désespoir, ait pris quelques résolutions extrêmes... Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait combien mon amitié lui est dévouée, je lui parlerai, il m'écoutera...
—Je n'ai rien à vous apprendre, monsieur!...
—Quoi!... Vous aurez l'affreux courage de rester inflexible, car c'est un père qui vous prie à genoux, un père qui vous dit: Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison de mon fils...
Les larmes, à ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle dégagea vivement sa main.
—Ah! vous êtes cruel, monsieur, s'écria-t-elle, vous êtes sans pitié!... Vous ne voyez donc pas tout ce que j'endure, et que vous me torturez comme il n'est pas possible!... Non, je n'ai rien à vous dire; non, il n'y a rien à dire à mon père!... Pourquoi venir ébranler mon courage, quand je n'ai pas trop de toute mon énergie pour combattre le désespoir!... Que Maurice m'oublie, et que jamais il ne cherche à me revoir... Il est de ces destinées contre lesquelles on ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes séparés pour toujours. Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s'il refuse, vous êtes son père, commandez. Et vous-même, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous, nous portons malheur... Gardez-vous de jamais revenir ici, notre maison est maudite, la fatalité qui pesa sur nous vous atteindrait...
Elle parlait avec une sorte d'égarement, et si haut que sa voix devait arriver à la pièce voisine.
La porte de communication s'ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le seuil.
À la vue de M. d'Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y avait plus de douleur et d'anxiété que de colère, dans la façon dont il dit:
—Vous, monsieur le baron, vous ici!...
Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d'Escorval était si grand qu'il eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse:
—Vous nous abandonniez, j'étais inquiet; avez-vous oublié notre vieille amitié, je viens à vous...
Les sourcils de l'ancien maître de Sairmeuse restaient toujours froncés.
—Pourquoi ne m'avoir pas prévenu de l'honneur que me fait M. le baron, Marie-Anne? dit-il sévèrement à sa fille...
Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le sang-froid revenait, qui répondit:
—Mais j'arrive à l'instant, mon cher ami.
M. Lacheneur enveloppait d'un même regard soupçonneux sa fille et le baron.
—Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu'ils étaient seuls?
Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser l'expression, et c'est presque de sa bonne voix d'autrefois, sa voix des temps heureux, qu'il engagea M. d'Escorval à le suivre dans la chambre voisine.
—C'est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en souriant.
Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et d'une quantité infinie de menus paquets.
Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres.
L'un était Chanlouineau.
M. d'Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l'autre, qui était tout jeune.
—C'est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... Dame!... il a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l'avez vu.
C'était vrai... Il y avait bien dix bonnes années au moins que le baron d'Escorval n'avait en l'occasion de voir le fils de Lacheneur.
Comme le temps passe!... Il l'avait quitté enfant, il le retrouvait homme.
Jean venait d'avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe précoce le faisaient paraître plus vieux.
Il était grand, très-bien de sa personne, et sa physionomie annonçait une vive intelligence.
Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un certain «on ne sait quoi» qui effarouchait la sympathie. Son regard mobile fuyait le regard de l'interlocuteur, son sourire offrait le caractère de l'astuce et de la méchanceté.
—Ce garçon, pensa M. d'Escorval, doit être faux comme un jeton.
Présenté par son père, il s'était incliné devant le baron, profondément, mais avec une mauvaise grâce très-appréciable.
M. Lacheneur, lui, poursuivait:
—N'ayant plus les moyens d'entretenir Jean à Paris, j'ai dû le faire revenir... Ma ruine sera peut-être un bonheur pour lui!... L'air des grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu'ils y apprennent à s'élever au-dessus de leur père, et pas du tout, ils n'aspirent qu'à descendre...
—Mon père, interrompit le jeune homme, mon père!... Attendez au moins que nous soyons seuls!...
—M. d'Escorval n'est pas un étranger!...
Chanlouineau était évidemment du parti du fils; il multipliait les signes pour engager M. Lacheneur à se taire.
Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d'en tenir compte, car il continua:
—J'ai dû vous ennuyer, monsieur le baron, à force de vous répéter: «Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il travaille, il arrivera...» Je le croyais sur la foi de ses lettres. Ah! j'étais un père naïf! L'ami chargé de porter à Jean l'ordre de revenir m'a appris la vérité. Ce jeune homme modèle ne sortait des tripots que pour courir les bals publics... Il s'était amouraché d'une mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel théâtre infime, et pour plaire à cette créature, il montait sur les planches et se montrait à ses côtés, la face barbouillée de blanc et de rouge...
—Monter sur un théâtre n'est pas un crime!
—Non, mais c'en est un que de tromper son père, c'en est un que de se draper d'une fausse vertu!... T'ai-je jamais refusé de l'argent? non. Mais plutôt que de m'en demander, tu faisais des dettes partout, et tu dois au moins vingt mille francs!
