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Apologues modernes, à l'usage du Dauphin / premières leçons du fils ainé d'un roi cover

Apologues modernes, à l'usage du Dauphin / premières leçons du fils ainé d'un roi

Chapter 101: LEÇON XCIX.
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About This Book

A collection of short allegorical apologues presented as lessons for a future sovereign, using mythic and everyday situations to satirize hereditary rule and social inequality. Scenarios depict a creator horrified by hierarchy, civic rituals that mask violence, staged paternity tests exposing arbitrary rank, and role reversals that reveal rulers’ vices and dependence on their subjects. Occasional reflections on architecture and arithmetic turn monuments and numbers into moral metaphors about obligation and support. Each parable reduces political critique to a compact moral lesson intended to instruct and reform authority.

LEÇON LIII.

LE CONTRAT SOCIAL.

En ce tems-là; plusieurs familles habitoient un morceau de terre isolé. Chacune renfermée dans son domaine, se gouvernoit elle-même sous l'œil du plus ancien des peres. Un étranger échoua un jour sur les côtes de cette isle. Après l'avoir parcourue, il parvint, à force d'instance, à rassembler les chefs de famille, & leur tint ce discours:

Mes amis, vous & vos enfans, vous paroissez vivre heureux. Mais il y a un terme à tout. À la premiere dissension qu'un rien peut faire naître, vos familles armées les unes contre les autres, peuvent chercher à s'entre-détruire; sur-tout n'ayant aucun tribunal où chacune d'elles puisse porter sa cause. Ce premier différend sera suivi de plusieurs autres. Pour prévenir les maux que je prévois, il me semble, sauf meilleur avis, que vous devriez élire une espece de souverain qui vous dictera des loix, à l'ombre desquelles vous pourrez dormir en paix. Mais pour que ce souverain ne soit pas juge dans sa propre cause, il faudrait en trouver un qui vous soit étranger par le sang, & par les intérêts.

Un vieillard interrompit le harangueur, en ces termes:

N'en dites pas davantage, nous devinons le reste. Écoutez-nous à notre tour. Nous avons vécu jusqu'à présent heureux. Ce que nous avons sait, nous pouvons le faire encore. Nous sommes assez hommes pour nous gouverner nous-mêmes. Cependant, nous voulons bien en essayer; & comme vous êtes ici le seul étranger, c'est vous probablement que vous avez en vue pour être notre souverain. Nous y consentons; mais à une condition, c'est que devant être responsable des loix que vous nous proposez, vous devez l'être aussi de tous les maux qui nous arriveront, & auxquels vos loix n'auront point remédié. En conséquence, vous payerez de votre tête le premier meurtre arrivé sous votre regne.... Y consentez-vous?....

Le harangueur court encore, & l'isle continue à être heureuse.


LEÇON LIV.

LES HOMMES POISSONS.

Un soir, en rentrant dans la ville, je m'arrêtai aux barrieres & m'y endormis. C'est alors que j'eus la vision dont je vais rapporter les principales circonstances. Je me crus assis sur le bord d'un grand vivier. Il étoit revêtu de marbre. Des poissons de tout âge & de toute grandeur alloient çà &, là en grand nombre, au milieu d'une eau bourbeuse. Une douzaine de pêcheurs, qui paroissoient les propriétaires en commun de ce vivier, se disputoient leur proie qui ne pouvoit cependant leur échapper. Ils étoient si acharnés au butin, qu'ils aimoient mieux massacrer les poissons, que de se les céder l'un à l'autre. Les pauvres captifs assez indifférens sur leur propre sort, mais poussés par la nécessité, alloient se présenter en foule n'importe auquel hameçon. En regardant au fond, autant que je le pus distinguer à travers l'onde fangeuse, il me sembla en voir quelques-uns qui aimoient mieux périr de besoin, que de servir à rassasier les pêcheurs avides qui les attendoient vainement. Je voulus intercéder pour les poissons auprès des pêcheurs. Du moins, leur dis-je, que votre intérêt vous touche! Si vous êtes jaloux de vous procurer une pêche abondante & saine, ayez soin d'aggrandir & de nettoyer le vivier. Pour mon salaire, on me proposa de m'envoyer au milieu des poissons pour les consoler. Je me réveillai à la morale: mais bientôt je me rendormis: & voici le reste de ma vision.

Non loin du vivier étoit un grand lac, au travers duquel couloit un grand fleuve, lequel se rendoit à la mer. Un géant passa par-là. Mon récit le toucha sur le sort des poissons. Il fut indigné de la cruauté & de l'incapacité des pêcheurs qui voulurent prendre la fuite à son aspect. Sa voix de tonnerre les retint. Il leur commanda de travailler sous ses ordres. Ils obéirent, dirigés & aidés par lui. Bientôt il s'établit à travers les terres une communication du vivier avec l'étang. Alors l'eau où les poissons nageoient avec peine, fut renouvellée. Alors les poissons eux-mêmes furent libres. Ils multiplierent comme les grains de sables du lac, & parvinrent dans peu au degré de perfection dont leur espece étoit susceptible.

Témoin de cette révolution, je me promis bien d'en faire le récit aux habitans de la Ville, aux portes de laquelle j'eus cette vision.

Ma tâche est remplie: qui habet aures, audiat.


LEÇON LV.

L'ÉCOLIER ET LA CLOCHE.

En ce tems-là, l'on disoit: un roi ressemble à un écolier qui appartient à des parens sort riches, lesquels payent pour lui une sorte pension. La loi ressemble à la cloche qu'on sonne à différentes heures du jour, pour appeller les habitans du gymnase, chacun à son devoir. Le son de la cloche est de rigueur, il faut qu'il se leve aussitôt qu'il l'entend, & qu'il se rende, à la minute, à ses divers exercices. Mais l'écolier riche, réveillé quelquefois en sursaut par le bruit importun de la cloche, se rendort presqu'aussitôt, & ne sort du lit que long-tems après ses camarades d'étude. On ferme les yeux sur cette conduite; & on lui laisse contracter impunément, par égard pour son bien, les défauts de paresse, de négligence, d'inexactitude & beaucoup d'autres qu'on châtie sévérement dans le reste des individus de la même maison. Il arrive de là qu'avec le tems il devient le plus pietre de tous les sujets du gymnase: & voilà l'éducation qu'on donne aux enfans des rois.


LEÇON LVI.

COMPARAISON N'EST PAS RAISON.

Si jamais cette phrase proverbiale a eu son application, c'est au parallele qu'on établit assez ordinairement entre un roi & un pere. Tout au plus seroit-il supportable entre le fondateur d'un peuple & le chef d'une famille. Mais un souverain par droit d'héritage ou d'élection, peut-il être comparé à un pere? Le foible le plus ordinaire des peres est de trop aimer leurs enfans, & de se laisser aveugler par l'amour paternel. En bonne conscience, beaucoup de rois ont-ils mérité ce reproche envers leurs sujets? La tendresse aveugle des peres envers leurs enfans est fondée, dit-on, sur ce que le bienfaiteur est plus attaché à son obligé, que l'obligé au bienfaiteur; & encore, sur ce qu'on aime son ouvrage. Or quel est l'obligé du roi ou de son peuple? À qui le roi doit-il la couronne? Et puis, le peuple est-il l'ouvrage de son roi? Le peuple est-il redevable de son existence à son roi? Le peuple n'existoit-il pas avant son roi? D'ailleurs, un roi n'est-il pas la créature de son peuple? Un monarque tient tout de ses sujets, & ils n'ont rien à hériter à sa mort. Qu'on cesse donc d'abuser des mots, & d'une comparaison sans raison & même dénuée de toute vraisemblance. Ce parallele est d'autant plus nuisible qu'il fait prendre le change, & qu'il a servi à affoiblir le regret qu'on devroit conserver du gouvernement paternel. C'est avec cette comparaison qu'on a fait consentir les hommes à quitter les mœurs patriarchales. Les souverains & les magistrats ont pris d'abord le nom de pere, pour gagner la confiance de ceux au-dessus desquels l'ambition seule les plaçoit.

