Lacheneur eut un geste menaçant.

—En ce cas, fit-il, la partie n'est pas perdue. Attendez ici les gens que je précède, et dites-leur simplement que vous êtes envoyés pour les presser. Pressez-les surtout. Et comptez sur moi, je réponds du succès.

Il dit, et enfonçant les éperons dans le ventre de son cheval, il reprit sa course.

Il venait de tromper ces deux hommes. De ressources, il n'en avait aucune, il ne conservait pas même la plus chétive espérance. C'était un abominable mensonge, mais il avait, en quelque sorte, perdu son libre arbitre. L'édifice si laborieusement élevé s'écroulait, il voulait être enseveli sous les ruines. On devait être vaincu, il en était sûr, n'importe, on se battrait, il chercherait la mort et il la trouverait... Et il pensait:

—Pourvu qu'on ne se lasse pas, là-bas!...

Là-bas, à la Croix-d'Arcy, on l'accusait...

Après le passage des deux officiers à demi-solde, les murmures s'étaient changés en imprécations.

Ces deux mille paysans, arrivés successivement au rendez-vous, s'indignaient de ne pas voir leur chef, celui qui était venu les débaucher à la charrue pour en faire les soldats de ses rancunes.

—Où est-il? se disaient-ils. Qui sait s'il n'a pas eu peur, au dernier moment? Peut-être se cache-t-il, pendant que nous sommes ici risquant notre peau et le pain de nos enfants?

Et déjà, ces terribles épithètes: traître, agent provocateur, circulaient de bouche en bouche, et gonflaient de colère toutes les poitrines.

Quelques-uns des conjurés étaient d'avis de se disperser; mais d'autres, et c'étaient les plus influents, voulaient au contraire qu'on marchât sur Montaignac sans Lacheneur, et cela, sur-le-champ, sans attendre seulement le moment fixé pour l'attaque.

Mais toutes les délibérations furent interrompues par le galop furieux d'un cheval.

Un cabriolet parut, qui s'arrêta au milieu du carrefour.

Deux hommes en descendirent: le baron d'Escorval et l'abbé Midon.

Ils avaient pris la traverse et devancé Lacheneur. Ils respirèrent... Ils pensèrent qu'ils arrivaient à temps.

Hélas! Ici comme là-bas, sur la lande de la Rèche, tous leurs efforts, leurs supplications et leurs menaces devaient se briser contre la plus aveugle obstination.

Ils étaient venus avec l'espoir d'arrêter le mouvement, ils le précipitèrent.

—Nous sommes trop avancés pour reculer, s'écria un propriétaire des environs, chef reconnu en l'absence de Lacheneur, si la mort est devant nous, elle est aussi derrière nous. Attaquer et vaincre... telle est notre unique chance de salut. Marchons donc, et à l'instant, c'est le seul moyen de déconcerter nos ennemis... Lâche qui hésite; en avant!...

Une seule et même acclamation lui répondit:

—En avant!...

Aussitôt, on tire de son étui un drapeau tricolore, ce drapeau tant regretté, qui rappelait tant de gloire et de si grands malheurs, un tambour bat la marche, et la colonne entière s'ébranle aux cris de: «Vive Napoléon II!»

Pâles, les vêtements en désordre, la voix brisée par la fatigue et l'émotion, M. d'Escorval et l'abbé Midon s'obstinent à suivre les conjurés.

Ils voient à quel précipice courent ces pauvres gens, et ils demandent à Dieu une inspiration pour les arrêter.

En cinquante minutes, la distance qui sépare la Croix-d'Arcy de Montaignac est franchie.

Bientôt on aperçoit la porte de la citadelle, qui est celle que doivent livrer les officiers à demi-solde.

Il est onze heures et cependant cette porte est ouverte.

Cette circonstance ne prouve-t-elle pas aux conjurés que leurs amis de l'intérieur sont maîtres de la ville et qu'ils les attendent en force?...

Ils avancent donc sans défiance, si certains du succès, que ceux qui ont des fusils ne prennent seulement pas la peine de les armer.

Seuls, M. d'Escorval et l'abbé Midon pressentent une catastrophe.

Le chef de l'expédition est près d'eux; ils le conjurent de ne pas négliger les plus vulgaires précautions; ils le pressent d'envoyer quelques hommes en reconnaissance, eux-mêmes s'offrent d'y aller, à condition qu'on attendra leur retour avant d'aller plus loin.

—Si un piège vous est tendu, lui disent-ils, n'y donnez pas tête baissée.

Mais on les repousse.

Déjà on a dépassé les ouvrages avancés; la tête de colonne touche au pont-levis.

L'enthousiasme est devenu du délire; c'est à qui le premier pénétrera dans la place.

Hélas!... à ce moment un coup de pistolet est tiré.

C'est un signal, car aussitôt, de tous côtés, éclate une fusillade terrible.

Trois ou quatre paysans tombent mortellement frappés... Tous les autres s'arrêtent, glacés de stupeur, cherchant d'où partent les coups...

L'indécision est affreuse; cependant un chef énergique électriserait ces paysans, il y a parmi eux d'anciens soldats de Napoléon; la lutte s'engagerait, épouvantable, dans l'obscurité!...

Mais ce n'est pas le cri de «en avant!» qui se fait entendre.

La voix d'un lâche jette le cri des paniques:

—Nous sommes vendus!... Sauve qui peut!...

Dès lors, c'en est fait de l'expédition.

La peur, une folle peur, s'empare de tous ces braves gens, et ils s'enfuient éperdus, balayés comme des feuilles sèches par la tempête.

XXIII

Les stupéfiantes révélations de Chupin, l'idée que Martial, l'héritier de son nom, conspirait peut-être avec des paysans, l'arrestation si imprévue d'un des conjurés de l'intérieur, toutes ces circonstances avaient bouleversé le duc de Sairmeuse.

Le sang-froid gouailleur du marquis de Courtomieu rendit à ses facultés leur équilibre.

Retrouvant l'énergie de sa jeunesse, il courut aux casernes, et moins d'une demi-heure plus tard, cinq cents fantassins et trois cents cavaliers des chasseurs de Montaignac étaient sous les armes, la giberne garnie de cartouches.

Avec ces forces seulement, faire avorter le mouvement sans effusion de sang n'était qu'un jeu. Il suffisait de fermer les portes de la ville. Ce n'était pas avec leurs fusils de chasse et leurs bâtons, que ces pauvres campagnards pouvaient forcer l'entrée d'une place de guerre.

Mais tant de modération ne devait pas convenir à un homme d'un tempérament violent, tel que M. de Sairmeuse, impatient de lutte et de bruit, et que stimulait encore l'ambition de montrer son zèle.

Il ordonna donc de laisser ouverte cette porte de la citadelle, qui devait être livrée, et fit cacher une partie de ses fantassins derrière les parapets des ouvrages avancés.

Quant à lui, il s'établit à une porte d'où, découvrant parfaitement la route, il pouvait choisir son moment pour donner le signal du feu.

Chose étrange, cependant. Sur quatre cents balles, tirées de moins de vingt mètres, sur une masse de quinze cents hommes, trois seulement avaient porté.

Plus humains que leur chef, presque tous les soldats avaient déchargé leur fusil en l'air.

Mais le duc de Sairmeuse n'avait pas de temps à perdre à ces considérations. Il enfourcha son cheval et, à la tête de 500 hommes environ, cavaliers et fantassins, il s'élança sur les traces des fuyards.

Les paysans avaient plus de vingt minutes d'avance.

Pauvres gens!... Il leur eût été bien facile de déjouer toutes les poursuites. Ils n'avaient qu'à se disperser, qu'à «s'égailler,» comme autrefois les gars de la Vendée.

Malheureusement bien peu eurent l'idée de se jeter isolément à travers champs. Les autres, éperdus, troublés, saisis de cet inconcevable vertige des déroutes, suivaient le grand chemin, comme les moutons d'un troupeau pris d'épouvante.

Ils allaient vite néanmoins, la peur leur donnait des ailes. N'entendaient-ils pas à chaque moment des coups de fusil tirés aux traînards!...

