Si faible, après vingt minutes, était le résultat, que le baron se sentit envahi par un affreux découragement.

Aurait-il seulement scié le premier rang de barreaux quand paraîtrait le jour? De toute évidence, non. Dès lors, à quoi bon s'épuiser à un travail inutile... Pourquoi ternir la dignité de sa mort par le ridicule d'une évasion manquée?...

Il hésitait, quand des pas nombreux s'arrêtèrent devant sa prison. Il courut s'asseoir devant sa table.

La porte s'ouvrit et un soldat entra, auquel un officier resté sur le seuil dit:

—Vous savez la consigne, caporal... défense de fermer l'œil... Si le prisonnier a besoin de quelque chose, appelez!...

Le cœur de M. d'Escorval battait à rompre sa poitrine... Qui arrivait là?...

Les conseils de M. de Courtomieu l'avaient-ils donc emporté... Martial, au contraire, lui envoyait un aide!...

—Il s'agit de ne pas moisir ici! prononça le caporal, dès que la porte fut refermée.

M. d'Escorval bondit sur sa chaise. Cet homme, c'était un ami, c'était un secours, c'était la vie!...

—Je suis Bavois, poursuivit-il, caporal des grenadiers... On m'a dit comme cela: «Il y a un ami de «l'autre» qui est dans une fichue situation, veux-tu lui donner un coup de main?...» J'ai répondu: «présent» et me voilà!...

Celui-là, à coup sûr, était un brave, le baron lui serra la main, et d'une voix émue:

—Merci, lui dit-il, merci à vous qui sans me connaître vous exposez, pour me sauver, au plus terrible danger...

Bavois haussa dédaigneusement les épaules.

—Positivement, fit-il, ma vieille peau ne vaut pas en ce moment plus cher que la vôtre... Si nous ne réussissons pas, on nous lavera la tête avec le même plomb... Mais nous réussirons... Là-dessus, assez causé!...

Ayant dit, il tira de dessous sa longue capote une forte pince de fer et un litre d'eau-de-vie qu'il déposa sur le lit.

Il prit ensuite la bougie; et à cinq ou six reprises il la fit passer rapidement devant la fenêtre.

—Que faites-vous?... demanda le baron surpris.

—Je préviens vos amis que tout va bien. Ils sont là-bas, à nous attendre, et tenez, voici qu'ils répondent...

Le baron regarda, et en effet, par trois fois il vit briller une petite flamme très-vive, comme celle que produit une pincée de poudre.

—Maintenant, reprit le caporal, nous sommes des bons!... reste à savoir où en sont les barreaux...

—Je n'ai guère avancé la besogne, murmura M. d'Escorval...

Le caporal s'approcha:

—Vous pouvez même dire que vous ne l'avez pas avancée du tout, fit-il, mais rassurez-vous... j'ai été armurier, et je sais manier une lime...

Le baron eût souhaité quelques éclaircissements; un laconique: «Silence dans le rang!» fut tout ce qu'il obtint de son compagnon.

Expansif en face d'une bouteille, l'honnête Bavois devenait dans les grandes occasions «fort ménager de sa salive»—c'était son expression.

S'il se taisait, c'est qu'il étudiait la situation, le fort et le faible de l'entreprise, en homme qui sait que tout dépend de son sang-froid.

—Il s'agit de n'être ni vu ni entendu des camarades, grommelait-il en tourmentant sa moustache grise.

C'était plus aisé à concevoir qu'à réaliser.

Et cependant, après un moment de réflexion, il ajouta:

—Cela se peut.

C'est qu'il avait plus d'un expédient dans son sac, le caporal.

Ayant retiré le bouchon du litre d'eau-de-vie qu'il avait apporté, il le fixa à l'extrémité d'une des limes et il enveloppa ensuite d'un linge mouillé le manche de l'outil.

—C'est ce qu'on appelle mettre une sourdine à son instrument!... fit-il.

Déjà il avait reconnu les barreaux; il se mit à les attaquer énergiquement.

Alors, on put reconnaître qu'il n'avait exagéré ni son savoir-faire ni l'efficacité de ses précautions pour assourdir l'opération.

Le fer, sous sa main habile et prompte, s'émiettait et s'entaillait à miracle, et la limaille pleuvait sur l'appui de la fenêtre.

Et nul bruit, aucun de ces aigres grincements qui avaient tant épouvanté le baron. À peine eût-on dit le frottement de deux morceaux de bois dur l'un contre l'autre...

N'ayant rien à redouter des plus habiles oreilles, Bavois avait songé à se mettre à l'abri des regards...

La porte de la chambre était percée d'un guichet et à tout moment quelque factionnaire pouvait y mettre l'œil.

Intercepter ce judas en accrochant au-dessus un vêtement eût éveillé des soupçons... le caporal avait trouvé mieux.

Déplaçant la petite table de la prison, il y avait posé la lumière de telle sorte que la fenêtre restait totalement dans l'ombre.

De plus, il avait commandé au baron de s'asseoir, et lui remettant un journal, il lui avait dit:

—Lisez, monsieur, à haute voix, sans interruption, lisez jusqu'à ce que vous me voyez cesser ma besogne...

Comme cela, on pouvait défier les factionnaires du corridor... Ils n'avaient qu'a venir!... Quelques-uns vinrent, qui ensuite dirent à leurs camarades:

—Nous avons vu le condamné à mort... il est très-pâle et ses yeux brillent terriblement... Il lit tout haut pour se distraire... Le caporal Bavois est accoudé à la fenêtre, il ne doit pas s'amuser...

La voix du baron avait encore cet avantage de masquer un grincement suspect, s'il y en eût eu un...

Et pendant que travaillait Bavois, M. d'Escorval lisait, lisait...

Déjà il avait lu entièrement le journal et il venait de le recommencer, quand le vieux soldat, quittant la fenêtre, lui fit signe de se reposer.

—La moitié de la besogne est faite!... prononça-t-il tout bas. Les barres de la première rangée sont coupées...

—Ah!... comment reconnaîtrai-je jamais tant de dévouement!... murmura le baron.

—Là-dessus, motus!... interrompit Bavois d'un ton fâché. Quand j'aurai filé avec vous, je serai condamné à mort et je ne saurai où aller, car le régiment, voyez-vous, c'est tout ce que j'ai de famille... Eh bien!... vous me donnerez chez vous place au feu et à la chandelle, et je serai très-content!...

Il dit, avala une large lampée d'eau-de-vie, et se remit à l'œuvre avec une ardeur nouvelle...

Déjà le caporal avait fortement entamé un des barreaux de la seconde rangée quand il fut interrompu par M. d'Escorval qui, sans discontinuer sa lecture à haute voix, s'était approché de lui et le tirait par un pan de sa longue capote.

Vivement il se retourna.

—Qu'y a-t-il?...

—J'ai entendu un bruit singulier.

—Où?

—Dans la pièce à côté; où sont les cordes.

Le digne Bavois n'étouffa qu'à demi un terrible juron.

—Nom d'un tonnerre!... fit-il, voudrait-on nous tricher! Je joue ma peau, on m'a promis de jouer franc jeu!...

Il appuya son oreille contre une fente de la cloison, et longuement il écouta... Rien, pas un mouvement.

—C'est quelque rat que vous avez entendu, dit-il au baron. Reprenez le journal...

Et lui-même reprit la lime...

Ce fut d'ailleurs la seule alerte. Un peu avant quatre heures, tout était prêt pour l'évasion: les barreaux étaient sciés et les cordes apportées par un trou pratiqué à la cloison étaient roulées au bas de la fenêtre.

L'instant décisif venu, Bavois avait placé la couverture du lit devant le guichet de la porte et «encloué la serrure.»

—Maintenant, dit-il au baron, du même ton qu'il prenait pour réciter la théorie à ses recrues, à l'ordre, monsieur, et attention au commandement.

