—Le jour vint vite, cependant, poursuivit-il, où toutes les illusions de ma folie s'envolèrent... Vous ne pouviez plus être à moi puisque vous étiez à un autre!... Je devais rompre le pacte!... J'en eus l'idée, non le courage. J'avais l'enfer en moi, mais vous voir, entendre votre voix, être votre commensal, c'était encore une joie!... Je vous voulais heureuse et honorée, j'ai combattu pour le triomphe de l'autre, de celui que vous aviez choisi!...

Un sanglot qui montait à sa gorge l'interrompit, il voila sa figure de ses mains, pour dérober le spectacle de ses larmes, et pendant un moment il parut anéanti.

Mais il ne tarda pas à se redresser, il secoua la torpeur qui l'envahissait, et d'une voix ferme:

—C'est assez s'attarder au passé, prononça-t-il, l'heure vole... l'avenir menace!...

Cela dit, il alla jusqu'à la porte, et appliquant alternativement son œil et son oreille au guichet, il chercha à découvrir si on l'épiait.

Personne dans le corridor, pas un mouvement suspect; il était sûr de la solitude autant qu'on peut l'être au fond d'un cachot.

Il revint près de Marie-Anne, et, déchirant avec ses dents la manche de sa veste, il en tira deux lettres cachées entre la doublure et le drap.

—Voici, dit-il à voix basse, voici la vie d'un homme!...

Marie-Anne ne savait rien des espérances de Chanlouineau, et son esprit en détresse n'avait pas sa lucidité accoutumée; elle ne comprit pas tout d'abord.

—Ceci, s'écria-t-elle, la vie d'un homme!...

—Plus bas!... interrompit Chanlouineau, parlez plus bas!... Oui, une de ces lettres peut être le salut d'un condamné...

—Malheureux!... Qu'attendez-vous alors pour l'utiliser!...

Le robuste gars secoua tristement la tête.

—Est-il possible que vous m'aimiez jamais? fit-il simplement. Non, n'est-ce pas?... Je ne souhaite donc point vivre. Le repos, dans la terre, est plus enviable que mes angoisses. D'ailleurs j'ai été condamné justement. Je savais ce que je faisais quand j'ai quitté la Rèche, un fusil double sur l'épaule, un sabre passé dans ma ceinture. Je n'ai pas le droit de me plaindre. Mais les juges ineptes ou iniques ont frappé un innocent...

—Le baron d'Escorval.

—Oui, le père de... Maurice...

Sa voix s'altéra en prononçant le nom de cet autre, dont il eût payé le bonheur du prix de dix existences, s'il les eût eues.

—Je veux le sauver, ajouta-t-il, je le puis.

—Oh! si vous disiez vrai!... Mais vous vous abusez, sans doute.

—Je sais ce que je dis.

Il tremblait d'être épié et entendu du dehors, il se rapprocha encore de Marie-Anne, et d'une voix rapide:

—Je n'ai jamais cru au succès de la conspiration, reprit-il... Quand je me demandais où trouver une arme en cas de malheur, le marquis de Sairmeuse me l'a fournie... Il s'agissait d'adresser à nos complices une lettre qui fixât le jour du soulèvement; j'eus l'idée de prier M. Martial d'en écrire le modèle... Il était sans défiances; je lui disais que c'était pour une noce; il fit ce que je lui demandais. Et le papier que je tiens est le brouillon de la circulaire qui a décidé le mouvement, écrit de la main du marquis de Sairmeuse... Et impossible de nier, il y a une rature à chaque ligne; on croirait reconnaître le manuscrit d'un homme qui a cherché et trié ses expressions pour bien rendre sa pensée...

Chanlouineau ouvrit l'enveloppe et montra, en effet, la fameuse lettre qu'il avait dictée, et où la date du soulèvement était restée en blanc:

«Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord et le mariage est décidé, etc...»

La flamme qui s'était allumée dans l'œil de Marie-Anne s'éteignit.

—Et vous croyez, fit-elle d'un ton découragé, que cette lettre peut servir à quelque chose?...

—Je ne crois pas, je suis sûr.

—Cependant...

D'un geste il l'interrompit:

—Ne discutons pas, fit-il vivement,—écoutez-moi plutôt. Arrivant seul, ce brouillon serait sans importance... mais j'ai préparé l'effet qu'il produira. J'ai déclaré devant la commission militaire que le marquis de Sairmeuse était un des chefs du complot... On a ri et j'ai lu l'incrédulité sur la figure de tous les juges... Mais une bonne calomnie n'est jamais perdue... Vienne pour le duc de Sairmeuse l'heure des récompenses, il lui sortira de terre des ennemis qui se souviendront de mes paroles... Il a si bien senti cela que pendant que les autres riaient il était bouleversé...

—Calomnier ses ennemis est un crime, murmura l'honnête Marie-Anne.

—Oui, mais je voulais sauver mes amis, et je n'avais pas le choix des moyens. Mon assurance était d'autant plus grande, que je savais Martial blessé... J'ai affirmé qu'il s'était battu à mes côtés contre la troupe, j'ai demandé qu'on le fit comparaître, j'ai annoncé des preuves irrécusables de sa complicité...

—Le marquis de Sairmeuse s'est donc battu?...

Le plus vif étonnement se peignit sur la physionomie de Chanlouineau.

—Quoi!... commença-t-il, vous ne savez pas...

Mais se ravisant:

—Bête que je suis!... reprit-il, qui donc eût pu vous conter ce qui s'est passé!... Vous rappelez-vous ce que nous avons fait sur la route de Sairmeuse, à la Croix-d'Arcy, après que votre père nous a eu quittés pour courir en avant?... Maurice s'est mis à la tête de la colonne et vous avez marché près de lui; votre frère Jean et moi sommes restés en arrière pour pousser et ramasser les traînards.

Nous faisions notre besogne en conscience, quand tout à coup nous entendons le galop d'un cheval.

—«Il faut savoir qui vient, me dit Jean.»

Nous nous arrêtons. Un cheval arrive sur nous à fond de train; nous nous jetons à la bride et nous le maintenons. Savez-vous qui était le cavalier?... Martial de Sairmeuse!

Vous dire la fureur de votre frère en reconnaissant le marquis est impossible.

—«Enfin, je te trouve, noble de malheur!... s'écria-t-il, et nous allons régler notre compte! Après avoir réduit au désespoir mon père qui venait de te rendre une fortune, tu as prétendu faire de ma sœur ta maîtresse... cela se paie, marquis!... Allons, en bas, il faut se battre...»

À voir Marie-Anne, on eût dit qu'elle doutait si elle rêvait ou si elle veillait...

—Mon frère, murmurait-elle, provoquer le marquis!... Est-ce possible!

Chanlouineau poursuivait:

—Dame!... si audacieux que soit M. Martial, il restait tout pantois. Il balbutiait comme cela: «Vous êtes fou!... vous plaisantez!... n'étions-nous pas amis, qu'est-ce que cela signifie?...»

Jean grinçait des dents de rage.

—«Cela signifie, répondit-il, que j'ai assez longtemps enduré les outrages de ta familiarité, et que si tu ne descends pas de cheval pour te battre en duel avec moi, je te casse la tête!...»

Votre frère, en disant cela, maniait un pistolet si terriblement que le marquis est descendu et s'est adressé à moi.

—«Voyons, Chanlouineau, me dit-il, est-ce un duel ou un assassinat? Si Jean me tue, tout est dit... mais si je le tue, qu'arrivera-t-il?»

Je lui jurai qu'il serait libre de s'éloigner, après toutefois qu'il m'aurait donné sa parole de ne pas rentrer à Montaignac avant deux heures.

—«Alors, fit-il, j'accepte le combat, donnez-moi une arme!...»

Je lui donnai mon sabre, votre frère avait le sien, et ils tombèrent en garde au milieu de la grande route...