Jean baissait la tête; son irritation était visible, mais il craignait son père.
—Vingt mille francs!... répétait M. Lacheneur, je les avais il y a quinze jours... je n'ai plus rien. Je ne puis espérer cette somme que de la générosité des Messieurs de Sairmeuse...
Cette phrase, dans sa bouche, dépassait tellement tout ce que pouvait imaginer le baron, qu'il ne fut pas maître d'un mouvement de stupeur.
Ce geste, Lacheneur le surprit, et c'est avec toutes les apparences de la sincérité et de la plus entière bonne foi, qu'il reprit:
—Ce que je dis là vous étonne, monsieur? Je le comprends. La colère du premier moment m'a arraché tant de propos ridicules!... Mais je me suis calmé et j'ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que fît le duc? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse? Il a été un peu brusque, je l'avoue, mais c'est son genre; au fond il est le meilleur des hommes...
—Vous l'avez donc revu?...
—Lui, non; mais j'ai revu son fils, M. le marquis. Même, je suis allé avec lui au château pour y désigner les objets que je désire garder... Oh! il n'y a pas à dire non, on a tout mis à ma disposition, tout. J'ai choisi ce que j'ai voulu, meubles, vêtements, linge... On m'apportera tout cela ici, et j'y serai comme un seigneur...
—Pourquoi ne pas chercher une autre maison? celle-ci...
—Celle-ci me plaît, monsieur le baron; sa situation surtout me convient.
Au fait, pourquoi les Sairmeuse n'auraient-ils pas regretté l'odieux de leur conduite? Était-il impossible que les rancunes de Lacheneur eussent cédé devant les plus honorables réparations? Ainsi pensa M. d'Escorval.
—Dire que M. le marquis a été bon, continuait Lacheneur, serait trop peu dire. Il a eu pour nous les plus délicates attentions. Par exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a déclaré qu'il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et qu'il les ferait renouveler tous les mois...
Comme tous les gens passionnés, M. Lacheneur outrait le rôle qu'il s'était imposé. Ce dernier exemple était de trop; il éclaira d'une sinistre lueur l'esprit de M. d'Escorval.
—Grand Dieu!... pensa-t-il, ce malheureux méditerait-il un crime!...
Il regarda Chanlouineau et son inquiétude augmenta. Aux noms du marquis et de Marie-Anne, le robuste gars était devenu blême.
—Il est entendu, disait Lacheneur de l'air le plus satisfait, qu'on me donnera les dix mille francs que m'avait légués Mlle Armande. En outre, j'aurai à fixer le chiffre de l'indemnité qu'on reconnaît me devoir. Et ce n'est pas tout: on m'a offert de gérer Sairmeuse, moyennant de bons appointements... Je serais allé loger avec ma fille au pavillon de garde, que j'ai habité si longtemps... Toutes réflexions faites, j'ai refusé. Après avoir joui longtemps d'une fortune qui ne m'appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien à moi...
—Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?...
—Pas le moins du monde... Je m'établis colporteur.
M. d'Escorval n'en pouvait croire ses oreilles.
—Colporteur?... répéta-t-il.
—Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, là-bas, dans ce coin...
—Mais c'est insensé! s'écria M. d'Escorval, c'est à peine si les gens qui font ce métier gagnent leur vie de chaque jour!...
—Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le bénéfice est de trente pour cent. Et notez que nous serons trois à vendre, car je confierai une balle à mon fils et une autre à Chanlouineau, qui feront des tournées de leur côté.
—Quoi!... Chanlouineau...
—Devient mon associé.
—Et ses terres, qui en prendra soin?
—Il aura des journaliers...
Et là-dessus, voulant sans doute faire entendre à M. d'Escorval que sa visite avait assez duré, Lacheneur se mit aussi, lui, à arranger les petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant.
Mais le baron ne pouvait s'éloigner ainsi, maintenant surtout que ses soupçons devenaient presque une certitude.
—Il faut que je vous parle!... dit-il brusquement.
M. Lacheneur se retourna.
—C'est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible hésitation.
—Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez pas aujourd'hui, je reviendrai demain... après-demain... tous les jours, jusqu'à ce que je puisse me trouver seul avec vous.
Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu'il n'éviterait pas cet entretien; il eut le geste de l'homme qui se résigne, et, s'adressant à son fils et à Chanlouineau:
—Allez donc voir un moment de l'autre côté, si j'y suis... dit-il.
Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée:
—Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très-vite, quelles raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne... Je sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j'ai cruellement souffert... Mais mon refus n'en reste pas moins définitif, irrévocable. Il n'est pas au monde de puissance capable de me faire revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma décision, je ne vous les dirais pas... croyez qu'ils sont graves...
