L'abbé Midon espérant que sa robe lèverait la consigne, s'approcha et se nomma. Il fut repoussé comme les autres.
—M. le duc travaille et ne peut recevoir, répondirent les domestiques, M. le duc rédige ses rapports pour Sa Majesté.
Et à l'appui de leurs dires, ils montraient dans la cour les chevaux tout sellés des courriers qui devaient porter les dépêches.
Le prêtre rejoignit tristement son compagnon.
—Attendons! lui dit-il.
Volontairement ou non, les domestiques trompaient tous ces pauvres gens. M. de Sairmeuse, en ce moment, s'inquiétait peu de ses rapports. Une scène de la dernière violence éclatait entre M. de Courtomieu et lui.
Chacun de ces deux nobles personnages prétendant s'attribuer le premier rôle,—celui qui serait le plus chèrement payé, sans doute,—il y avait conflit d'ambitions et de pouvoirs.
Ils avaient commencé par échanger quelques récriminations, et ils en étaient vite venus aux mots piquants, aux allusions amères et enfin aux menaces.
Le marquis prétendait déployer les plus effroyables—il disait les plus salutaires—rigueurs; M. de Sairmeuse, au contraire, inclinait à l'indulgence.
L'un soutenait que du moment où Lacheneur, le chef de la conspiration, et son fils s'étaient dérobés aux poursuites, il était urgent d'arrêter Marie-Anne.
L'autre déclarait que saisir et emprisonner cette jeune fille serait un acte impolitique, une faute qui rendrait l'autorité plus odieuse et les conjurés plus intéressants.
Et, entêtés chacun dans son opinion, ils discutaient sans se convaincre.
—Il faut décourager les rebelles en les frappant d'épouvante! criait M. de Courtomieu.
—Je ne veux pas exaspérer l'opinion, disait le duc.
—Eh!... qu'importe l'opinion!...
—Soit!... mais alors donnez-moi des soldats dont je sois sûr. Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé cette nuit? Il s'est brûlé de la poudre de quoi gagner une bataille, et il n'est pas resté quinze paysans sur le carreau. Nos hommes ont tiré en l'air. Vous ne savez donc pas que la légion de Montaignac est composée, pour plus de moitié, d'anciens soldats de Buonaparte qui brûlent de tourner leurs armes contre nous!...
Ni l'un ni l'autre n'osait dire la raison vraie de son obstination.
Mlle Blanche était arrivée le matin à Montaignac, elle avait confié à son père ses angoisses et ses souffrances et elle avait fait jurer qu'il profiterait de cette occasion pour la débarrasser de Marie-Anne.
De son côté, le duc de Sairmeuse, persuadé que Marie-Anne était la maîtresse de son fils, ne voulait à aucun prix qu'elle parût devant le tribunal. À la fin, le marquis céda.
Le duc lui avait dit: «Eh bien! vidons cette querelle...» en regardant si amoureusement une paire de pistolets, qu'il avait senti un frisson taquin courir le long de sa maigre échine...
Ils sortiront donc ensemble pour se rendre près des prisonniers, précédés de soldats qui écartaient les solliciteurs, et on attendit vainement le retour du duc de Sairmeuse.
Et tant que dura le jour, Maurice ne put détacher ses yeux du télégraphe aérien établi sur la citadelle, et dont les bras noirs s'agitaient incessamment.
—Quels ordres traversent l'espace?... disait-il à l'abbé Midon; est-ce la vie? est-ce la mort?...
—«Surtout, hâtez-vous!» avait dit Maurice au messager qu'il chargeait de porter une lettre à sa mère.
Cet homme n'arriva pourtant à Escorval qu'à la nuit tombante.
Troublé par la peur, il s'était égaré à chercher des chemins de traverse, et il avait fait dix lieues pour éviter tous les gens qu'il apercevait, paysans ou soldats.
Mme d'Escorval lui arracha la lettre des mains, plutôt qu'elle ne la prit. Elle l'ouvrit, la lut à haute voix à Marie-Anne et n'ajouta qu'un seul mot:
—Partons!
C'était plus aisé à dire qu'à exécuter.
Il n'y avait jamais eu que trois chevaux à Escorval; l'un était aux trois quarts mort de sa course furibonde de la veille; les deux autres étaient à Montaignac.
Comment faire?... Recourir à l'obligeance des voisins était l'unique ressource.
Mais ces voisins, de braves gens d'ailleurs, qui avaient appris l'arrestation du baron, refusèrent bravement de prêter leurs bêtes. Ils estimaient que ce serait se compromettre gravement que de rendre un service, si léger qu'il pût paraître, à la femme d'un homme sous le poids de la plus terrible des accusations.
Mme d'Escorval et Marie-Anne parlaient déjà de se mettre en route à pied, quand le caporal Bavois, indigné de tant de lâcheté, jura par le sacré nom d'un tonnerre que cela ne se passerait pas ainsi.
—Minute! dit-il, je me charge de la chose!...
Il s'éloigna, et un quart d'heure après reparut, traînant par le licol une vieille jument de labour, bien lente, bien lourde, qu'on harnacha tant bien que mal et qu'on attela au cabriolet... On irait au pas, mais on irait.
À cela ne devait pas se borner la complaisance du vieux troupier.
Sa mission était terminée, puisque M. d'Escorval était arrêté, et il n'avait plus qu'à rejoindre son régiment.
Il déclara donc qu'il ne laisserait pas des «dames» voyager seules, de nuit, sur une route où elles seraient exposées à de fâcheuses rencontres, et qu'il les escorterait avec ses deux grenadiers...
—Et tant pis pour qui s'y frotterait, disait-il en faisant sonner la crosse de son fusil sous sa main nerveuse, pékin ou militaire, on s'en moque! pas vrai, vous autres?
Comme toujours, les deux hommes approuvèrent par un juron.
Et en effet, tout le long de la route, Mme d'Escorval et Marie-Anne les aperçurent précédant ou suivant la voiture, marchant à côté le plus souvent.
Aux portes de Montaignac seulement, le vieux soldat quitta ses «protégées,» non sans les avoir respectueusement saluées, tant en son nom qu'en celui de ses deux hommes, non sans s'être mis à leur disposition si elles avaient jamais besoin de lui, Bavois, caporal de grenadiers, 1ère compagnie, caserné à la citadelle...
Dix heures sonnaient, quand Mme d'Escorval et Marie-Anne mirent pied à terre dans la cour de l'Hôtel de France.
Elles trouvèrent Maurice désespéré et l'abbé Midon perdant courage.
C'est que, depuis l'instant où Maurice avait écrit, les événements avaient marché, et avec quelle épouvantable rapidité!...
On connaissait maintenant les ordres arrivés par le télégraphe; ils avaient été imprimés et affichés...
Le télégraphe avait dit:
«Montaignac doit être regardé comme en état de siège. Les autorités militaires ont un pouvoir discrétionnaire. Une commission militaire fonctionnera aux lieu et place de la Cour prévôtale. Que les citoyens paisibles se rassurent, que les mauvais tremblent! Quant aux rebelles, le glaive de la loi va les frapper!...»
Six lignes en tout... mais chaque mot était une menace.
Ce qui surtout faisait frémir l'abbé Midon, c'était la substitution d'une commission à la Cour prévôtale.
Cela renversait tous ses plans, stérilisait toutes ses précautions, enlevait les dernières chances de salut.
La Cour prévôtale était certes expéditive et passionnée, mais du moins elle se piquait d'observer les formes, elle gardait quelque chose encore de la solennité de la justice régulière qui, avant de frapper, veut être éclairée.
Une commission militaire devait infailliblement négliger toute procédure, et juger les accusés sommairement, comme en temps de guerre on juge un espion.
—Quoi!... s'écriait Maurice, on oserait condamner sans enquête, sans audition de témoins, sans confrontation, sans laisser aux accusés le temps de rassembler les éléments de leur défense!...
L'abbé Midon se tut... Ses plus sinistres prévisions étaient dépassées... Désormais, il croyait tout possible...
Maurice parlait d'enquête... Elle avait commencé dans la journée, et elle se poursuivait, en ce moment même, à la lueur des lanternes des geôliers.