Le robuste paysan s'arrêta pour reprendre haleine, et plus lentement il dit:

—Marie-Anne, votre père, vous et moi nous avons mal jugé votre frère. Il a une chose terrible contre lui, ce pauvre Jean: sa figure. Il a l'air faux comme un jeton, il a le sourire bas et l'œil fuyant des lâches... Nous nous sommes défiés de lui, nous avons à lui en demander pardon... Un homme qui se bat comme je l'ai vu se battre a le cœur haut et bien placé, on peut lui donner sa confiance... Car c'était terrible, ce combat sur cette route, dans la nuit!... Ils s'attaquaient furieusement, sans un mot, on n'entendait que leur respiration haletante de plus en plus, et des sabres qui se choquaient il jaillissait des gerbes d'étincelles... À la fin, Jean tomba...

—Ah! mon frère est mort! s'écria Marie-Anne.

—Non, répondit Chanlouineau... on peut espérer que non. Les soins en tout cas ne lui auront pas manqué. Ce duel avait un autre témoin, un homme que vous devez connaître, nommé Poignot, qui a été le métayer de votre père... Il a emporté Jean en me promettant de le garder dans sa maison...

Pour ce qui est du marquis, il m'a montré qu'il était blessé et il est remonté à cheval en me disant: «C'est lui qui l'a voulu.»

Marie-Anne maintenant comprenait:

—Donnez-moi la lettre, dit-elle à Chanlouineau... J'irai trouver le duc de Sairmeuse, j'arriverai à tout prix jusqu'à lui, et Dieu m'inspirera...

L'héroïque paysan tendit à la jeune fille cette fragile feuille de papier qui eût pu être son salut à lui.

—Et surtout, prononça-t-il, ne laissez pas soupçonner au duc que vous avez apporté avec vous la preuve dont vous le menacez... Qui sait ce dont il serait capable... Il vous répondra d'abord qu'il ne peut rien, qu'il ne voit nul moyen de sauver le baron d'Escorval... Vous lui répondrez que c'est cependant à lui de trouver un moyen, s'il ne veut pas que la lettre soit envoyée à Paris, à un de ses ennemis...

Il s'arrêta, les verroux grinçaient... Le caporal Bavois reparut.

—La demi-heure est passée depuis dix minutes, fit-il tristement... j'ai ma consigne.

—Allons!... murmura Chanlouineau, tout est fini!...

Et remettant à Marie-Anne la seconde lettre:

—Celle-ci est pour vous... ajouta-t-il. Vous la lirez quand je ne serai plus... De grâce... ne pleurez pas ainsi!... Il faut du courage!... Vous serez bientôt la femme de Maurice... Et quand vous serez heureuse, pensez quelquefois à ce pauvre paysan qui vous a tant aimée!...

Quand il se fût agi de sa vie et de celle de tous les siens, Marie-Anne n'eût pu prononcer une parole... Mais elle avança son visage vers celui de Chanlouineau...

—Ah! je n'osais vous le demander, s'écria-t-il.

Et pour la première fois il serra Marie-Anne entre ses bras, et de ses lèvres effleura ses joues pâlies...

—Allons, adieu, dit-il encore... ne perdez plus une minute. Adieu!...

XXIX

La perspective de s'emparer de Lacheneur, le chef du mouvement, émoustillait si fort M. le marquis de Courtomieu, qu'il n'avait pas quitté la citadelle, encore que l'heure de son dîner eût sonné.

Posté à l'entrée de l'obscur corridor qui conduisait au cachot de Chanlouineau, il guettait la sortie de Marie-Anne. En la voyant passer aux dernières clartés du jour, rapide et toute vibrante d'énergie, il douta de la sincérité du soi-disant révélateur.

—Ce misérable paysan se serait-il joué de moi!... pensa-t-il.

Si aigu fut le soupçon, qu'il s'élança sur les traces de la jeune fille, résolu à l'interroger, à lui arracher la vérité, à la faire arrêter au besoin.

Mais il n'avait plus son agilité de vingt ans. Quand il arriva au poste de la citadelle, le factionnaire lui répondit que Mlle Lacheneur venait de passer le pont-levis. Il le franchit lui-même, regarda de tous côtés, n'aperçut personne et rentra furieux.

—Allons toujours visiter Chanlouineau, se dit-il; demain, il fera jour pour mander cette péronnelle et la questionner.

Cette «péronnelle,» ainsi que le disait le noble marquis, remontait alors la longue rue mal pavée qui mène à l'Hôtel de France.

Insoucieuse de soi et de la curiosité des rares passants, uniquement préoccupée d'abréger des angoisses mortelles.

Avec quelles palpitations devaient attendre son retour Mme d'Escorval et Maurice, l'abbé Midon et les officiers à demi-solde eux-mêmes!...

—Tout n'est peut-être pas perdu!... s'écria-t-elle en entrant.

—Mon Dieu! murmura la baronne, vous avez donc entendu mes prières!...

Mais saisie aussitôt d'une appréhension terrible, elle ajouta:

—Ne me trompez-vous pas?... Ne cherchez-vous pas à m'abuser d'irréalisables espérances?... Ce serait une pitié cruelle!...

—Je ne vous trompe pas, madame!... Chanlouineau vient de me confier une arme qui, je l'espère, mettra M. de Sairmeuse à notre absolue discrétion... Il est tout-puissant à Montaignac; le seul homme qui pourrait traverser ses desseins, M. de Courtomieu, est son ami... Je crois que M. d'Escorval peut être sauvé.

—Parlez!... s'écria Maurice. Que faut-il faire?...

—Prier et attendre, Maurice. Je dois agir seule. Mais soyez sûr que tout ce qui est humainement possible je le ferai, moi, la cause unique de vos malheurs, moi que vous devriez maudire...

Tout entière à la tâche qu'elle s'était imposée, Marie-Anne ne remarquait pas un étranger survenu pendant son absence, un vieux paysan à cheveux blancs.

L'abbé Midon le lui montra.

—Voici un courageux ami, lui dit-il, qui depuis ce matin vous demande et vous cherche partout, pour vous donner des nouvelles de votre père.

Le saisissement de Marie-Anne fut tel qu'à peine on distingua les remercîments qu'elle balbutia.

—Oh! il n'y a pas à me remercier, fit le brave paysan. Je me suis dit comme ça: «Elle doit être terriblement inquiète, la pauvre fille, il s'agit de la tirer de peine,» et je suis venu. C'est pour vous dire que M. Lacheneur se porte bien, sauf une blessure à la jambe qui le fait beaucoup souffrir, mais qui sera guérie en moins de trois semaines. Mon gendre qui chassait hier, dans la montagne, l'a rencontré près de la frontière en compagnie de deux des conjurés... Maintenant ils doivent être en Piémont, à l'abri des gendarmes...

—Espérons, fit l'abbé Midon, que nous saurons bientôt ce qu'est devenu Jean.

—Je le sais, monsieur le curé, répondit Marie-Anne, mon frère a été grièvement blessé et de braves gens l'ont recueilli.

Elle baissa la tête, près de défaillir sous le fardeau de ses tristesses; mais bientôt, se redressant:

—Que fais-je!... s'écria-t-elle. Ai-je le droit de penser aux miens quand de ma promptitude et de mon courage dépend la vie d'un innocent follement compromis par eux!...

Maurice, l'abbé Midon et les officiers à demi-solde, entouraient la vaillante jeune fille.

Encore voulaient-ils savoir ce qu'elle allait tenter, et si elle ne courait pas au-devant d'un danger inutile.

Elle refusa de répondre aux plus pressantes questions. On voulait au moins l'accompagner ou la suivre de loin, elle déclara qu'elle irait seule...

—Avant deux heures je serai revenue et nous serons fixés, dit-elle en s'élançant dehors...

Obtenir une audience de M. le duc de Sairmeuse était certes difficile; Maurice et l'abbé Midon ne l'avaient que trop éprouvé l'avant-veille. Assiégé par des familles éplorées, il se scélait, craignant peut-être de faiblir.

Marie-Anne savait cela, mais elle ne s'en inquiétait pas. Chanlouineau lui avait donné un mot—celui dont il s'était servi—qui, aux époques néfastes, ouvre les portes les plus sévèrement et les plus obstinément fermées.

Dans le vestibule de la maison du duc de Sairmeuse, trois ou quatre valets flânaient et causaient.