—Nous ne sommes donc pas vos amis!...
—Vous!... monsieur, s'écria Lacheneur, avec l'accent de la plus vive affection, vous!... Ah! vous le savez bien, vous êtes les meilleurs, les seuls amis que j'aie ici-bas!... Je serais le dernier et le plus misérable des hommes, si jusqu'à mon dernier soupir je ne gardais le souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous suis dévoué... et c'est pour cela même que je vous réponds; non, non, jamais!...
Il n'y avait plus à douter. M. d'Escorval saisit les poignets de Lacheneur, et les serrant à les briser:
—Malheureux!... dit-il d'une voix sourde, que voulez-vous faire! quelle vengeance terrible rêvez-vous!...
—Je vous jure...
—Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon expérience. Vos projets, je les devine... vous haïssez les Sairmeuse plus mortellement que jamais.
—Moi!...
—Oui, vous... et si vous semblez oublier, c'est afin qu'ils oublient, eux aussi... Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde pour les rassurer... Vous allez au devant de leurs avances, vous vous agenouillez devant eux... pourquoi?... Parce que vous êtes sûr qu'ils seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous pourrez les frapper plus sûrement...
Il s'arrêta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut:
—Mon père, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse.
Ce nom, que Marie-Anne jetait d'une voix effrayante de calme, au milieu d'une explication brûlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux circonstances une telle signification, que M. d'Escorval fut comme pétrifié.
—Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs ne s'écroulent sur lui!...
M. Lacheneur avait foudroyé sa fille du regard. Il la soupçonnait d'une ruse qui pouvait le forcer à se découvrir. En une seconde, les plus furieuses passions contractèrent ses traits.
Mais il se remit, par un prodige de volonté. Il courut à la porte, repoussa Marie-Anne, et s'appuyant à l'huisserie, il se pencha dans la première pièce, en disant:
—Daignez m'excuser, monsieur le marquis, si je prends la liberté de vous prier d'attendre; je termine une affaire et je suis à vous à l'instant...
Il n'y avait dans son accent ni trouble ni colère, mais bien une respectueuse déférence et comme un sentiment profond de gratitude.
Ayant dit, il attira la porte à lui et se retourna vers M. d'Escorval.
Le baron, debout, les bras croisés, avait assisté à cette scène de l'air d'un homme qui doute du témoignage de ses sens; et cependant il en comprenait la portée.
—Ainsi, dit-il à Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous?...
—Presque tous les jours... non à cette heure, mais un peu plus tard.
—Et vous le recevez, vous l'accueillez!...
—De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas sensible à l'honneur qu'il me fait!... D'ailleurs, nous avons à débattre des intérêts sérieux... Nous nous occupons de régulariser la restitution de Sairmeuse... J'ai à lui donner des détails infinis pour l'exploitation des propriétés...
—Et c'est à moi, interrompit le baron, à moi, votre ami, que vous espérez faire entendre que vous, un homme d'une intelligence supérieure, vous êtes dupe des prétextes dont se pare M. le marquis de Sairmeuse pour hanter votre maison!... Regardez-moi dans les yeux... oui, comme cela!... Et maintenant osez me soutenir que véritablement, dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme s'adressent à vous!...
L'œil de Lacheneur ne vacilla pas.
—À qui donc s'adresseraient-elles? dit-il.
Cette opiniâtre sérénité trompait toutes les prévisions du baron. Il n'avait plus qu'à frapper un grand coup.
—Prenez garde, Lacheneur!... prononça-t-il sévèrement. Songez à la situation que vous faites à votre fille, entre Chanlouineau qui la voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut...
—Qui la veut pour maîtresse, n'est-ce pas?... Oh! dites le mot. Mais que m'importe!... Je suis sûr de Marie-Anne et je méprise les propos des imbéciles.
M. d'Escorval frémit.
—En d'autres termes, dit-il d'un ton indigné, vous faites de l'honneur et de la réputation de votre fille les enjeux de la partie que vous engagez!...
C'en était trop. Toutes les passions furieuses que Lacheneur comprimait éclatèrent à la fois; il ne songea plus à se contenir.
—Eh bien! oui!... s'écria-t-il avec un affreux blasphème, oui, vous l'avez dit: Marie-Anne doit être et sera l'instrument de mes projets... Ah! c'est ainsi. L'homme qui est où j'en suis ne s'arrête plus aux considérations qui retiennent les autres hommes. Fortune, amis, famille, la vie, l'honneur, j'ai d'avance tout sacrifié. Périsse la vertu de ma fille, périsse ma fille même, que m'importe! pourvu que je réussisse...
Il était effrayant d'énergie et de fanatisme, ses poings crispés menaçaient d'invisibles ennemis, ses yeux s'injectaient de sang.