C'est-à-dire que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, relégué au second plan par la mise en état du siège, passaient la revue des prisonniers...
Ils en avaient trois cents, et ils avaient décidé qu'ils choisiraient dans ce nombre, pour les livrer à la commission, les trente plus coupables.
Comment les choisirent-ils, à quoi reconnurent-ils le degré de culpabilité de chacun de ces malheureux?... Ils eussent été bien embarrassés de le dire.
Ils allaient de l'un à l'autre, posaient quelques questions au hasard, et, d'après ce que l'homme terrifié répondait, selon qu'ils lui trouvaient une bonne ou une mauvaise figure, ils disaient au greffier qui les accompagnait:—«Pour demain, celui-là...» ou «pour plus tard, cet autre.»
Au jour, il y avait trente noms sur une feuille de papier, et les deux premiers étaient ceux du baron d'Escorval et de Chanlouineau.
Aucun des infortunés réunis à l'Hôtel de France ne pouvait soupçonner cela, et cependant ils suèrent leur agonie pendant cette nuit, qui leur parut éternelle...
Enfin l'aube fit pâlir la lampe, on entendit battre la diane à la citadelle; l'heure où il était possible de commencer de nouvelles démarches arriva...
L'abbé Midon annonça qu'il allait se rendre seul chez le duc de Sairmeuse, et qu'il saurait bien forcer les consignes...
Il avait baigné d'eau fraîche ses yeux rougis et gonflés, et il se disposait à sortir, quand on frappa discrètement à la porte de la chambre.
Maurice cria: «entrez,» et tout aussitôt M. Langeron se présenta.
Sa physionomie seule annonçait un grand malheur, et en réalité, le digne homme était consterné.
Il venait d'apprendre que la «commission militaire» était constituée.
Au mépris de toutes les lois humaines et des règles les plus vulgaires de la justice, la présidence de ce tribunal de vengeance et de haine avait été attribuée au duc de Sairmeuse...
Et il l'avait acceptée, lui que son rôle pendant les événements allait rendre tout à la fois acteur, témoin et juge...
Les autres membres étaient tous militaires.
—Et quand la commission entre-t-elle en fonctions? demanda l'abbé Midon...
—Aujourd'hui même, répondit l'hôtelier d'une voix hésitante, ce matin... dans une heure... peut-être plus tôt!...
L'abbé Midon comprit bien que M. Langeron voulait et n'osait dire: «La commission s'assemble, hâtez-vous.»
—Venez! dit-il à Maurice, je veux être présent quand on interrogera votre père...
Ah! que n'eût pas donné la baronne pour suivre le prêtre et son fils! Elle ne le pouvait, elle le comprit et se résigna...
Ils partirent donc, et une fois dans la rue, ils aperçurent un soldat qui de loin leur faisait un signe amical.
Ils reconnurent le caporal Bavois et s'arrêtèrent.
Mais, lui, passa près d'eux, de l'air le plus indifférent, comme s'il ne les eût pas connus; seulement, en passant, il leur jeta cette phrase:
—J'ai vu Chanlouineau... bon espoir... il promet de sauver M. d'Escorval!...
Il y avait à la citadelle de Montaignac, engagée au milieu des fortifications de la seconde enceinte, une vieille construction qu'on appelait «la chapelle.»
Consacrée jadis au culte, «la chapelle» restait sans destination. Elle était humide à ce point qu'elle ne pouvait même servir de magasin au régiment d'artillerie; les affûts des pièces y pourrissaient plus vite qu'en plein air. Une mousse noirâtre y couvrait les murs jusqu'à hauteur d'homme.
C'est cet endroit que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient choisi pour les séances de la commission militaire.
Tout d'abord, en y pénétrant, Maurice et l'abbé Midon sentirent comme un suaire de glace qui leur tombait sur les épaules. Une anxiété indéfinissable paralysa un instant toutes leurs facultés.
Mais la commission ne siégeait pas encore, ils purent se remettre et regarder...
Les dispositions prises pour transformer en tribunal cette salle lugubre attestaient la précipitation des juges et la volonté d'en finir promptement et brutalement.
On devinait le mépris absolu de toute forme et l'effrayante certitude du résultat.
Un vaste lit de camp, arraché à quelque corps de garde et apporté pendant la nuit par des soldats de corvée, figurait l'estrade. Il avait fallu le caller d'un côté pour faire disparaître l'inclinaison.
Sur cette estrade étaient placées trois tables grossières empruntées à la caserne, drapées de couvertes à cheval en guise de tapis. Des chaises de bois blanc attendaient les juges; mais au milieu étincelait le siège du président, un superbe fauteuil sculpté et doré, envoyé par M. le duc de Sairmeuse.
Plusieurs bancs de chêne disposés bout à bout, sur deux rangs, étaient destinés aux accusés.
Enfin, des cordes à fourrage tendues d'un mur à l'autre et fixées par des crampons, divisaient en deux la chapelle. C'était une précaution contre le public.
Précaution superflue, hélas!...
L'abbé Midon et Maurice s'étaient attendus à trouver une foule trop grande pour la salle, si vaste qu'elle fût, et ils trouvaient presque la solitude.
C'est qu'ils avaient compté sans la lâcheté humaine. La peur, infâme conseillère, retenait au fond de leur logis les gens de Montaignac.
Il n'y avait pas vingt personnes en tout dans la chapelle.
Contre le mur du fond, dans l'ombre, une douzaine d'hommes se tenaient debout, pâles et roides, les yeux brillant d'un feu sombre, les dents serrées par la colère... c'étaient des officiers à la demi-solde. Trois autres hommes vêtus de noir causaient à voix basse près de la porte. Dans un angle, des femmes de la campagne, leur tablier relevé sur leur tête, pleuraient, et leurs sanglots rompaient seuls le silence... Celles-là étaient les mères, les femmes ou les filles des accusés...
Neuf heures sonnèrent. Un roulement de tambour fit trembler les vitres de l'unique fenêtre... Une voix forte au dehors cria: «Présentez... armes!» La commission militaire entra, suivie du marquis de Courtomieu et de divers fonctionnaires civils.
Le duc de Sairmeuse était en grand uniforme, un peu rouge peut-être, mais plus hautain encore que de coutume. De tous les autres juges, un seul, un jeune lieutenant paraissait ému.
—La séance est ouverte!... prononça le duc de Sairmeuse, président.
Et d'une voix rude, il ajouta:
—Qu'on introduise les coupables.
Il n'avait même pas cette pudeur vulgaire de dire: les accusés.
Ils parurent, et un à un, jusqu'à trente, ils prirent place sur les bancs, au pied de l'estrade.
Chanlouineau portait haut la tête et promenait de tous côtés des regards assurés. Le baron d'Escorval était calme et grave, mais non plus que lorsqu'il était, jadis, appelé à donner son avis dans les conseils de l'Empereur.
Tous deux aperçurent Maurice, réduit à s'appuyer sur l'abbé pour ne pas tomber. Mais pendant que le baron adressait à son fils un simple signe de tête, Chanlouineau faisait un geste qui clairement signifiait:
—Ayez confiance en moi... ne craignez rien.
L'attitude des autres conjurés annonçait plutôt la surprise que la crainte. Peut-être n'avaient-ils conscience ni de ce qu'ils avaient osé, ni du danger qui les menaçait...
Les accusés placés, ce qui demanda un peu de temps, le capitaine rapporteur se leva.
Son réquisitoire, d'une violence inouïe, ne dura pas cinq minutes. Il exposa brièvement les faits, exalta les mérites du gouvernement de la Restauration et conclut à la peine de mort contre les trente accusés.
Lorsqu'il eut cessé de parler, le duc de Sairmeuse interpella le premier conjuré du premier banc:
—Levez-vous...
Il se leva.
—Votre nom? vos prénoms? votre âge?...
—Chanlouineau (Eugène-Michel), âgé de vingt-neuf ans, cultivateur-propriétaire.
—Propriétaire de biens nationaux...
—Propriétaire de biens qui, ayant été payés en bon argent, gagné à force de travail, sont à moi légitimement.