—Je suis la fille de M. Lacheneur, leur dit Marie-Anne, il faut que je parle à M. le duc, à l'instant même, au sujet de la conspiration...

—M. le duc est absent.

—Je viens pour des révélations.

L'attitude des domestiques changea brusquement.

—En ce cas, suivez-moi, mademoiselle, dit un valet de pied.

Elle le suivit le long de l'escalier et à travers deux ou trois pièces. Enfin, il ouvrit la porte d'un salon, en disant: «Entrez.» Elle entra...

Ce n'était pas le duc de Sairmeuse qui était dans le salon, mais son fils, Martial.

Étendu sur un canapé, il lisait un journal, à la lueur des six bougies d'un candélabre.

À la vue de Marie-Anne, il se dressa tout d'une pièce, plus pâle et plus troublé que si la porte eût livré passage à un spectre.

—Vous!... bégaya-t-il.

Mais il maîtrisa vite son émotion, et en une seconde son esprit alerte eut parcouru tous les possibles.

—Lacheneur est arrêté! s'écria-t-il. Et vous, sachant quel sort lui réserve la commission militaire, vous vous êtes souvenue de moi. Merci, chère Marie-Anne, merci de votre confiance... je ne la tromperai pas. Que votre cœur se rassure. Nous sauverons votre père, je vous le promets, je vous le jure... Comment? je ne le sais pas encore... Qu'importe!... Il faudra bien que je le sauve, je le veux!...

Il s'exprimait avec l'accent de la passion la plus vive, laissant déborder la joie qu'il ressentait, sans songer à ce qu'elle avait d'insultant et de cruel.

—Mon père n'est pas arrêté, dit froidement Marie-Anne...

—Alors, fit Martial, d'une voix hésitante, c'est donc... Jean qui est... prisonnier?

—Mon frère est en sûreté, et il échappera à toutes les recherches s'il survit à ses blessures...

De blême qu'il était, le marquis de Sairmeuse devint rouge comme le feu. Au ton de Marie-Anne, il comprit qu'elle connaissait le duel. Il n'essaya pas de nier, il voulut se disculper:

—C'est Jean qui m'a provoqué, dit-il. Je ne voulais pas... je n'ai fait que défendre ma vie, dans un combat loyal, à armes égales...

Marie-Anne l'interrompit.

—Je ne vous reproche rien, monsieur le marquis, prononça-t-elle.

—Eh bien!... moi, je suis plus sévère que vous... Jean a eu raison de me provoquer, il avait deviné mes espérances... Oui, je m'étais dit que vous seriez ma maîtresse... C'est que je ne vous connaissais pas, Marie-Anne... Je vous croyais comme toutes les autres, vous si chaste et si pure!...

Il cherchait à lui prendre les mains, elle le repoussa avec horreur et éclata en sanglots.

Après tant de coups qui la frappaient sans relâche, celui-ci, le dernier, était le plus terrible et le plus douloureux.

Quelle épouvantable humiliation que cette louange passionnée, et quelle honte! Ah! maintenant la mesure était comble. «Chaste et pure,» disait-il. Amère dérision!... Le matin même, elle avait cru sentir son enfant tressaillir dans son sein.

Mais Martial devait se méprendre à la signification du geste de cette infortunée.

—Oh! je comprends votre indignation, reprit-il, avec une exaltation croissante. Mais si je vous ai dit l'injure, c'est que je veux vous offrir la réparation... J'ai été un fou, un misérable vaniteux, car je vous aime, je n'aime et je ne puis aimer que vous. Je suis marquis de Sairmeuse, j'ai des millions. Marie-Anne, voulez-vous être ma femme?...

Marie-Anne écoutait, éperdue de stupeur...

Le vertige, à la fin, s'emparait d'elle, et il lui semblait que sa raison vacillait au souffle furieux de toutes ces passions.

Tout à l'heure, c'était Chanlouineau qui, du fond de son cachot, lui criait qu'il mourait pour elle... C'était Martial, maintenant, qui prétendait lui sacrifier ses ambitions et son avenir.

Et le pauvre paysan condamné à mort et le fils du tout-puissant duc de Sairmeuse, enflammés d'un délire semblable, arrivaient pour le traduire, à des expressions pareilles.

Martial, cependant, s'était arrêté. Tout enfiévré d'espérances, il attendait une réponse, un mot, un signe... Mais Marie-Anne demeurait muette, immobile et glacée...

—Vous vous taisez! reprit-il avec une véhémence nouvelle. Douteriez-vous de ma sincérité? Non, c'est impossible! Pourquoi donc ce silence?... Auriez-vous peur de l'opposition de mon père?... Je saurai lui arracher son consentement. Que nous importe d'ailleurs sa volonté! Ai-je besoin de lui?... Ne suis-je pas mon maître? ne suis-je pas riche, immensément riche!... Je ne serais qu'un misérable sot, si j'hésitais entre des préjugés stupides et le bonheur de ma vie...

Il s'efforçait, évidemment, de prévoir toutes les objections, afin de les combattre et de les détruire...

—Est-ce votre famille, qui vous inquiète? continuait-il. Votre père et votre frère sont poursuivis et la France leur est fermée... Eh bien! nous quitterons la France et ils viendront vivre près de nous. Jean ne m'en voudra plus, quand vous serez ma femme... Nous nous fixerons en Angleterre ou en Italie... Maintenant, oui, je bénis ma fortune, qui me permettra de vous créer une existence enchantée. Je vous aime... je saurai bien, à force de tendresses, vous faire oublier toutes les amertumes du passé!...

Marie-Anne connaissait assez le marquis de Sairmeuse pour bien comprendre tout ce que révélaient de passion ses propositions inouïes...

Mais pour cela, précisément, elle hésitait à lui dire qu'il avait inutilement dompté les révoltes de son orgueil.

Elle se demandait avec épouvante à quelles extrémités le porteraient les rages de son amour-propre offensé et si elle n'allait pas trouver en lui un ennemi qui ferait échouer toutes ses tentatives.

—Vous ne répondez pas?... interrogea Martial dont l'anxiété était visible.

Elle sentait bien qu'il fallait répondre, en effet, parler, dire quelque chose, mais elle ne pouvait desserrer les lèvres...

—Je ne suis qu'une pauvre fille, monsieur le marquis, murmura-t-elle enfin... Je vous préparerais, si j'acceptais, des regrets éternels!...

—Jamais!...

—D'ailleurs, vous avez perdu le droit de disposer de vous-même. Vous avez donné votre parole. Mlle Blanche de Courtomieu est votre fiancée...

—Ah!... dites un mot, un seul, et ces engagements que je déteste sont rompus.

Elle se tut. Il était clair que son parti était pris irrévocablement et qu'elle refusait.

—Vous me haïssez donc? fit tristement Martial.

S'il lui eût été permis de dire toute la vérité, Marie-Anne eût répondu: «Oui.» Le marquis de Sairmeuse lui inspirait une aversion presque insurmontable.

—Je ne m'appartiens pas plus que vous ne vous appartenez, monsieur, prononça-t-elle.

Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilla dans l'œil de Martial.

—Toujours Maurice!... dit-il.

—Toujours.

Elle s'attendait à une explosion de colère, il resta calme.

—Allons, reprit-il avec un sourire contraint, il faut que je me rende à l'évidence!... Il faut que je reconnaisse et que j'avoue que vous m'avez fait jouer, à la Rèche, un personnage affreusement ridicule... Jusqu'ici je doutais.

La pauvre fille baissa la tête, rouge de honte jusqu'à la racine des cheveux, mais elle n'essaya pas de nier.

—Je n'étais pas maîtresse de ma volonté, balbutia-t-elle, mon père commandait et menaçait, j'obéissais...

—Peu importe, interrompit-il, votre rôle n'a pas été celui d'une jeune fille...

Ce fut son seul reproche, et encore il le regretta; soit qu'il crût de sa dignité de ne pas laisser deviner la blessure saignante de son orgueil, soit que véritablement—ainsi qu'il le déclarait plus tard—il ne put prendre sur lui d'en vouloir à Marie-Anne.