Le baron le saisit par le revers de sa redingote comme s'il eût craint qu'il ne lui échappât...
—Vous l'avouez donc, lui dit-il... Vous voulez vous venger des Sairmeuse et vous avez fait Chanlouineau votre complice.
Mais Lacheneur, d'un mouvement brusque, se dégagea.
—Je n'avoue rien, répliqua-t-il... Et cependant je veux vous rassurer...
Il leva la main comme pour prêter serment, et d'une voix solennelle:
—Devant Dieu qui m'entend, prononça-t-il; sur tout ce que j'ai de sacré au monde, par la mémoire de ma sainte femme qui est en terre, je jure que je ne médite rien contre les Sairmeuse, que je n'ai jamais eu l'idée de toucher seulement un cheveu de leur tête... Je les ménage parce que j'ai absolument besoin d'eux. Ils m'aideront sans s'en douter.
Lacheneur disait vrai, cette fois; on le sentait; la vérité trouve à son service d'irrésistibles accents. Cependant M. d'Escorval feignit de douter. Il pensa qui si lui, de sang-froid, il attisait la colère de ce malheureux, il lui arracherait toute sa pensée. C'est donc d'un air de défiance insultante qu'il dit:
—Comment croire à vos serments, après vos aveux!... Calcul inutile!... Éclairé par une dernière lueur de raison, Lacheneur vit le piège; tout son calme lui revint comme par magie.
—Soit, monsieur le baron, dit-il, ne me croyez pas. Mais vous n'obtiendrez plus un mot de moi sur ce sujet; je n'en ai que trop dit. Je sais que votre seule amitié vous guide, ma reconnaissance est grande, mais je ne puis vous répondre. Les événements ont creusé un abîme entre nous, n'essayons pas de le franchir. Pourquoi nous revoir encore?... Il me faut vous répéter ce que je disais hier à M. l'abbé Midon. Si vous êtes mon ami, ne revenez plus ici, jamais, ni de nuit ni de jour, sous aucun prétexte... On irait vous dire que je suis à la mort, n'importe! ne venez pas, la maison est fatale. Et si vous me rencontrez, détournez-vous, évitez-moi comme un pestiféré dont le contact peut être mortel!... Le baron se taisait. C'était là, sous une forme nouvelle et bien autrement saisissante, ce que déjà lui avait dit Marie-Anne. Et son esprit s'épuisait à chercher le mot de cette effrayante énigme.
—Mais il y a mieux, poursuivait Lacheneur. Tout en ce pays est fait pour éterniser le désespoir de Maurice. Il n'est pas un sentier, pas un arbre, pas une fleur qui ne lui rappelle cruellement le rêve de ses amours perdues... Partez, emmenez-le, loin, bien loin...
—Eh!... le puis-je!... Ce misérable Fouché ne m'a-t-il pas emprisonné ici!...
—Raison de plus pour écouter mes conseils. Vous avez été l'ami de l'Empereur, donc vous êtes suspect. Vous êtes environné d'espions. Vos ennemis guettent dans l'ombre une occasion de vous perdre. Que leur faut-il pour vous jeter en prison?... Une démarche mal interprétée, une lettre, un mot... La frontière est proche, allez attendre à l'étranger des temps plus heureux...
—C'est ce que je ne ferai pas, dit fièrement M. d'Escorval.
Son accent n'admettait pas de discussion, Lacheneur ne le comprit que trop, et il parut désespéré.
—Ah!... vous êtes comme l'abbé Midon, fit-il d'une voix sourde, vous ne voulez pas croire... Qui sait cependant ce qui peut vous en coûter d'être venu ici ce matin? Enfin, il est dit que nul ne peut fuir sa destinée. Mais si quelque jour la main du bourreau s'abattait sur votre épaule, rappelez-vous que je vous ai prévenu, et ne me maudissez pas...
Il dit... et voyant que cette sinistre prophétie n'ébranlait pas le baron, il lui serra la main comme pour un suprême adieu, et alla ouvrir la porte au marquis de Sairmeuse.
Martial était peut-être dépite de rencontrer M. d'Escorval; il ne l'en salua pas moins avec une politesse étudiée, et tout aussitôt il se mit à raconter gaiement à M. Lacheneur que les objets choisis par lui au château venaient d'être chargés sur des charrettes qui allaient arriver...
M. d'Escorval n'avait plus rien à faire dans cette maison. Parler à Marie-Anne était impossible; Chanlouineau et Jean la gardaient à vue.
Il se retira donc... et lentement, poigné par les plus cruelles angoisses, il redescendit cette côte de la Rèche que deux heures plus tôt il gravissait le cœur plein d'espoir.
Qu'allait-il dire au pauvre Maurice?...
Il arrivait au petit bois de pins, quand un pas jeune et leste, sur le sentier, le fit se retourner.