Le duc de Sairmeuse ne voulut pas relever le défi, car c'en était un, par le fait.
—Vous avez fait partie de la rébellion? poursuivit-il.
—Oui.
—Vous avez raison d'avouer, car on va introduire des témoins qui vous reconnaîtront.
Cinq grenadiers entrèrent; qui étaient de ceux que Chanlouineau avait tenus en respect pendant que Maurice, l'abbé Midon et Marie-Anne montaient en voiture.
Ces militaires affirmèrent qu'ils remettaient très-bien l'accusé, et même, l'un d'eux entama de lui un éloge intempestif, déclarant que c'était un solide gaillard, d'une bravoure admirable.
L'œil de Chanlouineau, pendant cette déposition, dut révéler quelque chose de ses angoisses. Les soldats parleraient-ils de cette circonstance de la voiture? Non, ils n'en parlèrent pas.
—Il suffît!... interrompit le président. Et se tournant vers Chanlouineau:
—Quels étaient vos projets? interrogea-t-il.
—Nous espérions nous débarrasser d'un gouvernement imposé par l'étranger, nous voulions nous affranchir de l'insolence des nobles et garder nos terres...
—Assez!... Vous étiez un des chefs de la révolte?
—Un des quatre chefs, oui...
—Quels étaient les autres?
Un sourire inaperçu glissa sur les lèvres du robuste gars, il parut se recueillir et dit:
—Les autres étaient M. Lacheneur, son fils Jean et le marquis de Sairmeuse.
M. le duc de Sairmeuse bondit sur son fauteuil doré.
—Misérable!... s'écria-t-il, coquin!... vil scélérat!... Il avait empoigné une lourde écritoire de plomb placée devant lui, et on put croire qu'il allait la lancer à la tête de l'accusé...
Chanlouineau demeurait seul impassible au milieu de cette assemblée, extraordinairement émue de son étrange déclaration.
—Vous m'interrogez, reprit-il, je réponds. Faites-moi mettre un bâillon, si mes réponses vous gênent... S'il y avait ici des témoins pour moi, comme il y en a contre, ils vous diraient si je ments... Mais tous les accusés qui sont là peuvent vous assurer que je dis la vérité... N'est-ce pas, vous autres?...
À l'exception du baron d'Escorval, il n'était pas un accusé capable de comprendre la portée des audacieuses allégations de Chanlouineau; tous cependant approuvèrent d'un signe de tête.
—Le marquis de Sairmeuse était si bien notre chef, poursuivit le hardi paysan, qu'il a été blessé d'un coup de sabre en se battant bravement à mes côtés...
Le duc de Sairmeuse était plus cramoisi qu'un homme frappé d'un coup de sang, et la fureur lui enlevait presque l'usage de la parole.
—Tu ments, coquin, bégayait-il, tu ments!
—Qu'on fasse venir le marquis, dit tranquillement Chanlouineau, on verra bien s'il est ou non blessé.
Il est sûr que l'attitude du duc eût donné à penser à un observateur. C'est qu'il doutait en ce moment, plus encore que la veille en apercevant la blessure de Martial. On l'avait cachée, il était impossible de l'avouer maintenant.
Heureusement pour M. de Sairmeuse, un des juges le tira d'embarras.
—J'espère, monsieur le président, dit-il, que vous ne donnerez pas satisfaction à cet arrogant rebelle, la commission s'y opposerait...
Chanlouineau éclata de rire.
—Naturellement, fit-il... Demain j'aurai le cou coupé, une blessure est vite cicatrisée, rien ne restera donc de la preuve que je dis. J'en ai une autre par bonheur, matérielle, indestructible, hors de votre puissance, et qui parlera quand mon corps sera à six pieds sous terre.
—Quelle est cette preuve? demanda un autre juge, que le duc regarda de travers.
L'accusé hocha la tête.
—Je ne vous la donnerais pas, répondit-il, quand vous m'offririez ma vie en échange... Elle est entre des mains sûres qui la feront valoir... On ira au roi, s'il le faut... Nous voulons savoir le rôle du marquis de Sairmeuse en cette affaire... s'il était vraiment des nôtres ou s'il n'était qu'un agent provocateur.
Un tribunal soucieux des règles immuables de la justice, ou simplement préoccupé de son honneur, eût exigé, en vertu de ses pouvoirs discrétionnaires, la comparution immédiate du marquis de Sairmeuse.
Et alors, tout s'éclaircissait, la vérité se dégageait des ténèbres, l'étonnante calomnie de Chanlouineau se trouvait confondue.
Mais la commission militaire ne devait point agir ainsi.
Ces hommes, qui siégeaient en grand uniforme, n'étaient pas des juges chargés d'appliquer une loi cruelle, mais enfin une loi!... C'étaient des instruments commis par les vainqueurs pour frapper les vaincus au nom de ce code sauvage que deux mots résument: vae victis!...
Le président, le noble duc de Sairmeuse, n'eût consenti à aucun prix à mander Martial. Les officiers, ses conseillers, ne le voulaient pas davantage.
Chanlouineau avait-il prévu cela?... On est autorisé à le supposer. Eût-il, sans une sorte d'intuition des faits, risqué un coup si hasardeux!...
Quoi qu'il en soit, le tribunal, après une courte délibération, décida qu'on ne prendrait pas en considération cet incident qui avait remué l'auditoire et stupéfié Maurice et l'abbé Midon.
L'interrogatoire se poursuivit donc avec une âpreté nouvelle.
—Au lieu de désigner des chefs imaginaires, reprit le duc de Sairmeuse, vous eussiez mieux fait de nommer le véritable instigateur du mouvement, qui n'est pas Lacheneur, mais bien un individu assis à l'autre extrémité de ce banc où vous êtes, le sieur Escorval.
—M. le baron d'Escorval ignorait absolument le complot, je le jure sur tout ce qu'il y a de plus sacré, et même...
—Taisez-vous!... interrompit le capitaine rapporteur, songez, plutôt que d'abuser la commission par des fables ridicules, songez à mériter son indulgence!...
Chanlouineau eut un geste et un regard empreints d'un tel dédain, que son interrupteur en fut décontenancé.
—Je ne veux pas d'indulgence, prononça-t-il... J'ai joué, j'ai perdu, voici ma tête... payez-vous... Mais si vous n'êtes pas plus cruels que les bêtes féroces, vous aurez pitié de ces malheureux qui m'entourent... J'en aperçois dix, pour le moins, parmi eux, qui jamais n'ont été nos complices et qui certainement n'ont pas pris les armes... Les autres ne savaient ce qu'ils faisaient... Non, ils ne le savaient pas!...
Ayant dit, il se rassit, indifférent et fier, sans paraître remarquer le frémissement qui, à sa voix vibrante, avait couru dans l'auditoire, parmi les soldats de garde et jusque sur l'estrade.
La douleur des pauvres paysannes en était ravivée, et leurs sanglots et leurs gémissements emplissaient la salle immense.
Les officiers à la demi-solde étaient devenus plus sombres et plus pâles, et sur les joues ridées de plusieurs d'entre eux, de grosses larmes roulaient.
—Celui-là, pensaient-ils, est un homme!
L'abbé Midon s'était penché vers Maurice.
—Évidemment, murmurait-il, Chanlouineau joue un rôle... Il prétend sauver votre père... Comment?... Je ne comprends pas.
Les juges, cependant, s'étaient retournés à demi, et tous inclinés vers le président, ils délibéraient à voix basse, avec animation.
C'est qu'une difficulté se présentait.
Les accusés, pour la plupart, ignorant leur mise en accusation immédiate, n'avaient pas pensé à se pourvoir d'un défenseur.
Et cette circonstance, amère dérision! effrayait et arrêtait ce tribunal inique, qui n'avait pas craint de fouler aux pieds les plus saintes lois de l'équité, qui s'était affranchi de toutes les entraves de la procédure.
Le parti de ces juges était pris, leur verdict était comme rendu à l'avance, et cependant ils voulaient qu'une voix s'élevât pour défendre ceux qui ne pouvaient plus être défendus.
Mais par une sorte de hasard, trois avocats choisis par la famille de plusieurs accusés se trouvaient dans la salle.