—Maintenant, reprit-il, je m'explique votre présence ici. Vous venez demander la grâce de M. d'Escorval.

—Grâce! non; mais justice? Le baron est innocent...

Martial se rapprocha de Marie-Anne, et baissant la voix:

—Si le père est innocent, murmura-t-il, c'est donc le fils qui est coupable!...

Elle recula terrifiée. Il tenait le secret que les juges n'avaient pas su ou n'avaient pas voulu pénétrer. Mais lui, voyant son angoisse, en eut pitié.

—Raison de plus, dit-il, pour essayer de sauver le baron!... Son sang versé sur l'échafaud creuserait entre Maurice et vous un abîme que rien ne comblerait... Je joindrai mes efforts aux vôtres...

Rouge, embarrassée, Marie-Anne n'osa pas remercier Martial. Comment allait-elle reconnaître sa générosité? En le calomniant odieusement. Ah! mille fois, elle eût préférer affronter sa colère.

Sans nul doute, il allait donner d'utiles indications, quand un valet ouvrit la porte du salon, et M. le duc de Sairmeuse, toujours en grand uniforme, entra.

—Par ma foi!... s'écria-t-il dès le seuil, il faut avouer que ce Chupin est un limier incomparable, grâce à lui...

Il s'interrompit brusquement, il venait de reconnaître Marie-Anne.

—La fille de ce coquin de Lacheneur!... fit-il, de l'air le plus surpris, que veut-elle?

Le moment décisif était arrivé. La vie du baron allait dépendre de l'adresse et du courage de Marie-Anne. La conscience de sa terrible responsabilité lui rendit comme par magie tout son sang-froid et même quelque chose de plus.

—On m'a chargée de vous vendre une révélation, monsieur, dit-elle résolument.

Le duc l'examina curieusement, et c'est en riant du meilleur cœur qu'il se laissa tomber et s'étendit sur un canapé.

—Vendez, la belle, répondit-il, vendez!...

—Je ne puis traiter que si je suis seule avec vous, monsieur.

Sur un signe de son père, Martial se retira.

—Vous pouvez parler, maintenant... mam'selle, dit le duc.

Elle n'eut pas une seconde d'hésitation.

—Vous devez avoir lu, monsieur, commença-t-elle, la circulaire qui convoquait tous les conjurés!

—Certes!... j'en ai une douzaine d'exemplaires dans ma poche.

—Par qui pensez-vous qu'elle a été rédigée?

—Par le sieur Escorval, évidemment, ou par votre père...

—Vous vous trompez, monsieur, cette lettre est l'œuvre du marquis de Sairmeuse, votre fils...

Le duc de Sairmeuse se dressa, l'œil flamboyant, plus rouge que son pantalon garance.

—Jarnibieu!... s'écria-t-il, je vous engage, la fille, à brider votre langue!...

—La preuve existe de ce que j'avance!...

—Silence, coquine! sinon...

—La personne qui m'envoie, monsieur le duc, possède le brouillon de cette circulaire, écrit en entier de la main de M. Martial, et je dois vous dire...

Elle n'acheva pas. Le duc bondit jusqu'à la porte et d'une voix de tonnerre appela son fils.

Dès que Martial rentra.

—Répétez, dit le duc à Marie-Anne, répétez devant mon fils ce que vous venez de me dire.

Audacieusement, le front haut, d'une voix ferme, Marie-Anne répéta.

Elle s'attendait, de la part du marquis, à des dénégations indignées, à des reproches cruels, à des explications violentes. Point. Il écoutait d'un air nonchalant et même elle croyait lire dans ses yeux comme un encouragement à poursuivre et des promesses de protection.

Dès que Marie-Anne eut achevé:

—Eh bien!... demanda violemment M. de Sairmeuse à son fils.

—Avant tout, répondit Martial d'un ton léger, je voudrais voir un peu cette fameuse circulaire.

Le duc lui en tendit un exemplaire.

—Tenez!... lisez!...

Martial n'y jeta qu'un regard, il éclata de rire et s'écria:

—Bien joué!...

—Que dites-vous?...

—Je dis que Chanlouineau est un rusé compère... Qui diable! jamais se serait attendu à tant d'astuce, en voyant la face honnête de ce gros gars... Fiez-vous donc après à la mine des gens!...

De sa vie, le duc de Sairmeuse n'avait été soumis à une épreuve si rude.

—Chanlouineau ne mentait donc pas, dit-il à son fils d'une voix étranglée, vous étiez donc un des instigateurs de la rébellion...

La physionomie de Martial s'assombrit, et d'un ton de dédaigneuse hauteur:

—Voici quatre fois déjà, monsieur, fit-il, que vous m'adressez cette question, et quatre fois que je vous réponds: non. Cela devrait suffire. Si la fantaisie m'eût pris de me mêler de ce mouvement, je vous l'avouerais le plus ingénument du monde. Quelles raisons ai-je de me cacher de vous?...

—Au fait!... interrompit furieusement le duc, au fait!...

—Eh bien!... répondit Martial, reprenant son ton léger, le fait est qu'un brouillon de cette circulaire existe, écrit de ma plus belle écriture sur une grande feuille de mauvais papier... Je me rappelle que cherchant l'expression juste j'ai raturé et surchargé plusieurs mots... Ai-je daté ce brouillon? Je crois que oui, mais je n'en jurerais pas...

—Conciliez donc cela avec vos dénégations? s'écria M. de Sairmeuse.

—Parfaitement!... Ne viens-je pas de vous dire que Chanlouineau s'était moqué de moi!...

Le duc ne savait plus que croire. Mais ce qui l'exaspérait plus que tout, c'était l'imperturbable tranquillité de son fils.

—Avouez donc plutôt, dit-il en montrant le poing à Marie-Anne, que vous vous êtes laissé engluer par votre maîtresse...

Mais cette injure, Martial ne voulut pas la tolérer.

—Mlle Lacheneur n'est pas ma maîtresse, déclara-t-il d'un ton impérieux jusqu'à la menace. Il est vrai qu'il ne tient qu'à elle d'être demain la marquise de Sairmeuse!... Laissons les récriminations, elles n'avanceront en rien nos affaires.

Une lueur de raison qui éclairait encore le cerveau de M. de Sairmeuse arrêta sur ses lèvres la plus outrageante réplique.

Tout frémissant de rage contenue, il arpenta trois ou quatre fois le salon; puis revenant à Marie-Anne, qui restait à la même place, roide comme une statue:

—Voyons, la belle, commanda-t-il, donnez-moi ce brouillon.

—Je ne l'ai pas, monsieur.

—Où est-il?

—Entre les mains d'une personne qui ne vous le rendra que sous certaines conditions.

—Quelle est cette personne?

—C'est ce qu'il m'est défendu de vous dire.

Il y avait de l'admiration et de la jalousie, dans le regard que Martial attachait sur Marie-Anne.

Il était ébahi de son sang-froid et de sa présence d'esprit. Où donc puisait-elle cette audace virile, elle autrefois si craintive et qui pour un rien rougissait... Ah! elle devait être bien puissante, la passion qui donnait à sa voix cette sonorité, cette flamme à ses yeux, tant de précision à ses réponses.

—Et si je n'acceptais pas les... conditions qu'on prétend m'imposer? interrogea M. de Sairmeuse.

—On utiliserait le brouillon de la circulaire...

—Qu'entendez-vous par là?...

—Je veux dire, monsieur, que demain, de bon matin, partirait pour Paris un homme de confiance, chargé de mettre ce document sous les yeux de divers personnages, connus pour n'être pas précisément de vos amis. Il le montrerait à M. Lainé, par exemple... ou à M. le duc de Richelieu, et, comme de juste, il leur en expliquerait la signification et la valeur... Cet écrit prouve-t-il, oui ou non, la complicité de M. le marquis de Sairmeuse?... Avez-vous, oui ou non, osé juger et condamner à mort des infortunés qui n'étaient que les soldats de votre fils?...

—Ah!... misérable!... interrompit le duc, scélérate, coquine, vipère...

