XXXIII

Eh bien!... il y eut une femme, une jeune fille, que n'émurent ni ne touchèrent les lamentables scènes dont Montaignac était le théâtre.

Mlle Blanche de Courtomieu demeura souriante comme de coutume, au milieu d'une population en deuil; ses yeux si beaux restèrent secs pendant que coulaient tant de pleurs.

Fille d'un homme qui, durant une semaine, exerça une véritable dictature, elle n'essaya pas d'arracher au bourreau un seul des malheureux qui furent jetés à la commission militaire.

On avait arrêté sa voiture sur le grand chemin!... Voilà le crime que Mlle de Courtomieu ne pouvait oublier...

Elle n'avait dû qu'à l'intercession de Marie-Anne, de n'être pas retenue prisonnière. Voilà ce qu'il était au-dessus de ses forces de pardonner.

Aussi, est-ce avec l'exagération du ressentiment que le lendemain, en arrivant à Montaignac, elle avait raconté à son père ce qu'elle appelait «ses humiliations,» l'incroyable arrogance de la fille de Lacheneur et l'épouvantable brutalité des paysans.

Et quand le marquis de Courtomieu lui demanda si elle consentirait à déposer contre le baron d'Escorval, elle répondit froidement:

—Je crois que c'est mon devoir, et je le remplirai, quoiqu'il soit pénible.

Elle ne pouvait ignorer, on ne lui laissa pas ignorer que sa déposition serait un arrêt de mort, elle persista, parant sa haine et son insensibilité des noms de vertu et de sacrifice à la bonne cause.

Au moins faut-il lui rendre cette justice que son témoignage fut sincère.

Elle croyait réellement, en son âme et conscience, que c'était le baron d'Escorval qui se trouvait parmi les conjurés sur la route de Sairmeuse, et dont Chanlouineau avait invoqué l'opinion.

Cette erreur de Mlle Blanche, qui fut celle de beaucoup de gens, venait de l'habitude où on était dans le pays de ne jamais désigner Maurice que par son prénom.

En parlant de lui, on disait: M. Maurice. Quand on disait M. d'Escorval, c'est qu'il s'agissait du baron.

Du reste, une fois cette accablante déposition écrite et signée de sa jolie et petite écriture aristocratique, bien fine et bien sèche, Mlle de Courtomieu affecta pour les événements la plus profonde indifférence.

Elle voulait qu'il fût bien dit que rien de ce qui touchait des gens de rien, comme ces pauvres paysans, n'était capable de troubler la sérénité de son orgueil.

On ne l'entendit pas adresser une seule question.

Mais cette superbe indifférence était jouée. En réalité, au fond de son âme, Mlle de Courtomieu bénissait cette conspiration avortée qui faisait verser tant de larmes et tant de sang.

Marie-Anne n'était-elle pas, la pauvre jeune fille, emportée par le tourbillon des événements!...

—Maintenant, pensait-elle, le marquis me reviendra, et je lui aurai vite fait oublier cette effrontée qui l'avait ensorcelé.

Chimères!... Le charme s'était évanoui qui avait fait flotter indécise la passion de Martial entre Mlle de Courtomieu et la fille de Lacheneur.

Surpris d'abord par les grâces pénétrantes de Mlle Blanche, il avait fini par distinguer l'expérience cruelle et la profondeur de calcul dissimulées sous les apparences d'une adorable candeur.

Mis en garde, il découvrit vite la froide ambitieuse sous la pensionnaire naïve, il comprit la sécheresse de son âme, ses vanités féroces, son égoïsme, et la comparant à la noble et généreuse Marie-Anne, il ne ressentit pour elle qu'éloignement.

Il lui revint cependant, ou du moins il parut lui revenir, mais uniquement par suite de cette légèreté qui était le fond de son caractère, poussé par cet inexplicable sentiment qui parfois nous détermine aux actions qui nous sont le plus désagréables, et aussi par désœuvrement, par découragement, par désespoir, parce qu'il sentait bien que Marie-Anne était perdue pour lui.

Enfin, il se disait qu'il y avait eu parole échangée entre le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, que lui-même avait promis, que Mlle Blanche était sa fiancée...

Était-ce la peine de rompre des engagements publics?... Ne faudrait-il pas finir par se marier un jour?... Pourquoi ne se pas marier ainsi qu'il était convenu! Autant épouser Mlle de Courtomieu que toute autre, puisqu'il était sûr que la seule femme qu'il eût aimée, la seule qu'il pût aimer, ne serait jamais sienne.

Froid et maître de lui près d'elle, et certain qu'il resterait de même, il lui fut aisé de jouer la comédie merveilleuse de l'amour, avec cette perfection et ce charme que n'atteint jamais, cela est triste à dire, un sentiment vrai.

Son amour-propre, bien qu'il ne fût point fat, y trouvait son compte, et aussi cet instinct de duplicité qui perpétuellement mettait en contradiction ses actes et ses pensées.

Mais pendant qu'il paraissait ne s'occuper que de son mariage, tandis qu'il berçait Mlle Blanche, enivrée, de rêves décevants et des plus doux projets d'avenir, il ne s'inquiétait que du baron d'Escorval.

Qu'étaient devenus, après leur évasion, le baron et le caporal Bavois?... Qu'étaient devenus tous ceux qui étaient allés les attendre,—Martial le savait,—au bas du rocher, Mme d'Escorval et Marie-Anne, l'abbé Midon et Maurice, et aussi quatre officiers à la demi-solde?...

C'était donc dix personnes en tout qui s'étaient enfuies.

Et il en était à se demander comment tant de gens avaient pu disparaître comme cela, tout à coup, sans laisser de traces, sans seulement avoir été aperçues...

—Ah! il n'y a pas à dire, pensait Martial, cela dénote une habileté supérieure... je reconnais la main du prêtre...

L'habileté en effet était grande, car les recherches ordonnées par M. de Courtomieu et par M. de Sairmeuse se poursuivaient avec une fiévreuse activité.

Cette activité même désolait le duc et le marquis, mais qu'y pouvaient-ils?...

Il leur arrivait, ce qui le plus souvent advient aux chefs qui se passionnent tout d'abord. Ils avaient imprudemment excité le zèle de leurs subalternes, et maintenant que ce zèle allait à l'encontre de leurs intérêts et de leurs désirs, ils ne pouvaient ni le modérer, ni même se dispenser de le louer.

Ils ne songeaient cependant pas sans terreur à ce qui se passerait si le baron d'Escorval et Bavois étaient repris.

Tairaient-ils la connivence qui leur avait valu la liberté? Évidemment, non. Ils n'étaient certains que de la complicité de Martial, puisque Martial seul avait parlé au vieux caporal, mais c'était assez pour tout perdre.

Heureusement, les perquisitions les plus minutieuses restaient vaines.

Un seul témoin déclarait que, le matin de l'évasion, au petit jour, il avait rencontré, non loin de la citadelle, un groupe d'une dizaine de personnes, hommes et femmes, qui lui avaient paru porter un cadavre.

Rapproché des circonstances des cordes et du sang, ce témoignage faisait frémir Martial.

Il avait noté un autre indice encore, révélé par la suite de l'enquête.

Tous les soldats de service la nuit de l'évasion ayant été interrogés, voici ce que l'un d'eux avait déclaré:

—«J'étais de faction dans le corridor de la tour plate, quand, vers deux heures et demie, après qu'on eût écroué Lacheneur, je vis venir à moi un officier. Il me donna le mot d'ordre, naturellement je le laissai passer. Il a traversé le corridor et est entré dans la chambre voisine de celle où était enfermé M. d'Escorval et en est ressorti au bout de cinq minutes...»

—«Reconnaîtriez-vous cet officier?» avait-on demandé à ce factionnaire.

Et il avait répondu:

—«Non, parce qu'il avait un manteau dont le collet était relevé jusqu'à ses yeux.»

Quel pouvait être ce mystérieux officier? qu'était-il allé faire dans la chambre où les cordes avaient été déposées?...

Martial se mettait l'esprit à la torture sans trouver une réponse à ces deux questions.