Et aussitôt, avec une parfaite liberté d'esprit, en décomposant bien, comme il le disait, les temps et les mouvements, il expliqua comment l'évasion présentait deux opérations distinctes, consistant à gagner d'abord l'étroit entablement situé au bas de la tour plate, pour descendre de là jusqu'au pied du rocher à pic.

L'abbé Midon, qui avait fort bien prévu cette circonstance, avait remis à Martial deux cordes, dont l'une, celle qui devait servir pour le rocher, était bien plus longue que l'autre.

—Je vous attacherai donc sous les bras, monsieur, poursuivait Bavois, avec la plus courte des cordes, et je vous descendrai jusqu'à l'entablement... Quand vous y serez, je vous ferai passer la grosse corde et la pince... Et ne lâchez rien!... Si nous nous trouvions démunis sur ce bout de rocher, il faudrait nous rendre ou nous précipiter... Je ne serai pas long à vous aller rejoindre... Êtes-vous prêt?

M. d'Escorval leva les bras, la corde fut attachée et il se laissa glisser entre les barreaux...

D'où il était, la hauteur paraissait immense...

En bas, dans les terrains vagues qui entourent la citadelle, huit personnes qui avaient recueilli le signal de Bavois, attendaient, silencieuses, émues, toutes palpitantes...

C'était Mme d'Escorval et Maurice, Marie-Anne, l'abbé Midon et quatre officiers à demi-solde...

La nuit, bien que sans lune, était fort claire, et d'où ils étaient ils pouvaient voir quelque chose...

Donc, lorsque quatre heures sonnèrent, ils aperçurent fort bien une forme noire qui glissait lentement le long de la tour plate... C'était le baron. Peu après, une autre forme suivit très-rapidement: c'était Bavois...

La moitié du périlleux trajet était accomplie...

D'en bas, on voyait confusément deux ombres se mouvoir sur l'étroite plate-forme... Le caporal et le baron réunissaient leurs forces pour ficher solidement la pince dans une fente du rocher...

Mais au bout d'un moment, une des ombres émergea du saillant, et tout doucement, le long du rocher, glissa...

Ce ne pouvait être que M. d'Escorval... Transportée de bonheur, sa femme s'avançait les bras ouverts pour le recevoir...

Malheureuse!... Un cri effroyable déchira la nuit...

M. d'Escorval tombait d'une hauteur de cinquante pieds... il était précipité... il s'écrasait au bas de la citadelle... La corde s'était rompue...

S'était-elle naturellement rompue?...

Maurice qui en avait examiné le bout, s'écriait avec d'horribles imprécations de vengeance et de haine, qu'ils étaient trahis, qu'on s'était arrangé pour ne leur livrer qu'un cadavre... Que la corde enfin, avait été coupée.

XXXI

Chupin avait perdu le sommeil, presque le boire, depuis ce matin funeste où il avait vu flamboyer, sur les murs de Montaignac, l'arrêté de M. le duc de Sairmeuse, promettant à qui livrerait Lacheneur, mort ou vif, une gratification de 20,000 francs.

L'odieuse provocation s'adressait à de telles âmes.

—Vingt mille francs, répétait-il, d'un air sombre, vingt sacs de cent pistoles chaque, pleins à crever, de pièces de cent sous, où je puiserais à même comme un richard!... Ah! je découvrirai Lacheneur, fût-il à cent pieds sous terre, je le dénoncerai et la toucherai la récompense!...

L'infamie du crime, le nom de traître et d'infâme qui lui en reviendrait, la honte et la réprobation qui en résulteraient pour lui et les siens ne l'arrêtèrent pas un instant.

Il ne voyait, il ne pouvait voir qu'une seule chose... la prime, le prix du sang...

Le malheur est qu'il n'avait pour guider ses recherches, aucun indice, même vague.

Tout ce qu'on savait à Montaignac, c'était que le cheval de M. Lacheneur avait été tué à la Croix-d'Arcy, on l'avait reconnu en travers de la route.

Mais on ignorait si M. Lacheneur avait été blessé ou s'il s'était tiré sain et sauf de la mêlée. Avait-il gagné la frontière?... Était-il allé demander un asile à quelque fermier de ses amis?...

Donc Chupin se «mangeait le sang,» selon son expression, quand le jour même du jugement, sur les deux heures et demie, comme il sortait de la citadelle après sa déposition, étant entré dans un cabaret, son attention fut éveillée par le nom de Lacheneur prononcé à demi-voix près de lui.

Deux paysans vidaient une bouteille, et l'un d'eux, d'un certain âge, racontait qu'il avait fait le voyage de Montaignac pour donner à Mlle Lacheneur des nouvelles de son père.

Il disait comment son gendre avait rencontré le chef du soulèvement dans les montagnes qui séparent l'arrondissement de Montaignac de la Savoie. Il précisait l'endroit de la rencontre, c'était dans les environs de Saint-Pavin-des-Grottes, un petit hameau de quelques feux.

Certes, ce brave homme ne croyait pas commettre une dangereuse indiscrétion. À son avis, sans doute, Lacheneur, si près de la frontière, pouvait être considéré comme hors de tout danger.

En quoi il se trompait.

Du côté de la Savoie, la frontière était entourée d'un cordon de carabiniers royaux,—gendarmes du Piémont,—qui, ayant reçu des ordres, fermaient aux conjurés tous les défilés praticables.

Franchir la frontière présentait donc les plus grandes difficultés, et encore, de l'autre côté, on pouvait être recherché, arrêté et emprisonné, en attendant les brèves formalités de l'extradition.

Avec cette promptitude de coup d'œil, trop souvent départie à des scélérats, Chupin jugea ses avantages et comprit tout le parti qu'il pouvait tirer du renseignement.

Mais il n'y avait pas une seconde à perdre.

Il jeta une pièce blanche dans le tablier de la cabaretière, et sans attendre sa monnaie il courut jusqu'à la citadelle, entra au poste et demanda au sergent une plume et du papier...

Le vieux maraudeur, d'ordinaire, écrivait péniblement; ce jour-là, il ne lui fallut qu'un tour de main pour tracer ces quatre lignes:

«Je connais la retraite de Lacheneur, et prie Monseigneur d'ordonner que quelques soldats à cheval m'accompagnent pour le saisir.

«Chupin

Ce billet fut remis à un homme de garde avec prière de le porter au duc de Sairmeuse, qui présidait la commission militaire.

Cinq minutes après, le soldat reparut, rapportant le billet...

En marge, le duc de Sairmeuse avait écrit de mettre à la disposition de Chupin, un sous-officier et huit hommes, choisis parmi les chasseurs de Montaignac dont on était sûr, et qu'on ne soupçonnait pas, comme tout le reste de la garnison, d'avoir fait des vœux pour le succès du soulèvement...

Le vieux maraudeur avait demandé un cheval de troupe, on lui en accorda un... Il l'enfourcha d'une jambe nerveuse, et prenant la tête du petit peloton, il partit au galop, en cavalier qui sait avoir sa fortune sous les fers de sa bête...

De ce billet, venait l'air triomphant du duc de Sairmeuse, quand il entra brusquement dans le salon où Marie-Anne et Martial négociaient déjà l'évasion du baron d'Escorval.

C'est parce qu'il avait pris à la lettre les promesses en vérité fort hasardées de son espion, qu'il s'était écrié dès la porte:

—Par ma foi!... il faut convenir que ce Chupin est un limier incomparable!... Grâce à lui...

Alors, il avait aperçu Mlle Lacheneur et s'était arrêté court...

Ni Martial ni Marie-Anne, malheureusement, n'étaient dans une situation d'esprit à remarquer la phrase et l'interruption.

Questionné, M. le duc de Sairmeuse eût peut-être laissé échapper la vérité, et très-probablement M. Lacheneur eût été sauvé.

Mais il est de ces malheureux qui semblent poursuivis par une destinée fatale qu'ils ne sauraient fuir...

Renversé sous son cheval, après une mêlée furieuse, M. Lacheneur avait perdu connaissance...

Lorsqu'il revint à lui, ranimé par la fraîcheur de l'aube, le carrefour était désert et silencieux. Non loin de lui, il aperçut deux cadavres qu'on n'était pas encore venu relever.

Ce fut un moment affreux, et du plus profond de son âme, il maudit la mort qui avait trahi ses suprêmes désirs.

S'il eût eu une arme sous la main, sans nul doute il eût mis fin, par le suicide, aux plus cruelles tortures morales qu'il soit donné à un homme d'endurer... mais il était désarmé.

Force lui était donc d'accepter le châtiment de la vie qui lui était laissée...

Peut-être aussi, la voix de l'honneur lui cria-t-elle que se soustraire par la mort à la responsabilité de ses actes est une insigne lâcheté... Si irréparable que paraisse le mal qu'on a fait, il y a toujours à réparer.

Enfin ne se devait-il pas à sa fille, si misérablement sacrifiée!... Avant tout, il devait se retirer de dessous le cadavre de son cheval, et sans aide, ce n'était pas chose facile; outre que son pied était resté engagé dans l'étrier, tous ses membres étaient à ce point engourdis qu'à grand'peine il parvenait à se mouvoir.

Il se dégagea cependant, et, s'étant dressé, il s'examina et se palpa...

Lui qui eût dû être tué dix fois, il n'avait d'autre blessure qu'un coup de baïonnette à la jambe, une longue éraflure qui, partant du coup de pied, remontait jusqu'au genou.

Telle quelle, cette blessure le faisait beaucoup souffrir, et il se baissait pour la bander avec son mouchoir, lorsqu'il entendit sur la route un bruit de pas...

Il n'y avait pas à hésiter; il se jeta dans les bois qui sont sur la gauche de la Croix-d'Arcy...

C'étaient des soldats qui regagnaient Montaignac, après avoir poursuivi le gros des conjurés pendant plus de trois lieues, la baïonnette dans les reins.

Ils pouvaient être deux cents, et ramenaient des prisonniers, une vingtaine de pauvres paysans, attachés deux à deux par les poignets, avec des lanières de cuir coupées aux fourniments.

Blotti derrière un gros chêne, à moins de quinze pas de la route, Lacheneur reconnut, aux premières clartés du jour, quelques-uns de ces prisonniers...

Comment ne fut-il pas découvert lui-même?... Ce fut une grande chance.

Il échappa à ce danger, mais il comprit combien il lui serait difficile du gagner la frontière, sans tomber au milieu d'un de ces détachements qui sillonnaient le pays, observant les routes, battant les bois, fouillant les fermes et les villages.

Cependant, il ne désespéra pas.

Deux lieues à peine le séparaient des montagnes, et il croyait fermement qu'il serait à l'abri de toutes les poursuites aussitôt qu'il aurait atteint les premières gorges.

Il se mit donc courageusement en route...

Hélas, il avait compté sans les fatigues exorbitantes des jours précédents qui maintenant l'écrasaient, sans sa blessure dont il ne pouvait arrêter le sang...

Il avait arraché un échalas à une vigne, et s'en servant en guise de béquille, il se traînait plutôt qu'il ne marchait, restant sous bois tant qu'il pouvait, et rampant le long des haies et au fond des fossés quand il avait à traverser un espace découvert.

À tant de souffrances physiques, aux plus cruelles angoisses morales, un supplice venait se joindre, plus douloureux de moment en moment: la faim.

Il y avait trente heures qu'il n'avait rien pris et il se sentait défaillir de besoin.

Bientôt, la torture devint si intolérable, qu'il se sentit prêt à tout braver pour y mettre un terme.

À une portée de fusil, il apercevait les toits d'un petit hameau; il résolut de s'y rendre, projetant de pénétrer dans la première maison par le jardin...

Il approchait, il arrivait à un petit mur de clôture en pierres sèches, quand il entendit un roulement de tambour...

Instinctivement il s'aplatit derrière le petit mur.

Mais ce n'était qu'un de ces «bans» comme en battent les crieurs de village pour amasser le monde.

Aussitôt après une voix s'éleva, claire et perçante, qui arrivait très-distincte à M. Lacheneur.

Elle disait:

«C'est pour vous faire assavoir que les autorités de Montaignac promettent de donner une récompense de vingt mille livres—vous m'entendez bien, vous autres, je dis deux mille pistoles!—à qui livrera le nommé Lacheneur, mort ou vif. Vous comprenez, n'est-ce pas?... Il serait mort que la gratification serait la même: vingt mille francs!... On paiera comptant... en or.»

D'un bond, Lacheneur s'était dressé, fou d'épouvante et d'horreur...

Lui qui s'était cru à bout d'énergie, il trouva des forces surnaturelles pour courir, pour fuir...

Sa tête était mise à prix... Cette horrible pensée le transportait de cette frénésie, qui, à la fin, rend si redoutables les bêtes traquées.

De tous les villages, autour de lui, il lui semblait entendre monter des roulements de tambour et la voix du crieur publiant l'infâme récompense.

Où aller, maintenant, qu'il était comme un vivant appât offert à la trahison et à la cupidité!... À quelle créature humaine se confier!... À quel toit demander un abri!...

Et mort, il vaudrait encore une fortune.

Quand il serait tombé d'inanition et d'épuisement sous quelque buisson, quand il y serait crevé comme un chien après la lente agonie de la faim, son corps vaudrait toujours vingt mille francs.

Et celui qui trouverait son cadavre se garderait bien de lui donner la sépulture.

Il le chargerait sur une charrette et le porterait à Montaignac.

Il irait droit aux autorités et dirait:

«Voici le corps de Lacheneur... comptez l'argent de la prime!...»

Combien de temps et par quels chemins marcha ce malheureux, lui-même n'a pu le dire.

Mais sur les deux heures, comme il traversait les hautes futaies de Charves, ayant aperçu deux hommes qui s'étaient levés à son approche et qui fuyaient; il les appela d'une voix terrible:

—Eh! vous autres!... voulez-vous mille pistoles chacun?... Je suis Lacheneur.

Ils revinrent sur leurs pas en le reconnaissant, et lui-même reconnut deux des conjurés, des métayers dont les familles étaient aisées et qu'il avait eu bien de la peine à enrôler.

Ces hommes avaient un demi-pain dans un bissac et une gourde pleine d'eau-de-vie.

—Prenez... dirent-ils au pauvre affamé.

Ils s'étaient assis près de lui, sur l'herbe, et pendant qu'il mangeait, ils lui disaient leurs infortunes. Ils avaient été signalés, on les recherchait, leur maison était pleine de soldats. Mais ils espéraient gagner les États sardes, grâce à un guide qui les attendait à un endroit convenu...

Lacheneur leur tendit la main.

—Je suis donc sauvé, dit-il. Faible et blessé comme je le suis, je périssais si je restais seul...

Mais les deux métayers ne prirent pas la main qui leur était tendue.

—Nous devrions vous abandonner, dit le plus jeune d'un air sombre, car c'est vous qui nous perdez, qui nous ruinez... Vous nous avez trompés, monsieur Lacheneur!...

Il n'osa pas protester, tant le juste sentiment de ses fautes l'écrasait.

—Bast!... qu'il vienne tout de même, fit l'autre paysan, avec un regard étrange.

Ils partirent, et le soir même, après neuf heures de marche, dont cinq de nuit, à travers les montagnes, ils franchirent la frontière...

Mais cette longue route ne s'était pas faite sans d'amers reproches, sans les plus cruelles récriminations.

Pressé de questions par ses compagnons, l'esprit affaissé comme le corps, Lacheneur avait fini par reconnaître l'inanité des promesses dont il enflammait ses complices. Il reconnut qu'il avait dit que Marie-Louise, le roi de Rome et tous les maréchaux de l'Empire devaient se trouver à Montaignac, et c'était là un monstrueux mensonge. Il confessa qu'il avait donné le signal du soulèvement sans chance de succès, sans moyens d'action, en s'en remettant presque au hasard. Enfin, il avoua qu'il n'y avait de réel que sa haine, la haine implacable qu'il avait vouée aux Sairmeuse...

Dix fois pendant ces terribles aveux, les paysans qui soutenaient la marche de Lacheneur avaient été sur le point de le pousser dans un des précipices qu'ils côtoyaient.

—Ainsi, pensaient-ils, frémissants de rage, c'est pour ses haines à lui qu'il a fait battre et massacrer le monde, qu'il nous ruine et qu'il nous perd... on verra!

Les fugitifs arrivaient à la première maison qu'ils eussent vue sur le territoire sarde.

C'était une auberge isolée, bâtie à une lieue en avant du petit bourg de Saint-Jean-de-Coche, et tenue par un nommé Balstain.

Ils frappèrent, sans s'inquiéter de l'heure—il était plus de minuit. On leur ouvrit et ils demandèrent qu'on leur préparât à souper.

Mais Lacheneur, épuisé par la perte de son sang, brisé par l'effort d'une marche si pénible, déclara qu'il ne souperait pas.

Il se jeta sur un grabat, dans la seconde pièce de l'auberge, et s'endormit...

C'était, depuis qu'ils avaient rencontré Lacheneur, la première fois que les deux métayers se trouvaient seuls et pouvaient échanger leurs impressions.

La même idée leur était venue.

Ils avaient pensé qu'en livrant Lacheneur ils obtiendraient leur grâce.

Certes, ils n'eussent, pour rien au monde, consenti à accepter un sou de l'argent promis au traître, mais échanger leur liberté et leur vie contre la vie et la liberté de Lacheneur ne leur semblait pas une trahison...

—D'ailleurs, il nous a trompés, se disaient-ils.

Ils décidèrent donc que dès qu'ils auraient soupé ils iraient à Saint-Jean-de-Coche, prévenir les gendarmes piémontais.

Mais ils devaient être devancés.

Ils avaient parlé assez haut, et un homme les avait entendus, qui avait appris dans la journée quelle prime splendide était promise à la délation.

Cet homme était l'aubergiste Balstain.

En apprenant le nom de l'hôte qui dormait sans défiance sous son toit, le vertige de l'or le saisit. Il ne dit qu'un mot à sa femme et s'échappa par une fenêtre pour courir aux gendarmes.

Depuis une demi-heure il était parti, quand les métayers sortirent.

Pour monter leur courage jusqu'à l'abominable action qu'ils allaient commettre, les malheureux avaient beaucoup bu en soupant.

Ils fermèrent si violemment la porte, que Lacheneur, réveillé par la secousse, se leva.

La femme de l'aubergiste était seule dans la première pièce.

—Où sont mes amis?... demanda-t-il vivement, où est votre mari?...

Troublée, émue, cette femme essaya de balbutier quelques excuses... N'en trouvant pas, elle se laissa tomber à genoux, en criant:

—Sauvez-vous, monsieur, sauvez-vous... vous êtes trahi!...

Brusquement, Lacheneur se rejeta en arrière, cherchant de l'œil une arme pour se défendre, une issue pour fuir.

Il avait pu se croire abandonné; mais trahi... non, jamais.

—Qui donc m'a vendu?... fit-il d'une voix étranglée.

—Vos amis, ces deux hommes qui soupaient là, à cette table.

—Impossible, madame, impossible!...

C'est qu'il était à mille lieues de soupçonner les calculs et les espérances des deux métayers, et il ne pouvait pas, il ne voulait pas les croire capables de le livrer ignoblement pour de l'argent.

—Cependant, poursuivait la femme de l'aubergiste, toujours à genoux, ils viennent de partir pour Saint-Jean-de-Coche où ils vont vous dénoncer... Je les ai entendus dire comme cela que votre vie rachèterait la leur... Ils vont pour sûr ramener les gendarmes!... Pourquoi faut-il que j'aie encore cette honte d'avouer que mon mari, lui aussi, est allé vous vendre...

Lacheneur comprenait maintenant!... Et ce suprême malheur, après tant de misères, brisa les derniers ressorts de son énergie.

De grosses larmes jaillirent de ses yeux et il s'affaissa sur une chaise en murmurant:

—Qu'ils viennent donc, je les attends... Non, je ne bougerai pas d'ici!... C'est trop disputer une misérable existence.

Mais la femme du traître s'était relevée, et elle s'attachait obstinément aux vêtements du malheureux, elle le secouait, elle le tirait, elle l'eût porté si elle en eût eu la force.

—Vous ne resterez pas, disait-elle avec une véhémence extraordinaire... Partez, sauvez-vous!... Je ne veux pas que vous soyez pris ici, cela nous porterait malheur!

Ébranlé par ces adjurations violentes, l'instinct de la conservation reprenant le dessus, Lacheneur se leva et s'avança jusque sur le seuil de l'auberge.

La nuit était noire, et un brouillard glacé épaississait encore les ténèbres.

—Voyez, madame! fit doucement le pauvre fugitif. Comment me guider à travers ce pays de montagnes que je ne connais pas, où il n'y a point de routes, où les sentiers sont à peine frayés...

D'un geste rapide, la femme de Balstain poussa Lacheneur dehors, et le tournant comme un aveugle qu'on remet en son chemin:

—Marchez droit devant vous, dit-elle, toujours contre le vent... Dieu vous protège!... Adieu!

Il se retourna pour demander quelques explications encore, mais la femme était rentrée dans l'auberge et avait refermé la porte.

Il s'éloigna donc, soutenu par l'excitation d'une fièvre terrible, et durant de longues heures il marcha... Il n'avait pas tardé à perdre la direction, et il errait au hasard, à travers les montagnes de la frontière, transi de froid, buttant à chaque pas contre des roches, tombant parfois et se relevant meurtri...

Comment il ne roula pas au fond de quelque précipice, c'est ce qu'il est difficile d'expliquer.

Ce qui est sûr, c'est qu'il s'égara complètement, et le soleil était déjà bien haut sur l'horizon, quand enfin il aperçut au milieu de ces mornes solitudes un être humain à qui demander où il se trouvait.

C'était un petit berger qui s'en allait, chassant quatre chèvres, et qui, effrayé de l'aspect de cet étranger qui lui apparaissait, refusa d'abord d'approcher.

Une pièce de monnaie l'attira pourtant.

—Vous êtes, monsieur, dit-il en mauvais patois, tout au sommet de la chaîne, et juste sur la ligne de la frontière... Ici est la France, là c'est la Savoie...

—Et quel est le village le plus proche?...

—Du côté de la Savoie, Saint-Jean-de-Coche; du côté de la France, Saint-Pavin...

Ainsi, après tant de prodigieux efforts, Lacheneur ne s'était pas éloigné d'une lieue de l'auberge de Balstain...

Consterné par cette découverte, il demeura un moment indécis, délibérant...

À quoi bon!... Les infortunés voués à la mort choisissent-ils?... Toutes les routes ne les mènent-elles pas fatalement à l'abîme où ils doivent rouler!...

Il se souvint des carabiniers royaux dont l'avait menacé la femme de l'aubergiste, et lentement, avec des difficultés inouïes, il descendit les pentes roides qui le ramenaient en France.

Il venait d'entrer sur le territoire de Saint-Pavin, quand, devant une cabane isolée, il aperçut une jeune femme, fraîche et jolie, qui filait assise au soleil.

Péniblement il se traîna jusqu'à elle, et d'une voix expirante il lui demanda l'hospitalité.

À la vue de ce malheureux hâve et pâle, aux vêtements souillés de boue et de sang, la jolie paysanne s'était levée, plus surprise évidemment qu'effrayée.

Elle l'examinait et elle reconnaissait que son âge, sa taille et ses traits se rapportaient à un signalement publié au tambour et répandu à profusion sur toute cette frontière...

—Vous êtes, dit-elle, celui qui a conspiré, qu'on cherche partout et dont on promet deux mille pistoles!...

Lacheneur tressaillit.

—Eh bien! oui, répondit-il après un moment de silence, je suis Lacheneur... Livrez-moi si vous voulez... mais, par pitié, donnez-moi un morceau de pain et laissez-moi prendre un peu de repos...

À ce mot: livrez-moi, la jolie jeune femme avait eu un geste d'horreur et de dégoût.

—Nous, vous vendre, monsieur, dit-elle... Ah! vous ne connaissez pas les Antoine!... Entrez chez nous, monsieur, et jetez-vous sur notre lit, pendant que je préparerai des œufs au lard... Quand mon mari sera rentré, nous aviserons...

La journée était bien avancée, quand parut le maître de la maison, un robuste montagnard à l'œil ouvert et franc...

En apercevant cet étranger, assis devant son âtre, il pâlit affreusement.

—Malheureuse!... dit-il à sa femme, tu ne sais donc pas que l'homme chez qui celui-ci sera trouvé sera fusillé et que sa maison sera rasée!...

Lacheneur se leva frissonnant.

Il ne savait pas cela, lui! Il connaissait le chiffre de la prime promise à l'infamie, il ignorait de quelles terribles peines on menaçait les gens d'honneur.

—Je me retire, monsieur, prononça-t-il.

Mais le paysan, laissant retomber sa large main sur l'épaule de son hôte, le força à se rasseoir.

—Ce n'est point pour vous chasser que j'ai parlé, monsieur, dit-il. Vous êtes chez moi, vous y resterez jusqu'à ce que je trouve un moyen de pourvoir à votre sûreté...

La jolie paysanne sauta au cou de son mari, et avec l'accent de la passion la plus vive:

—Ah! tu es un brave homme, Antoine! s'écria-t-elle.

Il sourit, embrassa tendrement sa femme, puis lui montrant la porte restée ouverte:

—Veille, dit-il.

M. Lacheneur put croire que la destinée enfin se lassait.

—Je dois vous avouer, monsieur, reprit l'honnête montagnard, que vous sauver ne sera pas facile... Les promesses d'argent ont mis en mouvement tous les mauvais gueux du pays... On vous sait aux environs... Un gredin d'aubergiste a passé la frontière tout exprès pour vous dénoncer aux gendarmes français...

—Balstain.

—Oui, Balstain, et il vous cherche... Ce n'est pas tout. Comme je traversais Saint-Pavin, remontant ici, j'ai vu arriver huit soldats à cheval, guidés par un paysan à cheval comme eux... Ils ont déclaré qu'ils vous savaient caché dans le village et ils se sont mis à visiter toutes les maisons...

Ces soldats n'étaient autres que les chasseurs de Montaignac confiés à Chupin par le duc de Sairmeuse.

Et, en effet, ils faisaient bien ce que disait Antoine.

Cette besogne n'était certes pas de leur goût, mais ils étaient surveillés de près par le sous-officier qui les commandait.

Ce sous-officier n'était pas un méchant homme, mais il avait été, le long de la route, endoctriné par Chupin, lequel avait poussé l'impudence jusqu'à lui promettre l'épaulette, au nom de M. de Sairmeuse, si les investigations étaient couronnées de succès.

Antoine, cependant, exposait à M. Lacheneur ses espérances et ses craintes.

—Épuisé et blessé comme vous l'êtes, lui disait-il, vous ne serez pas en état d'entreprendre une longue marche avant quinze jours... Jusque-là il faut vous cacher... Je connais, par bonheur, une retraite sûre, à deux portées de fusil dans la montagne... Je vous y conduirai, de nuit, avec des provisions pour une semaine...

Un cri étouffé de sa femme l'interrompit.

Il se retourna, et l'aperçut toute défaillante, appuyée au montant de la porte, plus blanche que ses coiffes, le bras roidi vers le sentier qui de Saint-Pavin conduisait à la cabane.

Elle disait:

—Les soldats!... ils viennent!

Plus prompts que la pensée, Lacheneur et l'honnête montagnard se précipitèrent vers la porte, allongeant la tête pour voir sans se montrer.

La jeune femme n'avait dit que trop vrai.

Les chasseurs de Montaignac gravissaient le sentier lentement, embarrassés qu'ils étaient par leurs lourdes bottes éperonnées, mais obstinément.

En avant marchait Chupin, qui de l'exemple, de la voix et du geste les animait.

Une parole imprudente de ce petit berger qu'il avait questionné venait, il n'y avait pas vingt minutes, de décider du sort de M. Lacheneur.

Revenu à Saint-Pavin et apprenant que les soldats cherchaient le chef des conjurés, cet enfant avait dit au hasard:

—Je l'ai rencontré, moi, sur «les hauts,» il m'a demandé son chemin, et je l'ai vu descendre par le sentier qui passe devant la cabane des Antoine.

Et, à l'appui de son dire, il montrait fièrement la pièce blanche que «le monsieur» lui avait donnée.

—Du coup, s'était écrié Chupin transporté, nous tenons notre homme! En route, camarades!...

Et maintenant, le petit détachement n'était pas à plus de deux cents pas de la maison où le proscrit avait trouvé asile...

Antoine et sa femme se regardaient, et une angoisse pareille se lisait dans leurs yeux.

Ils voyaient leur hôte irrémissiblement perdu.

—Cependant, il faut le sauver, dit la jolie jeune femme, il le faut...

—Oui, il le faut!... répéta le mari d'un air sombre. On me tuera avant de porter la main sur mon hôte, dans ma maison!...

—S'il se cachait dans le grenier, derrière les bottes de paille...

—On le trouverait... Ces soldats sont pires que des tigres, et le vil gredin qui les mène doit avoir le flair d'un chien de chasse.

Il s'interrompit, pour prendre un parti, et vivement:

—Venez, monsieur!... dit-il, sautons par la fenêtre de derrière et gagnons la montagne... On nous verra... qu'importe!... Ces cavaliers à pied ne doivent pas être lestes... Si vous ne pouvez pas courir, je vous porterai... On nous tirera sans doute des coups de fusil, mais on nous manquera...

—Et votre femme?... fit Lacheneur.

L'honnête montagnard frissonna, mais il dit:

—Elle nous rejoindra.

Lacheneur lui prit la main qu'il serra avec un attendrissement dont il ne cherchait ni à se cacher ni à se défendre.

—Ah!... vous êtes de braves gens!... dit-il, et Dieu vous récompensera de votre pitié pour le pauvre proscrit... Mais vous avez trop fait déjà... Je serais le plus lâche des hommes si je vous exposais inutilement... Je ne puis plus, je ne veux plus être sauvé.

Il attira à lui la jeune femme qui sanglotait, et l'embrassant sur le front:

—J'ai une fille, murmura-t-il, belle comme vous, mon enfant, comme vous, généreuse et fière... Pauvre Marie-Anne!... Qu'est-elle devenue, elle que j'ai impitoyablement sacrifiée à mes rancunes?... Allez! il ne faut pas me plaindre, quoi qu'il m'arrive... je l'ai mérité.

Le bruit des bottes sur le sentier devenait de plus en plus distinct. Lacheneur se redressa, rassemblant pour l'heure décisive toute l'énergie dont son âme altière était capable...

—Restez!... commanda-t-il à Antoine et à sa femme. Moi, je sors, je ne veux pas qu'on m'arrête chez vous.

Il sortit, en disant cela, d'un pas ferme, le front haut, le regard calme et assuré.

Les soldats arrivaient.

—Holà!... leur cria-t-il d'une voix forte, c'est Lacheneur que vous cherchez, n'est-ce pas?... Me voici!... Je me rends.

Pas une acclamation ne répondit.

La mort qui planait au-dessus de sa tête imprimait à sa personne une si imposante majesté, que les soldats s'arrêtèrent frappés de respect.

Mais il y eut un homme que cette voix retentissante terrifia: Chupin.

Le remords, plus douloureux que le fer rouge, venait de traverser le cœur du misérable, et blême, tremblant, éperdu, il essayait de se dissimuler derrière les soldats.

Lacheneur marcha droit à lui.

—C'est donc toi qui me vends, Chupin, prononça-t-il. Tu n'as pas oublié, je le vois bien, que souvent, l'hiver, Marie-Anne a rempli ta huche vide... et tu te venges!...

Le vieux maraudeur était écrasé, on eût dit qu'il allait tomber à genoux.

Maintenant qu'il avait trahi, il comprenait ce qu'est la trahison...

—Va!... dit encore M. Lacheneur, tu toucheras le prix de mon sang, mais il ne te portera pas bonheur!... traître!...

Mais déjà Chupin, s'indignant de sa faiblesse, relevait la tête, s'efforçant de secouer la frayeur qui l'envahissait.

—Vous avez conspiré contre le roi, dit-il, je n'ai fait que mon devoir en vous dénonçant.

Et se retournant vers les soldats:

—Quant à vous, camarades, soyez sûr que monseigneur le duc de Sairmeuse vous témoignera sa satisfaction...

On avait lié les poignets de Lacheneur, et la petite troupe s'apprêtait à redescendre le sentier, quand un homme parut, ruisselant de sueur, hors d'haleine, la tête nue...

Il faisait presque nuit déjà, cependant M. Lacheneur reconnut Balstain.

Dès qu'il fut à portée de la voix:

—Ah!... vous le tenez!... s'écria-t-il en montrant le prisonnier... C'est à moi que revient la prime... C'est moi qui l'ai dénoncé le premier, de l'autre côté de la frontière, les carabiniers de Saint-Jean-de-Coche en témoigneront... Il devait être pris cette nuit, chez moi, mais il a profité de mon absence, le gueux, le scélérat!... pour séduire ma femme et s'évader... Quand je suis revenu avec les carabiniers, il était parti... Ma femme est au lit, de la correction que je lui ai administrée... Et moi, depuis seize heures, je suis les traces de ce bandit!...

Il s'exprimait avec une violence et une volubilité extraordinaires, la cupidité déçue le jetait hors de soi; il était comme fou, en songeant que de sa délation il ne recueillait que l'infamie.

—Si vous avez des droits, lui dit le sous-officier, vous les ferez valoir près des autorités...

—Comment, si j'ai des droits!... interrompit Balstain; qui donc me les conteste?

Il promenait autour de lui des regards menaçants; il reconnut Chupin.

—Serait-ce toi? demanda-t-il. Ose donc soutenir que c'est toi qui as découvert le brigand...

—Oui! c'est moi qui ai deviné sa retraite.

—Tu mens, imposteur!... vociférait l'aubergiste, tu mens!...

Les soldats ne bougeaient pas; cette scène les vengea des dégoûts de l'après-midi.

—Du reste, poursuivait Balstain, avec l'emphase des hommes de son pays, que peut-on attendre d'un vil coquin tel que Chupin!... Chacun ne sait-il pas que dix fois au moins il a été obligé de quitter la France pour ses crimes... Où te réfugiais-tu quand tu passais la frontière, Chupin?... Dans ma maison, dans l'auberge de l'honnête Balstain... On t'y cachait et on t'y nourrissait. Combien de fois t'ai-je sauvé de la potence et des galères?... Je n'ai pas compté. Et pour me récompenser, tu me voles mon bien, tu t'empares de cet homme qui était à moi!...

—Il est fou!... répétait le vieux maraudeur ahuri, il est fou!...

Alors l'aubergiste changea de tactique.

—Si du moins tu étais raisonnable, reprit-il... Voyons, Chupin, un bon mouvement, pour un vieil ami... Part à deux, hein! veux-tu?... Non... tu me réponds non... Que veux-tu donc me donner, compère?... Le tiers?... c'est trop!... Le quart alors?...

Chupin ne sentait que trop que tous les hommes du détachement étaient ravis de son horrible humiliation, ils riaient et l'instant d'avant il les avait vus éviter son contact avec une visible horreur.

Transporté de colère, il poussa violemment Balstain en criant aux soldats:

—Ah ça!... allons-nous coucher ici!...

Un éclair d'implacable haine flamboya dans l'œil du Piémontais.

Il tira très-ostensiblement son couteau de sa poche, et faisant avec le signe de la croix:

—Saint-Jean-de-Coche, prononça-t-il d'une voix éclatante, et vous, bonne Sainte-Vierge, recevez mon serment... Que je sois damné si jamais je me sers d'un couteau à mes repas avant d'avoir enfoncé celui que je tiens dans le ventre du scélérat qui me vole!

Ayant dit, il disparut, et le détachement se mit en marche.

Mais le vieux maraudeur n'était plus le même. Rien ne lui restait de son impudence accoutumée. Il marchait la tête basse, remué par toutes sortes de pensées comme jamais il n'en avait eues, assailli par les plus sinistres pressentiments.

Un serment comme celui de Balstain, et de la part d'un tel homme, c'était, il ne pouvait se le dissimuler, sinon un arrêt de mort, du moins la certitude d'une tentative prochaine d'assassinat...

Cela le tourmentait tellement, que jamais il ne voulut laisser le détachement coucher à Saint-Pavin, comme c'était convenu. Il lui tardait de s'éloigner.

Quand les soldats eurent soupé, et longuement, Chupin envoya chercher une charrette, où le prisonnier fut garrotté, et on partit.

Deux heures après minuit venaient de sonner quand Lacheneur fut écroué à la citadelle de Montaignac.

Nul ne semblait s'y douter qu'en ce moment même, M. d'Escorval et le caporal Bavois travaillaient à leur évasion.

XXXII

Seul dans son cachot, après le départ de Marie-Anne, Chanlouineau s'abandonnait au plus affreux désespoir.

Il venait de donner plus que sa vie à cette femme tant aimée.

N'avait-il pas risqué son honneur en simulant, pour obtenir une entrevue, les plus ignobles défaillances de la peur.

Tant qu'il l'avait attendue, tant qu'elle avait été là, il ne songeait qu'au succès de sa ruse... Mais maintenant il ne prévoyait que trop ce que diraient les gardiens.

—Ce Chanlouineau, raconteraient-ils sans doute, n'était après tout qu'un misérable fanfaron... Nous l'avons entendu implorer sa grâce à genoux, promettant de livrer et de faire prendre ses complices.

La pensée que sa mémoire pouvait être flétrie de ces imputations de lâcheté et de trahison, le rendait fou de douleur.

Il souhaitait la mort, qui allait, pensait-il, lui offrir un moyen de réhabilitation.

—On verra bien, disait-il avec rage; on verra bien demain, en face du peloton d'exécution, si je pâlis et si je tremble!...

Il était dans ces dispositions, quand sa porte s'ouvrit livrant passage au marquis de Courtomieu, qui, après avoir vu lui échapper Mlle Lacheneur, venait s'informer des résultats de sa visite.

—Eh bien! mon brave garçon, commença-t-il de son ton doucereux.

—Sortez! cria Chanlouineau exaspéré, sortez, sinon!...

Sans attendre la fin de la phrase, le marquis s'esquiva prestement, effrayé et surtout fort surpris du changement.

—Quel redoutable et féroce scélérat! dit-il au gardien, il serait peut-être prudent de lui mettre la camisole de force...