Mais il était un homme qui, à chacune de ces détonations recevait pour ainsi dire la mort... Lacheneur.

Penché sur le cou de son cheval, haletant, dévoré d'angoisses, il approchait ventre à terre de la Croix-d'Arcy, quand le fracas de la fusillade de Montaignac arriva jusqu'à lui.

Terrifié, il arrêta sa bête par une saccade si violente, qu'elle chancela sur ses jarrets.

Il prêta l'oreille et attendit... Rien. Nulle décharge ne répondait à cette décharge. Il pouvait y avoir eu boucherie, combat, non.

Lacheneur comprit tout; il devina la sanglante échauffourée; il vit tous ces paysans soulevés à sa voix, mitraillés à bout portant.

Ah! toutes ces balles, il eût voulu les avoir dans la poitrine.

De nouveau, il éperonna les flancs de son cheval, et sa course devint plus furieuse encore.

Il traversa comme le vent le carrefour de la Croix-d'Arcy; il était vide. À l'entrée d'un des chemins était arrêté le cabriolet qui avait amené M. d'Escorval et l'abbé Midon; personne ne s'en était inquiété.

Enfin, M. Lacheneur aperçut les fuyards.

Il poussa droit à eux, les chargeant des plus horribles malédictions et les accablant d'injures.

—Lâches!... vociférait-il, traîtres!... Vous fuyez et vous êtes dix contre un!... Où courez-vous ainsi?... Chez vous? Insensés! vous y trouverez les gendarmes qui vous attendent pour vous conduire à l'échafaud. Ne vaut-il pas mieux mourir les armes à la main! Allons... volte-face, suivez-moi! Nous pouvons vaincre encore. Je vous amène du renfort, deux mille hommes me suivent...

Il promettait deux mille hommes, il en eût promis dix mille, cent mille... Il eût promis aussi bien une armée et du canon...

Mais eût-il eu tout cela, à moins d'employer la force, il n'eût pas arrêté la déroute... Il fut entraîné comme la branche morte par le torrent.

Au carrefour de la Croix-d'Arcy seulement, à cet endroit d'où une heure auparavant ils parlaient pleins de confiance, les gens de cœur purent se reconnaître et se compter, pendant que les autres précipitaient leur course dans toutes les directions...

Une centaine de conjurés, les plus braves et les plus compromis, entouraient M. Lacheneur.

Parmi eux était l'abbé Midon, sombre, désespéré. Une poussée l'avait séparé de M. d'Escorval, et il ne l'avait plus revu. Qu'était devenu le baron? Avait-il été pris ou tué? Avait-il gagné les champs?

Et le digne prêtre n'osait s'éloigner, il attendait, heureux en son malheur d'avoir retrouvé la voiture et d'avoir réussi à la défendre contre une douzaine de paysans qui prétendaient s'en emparer.

Il écoutait la délibération de M. Lacheneur et de ses amis.

Devaient-ils tirer chacun de son côté? Devaient-ils, en s'obstinant à une résistance désespérée, laisser à tous les conjurés le temps de gagner leur maison?...

Ils hésitaient quand enfin arrivèrent au rendez-vous les débris de la colonne confiée à Maurice et à Chanlouineau.

De cinq cents hommes qui la composaient au départ de Sairmeuse, quinze restaient, en comptant les deux officiers à demi-solde.

Marie-Anne marchait au milieu de ce petit groupe.

La voix de Chanlouineau devait mettre fin aux hésitations.

—Je viens pour me battre, déclara-t-il, et je vendrai chèrement ma vie.

—Battons-nous donc! dirent les autres.

Mais Chanlouineau ne les suivit pas sur le terrain qui fut jugé le mieux disposé pour une longue défense; il avait tiré Maurice à l'écart.

—Vous, monsieur d'Escorval, lui dit-il brusquement, vous allez vous retirer.

—Moi!... je vais faire mon devoir, comme vous, Chanlouineau...

—Votre devoir, monsieur, est de sauver Marie-Anne, partez, emmenez-la.

—Je reste!... prononça Maurice.

Il allait rejoindre les derniers combattants, Chanlouineau l'arrêta.

—Vous n'avez pas le droit de vous faire tuer ici, dit-il d'une voix sourde, votre vie appartient à la femme qui s'est donnée à vous.

—Malheureux!... qu'osez-vous dire!...

Chanlouineau hocha tristement la tête.

—À quoi bon nier?... fit-il. Ce qui est arrivé devait arriver... Il est de ces tentations si grandes, qu'un ange n'y résisterait pas... Ce n'est ni votre faute, ni la sienne... Lacheneur a été un mauvais père. Il y a eu un jour... quand j'ai été sûr... où je voulais me tuer ou vous tuer, je ne savais lequel... Allez, vous n'aurez plus jamais la mort si près de vous qu'une fois... Je vous ai tenu au bout de mon fusil à cinq pas... C'est le bon Dieu qui a arrêté ma main, en me montrant son désespoir... Maintenant que je vais mourir ainsi que Lacheneur, il faut bien que quelqu'un reste à Marie-Anne... Jurez-moi que vous l'épouserez... On vous inquiétera peut-être pour l'affaire de cette nuit, mais j'ai ici de quoi vous sauver...

Un feu de peloton l'interrompit, les soldats du duc de Sairmeuse arrivaient...

—Saint bon Dieu!... s'écria Chanlouineau, et Marie-Anne!

Ils s'élancèrent, et Maurice le premier l'aperçut, debout au milieu du carrefour, appuyée sur le cou du cheval de son père. Il lui prit le bras en cherchant à l'entraîner:

—Venez, lui dit-il, venez!

Mais elle résista.

—De grâce, fit-elle, laissez-moi...

—Mais tout est perdu, mon amie!

—Oui, tout, je le sais... même l'honneur... Et c'est pour cela qu'il faut que je reste et que je meure, il le faut, je le veux...

Elle se pencha vers Maurice, et d'une voix à peine intelligible, elle ajouta:

—Il le faut, pour que le déshonneur ne devienne pas public...

La fusillade était d'une violence extraordinaire, ils restaient debout à l'endroit le plus périlleux, ils allaient certainement être atteints, quand Chanlouineau reparut.

Avait-il deviné le secret des résistances de Marie-Anne? Peut-être. Toujours est-il que, sans mot dire, il l'enleva comme un enfant entre ses bras robustes, et la porta jusqu'à la voiture que gardait l'abbé Midon.

—Montez, monsieur le curé, commanda-t-il, et retenez Mlle Lacheneur, bien!... merci. Maintenant, monsieur Maurice, à votre tour.

Mais déjà les soldats de M. de Sairmeuse étaient maîtres du carrefour. Apercevant un groupe, dans l'ombre, ils accoururent.

Alors, l'héroïque paysan saisit son fusil par le canon, et le manœuvrant comme une massue, il tint l'ennemi en échec et donna à Maurice le temps de s'élancer près de Marie-Anne, de prendre les guides et de fouetter le cheval qui partit au galop.

Ce que cette lamentable nuit cacha de lâchetés ou d'héroïsmes, d'inutiles cruautés ou de magnifiques dévouements, on ne l'a jamais su au juste...

Deux minutes après le départ de Marie-Anne et de Maurice, Chanlouineau luttait encore, barrant obstinément la route.

Il avait en face de lui une douzaine de soldats au moins... n'importe. Vingt coups de fusil lui avaient été tirés, pas une balle ne l'avait touché; on l'eût dit invulnérable.

—Rends-toi!... lui criaient les soldats, émus de tant de bravoure, rends-toi!...

—Jamais! jamais!...

Il était effrayant, il trouvait au service de son courage une vigueur et une agilité surhumaines. Malheur à qui se trouvait à portée de ses terribles moulinets.

C'est alors qu'un soldat, confiant son arme à un camarade, se jeta à plat ventre et rampant dans l'ombre alla saisir aux jambes, par derrière, ce héros obscur.

Il chancela comme un chêne sous la hache, se débattit furieusement et enfin, perdant plante, tomba en criant d'une voix formidable:

—À moi!... les amis, à moi!...

Nul ne répondit à son appel.