C'était ces trois hommes que Maurice en entrant avait remarqués, causant près de la porte de la chapelle...
Cela fut dit à M. de Sairmeuse; il se retourna vers eux en leur faisant signe d'approcher; puis, leur montrant Chanlouineau:
—Voulez vous, demanda-t-il, vous charger de la défense de ce coupable?
Les avocats furent un instant sans répondre. Cette séance monstrueuse les impressionnait vivement, et ils se consultaient du regard.
—Nous sommes tout disposés à défendre le prévenu, répondit enfin le plus âgé, mais nous le voyons pour la première fois, nous ignorons ses moyens de défense, un délai nous est indispensable pour conférer avec lui...
—Le conseil ne peut vous accorder aucun délai, interrompit M. de Sairmeuse, voulez-vous, oui on non, accepter la défense?...
L'avocat hésitait, non qu'il eût peur, c'était un vaillant homme, mais parce qu'il cherchait quelque argument assez fort pour troubler la conscience de ces juges.
—Et si nous refusions?... interrogea-t-il.
Le duc de Sairmeuse laissa voir un mouvement d'impatience.
—Si vous refusez, dit-il, je donnerai pour défenseur d'office à ce scélérat, le premier tambour qui me tombera sous la main.
—Je parlerai donc, dit l'avocat, mais non sans protester de toutes mes forces contre cette façon inouïe de procéder...
—Oh!... faites-nous grâce de vos homélies... et soyez bref.
Après l'interrogatoire de Chanlouineau, improviser là, sur-le-champ, une plaidoirie, était difficile. Pourtant le courageux défenseur puisa dans son indignation des considérations qui eussent fait réfléchir un autre tribunal.
Pendant qu'il parlait, le duc de Sairmeuse s'agitait sur son fauteuil doré, avec toutes les marques de la plus impertinente impatience...
—C'est bien long, prononça-t-il, dès que l'avocat eut fini, c'est terriblement long!... Nous n'en finirons jamais, si chacun des accusés doit nous tenir autant!...
Il se retournait déjà vers ses collègues pour recueillir leur opinion, quand se ravisant tout à coup il proposa au conseil de réunir toutes les causes, à l'exception de celle du sieur d'Escorval.
—Ainsi, objectait-il, on abrégerait singulièrement «la besogne,» puisqu'on n'aurait que deux jugements à prononcer... Ce qui n'empêchera pas la défense d'être individuelle, ajouta-t-il.
Les avocats se récrièrent. Un jugement «en bloc,» comme disait le duc, leur enlevait l'espoir d'arracher au bourreau un seul des malheureux prévenus.
—Quelle défense prononcerons-nous, disaient-ils, lorsque nous ne savons rien de la situation particulière de chacun des accusés! Nous ignorons jusqu'à leurs noms!... Il nous faudra les désigner par la forme de leurs vêtements et la couleur de leurs cheveux...
Ils suppliaient le tribunal de leur accorder huit jours de délai, quatre jours, vingt-quatre heures!... Efforts inutiles! La proposition du président avait été adoptée, il fut passé outre.
En conséquence, chacun des prévenus fut appelé d'après le rang qu'il occupait sur le banc. Il s'approchait du bureau, donnait son nom, ses prénoms, son âge, indiquait son domicile et sa profession... et il recevait l'ordre de retourner à sa place.
À peine laissa-t-on à six ou sept accusés le temps de dire qu'ils étaient absolument étrangers à la conspiration, qu'on leur avait mis la main au collet le 5, en plein jour, pendant qu'ils s'entretenaient paisiblement sur la grande route... Ils demandaient à fournir la preuve matérielle de ce qu'ils avançaient... ils invoquaient le témoignage des soldats qui les avaient arrêtés...
M. d'Escorval, dont la cause se trouvait disjointe, ne fut pas appelé. Il devait être interrogé le dernier.
—Maintenant la parole est aux défenseurs, dit le duc de Sairmeuse, mais abrégeons, abrégeons!... Il est déjà midi.
Alors commença une scène inouïe, honteuse, révoltante. À chaque moment, le duc interrompait les avocats, leur ordonnait de se taire, les interpellait ou les raillait...
—C'est chose incroyable, disait-il, de voir défendre de pareils scélérats...
Ou encore:
—Allez, vous devriez rougir de vous constituer les défenseurs de ces misérables!
Les avocats tinrent ferme, encore qu'ils sentissent l'inanité de leurs efforts. Mais que pouvaient-ils?... La défense de ces vingt-neuf accusés ne dura pas une heure et demie...
Enfin la dernière parole fut prononcée, le duc de Sairmeuse respira bruyamment, et d'un ton qui trahissait la joie la plus cruelle:
—Accusé Escorval, levez-vous.
Interpellé, le baron se leva, digne, impassible...
Des sensations qui l'agitaient, et elles devaient être terribles, rien ne paraissait sur son noble visage.
Il avait réprimé jusqu'au sourire de dédain que faisait monter à ses lèvres la misérable affectation du duc à ne lui point donner le titre qui lui appartenait.
Mais en même temps que lui, Chanlouineau s'était dressé, vibrant d'indignation, rouge comme si la colère eût charrié à sa face tout le sang généreux de ses veines.
—Restez assis!... commanda le duc, ou je vous fais expulser...
Lui déclara qu'il voulait parler: il avait quelque chose à dire, des observations à ajouter à la plaidoirie des avocats...
Alors, sur un signe, deux grenadiers approchèrent, qui appuyèrent leurs mains sur les épaules du robuste paysan. Il se laissa retomber sur son banc, comme s'il eût cédé à une force supérieure, lui qui eût étouffé aisément ces deux soldats, rien qu'en les serrant entre ses bras de fer.
On l'eût dit furieux; intérieurement il était ravi. Le but qu'il se proposait, il l'avait atteint. Ses yeux avaient rencontré les yeux de l'abbé Midon, et dans un rapide regard, inaperçu de tous, il avait pu lui dire:
—Quoi qu'il advienne, veillez sur Maurice, contenez-le... qu'il ne compromette pas, par quelque éclat, le dessein que je poursuis!...
La recommandation n'était pas inutile.
La figure de Maurice était bouleversée comme son âme; il étouffait, il n'y voyait plus, il sentait s'égarer sa raison.
—Où donc est le sang-froid que vous m'avez promis!... murmura le prêtre.
Cela ne fut pas remarqué. L'attention, dans cette grande salle lugubre, était intense, palpitante... Si profond était le silence qu'on entendait le pas monotone des sentinelles de faction autour de la chapelle.
Chacun sentait instinctivement que le moment décisif était venu, pour lequel le tribunal avait ménagé et réservé tous ses efforts.
Condamner de pauvres paysans dont nul ne prendrait souci... la belle affaire!... Mais frapper un homme illustre, qui avait été le conseiller et l'ami fidèle de l'Empereur... Quelle gloire et quel espoir pour des ambitions ardentes, altérées de récompenses.
L'instinct de l'auditoire avait raison. S'ils jugeaient sans enquête préalable des conjurés obscurs, les commissaires avaient poursuivi contre M. d'Escorval une information relativement complète.
Grâce à l'activité du marquis de Courtomieu, on avait réuni sept chefs d'accusation, dont le moins grave entraînait la peine de mort.
—Lequel de vous, demanda M. de Sairmeuse aux avocats, consentira à détendre ce grand coupable?...
—Moi!... répondirent ensemble ces trois hommes.
—Prenez garde, fit le duc avec un mauvais sourire, la tâche est... lourde.
Lourde!... Il eût mieux fait de dire dangereuse. Il eût pu dire que le défenseur risquait sa carrière, à coup sûr... le repos de sa vie et sa liberté, vraisemblablement... sa tête, peut-être...
Mais il le donnait à entendre, et tout le monde le savait.
—Notre profession a ses exigences, dit noblement le plus âgé des avocats.
Et tous trois, courageusement, ils allèrent prendre place près du baron d'Escorval, vengeant ainsi l'honneur de leur robe, qui venait d'être misérablement compromis dans une ville de cent mille âmes, où deux pures et innocentes victimes de réactions furieuses, n'avaient pu, ô honte! trouver un défenseur.