Ah!... il n'en était pas besoin. L'héroïque paysan venait de se laisser tomber sur la paille de son cachot, brisé par cette horrible fièvre de l'angoisse qui vieillit un homme en une nuit.

Marie-Anne saurait-elle du moins tirer parti de l'arme qu'il venait de mettre entre ses mains?...

S'il l'espérait, c'est qu'il songeait qu'elle aurait pour conseil et pour guide un homme dont l'expérience lui inspirait une confiance absolue: l'abbé Midon.

—Martial aura peur de la lettre, se répétait-il, certainement il aura peur...

En cela, Chanlouineau se trompait absolument. Son intelligence était certes au-dessus de sa condition, mais elle n'était pas assez raffinée pour pénétrer un caractère tel que celui du jeune marquis de Sairmeuse.

Ce brouillon, écrit par lui en un moment d'abandon et d'aveuglement, fut presque sans influence sur les déterminations de Martial.

Il parut s'en effrayer prodigieusement pour en épouvanter son père, mais au fond il considérait la menace comme puérile.

Marie-Anne, sans la lettre, eût obtenu de lui la même assistance.

D'autres causes eussent décidé Martial: la difficulté et le danger de l'entreprise, les risques à courir, les préjugés à braver.

Déjà, à cette époque, il n'y avait que l'impossible capable de tenter cet esprit aventureux et blasé, et cependant avide d'émotions.

Sauver la vie du baron d'Escorval, un ennemi, presque sur les marches de l'échafaud, lui sembla beau... Assurer en le sauvant le bonheur d'une femme qu'il adorait et qui lui préférait un autre homme, lui parut digne de lui...

Quelle occasion, d'ailleurs, pour l'exercice des facultés de son sang-froid, de diplomatie et de finesse qu'il s'accordait!...

Il fallait jouer son père, c'était aisé; il le joua.

Il fallait jouer le marquis de Courtomieu, c'était difficile; il crut l'avoir joué.

Mais le malheureux Chanlouineau ne pouvait concevoir de telles contradictions, et il se consumait d'anxiété.

C'est avec joie qu'il eût consenti à subir la torture avant de recevoir le coup de la mort, pour pouvoir suivre toutes les démarches de Marie-Anne.

Que faisait-elle?... Comment savoir?...

Dix fois, pendant la soirée, sous toutes sortes de prétextes, il appela ses gardiens et s'efforça de les faire causer. Sa raison lui disait bien que ces gens n'étaient pas plus instruits que lui-même, qu'on ne les mettrait pas dans la confidence quoi qu'on résolût... n'importe!...

La retraite battit... puis l'appel du soir... puis l'extinction des feux...

Après, rien, le silence...

L'oreille au guichet de sa prison, concentrant toute son âme en un effort surhumain d'attention, Chanlouineau écoutait.

Il lui semblait que si de façon ou d'autre le baron d'Escorval recouvrait sa liberté, il en serait averti par quelque signe... Ceux qu'il sauvait lui devaient bien, pensait-il, cette marque de reconnaissance...

Un peu après deux heures, il tressaillit... Il se faisait un grand mouvement dans les corridors, on courait, on s'appelait, on agitait des trousseaux de clefs, des portes s'ouvraient et se refermaient...

Le corridor s'éclairant, il regarda, et à la lueur douteuse des lanternes, il crut voir passer, comme une ombre pâle, Lacheneur, entraîné par des soldats.

Lacheneur!... Était-ce possible!... Il voulut douter de ses sens, il se disait que ce ne pouvait être là qu'une vision de la fièvre qui brûlait son cerveau.

Un peu plus tard il entendit un cri déchirant... Mais qu'avait de surprenant un cri dans une prison où vingt et un condamnés à mort suaient l'agonie de cette effroyable nuit qui précède l'exécution...

Enfin le jour glissa livide et morne le long de la hotte de la fenêtre. Chanlouineau désespéra.

—C'est fini, murmura-t-il, la lettre a été inutile!...

Pauvre généreux garçon... Son cœur eût bondi de joie s'il eût pu jeter un coup d'œil dans la cour de la citadelle...

Il y avait plus d'une heure qu'on avait sonné le réveil, les cavaliers achevaient le pansage du matin, quand deux femmes de la campagne, de celles qui apportent au marché leur beurre et leurs œufs, se présentèrent au poste.

Elles racontaient que passant le long des rochers à pic de la tour plate, elles venaient d'apercevoir une longue corde qui pendait.

Une corde!... Un des condamnés s'était donc évadé!...

On courut à la chambre du baron d'Escorval... elle était vide.

Le baron s'était enfui, entraînant l'homme qui lui avait été donné pour gardien, le caporal Bavois, des grenadiers.

La stupeur fut grande et aussi l'indignation... mais la frayeur fut plus grande encore...

Il n'était pas un des officiers de service qui ne frémit en songeant à sa responsabilité, qui ne vît presque sa carrière brisée.

Qu'allaient dire le terrible duc de Sairmeuse, et le marquis de Courtomieu, bien autrement redouté avec ses façons froides et polies? Il fallait les avertir cependant. Un sergent leur fut dépêché.

Bientôt ils parurent, accompagnés de Martial, enflammés, en apparence, d'une effroyable colère, tout à fait propre, en vérité, à écarter tout soupçon de connivence de leur part.

M. de Sairmeuse, surtout, semblait hors de soi.

Il jurait, injuriait, accusait, menaçait, et s'en prenait à tout le monde.

Il avait commencé par faire mettre en prison tous les factionnaires, jusqu'à plus ample informé, et il parlait de demander la destitution en masse de tous les officiers et de tous les sous-officiers.

—Quant à ce misérable Bavois, criait-il aux soldats, quant à ce lâche déserteur, il sera fusillé dès qu'on l'aura repris... et on le reprendra, comptez-y!...

On avait espéré calmer un peu M. de Sairmeuse en lui apprenant l'arrestation de Lacheneur, mais il la connaissait. Chupin avait osé l'éveiller au milieu de la nuit pour lui apprendre la grande nouvelle.

Ce lui fut seulement une occasion d'exalter les mérites du traître.

—Celui qui a découvert Lacheneur, dit-il, saura bien rattraper le sieur Escorval. Qu'on aille me chercher Chupin!...

Plus calme, M. de Courtomieu prenait ses mesures, afin de remettre, disait-il, le «grand coupable» sous la main de la justice.

Il expédiait des courriers dans toutes les directions, et faisait porter avis de l'événement dans les localités voisines.

Ses commandements étaient précis et brefs: surveiller la frontière, soumettre les voyageurs à un examen sévère, pratiquer de nombreuses visites domiciliaires, répandre à profusion le signalement du sieur Escorval.

Avant tout, il avait donné l'ordre de rechercher et d'arrêter le sieur Midon, ancien curé de Sairmeuse, et le sieur Escorval fils.

Mais parmi tous les officiers présents, il y en avait un, c'était un vieux lieutenant décoré, que le ton du duc de Sairmeuse avait profondément blessé.

Il s'avança, d'un air sombre, en disant que tout cela sans doute était bel et bien, mais que le plus pressé était de procéder à une enquête qui, en faisant connaître les moyens d'évasion, révélerait peut-être les complices.

À ce simple mot: enquête, ni le duc de Sairmeuse ni le marquis de Courtomieu n'avaient été maîtres d'un imperceptible tressaillement.

Pouvaient-ils ignorer à combien peu tient le secret des trames les mieux ourdies!

Que fallait-il, ici, pour dégager la vérité des apparences mensongères? Une précaution négligée, un puéril détail, un mot, un geste, un rien...

Ils tremblèrent que cet officier ne fût un homme d'une perspicacité supérieure, qui avait vu clair dans leur jeu, ou qui, tout au moins, avait des présomptions qu'il était impatient de vérifier.

Non, le vieux lieutenant n'avait aucun soupçon, il avait parlé ainsi au hasard, uniquement pour exhaler son mécontentement. Même son intelligence était si peu subtile qu'il ne remarqua pas le rapide coup d'œil qu'échangèrent le marquis et le duc.

Martial, lui, le surprit, ce regard, et tout aussitôt:

—Je suis de l'avis du lieutenant, prononça-t-il avec une politesse trop étudiée pour n'être pas une raillerie. Oui, il faut ouvrir une enquête... cela est aussi ingénieusement pensé que bien dit.

Le vieil officier décoré tourna le dos en mâchonnant un juron.

—Ce joli coco se fiche de moi, pensait-il, et lui et son père et cet autre pékin mériteraient... mais il faut vivre!...

À s'avancer comme il venait de le faire, Martial sentait fort bien qu'il ne courait pas le moindre risque.

À qui revenait le soin des investigations?... Au duc et au marquis. Ils étaient donc, en vérité, un peu naïfs de s'inquiéter. Ne resteraient-ils pas seuls juges de ce qu'il serait opportun de taire ou de révéler, et complètement maîtres de cacher ce qui serait de nature à trahir leur connivence?...

Ils se mirent donc à l'œuvre immédiatement, avec un empressement qui eût fait évanouir les doutes, s'il y en eût eu parmi les assistants.

Mais qui donc se fût avisé de concevoir des doutes!...

Le succès de la comédie était d'autant plus certain que la fuite du baron d'Escorval paraissait menacer sérieusement les intérêts de ceux qui l'avaient favorisée.

Les détails de l'évasion, Martial pensait les connaître aussi exactement que les évadés eux-mêmes... Il était l'auteur, s'ils avaient été les acteurs du drame de la nuit.

Il s'abusait, il ne tarda pas à se l'avouer.

L'enquête, dès les premiers pas, révéla des circonstances qui lui parurent inexplicables.

Il était clair, et la disposition des lieux le démontrait, que pour recouvrer leur liberté, le baron d'Escorval et le caporal Bavois avaient eu à accomplir deux descentes successives.

Ils avaient dû, d'abord, descendre de la fenêtre de la prison jusque sur la saillie qui se trouvait au pied de la tour plate. Il leur avait ensuite fallu se laisser glisser de cette saillie jusqu'au bas des rochers à pic.

Pour réaliser cette double opération, et les prisonniers l'avaient réalisée, puisqu'ils s'étaient échappés, deux cordes leur étaient indispensables. Martial les avait apportées, on eût dû les retrouver.

Eh bien! on n'en retrouvait qu'une, celle que les paysannes avaient aperçue, pendant de la saillie où elle était accrochée à une pince de fer.

De la fenêtre à la saillie, point de corde...

Ce fait sauta aux yeux de tout le monde.

—Voilà qui est extraordinaire! murmura Martial devenu pensif.

—Tout à fait bizarre!... approuva M. de Courtomieu.

—Comment diable s'y sont-ils pris pour arriver de la fenêtre du cachot à cette étroite corniche?...

—C'est ce qui ne se comprend pas...

Martial allait trouver une bien autre occasion de s'étonner.

Ayant examiné la corde restant, celle qui avait servi pour la seconde descente, il reconnut qu'elle n'était pas d'un seul morceau. On avait noué bout à bout les deux cordes qu'il avait apportées... La plus grosse évidemment ne s'était pas trouvée assez longue.

Comment cela se faisait-il?... Le duc avait-il donc mal évalué la hauteur du rocher?... l'abbé Midon avait-il mal pris ses mesures?...

Il aunait cette grosse corde de l'œil, et positivement il lui semblait qu'elle avait été raccourci... elle lui avait paru avoir un bon tiers en plus, pendant qu'on la lui roulait autour du corps pour l'entrer dans la citadelle.

—Il sera survenu quelque accident imprévu, disait-il à son père et au marquis de Courtomieu; mais lequel?...

—Eh!... que nous importe? répondait le marquis; vous avez la lettre compromettante, n'est-ce pas?...

Mais Martial était de ces esprits qui ne sauraient rester en repos tant qu'ils sont en face d'un problème à résoudre.

Il voulut, quoi que put lui dire M. de Courtomieu, aller inspecter le bas des rochers.

Juste sous la corde, se voyaient de larges taches de sang.

—Un des prisonniers est tombé, fit Martial vivement, et s'est dangereusement blessé!

—Par ma foi!... s'écria le duc de Sairmeuse, le sieur Escorval se serait brisé les os que j'en serais ravi.

Martial rougit, et regardant fixement son père:

—Je suppose, monsieur, prononça-t-il froidement, que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites... Nous nous sommes engagés sur l'honneur de notre nom à sauver M. le baron d'Escorval, s'il s'était tué ce serait un malheur pour nous, monsieur, un très grand malheur!...

Quand son fils prenait ce ton hautain et glacé, le duc ne trouvait rien à répondre; il s'en indignait, mais c'était plus fort que lui.

—Bast!... fit M. de Courtomieu, si ce coquin-là s'était seulement blessé, nous le saurions...

Ce fut l'opinion de Chupin qui, mandé par le duc, venait d'arriver.

Mais le vieux maraudeur, si loquace d'ordinaire et si empressé, répondit brièvement, et, chose étrange, n'offrit point ses services.

De son imperturbable assurance, de son impudence familière, de son sourire obséquieux et bas, rien ne restait.

Son œil trouble, la contraction de ses traits, son air sombre, le tressaillement qui par intervalles le secouait, tout trahissait la détresse de son âme...

Si visible était le changement, que M. de Sairmeuse le remarqua.

—Quelle mésaventure t'est arrivée, maître Chupin? demanda-t-il.

—Il est arrivé, répondit d'une voix rauque l'ancien braconnier, que pendant que je me rendais ici, les enfants de la ville m'ont jeté de la boue et des pierres... Je courais, ils me poursuivaient en criant: Traître!... Infâme!...

Ses poings se crispaient dans le vide, comme s'il eût médité quelque vengeance, et il ajouta:

—Ils sont contents, les gens de Montaignac, ils savent l'évasion du baron et ils se réjouissent.

Hélas!... cette joie des habitants de Montaignac devait être de courte durée.

Ce jour était désigné pour l'exécution des condamnés à mort.

Jugés par un conseil de guerre, ils devaient être passés par les armes.

C'était un vendredi.

À midi, les portes furent fermées et les troupes prirent les armes.

L'impression fut profonde, terrible, quand les funèbres roulements des tambours annoncèrent les préparatifs de l'épouvantable holocauste.

La consternation et une sorte d'épouvante se répandirent dans la ville; un silence de mort se fit, qui de proche en proche gagna tous les quartiers; les rues devinrent désertes et bientôt on put voir chaque habitant fermer ses fenêtres et ses portes...

Enfin, comme trois heures sonnaient, les portes de la citadelle s'ouvrirent et donnèrent passage à quatorze condamnés, qui s'avancèrent lentement, accompagnés chacun d'un prêtre...

Quatorze!... Pris de remords et d'effroi au dernier moment, M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse avaient suspendu l'exécution de six condamnés, et en ce moment même, un courrier emportait vers Paris six demandes de grâce, signées par la commission militaire.

Chanlouineau n'était pas au nombre de ceux pour qui on sollicitait la clémence royale...

Tiré de son cachot, sans avoir appris si oui ou non sa lettre avait été inutile, il comptait avec une poignante anxiété les condamnés...

Il y eut un moment où ses regards eurent une telle expression d'angoisse, que le prêtre qui l'accompagnait se pencha vers lui en murmurant:

—Qui cherchez-vous des yeux, mon fils?...

—Le baron d'Escorval.

—Il s'est évadé cette nuit.

—Ah!... je mourrai donc content!... s'écria l'héroïque paysan.

Il mourut sans pâlir, comme il se l'était promis, calme et fier, le nom de Marie-Anne sur les lèvres...