Le marquis de Sairmeuse arrivait, lui faisant signe. Il s'arrêta, très-surpris. Martial l'aborda avec cet air de juvénile franchise qu'il savait si bien prendre, et d'un ton brusque:
—J'espère, monsieur, dit-il, que vous m'excuserez de vous avoir poursuivi quand vous m'aurez entendu. Je ne suis pas de votre bord, j'exècre ce que vous adorez, mais je n'ai ni la passion ni les rancunes de vos ennemis. C'est pourquoi je vous dis: à votre place, je voyagerais... La frontière est à deux pas, un bon cheval et un temps de galop, et on est à l'abri... À bon entendeur salut!
Et sans attendre une réponse, il s'éloigna.
M. d'Escorval était confondu.
—On dirait une conspiration pour me chasser, murmura-t-il. Mais j'ai de fortes raisons de suspecter la bonne foi de ce beau fils.
Martial était déjà loin.
Moins préoccupé, il eût aperçu deux ombres le long du bois: Mlle Blanche de Courtomieu, suivie de l'inévitable tante Médie, était venue l'épier.
M. le marquis de Courtomieu idolâtrait sa fille; c'était un fait admis, notoire dans le pays, incontestable et incontesté.
Venait-on à lui parler de Mlle Blanche, on ne manquait jamais de lui dire:
—Vous qui adorez votre fille...
Et si lui-même en parlait, il disait:
—Moi qui adore Blanche...
La vérité est qu'il eût donné bonne chose, le tiers de sa fortune, pour en être débarrassé.
Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant, avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait; et, selon son expression en ses jours de mauvaise humeur, «elle le menait comme un tambour.»
Or, le marquis était excédé du despotisme de sa fille. Il était las de plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices... et Dieu sait si elle en avait!
Il lui avait bien jeté tante Médie, mais en trois mois la parente pauvre avait été rompue, brisée, assouplie, au point de ne compter plus.
Souvent le marquis se révoltait, mais neuf fois sur dix il payait cher ses tentatives de rébellion. Quand Mlle Blanche arrêtait sur lui, d'une certaine façon, ses yeux froids et durs comme l'acier, tout son courage s'envolait. Avec lui, d'ailleurs, elle maniait l'ironie comme un poignard empoisonné, et connaissant les endroits sensibles, elle frappait avec une admirable précision.
—Ce n'est pas une fille que j'ai, pensait parfois le marquis avec une sorte de désespoir, c'est une seconde conscience, bien autrement cruelle que l'autre...
Pour comble, Mlle Blanche faisait frémir son père.
Il savait de quoi sont capables ou plutôt il se demandait de quoi ne sont pas capables ces filles blondes, dont le cœur est un glaçon et la tête un brasier, qui rien n'émeut et que tout passionne, qu'une incessante inquiétude d'esprit agite, et que la vanité mène.
—Qu'elle s'amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me plante là sans hésiter... Quel scandale, alors, dans le pays!...
C'est dire de quels vœux il appelait le bon, l'honnête jeune homme qui, en épousant Mlle Blanche, le délivrerait de tous ses soucis.
Mais où le prendre, ce libérateur?...
Le marquis avait annoncé partout, et à son de trompe, qu'il donnait à sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait mis sur pied le ban et l'arrière-ban des épouseurs, non-seulement de l'arrondissement, mais encore des départements voisins.
On eût rempli les cadres d'un escadron sur le pied de guerre, rien qu'avec les ambitieux qui avaient tenté l'aventure.
Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez à M. de Courtomieu, nul n'avait eu l'heur de plaire à Mlle Blanche.
Son père lui présentait-il quelque prétendant, elle l'accueillait gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses séductions; mais dès qu'il avait tourné les talons, d'un seul mot qu'elle laissait tomber de la hauteur de ses dédains, elle l'écartait.
—Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros... il n'est pas assez noble... Je le crois fat... Il est sot... son nez est mal fait!...
Et à ces jugements sommaires, pas d'appel. On eût vainement insisté ou discuté. L'homme condamné n'existait plus.
Cependant, la revue des prétendants l'amusant, elle ne cessait d'encourager son père à des présentations, et le pauvre homme battait le pays avec un acharnement qui lui eût valu des quolibets s'il eût été moins riche.
Il désespérait presque, quand la fortune ramena à Sairmeuse le duc et son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la libération prochaine.
—Celui-là sera mon gendre, pensa-t-il.
Le marquis professait ce principe qu'il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Aussi, dès le lendemain, laissait-il entrevoir ses vues au duc de Sairmeuse.
L'ouverture venait à propos.
Arrivant avec l'idée de se créer à Sairmeuse une petite souveraineté, le duc ne pouvait qu'être ravi de s'allier à la maison la plus ancienne et la plus riche du pays après la sienne.