Toutes les injures qui lui vinrent à la mémoire, il les égrena comme un chapelet. Il était hors de soi, il écumait, les yeux lui sortaient de la tête, il ne savait plus ce qu'il disait.

—Voilà, criait-il avec des gestes furibonds, voilà ce qu'il fallait craindre. Oui, j'ai des ennemis acharnés, oui, j'ai des envieux, qui donneraient leur petit doigt pour cette exécrable lettre... Ah! s'ils la tenaient!... Ils obtiendraient une enquête... Et alors, adieu les récompenses éclatantes dues à mes services...

Qu'on nous envoie de Paris quelque coquin intéressé à notre perte, et il saura vite, marquis, vos relations avec Lacheneur... Il criera sur les toits que Chanlouineau en plein tribunal vous déclarait son complice et son chef... Il vous fera déshabiller par des médecins qui, voyant une cicatrice fraîche, vous demanderont où vous avez reçu une blessure et pourquoi vous l'avez cachée...

Après cela, de quoi ne m'accuserait-on pas?... On dirait que j'ai brusqué la procédure pour étouffer les voix qui s'élevaient contre mon fils... Peut-être irait-on jusqu'à insinuer que je favorisais sous main le soulèvement... Je serais vilipendé dans tous les journaux!...

Et qui aurait, s'il vous plaît, renversé la fortune de notre maison quand j'allais la porter si haut?... Vous seul, marquis...

Mais c'est ainsi... On se targue de diplomatie, de profondeur, de pénétration, on joue au Talleyrand et on se laisse jouer par le premier paysan venu...

On ne croit à rien, on doute de tout, on est froid, sceptique, dédaigneux, frondeur, railleur, usé, blasé... Mais qu'un cotillon paraisse, bssst!... On s'enflamme comme un séminariste et on est prêt à toutes les sottises... C'est à vous que je m'adresse, marquis... entendez-vous?... parlez!... qu'avez-vous à dire?...

Martial avait écouté d'un air froidement railleur, sans même essayer d'interrompre.

Il répondit lentement:

—Je pense, monsieur, que si Mlle Lacheneur avait quelques doutes sur la valeur du document qu'elle possède... elle ne les a plus.

Cette réponse devait tomber comme un seau d'eau glacée sur la colère du duc de Sairmeuse. Il vit et comprit sa folie, et tout épouvanté de ce qu'il venait de dire, il demeura stupide d'étonnement, bouche béante, les yeux écarquillés.

Sans daigner ajouter un mot, le marquis se retourna vers Marie-Anne.

—Voulez-vous nous dire, mademoiselle, demanda-t-il, ce qu'on exige de mon père en échange de cette lettre?...

—La vie et la liberté du baron d'Escorval, monsieur.

Cela secoua le duc comme une décharge électrique.

—Ah!... s'écria-t-il, je savais bien qu'on me demanderait l'impossible!...

À son exaltation, un profond abattement succédait. Il se laissa tomber sur un fauteuil, et le front entre ses mains il se recueillit, cherchant évidemment un expédient.

—Pourquoi n'être pas venue me trouver avant le jugement, murmurait-il. Alors, je pouvais tout... Maintenant j'ai les mains liées. La commission a prononcé, il faut que le jugement s'exécute...

Il se leva, et du ton d'un homme résigné à tout:

—Décidément, fit-il, je risquerais à essayer seulement de sauver le baron—il lui rendait son titre, tant il était troublé—mille fois plus que je n'ai à craindre de mes ennemis. Ainsi, mademoiselle—il ne disait plus: «la belle»—vous pouvez utiliser votre... document.

Le duc se disposait à quitter le salon, Martial le retint d'un signe.

—Réfléchissons encore, dit-il, avant de jeter le manche après la cognée... Notre situation n'est pas sans précédents. Il y a quatre mois de cela, le comte de Lavalette venait d'être condamné à mort. Le roi souhaitait vivement faire grâce, mais son entourage, des ministres, les gens de la cour s'y opposaient de toutes leurs forces... Que fit le roi, qui était le maître, cependant?... Il parut rester sourd à toutes les supplications, on dressa l'échafaud... et cependant Lavalette fut sauvé!... Et il n'y eut personne de compromis. Pourtant... un geôlier perdit sa place... il vit de ses rentes maintenant.

Marie-Anne devait saisir avidement l'idée si habilement présentée par Martial.

—Oui, s'écria-t-elle, le comte de Lavalette, protégé par une royale connivence, réussit à s'échapper...

La simplicité de l'expédient, l'autorité de l'exemple surtout, devaient frapper vivement le duc de Sairmeuse.

Il garda un moment le silence, et Marie-Anne qui l'observait crut voir peu à peu s'effacer les plis de son front.

—Une évasion, murmurait-il, c'est encore bien chanceux... Cependant, avec un peu d'adresse, si on était sûr du secret...

—Oh! le secret sera religieusement gardé, monsieur le duc... interrompit Marie-Anne...

D'un coup d'œil, Martial lui recommanda le silence.

—On peut toujours, reprit-il, étudier l'expédient et calculer ses conséquences... cela n'engage à rien. Quand doit être exécuté le jugement?

M. de Sairmeuse répondit:

—Demain.

Cette terrible réponse n'arracha pas un tressaillement à Marie-Anne. Les angoisses du duc lui avaient donné la mesure de ce qu'elle pouvait espérer et elle voyait que Martial embrassait franchement sa cause.

—Nous n'avons donc que la nuit devant nous, reprit le jeune marquis... Par bonheur il n'est que sept heures et demie, et jusqu'à dix heures mon père peut se montrer à la citadelle sans éveiller le moindre soupçon...

Il s'interrompit. Ses yeux, où éclatait la plus absolue confiance, se voilaient.

Il venait d'apercevoir une difficulté imprévue, et dans sa pensée presque insurmontable.

—Avons-nous des intelligences dans la citadelle? murmura-t-il. Le concours d'un subalterne, d'un geôlier ou d'un soldat nous est indispensable.

Il se retourna vers son père, et brusquement:

—Avez-vous, lui demanda-t-il, un homme sur qui on puisse compter absolument?

—J'ai trois ou quatre espions... on pourrait les tâter...

—Jamais! le misérable qui trahit ses camarades pour quelques sous, nous trahirait pour quelques louis... Il nous faut un honnête homme, partageant les idées du baron d'Escorval... un ancien soldat de Napoléon, s'il est possible.

Il tomba dans une rêverie profonde, en proie évidemment aux pires perplexités...

—Qui veut agir doit se confier à quelqu'un, murmurait-il, et ici une indiscrétion perd tout!...

De même que Martial, Marie-Anne se torturait l'esprit, quand une inspiration qu'elle jugea divine lui vint.

—Je connais l'homme que vous demandez! s'écria-t-elle.

—Vous!

—Oui, moi!... À la citadelle!...

—Prenez garde!... Songez bien qu'il nous faut un brave capable de se dévouer et de risquer beaucoup... Il est clair que l'évasion venant à être découverte, les instruments seraient sacrifiés.

—Celui dont je vous parle est tel que vous le voulez... Je réponds de lui.

—Et c'est un soldat?...

—C'est un humble caporal... Mais par la noblesse de son cœur il est digne des plus hauts grades... Croyez-moi, monsieur le marquis, nous pouvons nous confier à lui sans crainte.

Si elle parlait ainsi, elle qui eût donné sa vie pour le salut du baron, c'est que sa certitude était complète, absolue.

Ainsi pensa Martial.

—Je m'adresserai donc à cet homme, fit-il, comment le nommez-vous?

—Il s'appelle Bavois et il est caporal à la 1re compagnie des grenadiers de la légion de Montaignac.

—Bavois!... répéta Martial, comme pour se bien fixer ce nom dans la mémoire, Bavois!... Mon père trouvera bien quelque prétexte pour le faire appeler.

—Oh! le prétexte est tout trouvé, monsieur le marquis. C'est ce brave soldat qui avait été laissé en observation à Escorval, après la visite domiciliaire...

—Tout va donc bien de ce côté, fit Martial, poursuivons...

Il s'était levé et il était allé s'adosser à la cheminée, se rapprochant ainsi de son père.