Cependant, si les rois ne peuvent aimer leurs sujets comme leurs enfans, du moins ils se croyent le droit de les traiter en enfans; ils les amusent tant qu'ils peuvent pour en faire ce qu'ils veulent; ils ne daignent leur rendre compte de rien; ils les corrigent & les fouettent souvent jusqu'au sang, & de plus leur font payer les verges.


LEÇON LVII.

LE LEST DU NAVIRE.

On a comparé le gouvernement à un vaisseau. On a dit que le prince devoit en être regardé comme le pilote; & on a fait du sceptre un gouvernail, ou le timon de l'État.

On ne s'est pas encore avisé, que je sache, de compléter cette comparaison politique, en ajoutant que le peuple est le lest du navire. En effet, ainsi que le lest, il occupe la partie la plus basse de l'État. Comme le lest, il est composé de matieres viles & peu choisies. Tout est bon pour faire du lest, pourvu qu'il soit lourd & cependant facile à être remué. Le peuple a toutes les qualités requises; il ne paroît pas. Il est caché; & cependant c'est lui qui par son propre poids donne au vaisseau la vraie position qu'il doit avoir. Le pilote le plus expérimenté auroit beau manœuvrer avec tout l'art possible, il ne peut faire un pas certain, sans une suffisante quantité de lest. Je pourrois pousser plus loin encore le parallele; mais qu'il me suffise d'avoir montré que le peuple est le lest du navire politique. Quand donc les hommes cesseront-ils d'être peuple; quand donc voudront-ils jouer un rôle plus noble?


LEÇON LVIII.

LE COLOSSE À LA BASE D'OR.

Des philosophes ont comparé le despotisme à un colosse effrayant de loin, mais soutenu sur une base d'argille.

Les tyrans modernes ont été frappés de crainte à la vue de cette comparaison, qui leur a paru pleine de justesse. En conséquence, ils se sont dit: Profitons de l'avis, & donnons au colosse une base d'or, le métal le plus compact & le plus imperméable. Le despotisme ne sera pas sitôt renversé.

Cette politique nouvelle a parfaitement réussi; & les nations modernes, éblouies par l'éclat de la base du colosse, & frappées de sa solidité, se sont laissées enchaîner plus étroitement encore aux anneaux d'or de cette base.

Et en effet, depuis que le gouvernement est financier, tout va de bien en mieux pour quelques uns, & de mal en pis pour tous les autres.


LEÇON LIX.

LES SARMATES ET LES ROIS.

Les Sarmates, peuple feroce & belliqueux, tiroient du sang de leurs chevaux, & s'en abreuvoient: les souverains ne different des Scythes qu'en ce qu'ils n'attendent pas la nécessité & un tems de guerre, pour se repaître de la substance du peuple soumis à leur frein.


LEÇON LX.

LE MARCHÉ D'ESCLAVES.

La société est comme un vaste marché d'esclaves ou d'hommes, qui se vendent & s'achetent tout-à-tour. Les petits se vendent aux grands, les pauvres aux riches; les grands & les riches aux plus grands & aux plus riches. Les courtisans se vendent aux rois; les gens crédules se vendent aux prêtres, & ceux-ci aux tyrans. Les femmes sur-tout se vendent aux hommes, & quelquefois ceux-ci à celles-là. Le sage seul s'appartient & n'entre pour rien dans ce trafic honteux. Aussi est-il mal vu de tous ceux dont il a pitié.


LEÇON LXI.

LE FLÉAU DES BATTEURS EN GRANGE.

Le sceptre, entre les mains des rois, est comme le fléau dans celles du batteur en grange; & le peuple ressemble à la gerbe de bled qu'on bat pour séparer l'épi de la paille. Il y a cependant cette différence entre les rois & les batteurs en grange, que ceux-ci battent rarement en grange pour leur compte, au lieu que tout le profit est pour les premiers; quoique le trône & le trésor du fisc n'appartiennent pas plus aux rois, que la grange & le bon grain aux batteurs.


LEÇON LXII.

LES GENTILSHOMMES VERRIERS.

Les hommes ressemblent à des ustensiles de verres fragiles, prêts à se casser au moindre choc. Une poignée de gentilshommes verriers en font trafic avec plus d'avidité que de prudence; & pour avoir leurs marchandises sous la main, ils entassent sans précaution ces verreries les unes près des autres dans d'étroits magasins. Est-il étonnant qu'il s'en fasse tant de dégâts en pure perte? Trop souvent aussi, ces gentilshommes se prennent de dispute, & se jettent les verres à la tête.....


LEÇON LXIII.

LES VIVANDIERS SUR LE TRÔNE.

On pourroit comparer la société à une armée qui campe. Les villes sont les camps. Le peuple, c'est le soldat. Les rois en sont les vivandiers, dans tous les sens qu'on attache à ce mot.


LEÇON LXIV.

LES PÊCHEURS D'HOMMES.

Pour prendre de certains poissons, il faut troubler l'eau dans laquelle ils nagent: pour captiver le peuple, il faut l'environner d'une atmosphere de ténebres. Les rois sont des pêcheurs bien au fait du métier.


LEÇON LXV.

LA CHASSE À LA GRAND'BÊTE.

Les rois sont des chasseurs déterminés. Le peuple est leur gibier. Les ministres sont les gardes-chasses. Les villes sont les remises où l'on rabat le gibier. Le peuple trop souvent ressemble au cerf aux abois qui, relancé par les chiens, & ne pouvant plus fuir, tâche par ses larmes d'attendrir le chasseur inhumain, & d'éviter la curée dont on le menace. Mais quelquefois aussi, le peuple pourroit ressembler au sanglier qui, atteint du coup mortel, revient sur le trait qui l'a blessé, & mêle à son sang le sang de son meurtrier. Rois! prenez-y garde. La chasse à la grand'bête n'est pas sans danger pour vous. Croyez-en le sage, renoncez à ce passe-tems cruel & souvent funeste. Apprivoisez plutôt le peuple. Faites-vous-en un ami. Il vous rendra plus de service en le conservant, qu'il ne vous procurera de plaisir, en le faisant déchirer par vos limiers.


LEÇON LXVI.

LA STATUE DE PLOMB.

En ce tems-là; un jeune monarque visitoit l'attelier d'un artiste. Il fut fort surpris de voir une statue de plomb sur un piedestal d'or, & la fit remarquer au statuaire, qui lui répondit: Prince! c'est le simulacre du nouveau ministre. Le jeune monarque ne répliqua rien; mais il sortit, & le soir même, à son coucher, il réforma l'indigne choix qu'on lui avoit fait faire le matin à son lever.


LEÇON LXVII.

LE PALAIS DES ROIS.

En ce tems-là; un roi s'énorgueillissoit de la magnificence de son palais. Quelqu'un qui n'étoit pas courtisan, lui dit:

Prince, je connois un animal rampant qui doit son logement à un architecte encore plus habile que le vôtre.... Le limaçon, & je pourrois ajouter la tortue.


LEÇON LXVIII.

L'ARCHITECTE PHILOSOPHE.

Un roi faisoit bâtir un palais, & son architecte lui en montroit le plan. Le prince fut effrayé de l'immense grandeur qu'on lui donnoit.—Il y auroit de quoi loger tous mes sujets. Votre palais, lui répliqua l'architecte, ne sera jamais assez grand pour contenir tous vos flatteurs.