La conférence de ces deux vieux gentilshommes fut courte.
—Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille écus de rentes...
—J'irai, pour ma fille, jusqu'à... oui, jusqu'à quinze cent mille francs, prononça le marquis.
—Sa Majesté a des bontés pour moi... j'obtiendrai pour Martial un poste diplomatique important...
—Moi, j'ai, en cas de malheur, beaucoup d'amis dans l'opposition...
Le traité était conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d'en parler à sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, eût été lui donner l'idée de la repousser. Laisser aller les choses lui parut le plus sûr...
La justesse de ses calculs lui fut démontrée, un matin que Mlle Blanche fit irruption dans son cabinet.
—Ta capricieuse fille est décidée, père, lui dit-elle péremptoirement... elle serait heureuse de devenir la marquise de Sairmeuse.
Il fallut à M. de Courtomieu beaucoup de volonté pour dissimuler la joie qu'il ressentait; mais il songea qu'en en laissant apercevoir quelque chose, il perdrait peut-être tout.
Il présenta quelques objections, elles furent vivement combattues, et enfin, il osa dire:
—Voici donc un mariage à moitié fait. Déjà une des parties consent. Reste à savoir si l'autre...
—L'autre consentira, déclara l'orgueilleuse héritière.
Et dans le fait, depuis plusieurs jours déjà, Mlle Blanche appliquait toutes ses facultés à l'œuvre de séduction qui devait faire tomber Martial à ses genoux.
Après s'être avancée, avec une inconséquence calculée, sûre de l'impression produite, elle battait en retraite, manœuvre trop simple pour ne pas réussir toujours.
Autant elle s'était montrée vive, spirituelle, coquette, rieuse, autant peu à peu elle devint timide et réservée. La pensionnaire étourdie parut s'effacer sous la vierge.
Elle joua pour Martial, et avec quelle perfection! cette comédie divine du premier amour. Il put observer les naïves pudeurs et les chastes appréhensions de ce cœur qui semblait s'éveiller pour lui. Paraissait-il, Mlle Blanche rougissait et se taisait. Pour un mot elle devenait confuse. On ne vit plus ses beaux yeux qu'à travers les franges soyeuses de ses sourcils.
Qui lui avait enseigné cette politique de la coquetterie la plus raffinée?... On dit que le couvent est un grand maître.
Mais ce qu'on ne lui avait pas appris, ce qu'elle ignorait, c'est que les plus habiles deviennent dupes de leurs mensonges; c'est que les grandes comédiennes unissent toujours par verser de vraies larmes.
Elle le comprit un soir où une plaisanterie du duc de Sairmeuse lui révéla que Martial allait tous les jours chez Lacheneur.
Ce qu'elle ressentit alors ne pouvait se comparer au frémissement de jalousie, de colère plutôt, qui déjà l'avait agitée.
Ce fut une douleur aiguë, âpre, intolérable, la sensation d'une lame rougie déchirant ses chairs.
La première fois, tout en rêvant une vengeance, elle avait pu garder son sang-froid; cette fois, non.
Pour ne pas se trahir, elle dut quitter le salon précipitamment. Elle courut s'enfermer dans sa chambre, et là éclata en sanglots.
—Ne m'aimerait-il donc pas! murmurait-elle:
Cette pensée la glaçait, et elle, l'orgueilleuse héritière, pour la première fois elle douta de soi.
Elle songea que Martial était assez noble pour se moquer de la noblesse, trop riche pour ne pas mépriser l'argent, et qu'elle-même n'était sans doute ni si jolie ni si séduisante qu'elle le croyait et que le disaient ses flatteurs.
Elle pouvait n'être pas aimée... elle tremblait de ne l'être pas.
Tout cependant, dans la conduite de Martial, et Dieu sait avec quelle fidélité sa mémoire la lui rappelait depuis une semaine, tout était fait pour lui rendre quelque assurance.
Il ne s'était pas déclaré formellement, mais il était parfaitement clair qu'il lui faisait la cour. Ses façons avec elle étaient celles du plus respectueux et en même temps du plus épris des amants. À certains moments, elle l'avait troublé, elle en était sûre. Il lui semblait entendre encore le tremblement de sa voix, à quelques phrases qu'il avait murmurées à son oreille...
Mlle Blanche se rassurait à demi, quand le souvenir soudain d'une conversation surprise entre deux de ses parentes illumina les ténèbres où elle se débattait.
L'une de ces deux jeunes femmes racontait en pleurant que son mari, qu'elle adorait, avait une liaison avant son mariage, et qu'il ne l'avait pas rompue.
Épouse légitime, elle était entourée de soins et de respects; on lui faisait la charité des apparences, mais l'autre avait la réalité, l'amour.