—Je suppose, monsieur, commença-t-il, que le baron d'Escorval a été séparé des autres condamnés...

—En effet... il est seul dans une chambre spacieuse et fort convenable.

—Où est-elle située, je vous prie?

—Au second étage de la tour plate.

Mais Martial n'était pas aussi bien que son père au fait des êtres de la citadelle de Montaignac; il fut un moment à chercher dans ses souvenirs.

—La tour plate, fit-il, n'est-ce pas cette tour si grosse qu'on aperçoit de si loin, et qui est construite à un endroit où le rocher est presque à pic?

—Précisément.

À l'empressement que M. de Sairmeuse mettait à répondre, empressement bien loin de son caractère si fier, il était aisé de comprendre qu'il était prêt à tenter beaucoup pour la délivrance du condamné à mort.

—Comment est la fenêtre de la chambre du baron? continua Martial.

—Assez grande... haute surtout... elle n'a pas d'abat-jour comme les fenêtres des cachots, mais elle est garnie de deux rangs de barres de fer croisées et scellées profondément dans le mur.

—Bast!... on vient aisément à bout d'une barre de fer avec une bonne lime... de quel côté ouvre cette fenêtre?

—Elle donne sur la campagne.

—C'est-à-dire sur le précipice... Diable!... c'est une difficulté cela... il est vrai que d'un autre côté c'est un avantage. Place-t-on des factionnaires au pied de cette tour?...

—Jamais... À quoi bon... Entre la maçonnerie et le rocher à pic, il n'y a pas la place de trois hommes de front... Les soldats, même en plein jour, ne se hasardent pas sur cette banquette qui n'a ni parapet, ni garde-fou.

Martial s'arrêta, cherchant s'il n'oubliait rien.

—Encore une question importante, reprit-il. À quelle hauteur est la fenêtre de la chambre de M. d'Escorval?

—Elle est à quarante pieds environ de l'entablement...

—Bon!... Et de cet entablement au bas du rocher, combien y a-t-il?

—Ma foi!... je ne sais pas trop... Une soixantaine de pieds au moins.

—Ah!... c'est haut!... c'est terriblement haut!... Le baron, par bonheur, est encore leste et vigoureux... puis il n'y a pas d'autre moyen.

Il était temps que l'interrogatoire finît, M. de Sairmeuse commençait à s'impatienter.

—Maintenant, dit-il à son fils, me ferez-vous l'honneur de m'expliquer votre plan.

Après avoir mis, en commençant, une certaine âpreté à ses questions, Martial, insensiblement, était revenu à ce ton railleur et léger qui avait le don d'exaspérer si fort M. de Sairmeuse.

—Il est sûr du succès, pensa Marie-Anne.

—Mon plan, disait Martial, est la simplicité même... Soixante et quarante font cent... Il s'agit de se procurer cent pieds de bonne corde... Cela fera un volume énorme, je le sais bien, mais peu importe!... Je roule tout ce chanvre autour de moi, je m'enveloppe d'un large manteau et je vous accompagne à la citadelle... Vous demandez le caporal Bavois, vous me laissez seul avec lui dans un endroit obscur, je lui expose nos intentions...

M. de Sairmeuse haussait les épaules.

—Et comment vous procurerez-vous cent pieds de corde, dit-il, à cette heure, à Montaignac?... Allez-vous courir de boutique en boutique? Autant publier votre projet à son de trompe.

—Ce que je ne puis faire, monsieur, les amis de la famille d'Escorval le feront...

Le duc allait élever de nouvelles objections, il l'interrompit.

—De grâce, monsieur, fit-il avec vivacité, n'oubliez pas quel danger nous menace et combien peu de temps nous avons... J'ai commis la faute, laissez-moi la réparer...

Et se retournant vers Marie-Anne:

—Vous pouvez considérer le baron comme sauvé, poursuivit-il, mais il faut que je m'entende avec un de vos amis... Retournez vite à l'hôtel de France et envoyez le curé de Sairmeuse me rejoindre sur la place d'Armes, où je vais l'attendre...

XXX

Arrêté des premiers au moment de la panique des conjurés devant Montaignac, le baron d'Escorval n'avait pas eu une seconde d'illusions...

—Je suis un homme perdu!... pensa-t-il.

Et envisageant d'une âme sereine la mort toute proche, il ne songea plus qu'aux périls qui menaçaient son fils.

Son attitude devant ses juges fut le résultat de cette préoccupation.

Il ne respira vraiment qu'après avoir vu Maurice traîné hors de la salle par l'abbé Midon et les officiers à demi-solde... Il avait compris que son fils voulait se livrer...

C'est donc le front haut, le maintien assuré, le regard droit et clair que le baron écouta la sentence fatale. D'avance son sacrifice était fait.

Mais bien lui en prit d'avoir déjà confié à son courageux défenseur l'expression de ses volontés dernières... Les soldats chargés de reconduire les condamnés à leur prison envahirent la salle.

La sortie devait prendre du temps... Tous ces pauvres paysans qui venaient d'être frappés en étaient encore à comprendre les événements dont la vertigineuse rapidité les conduisait à l'échafaud.

Et stupides d'étonnement plus que d'effroi, ils se pressaient à la porte trop étroite de la chapelle, comme des bœufs ahuris qui se serrent les uns contre les autres à la porte de l'abattoir.

Si grande fut la confusion, que M. d'Escorval se trouva refoulé près de Chanlouineau, qui commença la comédie de sa défaillance.

—Du courage donc!... lui dit-il, indigné de cet accès de lâcheté.

—Ah!... c'est facile à dire!... geignit le robuste gars.

Et personne ne l'observant, il se pencha vers le baron, et tout bas, d'une voix brève:

—C'est pour vous que je travaille, fit-il, rassemblez vos forces pour cette nuit.

Le regard flamboyant de Chanlouineau surprit M. d'Escorval, mais il attribua ses paroles au délire de la peur.

Ramené à sa chambre, il se jeta sur sa maigre couchette, et il eut cette vision terrible et sublime de la dernière heure qui est l'espérance ou le désespoir de qui va mourir...

Il savait quelles lois terribles régissent les tribunaux d'exception... Le lendemain, dans quelques heures, au point du jour, peut-être, on viendrait, on le tirerait de sa prison, on le conduirait devant un peloton de soldats, un officier lèverait son épée... et tout serait fini, il tomberait sous les balles...

Alors, que deviendraient sa femme et son fils?...

Ah! son cœur se brisait en songeant à ces êtres chers et adorés!... Il était seul, il pleura...

Mais, soudain, il se dressa, épouvanté de son attendrissement... Si son âme allait s'amollir à ces désolantes pensées!... s'il allait être trahi par son énergie!... Manquerait-il de courage, tout à coup!... Le verrait-on donc, lui, pâlir et défaillir devant le peloton d'exécution!...

Il voulut secouer cette torpeur douloureuse qui l'envahissait, et il se mit à marcher dans sa prison, s'efforçant d'occuper son esprit aux choses extérieures...

La chambre qu'on lui avait donnée était très-vaste, carrelée et extrêmement haute d'étage. Jadis elle communiquait avec la pièce voisine, mais la porte de communication avait été murée depuis longtemps, même le ciment qui reliait entre elles les pierres larges et peu épaisses était tombé, et il en résultait des jours par où on pouvait, avec un peu d'application, voir d'une pièce dans l'autre.

Machinalement, M. d'Escorval colla son œil à un de ces interstices... Peut-être avait-il pour voisin quelque condamné?... Il ne vit personne. Il appela, tout bas d'abord, puis plus haut... aucune voix ne répondit à la sienne.

—Si j'abattais cette mince cloison?... pensa-t-il.

Il tressaillit, puis haussa les épaules. Et après?... Cette cloison renversée, il se trouverait dans une chambre pareille à la sienne, ouvrant comme la sienne sur un corridor plein de factionnaires dont il entendait le pas monotone.

Cependant, c'était une pensée d'évasion qui lui était venue. Quelle folie!... Il devait bien savoir que toutes les précautions étaient prises.