LEÇON LXIX.

LA CARRIERE DE MARBRE.

En ce tems-là; un philosophe, dans ses voyages, rencontra un jour sur sa route des monceaux de marbres bruts, posés circulairement sur les bords d'un large trou qui servoit d'entrée à un vaste souterrein. Il s'approcha de l'une de ces ouvertures, & apperçut, dans l'enfoncement ténébreux, des hommes occupés à détacher des blocs.

Les malheureux! dit le sage en s'en allant. Ils s'occupent d'un palais de marbre, pour loger leur souverain; & peut-être n'ont-ils pas un toît de chaume pour s'abriter. Heureux encore, si la carriere qu'ils creusent, pour embellir la demeure de leur roi, ne devient pas un jour une prison pour eux. En effet, plusieurs palais de rois, de princes & de prélats ont fini par devenir des prisons: telles que la tour de Londres & Bridewell en Angleterre; Vincennes à Paris, &c. &c. &c.


LEÇON LXX.

LE PERROQUET ROI.

Dans le cours de mes voyages, je visitai une isle peu connue, quoiqu'assez grande & bien peuplée. Mon premier soin fut de m'enquérir de la forme du gouvernement. Un des habitans me dit: Nous avons un perroquet[4] pour souverain. Je priai mon insulaire de me parler sérieusement. Je ne raille pas, me dit le vieillard. Jadis nous avions pour roi un de nos semblables, comme à l'ordinaire. Mais entr'autres abus, nous nous sommes apperçu, à nos dépens, que la plupart de nos rois, pour s'épargner la peine d'étudier l'art de régner, n'étoient tout bonnement que les échos de leurs mignons & de leurs maîtresses. Ils ne faisoient que répéter sur le trône ce qu'on leur avoit fait apprendre sur leur sopha. Autant valoit n'avoir qu'un perroquet. L'entretien de ce nouveau monarque est bien moins dispendieux. Il ne lui faut qu'une perruche & un maître de langue.

Cette révolution, continua le vieillard, eut lieu dans ma jeunesse. La proposition qu'on en fit aux états-généraux de l'isle passa tout d'une voix, & depuis lors, nous nous en sommes bien trouvés.


LEÇON LXXI.

LE FOU ROI.

En ce tems-là; il étoit un fou qui se croyoit roi. En conséquence, il parcouroit les carrefours de la capitale où il étoit né dans les derniers rangs de la société, & revêtu du costume du souverain. Il rendoit la justice à son gré & de sa pleine autorité. Sa folie paroissant peu dangereuse, on eut pitié de lui, & on lui laissa la liberté. Il s'en servit pour mettre de la réforme partout où il passoit. Canaille empesée! disoit-il quelquefois aux magistrats, vous allez au palais de la justice en bonne voiture, tandis que vos cliens, ruinés par vous, marchent à pied, & ont à peine un bâton blanc pour les ramener dans leur pauvre chaumine.—Fourbes! disoit-il aux prêtres; vous annoncez au peuple des dieux auxquels vous ne croyez pas vous-mêmes, & l'on haussoit les épaules en passant. Quelques-uns sourioient; le roi régnant n'ayant pas encore ordonné sur son sort. Ce roi vint à mourir; il laissoit un héritier présomptif, qui n'annonçoit rien moins qu'un bon prince. Les états s'assemblerent. Un homme du peuple se leva, & vint à bout de se faire écouter.—Le successeur du roi défunt ne s'est point rendu digne du trône au pied duquel il est né. Pour éviter toute jalousie, élisons ce fou qui nous dit journellement dans nos carrefours tant de vérités en riant. Essayons-en. Nous serons toujours à même de revenir sur notre choix.—La bizarrerie de la proposition la fit accepter. Le fou fut élu roi; & jamais prince sage ne rendit son peuple plus heureux: heureux du moins, autant que les hommes peuvent l'être sous un roi.


LEÇON LXXII.

L'UN DES INCONVÉNIENS DE LA ROYAUTÉ.

En ces tems-là; deux marchands voyageoient pour leur commerce. Ils aborderent dans un pays où le trône étoit vacant. Pour éviter les suites funestes d'une concurrence, le peuple rassemblé convint de s'en rapporter au hasard, & de prendre pour roi le premier étranger qui toucheroit le rivage. L'un de ces marchands fut donc élu à son grand étonnement. Il nourrissoit depuis quelque tems un ressentiment secret contre son associé & compagnon de voyage. Le premier acte d'autorité qu'il exerça en montant sur le trône, fut de faire mettre en prison celui à qui il en vouloit, & de le condamner presqu'aussitôt à la mort. Comme il étoit tard, on sursit à l'exécution de la sentence jusqu'au lendemain matin. La nuit conseille le jour. Le nouveau roi eut le tems de donner audience à ses remords. Il étoit né bon, & la vengeance de la veille n'étoit qu'une surprise de ses sens. L'aube du lendemain vint à peine blanchir le faîte de son palais, qu'il fit assembler le peuple pour lui tenir ce discours: Reprenez votre sceptre; j'abdique le trône; je renonce à une dignité qui me donne le droit & le pouvoir de faire le mal. Simple particulier, une heureuse impuissance m'avoit empêché de me venger. Mais avant de redescendre à mon ancien état, j'ordonne qu'on délivre mon prisonnier d'hier.—Ce qui fut exécuté: & les deux associés poursuivirent leur route dans la plus douce intimité.


LEÇON LXXIII.

LE NOUVEAU ROI.

En ce tems-là; après son élection, un souverain fut assailli par la foule de ses amis qui venoient lui demander des graces & solliciter sa libéralité.

Mes amis, leur répondit le prince en les reconduisant, en montant sur le trône, je suis devenu plus pauvre que vous. Je ne m'appartiens même plus. Chacun de vous en particulier ne me demanderoit qu'une goutte de mon sang, je la lui refuserois. Je suis tout à tous, & rien à personne. Je me suis dépouillé entiérement; & même des vertus que je chérissois le plus, je n'ai gardé que la justice: c'est la seule qu'il me soit permis d'exercer.


LEÇON LXXIV.

LE BON SENS DU PERE DE FAMILLE.

En ce tems-là; un roi offrit un jour le gouvernement d'une province à un pere de famille. Celui-ci en remercia le prince qui fut très-étonné du refus, & qui voulut en savoir la raison.

Je n'ai pas plus de tems, ni de capacité qu'il ne m'en faut pour gouverner ma petite famille; comment pourrois-je régir une province entiere?

Mais moi, répliqua le prince, je suis pere de famille aussi; & cependant on m'a confié le soin de toute une nation.

Prince, reprit avec franchise le pere de famille, je ne sais comment vous pouvez suffire à tout cela. Je vous admire; mais jamais je ne prendrai sur moi de vous imiter?


LEÇON LXXV.

LES HABITS.

En ce tems-là; on m'amena un jour un marchand d'habits: choisis, me dit-on, le costume qui sera le plus de ton goût; veux-tu de cette lévite de lin?—Non! on me prendrait pour un hypocrite.—Veux-tu de cet uniforme militaire?—Non! puisque tous les hommes sont mes freres.—Prends donc cette toge?—Non! les enfans des plaideurs me la déchireroient.—Et cet habit tout d'or?—Non! le peuple me confondroit avec ces sangsues privilégiées, qui s'enrichissent, en appauvrissant leurs compatriotes, & dont le superflu coûte le nécessaire des autres.—Tu ne refuseras pas sans doute ce manteau de pourpre? Commande.—Non! je sais trop ce qu'il en coûte pour obéir... Ce manteau de laine me conviendra bien mieux.—Quoi! tu voudrois être philosophe?—Pourquoi pas?