Cette pauvre femme ajoutait encore que cette situation la rendait la plus misérable des créatures, qu'elle se taisait pourtant et dévorait ses larmes en secret, redoutant, au premier mot de reproche, de voir son mari l'abandonner ou cesser de se contraindre...
Cette confidence, autrefois, avait fait rire Mlle Blanche, et l'avait indignée en même temps.
—Peut-on être lâche à ce point!... s'était-elle dit.
Maintenant, il lui fallait bien reconnaître qu'elle avait raisonné la passion comme un aveugle-né la lumière. Et elle se disait:
—Qui me garantit que Martial ne songe pas à se conduire comme le mari de ma parente?...
Mais comme jadis, tout lui paraissait préférable à l'ignominie d'un partage.
—Il faudrait écarter Marie-Anne, pensait-elle, la supprimer... mais comment?...
Il faisait jour depuis longtemps que Mlle Blanche délibérait encore, hésitant entre mille projets contradictoires et plus impraticables les uns que les autres.
Pour la rappeler à la réalité, il ne fallut rien moins que l'entrée de sa camériste, qui lui apportait un énorme bouquet de roses envoyé par Martial...
—Comment, mademoiselle ne s'est pas couchée!... fit cette fille surprise.
—Non!... je me suis endormie sur ce fauteuil et je m'éveille à l'instant. Il est inutile de parler de cela.
Elle avait pris les roses, et tout en les disposant dans un grand vase du Japon, elle baignait d'eau froide ses paupières gonflées par les premières larmes sincères qu'elle eût répandues depuis qu'elle était au monde.
À quoi bon!... Cette nuit d'angoisses et de rages solitaires avait pesé plus qu'une année sur le front de l'orgueilleuse héritière.
Elle était si pâle et si triste, si différente d'elle-même, lorsqu'elle parut à l'heure du déjeuner, que tante Médie s'inquiéta.
Mlle Blanche avait préparé une excuse, elle la donna d'un ton si doux que la parente pauvre en fut saisie, comme d'un miracle.
M. de Courtomieu n'était guère moins intrigué.
—De quelle nouvelle lubie cette contenance était-elle la préface?... pensait-il.
Il devint inquiet pour tout de bon, quand, au moment où il se levait de table, sa fille lui demanda un instant d'entretien.
Il la précéda dans son cabinet, et dès qu'ils y furent seuls, sans laisser à son père le temps de s'asseoir, Mlle Blanche le supplia de lui apprendre sans réticences tout ce qui avait dû se passer et se dire entre le duc de Sairmeuse et lui, si les conditions d'une alliance étaient arrêtées, où en étaient les choses, et enfin si Martial avait été prévenu et ce qu'il avait répondu.
Sa voix était humble, son regard humide, tout en elle trahissait la plus affreuse anxiété.
Le marquis était ravi.
—Mon imprudente a voulu jouer avec le feu... se disait-il en caressant son menton glabre, et, par ma foi! elle s'est brûlée.
Ce moment le vengeait délicieusement de quantité de coups d'épingles qui lui cuisaient encore.
Même, la tentation d'abuser de son avantage traversa son esprit. Il n'osa, craignant un retour.
—Hier, mon enfant, répondit-il, le duc de Sairmeuse m'a formellement demandé ta main, et on n'attend que ta décision pour les démarches officielles... Ainsi, rassurez-vous, belle amoureuse, vous serez un jour duchesse.
Elle cacha son visage entre ses mains, pour dissimuler la rougeur que ce mot «amoureuse» faisait monter à son front. Ce mot jusqu'alors lui paraissait qualifier une monstrueuse faiblesse, indigne et inavouable.
—Tu sais bien ma décision, père, balbutia-t-elle d'une voix à peine distincte, il faut nous hâter...
Il recula, croyant avoir mal entendu.
—Nous hâter? répéta-t-il.
—Oui, père, j'ai des craintes.
—Et lesquelles, bon Dieu?...
—Je te les dirai quand je serai sûre, répondit-elle en s'échappant.
Certes, elle ne doutait pas, mais elle voulait voir de ses yeux, étant de ces âmes qui goûtent une âpre et affreuse jouissance à descendre tout au fond de leur malheur.
Aussi, dès qu'elle eut quitté son père, elle força tante Médie à s'habiller en toute hâte, et, sans un mot d'explication, elle la traîna au bois de la Rèche, à un endroit d'où elle apercevait la maison de Lacheneur.
C'était le jour où M. d'Escorval était venu demander une explication à son ancien ami. Elle le vit arriver d'abord, puis, peu après, arriva Martial...
On ne l'avait pas trompée... elle pouvait se retirer.
Mais non. Elle se condamnait à compter les secondes que Martial passerait près de Marie-Anne...