—Accusé, reprit M. de Sairmeuse, dites-nous votre nom, vos prénoms, votre profession?
—Louis-Guillaume, baron d'Escorval, commandeur de l'ordre de la Légion d'honneur, ancien conseiller d'État du gouvernement de l'empereur.
—Ainsi, vous avouez de honteux services, vous confessez...
—Pardon, monsieur!... Je me fais gloire d'avoir servi mon pays et de lui avoir été utile dans la mesure de mes forces...
D'un geste furibond le duc l'interrompit:
—C'est bien!... fit-il, messieurs les commissaires apprécieront... C'est sans doute pour reconquérir ce poste de conseiller d'État que vous avez conspiré contre un prince magnanime avec ce vil ramassis de misérables!...
—Ces paysans ne sont pas des misérables, monsieur, mais bien des hommes égarés. Ensuite, vous savez, oui, vous savez aussi bien que moi que je n'ai pas conspiré.
—On vous a arrêté les armes à la main dans les rangs des rebelles!...
—Je n'avais pas d'armes, monsieur, vous ne l'ignorez pas... et si j'étais parmi les révoltés, c'est que j'espérais les décider à abandonner une entreprise insensée!...
—Vous mentez!...
Le baron d'Escorval pâlit sous l'insulte et ne répondit pas.
Mais il y eut un homme dans l'auditoire, qui ne put supporter l'horrible, l'abominable injustice, qui fut emporté hors de soi... Et celui-là, ce fut l'abbé Midon, qui, l'instant d'avant, recommandait le calme à Maurice.
Il quitta brusquement sa place, se courba pour passer sous les cordes à fourrage qui barraient l'enceinte réservée, et s'avança au pied de l'estrade.
—M. le baron d'Escorval dit vrai, prononça-t-il d'une voix éclatante, les trois cents prisonniers de la citadelle l'attesteront, les accusés en feront serment la tête sur le billot... Et moi qui l'accompagnais, qui marchais à ses côtés, moi prêtre, je jure devant Dieu qui vous jugera l'un et l'autre, monsieur de Sairmeuse, je jure que tout ce qu'il était humainement possible de faire pour arrêter le mouvement, nous l'avons fait!...
Le duc écoutait d'un air à la fois ironique et méchant.
—On ne me trompait donc pas, dit-il, quand on m'affirmait que la rébellion avait un aumônier!... Allez, monsieur le curé, vous devriez rentrer sous terre de honte. Vous, un prêtre, mêlé à ces coquins, à ces ennemis de notre bon roi et de notre sainte religion!... Et ne niez pas... Vos traits contractés, vos yeux rougis, le désordre de vos vêtements souillés de poussière et de boue, tout trahit votre conduite coupable!... Faut-il donc que ce soit moi, un soldat, qui vous rappelle à la pudeur, au respect de votre caractère sacré!... Taisez-vous, monsieur, éloignez-vous!...
Les avocats se levèrent vivement.
—Nous demandons, s'écrièrent-ils, que ce témoin soit entendu, il doit l'être... Les commissions militaires ne sont pas au-dessus des lois qui régissent les tribunaux ordinaires.
—Si je ne dis pas la vérité, reprit l'abbé Midon, avec une animation extraordinaire, je suis donc un faux témoin, pis encore, un complice... Votre devoir en ce cas est de me faire arrêter...
La physionomie du duc de Sairmeuse exprimait une hypocrite compassion.
—Non, monsieur le curé, dit-il; non, je ne vous ferai pas arrêter... Je saurai éviter le scandale que vous recherchez... Nous aurons pour l'habit les égards que l'homme ne mérite pas... Une dernière fois, retirez-vous, sinon je me verrai contraint d'employer la force!...
À quoi eût abouti une résistance plus longue?... À rien. L'abbé, plus blanc que le plâtre des murs, désespéré, les yeux pleins de larmes, regagna sa place près de Maurice.
Les avocats, pendant ce temps, protestaient avec une énergie croissante... Mais le duc, à grand renfort de coups de poing sur la table, finit par les réduire au silence.
—Ah! vous voulez des dépositions! s'écria-t-il. Eh bien! vous en aurez. Soldats, introduisez le premier témoin.
Un mouvement se fit parmi les grenadiers de garde, et presque aussitôt parut Chupin, qui s'avança d'un air délibéré.
Mais sa contenance mentait; un observateur l'eût vu à ses yeux, dont l'inquiète mobilité trahissait ses terreurs.
Même, il eut dans la voix un tremblement très-appréciable, quand, la main levée, il jura sur son âme et conscience de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
—Que savez-vous de l'accusé Escorval? demanda le duc.
—Il faisait partie du complot qui a éclaté dans la nuit du 4 au 5.
—En êtes-vous bien sûr?
—J'ai des preuves.
—Soumettez-les à l'appréciation de la commission.
Le vieux maraudeur se rassurait.
—D'abord, répondit-il, c'est chez M. d'Escorval que M. Lacheneur a couru après qu'il a eu restitué, bien malgré lui, à M. le duc, le château des ancêtres de M. le duc... M. Lacheneur y a rencontré Chanlouineau, et de ce jour-là date le plan de la conjuration.
—J'étais l'ami de Lacheneur, il était naturel qu'il vînt me demander des consolations après un grand malheur.
M. de Sairmeuse se retourna vers ses collègues.
—Vous entendez! fit-il. Le sieur Escorval appelle un grand malheur la restitution d'un dépôt!... Continuez, témoin.
—En second lieu, reprit Chupin, l'accusé était toujours fourré chez M. Lacheneur...
—C'est faux, interrompit le baron, je n'y suis allé qu'une fois, et encore, ce jour-là, l'ai-je conjuré de renoncer...
Il s'arrêta, comprenant trop tard la terrible portée de ce qu'il disait. Mais ayant commencé, il ne voulut pas reculer, et il ajouta:
—Je l'ai conjuré de renoncer à ses projets de soulèvement.
—Ah!... vous les connaissiez donc, ces projets impies?
—Je les soupçonnais...
La non révélation d'un complot, c'était l'échafaud... Le baron d'Escorval venait, pour ainsi dire, de signer son arrêt de mort.
Étrange caprice de la destinée!... Il était innocent, et cependant, en l'état de la procédure, il était le seul de tous les accusés qu'un tribunal régulier eût pu condamner légalement, un texte sous les yeux.
Maurice et l'abbé Midon étaient atterrés de cet abandon de soi, mais Chanlouineau, qui s'était retourné vers eux, avait encore aux lèvres son sourire de confiance.
Qu'espérait-il donc, alors que tout espoir paraissait absolument perdu?...
Mais la commission, elle, triomphait sans vergogne, et M. de Sairmeuse laissait éclater une joie indécente.
—Eh bien! Messieurs!... dit-il aux avocats d'un ton goguenard.
Les défenseurs dissimulaient mal leur découragement, mais ils n'en essayaient pas moins de contester la valeur de la déclaration de leur client. Il avait dit qu'il soupçonnait le complot, et non qu'il le connaissait... Ce n'était pas la même chose...
—Dites tout de suite que vous voulez des charges plus accablantes encore, interrompit le duc de Sairmeuse. Soit!... On va vous en produire. Continuez votre déposition, témoin...
Le vieux maraudeur hocha la tête d'un air capable.
—L'accusé, reprit-il, assistait à tous les conciliabules qui se tenaient chez Lacheneur, et la preuve en est plus claire que le jour... Ayant à traverser l'Oiselle pour se rendre à la Rèche, et craignant que le passeur ne remarquât ses voyages nocturnes, le baron a fait, juste à cette époque, raccommoder un vieux canot dont il ne se servait pas depuis des années...
—En effet!... voilà une circonstance frappante! Accusé Escorval, reconnaissez-vous avoir fait réparer votre bateau?...
—Oui!... mais non avec le dessein que dit cet homme.
—Dans quel but alors?...
Le baron garda le silence. N'était-ce pas sur les instances de Maurice que le canot avait été remis en état!