LEÇON LXXVII.

DAMALDER.

Princes! approvisonnez vos États, ou craignez le sort de Damalder. C'étoit un roi de Suede, au troisieme siecle de l'ere vulgaire, que ses sujets, victimes d'une longue famine, s'aviserent d'immoler à leurs dieux, pour en obtenir un terme à leurs maux. Ce sacrifice ne fit point venir des vivres plutôt, mais dut produire un grand bien dans la suite, en rendant les souverains plus prévoyans. Quand donc les peuples feront-ils, par esprit de justice, ce qu'ils se sont permis quelquefois de faire par esprit de superstition? Si les rois payoient leurs négligences de leur tête, si on les forçoit à se dévouer au salut de la nation qu'ils ont mis en danger, il ne seroit pas si facile de bien régner; mais du moins les hommes en seroient sans doute mieux gouvernés.


LEÇON LXXVIII.

L'OURS, LE SINGE ET LE SOT.

La place d'un ours est dans les bois d'un misanthrope;

La place d'un singe est dans la chaise de poste d'un courtisan;

La place d'un sot est à la cour d'un despote qui craint les gens d'esprit.


LEÇON LXXIX.

LEÇON BABYLONIENNE.

Dans l'Orient, on fêtoit tous les ans une espece de saturnale qu'on appelloit Lacée, d'origine Babylonienne. Elle consistoit à faire jouir un criminel de tous les honneurs, privileges & plaisirs affectés à la royauté, dont il portoit les ornemens. Les cinq jours de cette fête écoulés, le héros dépouillé, étoit battu de verges & suspendu.

On a traité cette cérémonie de dérision cruelle de la loi envers le coupable; (M. Pastoret, Zoroastre, Confucius & Mahomet, pag. 44. in-8o.)

N'étoit-ce pas plutôt une leçon indirecte, mais énergique, donnée au souverain dans les États duquel cette saturnale avoit lieu? Ne pourroit-on pas présumer qu'elle fut imaginée comme pour faire en effigie le procès d'un despote qu'on n'osoit juger directement, en réalité.

Quoiqu'il en soit, cet usage mériteroit peut-être d'être renouvellé, en lui ôtant ce qu'il a d'inhumain, & sur-tout d'obtenir des rois qu'ils daignent honorer de leur présence cette espece de pénodie politique.


LEÇON LXXX.

LE GRAULICH DE LA VILLE DE METZ.

Un roi est semblable au graulich (mot allemand, qui signifie bête monstrueuse).

Le graulich est une image d'osier, revêtu de carton peint, représentant une espece de dragon. De sa gueule sort un dard, à la pointe duquel chaque boulanger est obligé de fournir un petit pain. Un marguillier de village porte cette figure à la tête de la procession des rogations, & est tout fier de sa charge; le peuple danse autour, crie de joie.

Cet usage de la ville de Metz est fondé sur une tradition. Jadis, on n'en sait plus l'époque, il existoit sur le territoire de Metz une bête fauve, qui ravageoit tout. St. Clément, un des évêques de la capitale du pays Messin, eut la hardiesse & la confiance de jetter son étole sur le col de la bête qui resta aussitôt immobile, & se laissa massacrer.

Comme on voit, à la derniere circonstance près, le graulich donne une idée assez juste d'un roi. Le marguillier de village qui le porte, les boulangers qui le nourrissent, figurent le peuple des villes & de la campagne, sans le secours desquels un monarque ne pourroit se soutenir. La populace, qui danse autour du monstre, représente assez naïvement les sujets d'une monarchie, qui se réjouissent d'avoir à leur tête un psanteme affamé, qui dévore leur pain quotidien, mais qui en impose, & qui leur donne une sorte d'importance, du moins à leurs propres yeux.

Le clergé jadis a eu sur les rois qu'il museloit, le même pouvoir que le bon évêque de Metz sur le graulich.

Cette caricature provinciale est abolie depuis quelques années; mais la puissance politique, dont elle peut servir d'emblême, est encore dans toute sa force.

J'oubliois de dire que le graulich dévoroit, tous les ans, une certaine quantité de pucelles dont on étoit obligé de lui fournir un tribut: autre sujet de comparaison, autre trait de ressemblance entre la bête vorace & la personne d'un roi.

On dit aussi qu'à Metz, jadis on adoroit des chats...... Il n'y a pas long-tems encore que la coutume de jetter des chats au feu de la St. Jean a été abolie dans cette ville.

Princes! que cet usage provincial vous rende circonspects! Ménagez le peuple. Vous le voyez; il brûle aujourd'hui ce qu'il encensoit hier.


LEÇON LXXXI.

LES FOURMILLIERES.

En ce tems-là; les grands faisoient rassembler dans leurs parcs, & nourrissoient des fourmillieres, pour engraisser leurs faisans. En ces tems-là, les petits témoins de ce manege, n'en dormoient pas moins tranquilles; mais ils ne se réveilloient pas de même; & c'est alors qu'ils se rappelloient, mais trop tard, les fourmillieres rassemblées & entretenues pour les grands, les faisans engraissés par ces fourmillieres, & les grands engraissés par les faisans.

Il est dans quelques provinces de France une maniere d'engraisser la volaille, qui pourroit trouver son application. Elle est telle:

On lie les pattes, & on coupe les aîles des oiseaux; puis on leur enfonce une épingle dans le crane, & on les place, dans cet état de stupidité & de langueur, au coin du foyer. On leur prodigue la nourriture la plus abondante & la plus substantielle. Au bout de quelques jours, ces malheureux volatiles deviennent gras, & promettent à leurs bourreaux le mets le plus délicieux.

Le peuple ne seroit-il, aux yeux de ses chefs, que ce qu'est la volaille pour les marchands avides, qui vivent de leur embonpoint?

Peuples! on cherche aussi à vous abrutir plus encore que vous n'êtes; seroit-ce dans la même intention? Prenez-y garde. On vous donne des fêtes; on a l'air de vous choyer; mais c'est pour s'engraisser de votre substance. On vous sacrifiera à l'appétit d'une poignée de bourreaux.


LEÇON LXXXII.

LE LOGEMENT DU SAGE.

En ce tems-là; un sage choisit le lieu de sa demeure précisément vis-à-vis le superbe palais d'un homme riche. Pourquoi cette préférence, lui dit on? Vous êtes donc bien sûr de vous, pour ne pas craindre de vous laisser tenter, ayant continuellement sous les yeux le spectacle séducteur de l'opulence. Au contraire, répondit le sage; les valets infideles, les maîtresses mercénaires, les faux amis que je vois tous les jours hanter ce palais, me dégoûtent de plus en plus de la condition du maître qui l'habite.


LEÇON LXXXIII.

LE PLAT DU SAGE.

En ces tems-là; un sage familiarisé avec le spectacle de la misere & des malheureux, fut admis à la table du riche. Après le repas, on lui demanda: eh bien! que vous semble de tous les mets qu'on vous a étalés?—On en a oublié un qui m'auroit chatouillé plus agréablement le palais.—Et lequel?—Le gland..... Le gland qui m'eût rappellé ce tems heureux où tous les hommes mangeoient au même plat, & chacun selon ses besoins. Alors, on ne mangeoit, dit-on, que du gland; mais du moins tout le monde en mangeoit; les uns ne s'alloient point coucher sans souper, tandis que leurs semblables ne pouvoient dormir, pour avoir trop soupé.


LEÇON LXXXIV.

LA COURTISANNE RÉGNANTE.