À l'autre extrémité du carrefour, les conjurés, après une lutte désespérée, combat d'hommes qui ont fait la sacrifice de leur vie, les conjurés cédaient...

Le gros de l'infanterie du duc de Sairmeuse accourait.

On entendait les tambours battant la charge, on apercevait les armes brillant dans la nuit.

Lacheneur, qui était resté à la même place, immobile sous les balles, sentit que ses derniers compagnons allaient être écrasés.

En ce moment suprême, le passé lui apparut fulgurant et rapide comme l'éclair. Il se vit et se jugea. La haine l'avait conduit au crime. Il se fit horreur, pour les hontes qu'il avait imposées à sa fille. Il se maudit pour les mensonges dont il avait abusé tous ces braves gens qui se faisaient tuer...

C'était assez de sang comme cela, ceux qui restaient, il fallait les sauver.

—Cessez le feu!... mes amis, commanda-t-il, retirez-vous...

On lui obéit... et il put voir comme des ombres qui s'éparpillaient dans toutes les directions.

Il pouvait fuir aussi, lui, ne montait-il pas un vaillant cheval qui l'emporterait vite loin de l'ennemi!...

Mais il s'était juré qu'il ne survivrait pas au désastre; déchiré de remords, désespéré, fou de douleur et de rage impuissante, il ne voyait d'autre refuge que la mort...

Il eût pu l'attendre, elle approchait; il aima mieux courir au-devant d'elle. Il rassembla son cheval, l'enleva de la bride et des éperons et le lança sur les soldats du duc de Sairmeuse.

Le choc fut rude, les rangs s'ouvrirent, et il y eut un instant de mêlée furieuse...

Mais bientôt le cheval de Lacheneur, le poitrail ouvert par les baïonnettes, se cabra; il battit l'air de ses sabots, puis ses jarrets plièrent, et il se renversa, entraînant son cavalier...

Et les soldats passèrent, ne pouvant se douter que sous le cadavre du cheval le maître se débattait sans blessures.

Il était une heure et demie du matin... le carrefour était désert.

Rien ne troublait le silence que les gémissements de quelques blessés appelant leurs compagnons et implorant des secours...

Les secours ne devaient pas venir encore.

Avant de penser aux blessés, M. de Sairmeuse songeait à tirer parti des événements pour sa fortune politique.

Maintenant que le soulèvement était comprimé, il importait de l'exagérer, les récompenses devant être proportionnées à l'importance du service rendu.

On avait ramassé, il le savait, un certain nombre de conjurés, quinze ou vingt; mais ce n'était pas assez pour l'éclat qu'il désirait, il voulait plus d'accusés que cela à jeter à la Cour prévôtale ou à une commission militaire.

Il divisa donc ses troupes en plusieurs détachements qu'il lança de tous côtés, avec l'ordre d'explorer les villages, de fouiller les maisons isolées, et d'arrêter tous les gens suspects...

Sa tâche, après cela, était terminée sur ce terrain, il recommanda une fois encore la plus implacable sévérité, et reprit au grand trot la route de Montaignac.

Il était ravi, assurément il bénissait, comme M. de Courtomieu, ces honnêtes et naïfs conspirateurs; mais une crainte, qu'il s'efforçait vainement d'écarter, empoisonnait en satisfaction.

Son fils, le marquis de Sairmeuse, faisait-il, oui ou non, partie du complot?

Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire, et cependant le souvenir de l'assurance de Chupin le troublait.

D'un autre côté, qu'était donc devenu Martial?... Le domestique expédié pour le prévenir l'avait-il rencontré?... S'était-il mis en route?... Par où?... Peut-être était-il tombé aux mains des paysans?...

C'est dire le tressaillement de joie de M. de Sairmeuse, quand rentrant chez lui après une entrevue avec M. de Courtomieu, on lui apprit que Martial était arrivé depuis un quart d'heure.

—M. le marquis est monté précipitamment à sa chambre en descendant de cheval, ajouta le domestique.

—C'est bien!... fit le duc, je l'y rejoins.

Tout haut, devant ses gens, il disait: «C'est bien!» mais il se disait tout bas:

—Ceci, à la fin, frise l'impertinence! Quoi, je suis à cheval, en train de faire le coup de fusil, et monsieur mon fils se met au lit tranquillement, sans seulement s'informer de moi!...

Il était arrivé à la chambre de son fils, mais la porte était fermé en dedans. Il frappa.

—Qui est-là? demanda Martial.

—Moi! ouvrez!

Martial retira le verrou. M. de Sairmeuse entra, et ce qu'il vit le fit frémir.

Sur la table était une cuvette de sang, et Martial, le torse nu, lavait une large blessure qu'il avait un peu au-dessus du sein droit.

—Vous vous êtes battu!... exclama le duc d'une voix étranglée.

—Oui!...

—Ah!... vous en étiez donc!...

—J'en étais!... de quoi?

—De la conjuration de ces misérables paysans qui dans leur folie parricide ont osé rêver le renversement du meilleur des princes!...

Le visage de Martial trahit successivement une profonde surprise et la plus violente envie de rire.

—Je pense que vous plaisantez, monsieur, dit-il.

L'air et l'accent du jeune homme rassurèrent un peu le duc, sans toutefois dissiper entièrement ses soupçons.

—C'est donc ces vils coquins qui vous ont attaqué!... s'écria-t-il.

—Du tout!... J'ai simplement été obligé d'accepter un duel.

—Avec qui?... Nommez-moi le scélérat qui a osé vous provoquer.

Une fugitive rougeur colora les joues de Martial, mais c'est du ton léger qui lui était habituel qu'il répondit:

—Ma foi non, je ne vous le nommerai pas. Vous l'inquiéteriez peut-être, et je lui dois de la reconnaissance à ce garçon... C'était sur la grande route, il pouvait m'assassiner sans cérémonie, et il m'a offert un combat loyal... Il est d'ailleurs blessé plus grièvement que moi...

Tous les doutes de M. de Sairmeuse lui revinrent.

—Si c'est ainsi, dit-il, pourquoi, au lieu d'appeler un médecin, vous enfermer pour soigner cette blessure?...

—Parce qu'elle est insignifiante et que je veux tenir cette blessure secrète.

Le duc hochait la tête.

—Tout cela n'est guère plausible, prononça-t-il, surtout après les assurances qui m'ont été données de votre complicité.

Le jeune homme haussa les épaules de la façon la moins révérencieuse.

—Ah!... dit-il, et par qui? Par votre espion en chef, sans doute, ce drôle de Chupin. Il m'étonne, monsieur, qu'entre la parole de votre fils et les rapports de ce chenapan, vous hésitiez une seconde.

—Ne dites point de mal de Chupin, marquis, c'est un homme précieux... Sans lui nous eussions été surpris. C'est par lui que j'ai connu le vaste complot ourdi par Lacheneur...

—Quoi! c'est Lacheneur...

—... Qui était à la tête du mouvement?... oui, marquis. Ah! votre perspicacité a été outrageusement mystifiée. Quoi! vous êtes toujours fourré dans cette maison et vous ne vous doutez de rien!... Le père de votre maîtresse conspire, elle conspire elle-même, et vous n'y voyez que du feu!... Et je vous destinais à la diplomatie!... Mais il y a mieux. Vous savez à quoi ont été employés les fonds que vous avez si magnifiquement donnés à ces gens-là? Ils ont servi à acheter des fusils, de la poudre et des balles à notre intention...

Le duc goguenardait à l'aise, maintenant. Il était tout à fait rassuré désormais, et il cherchait à piquer son fils.

Tentative vaine. Martial reconnaissait bien qu'il avait été joué, mais il ne songeait pas à s'en indigner.

—Si Lacheneur était pris, pensait-il, s'il était condamné à mort, et si je le sauvais, Marie-Anne n'aurait rien à me refuser...

XXIV

Ayant pénétré le mystère des continuelles absences de Maurice, le baron d'Escorval avait su dissimuler à sa femme son chagrin et ses craintes.

C'était la première fois qu'il avait un secret pour cette fidèle et vaillante compagne de son existence.