—Enfin, continua Chupin, quand Lacheneur a mis le feu à sa maison pour donner le signal du soulèvement, l'accusé était près de lui...
—Pour le coup, s'écria le duc, voilà qui est concluant...
—J'étais à la Rèche, en effet, interrompit le baron, mais c'était, je vous l'ai déjà dit, avec la ferme volonté d'empêcher le mouvement.
M. de Sairmeuse eut un petit ricanement dédaigneux.
—Messieurs les commissaires, prononça-t-il avec emphase, peuvent voir que l'accusé n'a même pas le courage de sa scélératesse... Mais je vais le confondre. Qu'avez-vous fait, accusé, quand les insurgés ont quitté la lande de la Rèche?
—Je suis rentré chez moi en toute hâte, j'ai pris un cheval et je me suis rendu au carrefour de la Croix-d'Arcy.
—Vous saviez donc que c'était l'endroit désigné pour le rendez-vous général?
—Lacheneur venait de me l'apprendre.
—Si j'admettais votre version, je vous dirais que votre devoir était d'accourir à Montaignac prévenir l'autorité... Mais vous n'avez pas agi comme vous dites... Vous n'avez pas quitté Lacheneur, vous l'avez accompagné.
—Non, monsieur, non!...
—Et si je vous le prouvais d'une façon indiscutable?...
—Impossible, monsieur, puisque cela n'est pas.
À la sinistre satisfaction qui éclairait le visage de M. de Sairmeuse, l'abbé Midon comprit que ce juge inique devait avoir entre les mains une arme inattendue et terrible, et que le baron d'Escorval allait être écrasé sous quelqu'une de ces coïncidences fatales qui expliquent sans les justifier toutes les erreurs judiciaires...
Sur un signe du commissaire rapporteur, le marquis de Courtomieu avait quitté sa place et s'était avancé jusqu'à l'estrade.
—Je vous prie, monsieur le marquis, lui dit le duc, de vouloir bien donner à la commission lecture de la déposition écrite et signée de Mlle votre fille.
Cet effet d'audience devait avoir été préparé. M. de Courtomieu chaussa ses lunettes, tira de sa poche un papier qu'il déplia, et au milieu d'un silence de mort, il lut:
«Moi, Blanche de Courtomieu, soussignée, après avoir juré sur mon âme et conscience de dire la vérité, je déclare:
«Dans la soirée du 4 février dernier, entre dix et onze heures, suivant en voiture la route qui conduit de Sairmeuse à Montaignac, j'ai été assaillie par une horde de brigands armés. Pendant qu'ils délibéraient pour savoir s'ils devaient s'emparer de ma personne et piller ma voiture, j'ai entendu l'un d'eux s'écrier en parlant de moi: «Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas M. d'Escorval?» Je crois que le brigand qui a prononcé ces paroles est un homme du pays nommé Chanlouineau, mais je n'oserais l'affirmer.»
Un cri terrible, suivi de gémissements inarticulés, interrompit le marquis.
Le supplice enduré par Maurice était trop grand pour ses forces et pour sa raison. Il venait de s'élancer vers le tribunal pour crier: «C'est à moi que s'adressait Chanlouineau, seul je suis coupable, mon père est innocent!...»
L'abbé Midon, par bonheur, eut la présence d'esprit de se jeter devant lui et d'appliquer sa main sur sa bouche...
Mais le prêtre n'eût pu contenir ce malheureux jeune homme sans les officiers à demi-solde placés près de lui.
Devinant tout peut-être, ils entourèrent Maurice, l'enlevèrent et le portèrent dehors, bien qu'il se débattit avec une énergie extraordinaire.
Tout cela ne prit pas dix secondes.
—Qu'est-ce? fit le duc, en promenant sur l'auditoire un regard irrité.
Personne ne souffla mot.
—Au moindre bruit je fais évacuer la salle, ajouta M. de Sairmeuse. Et vous, accusé, qu'avez-vous à dire pour votre justification, après l'accablant témoignage de Mlle de Courtomieu?
—Rien! murmura le baron.
—Ainsi, vous avouez?...
Une fois dehors, l'abbé Midon avait confié Maurice à trois officiers à demi-solde qui s'étaient engagés, sur l'honneur, à le conduire, à le porter au besoin à l'hôtel, et à l'y retenir de gré ou de force.
Rassuré de ce côté, le prêtre rentra dans la salle juste à temps pour voir le baron se rasseoir sans répondre, indiquant ainsi qu'il renonçait à disputer plus longtemps sa tête.
Que dire, en effet!... se défendre, n'était-ce pas risquer de trahir son fils, le livrer quand déjà lui-même, quoi qu'il advint, ne pouvait plus être sauvé...
Jusqu'alors, il n'était personne dans l'auditoire qui ne crût à l'innocence absolue du baron. Était-il donc coupable?... Sa résignation devait le faire croire; quelques-uns le crurent.
Mais les membres de la commission, qui avaient aperçu le mouvement de Maurice, ne pouvaient pas ne pas soupçonner la vérité. Ils se turent cependant.
Toutes les affaires de ce genre ont des côtés sombres et mystérieux que n'éclairent jamais les débats publics.
Si les accusés se tiennent bien, les accusateurs semblent redouter d'aller jusqu'au fond des choses, ne sachant ce qu'ils y trouveront.
Conseillé par le marquis de Courtomieu, inquiet du rôle de son fils, le duc de Sairmeuse devait tenir à circonscrire l'accusation. Il n'avait pas fait arrêter l'abbé Midon, il était bien résolu à ne pas inquiéter Maurice tant qu'il n'y serait pas contraint.
Le baron d'Escorval semblait se reconnaître coupable; n'était-ce pas une assez belle victoire pour le duc de Sairmeuse!...
Il se retourna vers les avocats, et d'un air dédaigneux et ennuyé:
—Maintenant, leur dit-il, parlez, puisqu'il le faut absolument, mais pas de phrases!... Nous devrions avoir fini depuis une heure.
Le plus âgé des avocats se leva, frémissant d'indignation, prêt à tout braver pour dire sa pensée; mais le baron l'arrêta.
—N'essayez pas de me défendre, monsieur, prononça-t-il froidement... ce serait inutile!... Je n'ai qu'un mot à dire à mes juges: qu'ils se souviennent de ce qu'écrivait au roi le noble et généreux maréchal Moncey: l'échafaud ne fait pas d'amis!
Ce souvenir n'était pas de nature à émouvoir beaucoup la commission. Le maréchal, pour cette phrase, avait été «destitué» et condamné à trois mois de prison...
Cependant, les avocats ne prenant pas la parole, le duc de Sairmeuse résuma les débats et la commission se retira pour délibérer.
M. d'Escorval restait pour ainsi dire avec ses défenseurs. Il leur serra affectueusement la main, et en termes qui attestaient la liberté de son esprit, il les remercia de leur dévouement et de leur courage.
Ces hommes de cœur pleuraient...
Alors, le baron attira vers lui le plus âgé, et rapidement, tout bas, d'une voix émue:
—J'ai, monsieur, lui dit-il, un dernier service à vous demander... Tout à l'heure, quand la sentence de mort aura été prononcée, rendez-vous près de mon fils... Vous lui direz que son père mourant lui ordonne de vivre... il vous comprendra. Dites-lui bien que c'est ma dernière volonté: Qu'il vive... pour sa mère!...
Il se tut, la commission rentrait...
Des trente accusés, neuf, déclarés non coupables, étaient relâchés...
Les vingt-et-un autres, et M. d'Escorval et Chanlouineau étaient de ce nombre, étaient condamnés à mort!...
Chanlouineau souriait toujours!...
L'abbé Midon avait eu raison de se reposer sur la parole des officiers à demi-solde.
Voyant que toutes leurs instances ne décideraient pas Maurice à s'éloigner de la citadelle, ces hommes de cœur le saisirent chacun sous un bras, et littéralement l'emportèrent.
Bien leur en prit d'être robustes, car Maurice fit, pour leur échapper, les efforts les plus désespérés... Chaque pas en avant fut le résultat d'une lutte.
—Laissez-moi! criait-il en se débattant, laissez-moi aller où le devoir m'appelle!... vous me déshonorez en prétendant me sauver!...