Je me promenois dans les carrefours de la capitale d'un grand empire. Un bruit sourd se fait entendre, comme un tonnerre éloigné. J'apperçois un char traîné par six coursiers, rivaux de l'éclair. Plusieurs citoyens graves, de se détourner avec indignation. J'étois jeune; je restai pour voir passer ce char d'or. Une femme en occupoit seule le fond. Qu'elle étoit belle, cette femme! Son sein, pour éblouir, n'avoit pas besoin d'une riviere de diamans de Golconde, qui le couvrait. À ses oreilles pendoient deux perles, le prix de deux provinces. Mais ses yeux éclipsoient tout cela. Sa bouche sourioit, comme celle de l'enfant ingénu, caressé par sa mere. La douceur caractérisoit tous ses traits. Qu'elle étoit belle, cette femme! Je demande son nom à un vieillard qui n'avoit pas eu le tems de fuir ce cortege: jeune homme, c'est la premiere des courtisannes du royaume. L'embonpoint de cette belle femme dévore, à lui seul, la substance de vingt millions d'hommes. Les hommes, en se donnant un chef, ont cru s'affranchir de plusieurs tyrans. Il n'en est rien. Quand le chef devient l'esclave d'une femme, le peuple a autant de maîtres que cette femme a de caprices; & une femme, belle & maîtresse d'un roi, n'a pas pour un caprice. Le vice, sous le masque de la beauté, est bien puissant. Pourquoi, m'écriai-je, en quittant le vieillard, pourquoi la vertu ne se rend-t-elle pas aussi aimable que le vice; pourquoi ne cherche-t-elle pas autant que lui à plaire aux hommes? Elle en obtiendroit certainement la préférence.—Le vieillard me rappella pour me dire: Jeune homme! ne blasphême pas la vertu; le vice n'a que les armes de la séduction & l'empire du moment. Il ne seroit pas de la dignité de la vertu de s'abaisser à ces petits moyens, à ces vils maneges.


LEÇON LXXXV.

TABLEAU DE PARIS.

En ce tems-là; un soir d'automne, un vieillard penseur se trouvoit assis sur le penchant d'une colline qui dominoit la capitale d'un grand empire. La nuit vint. Le calme, dont il étoit environné, lui permit de prêter l'oreille au bruit confus qui s'élevoit du sein de la ville voisine, semblable au murmure sourd des eaux de la mer.

Que font-ils, au milieu de ces amas de pierres, s'écria alors le bon vieillard, que font-ils les enfans des hommes? Sous ce dôme, des prêtres sans pudeur psalmodient le nom d'un Dieu, dont ils ne démentent que trop la providence par leur conduite. Plus loin, un troupeau de femmes cloîtrées, semblables à un bercail où s'est glissé le loup ravisseur, chantent des hymnes pieuses, sans les comprendre, tandis que leur imagination, souillée par leurs extâses, rêve un bonheur dont elles regrettent l'indiscret sacrifice. Plus loin, enfermé dans son cabinet solitaire, un publicain, d'un trait de plume, affame toute une province dont il a acheté la dépouille au prix de son honneur. Sa femme, loin de lui, parée pour le crime, va provoquer la vieillesse lascive d'un homme d'État. Chacune de son côté, ses filles marchent sur les pas de leur mere. Quel est ce cri perçant? C'est celui d'un vieillard pauvre, & n'ayant d'appui que son bâton. Son fils, qui le méconnoît, frédonne dans un char rapide, traîné par des coursiers fougueux; & dans un carrefour le char du fils, qui frédonne une arriette, passe sur le corps de son pere renversé. À l'écart, entre quatre murailles nues, une famille entiere s'exhorte à la mort, puisque des voisins riches & sans pitié lui refusent le premier soutien de la vie. Dans cette salle, des marchands s'accusent tour-à-tour d'infidélité dans leur commerce, & tous ont raison. Mais le plus pauvre payera les dépens. Ces soupirs étouffés qui percent avec peine les noirs cachots de cette prison d'État, m'annoncent les martyrs de la véracité. Ils ont fait retomber sur eux les chaînes du pouvoir arbitraire qu'ils avoient voulu secouer & rompre, en faveur de leur compatriotes. Quelle foible lueur brille à l'extrêmité de la ville? C'est la lampe d'un sage. Il veille aux portes du crime. Il s'est approché de la demeure du vice, pour le démasquer & pour le peindre. Semblable à l'abeille laborieuse, il a fait son butin, pendant le jour, en parcourant toutes les classes de la société; il se retire la nuit pour rédiger ses observations, & pour composer des remedes aux plaies honteuses dont il voit ses semblables couverts.


LEÇON LXXXVI.

LES CHÂTEAUX DE CARTES ET LES CHÂTEAUX EN ESPAGNE.

En ce tems-là; un vieillard complaisant faisoit des châteaux de cartes, pour amuser des enfans. Un courtisan, qui le vit, haussa les épaules.—À la bonne heure, dit le vieillard; mais on risque moins à bâtir des châteaux de cartes pour des enfans, que des châteaux en Espagne pour son propre compte.


LEÇON LXXXVII.

JUSTIFICATION DES MAUVAIS ROIS.

On parloit mal d'un roi, en présence d'un vieillard. On reprochoit au prince d'aimer les femmes, la table & le jeu; de s'absenter du conseil pour une partie de chasse; de ne répondre à aucun placet; d'accorder sa confiance à celui qui savoit le mieux flatter. Il est honteux pour un monarque, disoit-on, de se livrer à de tels excès, indignes d'un homme du peuple.

Mais, répliqua le bon vieillard, est-ce qu'on cesse d'être homme, en devenant roi? Un roi peut-il vivre sans boire, sans manger? N'a-t-il pas cinq sens à satisfaire, comme le dernier de ses sujets? Pourquoi donc reprocher à un roi d'être homme? Il seroit plus juste de reprocher à un homme d'être roi.


LEÇON LXXXVIII.

PARALLELE D'UN ROI ET D'UN PERE DE FAMILLE.

J'ai vu le roi du pays où je suis né. Je l'ai vu dans toute sa gloire, au milieu de ses courtisans, dont il paroît le Dieu. Chaque mot qu'il prononce est un oracle. Chaque geste qu'il fait est un ordre. Devant lui on fléchit le genouil, & la tête reste découverte. On n'ouvre la bouche que quand il daigne le permettre. Ce qu'il aime, on l'aime. On hait ce qu'il hait. Malheur à qui dirait paix, quand il a dit guerre. On le suit jusques-là où tout autre homme va seul; & celui à qui il accorde le privilege de lui rendre les soins les plus vils a des rivaux jaloux, qui ne lui pardonnent pas cette faveur du prince.

J'ai vu un pere de famille au milieu de ses enfans. Je l'ai vu, ne donnant point d'ordres, mais mieux obéi que s'il disoit: Nous voulons. Objet des soins les plus tendres, une douce familiarité regne autour de lui. Le moindre nuage qui couvre son front, alarme tous ceux qui vivent sous ses yeux. Les conseils, les leçons, qui sortent de sa bouche, vont se graver dans tous les cœurs. Dort-il? c'est comme s'il veilloit. Le respect qu'on lui porte, ne dégénere point en formule ironique. Est-il malade? on ne pense point à lui succéder. Meurt-il? on ne lui fait point d'oraison funebre; mais on pleure.

J'aimerais bien mieux être pere de famille que roi.


LEÇON LXXXIX.

ÉCHANTILLON DU JEU DES CONTRE-VÉRITÉS.