C'est sans la prévenir qu'il alla prier l'abbé Midon de le suivre à la Rèche, chez M. Lacheneur.

Il se cacha d'elle pour courir à la Croix-d'Arcy.

Ce silence explique l'étonnement de Mme d'Escorval quand, l'heure du dîner venue, elle ne vit paraître ni son mari ni son fils.

Maurice, quelquefois, était en retard; mais le baron, comme tous les grands travailleurs, était l'exactitude même. Qu'était-il donc arrivé d'extraordinaire?...

Sa surprise devint inquiétude quand on lui apprit que son mari venait de partir avec l'abbé Midon. Ils avaient attelé eux-mêmes, précipitamment, sans mot dire, et au lieu de faire sortir la voiture par la cour, comme d'habitude, ils avaient passé par la porte de derrière de la remise qui donnait sur le chemin.

Qu'est-ce que cela voulait dire?... Pourquoi ces étranges précautions?...

Mme d'Escorval attendit, toute frissonnante de pressentiments inexpliqués!...

Les domestiques partageaient ses transes. Juste et d'un caractère toujours égal, le baron était adoré de ses gens; tous se fussent mis au feu pour lui.

Aussi, vers dix heures, s'empressèrent-ils de conduire à leur maîtresse un paysan qui revenait de Sairmeuse et qui semait partout la nouvelle du mouvement.

Cet homme, qui était un peu en ribote, racontait des choses étranges.

Il assurait que toute la campagne, à dix lieues à la ronde, avait pris les armes, et que M. le baron d'Escorval était à la tête du soulèvement.

Lui-même se fût joint volontiers aux conjurés, s'il n'eût eu une vache près de vêler...

Il ne doutait pas du succès, affirmant que Napoléon II, Marie-Louise et tous les maréchaux de l'Empire étaient cachés à Montaignac...

Hélas! il faut bien l'avouer, Lacheneur ne reculait pas devant des mensonges plus grossiers encore, dès qu'il s'agissait de gagner des complices à sa cause.

Mme d'Escorval ne devait pas s'arrêter à ces fables ridicules, mais elle put croire, elle crut que le baron était en effet le chef de ce vaste complot.

Ce qui eût absolument consterné tant de femmes à sa place, la rassurait.

Elle avait en son mari une foi entière, absolue, indiscutée. Elle le voyait bien supérieur à tous les autres hommes, impeccable, infaillible pour ainsi dire. Du moment où il disait «cela est,» elle croyait.

Donc, si son mari avait organisé une conspiration, c'était bien. S'il s'était aventuré, c'est qu'il espérait réussir. Donc, elle était sûre du succès.

Impatiente cependant de connaître les résultats, elle expédia le jardinier à Sairmeuse, avec ordre de s'informer adroitement et d'accourir dès qu'il aurait recueilli quelque chose de positif.

Il revint sur le coup de deux heures, blême, effaré, tout en larmes.

Le désastre était déjà connu et on le lui avait raconté avec les plus épouvantables exagérations. On lui avait dit que des centaines et des milliers d'hommes avaient été tués et que toute une armée se répandait dans la campagne, massacrant tout...

Pendant qu'il parlait, Mme d'Escorval se sentait devenir folle.

Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari morts... pis encore: mortellement blessés et agonisant sur le grand chemin... ils étaient étendus sur le dos, les bras en croix, livides, sanglants, les yeux démesurément ouverts, râlant, demandant de l'eau... une goutte d'eau...

—Je veux les voir!... s'écria-t-elle avec l'accent du plus affreux égarement... J'irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi les morts, jusqu'à ce que je les trouve... Allumez des torches, mes amis, et venez avec moi... car vous m'aiderez, n'est-ce pas?... Vous les aimiez, eux si bons!... Vous ne voudriez pas laisser leurs corps sans sépulture!... Oh! les misérables!... les misérables, qui me les ont tués...

Les domestiques s'étaient empressés d'obéir, quand retentit sur la route le galop saccadé et convulsif d'un cheval surmené, et le roulement d'une voiture.

—Les voilà!... s'écria le jardinier, les voilà!...

Mme d'Escorval, suivie de ses gens, se précipita dehors juste assez à temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu, rendu, épuisé, manquer des quatre fers et s'abattre.

Déjà l'abbé Midon et Maurice avaient sauté à terre, et ils soulevaient, ils attiraient un corps inanimé, étendu en travers, sur les coussins...

L'énergie si grande de Marie-Anne n'avait pu résister à tant de chocs successifs; la dernière scène l'avait brisée. Une fois en voiture, tout danger immédiat ayant disparu, l'exaltation désespérée qui la soutenait tombant, elle s'était trouvée mal, et tous les efforts de Maurice et du prêtre pour la ranimer étaient demeurés inutiles.

Mais Mme d'Escorval ne pouvait reconnaître Mlle Lacheneur sous ses vêtements masculins...

Elle vit seulement que ce n'était pas son mari qui était là, et elle sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu'au cœur...

—Ton père!... Maurice, dit-elle d'une voix étouffée, et ton père!...

L'impression fut terrible.

Jusqu'à ce moment, Maurice et le curé de Sairmeuse s'étaient bercés de cet espoir que M. d'Escorval serait rentré avant eux...

Maurice chancela à ce point qu'il faillit laisser échapper son précieux fardeau. L'abbé s'en aperçut, et sur un signe de lui, deux domestiques soulevèrent doucement Marie-Anne et l'emportèrent...

Alors il s'avança vers Mme d'Escorval.

—Monsieur le baron ne saurait tarder à arriver, madame, dit-il à tout hasard, il a dû fuir des premiers...

Ah! Maurice, sur la lande, avait bien jugé sa mère... Sur ce mot, elle se redressa.

—Le baron d'Escorval ne peut avoir fui, interrompit-elle... Un général ne déserte pas en face de l'ennemi... Si la déroute se met parmi ses soldats, il se jette au-devant d'eux, il les ramène au combat où il se fait tuer...

—Ma mère! balbutia Maurice, ma mère!...

—Oh!... ne cherchez pas à m'abuser!... Mon mari était le chef du complot... les conjurés battus et dispersés se sauvent lâchement... Dieu ait pitié de moi!... mon mari est mort!

Si perspicace que fût l'abbé, il ne pouvait comprendre, il pensa que la douleur égarait la raison de cette femme si éprouvée...

—Eh! madame! s'écria-t-il, M. le baron n'était pour rien dans ce mouvement, bien loin de là...

Il s'arrêta; ceci se passait dans une cour fermée seulement par une grille, à la lueur des flambeaux allumés par les gens; de la route on pouvait voir... il comprit l'imprudence.

—Venez, madame, fit-il en entraînant la baronne vers la maison, et vous aussi, Maurice, venez!...

C'est avec la docilité passive et muette des grandes douleurs que Mme d'Escorval suivit le curé de Sairmeuse...

Son corps seul agissait, machinalement; son âme et sa pensée s'envolaient à travers les espaces, vers l'homme qui avait été tout pour elle et dont l'âme et la pensée, sans doute, l'appelaient du fond de l'abîme où il avait roulé...

Mais quand elle eût passé le seuil du salon, elle tressaillit et quitta le bras du prêtre, brusquement ramenée au sentiment de la réalité présente...

Elle venait d'apercevoir Marie-Anne sur le canapé où les domestiques l'avaient déposée.

—Mlle Lacheneur!... balbutia-t-elle, ici, sous ce costume... morte!...

On devait la croire morte, en effet, la pauvre enfant, à la voir ainsi roide et glacée, livide, comme si on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang. Son visage si beau avait l'immobilité du marbre, ses lèvres blanches s'entr'ouvraient sur ses dents convulsivement serrées et un large cercle, d'un bleu intense, cernait ses paupières fermées.

Ses longs cheveux noirs, qu'elle avait roulés pour les glisser sous son chapeau de paysan, s'étaient détachés, ils s'éparpillaient opulents et splendides sur ses épaules et traînaient jusqu'à terre...

—Ce n'est qu'une syncope sans gravité, déclara l'abbé Midon, après avoir examiné Marie-Anne, elle ne tardera pas à reprendre ses sens...