M. d'Escorval ne tarda pas à sortir, elle vit Martial s'élancer après lui et lui parler.
Elle respira... Sa visite n'avait pas duré une demi-heure, et sans doute il allait s'éloigner. Point. Après avoir salué le baron, il remonta la côte et rentra chez Lacheneur.
—Que faisons-nous ici? demandait tante Médie.
—Ah! laisse-moi!... répondit durement Mlle Blanche; tais-toi!
Elle entendait au haut de la lande comme un bruit de roues, des piétinements de chevaux, des coups de fouet et des jurons.
Les charrettes annoncées par Martial, et qui portaient le mobilier et les effets de M. Lacheneur, arrivaient.
Ce bruit, Martial l'entendit de la maison, car il sortit, et après lui parurent M. Lacheneur, son fils, Chanlouineau et Marie-Anne.
Tout ce monde aussitôt s'employa à débarrasser les charrettes, et positivement, aux mouvements du jeune marquis de Sairmeuse, on eût juré qu'il commandait la besogne; il allait, venait, s'empressait, parlait à tout le monde, et même par moments ne dédaignait pas de donner un coup de main.
—Il est dans cette maison comme chez lui, se disait Mlle Blanche... quelle horreur! un gentilhomme... Ah! cette dangereuse créature lui ferait faire tout ce qu'elle voudrait...
Ce n'était rien... une troisième charrette apparaissait, traînée par un seul cheval, et chargée de pots de fleurs et d'arbustes.
Cette vue arracha à Mlle de Courtomieu un cri de rage qui devait porter l'épouvante dans le cœur de tante Médie.
—Des fleurs!... dit-elle d'une voix sourde, comme à moi!... Seulement, il m'envoie un bouquet, et pour elle, il dépouille les massifs de Sairmeuse.
—Que parles-tu donc de fleurs? interrogea la parente pauvre.
Mlle Blanche eût voulu répondre qu'elle ne l'eût pu. Elle étouffait... Et cependant elle se contraignit à rester là trois longues heures, tout le temps qu'il fallut pour tout rentrer...
Les charrettes étaient parties depuis un bon moment déjà, quand enfin Martial reparut sur le seuil de la maison.
Marie-Anne l'avait accompagné et ils causaient... Il semblait ne pouvoir se décider à partir...
Il se décida cependant, et s'éloigna doucement, comme à regret... Marie-Anne, restée sur la porte, lui adressait un geste amical.
—Je veux parler à cette créature! s'écria Mlle Blanche... Viens, tante Médie... il le faut...
Il n'y a pas à en douter: si Marie-Anne se fût trouvée en ce moment à portée de la voix, Mlle de Courtomieu laissait échapper le secret des souffrances qu'elle venait d'endurer.
Mais de l'endroit du bois où s'était établie Mlle Blanche, jusqu'à la pauvre maison de Lacheneur, il y avait bien cent mètres d'un terrain très en pente, sablonneux, malaisé, et tout entrecoupé de bruyères et d'ajoncs.
Il fallait à Mlle Blanche une minute pour traverser cet espace, et c'était assez de cette minute pour changer toutes ses idées.
Elle n'avait pas franchi le quart du chemin, que déjà elle regrettait amèrement de s'être montrée. Mais il n'y avait plus à reculer, Marie-Anne, debout sur le seuil de sa porte, devait l'avoir vue.
Il ne lui restait qu'à profiter du reste de la route, pour se remettre, pour composer son visage... elle en profita.
Elle avait aux lèvres son meilleur, son plus doux sourire, quand elle aborda Marie-Anne. Pourtant elle était embarrassée, elle ne savait trop de quel prétexte colorer sa visite, et pour gagner du temps elle feignait d'être très-essoufflée, presque autant que tante Médie.
—Ah!... on n'arrive pas aisément chez vous, chère Marie-Anne, dit-elle enfin, vous demeurez sur une montagne...
Mlle Lacheneur ne disait mot. Elle était extrêmement surprise et ne savait pas le cacher.
—Tante Médie prétendait connaître le chemin, continua Mlle Blanche, mais elle m'a égarée... n'est-ce pas, tante?
Comme toujours, la parente pauvre approuva, et sa nièce poursuivit:
—Mais, enfin, nous voici... Je n'ai pu, ma chérie, me résigner à rester sans nouvelles de vous, surtout après votre malheur. Que devenez-vous? Ma recommandation vous a-t-elle procuré le travail que vous espériez?
Sans défiances aucunes, Marie-Anne devait être prise au ton d'intérêt touchant de son ancienne amie. C'est donc avec la plus entière franchise, sans faste de douleur comme sans fausse honte, qu'elle avoua l'inanité de presque toutes ses démarches. Même, il lui avait semblé que plusieurs personnes avaient pris plaisir à la mal recevoir...