En ce tems-là; du tems que le peuple n'élisoit plus les rois, & n'opinoit plus que par forme dans les assemblées de la république, tout alloit bien. Les mœurs privées étoient le garant de la félicité publique. On vivoit en paix avec ses voisins & avec soi-même. Le commerce en dehors n'étoit qu'un échange de bienfaits. Le luxe en dedans nourrissoit les arts, & devenoit un lien de plus entre les riches & les pauvres. En ces tems-là; s'il y avoit des pauvres qui souffroient sans murmurer, il y avoit aussi des riches qui donnoient sans qu'on leur demandât. En ces tems-là; quoique chaque porte eût sa serrure, la bonne foi étoit si grande, que les maisons restoient ouvertes, même la nuit, & dans l'absence du maître. En ce tems; s'il y avoit beaucoup de célibataires, il y avoit aussi beaucoup de ménages heureux. En ce tems-là; on parloit beaucoup de la liberté, sans doute que ce mot n'étoit pas seulement sur les levres. En ce tems; tous les hommes étoient freres; car ils aimoient à vivre ensemble, entassés les uns sur les autres, dans l'étroite enceinte des murailles de leurs cités. Dans ce tems, il falloit que tout le monde fût heureux, car tout le monde étoit jaloux d'en avoir l'air.

Hélas! dans ce tems-là aussi, on aimoit beaucoup à s'amuser au jeu des contre-vérités; & cette page en pourroit bien être un échantillon.


LEÇON XC.

LE PLAISIR ET LE BONHEUR.

Un jour, de grand matin, je me dis: Ayons aujourd'hui du plaisir, à la maniere des gens du monde. Essayons d'être heureux, à l'instar des heureux du siecle. Je sortis, & j'allai au lever de plusieurs femmes qui passoient pour les plus agréables. Leurs minauderies & leur jargon m'amuserent pendant la premiere minute. À la seconde minute je baillai, & courus ailleurs chercher du plaisir. Je me promenai aux jardins publics. Au bout de la premiere allée, je me surpris baillant, & je me dis: Ce n'est pas encore là du plaisir. Allons nous asseoir à la table d'un riche ou d'un grand. J'attendis au dessert. Le vin m'échauffa la tête; mais mon cœur resta froid, & je m'endormis. On me réveilla pour me donner une place à ces beaux spectacles où l'art, dit-on, surpasse la nature, en l'imitant. Avant que la toile fût baissée, je baillai. Une orgie nocturne m'attendoit au sortir d'un bal galant..... Est-ce là le plaisir, me demandai-je, en regagnant mon asyle solitaire, où veilloit ma compagne. Cela se peut; mais, à coup sûr, (du moins pour moi), le bonheur n'est qu'ici.


LEÇON XCI.

L'INCRÉDULE CONVERTI.

Les livres de plusieurs philosophes m'avoient rendu incrédule, au point de nier toute divinité, & une vie à venir. Mais, en méditant sur l'état actuel de la société, je retournai bien vîte à la croyance de mes ancêtres & de ma nourrice. En voyant le quart des hommes servi par les trois autres quarts, j'eus besoin, pour ne pas me laisser aller à l'indignation & au désespoir, j'eus besoin de croire qu'apparemment un Dieu avoit décidé, de sa certaine science & pleine puissance, qu'il y auroit un monde où les trois quarts du genre humain serviroient l'autre quart; & que, par la suite, il y auroit un autre monde où le grand nombre de ceux qui servoient, seroit servi, à son tour, par le petit nombre. Si j'ai mal conjecturé, si ce n'est pas là tout-à-fait le plan de conduite de la divinité, je ne sais plus où j'en suis. Le chaos qui, dit-on, précéda la création, n'étoit rien, sans doute, en comparaison de celui qui regne sur la surface de ce monde créé: & l'enfer, dont on me menaçoit après ma mort, ne peut pas être pire que la vie qu'on mene dans une société dont les individus sont tous libres & égaux, & où cependant les trois quarts sont esclaves, & le reste est maître.


LEÇON XCII

L'ÉPÉE ET LA LOI.

En ce tems-là; l'épée & la loi se disputoient entr'elles sur le droit de préférence. La loi prétendoit que les hommes, avec elle, n'avoient pas besoin de l'épée; l'épée soutenoit qu'elle donnoit à la loi toute sa force.

Témoin de cet alter-cas, un sage leur dit: Calmez-vous. Tant que les hommes seront des enfans imbécilles ou furieux, ils auront un égal besoin des services de l'un & de l'autre. Votre empire n'est pas prêt de finir. Cependant, à quoi serviriez-vous, si les hommes étoient plus éclairés, ou seulement s'ils vouloient s'entendre? Vous n'êtes sortis que de leur foiblesse; & j'aime à croire qu'un jour, (je n'en verrai pas l'aurore), tous mes semblables rougiront de s'être servis de vous.


LEÇON XCIII.

DIALOGUE ENTRE LE SCEPTRE ET LA HOULETTE.

La Houlette.

Tu es devenu bien orgueilleux, depuis que tu es d'or. Jadis nous ne faisions qu'un. As-tu oublié que nous étions du même bois?

Le Sceptre.

Tu parles de loin. Mais, depuis que j'ai profité des circonstances, tant que les hommes voudront bien courber la tête sous mon poids, je continuerai à peser sur eux. Vas! un peuple est plus aisé à conduire qu'un troupeau. Les hommes sont encore plus debonnaires que les moutons.

La Houlette.

Mais, à la longue, le joug peut sembler lourd. Si on venoit à le secouer; si on venoit à briser le sceptre, & à ne permettre aux rois que l'usage de la houlette!....

Le Sceptre.

Je ne crains pas plus cela, que de voir le sceptre passer entre les mains des bergers.

La Houlette.

Prends-y garde. Il ne faut qu'un instant d'humeur. Les Dieux ont déjà vu leurs statues d'argent, métamorphosées en vaisselles plattes. Un jour pourra venir, où l'on fera du sceptre un hochet, une marotte dont le peuple s'amusera.

Le Sceptre.

Le peuple est un enfant trop vieux & trop grand.

La Houlette.

Vah! le tems me vengera de tes dédains.

LEÇON XCIV.

En ce tems-là; un berger se pavanoit en marchant à la tête de son troupeau. Il se disoit, chemin faisant: Les moutons sont nés pour les bergers; rien de plus certain! Il est clair que la laine qu'ils portent, fardeau incommode pour eux pendant l'été, est pour habiller le berger en hiver. Le lait des chevres est moins pour élever leurs petits, que pour désaltérer le berger. Ils paissent, sans doute, pour être servis plus gras sur la table des bergers.

Ce propos du berger, entendu par ses moutons, mît le comble à leurs mécontentemens, & les porta à la derniere extrêmité. Ils tinrent conseil. Avons-nous donc besoin d'un berger pour paître, ou pour faire des petits? Comment vivions-nous avant de sortir des bois; nous étions moins soignés mais plus vigoureux qu'aujourd'hui.

Pendant le sommeil du berger & des chiens, les moutons convinrent de prendre la fuite; & de gagner la forêt voisine, pour y vivre, comme ils vivoient dans l'âge d'or. Ce qu'ils firent.


LEÇON XCV.

LA COURONNE D'OR ET LE CHAPEAU DE PAILLE.

En ce tems-là; un roi n'avoit en ce moment-là que sa couronne d'or pour garantir sa tête des rayons brûlans du soleil d'août, à midi. Un pauvre berger n'avoit pas d'assez grands yeux pour contempler cette couronne d'or. Le roi lui dit: eh bien! changeons ensemble. Donne-moi ton chapeau de paille pour ma couronne d'or. Le berger n'hésita pas. Mais, peu de tems après, se sentant brûlé par le soleil, il dit au prince: je défais le marché, j'aime encore mieux mon chapeau de paille, qui me met à l'abri, que votre couronne d'or qui brûle au soleil, mais qui ne garantit pas de ses rayons brûlans.


LEÇON XCVI.

LE SOLEIL ET LA MONTRE.