Et aussitôt, rapidement et clairement, il indiqua ce qu'il y avait à faire, aux femmes de la baronne, aussi éperdues que leur maîtresse.

Mme d'Escorval regardait la pupille dilatée par la terreur, elle paraissait douter de sa raison, et incessamment elle passait la main sur son front mouillé d'une sueur froide...

—Quelle nuit! murmurait-elle, quelle nuit!...

—Il faut vous remettre, madame, prononça le prêtre d'un accent ému mais ferme; la religion, le devoir vous défendent de vous abandonner ainsi!... Épouse, où donc est votre énergie!... Chrétienne, qu'est devenue votre confiance en Dieu, juste et bon!...

—Oh!... j'ai du courage, monsieur, bégayait l'infortunée, j'ai du courage!...

L'abbé Midon la conduisit à un fauteuil où il la força de s'asseoir, pendant que les femmes de chambre s'empressaient autour de Marie-Anne, et d'un ton plus doux il reprit:

—Pourquoi désespérer, d'ailleurs, madame?... Votre fils est près de vous, en sûreté... Votre mari ne saurait être compromis, il n'a rien fait que je n'aie fait moi-même...

Et en peu de mots, avec une rare précision, il expliqua le rôle du baron et le sien pendant cette funeste soirée.

Mais ce récit, loin de rassurer la baronne, semblait augmenter son épouvante.

—Je vous entends, monsieur le curé, interrompit-elle, et je vous crois... Mais je sais aussi que tous les gens de la campagne sont persuadés que mon mari commande les paysans soulevés, ils le croient et ils le disent...

—Eh bien?

—S'il a été fait prisonnier, comme vous me le donnez à entendre, il sera traduit devant la Cour prévôtale... N'était il pas l'ami de l'empereur. C'est un crime cela, vous le savez bien! Il sera jugé et condamné à mort...

—Non, madame, non!... ne suis-je pas là? Je me présenterai devant le tribunal, et je dirai: «Me voici, j'ai vu, adsum qui vidi

—Et ils vous arrêteront vous aussi, monsieur l'abbé, parce que vous n'êtes pas un prêtre selon le cœur de ces hommes cruels; ils vous jetteront en prison, et ils vous enverront à l'échafaud!...

Depuis un moment, Maurice écoutait, pâle, anéanti, près de tomber...

Sur ces derniers mots, il s'affaissa par terre, sur le tapis, à genoux, cachant son visage entre ses mains...

—Ah!... j'ai tué mon père!... s'écria-t-il...

—Malheureux enfant!... Que dis-tu!...

Le prêtre lui faisait signe de se taire, il ne le vit pas et poursuivit:

—Mon père ignorait jusqu'à l'existence de cette conspiration, dont M. Lacheneur était l'âme, mais je la connaissais, moi!... Je voulais qu'elle réussît, parce que de son succès dépendait le bonheur de ma vie... Et alors, misérable que je suis, quand il s'agissait d'attirer dans nos rangs quelque complice timide et indécis, j'invoquais ce nom respecté et aimé d'Escorval... Ah! j'étais fou!... j'étais fou!...

Il eut un geste désespéré, et, avec une expression déchirante, il ajouta:

—Et en ce moment encore, je n'ai pas le courage de maudire ma folie!... Oh! ma mère, ma mère; si tu savais!...

Les sanglots lui coupèrent la parole, et alors on put entendre comme un faible gémissement...

Marie-Anne revenait à elle. Déjà elle s'était à demi redressée sur le canapé, et elle considérait cette scène navrante d'un air de profonde stupeur, comme si elle n'y eût rien compris.

D'un geste doux et lent, elle écartait ses cheveux de son front, et elle clignait des yeux, éblouie par l'éclat des bougies...

Elle voulait parler, interroger, elle s'efforçait de rassembler ses idées, elle cherchait des mots pour les traduire... L'abbé Midon lui commanda le silence.

Seul, au milieu de tous ces malheureux affolés, le prêtre conservait son sang-froid et la lucidité de son intelligence.

Éclairé par le témoignage de Mme d'Escorval et les aveux de Maurice, il comprenait tout et discernait nettement l'effroyable danger dont étaient menacés le baron et son fils.

Comment conjurer ce danger?... Qu'imaginer, que faire?...

Il n'y avait ni à s'expliquer ni à réfléchir; avec chaque minute s'envolait une chance de salut... Il s'agissait de prendre un parti sur-le-champ et d'agir.

L'abbé Midon eut ce courage. Il courut à la porte du salon et appela les gens groupés dans l'escalier.

Quand ils furent tous réunis autour de lui:

—Écoutez-moi bien, leur dit-il de cette voix impérieuse et brève que donne la certitude du péril prochain, et souvenez-vous que de votre discrétion dépend peut-être la vie de vos maîtres. On peut compter sur vous, n'est-ce pas?

Toutes les mains se levèrent comme pour prêter serment.

—Avant une heure, continua le prêtre, les soldats lancés sur les traces des fuyards seront ici. Pas un mot de ce qui s'est passé ce soir ne doit être prononcé. Pour tout le monde, je dois être parti avec M. le baron et revenu seul. Nul de vous ne doit avoir vu Mlle Lacheneur... Nous allons lui chercher une cachette... Rappelez-vous, mes amis, que le seul soupçon de sa présence ici perdrait tout... Si les soldats vous interrogent, efforcez-vous de leur persuader que M. Maurice n'est pas sorti ce soir...

Il s'arrêta, chercha s'il n'oubliait rien de ce que pouvait suggérer la prudence humaine, et ajouta:

—Un mot encore: Nous voir tous debout à l'heure qu'il est, paraîtra suspect... C'est ce que je souhaite... Nous alléguerons, pour nous justifier, l'inquiétude où nous mettent l'absence de M. le baron et aussi une indisposition très-grave de Mme la baronne... car Mme la baronne va se coucher; elle évitera ainsi un interrogatoire possible... Et vous, Maurice, courez changer de vêtements... et surtout, lavez-vous bien les mains, et répandez ensuite quelque parfum dessus...

Chacun sentait si bien l'imminence d'une catastrophe, qu'en moins de rien tout fut disposé comme l'avait ordonné l'abbé Midon.

Marie-Anne, bien qu'elle fût loin d'être remise, fut conduite à une petite logette sous les combles; Mme d'Escorval se retira dans sa chambre et les domestiques regagnèrent l'office...

Maurice et l'abbé Midon restèrent seuls au salon, silencieux, oppressés...

La figure si calme du curé de Sairmeuse trahissait d'affreuses anxiétés. Maintenant, oui, il croyait M. d'Escorval prisonnier, et toutes ses précautions n'avaient qu'un but, écarter de Maurice tout soupçon de complicité... c'était, pensait-il, le seul moyen qu'il y eût de sauver le baron. Ses combinaisons réussiraient-elles?...

Un violent coup de cloche à la grille l'interrompit...

On entendit les pas du jardinier qui allait ouvrir, le grincement de la grille, puis le piétinement d'une compagnie de soldats dans la cour.

Une voix forte commanda:

—Halte!... Reposez vos armes...

Le prêtre regarda Maurice, et il vit qu'il pâlissait comme s'il allait mourir.

—Du calme!... lui dit-il, ne vous troublez pas... Gardez votre sang-froid... Et n'oubliez pas mes instructions!...

—Ils peuvent venir, répondit Maurice, j'ai du courage!...

La porte du salon s'ouvrit, si brutalement poussée, que les deux battants cédèrent à la fois comme sous un coup d'épaule.

Un jeune homme entra, qui portait l'uniforme de capitaine des grenadiers de la légion de Montaignac.

Il paraissait vingt-cinq ans à peine; il était grand, mince, blond, avec des yeux bleus et de petites moustaches effilées. Toute sa personne trahissait des recherches d'élégance exagérées jusqu'au ridicule.

Sa physionomie, d'ordinaire, ne devait respirer que la satisfaction de soi, mais elle avait en ce moment une expression farouche.

Derrière lui, dans l'ombre du palier, on voyait étinceler les armes de plusieurs soldats.

Il promena autour du salon un regard défiant, puis d'une voix rude:

—Le maître de la maison? demanda-t-il.

—M. le baron d'Escorval, mon père, est absent, répondit Maurice.

—Où est-il?

L'abbé Midon, resté assis jusqu'alors se leva.

—Au bruit du désastreux soulèvement de ce soir, répondit-il, M. le baron et moi nous sommes rendus près des paysans pour les adjurer de renoncer à une tentative insensée... Ils n'ont pas voulu nous entendre. La déroute venue, j'ai été séparé de M. d'Escorval, je suis revenu seul ici, très-inquiet, et je l'attends...

Le capitaine tortillait sa moustache de l'air le plus goguenard.

—Pas mal imaginé!... fit-il. Seulement, je ne crois pas un mot de cette bourde.

Une flamme aussitôt éteinte brilla dans l'œil du prêtre, ses lèvres tremblèrent... mais il se tut.

—Mais, au fait, reprit l'officier, qui êtes-vous?

—Je suis le curé de Sairmeuse.

—Eh bien!... les curés honnêtes doivent être couchés à l'heure qu'il est... Ah! vous allez courir la prétentaine, la nuit, avec les paysans révoltés... Je ne sais, en vérité, ce qui me retient de vous arrêter...

Ce qui le retenait, c'était la robe du prêtre, toute-puissante sous la Restauration. Avec Maurice, il était plus à son aise.

—Combien y a-t-il de maîtres ici? demanda-t-il.

—Trois. Mon père, ma mère, malade en ce moment, et moi.

—Et de domestiques?

—Sept, quatre hommes et trois femmes.

—Vous n'avez reçu ni caché personne, ce soir?

—Personne.

—C'est ce qu'on va vérifier, dit le capitaine.

Et se tournant vers la porte:

—Caporal Bavois!... appela-t-il.

C'était un de ces vieux qui pendant quinze ans avaient suivi l'Empereur à travers l'Europe. Celui-ci était plus sec que la pierre de son fusil. Deux petits yeux gris terribles éclairaient sa face tannée, coupée en deux par un grand diable de nez très-mince, qui se recourbait en crochet sur ses grosses moustaches en broussaille.

—Bavois, commanda l'officier, vous allez prendre une demi-douzaine d'hommes et me fouiller cette maison du haut en bas... Vous êtes un vieux lapin qui connaissez le tour; s'il y a une cachette, vous la découvrirez, si quelqu'un y est caché, vous me l'amènerez... Demi-tour et ne traînons pas!

Le caporal, sorti, le capitaine reprit ses questions.

—À nous deux, maintenant, dit-il à Maurice; qu'avez-vous fait ce soir?

Le jeune homme eut une seconde d'hésitation; mais c'est avec une insouciance bien jouée qu'il répondit:

—Je n'ai pas mis le nez dehors.

—Hum! c'est ce qu'il faudrait prouver. Voyons les mains?...

Le ton de ce joli soldat, qui affectait des airs de soudard, était si offensant, que Maurice sentait monter à son front des bouffées de colère. Heureusement, un coup d'œil de l'abbé Midon lui commanda le calme.

Il tendit les mains et le capitaine les examina minutieusement, les tourna et les retourna, et finalement les flaira.

—Allons!... fit-il, ces mains sont trop blanches et sentent trop bon la pommade pour avoir tiré des coups de fusil.

Il était clair qu'il s'étonnait que le fils eût eu le courage de rester au coin du feu pendant que le père conduisait les paysans à la bataille.

—Autre chose, fit-il, vous devez avoir des armes, ici?

—Oui, des armes de chasse.

—Où sont-elles?

—Dans une petite pièce du rez-de-chaussée.

—Il faut m'y conduire.

On l'y mena, et en reconnaissant que pas un des fusils doubles n'avait fait feu depuis plusieurs jours, il sembla fort contrarié.

Il parut furieux, quand le caporal vint lui dire qu'ayant fureté partout, il n'avait rien rencontré de suspect.

—Qu'on fasse venir les gens, ordonna-t-il.

Mais tous les domestiques ne firent que répéter fidèlement la leçon de l'abbé.

Le capitaine comprit que s'il y avait quelque chose, comme il le soupçonnait, il ne le saurait pas.

Il se leva donc, en jurant que si on le trompait, on le payerait cher, et de nouveau il appela Bavois.

—Il faut que je continue ma tournée, lui dit-il, mais vous, caporal, vous allez rester ici avec deux hommes... Vous aurez à rendre compte de tout ce que vous verrez et entendrez... Si M. d'Escorval revient, empoignez-le-moi et ne le lâchez pas... et ouvrez l'œil, et le bon!...

Il ajouta encore diverses instructions à voix basse, puis il se retira, sans saluer, comme il était entré.

Le bruit des pas de la troupe ne tarda pas à se perdre dans la nuit, et alors le caporal laissa échapper un effroyable juron.

—Hein! dit-il à ses hommes, vous l'avez entendu, ce cadet-là!... Écoutez, surveillez, arrêtez, venez au rapport sans armes... Nom d'un tonnerre! il nous prend donc pour des mouchards!... Ah! si «l'autre» voyait ce qu'on fait de ses anciens!...

Les deux soldats répondirent par un grognement sourd.

—Quant à vous, poursuivit le vieux troupier en s'adressant à Maurice et à l'abbé Midon, moi, Bavois, caporal de grenadiers, je vous déclare, tant en mon nom qu'au nom de mes deux hommes, que vous êtes libres comme l'oiseau et que nous n'arrêterons personne... Même, s'il fallait un coup de main pour tirer du pétrin le père du jeune bourgeois, nous sommes des bons. Il croit, le joli coco qui nous commande, que nous nous sommes battus ce soir... Va-t-en voir s'ils viennent!... Regardez la platine de mon fusil... je n'ai pas brûlé une amorce. Quant aux camarades, ils retiraient le pruneau de la cartouche avant de la couler dans le canon.

Cet homme, assurément, devait être sincère, mais il pouvait ne l'être pas.

—Nous n'avons rien à cacher, répondit le circonspect abbé Midon.

Le vieux caporal cligna de l'œil d'un air d'intelligence.

—Connu!... fit-il, vous vous défiez de moi. Vous avez tort, et je vais vous le prouver, parce que, voyez-vous, s'il est aisé de faire le poil à ce blanc-bec qui sort d'ici, il est un peu plus difficile de raser le caporal Bavois. Ah!... c'est comme cela. Il ne fallait pas laisser traîner dans la cour un fusil qui n'a certes pas été chargé pour tirer des merles.

Le curé et Maurice échangèrent un regard de stupeur. Maurice, maintenant, se rappelait qu'en sautant du cabriolet pour soutenir Marie-Anne, il avait posé son fusil contre le mur. Il avait échappé aux regards des domestiques...

—Secondement, poursuivit Bavois, il y a quelqu'un de caché là-haut... j'ai l'oreille fine! Troisièmement je me suis arrangé pour que personne n'entrât dans la chambre de la dame malade.

Maurice n'y tint plus: il tendit la main au caporal, et d'une voix émue:

—Vous êtes un brave homme!... dit-il.

Quelques instants plus tard, Maurice, l'abbé Midon et Mme d'Escorval, réunis de nouveau au salon, délibéraient sur les mesures de salut qu'il y avait à prendre, quand Marie-Anne qu'on était allé prévenir parut.

Tant bien que mal elle avait réparé le désordre de son costume. Elle était affreusement pâle encore, mais sa démarche était ferme.

—Je vais me retirer, madame, dit-elle à la baronne. Maîtresse de moi-même, je n'eusse pas accepté une hospitalité qui pouvait attirer tant de malheurs sur votre maison... Hélas!... il ne vous en coûte déjà que trop de larmes et trop de deuils, de m'avoir connue... Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je voulais vous fuir?... Un pressentiment me disait que ma famille serait fatale à la vôtre...

—Malheureuse enfant!... s'écria Mme d'Escorval, où voulez-vous aller!...

Marie-Anne leva ses beaux yeux vers le ciel, où elle plaçait toutes ses espérances.

—Je l'ignore, madame, répondit-elle; mais le devoir commande... Je dois savoir ce que sont devenus mon père et mon frère et partager leur sort...

—Quoi!... s'écria Maurice, toujours cette pensée de mort!... Vous savez bien, cependant, que vous n'avez plus le droit de disposer de votre vie!...

Il s'arrêta, il avait failli laisser échapper un secret qui n'était pas le sien... Mais une inspiration lui venant, il se jeta aux pieds de Mme d'Escorval:

—Ô ma mère, lui dit-il, mère chérie, la laisserons-nous s'éloigner?... Je puis périr en essayant de sauver mon père... Elle serait ta fille alors, elle que j'ai tant aimée, tu reporterais sur elle tes tendresses divines...

Marie-Anne resta.

XXV

Le secret que les approches de la mort avaient arraché à Marie-Anne au fort de la fusillade de la Croix-d'Arcy, Mme d'Escorval l'ignorait quand elle joignait sa voix aux prières de son fils pour retenir la malheureuse jeune fille.

Mais cette circonstance n'inquiétait pas Maurice.

Sa foi en sa mère était absolue, complète; il était sûr qu'elle pardonnerait quand elle apprendrait la vérité.

Les femmes aimantes, chastes épouses et mères sans reproche, gardent au fond du cœur des trésors d'indulgence pour les entraînements de la passion.

Elles peuvent mépriser et braver les préjugés hypocrites, celles dont la vertu immaculée n'eut jamais besoin des honteuses transactions du monde.

Et d'ailleurs, est-il une mère qui, secrètement, n'excuse la jeune fille qui n'a pu se défendre de l'amour de son fils, à elle, de ce fils que son imagination pare de séductions irrésistibles!...

Toutes ces réflexions avaient traversé l'esprit de Maurice, et plus tranquille sur le sort de Marie-Anne, il ne songea qu'à son père.

Le jour venait... Maurice déclara qu'il allait endosser un déguisement et se rendre à Montaignac.

À ces mots, Mme d'Escorval se détourna, cachant son visage dans les coussins du canapé pour y étouffer ses sanglots.

Elle tremblait pour la vie de son mari, et voici que son fils se précipitait au-devant du danger... Peut-être; avant le coucher de ce soleil qui se levait, n'aurait-elle ni mari ni fils.

Et pourtant elle ne dit pas: «Non, je ne veux pas!» Maurice ne remplissait-il pas un devoir sacré!... Elle l'eût aimé moins, si elle l'eût cru capable d'une lâche hésitation. Elle eût séché ses larmes s'il l'eût fallu, pour lui dire: «Pars!»

Tout d'ailleurs n'était-il pas préférable aux horreurs de cette incertitude où on se débattait depuis des heures!...

Maurice gagnait déjà la porte pour monter revêtir un travestissement, l'abbé Midon lui fit signe de rester.

—Il faut, en effet, courir à Montaignac, lui dit-il, mais vous déguiser serait une folie. Infailliblement vous seriez reconnu, et indubitablement on vous appliquerait l'axiome que vous savez: «Tu te caches, donc tu es coupable.» Vous devez marcher ouvertement, la tête haute, exagérant l'assurance de l'innocence... Allez droit au duc de Sairmeuse et au marquis de Courtomieu, criez à l'injustice!... Mais je veux vous accompagner, nous irons en voiture à deux chevaux.

Maurice paraissait indécis.

—Suis les conseils de M. le curé, mon fils, dit Mme d'Escorval, il sait mieux que nous ce que nous devons faire.

—J'obéirai, mère!

L'abbé n'avait pas attendu cet assentiment pour courir donner l'ordre d'atteler. Mme d'Escorval sortit pour écrire quelques lignes à une amie dont le mari jouissait d'une certaine influence à Montaignac. Maurice et son amie restèrent seuls.

C'était, depuis l'aveu de Marie-Anne, leur première minute de solitude et de liberté.

Ils étaient debout, à deux pas l'un de l'autre, les yeux encore brillants de pleurs répandus, et ils restèrent ainsi un instant, immobiles, pâles, oppressés, trop émus pour pouvoir traduire leur sensation.

À la fin, Maurice s'avança, entourant de son bras la taille de son amie.

—Marie-Anne, murmura-t-il, chère adorée, je ne savais pas qu'on pouvait aimer plus que je ne vous aimais hier... Et vous, vous avez souhaité la mort, quand de votre vie une autre vie précieuse dépend!...

Elle hocha tristement la tête.

—J'étais terrifiée, balbutia-t-elle... L'avenir de honte que je voyais, que je vois, hélas! se dresser devant moi m'épouvantait jusqu'à égarer ma raison... Maintenant, je suis résignée... j'accepterai sans révolte la punition de l'horrible faute... je m'humilierai sous les outrages qui m'attendent!...

—Des outrages, à vous!... Ah! malheur à qui oserait!... Mais ne serez-vous pas ma femme devant les hommes comme vous l'êtes devant Dieu!... Le malheur à la fin se lassera!...

—Non, Maurice, non!... il ne se lassera pas.

—Ah!... c'est toi qui es sans pitié!... Je ne le vois que trop, tu me maudis, tu maudis le jour où nos regards se sont rencontrés pour la première fois!... Avoue-le... dis-le...

Marie-Anne se redressa.

—Je mentirais, répondit-elle, si je disais cela... Mon lâche cœur n'a pas ce courage. Je souffre, je suis humiliée et brisée, mais je ne regrette rien, puisque...

Elle n'acheva pas; il l'attira à lui, leurs visages se rapprochèrent, et leurs lèvres et leurs larmes se confondirent en un baiser...

—Tu m'aimes, s'écria Maurice, tu m'aimes!... Nous triompherons, je saurai sauver mon père et le tien, je sauverai ton frère!

Dans la cour, les chevaux piaffaient. L'abbé Midon criait: «Eh bien! partons-nous?» Mme d'Escorval reparut avec une lettre, qu'elle remit à Maurice.

Longtemps elle tint embrassé dans une étreinte convulsive ce fils qu'elle tremblait de ne plus revoir, puis rassemblant toute son énergie, elle le repoussa en prononçant ce seul mot:

—Va!...

Il sortit... et lorsque s'éteignit, sur la route, le roulement de la voiture qui l'emportait, Mme d'Escorval et Marie-Anne se laissèrent tomber à genoux, implorant la miséricorde du Dieu des causes justes.

Elles ne pouvaient que prier. Le curé de Sairmeuse agissait, ou plutôt il poursuivait l'exécution du plan de salut qu'il avait conçu.

Ce plan, d'une simplicité terrible, comme la situation, il l'expliquait à Maurice pendant que galopaient les chevaux rudement menés.

—Si en vous livrant vous deviez sauver votre père, disait-il, je vous crierais: Livrez-vous, et confessez la vérité, c'est votre devoir strict... Mais ce sacrifice serait plus qu'inutile, il serait dangereux. Jamais l'accusation ne consentirait à vous séparer de votre père. On vous garderait, mais on ne le lâcherait pas, et vous seriez indubitablement condamnés tous les deux... Laissons donc—je ne dirai pas la justice, ce serait un blasphème—mais les hommes de sang qui s'intitulent juges, s'égarer sur son compte et lui attribuer tout ce que vous avez fait... Au moment du procès, nous arriverons avec les plus éclatants témoignages d'innocence, avec des alibi tellement indiscutables que force sera de l'acquitter... Et je connais assez les gens de notre pays pour être sûr que pas un des accusés ne révélera notre manœuvre...

—Et si nous ne réussissons pas! dit Maurice d'un air sombre, que me restera-t-il à faire?

C'était une question si terrible que le prêtre n'osa répondre. Tout le reste du chemin, Maurice et lui gardèrent le silence.

Ils arrivaient cependant, et Maurice reconnut combien avait été sage l'abbé Midon en l'empêchant de recourir à un déguisement.

Armés des pouvoirs les plus étendus, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient fait fermer toutes les portes de Montaignac, hormis une seule.

Par cette porte devaient passer ceux qui voulaient entrer ou sortir, et il s'y trouvait deux officiers qui examinaient les allants et venants, qui les interrogeaient, et qui, même, prenaient par écrit les noms et les signalements.

Au nom d'Escorval, ces deux officiers eurent un tressaillement trop visible pour échapper à Maurice.

—Ah!... vous savez ce qu'est devenu mon père!... s'écria-t-il.

—Le baron d'Escorval est prisonnier, monsieur, répondit un des officiers.

Si préparé que dût être Maurice à cette réponse, il pâlit.

—Est-il blessé? reprit-il vivement.

—Il n'a pas une égratignure!... mais entrez, monsieur, passez!...

Aux regards inquiets de ces officiers, on eût dit qu'ils craignaient de se compromettre en causant avec le fils d'un si grand coupable. Peut-être, en effet, se compromettaient-ils.

La voiture roula, et elle ne s'était pas avancée de cent mètres dans la Grand'Rue, que déjà l'abbé Midon et Maurice avaient remarqué plusieurs affiches blanches collées aux murs...

—Il faut savoir ce que c'est, dirent-ils ensemble.

Ils firent arrêter la voiture près d'une affiche devant laquelle stationnait déjà un lecteur, ils descendirent et lurent cet ARRÊTÉ:

ARTICLE 1er. Les habitants de la maison dans laquelle sera trouvé le sieur Lacheneur seront livrés à une commission militaire pour être passés par les armes.

ARTICLE II. Il est accordé à celui qui livrera mort ou vif ledit sieur Lacheneur, une somme de 20,000 francs pour gratification.

Cela était signé: duc de Sairmeuse.

—Dieu soit loué!... s'écria Maurice; le père de Marie-Anne est sauvé!... Il avait un bon cheval, et en deux heures...

Un coup de coude et un coup d'œil de l'abbé Midon l'arrêtèrent.

L'abbé lui montrait l'homme arrêté près d'eux... Cet homme n'était autre que Chupin.

Le vieux maraudeur les avait reconnus aussi, car il se découvrit devant le curé de Sairmeuse, et avec des regards où flamboyaient les plus ardentes convoitises, il dit:—Vingt mille francs!... c'est une somme cela! En la plaçant à fonds perdus, on vivrait des revenus sa vie durant!...

L'abbé Midon et Maurice frissonnaient en remontant en voiture. Il leur avait été impossible de se méprendre à l'accent de Chupin.

L'énormité de la somme promise avait ébloui le misérable et le fascinait jusqu'à ce point de lui arracher son masque de cautèle accoutumée.

Il s'était trahi. Il avait laissé entrevoir ses détestables projets et quelles espérances abominables s'agitaient dans les boues de son âme.

—Lacheneur est perdu si cet homme découvre sa retraite, murmura le curé de Sairmeuse.

—Par bonheur, répondit Maurice, il doit avoir franchi la frontière, il y a cent à parier contre un qu'il est désormais hors de toute atteinte.

—Et si vous vous trompiez?... Si, blessé et perdant son sang, Lacheneur n'avait eu que bien juste la force de se traîner jusqu'à la maison la plus proche pour y demander l'hospitalité?...

—Oh!... monsieur l'abbé, je connais nos paysans!... Il n'en est pas un qui soit capable de vendre lâchement un proscrit!...

Ce noble enthousiasme de la jeunesse arracha au prêtre le douloureux sourire de l'expérience.

—Vous oubliez, reprit-il, les menaces affichées à côté des provocations à la trahison et au meurtre. Tel qui ne voudrait pas souiller ses mains du prix du sang, peut être saisi du vertige de la peur.

Ils suivaient alors la grande rue, et ils étaient frappés de l'aspect morne de Montaignac, cette petite ville si vivante et si gaie d'ordinaire.

La consternation et l'épouvante y régnaient. Les boutiques étaient fermées, les volets des maisons restaient clos. Partout un silence lugubre. On eût dit un deuil général et que chaque famille avait perdu quelqu'un de ses membres.

La démarche des rares passants était inquiète et singulière. Ils se hâtaient, en jetant de tous côtés des regards défiants.

Deux ou trois qui étaient des connaissances du baron et qui croisèrent la voiture se détournèrent d'un air effrayé pour éviter de saluer...

L'abbé Midon et Maurice devaient trouver l'explication de ces terreurs à l'hôtel où ils avaient donné l'ordre à leur cocher de les conduire.

Ils lui avaient désigné l'Hôtel de France, où descendait le baron d'Escorval quand il venait à Montaignac, et dont le propriétaire n'était autre que Langeron, cet ami de Lacheneur, qui, le premier, avait donné avis de l'arrivée du duc de Sairmeuse.

Ce brave homme, en apprenant quels hôtes lui arrivaient, alla au-devant d'eux jusqu'au milieu de la cour, sa toque blanche à la main.

Ce jour-là, cette politesse était de l'héroïsme.

Était-il du complot? on l'a toujours cru.

Le fait est qu'il invita Maurice et l'abbé à se rafraîchir, de façon à leur donner à entendre qu'il avait à leur parler, et il les conduisit à une chambre où il savait être à l'abri de toute indiscrétion.

Grâce à un des valets de chambre du duc de Sairmeuse qui fréquentait son établissement, il en savait autant que l'autorité, il en savait plus, même, puisqu'il avait en même temps des informations par ceux des conjurés qui étaient restés en liberté.

Par lui, l'abbé Midon et Maurice eurent leurs premiers renseignements positifs.

D'abord on était sans nouvelles de Lacheneur, non plus que de son fils Jean; ils avaient échappé aux plus ardentes recherches.

En second lieu, il y avait jusqu'à ce moment deux cents prisonniers à la citadelle, et parmi eux le baron d'Escorval et Chanlouineau.

Enfin, depuis le matin, il n'y avait pas eu moins de soixante arrestations à Montaignac même.

On pensait généralement que ces arrestations étaient l'œuvre d'un traître, et la ville entière tremblait...

Mais M. Langeron connaissait leur véritable origine, qui lui avait été confiée, sous le sceau du secret, par son habitué le valet de chambre.

—C'est certes une histoire incroyable, messieurs, disait-il, et cependant elle est vraie. Deux officiers de la légion de Montaignac, qui revenaient de leur expédition ce matin, au petit jour, traversaient le carrefour de la Croix-d'Arcy, quand sur le revers d'un fossé, ils aperçurent, gisant mort, un homme revêtu de l'uniforme des anciens guides de l'empereur...

Maurice tressaillit.

Cet infortuné, il n'en pouvait douter, était ce brave officier à la demi-solde, qui était venu se joindre à sa colonne sur la route de Sairmeuse, après avoir parlé à M. Lacheneur.

—Naturellement, poursuivait M. Langeron, mes deux officiers s'approchent du cadavre. Ils l'examinent, et qu'est-ce qu'ils voient? Un papier qui dépassait les lèvres de ce pauvre mort. Comme bien vous pensez, ils s'emparent de ce papier, ils l'ouvrent, ils lisent... C'était la liste de tous les conjurés de la ville et de quelques autres encore, dont les noms n'avaient été placés là que pour servir d'appât... Se sentant blessé à mort, l'ancien guide aura voulu anéantir la liste fatale, les convulsions de l'agonie l'ont empêché de l'avaler...

Cependant, ni l'abbé ni Maurice n'avaient le temps d'écouter les commentaires dont le maître d'hôtel accompagnait son récit.

Ils se hâtèrent d'expédier à Mme d'Escorval et à Marie-Anne un exprès destiné à les rassurer, et sans perdre une minute, bien décidés à tout oser, ils se dirigèrent vers la maison occupée par le duc de Sairmeuse.

Lorsqu'ils y arrivèrent, une foule émue se pressait devant la porte.

Oui, il s'y trouvait bien une centaine de personnes, des hommes à la figure bouleversée, des femmes en larmes qui sollicitaient, qui imploraient une audience.

Ceux-là étaient les parents des malheureux qu'on avait arrêtés.

Deux valets de pied en superbe livrée, à l'air important, avaient toutes les peines du monde à retenir le flot grossissant des solliciteurs...