Oui, il le savait, et pourtant il ne put s'empêcher d'aller examiner la fenêtre... Deux rangs de barres de fer la défendaient. Elles étaient scellées de telle sorte qu'il était impossible d'avancer la tête et de se rendre compte de la hauteur à laquelle on se trouvait du sol.

Cette hauteur devait être considérable, à en juger par l'étendue de la vue.

Le soleil se couchait, et dans les brumes violettes du lointain, le baron découvrait une ligne onduleuse de collines dont le point culminant ne pouvait être que la lande de la Rèche... Les grandes masses sombres qu'il apercevait sur la droite étaient probablement les hautes futaies de Sairmeuse... Enfin, sur la gauche, dans le pli de coteau, il devinait la vallée de l'Oiselle et Escorval...

Son âme s'envolait vers cette retraite riante, où il avait été si heureux, où il avait été aimé, où il espérait mourir de la mort calme et sereine du juste...

Et au souvenir des félicités passées, en songeant aux rêves évanouis, ses yeux, encore une fois, s'emplissaient de larmes...

Mais il les sécha vite, ces larmes, on ouvrait la porte de sa prison.

Deux soldats parurent.

L'un d'eux avait à la main un flambeau allumé, l'autre tenait un de ces longs paniers à compartiments qui servent à porter le repas des officiers de garde.

Ces hommes étaient visiblement très-émus, et cependant, obéissant à un sentiment de délicatesse instinctive, ils affectaient une sorte de gaieté.

—C'est votre dîner, monsieur, que nous vous apportons, dit l'un d'eux, il doit être très-bon, car il vient de la cuisine du commandant de la citadelle.

M. d'Escorval sourit tristement... Certaines attentions des geôliers ont une signification sinistre.

Cependant, lorsqu'il s'assit devant la petite table qu'on venait de lui préparer, il se trouva qu'il avait réellement faim.

Il mangea de bon appétit, et causa presque gaiement avec les soldats.

—Il faut toujours espérer, monsieur, lui disaient ces braves garçons... Qui sait!... On en a vu revenir de plus loin.

Ayant fini, le baron demanda qu'on lui laissât la lumière et qu'on lui apportât du papier, de l'encre et des plumes... Il fut fait selon ses désirs.

Il se trouvait seul de nouveau, mais la conversation des soldats lui avait été utile... La défaillance de son esprit était passée, le sang-froid lui était revenu, il pouvait réfléchir.

Alors il s'étonna d'être sans nouvelles de Mme d'Escorval et de Maurice.

Leur aurait-on donc refusé l'accès de sa prison?... Non, il ne pouvait le croire, il ne pouvait imaginer qu'il existât des hommes assez cruels pour empêcher un malheureux de presser contre son cœur, dans une suprême étreinte, avant de mourir, sa femme et son fils...

C'était donc que ni la baronne ni Maurice n'avaient essayé d'arriver jusqu'à lui. Comment cela se faisait-il?... Certainement, il était survenu quelque chose!... Quoi?

Son imagination lui représentait les pires malheurs... Il voyait sa femme agonisante, morte peut-être... Il voyait Maurice fou de douleur à genoux devant le lit de sa mère...

Mais ils pouvaient encore venir... Il consulta sa montre, elle marquait sept heures...

Mais il attendit vainement... Les tambours battirent la retraite, puis une demi-heure plus tard l'appel du soir... rien... personne!...

—Ah!... mourir ainsi, pensait cet homme si malheureux, c'est mourir deux fois!...

Il se disposait pourtant à écrire, quand des pas retentirent dans le corridor, nombreux, bruyants... Des éperons sonnaient sur les dalles, on entendait le bruit sec du fusil des factionnaires présentant les armes...

Tout palpitant, le baron se dressa en disant:

—C'est eux!...

Il se trompait, les pas s'éloignèrent...

—Une ronde!... murmura-t-il.

Mais au même moment, deux objets lancés par le judas de la porte roulèrent au milieu de la chambre...

M. d'Escorval se précipita...

On venait de lui jeter deux limes.

Son premier sentiment fut tout de défiance. Il savait qu'il est des geôliers qui mettent leur amour-propre à déshonorer leurs prisonniers avant de les livrer à l'exécuteur!...

Qui lui assurait qu'on n'espérait pas l'embarquer dans quelque aventure au bout de laquelle ne serait pas le salut, mais où il laisserait, sinon l'honneur, au moins la renommée de l'honneur.

Était-elle amie ou ennemie, la main qui lui faisait parvenir ces instruments de délivrance et de liberté?

Les paroles de Chanlouineau et les regards dont elles étaient accompagnées se représentaient bien à sa mémoire, mais il n'en était que plus perplexe.

Il restait donc debout, le front plissé par l'effort de sa pensée, tournant et retournant ces limes fines et bien trempées, lorsqu'il aperçut à terre, plié menu, un papier qu'il n'avait pas remarqué tout d'abord.

Il le ramassa vivement, le déplia et lut:

«Vos amis veillent... Tout est prêt pour votre évasion... Hâtez-vous de scier les barreaux de votre fenêtre... Maurice et sa mère vous embrassent... Espoir, courage!»

Au-dessous de ces quelques lignes, pas de signature, un M.

Mais le baron n'avait pas besoin de cette initiale pour être rassuré. Il avait reconnu l'écriture de l'abbé Midon.

—Ah! celui-là est un véritable ami, murmura-t-il.

Puis, le souvenir des déchirements de son âme lui revenant:

—Voilà donc, pensa-t-il, pourquoi ni ma femme ni mon fils ne venaient veiller ma dernière veille!... Et je doutais de leur énergie, et je me plaignais de leur abandon!...

Une joie immense le pénétrait, il porta à ses lèvres cette lettre qui lui annonçait la vie, la liberté, et résolument il se dit:

—À l'œuvre!... à l'œuvre!...

Il avait choisi la plus fine des deux limes et il allait attaquer les énormes barreaux quand il lui sembla qu'on ouvrait la porte de la chambre voisine.

On l'ouvrait, positivement... On la referma, mais non à la clef... Puis on marcha avec une certaine précaution. Qu'est-ce que cela voulait dire? Était-ce quelque nouvel accusé qu'on emprisonnait, ou mettait-on là un espion?

Prêtant l'oreille, le baron entendait un bruit absolument inconnu et dont il lui était absolument impossible d'expliquer la cause.

Inquiet, il s'avança à pas muets jusqu'à l'ancienne porte de communication, s'agenouilla et appliqua son œil à l'un des interstices de la légère maçonnerie...

Ce qu'il vit, dans l'autre chambre, faillit lui arracher un cri de stupeur.

Dans un des angles, un homme était debout, éclairé par une grosse lanterne d'écurie placée à ses pieds.

Il tournait sur lui-même, très-vite, et par ce mouvement dévidait une longue corde roulée autour de son corps comme du fil sur une bobine...

M. d'Escorval se tâtait, pour s'assurer qu'il était bien éveillé, qu'il n'était pas le jouet d'un de ces rêves décevants, si cruels au réveil, qui bercent les prisonniers de promesses de liberté.

Évidemment cette corde lui était destinée. C'était elle qu'il attacherait à un des tronçons de ses barreaux brisés...

Mais comment cet homme se trouvait-il là, seul?...

De quelle autorité jouissait-il donc dans la citadelle qu'il avait pu, en dépit de la consigne des sentinelles et des rondes, s'introduire dans cette pièce?... Il n'était pas soldat, ou du moins il ne portait pas l'uniforme...

Malheureusement, la fente de la cloison était disposée de telle façon que le rayon visuel n'arrivait pas à hauteur d'homme, et quelques efforts que fit le baron, il lui était impossible d'apercevoir le visage de cet ami—il le jugeait tel—dont la bravoure touchait à la folie.

Cet homme, cependant, continuait son mouvement giratoire, et la corde, sur le carreau, près de lui, s'amoncelait en cercle... Il prenait, pour ne la point emmêler les plus grandes précautions.

Incapable de résister à la curiosité qui le peignait, M. d'Escorval était sur le point de frapper à la cloison pour interroger, quand la porte de la chambre où était celui qu'il appelait déjà son sauveur, s'ouvrit avec fracas...