Le marquis de Courtomieu, lui, semblait moins inquiet.

—Ignorez-vous donc, disait-il, que le complot avait dans la garnison des adhérents assez nombreux? Tenez pour certain que ce visiteur qui se cachait si exactement était un complice qui, prévenu par Bavois, venait savoir si on avait besoin d'un coup de main.

C'était une explication et plausible même: cependant elle ne pouvait satisfaire Martial. Il entrevoyait, il pressentait au fond de cette affaire un secret qui irritait sa curiosité.

—Il est inconcevable, pensait-il avec dépit, que M. d'Escorval n'ait pas daigné me faire savoir qu'il est en sûreté!... Le service que je lui ai rendu valait bien cette attention.

Si obsédante devint son inquiétude, qu'il résolut de recourir à l'adresse de Chupin, encore que ce traître lui inspirât une répugnance extrême.

Mais n'obtenait plus qui voulait les offices du vieux maraudeur.

Ayant touché le prix du sang de Lacheneur, ces vingt mille francs qui l'avaient fasciné, Chupin avait déserté la maison du duc de Sairmeuse.

Retiré dans une auberge des faubourgs, il passait ses journées tout seul, dans une grande chambre du premier étage.

La nuit, il se barricadait et buvait... Et jusqu'au jour, le plus souvent, on l'entendait crier et chanter ou lutter contre des ennemis imaginaires.

Cependant il n'osa pas résister à l'ordre que lui porta un soldat de planton, d'avoir à se rendre sur-le-champ à l'hôtel de Sairmeuse.

—Je veux savoir ce qu'est devenu le baron d'Escorval, lui demanda Martial à brûle-pourpoint.

Le vieux maraudeur tressaillit, lui qui était de bronze autrefois, et une fugitive rougeur courut sous le hâle de ses joues.

—La police de Montaignac est là, répondit-il d'un ton bourru, pour contenter la curiosité de monsieur le marquis... Moi je ne suis pas de la police...

Était-ce sérieux?... N'attendait-il pas plutôt qu'on eût intéressé sa cupidité? Martial le pensa.

—Tu n'auras pas à te plaindre de ma générosité, lui dit-il, je te paierai bien...

Mais voilà qu'à ce mot payer, qui huit jours plus tôt eût allumé dans son œil l'éclair de la convoitise, Chupin parut transporté de fureur.

—Si c'est pour me tenter encore que vous m'avez fait venir, s'écria-t-il, mieux valait me laisser tranquille à mon auberge.

—Qu'est-ce à dire, drôle!...

Cette interruption, le vieux maraudeur ne l'entendit même pas; il poursuivait avec une violence croissante:

—On m'avait dit que livrer Lacheneur ce serait servir le roi et la bonne cause... je l'ai livré et on me traite comme si j'avais commis le plus grand des crimes... Autrefois, quand je vivais de braconnage et de maraude, on me méprisait peut-être, mais on ne me fuyait pas... On m'appelait coquin, pillard, vieux filou et le reste, mais on trinquait tout de même avec moi!... Aujourd'hui que j'ai deux mille pistoles, on se sauve de moi comme d'une bête venimeuse. Si j'approche, on recule; quand j'entre quelque part, on sort...

Le souvenir des injures qu'il avait subies lui était si cruel qu'il paraissait véritablement hors de soi.

—Est-ce donc, poursuivait-il, une action infâme que j'ai commise, ignoble et abominable?... Alors pourquoi M. le duc me l'a-t-il proposée?... Toute la honte doit en retomber sur lui. On ne tente pas, comme cela, le pauvre monde avec de l'argent. Ai-je bien agi, au contraire?... Alors qu'on fasse des lois pour me protéger...

C'était un esprit troublé qu'il fallait rassurer, Martial le comprit.

—Chupin, mon garçon, dit-il, je ne te demande pas de chercher M. d'Escorval pour le dénoncer, loin de là... Je désire seulement que tu te mettes en campagne pour découvrir si on a eu connaissance de son passage à Saint-Pavin ou à Saint-Jean-de-Coche...

À ce dernier nom le vieux maraudeur devint blême.

—Vous voulez donc me faire assassiner! s'écria-t-il en pensant à Balstain, je tiens à ma peau, moi, maintenant que je suis riche!...

Et pris d'une sorte de panique, il s'enfuit. Martial était stupéfait.

—On dirait, pensait-il, que le misérable se repent de ce qu'il a fait.

Il n'eût pas été le seul en tout cas.

Déjà M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse en étaient à se reprocher mutuellement les exagérations de leurs premiers rapports, et les proportions mensongères données au soulèvement.

L'ivresse d'ambition qui les avait saisis au premier moment s'étant dissipée, ils mesuraient avec effroi les conséquences de leurs odieux calculs.

Ils s'accusaient réciproquement de la précipitation fatale des juges, de l'oubli de toute procédure, de l'injustice de l'arrêt rendu.

Chacun prétendait rejeter sur l'autre et le sang versé et l'exécration publique.

Du moins, espéraient-ils obtenir la grâce des six condamnés dont ils avaient suspendu l'exécution.

Ils ne l'obtinrent pas.

Une nuit, un courrier arriva à Montaignac, qui apportait de Paris cette laconique dépêche:

«Les vingt-et-un condamnés doivent être exécutés.»

Quoi qu'eût pu dire le duc de Richelieu, le conseil des ministres entraîné par M. Decazes, ministre de la police, avait décidé que les grâces devaient être rejetées...

Cette dépêche devait atterrer le duc de Sairmeuse et M. de Courtomieu. Ils savaient mieux que personne combien peu méritaient la mort ces pauvres gens dont ils avaient voulu, trop tard, sauver la vie. Ils savaient, cela était prouvé et public, que de ces six condamnés deux n'avaient pris aucune part au complot.

Que faire?

Martial voulait que son père résignât son autorité, le duc n'eut pas ce courage.

M. de Courtomieu l'emporta. Il disait que tout cela était bien fâcheux, mais que le vin étant tiré il fallait le boire, qu'on ne pouvait se déjuger sans s'attirer une disgrâce éclatante.

C'est pourquoi, le lendemain, les funèbres roulements du tambour se firent encore une fois entendre, et les six condamnés—dont deux reconnus innocents—furent conduits sous les murs de la citadelle et fusillés à la place même où, sept jours auparavant, étaient tombés les quatorze malheureux qui les avaient précédés dans la mort...

Et cependant l'organisateur du complot n'était pas jugé encore.

Enfermé dans un cachot voisin de celui de Chanlouineau, Lacheneur était tombé dans un morne engourdissement qui dura autant que sa détention. Âme et corps, il était brisé.

Une seule fois, on vit remonter un peu de sang à son visage pâli, le matin où le duc de Sairmeuse entra dans sa prison pour l'interroger.

—C'est vous qui m'avez amené là où je suis, dit-il, Dieu nous voit et nous juge!...

Malheureux homme!... ses fautes avaient été grandes, son châtiment fut terrible.

Il avait sacrifié ses enfants aux rancunes de son orgueil blessé; il n'eut pas cette consolation suprême de les serrer sur son cœur et d'obtenir leur pardon avant de mourir...

Seul en son cachot, il ne pouvait distraire sa pensée de son fils et de sa fille, et telle était l'horreur de la situation qu'il avait faite, qu'il n'osait demander ce qu'ils étaient devenus.

À la seule pitié d'un geôlier, il dut d'apprendre qu'on était sans nouvelles aucunes de Jean et qu'on croyait Marie-Anne passée à l'étranger avec la famille d'Escorval.

Renvoyé devant la Cour prévôtale, Lacheneur fut calme et digne pendant les débats. Loin de marchander sa vie, il répondit avec la plus entière franchise. Il n'accusa que lui et ne nomma pas un seul de ses complices.

Condamné à avoir la tête tranchée, il fut conduit à la mort le lendemain qui était le jour du marché de Montaignac.

Malgré la pluie, il voulut faire le trajet à pied. Arrivé à l'échafaud, il gravit les degrés d'un pas ferme, et de lui-même s'étendit sur la planche fatale....