Et au bruit de ce qui leur paraissait être un rêve, les gens de Montaignac entre-bâillaient leurs volets et jetaient dans la rue un regard inquiet.
—C'est, disaient-ils, le fils de cet honnête homme, qu'on va condamner... Pauvre garçon! comme il doit souffrir!...
Oui, il souffrait, et comme on ne souffre pas dans les convulsions de l'agonie! Voilà donc où l'avait conduit son amour pour Marie-Anne, ce radieux amour à qui tout jadis avait semblé sourire...
Misérable fou!... Il s'était jeté à corps perdu dans une entreprise insensée, et on faisait remonter à son père la responsabilité de ses actes!... Il vivrait, lui, coupable, et son père innocent serait jeté au bourreau!
Mais la faculté de souffrir a ses limites...
Une fois dans la chambre de l'hôtel, entre sa mère et Marie-Anne, Maurice se laissa tomber sur une chaise, anéanti par cette invincible torpeur qui suit les douleurs trop lourdes pour les forces humaines.
—Rien n'est décidé encore, répondirent les officiers aux questions de Mme d'Escorval, M. le curé de Sairmeuse doit accourir dès que le verdict sera rendu...
Puis, comme ils avaient juré de ne pas perdre Maurice de vue, ils s'assirent, sombres et silencieux.
Au dehors, tout se taisait; on eût cru l'hôtel désert. Les gens de la maison s'entendaient pour ne pas troubler cette grande et noble infortune; ils la respectaient comme on respecte le sommeil du condamné à mort la nuit qui précède l'exécution.
Enfin, un peu avant quatre heures, l'abbé Midon arriva, suivi de l'avocat, auquel le baron avait confié ses volontés dernières...
—Mon mari!... s'écria Mme d'Escorval en se dressant tout d'un bloc.
Le prêtre baissa la tête... elle comprit.
—Mort!... balbutia-t-elle. Ils l'ont condamné!...
Et plus assommée que par un coup de maillet sur la tête, elle s'affaissa sur son fauteuil, inerte, les bras pendants...
Mais cet anéantissement dura peu; elle se releva:
—À nous donc de le sauver!... s'écria-t-elle, l'œil brillant de la flamme des résolutions héroïques, à nous de l'arracher à l'échafaud!... Debout, Maurice... Marie-Anne, debout!... Assez de lâches lamentations, à l'œuvre!... Vous aussi, Messieurs, vous m'aiderez!... Je peux compter sur vous, monsieur le curé!... Qu'allons-nous faire?... Je l'ignore. Mais il doit y avoir quelque chose à faire... La mort de ce juste serait un trop grand crime, Dieu ne le permettra pas...
Elle s'arrêta, brusquement, les mains jointes, les yeux levés au ciel, comme si une inspiration divine lui fût venue...
—Et le roi!... reprit-elle, le roi souffrira-t-il qu'un tel forfait s'accomplisse!... Non! Un roi peut refuser de faire grâce, il ne saurait refuser de faire justice!... Je veux aller à lui, je lui dirai tout!... Comment cette idée de salut ne m'est-elle pus venue plus tôt!... Il faut partir à l'instant pour Paris, sans perdre une seconde... Maurice, tu m'accompagnes!... Que l'un de vous, messieurs, m'aille commander des chevaux à la poste...
Elle pensa qu'on lui obéissait, et précipitamment elle passa dans la pièce voisine pour faire ses préparatifs de voyage.
—Pauvre femme!... murmura l'avocat à l'oreille de l'abbé Midon, elle ignore que les arrêts des commissions militaires sont exécutoires dans les vingt-quatre heures.
—Eh bien?...
—Il faut quatre jours pour aller à Paris.
Il réfléchit et ajouta:
—Après cela, la laisser partir serait peut-être un acte d'humanité... Ney, au matin de son exécution, ne parla-t-il pas du roi pour éloigner la maréchale qui sanglotait à demi évanouie au milieu de son cachot?...
L'abbé Midon hocha la tête.
—Non, dit-il, Mme d'Escorval ne nous pardonnerait pas de l'avoir empêchée de recueillir la dernière pensée de son mari...
Elle reparut en ce moment, et le prêtre rassemblait son courage pour lui apprendre la vérité cruelle, quand on frappa à la porte à coups précipités.
Un des officiers à demi-solde ouvrit, et Bavois, le caporal des grenadiers, entra, la main droite à son bonnet de police, respectueusement; comme s'il eût été en présence d'un supérieur.
—Mlle Lacheneur? demanda-t-il.
Marie-Anne s'avança:
—C'est moi, monsieur, répondit-elle, que me voulez-vous?
—J'ai ordre, mademoiselle, de vous conduire à la citadelle...
—Ah!... fit Maurice d'un ton farouche, on arrête les femmes aussi!...
Le digne caporal se donna sur le front un énorme coup de poing.
—Je ne suis qu'une vieille bête!... prononça-t-il, et je m'explique mal. Je veux dire que je viens chercher mademoiselle de la part d'un des condamnés, le nommé Chanlouineau, qui voudrait lui parler...
—Impossible, mon brave, dit un des officiers, on ne laissera pas mademoiselle pénétrer près d'un condamné sans une permission spéciale...
—Eh!... on l'a, cette permission! fit le vieux soldat.
Il s'assura, d'un regard, qu'il n'avait rien à redouter d'aucun de ces visiteurs, et plus bas il ajouta:
—Même, ce Chanlouineau m'a glissé dans le tuyau de l'oreille qu'il s'agit d'une affaire que sait bien M. le curé.
Le hardi paysan avait-il donc réellement trouvé quelque expédient de salut?... L'abbé Midon commençait presque à le croire.
—Il faut suivre ce vieux brave, Marie-Anne, dit-il.
À la seule pensée qu'elle allait revoir Chanlouineau, la pauvre jeune fille frissonna. Mais l'idée ne lui vint même pas de se soustraire à une démarche qui lui semblait le comble du malheur...
—Partons, monsieur, dit-elle au vieux soldat.
Mais le caporal restait à la même place, clignant de l'œil selon son habitude quand il voulait bien fixer l'attention de ses interlocuteurs.
—Minute!... fit-il. Ce Chanlouineau, qui me parait un lapin, m'a dit de vous dire comme cela que tout va bien!... Si je vois pourquoi, je veux être pendu!... Enfin, c'est son opinion! Il m'a bien prié aussi de vous commander de ne pas bouger, de ne rien tenter avant le retour de mademoiselle, qui sera revenue avant une heure. Il vous jure qu'il tiendra ses promesses, il vous demande votre parole de lui obéir...
—Nous ne tenterons rien avant une heure, dit l'abbé Midon, je le promets...
—Alors, c'est tout... Salut la compagnie... Et nous, mademoiselle, au pas accéléré, marche!... le pauvre diable là-bas, doit être sur le gril...
Qu'on permît à un condamné de recevoir la fille du chef de la conjuration, de ce Lacheneur qui avait su se dérober à toutes les poursuites, il y avait là de quoi surprendre...
Mais Chanlouineau, à qui cette autorisation était indispensable, s'était ingénié à chercher le moyen de se la procurer...
C'est pourquoi, dès que fut prononcé le jugement qui le condamnait à mort, il parut saisi de terreur et se mit à pleurer lamentablement.
Les soldats ne revenaient pas de voir ce robuste gars, hardi tout à l'heure jusqu'à l'insolence, si défaillant qu'on dut le porter jusqu'à son cachot.
Là, ses lamentations redoublèrent, et il supplia ses gardiens d'aller lui chercher quelqu'un à qui parler, le duc de Sairmeuse ou le marquis de Courtomieu, affirmant qu'il avait à faire des révélations de la plus haute importance...
Ce gros mot, révélations, fit accourir M. de Courtomieu au cachot de Chanlouineau.
Il y trouva un homme à genoux, les traits décomposés, suant en apparence l'agonie de la peur, qui se traîna jusqu'à lui, qui lui prit les mains et les baisa, criant grâce et pardon, jurant que pour conserver la vie il était prêt à tout, oui, à tout, même à livrer M. Lacheneur...