Un homme y pénétra, dont la figure était également hors du champ de l'œil, et qui s'écria avec l'accent de la stupeur:

—Malheureux!... que faites-vous!...

Le baron, foudroyé, faillit tomber en arrière, à la renverse.

—Tout est découvert!... pensait-il.

Point. Celui que M. d'Escorval nommait déjà son ami, n'interrompit seulement pas son opération de dévidage, et c'est de la voix la plus tranquille qu'il répondit:

—Comme vous le voyez, je me débarrasse de tout ce chanvre, qui me gênait extraordinairement. Il y en a bien soixante livres, n'est-ce pas?... Et quel volume! Je tremblais qu'on ne le devinât sous mon manteau.

—Et pourquoi ces cordes?... interrogea le survenant.

—Je vais les faire passer à M. le baron d'Escorval, à qui j'ai déjà jeté une lime. Il faut qu'il s'évade cette nuit...

Si invraisemblable était cette scène, que le baron n'en voulait pas croire ses oreilles.

—«Il est clair que tout en me croyant fort éveillé, je rêve,» se disait-il.

Cependant le nouveau venu avait à demi étouffé un terrible juron, et d'un ton presque menaçant, il poursuivait:

—C'est ce qu'il faudra voir!... Si vous devenez fou, j'ai toute ma raison, Dieu merci!... Je ne permettrai pas...

—Pardon!... interrompit froidement l'homme à la corde, vous permettrez... Ceci est le résultat de votre... crédulité. C'est quand Chanlouineau vous demandait à recevoir la visite de Marie-Anne, qu'il fallait dire: «Je ne permets pas!» Savez-vous ce qu'il voulait, ce garçon? Simplement remettre à Mlle Lacheneur une lettre de moi, si compromettante que si jamais elle arrivait entre les mains de tel personnage que je sais, mon père et moi n'aurions plus qu'à retourner à Londres. Alors, adieu les projets d'union entre nos deux familles...

Le dernier venu eut un gros soupir accompagné d'une exclamation chagrine, mais déjà l'autre poursuivait:

—Vous-même, marquis, seriez sans doute compromis... N'avez-vous pas été quelque peu chambellan de Bonaparte, du vivant de votre seconde ou de votre troisième femme? Ah! marquis, comment un homme du votre expérience, pénétrant et subtil, a-t-il pu se laisser prendre aux simagrées d'un grossier paysan!...

Maintenant, M. d'Escorval comprenait...

Il ne dormait pas; c'était le marquis de Courtomieu et Martial de Sairmeuse qui causaient de l'autre côté du mur...

Même, ce pauvre M. de Courtomieu avait été si prestement et si habilement écrasé par Martial, qu'il ne discutait plus.

—Et cette terrible lettre?... soupira-t-il.

—Marie-Anne l'a remise à l'abbé Midon, qui est venu me trouver en disant: «Ou le duc s'évadera, ou cette lettre sera portée à M. le duc de Richelieu.» J'ai opté pour l'évasion. L'abbé s'est procuré tout ce qui était nécessaire, il m'a donné rendez-vous dans un endroit écarté sur le rempart, il m'a entortillé toute cette corde autour du corps, et me voici...

—Ainsi, vous pensez que si le baron s'échappe on vous rendra la lettre?...

—Parbleu!...

—Pauvre jeune homme!... détrompez-vous. Le baron sauvé, on vous demandera la vie d'un autre condamné avec les mêmes menaces...

—Point!

—Vous verrez!

—Je ne verrai rien, par une raison fort simple, c'est que j'ai cette lettre dans ma poche... L'abbé Midon me l'a restituée en échange de ma parole d'honneur...

Le cri de M. de Courtomieu prouva qu'il tenait le curé de Sairmeuse pour un peu plus simple qu'il ne convient.

—Quoi!... fit-il, vous tenez la preuve et... Mais c'est de la démence! Brûlez à la flamme de cette lanterne ce papier maudit, laissez le baron où il est et allez dormir un bon somme.

Le silence de Martial trahit une sorte de stupeur.

—Feriez-vous donc cela, vous, monsieur le marquis? demanda-t-il.

—Certes!... et sans hésiter...

—Eh bien! je ne vous en fais pas mon compliment.

L'impertinence était si forte, que M. de Courtomieu eut comme une velléité de colère et presque l'envie de se fâcher.

Mais ce n'était pas un homme de premier mouvement, cet ancien chambellan de l'empereur, devenu grand prévôt de la Restauration.

Il réfléchit... Devait-il, pour un mot piquant, se brouiller avec Martial, avec ce prétendant inespéré qu'avait agréé sa fille... Une rupture... plus de gendre! Le ciel lui en enverrait-il un autre? Et quelle ne serait pas la fureur de Mlle Blanche.

Il avala donc l'amère pilule, et c'est avec l'accent d'une indulgence toute paternelle qu'il dit:

—Vous êtes jeune, mon cher Martial...

Toujours agenouillé contre la porte murée, retenant son haleine, l'œil et l'oreille au guet, toutes les forces de son esprit tendues jusqu'à la souffrance, le baron d'Escorval respira...

—Vous n'avez que vingt ans, mon cher Martial, poursuivait M. de Courtomieu d'un ton paterne, vous avez l'ardente générosité de votre âge... Achevez donc votre entreprise, je n'y mettrai pas obstacle, seulement songez que tout peut être découvert, et alors...

—Rassurez-vous, monsieur, interrompit le jeune homme, toutes mes mesures sont bien prises... Avez-vous rencontré un soldat le long des corridors? Non. C'est que mon père, sur ma prière, a réuni tous les hommes de garde, même les factionnaires, sous prétexte de prescrire des précautions exceptionnelles... Il leur parle en ce moment. Voilà comment j'ai pu monter ici sans être aperçu... Nul ne me verra quand je sortirai... Qui donc après l'évasion oserait me soupçonner!...

—Si le baron s'évade, la justice se demandera qui l'a aidé...

Martial riait.

—Si la justice cherche, répondit-il, elle trouvera un coupable de ma façon... Allez, j'ai tout prévu... Je n'avais qu'une personne à craindre: vous. Un homme sûr vous a prié de ma part de me rejoindre ici, vous êtes venu, vous avez vu, vous me promettez de rester neutre... je suis tranquille. Le baron sera en Piémont, respirant l'air à pleins poumons, quand le soleil se lèvera.

Il avait fini d'arranger les cordes, il prit la lanterne et continua d'un ton léger:

—Mais sortons... mon père ne peut éternellement haranguer les soldats.

—Cependant, insista M. de Courtomieu, vous ne m'avez pas dit...

—Je vous dirai tout, mais ailleurs... venez, venez...

Ils sortirent, la serrure et les verroux grincèrent, et alors le baron se redressa.

Toutes sortes d'idées contradictoires, de suppositions bizarres, de doutes et de conjectures se pressaient dans son esprit.

Que contenait donc cette lettre?... Comment Chanlouineau ne s'en était-il pas servi pour son propre salut?... Qui jamais eût cru Martial si fidèle à une parole arrachée par des menaces?... Il s'inquiétait surtout de la façon dont lui parviendraient les cordes.

Mais c'était le moment d'agir, non de réfléchir... les barreaux étaient énormes et il y en avait deux rangées...

M. d'Escorval se mit à la besogne.

Il avait jugé sa tâche difficile!... Elle l'était mille fois plus qu'il ne l'avait soupçonné, il le reconnut tout d'abord.

C'était la première fois qu'il se servait d'une lime, et il ne savait comment la manœuvrer. Elle mordait, il est vrai, elle entamait le fer, mais avec une lenteur désespérante, et bien plus en surface qu'en profondeur.

Et ce n'était pas tout... Quelques précautions que prit le baron, chaque coup de lime rendait un son aigre, strident, qui glaçait son sang dans ses veines... Si on allait entendre ce bruit!... il lui paraissait impossible qu'on ne l'entendit pas, tant il lui semblait formidable!...

Il distinguait bien, par moments, le pas des factionnaires qui avaient repris leur poste dans le corridor...