En ce tems-là; quelle heure est-il (demanda un jour à un vieux berger un jeune roi égaré dans la campagne)? Prince! il est midi au soleil.—Pour toi, (reprit le jeune prince) mais pour moi, l'aiguille de ma montre n'est qu'à la onzième heure; iroit-elle mal? Non! (s'écria quelqu'un de la suite du monarque). Certainement, c'est le soleil qui se trompe.

Le berger, homme de sens, s'éloigna en haussant les épaules, & disant tout bas: vous avez beau dire & beau faire, tous tant que vous êtes à la cour; le tems ne va pas plus ou moins vîte pour les rois que pour les pasteurs. Chacun à son horloge; mais il n'y a qu'un soleil pour tous.


LEÇON XCVII.

LE TOMBEAU DES ROIS.

Un pasteur Nomade rencontra un jour dans ses courses de belles ruines d'un édifice antique, retraite des oiseaux de passage. Il en visita l'intérieur, trouva beaucoup plus de place qu'il n'en falloit pour s'y loger commodément lui & son troupeau. Il résolut d'y établir sa demeure; il étoit d'âge à se fixer. Il appliqua à son usage tout ce qui se rencontra sous sa main. Maître de ces lieux abandonnés depuis plusieurs siecles, il disposa de tout à son gré, certain de n'être point troublé dans sa propriété.

Un savant, envoyé à grand frais par le prince régnant, pour faire une recherche exacte & une description détaillée de tous les monumens antiques qui se trouveroient dans ses États, n'oublia pas dans son voyage Pittoresque les ruines qui servoient d'asyle au vieux pasteur Nomade. Il entre, & après avoir porté autour de lui un œil observateur, il dit au berger: ami, sais-tu bien que ce qui te sert aujourd'hui de maison, étoit jadis un tombeau.

Le Pasteur.

À la bonne heure; dans ce cas, ce vieux bâtiment reprendra bientôt son ancienne destination.

L'Antiquaire.

C'étoit le mausolée d'une famille souveraine.

Le Pasteur.

Vous ne flattez pas peu ma vanité, en m'apprenant qu'un jour, moi pauvre berger, partagerai la sépulture des rois. Mais, je l'avouerai, je ne suis pas pressé de jouir de cet honneur.

L'Antiquaire.

Sais-tu bien que ce vase, que tu as converti en ruche, étoit une urne qui contenoit la cendre d'un grand monarque.

Le Pasteur.

Ah! ah! & les ordonnances de ce grand monarque étoient elles aussi douces que le miel de mes abeilles? J'en doute.

L'Antiquaire.

C'étoit un tyran.

Le Pasteur.

Tout ceci a donc été fait pour un tyran.

L'Antiquaire.

Oui.

Le Pasteur.

C'étoit bien la peine.

L'Antiquaire.

Qu'as-tu fait de la cendre?

Le Pasteur.

Tu en vois quelque part dans mon foyer; elle sert à couvrir mon feu; & le reste à ma lessive.

L'Antiquaire.

Tu n'as rien trouvé de plus.

Le Pasteur.

Je n'ai pas beaucoup cherché. Regardez vous-même.

L'Antiquaire.

Comment? Le caveau funéraire de la reine est aujourd'hui une étable à vache.

Le Pasteur.

Pourquoi pas?

L'Antiquaire.

Mais je ne me trompe pas. Quoi! le buste d'un empereur sert de contrepoids à la porte d'un berger.

Le Pasteur.

J'ai profité du crampon de fer que j'y ai remarqué; desorte que depuis que je me suis avisé de le suspendre derriere ma porte, ma cabane ne craint plus le vent du nord.

L'Antiquaire.

Un chef-d'œuvre, dégradé à ce point.

Le Pasteur.

Cet empereur dont tu admires ici la tête, n'a peut-être pas fait autant de bien seulement au monde, que son buste m'est utile en ce moment.

L'Antiquaire.

J'ai ordre du prince de l'emporter.

Le Pasteur.

Emporte, mais je veux un dédommagement.

L'Antiquaire.

Quelqu'il soit, il te sera accordé.

Le Pasteur.

Eh bien! pour ma récompense, promets-moi de dire au prince que tu as vu la cendre d'un grand roi servant à la lessive d'un berger, son urne cinéraire converti en ruche à miel, & son buste de marbre suspendu derriere la porte d'une chaumiere. Tu diras aussi à la reine que le caveau de son aïeule n'est plus aujourd'hui qu'une étable. Tu diras tout cela.

L'Antiquaire.

Oui, oui!

Le Pasteur.

Tu n'oubliras rien.

L'Antiquaire.

Non! non!..... Voilà un berger qui seroit mauvais courtisan.


LEÇON XCVIII.

LE ROI-BERGER.
CONTE PASTORAL,
PAR LE BERGER SYLVAIN.

Pendant les fêtes consacrées aux déguisemens, un bon roi, jeune encore, se fit berger. Un chapeau de paille sur la tête, une houlette à la main, le visage couvert d'un masque, il sortit précipitamment de son palais, débarrassé de toute sa suite, & ne gardant pour l'accompagner, qu'un de ses plus fideles sujets, devenu son intime ami. Dans cet équipage, il prit le chemin des champs & alla se fixer dans le fond de l'une de ses provinces les plus agréables. Il se mêla aussitôt parmi les pasteurs du lieu. Une bergerie venoit de perdre son possesseur; il en fit l'acquisition, pour se livrer tout entier aux douces occupations & aux plaisirs purs des bergers. Il sembloit qu'il fût né pour cette condition paisible. Son nouvel état lui plût tant, qu'il oublia bientôt les honneurs de la royauté, & ne s'apperçut point que les fêtes consacrées aux déguisemens étoient passées.

Cependant l'inquiétude regnoit à la cour du prince. On vit même des courtisans pleurer. On chercha le roi partout où il n'étoit pas. Il n'y eut que ceux qui l'approchoient de plus près & qui soupçonnoient ses goûts, qui s'aviserent de parcourir les provinces & de se disperser dans les campagnes. Ils le trouverent enfin à la tête d'un troupeau, caressant son chien & chantant un air gai.

Prince! que faites-vous!..... Reprenez votre sceptre & remontez sur le trône. Vos sujets vous attendent; & la princesse que le dernier traité de paix vous destine pour compagne, arrive. Venez!...

Mes amis! c'en est fait! vous venez un peu trop tard. La houlette me semble moins lourde que le sceptre. Mon chapeau de fleurs pese moins sur ma tête, qu'une couronne. Et je suis plus à mon aise sur ce siege de gazon, que sur un trône d'or. Mes sujets ne peuvent jamais m'être plus fideles que mes moutons, & que le gardien de mon troupeau. Et je doute que la princesse que le dernier traité de paix me destinoit, me plaise davantage que la pastourelle que mon cœur vient de se choisir. Quand on a été roi & berger, & quand on a le choix entre l'un ou l'autre, on reste berger.


LEÇON XCIX.

LA REINE-BERGERE.
CONTE PASTORAL.

Zerbin.

Je l'aurai fait attendre. Doublons le pas. Mais qu'apperçois-je, près de la fontaine.... Ce n'est pas elle. Quelle est cette femme si richement parée? J'aimerois bien mieux y voir ma Zerbine, avec son chapeau de paille couronné de fleurs. Elle devroit y être, cependant. Approchons.

Zerbine.

C'est lui. Comme il va ouvrir de grands yeux. Je suis sûre qu'il ne me reconnoîtra pas.

Zerbin.

Je n'oserai jamais..... C'est sans doute la fille d'un roi.

Zerbine.

Ne lui parlons pas d'abord. Mais faisons lui des signes.

Zerbin.