Prendre Lacheneur!... Cette perspective devait enflammer le zèle du marquis de Courtomieu.
—Vous savez donc où se cache ce brigand?... lui demanda-t-il.
Chanlouineau déclara qu'il l'ignorait, mais il affirma que Marie-Anne, la fille de Lacheneur, le savait. Elle avait en lui, jurait-il, la plus entière confiance, et si on voulait lui permettre de l'envoyer chercher, et le laisser seul avec elle seulement dix minutes, il se faisait fort de lui arracher le secret de la retraite de son père... Ainsi posé, le marché devait être vite conclu.
La vie fut promise au condamné en échange de la vie de Lacheneur...
Un soldat, qui se trouva être le caporal Bavois, fut expédié à Marie-Anne...
Et Chanlouineau attendit, dévoré d'anxiété.
L'énergie déployée par le robuste gars jusqu'au moment de sa soudaine et incompréhensible défaillance, l'avait fait traiter en prisonnier dangereux et lui avait valu, ni plus ni moins qu'au baron d'Escorval, l'honneur des plus minutieuses précautions et la faveur de la solitude.
On l'avait séparé de ses compagnons pour l'enfermer dans le cachot réputé le plus sûr de la citadelle, qui jusqu'alors n'avait eu pour hôtes que les soldats condamnés à mort.
Ce cachot, situé au rez-de-chaussée, au fond d'un corridor obscur, était long et étroit, et à demi conquis sur le roc.
Un abat-jour placé à l'extérieur, devant la fenêtre, mesurait si parcimonieusement la lumière, qu'à peine on y voyait assez pour déchiffrer les exclamations désespérées et les noms charbonnés sur le mur.
Une botte de paille avec une mauvaise couverture, un escabeau, une cruche et un baquet infect, ajoutaient encore à l'aspect sinistre de ce séjour, bien fait pour porter le désespoir dans les âmes les plus solidement trempées. Mais qu'importait à Chanlouineau l'horreur de son cachot!... Il était dans une de ces crises où les circonstances extérieures cessent d'exister.
Les geôliers ne gardaient que son corps... son âme libre se jouant des verroux et des grilles, s'élançait vers les sphères supérieures, loin, bien loin des misères, des passions, des bassesses et des rancunes humaines.
Ah!... M. de Courtomieu revenant tout à coup n'eût plus reconnu le lâche qui l'instant d'avant se traînait à ses pieds, tremblant et blême. Ou plutôt il eût constaté qu'il avait été dupe d'une habile et audacieuse comédie.
Cet héroïque paysan, qui ne devait pas voir se coucher le soleil du lendemain, était comme transfiguré par la joie qu'il ressentait du succès de sa ruse.
Jusqu'à ce moment, il avait pu craindre une de ces circonstances futiles qui, pareilles au grain de sable brisant une machine parfaite, disloquent les plans les mieux connus.
Maintenant la fortune, évidemment, se déclarait pour lui, il venait d'en avoir la preuve.
Ce soldat, qu'on avait mis à sa disposition, ne s'était-il pas trouvé un de ces vieux, comme à cette époque on en comptait tant, qui portaient à leur shako la cocarde blanche de la Restauration, mais qui gardaient dans leur poche la cocarde aux trois couleurs et au fond de leur cœur le souvenir de «l'autre.»
Il avait donc pu se confier relativement à ce soldat, et il ne doutait pas qu'il ne lui ramenât Marie-Anne.
Non, il n'en doutait pas. Nul ne l'avait informé de ce qui s'était passé à Escorval, mais il le devinait, éclairé par cette merveilleuse prescience qui précède les ténèbres éternelles.
Il était certain que Mme d'Escorval était à Montaignac, il était sûr que Marie-Anne y était avec elle, il savait qu'elle viendrait...
Et il attendait, comptant les secondes aux palpitations de son cœur.
Il attendait; s'expliquant toutes les rumeurs du dehors, recueillant avec l'étonnante acuité des sens surexcités par la passion, des bruits qui eussent été insaisissables pour un autre...
Enfin, tout à l'extrémité du corridor, il entendit le frôlement d'une robe contre les murs.
—Elle!... murmura-t-il.
Des pas se rapprochaient, les lourds verrous grincèrent, la porte s'ouvrit et Marie-Anne entra, soutenue par l'honnête caporal Bavois.
—M. de Courtomieu m'a promis qu'on nous laisserait seuls! s'écria Chanlouineau.
—Aussi, je décampe, répondit le vieux soldat... Mais j'ai l'ordre de revenir chercher Mademoiselle dans une demi-heure.
La porte refermée, Chanlouineau prit la main de Marie-Anne, et avec une violence contenue, il l'attira tout près de la fenêtre, à l'endroit où l'abat-jour dispensait le plus de lumière.
—Merci d'être venue, disait-il, merci!... Je vous revois et il m'est permis de parler... À présent que je suis un mourant dont les minutes sont comptées, je puis laisser monter à mes lèvres le secret de mon âme et de ma vie... Maintenant, j'oserai vous dire de quel ardent amour je vous ai aimée, je vous dirai combien je vous aime...
Instinctivement Marie-Anne dégagea sa main, et se rejeta en arrière.
L'explosion de cette passion, en ce moment, en ce lieu, avait quelque chose de lamentable et d'effrayant tout ensemble.
—Vous ai-je donc offensée?... fit tristement Chanlouineau. Pardonnez à qui va mourir!... Vous ne sauriez refuser d'entendre ma voix qui demain sera éteinte pour toujours et qui si longtemps s'est tue!...
C'est qu'il y a bien longtemps que je vous aime, Marie-Anne, il y a plus de six ans!... Avant de vous avoir vue, je n'avais aimé que la terre... Engranger de belles récoltes et amasser de l'argent me paraissait, ici-bas, le plus sublime bonheur.
Pourquoi vous ai-je rencontrée!... Mais j'étais si loin de vous, en ce temps, vous étiez si haut et moi si bas, que mon espoir ne montait pas jusqu'à vous. J'allais à l'église le dimanche; tant que durait la messe, je vous regardais, tout en extase, comme les paysannes devant la bonne Vierge; je rentrais chez moi les yeux et le cœur pleins de vous... et c'était tout.
C'est le malheur qui nous a rapprochés et c'est votre père qui m'a rendu fou, oui, fou comme il l'était lui-même...
Après les insultes des Sairmeuse, résolu à se venger de ces nobles si orgueilleux et si durs, votre père vit en moi un complice, il m'avait deviné. C'est en sortant de chez le baron d'Escorval, il doit vous en souvenir, un dimanche soir, que fut conclu le pacte qui me liait aux projets de votre père.
«Tu aimes ma fille, mon garçon, me dit-il, eh bien! aide-moi, et je te promets que le lendemain du succès, elle sera ta femme... Seulement, ajouta-t-il, je dois te prévenir que tu joues ta tête?»
Mais qu'était la vie comparée à l'espérance dont il venait de m'éblouir! De ce soir-là, je me donnai corps, âme et biens à la conspiration. D'autres s'y sont jetés par haine, pour satisfaire d'anciennes rancunes, ou par ambition, pour reconquérir des positions perdues: moi je n'avais ni ambitions ni haines!
Que m'importaient les querelles des grands, à moi, ouvrier de la terre!... Je savais bien qu'il était hors du pouvoir du plus puissant de tous, de donner à mes récoltes une goutte d'eau pendant la sécheresse, un rayon de soleil pendant les pluies...
J'ai conspiré parce que je vous aimais...
—Ah! vous êtes cruel!... s'écria Marie-Anne, vous êtes impitoyable!...
Pauvre fille! ses yeux, qui avaient tant pleuré, avaient encore des larmes qui roulaient brûlantes le long de ses joues.
Il lui était donné de juger par le dénoûment l'horreur du rôle que son père lui avait imposé et qu'elle n'avait pas eu l'énergie de repousser.
Mais Chanlouineau n'entendit seulement pas l'exclamation de Marie-Anne. Toutes les amertumes du passé montant à son cerveau comme les fumées de l'alcool, il perdait conscience de ses paroles.