Quelques secondes après, le soulèvement du 4 mars comptait sa vingt-et-unième victime.

Et le soir même, des officiers à la demi-solde s'en allaient racontant partout que des récompenses magnifiques venaient d'être accordées au marquis de Courtomieu et au duc de Sairmeuse, et qu'ils allaient marier leurs enfants à la fin de la semaine.

XXXIV

Que Martial de Sairmeuse épousât Mlle Blanche de Courtomieu, il n'y avait rien là qui dût surprendre les habitants de Montaignac.

Mais en répandant, comme toute fraîche, cette vieille nouvelle, le soir même de l'exécution de Lacheneur, les officiers à la demi-solde savaient bien tout ce qu'il en rejaillirait d'odieux sur deux hommes qui étaient devenus le point de mire de leur haine.

Ils prévoyaient l'irritant rapprochement qui de lui-même naîtrait dans les cervelles les plus bornées.

Dieu sait pourtant que M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse s'efforçaient alors d'atténuer, autant qu'il était en eux, l'horreur de leur conduite.

Des cent et quelques révoltés détenus à la citadelle, dix-huit ou vingt au plus furent mis en jugement et frappés de peines légères. Les autres furent relâchés.

Le major Carini lui-même, le chef des conjurés de la ville, qui avait fait le sacrifice de sa vie, s'entendit avec surprise condamner à deux ans de prison.

Mais il est de ces crimes que rien n'efface ni n'atténue. L'opinion attribua à la peur la soudaine indulgence du duc et du marquis...

On les exécrait pour leurs cruautés, on les méprisa pour ce qu'on appelait leur lâcheté.

Eux ne savaient rien de tout cela, et ils pressaient le mariage de leurs enfants, sans se douter qu'on le considérait comme un odieux défi.

La cérémonie avait été fixée au 17 avril, et il avait été décidé que la noce aurait lieu au château de Sairmeuse, transformé à grands frais en un palais féerique.

C'est dans l'église du petit village de Sairmeuse, par la plus belle journée du monde, que ce mariage fut béni par le curé qui avait remplacé le pauvre abbé Midon.

À la fin de l'allocution emphatique qu'il adressa aux «jeunes époux,» il prononça ces paroles qu'il croyait prophétiques:

—Vous serez, vous devez être heureux!...

Qui n'eût cru comme lui? Ne réunissaient-ils pas, ces beaux jeunes gens, si nobles et si riches, toutes les conditions qui semblent devoir faire le bonheur!...

Et cependant, si une joie dissimulée éclatait dans les yeux de la nouvelle marquise de Sairmeuse, les observateurs remarquèrent la préoccupation du mari. On eût dit qu'il faisait effort pour écarter des pensées sinistres.

C'est qu'en ce moment, où sa jeune femme se suspendait radieuse et fière à son bras, le souvenir de Marie-Anne lui revenait, plus palpitant, plus obstiné que jamais.

Qu'était-elle devenue, qu'on ne l'avait pas vue lors de l'exécution de Lacheneur? Courageuse comme il la savait, il se disait que si elle n'avait pas paru, c'est qu'elle n'avait rien su...

Ah!... s'il eût été aimé d'elle, oui, véritablement il se fût cru heureux... Tandis que maintenant, il était lié pour la vie à une femme qu'il n'aimait point...

Au dîner, cependant, il réussit à secouer la tristesse qui l'avait envahi, et quand les convives se levèrent de table pour se répandre dans les salons, il avait presque oublié ses noirs pressentiments.

Il se levait, à son tour, quand un domestique mystérieusement s'approcha de lui.

—On demande M. le marquis en bas, dit ce valet à voix basse.

—Qui?...

—Un jeune paysan qui n'a pas voulu se nommer.

—Un jour de mariage, il faut donner audience à tout le monde, fit Martial.

Et souriant et gai, il descendit.

Dans le vestibule, encombré de plantes rares et d'arbustes, un jeune homme était debout, fort pâle, dont les yeux avaient l'éclat de la fièvre.

En le reconnaissant, Martial ne put retenir une exclamation de stupeur.

—Jean Lacheneur!... fit-il... imprudent!...

Le jeune homme s'avança.

—Vous vous étiez cru délivré de moi, prononça-t-il d'un ton amer. Dans le fait, je suis revenu de loin... mais vous pouvez encore me faire prendre par vos gens...

La figure de Martial s'empourpra sous l'insulte, mais il resta calme.

—Que me voulez-vous? demanda-t-il froidement.

Jean tira de sa veste un pli cacheté.

—Vous remettre ceci, répondit-il, de la part de Maurice d'Escorval.

D'une main fiévreuse, Martial rompit le cachet. Il lut la lettre d'un coup d'œil, pâlit comme pour mourir, chancela et ne dit qu'un mot:

—Infamie!...

—Que dois-je dire à Maurice? insista Jean. Que comptez-vous faire?

Grâce à un prodige d'énergie, Martial avait dompté sa défaillance. Il parut réfléchir dix secondes, puis tout à coup saisissant le bras de Jean, il l'entraîna vers l'escalier en disant:

—Venez... je le veux... vous allez voir...

En trois minutes d'absence, les traits de Martial s'étaient à ce point décomposés qu'il n'y eut qu'un cri, quand il reparut au salon, une lettre ouverte d'une main, traînant de l'autre un jeune paysan que personne ne reconnaissait.

—Où est mon père?... demanda-t-il d'une voix affreusement altérée, où est le marquis de Courtomieu?...

Le duc et le marquis étaient près de Mme Blanche, dans un petit salon, au bout de la grande galerie.

Martial y courut, suivi par un tourbillon d'invités qui, pressentant quelque scène très-grave, tenaient à n'en pas perdre une syllabe.

Il alla droit à M. de Courtomieu, debout près de la cheminée, et lui tendant la lettre de Maurice:

—Lisez!... dit-il d'un ton terrible.

M. de Courtomieu obéit, et aussitôt il devint livide, le papier trembla dans sa main, ses yeux se voilèrent, et il fut obligé de s'appuyer au marbre pour ne pas tomber.

—Je ne comprends pas, bégayait-il, non, je ne vois pas...

Le duc de Sairmeuse et Mme Blanche s'avancèrent vivement.

—Qu'est-ce?... demandèrent-ils ensemble, qu'arrive-t-il?

D'un geste rapide, Martial arracha la lettre des mains du marquis de Courtomieu, et s'adressant à son père:

—Écoutez ce qu'on m'écrit, fit-il.

Il y avait là trois cents personnes, et cependant le silence s'établit, si profond et si solennel, que la voix du jeune marquis de Sairmeuse s'entendit jusqu'à l'extrémité de la galerie pendant qu'il lisait:

«Monsieur le marquis,

«En échange de dix lignes qui pouvaient vous perdre, vous nous aviez promis sur l'honneur de votre nom, la vie du baron d'Escorval.

«Vous lui avez, en effet, porté des cordes pour qu'il puisse s'évader, mais d'avance, sans qu'il y parût rien, elles avaient été coupées, et mon père a été précipité du haut des roches de la citadelle.

«Vous avez forfait à l'honneur, Monsieur, et souillé votre nom d'un opprobre ineffaçable. Tant qu'une goutte de sang me restera dans les veines, par tous moyens, je poursuivrai la vengeance de votre lâche et vile trahison.

En me tuant, vous échapperiez il est vrai à la flétrissure que je vous réserve... Consentez à vous battre avec moi... Dois-je vous attendre demain sur les landes de la Rèche?... À quelle heure? Avec quelles armes?...

«Si vous êtes le dernier des hommes, vous pouvez me donner rendez-vous et envoyer des gendarmes qui m'arrêteront. C'est un moyen.

«Maurice d'Escorval

Le duc de Sairmeuse était désespéré. Il voyait le secret de l'évasion du baron livré... c'était sa fortune politique renversée.

—Malheureux, disait-il à son fils, malheureux!... tu nous perds!...

Martial n'avait pas seulement paru l'entendre. Quand il eut terminé:

—Eh bien?... demanda-t-il au marquis de Courtomieu.

—Je continue à ne pas comprendre... dit froidement le vieux gentilhomme, qui avait eu le temps de se remettre.

Martial eut un si terrible mouvement, que tout le monde crut qu'il allait frapper cet homme qui était son beau-père depuis quelques heures.

—Eh bien!... moi, je comprends!... s'écria-t-il. Je sais maintenant qui était cet officier qui s'est introduit dans la chambre où j'avais déposé les cordes... et je sais ce qu'il y allait faire!

Il avait froissé la lettre de Maurice entre ses mains, il la lança au visage de M. de Courtomieu, en disant:

—Voilà votre salaire... lâche!

Ainsi atteint, le baron s'affaissa sur un fauteuil, et déjà Martial sortait entraînant Jean Lacheneur, quand sa jeune femme éperdue lui barra le passage.

—Vous ne sortirez pas, s'écria-t-elle exaspérée, je ne le veux pas!... Où allez-vous?... Rejoindre la sœur de ce jeune homme, que je reconnais maintenant!... Vous courez retrouver votre maîtresse...

Hors de soi, Martial repoussa sa femme...

—Malheureuse, fit-il, vous osez insulter la plus noble et la plus pure des femmes... Eh bien!... oui, je vais retrouver Marie-Anne... Adieu!...

Et il passa...

XXXV

Étroite était la saillie de rocher où avaient dû prendre pied en fuyant le baron d'Escorval et le caporal Bavois.

À son point le plus large, elle ne mesurait pas plus d'un mètre et demi.

Elle était extrêmement inégale, en outre, glissante, toute rugueuse, et coupée de fissures et de crevasses.

S'y tenir debout, en plein jour, avec le mur de la tour plate derrière soi, et devant un précipice, eût été considéré comme une grave imprudence.

À plus forte raison était-il périlleux de laisser glisser de là, en pleine nuit, un homme attaché à l'extrémité d'une longue corde.

Aussi, avant de hasarder la descente du baron, l'honnête Bavois avait-il pris toutes les précautions possibles pour n'être pas entraîné par le poids qu'il aurait à soutenir.

Sa pince de fer logée solidement dans une fente, servit à son pied de point d'appui, il s'assit solidement sur ses jarrets, le buste bien en arrière, et c'est seulement quand il fut bien sûr de sa position qu'il dit au baron:

—J'y suis, et ferme... laissez-vous couler, bourgeois!...

La corde rompant tout à coup, le baron tombant, l'effort devenant inutile, le brave caporal fut lancé violemment contre le mur de la tour, et rejeté en avant par le contre-coup.

Sans son inaltérable sang-froid, c'en était fait de lui...

Pendant plus d'une minute, tout le haut de son corps fut suspendu au-dessus de l'abîme où venait de rouler M. d'Escorval, et ses bras se crispèrent dans le vide.

Un mouvement brusque, et il était précipité.

Mais il eut cette puissance de volonté merveilleuse de ne tenter aucun effort violent. Prudemment, mais avec une énergie obstinée, il s'accrocha des genoux et du bout des pieds aux aspérités du roc, ses mains cherchèrent un point d'appui, il obliqua doucement, et enfin reprit plante...

Il était temps, car une crampe lui vint, si violente qu'il fut contraint de s'asseoir.

Que le baron se fut tué sur le coup, c'est ce dont il ne doutait pas... Mais cette catastrophe ne pouvait troubler l'intelligence de ce vieux soldat, qui, aux jours de bataille, avait eu tant de camarades emportés à ses côtés par le brutal.

Ce qui le confondait, c'était que la corde se fût rompue au raz de sa main... une corde si grosse, qu'on eût jugée, à la voir, solide assez pour supporter dix fois le poids du corps du baron.

Comme il ne pouvait, à cause de l'obscurité, voir le point de rupture, Bavois promena son doigt dessus, et à son inexprimable étonnement, il le trouva lisse...

Point de filaments, point de brins de chanvre, comme après un arrachement... la section était nette.

Le caporal comprit, comme Maurice avait compris en bas, et il lâcha son plus effroyable juron.

—Cent millions de tonnerres!... Les canailles ont coupé la corde!...

Et un souvenir qui ne remontait pas à quatre heures lui revenant:

—Voilà donc, pensa-t-il, la cause du bruit qu'avait entendu ce pauvre baron dans la chambre à côté!... Et moi qui lui disais: «Bast! c'est les rats!»

Cependant il songea qu'il avait un moyen simple de vérifier l'exactitude de ses conjectures. Il passa la corde sur la pince et tira dessus de toutes ses forces et par saccades... Elle se rompit en trois endroits.

Cette découverte consterna le vieux soldat.

—Vous voici dans de beaux draps, caporal, grommela-t-il.

Une partie de la corde était tombée avec le malheureux baron, et il était clair que tous les morceaux réunis ne suffiraient pas pour atteindre le bas du rocher.

De cette saillie isolée, il était impossible de gagner le terre-plein de la citadelle.

Avec ce rapide coup d'œil des gens d'exécution, l'honnête Bavois envisagea la situation sous toutes ses faces, et il la vit désespérée.

—Allons, murmura-t-il, vous êtes f...lambé, caporal, il n'y a pas à dire mon bel ami! Au jour, on arrive et on trouve vide la prison du baron... On met le nez à la fenêtre, et on vous aperçoit ici, comme un saint de pierre sur son piédestal... Naturellement, on vous repêche, on vous juge, on vous condamne, et on vous mène faire un tour dans les fossés de la citadelle... Portez armes!... Apprêtez armes!... Joue!... Feu!... Et voilà l'histoire.

Il s'arrêta court... Une idée lui venait vague encore, indécise, qu'il sentait devoir être une idée de salut.

Elle lui venait en regardant et en touchant la corde qui lui avait servi à descendre de la prison sur la saillie, et qui, solidement attachée aux barreaux, pendait le long du mur.

—Si vous aviez cette corde, qui pend là, inutile, caporal, reprit-il, vous l'ajouteriez aux morceaux de celle-ci, et vous vous laisseriez glisser jusqu'au bas du rocher... Monter la chercher est possible... mais comment redescendre sans qu'elle soit accrochée solidement là haut?...

Il chercha et trouva, et il poursuivit, se parlant à soi-même, comme s'il y eût eu deux Bavois en un seul; l'un prompt à la conception, l'autre un peu borné, à qui il était indispensable de tout expliquer par le menu.

—Attention au commandement, caporal, disait-il... Vous allez me raboutir les cinq morceaux de la corde coupée que voici, vous les attachez à votre ceinture et vous remontez à la prison à la force du poignet... Hein! que dites-vous?... Que l'ascension est raide et qu'un escalier avec tapis vaudrait mieux que cette ficelle qui pend! Vous n'êtes pas dégoûté, caporal!... Donc, vous grimpez, et vous voici dans la chambre. Qu'y faites-vous? Presque rien. Vous détachez la corde fixée à la fenêtre, vous la nouez à celle-ci, et le tout vous donne quatre-vingts bons pieds de chanvre tordu... Alors, au lieu d'assujettir cette longue corde à demeure, vous la passez à cheval autour d'un barreau intact, elle se trouve ainsi doublée, et une fois de retour ici, vous n'avez qu'à tirer un des bouts pour la dépasser là haut... Est-ce compris?

C'était si bien compris que vingt minutes plus tard le caporal était revenu sur l'étroite corniche, ayant accompli la difficile et audacieuse opération qu'il avait imaginée...

Non sans efforts inouïs, par exemple, non sans s'être mis les mains et les genoux en sang.

Mais il avait réussi à dépasser la corde, mais il était certain maintenant de s'échapper.

Il riait, oui, il riait de bon cœur, de ce rire muet qui lui était habituel.

L'anxiété, puis la joie lui avaient fait oublier M. d'Escorval; le souvenir qui lui en revint, lui fut douloureux comme un remords.

—Pauvre homme, murmura-t-il.... Je sauverai ma vieille peau qui n'intéresse personne, je n'ai pas pu sauver sa vie... Sans doute à cette heure, ses amis l'ont emporté...

Il s'était penché au-dessus de l'abîme, en disant ces mots... il se demanda s'il n'était pas pris d'un éblouissement.

Tout au fond, il lui semblait distinguer une petite lumière qui allait et venait...

Qu'était-il donc arrivé?

Bien évidemment il avait fallu quelque raison d'une gravité extraordinaire, impossible à concevoir pour décider les amis du baron d'Escorval, des hommes intelligents, à allumer une lumière qui, vue des fenêtres de la citadelle, trahissait leur présence et les perdait.

Mais les minutes étaient trop précieuses pour que le caporal Bavois les gaspillât en stériles conjectures.

—Mieux vaut descendre en deux temps, prononça-t-il à haute voix, comme pour fouetter son courage... Allons, caporal, mon ami, crachez dans vos mains, et en avant... en route!...

Tout en parlant ainsi, le vieux soldat s'était couché à plat ventre sur l'étroite corniche, et il reculait lentement vers l'abîme, assurant de toutes ses forces, après la corde, ses mains et ses genoux.

L'âme était forte, mais la chair frissonnait... Marcher sur une batterie avait toujours paru une plaisanterie au digne caporal; mais affronter un péril inconnu, mais suspendre sa vie à une corde... diable!...

Quelques gouttes de sueur perlèrent à la racine de ses cheveux, quand il sentit que la moitié de son corps avait dépassé le bord du rocher, qu'il se trouvait absolument en équilibre et que le plus faible mouvement le lançait dans l'espace...

Ce mouvement il le fit, en murmurant:

—S'il y a un Dieu pour les honnêtes gens, qu'il ouvre l'œil, c'est l'instant!...

Le Dieu des honnêtes gens veillait.

Bavois arriva en bas trop vite, les mains et les genoux affreusement déchirés, mais sain et sauf.

Il tomba comme une masse, et le choc, lorsqu'il toucha terre, fut si rude qu'il lui arracha une plainte rauque, comme un mugissement de bête assommée.

Durant plus d'une minute, il demeura à terre, ahuri, étourdi.

Quand il se releva, deux hommes qu'il reconnut pour des officiers à demi-solde, le saisirent par les poignets, les serrant à les briser...

—Eh!... doucement, fit-il, pas de bêtises, c'est moi, Bavois!...

Ceux qui le tenaient ne le lâchèrent pas.

—Comment se fait-il, demanda l'un d'eux, d'un ton de menace, que le baron d'Escorval ait été précipité et que vous ayez réussi à descendre ensuite?...

Le vieux soldat avait trop d'expérience pour ne pas comprendre toute la portée de cette humiliante question.

La douleur et l'indignation qu'il en ressentit, lui donnèrent la force de se dégager.

—Mille tonnerres!... s'écria-t-il, je passerais pour un traître, moi!... Non, ce n'est pas possible... écoutez-moi.

Et aussitôt, rapidement et avec une surprenante précision, il raconta tous les détails de l'évasion, sa douleur, ses angoisses, et quels obstacles en apparence insurmontables il avait su vaincre.

Il n'avait pas besoin de tant se débattre. L'entendre c'était le croire...

Les officiers lui tendirent la main, sincèrement affligés d'avoir froissé un tel homme, si digne d'estime et si dévoué.

—Vous nous excuserez, caporal, dirent-ils tristement, le malheur rend défiant et injuste, et nous sommes malheureux...

—Il n'y a pas d'offense, mes officiers, grogna-t-il... Si je m'étais défié, moi, le pauvre M. d'Escorval... un ami de «l'autre,» mille tonnerres!... serait encore de ce monde!

—Le baron respire encore, caporal, dit un des officiers.

Cela tenait si bien du prodige, que Bavois parut un moment confondu.

—Ah!... s'il ne fallait que donner un de mes bras pour le sauver!... s'écria-t-il enfin.

—S'il peut être sauvé, il le sera, mon ami... Ce brave prêtre que vous voyez là, est, parait-il, un fameux médecin... Il examine, en ce moment, les blessures affreuses de M. d'Escorval... C'est sur son ordre que nous nous sommes procuré et que nous avons allumé cette bougie qui, d'un instant à l'autre, peut nous mettre tous nos ennemis sur les bras... mais il n'y avait pas à balancer...

Bavois regardait de tous ses yeux, mais vainement. De sa place, il ne distinguait qu'un groupe confus, à quelques pas.

—Je voudrais bien voir le pauvre homme?... demanda-t-il tristement.

—Approchez, mon brave, ne craignez rien, avancez!...

Il s'avança, et à la lueur tremblante d'une bougie que tenait Marie-Anne, il vit un spectacle qui le remua, lui qui pourtant, plus d'une fois, avait fait la «corvée du champ de bataille.»

Le baron était étendu à terre, tout de son long, sur le dos, la tête appuyée sur les genoux de Mme d'Escorval...

Il n'était pas défiguré; la tête n'avait point porté dans la chute, mais il était pâle comme la mort même, et ses yeux étaient fermés...

Par intervalles, une convulsion le secouait, il râlait, et alors une gorgée de sang sortait de sa bouche, glissait le long de ses lèvres et coulait jusque sur sa poitrine...

Ses vêtements avaient été hachés, littéralement, et on voyait que tout son corps n'était pour ainsi dire qu'une effroyable plaie.

Agenouillé près du blessé, l'abbé Midon, avec une dextérité admirable, étanchait le sang et fixait des bandes qui provenaient du linge de toutes les personnes présentes.

Maurice et un officier à la demi-solde l'aidaient.

—Ah! si je tenais le gredin qui a coupé la corde, murmurait le caporal violemment ému; mais patience, je le retrouverai...

—Vous le connaissez?...

—Que trop!

Il se tut; l'abbé Midon venait déterminer tout ce qu'il était possible de faire là, et il haussait un peu le blessé sur les genoux de Mme d'Escorval.

Ce mouvement arracha au malheureux un gémissement qui trahissait des souffrances atroces. Il ouvrit les yeux et balbutia quelques paroles... c'étaient les premières.

—Firmin!... murmura-t-il, Firmin!...

C'était le nom d'un secrétaire qu'avait eu le baron autrefois, qui lui avait été absolument dévoué, mais qui était mort depuis plusieurs années.

Le baron n'avait donc pas sa raison, qu'il appelait ce mort!...

Il avait du moins un sentiment vague de son horrible situation, car il ajouta d'une voix étouffée, à peine distincte:

—Ah!... que je souffre!... Firmin, je ne veux pas tomber vivant entre les mains du marquis de Courtomieu... Tu m'achèveras plutôt... tu entends, je te l'ordonne...

Et ce fut tout: ses yeux se refermèrent, et sa tête qu'il avait soulevée retomba inerte. On put croire qu'il venait de rendre le dernier soupir.

Les officiers le crurent, et c'est avec une poignante anxiété qu'ils entraînèrent l'abbé Midon à quelques pas de Mme d'Escorval.

—Est-ce fini, monsieur le curé? demandèrent-ils; espérez-vous encore?...

Le prêtre hocha tristement la tête, et du doigt montrant le ciel:

—J'espère en Dieu!... prononça-t-il.

L'heure, le lieu, l'émotion de l'horrible catastrophe, le danger présent, les menaces de l'avenir, tout se réunissait pour donner aux paroles du prêtre une saisissante solennité.

Si vive fut l'impression, que pendant plus d'une minute les officiers à demi-solde demeurèrent silencieux, remués profondément, eux, de vieux soldats, dont tant de scènes sanglantes avaient dû émousser la sensibilité.

Maurice qui s'approcha, suivi du caporal Bavois, les rendit au sentiment de l'implacable réalité.

—Ne devons-nous pas nous hâter d'emporter mon père, monsieur l'abbé? demanda-t-il. Ne faut-il pas qu'avant ce soir nous soyons en Piémont?...

—Oui!... s'écrièrent les officiers, partons!

Mais le prêtre ne bougea pas, et d'une voix triste:

—Essayer de transporter M. d'Escorval de l'autre côté de la frontière, serait le tuer, prononça-t-il.

Cela semblait si bien un arrêt de mort que tous frémirent.

—Que faire, mon Dieu!... balbutia Maurice, quel parti prendre!

Pas une voix ne s'éleva. Il était clair que du prêtre seul on attendait une idée de salut.

Lui réfléchissait, et ce n'est qu'au bout d'un moment qu'il reprit:

—À une heure et demie d'ici, au-delà de la Croix-d'Arcy, habite un paysan dont je puis répondre, un nommé Poignot, qui a été autrefois le métayer de M. Lacheneur. Il exploite maintenant, avec l'aide de ses trois fils, une ferme assez vaste. Nous allons nous procurer un brancard et porter M. d'Escorval chez cet honnête homme.

—Quoi!... monsieur le curé, interrompit un des officiers, vous voulez que nous cherchions un brancard à cette heure aux environs!

—Il le faut.

—Mais cela ne va pas manquer d'éveiller des soupçons.

—Assurément.

—La police de Montaignac nous suivra à la piste.

—J'y compte bien.

—Le baron sera repris...

—Non.

L'abbé s'exprimait de ce ton bref et impérieux de l'homme qui assumant toute la responsabilité d'une situation, veut être obéi sans discussion.

—Une fois le baron déposé chez Poignot, reprit-il, l'un de vous, messieurs, prendra sur le brancard la place du blessé, les autres le porteront, et tous ensemble vous tâcherez de gagner le territoire piémontais. Seulement, entendons-nous bien. Arrivés à la frontière, mettez toute votre adresse à être maladroits, cachez-vous, mais de telle façon qu'on vous voie partout...

Tout le monde, maintenant, comprenait le plan si simple du prêtre.

De quoi s'agissait-il?... simplement de créer une fausse piste destinée à égarer les agents que lanceraient M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse.

Du moment où il paraîtrait bien prouvé que le baron avait été aperçu dans les montagnes, il serait en sûreté chez Poignot...

—Encore un mot, messieurs, ajouta l'abbé. Il importe de donner au cortège du faux blessé toutes les apparences de la suite qui eût accompagné M. d'Escorval... Mlle Lacheneur vous suivra donc, et aussi Maurice. On sait que je ne quitterais pas le baron, qui est mon ami, et ma robe me désigne à l'attention; l'un de vous revêtira ma robe... Dieu nous pardonnera ce travestissement en faveur du motif...

Il ne s'agissait plus que de se procurer le brancard, et les officiers délibéraient pour décider à quelle porte prochaine ils iraient frapper, quand le caporal Bavois les interrompit.

—Pardon, excuse, fit-il; ne vous dérangez pas, je connais, à dix enjambées d'ici, un coquin d'aubergiste qui aura mon affaire...

Il dit, partit en courant, et moins de cinq minutes plus tard, reparut, portant une manière de civière, un mince matelas et une couverture. Il avait pensé à tout...

Mais il s'agissait de soulever le blessé et de le placer sur le matelas.

Ce fut une difficile opération, fort longue, et qui, en dépit de précautions extrêmes, arracha au baron deux ou trois cris déchirants.

Enfin tout fut prêt, les officiers prirent chacun un bras de la civière et on se mit en route.

Le jour se levait... Le brouillard qui se balançait au-dessus des collines lointaines se teintait de lueurs pourpres et violettes; les objets insensiblement émergeaient des ténèbres...

Le triste cortège, guidé par l'abbé Midon, avait pris à travers champs et à chaque instant quelque obstacle se présentait, haie ou fossé qu'il fallait franchir.

Que d'attentions alors pour éviter au brancard des oscillations dont la moindre devait causer au blessé des tortures inouïes... Que de soins!... mais aussi que de temps perdu!

Appuyée au bras de Marie-Anne, la baronne d'Escorval marchait près de la civière, et aux passages difficiles elle pressait la main de son mari... Le sentait-il?... Rien en lui ne trahissait la vie qu'un râle sourd par intervalles, et quelquefois un de ces vomissements de sang qui épouvantaient si fort l'abbé Midon.

On avançait cependant, et la campagne s'éveillait et s'animait.

C'était tantôt quelque paysanne revenant de l'herbe qu'on rencontrait, tantôt quelque gars, l'aiguillon sur l'épaule, qui conduisait ses bœufs au labour.

Hommes et femmes s'arrêtaient, et bien après qu'on les avait dépassés, on les apercevait encore, plantés à la même place, suivant d'un œil étonné ces gens qui leur semblaient porter un mort...

Le prêtre paraissait se soucier peu de ces rencontres. Il ne faisait rien pour les éviter.

Mais il s'inquiéta visiblement et devint circonspect, quand après trois heures de marche on aperçut la ferme de Poignot.

Heureusement, il y avait à une portée de fusil de la maison un petit bois. L'abbé Midon y fit entrer tout son monde, recommandant la plus stricte prudence, pendant qu'il allait, lui, courir en avant s'entendre avec l'homme sur qui reposaient toutes ses espérances.

Comme il arrivait dans la cour de la ferme un petit homme, à cheveux gris, très-maigre, au teint basané, sortait de l'écurie.

C'était le père Poignot.

—Comment! vous, monsieur le curé, s'écria-t-il tout joyeux... Dieu! ma femme va-t-elle être contente!... Nous avons un fier service à vous demander.

Et aussitôt, sans laisser à l'abbé Midon le temps d'ouvrir la bouche, il se mit à raconter son embarras... La nuit du soulèvement, il avait ramassé un malheureux qui avait reçu un coup de sabre; ni sa femme ni lui, ne savaient comment panser cette blessure, et il n'osait aller quérir un médecin.

—Et ce blessé, ajouta-t-il, c'est Jean Lacheneur, le fils de mon ancien maître.

Une affreuse anxiété serrait le cœur du prêtre.

Ce fermier, qui avait déjà donné asile à un blessé, consentirait-il à en recevoir un autre?

La voix de l'abbé Midon tremblait en présentant sa requête...

Dès les premiers mots, le fermier devint fort pâle, et tant que parla le prêtre, il hocha gravement la tête. Quand ce fut fini:

—Savez-vous, monsieur le curé, dit-il froidement, que je risque gros à faire de ma maison un hôpital pour les révoltés?

L'abbé Midon n'osa pas répondre...

—On m'a dit comme ça, poursuivit le père Poignot, que j'étais un lâche, parce que je ne voulais pas me mêler du complot... ça n'était pas mon idée, j'ai laissé dire. Maintenant il me convient de ramasser les éclopés... je les ramasse. M'est avis que c'est aussi courageux que d'aller tirer des coups de fusil...

—Ah!... vous êtes un brave homme!... s'écria l'abbé.

—Pardienne!... je le sais bien. Allez chercher M. d'Escorval... Il n'y a ici que ma femme et mes trois garçons, personne ne le trahira!...

Une demi-heure après, le baron était couché dans un petit grenier où déjà on avait installé Jean Lacheneur.

De la fenêtre, l'abbé Midon et Mme d'Escorval purent voir s'éloigner rapidement le cortège destiné à donner le change aux espions.

Le caporal Bavois, la tête entortillée de linges ensanglantés, avait remplacé le baron sur le brancard.

C'est aux époques troublées de l'histoire qu'il faut chercher l'homme. Alors l'hypocrisie fait trêve, et il apparaît tel qu'il est, avec ses bassesses et ses grandeurs.

Certes, de grandes lâchetés furent commises aux premiers jours de la seconde Restauration, mais aussi que de dévouements sublimes!

Ces officiers à demi-solde qui entourèrent Mme d'Escorval et Maurice, qui prêtèrent ensuite leur concours à l'abbé Midon, ne connaissaient le baron que de nom et de réputation.

Il leur suffit de savoir qu'il avait été ami de «l'autre,» de celui qui avait été leur idole, pour se donner entièrement, sans hésitation comme sans forfanterie.

Ils triomphèrent, quand ils virent M. d'Escorval couché dans le grenier du père Poignet, en sûreté relativement.

Après cela, le reste de leur tâche, qui consistait à créer une fausse piste jusqu'à la frontière, leur paraissait un véritable jeu d'enfants.

Ils ne songeaient en vérité qu'au bon tour qu'il jouaient au duc de Sairmeuse et au marquis de Courtomieu.

Et ils riaient à l'idée de la besogne et de la déception qu'ils préparaient à la police de Montaignac.

Mais toutes ces précautions étaient bien inutiles. En cette occasion éclatèrent les sentiments véritables de la contrée, et on put voir que les espérances de Lacheneur n'étaient pas sans quelque fondement.

La police ne découvrit rien; elle ne connut pas un détail de l'évasion; elle n'apprit pas une circonstance de ce voyage de plus de trois lieues, en plein jour, de six personnes portant un blessé sur un brancard.

Parmi les deux mille paysans qui crurent bien que c'était le baron d'Escorval qu'on portait ainsi, il ne se trouva pas un délateur, il ne se rencontra pas même un indiscret.

Cependant, en approchant de la frontière qu'ils savaient strictement surveillée, les fugitifs devinrent circonspects.

Ils attendirent que la nuit fût venue, avant de se présenter à une auberge isolée qu'ils avaient aperçue, et où ils espéraient trouver un guide pour franchir les défilés des montagnes.

Une affreuse nouvelle les y avait devancés.

L'aubergiste qui leur ouvrit leur apprit les sanglantes représailles de Montaignac.

De grosses larmes coulaient de ses yeux, pendant qu'il racontait les détails de l'exécution, qu'il tenait d'un paysan qui y avait assisté.

Heureusement ou malheureusement, cet aubergiste ignorait l'évasion de M. d'Escorval et l'arrestation de M. Lacheneur...

Mais il avait connu particulièrement Chanlouineau, et il était consterné de la mort de ce «beau gars, le plus solide du pays.»

Les officiers qui avaient laissé le brancard dehors, jugèrent alors que cet homme était bien celui qu'ils souhaitaient, et qu'ils pouvaient lui confier une partie de leur secret.

—Nous portons, lui dirent-ils, un de nos amis blessé... Pouvez-vous nous faire franchir la frontière cette nuit même?...

L'aubergiste répondit qu'il le ferait volontiers, qu'il se chargeait même d'éviter tous les postes; mais qu'il ne fallait pas songer à s'engager dans la montagne avant le lever de la lune.

À minuit les fugitifs se mirent en route: au jour ils foulaient le territoire du Piémont.

Depuis assez longtemps déjà ils avaient congédié leur guide. Ils brisèrent le brancard, et poignée par poignée ils jetèrent au vent la laine du matelas.

—Notre tâche est remplie, monsieur, dirent alors les officiers à Maurice... Nous allons rentrer en France... Dieu nous protège!... Adieu!...

C'est les yeux pleins de larmes que Maurice regarda s'éloigner ces braves gens qui, sans doute, venaient de sauver la vie à son père. Maintenant il était le seul protecteur de Marie-Anne, qui, pâle, anéantie, brisée de fatigue et d'émotion, tremblait à son bras...

Non, cependant... Près de lui se tenait encore le caporal Bavois.

—Et vous, mon ami, lui demanda-t-il d'un ton triste, qu'allez-vous faire?...

—Vous suivre, donc!... répondit le vieux soldat. J'ai droit au feu et à la chandelle chez vous, c'est convenu avec votre père!... Ainsi, pas accéléré, la jeune demoiselle n'a pas l'air bien du tout, et je vois là-bas le clocher de l'étape.

XXXVI

Femme par la grâce et par la beauté, femme par le dévouement et la tendresse, Marie-Anne savait trouver en elle-même une vaillance virile. Son énergie et son sang-froid, en ces jours désolés, furent l'admiration et l'étonnement de tous ceux qui l'approchèrent.

Mais les forces humaines sont bornées... Toujours, après des efforts exorbitants, un moment arrive où la chair défaillante trahit la plus ferme volonté.

Quand Marie-Anne voulut se remettre en route, elle sentit qu'elle était à bout: ses pieds gonflés ne la soutenaient plus, ses jambes se dérobaient sous elle, la tête lui tournait, des nausées soulevaient son estomac, et un froid glacial, intense, lui montait jusqu'au cœur.

Maurice et le vieux soldat durent la soutenir, la porter presque.

Heureusement il n'était pas fort éloigné ce village dont les fugitifs apercevaient le clocher à travers la brume matinale.

Déjà ces infortunés distinguaient les premières maisons quand le caporal s'arrêta brusquement en jurant.

—Milliard de tonnerres!... s'écria-t-il, et mon uniforme!... Entrer avec ce fourniment dans ce méchant village, ce serait se jeter dans la gueule du loup!... Le temps de nous asseoir et nous serions ramassés par les gendarmes piémontais... Faut attendre!...

Il réfléchit, tortillant furieusement sa moustache, puis d'un ton qui eût fait frémir et fuir un passant:

—À la guerre comme à la guerre!... fit-il. Faut acheter un équipement à «la foire d'empoigne!» Le premier pékin qui passe...

—Mais j'ai de l'argent, interrompit Maurice, en débouclant une ceinture pleine d'or qu'il avait placée sous ses habits le soir du soulèvement.

—Eh!... que ne le disiez-vous!... Nous sommes des bons, cela étant... Donnez, j'aurai vite trouvé quelque bicoque aux environs...

Il s'éloigna, et ne tarda pas à reparaître affublé d'un costume de paysan qu'on eût dit fait pour lui. Sa figure maigre disparaissait sous un immense chapeau...

—Maintenant, pas accéléré, en avant, marche!... dit-il à Maurice et à Marie-Anne qui le reconnaissaient à peine.

Le village où ils arrivaient, le premier après la frontière, s'appelait Saliente. Ils lurent ce nom sur un poteau.

La quatrième maison était une hôtellerie, «Au Repos des Voyageurs.» Ils y entrèrent, et d'un ton bref commandèrent à la maîtresse de conduire la jeune dame à une chambre et de l'aider à se coucher.

On obéit, et Maurice et le vieux soldat passant dans la salle commune, demandèrent quelque chose à manger.

On les servit, mais les regards qu'on arrêtait sur eux n'étaient rien moins que bienveillants. Évidemment, on les tenait pour très-suspects.

Un gros homme, qui semblait le patron de l'hôtellerie, rôda autour d'eux un bon moment, les examinant du coin de l'œil, et finalement il leur demanda leurs noms.

—Je me nomme Dubois, répondit Maurice sans hésiter, je voyage pour mon commerce, avec ma femme qui est là-haut et mon fermier que voici...

Cette vivacité heureuse décida un peu l'hôtelier, et atteignant un petit registre crasseux il se mit à y consigner les réponses.

—Et quel commerce faites-vous? interrogea-t-il encore.

—Je viens dans votre sacré pays de curieux pour acheter des mulets, répondit Maurice en frappant sur sa ceinture.

Au son de l'or, le gros homme souleva son bonnet de laine. L'élève des mulets était la richesse de la contrée, le bourgeois était bien jeune, mais il avait le gousset garni: cela ne suffisait-il pas?

—Vous m'excuserez, reprit l'hôte d'un tout autre ton; c'est que, voyez-vous, nous sommes très-surveillés; il y a du tapage, à ce qu'il parait, vers Montaignac...

L'imminence du péril et le sentiment de la responsabilité donnaient à Maurice un aplomb qu'il ne se connaissait pas. C'est de l'air le plus dégagé qu'il débita une histoire passablement plausible, pour expliquer son arrivée matinale, à pied, avec une jeune femme malade.

Il s'applaudissait de son adresse, mais le vieux caporal était moins satisfait.

—Nous sommes trop près de la frontière pour bivaquer ici, grogna-t-il. Dès que la jeune dame sera sur pieds, faudra graisser nos escarpins.

Il croyait et Maurice espérait comme lui que vingt-quatre heures de repos absolu rétabliraient Marie-Anne.

Ils se trompaient, car elle avait été atteinte aux sources même de la vie.

À vrai dire, elle ne semblait pas souffrir, mais elle demeurait immobile et comme engourdie dans une torpeur glacée, dont rien n'était capable de la tirer. On lui parlait, elle ne répondait pas. Entendait-elle, comprenait-elle? c'était au moins douteux.

Par un rare bonheur, la mère de l'hôtelier se trouvait être une vieille brave femme, qui ne quittait pas le chevet de Marie-Anne... de Mme Dubois, comme on disait à l'hôtellerie du Repos des Voyageurs.

—Rassurez-vous, disait-elle à Maurice, qu'elle voyait dévoré d'inquiétude, je connais des herbes, cueillies dans la montagne, au clair de lune... vous verrez...

Connaissait-elle des herbes, en effet, la nature violentée reprit-elle seule son équilibre, toujours est-il que dans la soirée du troisième jour, on entendit Marie-Anne murmurer quelques paroles.

—Pauvre jeune fille!... disait-elle, pauvre malheureuse!...

C'était d'elle-même qu'elle parlait.

Par un phénomène fréquent, après les crises où a sombré l'intelligence, elle doutait de soi, ou pour mieux dire, elle se percevait double.

Il lui semblait que c'était une autre qui avait été victime de tous les malheurs dont le souvenir, peu à peu, lui revenait, trouble et confus comme les réminiscences d'un rêve pénible, au matin...

Toutes les scènes douloureuses et sanglantes qui avaient empli les derniers mois de sa vie, se déroulaient devant elle, comme les actes divers d'un drame sur un théâtre.

Que d'événements, depuis ce dimanche d'août, où, sortant de l'église avec son père, elle avait appris l'arrivée du duc de Sairmeuse.

Et tout cela avait tenu dans huit mois!...

Quelle différence entre ce temps où elle vivait heureuse, honorée et enviée, dans ce beau château de Sairmeuse dont elle se croyait la maîtresse, et l'heure présente, où elle gisait fugitive et abandonnée, dans une misérable chambre d'auberge, soignée par une vieille femme qu'elle ne connaissait pas, sans autre protection que celle d'un vieux soldat qui avait déserté, et celle de son amant proscrit... Car elle avait un amant!...

De ce grand naufrage de ses chères ambitions et de toutes ses espérances, de sa fortune, de son bonheur, et de son avenir, elle n'avait pas même sauvé son honneur de jeune fille!...

Mais était-elle responsable toute seule?

Qui donc lui avait imposé le rôle odieux qu'elle avait joué entre Maurice, Martial et Chanlouineau?

À ce dernier nom traversant sa pensée, toute la scène du cachot, soudainement, lui apparut comme aux lueurs d'un éclair.

Chanlouineau, condamné à mort, lui avait remis une lettre en lui disant:

—Vous la lirez quand je ne serai plus...

Elle pouvait la lire, maintenant qu'il était tombé sous les balles!... Mais qu'était-elle devenue?... Depuis le moment où elle l'avait reçue elle n'y avait pas pensé...

Elle se souleva, et d'une voix brève:

—Ma robe!... demanda-t-elle à la vieille assise près du lit, donnez-moi ma robe!...

La vieille obéit, et d'une main fiévreuse Marie-Anne palpa la poche.

Elle eut une exclamation de joie, elle sentait un froissement sous l'étoffe, elle tenait la lettre.

Elle l'ouvrit, la lut lentement à deux reprises et, se laissant retomber sur son oreiller, fondit en larmes...

Inquiet, Maurice s'approcha.

—Qu'avez-vous, mon Dieu!... demanda-t-il d'une voix émue.

Elle lui tendit la lettre en disant:

—Lisez.

Chanlouineau n'était qu'un pauvre paysan.

Toute son instruction lui venait d'un vieil instituteur de campagne, dont il avait fréquenté l'école pendant trois hivers, et qui s'inquiétait infiniment moins de l'application de ses élèves que de la grosseur de la bûche qu'ils apportaient chaque matin.

Sa lettre, écrite sur le papier le plus commun, avait été fermée avec un de ces maîtres pains à cacheter, larges et épais comme une pièce de deux sous, que l'épicier de Sairmeuse débitait au quarteron.

Pénible était l'écriture. Lourde et toute tremblée, elle trahissait la main roide de l'homme qui a manié la bêche plus que la plume.

Les lignes s'en allaient en zig-zag, vers le haut ou vers le bas de la page, et les fautes d'orthographes s'y enlaçaient...

Mais si l'écriture était d'un paysan vulgaire, la pensée était digne des plus nobles et des plus fiers, des plus hauts selon le monde.

Voici ce qu'avait écrit Chanlouineau, la veille, très-probablement, du soulèvement:

«Marie-Anne,

«Le complot va donc éclater. Qu'il réussisse ou qu'il échoue, j'y serai tué... Cela a été décidé par moi et arrêté le jour où j'ai su que vous ne pouviez plus ne pas épouser Maurice d'Escorval.

«Mais le complot ne réussira pas, et je connais assez votre père pour savoir qu'il ne voudra pas survivre à sa défaite.

«Si Maurice et votre frère Jean venaient à être frappés mortellement, que deviendriez-vous, ô mon Dieu?... En seriez-vous donc réduite à tendre la main aux portes?...

«Je ne fais que penser à cela en dedans de moi, continuellement. J'ai bien réfléchi et voici ma dernière volonté:

«Je vous donne et lègue en toute propriété, tout ce que je possède:

«Ma maison de la Borderie, avec le jardin et les vignes qui en dépendent, les taillis et les pâtures de Bérarde et cinq pièces de terre au Valrollier.

«Vous trouverez le détail de cela et de diverses choses encore dans mon testament en votre faveur, déposé chez le notaire de Sairmeuse...

«Vous pouvez accepter sans craindre, car n'ayant point de parents je suis maître de mon bien.

«Si vous ne voulez pas rester dans le pays, le notaire vous trouvera aisément du tout une quarantaine de mille-francs...

«Mais vous ferez bien, surtout en cas de malheur, de rester dans notre contrée. La maison de la Borderie est commode à habiter, depuis que j'ai fait diviser le bas en trois pièces, et que j'ai fait réparer le fourneau de la cuisine.

«Au premier est une chambre qui a été arrangée par le plus fameux tapissier de Montaignac... qu'elle devienne la vôtre.

«J'avais voulu qu'on y mit tout ce qu'on connaît de plus beau, dans un temps où j'étais fou, et où je me disais que peut-être cette chambre serait la nôtre. Les droits de «main-morte» seront chers, mais j'ai un peu de comptant. En soulevant la pierre du foyer de la belle chambre, vous trouverez dans une cachette trois cent vingt-sept louis d'or et cent quarante écus de six livres...

«Si vous refusiez cette donation, c'est que vous voudriez me désespérer jusque dans la terre... Acceptez, sinon pour vous, du moins pour... je n'ose pas écrire cela, mais vous ne me comprenez que trop.

«Si Maurice n'est pas tué, et je tâcherai d'être toujours entre les balles et lui, il vous épousera... Alors, il vous faudra peut-être son consentement pour accepter ma donation. J'espère qu'il ne le refusera pas. On n'est pas jaloux de ceux qui sont morts!

«Il sait bien d'ailleurs que jamais vous n'avez eu un regard pour le pauvre paysan qui vous a tant aimée...

«Ne vous offensez pas de tout ce que je vous marque; je suis comme si j'étais à l'agonie, n'est-ce pas, et je n'en réchapperai pas, bien sûr...

«Allons... adieu, Marie-Anne.

«Chanlouineau

Maurice, lui aussi, relut à deux reprises avant de la rendre, cette lettre où palpitait à chaque mot une passion sublime.

Il se recueillit un moment, et d'une voix étouffée:

—Vous ne pouvez refuser, prononça-t-il, ce serait mal!

Son émotion était telle, que se sentant impuissant à la dissimuler, il sortit.

Il était comme foudroyé par la grandeur d'âme de ce paysan qui, après lui avoir sauvé la vie à la Croix-d'Arcy, avait arraché le baron d'Escorval aux exécuteurs, qui mourait pour n'avoir pu être aimé, qui jamais n'avait laissé échapper une plainte ni un reproche, et dont la protection s'étendait par delà le tombeau sur la femme qu'il avait adorée.