Est-ce bien à moi que ce geste s'adresse?..... Suis-je bien seul ici?.... Avançons.... Qu'ai-je donc à craindre? Grande princesse, pardonnez... Mais je ne me trompe pas. C'est toi, ma Zerbine. Quoi!....

Zerbine.

Eh oui! c'est moi; c'est ta Zerbine. Ta surprise & ton impatience sont extrêmes. Écoute!... Comme tu vois, je suis arrivée la premiere au rendez-vous.... Ce que n'auroit pas dû permettre mon cher Zerbin.

Zerbin.

Je n'ai pas eu le courage de quitter mon pere que je ne l'aie vu endormi.

Zerbine.

C'est bien!... Que je te raconte mon avanture! Je t'attendois ici avec une provision de fruits & de laitage comme nous étions convenus. Pour abréger le tems de ton absence, j'essayois la chanson si tendre que tu me donnas à ma fête, & dont je ne sais pas encore bien l'air. J'en étois à peine au refrein qui me plaît tant;

Si Zerbin étoit roi,
Zerbine seroit reine.

quand je vis accourir une femme grande comme moi, mais d'une beauté fiere & imposante.

Zerbin.

Elle n'avoit pas tes graces, j'en suis bien certain, sans l'avoir vue.

Zerbine.

Ne m'interromps donc pas. Elle s'avance vers moi précipitamment.... Je me recule par respect & aussi par crainte. Elle étoit éblouissante, mais elle avoit l'air égarée. Jeune bergere, me dit-elle, bannis toute frayeur & conserve-moi la vie. Tu vois une reine, précipitée du haut de son trône, chassée de ses États & poursuivie par des ennemis acharnés. Le soleil est déjà sur son déclin, & depuis son lever, je n'ai pas encore pris de nourriture. Je lui dis: si du lait, des fruits & un gâteau étoient dignes de vous.... Donne, donne toujours. Et je la vis dévorer ce que nous devions manger ensemble. Ce n'est pas tout, reprit-elle, changeons d'habits, à l'instant. Les momens me sont chers. Et en même-tems je la vis jetter sur le gazon ce sceptre d'or & cette couronne de diamans, que tu vois, & aussi ce beau manteau d'écarlate qui me pese tant sur les épaules. Je l'aidai à endosser mon vêtement de lin qui fût un peu étroit pour elle.

Zerbin.

Je le crois. Est-il deux femmes au monde qui aient la taille svelte de Zerbine.

Zerbine.

Laisse-moi achever. Elle s'empara de mon chapeau avec ses fleurs, & de ma houlette avec la guirlande que je voulois garder à toute force. Mais il ne fut pas possible. Ma chere, me dit-elle, il faut que l'illusion soit complette. La richesse de mes habits te dédommagera du sacrifice. Tu pourras faire le bonheur du berger que tu aimes, en lui apportant pour dot tous ces trésors.

Zerbin.

Nous n'avons pas besoin de tout cela pour nous aimer.

Zerbine.

C'est ce que je lui ai répondu. Mais elle me quitta presqu'aussitôt, en m'embrassant & en m'ajoutant; bergere, n'envie pas le sort des reines. Adieu. Souviens-toi de moi. Je ne t'oublierai jamais. Puissé-je te donner bientôt de mes nouvelles.

Zerbin.

Zerbine!

Zerbine.

Eh bien!

Zerbin.

Retournons vîte au hameau. Il ne seroit pas prudent que nous restions dans les champs avec ces beaux habits. Ceux qui poursuivent la reine t'enleveroient sans examen, & peut-être... Allons nous en sans tarder. Je crois déjà les entendre.... Comme tu es belle, ma Zerbine!..... Mais je sens que je ne puis t'en aimer davantage.

Zerbine.

Et moi, quand bien-même je serois effectivement reine, comme j'en ai l'air, je sens que je ne t'en aimerois pas moins.

Zerbin.

Veux-tu permettre à un pauvre berger de t'offrir son bras.

Zerbine.

Ah! Zerbin! viens! que je te serre dans les miens!

Zerbin.

Mais qu'as-tu donc aux doigts?

Zerbine.

Ce sont des anneaux & des pierres précieuses.

Zerbin.

Qu'allons-nous faire de tout cela?

Zerbine.

Je n'en sais rien.... Il me vient une idée. Il faut conserver toutes ces belles choses; quand cette pauvre reine me donnera de ses nouvelles, comme elle me l'a promis, nous ne lui renverrons tout cela, que sous la condition de me rendre ma guirlande.

Zerbin.

Ah! Zerbine!.....

Zerbine.

N'en ferois-tu pas autant, pour ravoir le nœud que j'ai attaché à tes beaux cheveux?

Zerbin.

Ah! sans doute.

Tout en conversant ainsi, ces deux amans cheminoient vers le hameau. Mais, quel moment pour Zerbin. Des gens armés se jetterent sur Zerbine..... Cependant instruits de leur méprise, & touchés de la naïveté de ses réponses, ils passerent outre, sans perdre de tems. Arrivés au village, on accourut en foule du plus loin qu'on les apperçut. La nouvelle circula en un moment. On assiégea la cabane de la mere de Zerbine. Les bergeres sur-tout ne pouvoient se lasser d'examiner d'un œil avide, toutes les différentes pieces d'habillemens de la pastourelle, qui se mit à son aise, le plutôt qu'elle put, en se couvrant de l'un de ses habits ordinaires. La ceinture de pierreries, le collier de perles à plusieurs rangs, les cercles d'or, les pendans d'oreilles, les boucles, les agraffes, la couronne sur-tout, tous ces différens ornemens royaux passerent tour-à-tour de main en main. On en essaya quelques-uns. Malheureusement il faisoit trop nuit. Les plus coquettes brûloient d'impatience d'aller se regarder sur le plus prochain ruisseau. Cette ivresse dura plusieurs jours. Les vieillards de la contrée se perdoient en conjectures, & se faisoient écouter des jeunes avec l'attention la plus suivie. Quelques-uns d'entr'eux, en maniant le sceptre, se dirent: il est bien lourd. Ce sceptre pese plus que nos houlettes.

Zerbine ne fut pas long-tems sans entendre parler de la reine. Un jour on la vit venir accompagnée d'une suite nombreuse; mais elle voulut entrer seule dans le hameau. On la conduisit chez la mere de Zerbine. Là, elle raconta comme elle avoit eu le bonheur de ne point être reconnue sous son travestissement, comment elle pénétra jusque chez un souverain allié à sa maison. Comment elle l'intéressa & en obtint un secours pour remonter sur le trône, & punir l'usurpateur. Cette reine courageuse ne s'étoit annoncée dans le village que par sa suite. Car pour elle, elle parut devant Zerbine avec les habits de cette bergere. Zerbin qui étoit présent, lui dit: grande reine, vous venez sans doute reprendre vos riches vêtemens. On vous les a réservés intacts; mais vous ne les aurez, ajouta vivement Zerbine, qu'en m'apportant ma guirlande.—Tu parois bien attachée à cette guirlande.—Autant que vous à votre couronne.—Puisque cela est ainsi, garde mes habits; car dans mes courses, je n'ai pas conservé ta guirlande.—Zerbin, oh non! reine trop généreuse. Remportez tous ces trésors. Si jusqu'à présent nous avons échappés à l'envie, nous le devons à notre indigence.—Mais du moins, demandez-moi quelque grace: tout ce que vous désirerez, vous sera accordé.—Écartez à jamais la guerre de notre hameau paisible: nous serons toujours assez heureux. Et pour conserver la mémoire d'un événement qui nous sera toujours cher, puisque l'issue vous a été favorable; qu'on éleve près de la fontaine, où vous avez rencontré Zerbine, un monument durable, sur lequel on lise ces mots: