[1]La fin de la semaine.
XIII. BULLES DE SAVON
Le Chevalier de la Triste Figure s'était fait lapider par les galériens qu'il avait voulu délivrer. Shelley fut reçu à coups de sifflet quand, dans un meeting de Catholiques, il déclara qu'on avait bien tort d'écarter les Irlandais des fonctions publiques à cause de leur religion, car toutes les religions se valent. Ses auditeurs préféraient cent fois le fanatisme de leurs persécuteurs au scepticisme de leur défenseur.
La fameuse Adresse était sur le même thème. Elle démontrait que l'émancipation des Catholiques est un pas sur le chemin de l'émancipation totale, que la bonté et non l'habileté doit être le principe de toute politique, et qu'enfin, avant d'attendre leur libération des Anglais, les Irlandais devaient se libérer eux-mêmes en devenant tempérants, justes et charitables. Shelley croyait que sa doctrine irait droit au cœur des pauvres gens de Dublin. Pour prêcher cet évangile, il était prêt au martyre.
Harriet n'était pas moins enthousiaste et l'activité réformatrice prenait en elle un aspect charmant. Les poches bourrées de pamphlets, le ménage enfantin se promenait dans Sackville Street. Quand ils rencontraient un homme ou une femme «à l'air possible», ils lui glissaient un papier rédempteur. Du balcon de leur petit appartement, ils répandaient encore les saines doctrines en laissant tomber des Adresses sous le nez des passants sympathiques. Quand Shelley en jetait une adroitement dans le capuchon d'une vieille dame distraite, Harriet s'enfuyait en éclatant de rire. L'évangélisation des Irlandais était le plus drôle des jeux.
Les amis de Shelley, Godwin, Miss Hitchener, s'attendaient chaque jour à ce qu'il fût arrêté; l'institutrice évoquait même les assassinats politiques. Mais le château de Dublin parut apprendre sans terreur qu'un jeune Anglais, de seize à vingt ans, avait fait un discours moral. La police transmit au Secrétaire d'État un exemplaire de l'adresse. Ce document, où Shelley recommandait à ses frères Irlandais la tempérance et la charité, fut jugé tout à fait humoristique par les fonctionnaires de la Couronne.
L'impunité était décourageante; les mœurs des Irlandais ne l'étaient pas moins. «Ils boivent beaucoup de whisky, disait la bonne Harriet, parce que la viande est trop chère.» Quand Shelley faisait appel à la pitié des policemen en faveur d'un malheureux arrêté pour vol ou désordre, le policeman, avec tristesse et bonté, lui montrait que son client était ivre. Le soir de la saint Patrick, jour où Dublin boit sec, comme il y avait bal au château, Percy et Harriet virent les affamés faire la haie pour admirer les toilettes. Ce manque de dignité désespéra Shelley.
Pour donner l'exemple de la simplicité, ils s'étaient mis tous trois au régime végétarien. Shelley se délivrait ainsi des remords que lui donnaient les «horreurs de l'abattoir» et les «massacres de volailles». On ne faisait infraction à la règle que si Mrs Nugent venait dîner. C'était leur seule amie à Dublin, de son métier couturière. Une des difficultés de leur mission était en effet qu'ils ne connaissaient aucun de ces Irlandais qu'ils aimaient de tout leur cœur. «Je suppose, disait Harriet, que nous les connaîtrons tous d'un seul coup lorsque Percy sera célèbre.»
Mais Percy lui-même était découragé. Dans le pays des Constructions Irréelles qu'il habitait presque toujours, l'Irlande opprimée était une belle figure féminine et fière, Shelley un chevalier et un apôtre prêt à combattre et à souffrir pour elle; des foules en haillons le suivaient dans les rues; de barbares soldats anglais l'arrêtaient et le flagellaient; mais l'héroïque douceur de ses enseignements charmait les oppresseurs eux-mêmes, et la philosophie faisait le miracle de réconcilier les nations ennemies.
Lentement cette vision animée et brillante se dissipait; un dernier lambeau de brume irisée flottait au coin des maisons noires; et l'Irlande véritable était là, masse énorme et solide de villes, de fermes et de forêts, assemblée innombrable d'hommes obscurs et différents, amas séculaire de traditions et de lois, terre de jeux, de chasse, de vengeances privées, siège de magistrats, garnison de soldats, territoire de police, l'Irlande misérable et railleuse, souffrante et bavarde, mécontente et heureuse d'être mécontente; l'Ile énigmatique, l'Ile absurde... Devant cette redoutable et pesante réalité, que pouvait-il faire? Que pouvait-il espérer? Elle l'accablait et le lassait.
Godwin, avec une force grandissante, suppliait son disciple de renoncer à cette entreprise. Depuis que Shelley lui avait écrit qu'il le considérait comme un père, il avait pris un ton hostile et bougon. «Croyez-moi, Shelley, prophétisait-il, vous préparez une scène de sang.» S'il avait pu voir son fils spirituel rédiger un inoffensif «Projet d'association pour le bien du genre humain» entre Eliza qui cousait une cape rouge et Harriet qui préparait un repas de miel et de fruits, il eût été moins inquiet.
Ses adjurations eurent au moins ceci d'utile qu'elles fournirent à Shelley une honnête excuse pour renoncer à se faire le champion d'opprimés trop satisfaits. À part quelques malheureux qui savaient trouver chez lui des secours, personne à Dublin ne le prenait au sérieux. S'il existe aux yeux d'un Irlandais un être plus ridicule qu'un Anglais, c'est un Anglais qui aime l'Irlande, et s'il est au monde un spectacle qu'un ancien élève d'Eton et d'Oxford, même réfractaire, ne peut supporter, c'est celui du désordre irlandais. Ayant vu la folie et la misère de cette nation, Shelley ne put s'empêcher de penser avec avidité à la beauté, à la paix des campagnes anglaises.
«Je me soumets, écrivit-il enfin à son «vénérable ami». Je ne m'adresserai plus à des illettrés... Je me bornerai à être la cause d'un effet qui se produira longtemps après que je serai moi-même poussière.»
Harriet emballa tous les pamphlets restants à l'adresse de Miss Hitchener, qui se fût bien passée de cette «matière inflammable»; Eliza plia son manteau rouge, et les trois apôtres reprirent le bateau.
* * *
Restait à réaliser la deuxième partie de leur programme: louer une maison au Pays de Galles et y réunir l'«équipe» spirituelle, afin de résoudre tous les problèmes.
Ils crurent avoir trouvé l'abri convenable en ces lieux mêmes où Shelley, solitaire, était venu se réfugier avant son mariage. La sauvagerie charmante du pays le tentait. Près de la maison coulait un torrent montagnard sur lequel il naviguait dangereusement dans une nacelle longue d'un pied. Une bank-note de cinq livres était sa voile, un chat terrifié son passager. Il espérait que Miss Hitchener pourrait décider son père à venir exploiter la petite ferme attenant à la maison.
Mais rien ne s'arrangea. La maison était trop chère. Mr Hitchener, indigné par les bruits qui couraient à Cuckfield sur les rapports de sa fille et de Shelley, refusa de l'autoriser à partir. L'imprudente institutrice, fière de l'invitation, en avait parlé, et tout le village, la tante Pilfold en tête, avait conclu sans bienveillance. Une fois de plus, la méchanceté des hommes étonna Shelley. Lui qui avait enlevé sa femme et fait par amour un mariage écossais, serait infidèle à son Harriet! Cette idée lui inspira un étonnement si vif qu'une femme moins vertueuse que la chaste Hitchener l'eût trouvé désobligeant.
Quant à Mr Hitchener le père, il fut traité comme il convenait. C'était, lui aussi, un ancien cafetier, car les Dieux semblaient se divertir à mettre le cristallin Shelley en rapport avec les membres de cette corporation. «Monsieur, écrivit-il au père de son amie, j'ai eu quelque peine à réprimer une surprise indignée en lisant que _vous_ refusez mon invitation à _votre fille._ De quel droit? Qui vous a fait son maître?... Ni les lois de la nature, ni celles de l'Angleterre n'ont mis les enfants au rang de propriété privée... Adieu! la prochaine fois que j'entendrai parler de vous, j'espère que le temps aura rendu vos sentiments plus libéraux.»
* * *
Puisqu'il fallait quitter le Pays de Galles, Godwin indiqua un joli cottage qu'un de ses amis voulait louer. Tout conseil de lui inspirait le respect; Shelley et Harriet firent le voyage et furent très désappointés. La maison était banale, à peine achevée et trop petite pour eux. Mais en revenant de cette inutile expédition, ils découvrirent un village féerique; trente cottages aux toits de chaume, vêtus de roses et de myrtes grimpants. formaient le délicieux hameau de Lynmouth. Par miracle, une des maisons était à louer, et la mieux située, au-dessus d'une gorge boisée. Des fenêtres, on découvrait la mer à trois cents pieds au-dessous. Ils décidèrent à l'instant de s'y installer pour toujours.
Le «vénérable ami», informé, écrivit une lettre pincée. Il dit, assez durement, que les goûts de Shelley étaient trop luxueux, et qu'une petite maison, si modeste fût-elle, devait suffire à qui se disait son disciple. Si Mr Timothy avait écrit cette lettre, les épithètes les plus sévères lui eussent encore été appliquées. Mais il est naturel de supporter d'un étranger ce qu'on ne saurait accepter d'un père. Shelley pensa, non à blâmer, mais à se justifier. S'il avait dit que la maison recommandée par son maître était insuffisante, ce n'était pas par souci du luxe ni même du confort. Mais le nombre de chambres était trop petit et il lui semblait contraire à certaines idées de délicatesse que deux personnes de sexe opposé, non unies par certains liens, dormissent dans la même chambre. Il savait que, dans une société régénérée, ce sentiment disparaîtrait, mais dans l'état de choses présent, la promiscuité lui paraissait imprudente. Il n'exposa cette doctrine (qu'il craignait un peu réactionnaire) qu'avec de grandes précautions. Le maître daigna oublier.
L'adorable maison de Lynmouth fut bientôt le décor d'un grand événement: l'arrivée de Miss Hitchener. Shelley se promettait qu'elle apporterait dans sa vie un élément de collaboration intellectuelle qu'il n'y trouvait pas tout à fait. Harriet d'ailleurs n'y perdrait rien, car sa sœur spirituelle aiderait à la former; toutes deux, pensait-il, avaient l'âme assez haute pour accepter ces rôles.
Les gens de Lynmouth le virent avec surprise faire avec cette maigre inconnue de longues et romantiques promenades. Ce fut avec elle qu'il discuta désormais les plans qu'il formait pour répandre ses idées. La propagande de la vertu devenait difficile. Un imprimeur de Londres venait d'être condamné au pilori. Le sort de Galilée n'effrayait pas Shelley pour lui-même; mais il ne voulait pas mettre en danger un innocent imprimeur.
Heureusement le Magicien avait à sa disposition des éléments qui défiaient la police de Lord Castlereagh. Quand il avait composé quelque pamphlet bien incendiaire, tantôt il fabriquait pour l'expédier de petites boîtes enduites de résine et, les ayant munies d'un mât et d'une voile en miniature, il les lançait sur l'Océan; tantôt il construisait adroitement des ballonnets à l'air chaud que, tout chargés de sagesse, il lançait dans le ciel d'été. Alors, ravi, il regardait briller dans les sombres profondeurs bleues la petite flamme tremblante qu'il avait allumée, ou flotter sur les vagues d'émeraude en fusion une bouteille remplie d'un divin remède.
Quand il avait ainsi «travaillé», sa récréation favorite était de faire des bulles de savon. Assis devant sa porte, muni d'un chalumeau, il soufflait avec une adresse de jeune fille les sphères parfaites et fragiles. Dans leurs élastiques pellicules brillaient des teintes violettes, vertes et dorées qu'il regardait changer, se fondre et disparaître.
Alors, abandonnant pour une courte absence les palais transparents et vides de la Logique, il éprouvait une sorte d'obscur besoin de fixer par le rythme et les mots l'insaisissable grâce de ces jeux de couleurs.
XIV. LE VÉNÉRABLE AMI
Les roses de Lynmouth se fanèrent; les vents d'automne balayèrent comme des feuilles les vastes nuages; le prestige de Miss Hitchener pâlit. La présence continue d'une étrangère avait fatigué Harriet; Shelley lui-même voyait se dissiper la vision vaporeuse qui lui avait si longtemps caché des formes grossières, et, surpris de trouver installée près de lui une femme médiocre et radoteuse, cherchait en vain son héroïne et se repentait de sa folie.
Après avoir tant insisté pour l'arracher à son école, il était difficile de s'en séparer. Mais le séjour avec elle dans une solitude automnale était devenu insupportable. Dans une grande ville, d'autres amis, d'autres spectacles pourraient faire oublier cette obsédante compagne. D'ailleurs Godwin appelait à Londres les Shelley: ils se résolurent à y faire un séjour d'assez longue durée.
* * *
Ce fut avec grande émotion qu'ils quittèrent, un jour d'octobre 1812, un petit hôtel de Saint-James Street pour faire une première visite à leur ami Godwin et à sa famille. Harriet, petite, blonde et rose trottait à côté de son mari-enfant, grand et voûté; ils se demandaient quel accueil ils allaient recevoir du philosophe. Miss Hitchener, qui s'était présentée à lui en traversant Londres, avait été mal reçue. Mais cela ne prouvait rien, que peut-être la perspicacité de Godwin.
Ils trouvèrent toute la famille réunie dans la petite maison attenante à la librairie de Skinner Street, car les Godwin, de leur côté, attendaient avec une impatiente curiosité l'arrivée du couple Shelley. Il y avait là le philosophe lui-même, homme petit et gros, chauve, à l'air intelligent, avec cet extérieur de pasteur méthodiste qui est presque toujours celui des théoriciens de la Révolution. La deuxième Mrs Godwin avait revêtu une belle robe de soie noire et ne mit ses lunettes vertes que pendant le temps nécessaire pour bien voir le petit-fils de baronnet et sa jolie femme. On avait prévenu les Shelley qu'elle était médisante. Mais ce soir-là elle parut aimable. Il y avait Fanny Imlay, mélancolique et douce, et Jane Clairmont, jolie, de type italien, brune de peau et vive d'esprit.
—La seule qui manque, dit Godwin, est ma fille Mary qui est en ce moment en Écosse; elle ressemble beaucoup à sa mère dont je vais vous montrer le portrait.
Il emmena dans son bureau le jeune couple de disciples et Shelley regarda longuement, avec une attention émue, le portrait de la charmante Mary Wollstonecraft. Puis tout le monde s'assit, et Godwin et Percy parlèrent des rapports de la matière et de l'esprit, de la situation du clergé, de la littérature allemande. Les femmes écoutaient avec admiration. Harriet trouva que Godwin ressemblait à Socrate dont il avait le crâne bossué, et que Percy près de lui rappelait les beaux disciples grecs dont le respect se nuance d'impatiente ardeur.
* * *
Une grande intimité s'établit aussitôt entre les Shelley et les Godwin. Souvent Godwin passait à l'hôtel et entraînait Shelley en promenade, ou bien Mrs Godwin invitait à dîner Percy et Harriet, même Eliza et Miss Hitchener, mais cette dernière avec répugnance. Ou bien encore Harriet elle-même se risquait à commander un dîner.
Le soir du 5 novembre, jour où dans toute l'Angleterre, en souvenir de la Conspiration des Poudres, éclatent les pétards, le ménage Shelley dînait chez les Godwin. Après le dîner, le petit William Godwin, qui avait neuf ans, annonça qu'il allait chez son voisin le jeune Newton tirer des pièces d'artifice. Shelley, à ce moment, discutait quelque grave question avec son vénéré ami. Los mots d'artifice, de poudre, réveillèrent aussitôt l'alchimiste de Field Place. Il hésita une seconde à quitter Godwin et ses discours, mais l'image d'étincelles brillantes éclairant de leurs zigzags enflammés les vieilles rues de Londres l'emporta. Il dit au petit William: «je vais avec vous», et se leva.
Après le feu d'artifice, le jeune Newton, enchanté de ce grand ami qui jouait comme un enfant et savait de merveilleuses histoires, l'emmena chez ses parents. Shelley se laissa faire et ne le regretta pas. Il trouva Mr et Mrs Newton délicieux. Tout de suite une conversation libre, savante, agréable s'engagea. Mr Newton était fait pour plaire à Shelley; c'était un homme à théories et qui les appliquait. Son idée favorite était que les êtres humains, en quittant les régions chaudes où ils ont vécu d'abord et en remontant vers le Nord, ont adopté des habitudes de vie anti-naturelle, d'où procèdent tous leurs maux. L'une de ces mauvaises habitudes était de se vêtir, et Mr Newton obligeait ses enfants à être toujours nus dans sa maison. Une autre était de manger de la viande, et toute la famille était végétarienne. Rien ne pouvait plus enthousiasmer Shelley et Mr Newton lui fournit des arguments nouveaux.
—L'homme ne ressemble à aucun carnivore; il n'a pas de griffes pour retenir une proie; ses dents sont faites pour manger des légumes et des fruits. Il est malade dès qu'il touche à cette nourriture carnée qui est empoisonnée pour lui. C'est ce que signifie l'histoire de Prométhée qui est évidemment un mythe végétarien. Prométhée, c'est-à-dire l'humanité, invente le feu et la cuisine; aussitôt un vautour lui ronge le foie. Ce vautour est l'hépatite; cela est clair.
D'ailleurs depuis que la famille Newton observait ce régime, elle n'avait jamais eu besoin de drogues ni de médecin; les enfants étaient les plus sains qu'on pût voir et Shelley, qui eut l'occasion de rencontrer souvent les petites filles nues, les trouva des modèles parfaits pour un sculpteur.
Il devint grand habitué de cette maison. Dès qu'on entendait sa voix, cinq enfants bondissaient dans les escaliers à sa rencontre et le traînaient jusqu'à la nursery. Il n'avait pas moins de succès auprès de leur mère et de sa sœur, Mme de Boinville.
Chez les Godwin, Fanny et Jane passaient des soirées entières à l'écouter avec ravissement. Elles admiraient sa beauté, et la force de ses raisonnements leur paraissait inattaquable. Même dans une famille républicaine, ce jeune aristocrate, héritier d'une immense fortune et si dédaigneux de l'argent, conservait un prestige romanesque. Pour lui, entre ces deux jeunes filles, Fanny douce et timide, Jane passionnée et véhémente, il lui semblait retrouver les belles soirées, le délicieux mélange de sensualité et d'enthousiasme du temps où une troupe admirative de sœurs et de cousines l'entourait.
Harriet plaisait moins. Fanny et Jane remarquèrent vite qu'elle pensait peu par elle-même, qu'elle se bornait à répéter les phrases favorites de son mari et que sa syntaxe était défectueuse.
—Pauvre Mr Shelley, disaient-elles, quand le couple partait; il n'a pas la femme qu'il lui faudrait.
C'est une impression qu'éprouvent volontiers les jeunes filles à l'égard de l'homme qu'il leur eût fallu. Même elles se hasardèrent à attaquer par d'imperceptibles pointes Harriet absente; elles avaient deviné par intuition les critiques auxquelles le mari doctrinaire pouvait être sensible.
—Harriet m'intimide, lui écrivit la douce Fanny; c'est une «belle dame».
Shelley fut indigné.
—Comment Harriet est-elle une belle dame? Vous l'accusez de ce crime, le plus impardonnable à mes yeux? L'aisance et la simplicité de ses manières ont toujours été ses plus grands charmes et ne sont pas compatibles avec la vie mondaine, ni avec un effort pour imiter son éclat vulgaire et brillant. Voilà une opinion à laquelle vous ne me convertirez pas, tant que j'aurai sous les yeux le vivant témoignage de son inexactitude.»
Plus tard la lettre de Fanny revint à l'esprit de Shelley.
XV. CE QU'ÉTAIT MISS HITCHENER
Après une année d'exil à York, Hogg, tout à fait réconcilié avec sa famille, était venu à Londres terminer son droit.
Un soir, comme il lisait tranquillement, enveloppé d'une épaisse robe de chambre, assis dans un bon fauteuil, une théière brûlante sur sa table, il entendit un coup violent à la porte extérieure de la maison. Puis cette porte, renvoyée avec force, ayant fait trembler les murs, la secousse évoqua aussitôt des yeux ardents, un grand corps penché.
—Si Shelley était encore mon ami, pensa Hogg... lui seul...
Des pas rapides dans l'escalier, ces pas légers entendus jadis dans les couloirs voûtés d'Oxford.
—Jamais personne, sinon Shelley, n'a monté les escaliers ainsi.
La porte s'ouvrit et Shelley apparut, sans chapeau, col ouvert, sauvage, intellectuel, toujours semblable à quelque esprit céleste descendu sur la terre par erreur.
—J'ai eu votre adresse par votre patron... non sans peine!... Il me prenait pour un brigand et ne voulait pas me la donner... Qu'êtes-vous devenu depuis un an?... J'arrive d'Irlande... J'ai été conseiller l'humanité aux catholiques irlandais... Ensuite nous sommes retournés au Pays de Galles, c'est admirable... Harriet va bien... elle attend un enfant... Avez-vous lu Berkeley?... En ce moment, je lis Helvétius... c'est intelligent, mais sec...
Hogg le contemplait avec la même admiration affectueuse et ironique qu'autrefois; il fallait être Shelley pour parler d'Helvétius dès la première phrase à un ami quitté un an auparavant après de si graves dissentiments. Shelley, animé et heureux, marchait dans la chambre, ouvrait des livres, posait des questions sans jamais attendre la réponse et paraissait avoir complètement oublié que Hogg l'eût offensé jadis.
Il parla tard dans la nuit. Des voisins de chambre de Hogg avertirent, par une série de coups dans le mur, que la voix claire et aiguë les empêchait de dormir. Hogg, craignant pour sa bonne réputation dans la maison, suggéra le départ. Shelley parlait toujours. Il expliquait qu'il venait d'ouvrir une souscription pour terminer une digue qui permettrait de regagner sur la mer plusieurs hectares de terrain. Lui-même avait souscrit cent livres et consacrait à ce projet ses forces, sa fortune, sa vie... Hogg le prit doucement par le bras et le reconduisit vers la porte, mais Shelley résistait.
—Vos voisins nous ennuient... ces créatures viles ignorent que les nuits sont les seuls moments où l'âme se sent vraiment libre.
Hogg était arrivé à l'amener jusqu'au palier.
—Je pars à une condition, c'est que vous viendrez dîner demain soir, Harriet sera contente de vous voir... Je m'excuse d'avoir avec moi une horrible créature: Miss Hitchener, mais elle nous quittera dans deux jours.
—Miss Hitchener? La sœur de votre âme?
—Elle? dit Shelley... Un ver rampant et méprisable!... nous l'appelons le Démon Brun.
Mais comme ils étaient arrivés à la porte, Hogg se libéra doucement et ferma.
Le lendemain soir, à six heures, il se faisait annoncer chez Harriet; elle le reçut avec enthousiasme. Elle était plus rose, plus jeune et plus charmante que jamais.
—Quelle séparation! dit-elle. Mais cela n'arrivera plus... Nous venons habiter Londres pour toujours.
Eliza était assise dans un coin, silencieuse et hautaine; elle serra la main de Hogg sans daigner lui parler.
—Vous avez une mine surprenante, Harriet, dit Hogg.
—Elle! dit Eliza, d'une voix languissante... Oh! non! pauvre chose!
«Rien n'est changé, pensa Hogg; il faudra que je sois prudent dans cette maison.»
À ce moment, Shelley entra avec la rapidité d'un boulet de canon et le dîner fut servi.
Après le repas, Eliza chuchota des choses mystérieuses à l'oreille de Harriet, qui, obéissante, vint dire adieu à Hogg et l'invita à revenir le dimanche matin.
—Ce sera le jour du départ du Démon Brun et la conversation sera difficile. Vous êtes toujours gai et votre présence nous rendra service... Shelley vous a parlé de notre tourmenteuse?
À l'évocation de Miss Hitchener, Eliza manifesta un dégoût muet.
—C'est une horrible femme, continua Harriet. Elle aurait voulu se faire aimer de Shelley; elle prétendait qu'il l'aimait réellement et que je n'étais bonne, moi, qu'à m'occuper de la maison. Percy lui fait une rente de cent livres par an, à la condition qu'elle s'en aille.
Shelley confirma ces nouvelles. Il comprenait le danger de sacrifier ainsi le quart de son revenu. Mais il le fallait: cette fille avait perdu sa situation et elle disait sa réputation, sa santé ruinées par leur barbarie.
—C'est en effet une horrible créature, dit-il en frissonnant... Superficielle, laide, hermaphrodite... Et je n'ai jamais été aussi étonné de mon mauvais goût qu'après avoir passé quatre mois avec elle. Que serait l'Enfer si une telle femme est au ciel?... Et elle fait des vers! Elle a écrit une élégie sur les droits de la femme qui commence ainsi:
«Tous, tous sont hommes, les femmes comme les autres...»
Il éclata d'un rire strident.
Le lendemain, Hogg vint fidèlement; l'héroïne du jour lui parut ennuyeuse, mais inoffensive. C'était une grande femme osseuse et masculine, au teint noir et non sans un peu de barbe. Bientôt Shelley annonça qu'il devait sortir; Harriet se découvrit un violent mal de tête qui exigeait la solitude, et Hogg fut condamné à promener les deux Elisabeth.
Avec le Démon Brun à son bras droit et le Démon Noir à son bras gauche, il se dirigea vers Saint James' Park. «Je pourrais dire, comme Cornélie: «Voici mes joyaux», pensait-il. Les deux belles rivales s'attaquèrent par-dessus la tête du Cynique en phrases hautaines et calculées. La languissante Eliza paraissait toute réveillée et assénait des coups redoutables avec une douce et calme méchanceté. Miss Hitchener affecta de ne parler qu'avec Hogg. Elle disserta sur les droits de la femme. Eliza, qui ne brillait pas dans la discussion théorique, se vit bientôt condamnée à un silence ignominieux. En rentrant elle bloqua Hogg dans un coin du hall:
—Comment avez-vous pu parler si longtemps avec cette méchante femme? Pourquoi l'avez-vous encouragée? Harriet sera très fâchée contre vous, très fâchée.
Mais Harriet dit simplement: «Vous n'êtes pas trop fatigué du Démon Brun!» et elle sourit à Hogg.
Après le déjeuner, non sans perfidie, il ramena la conversation sur les droits de la femme et déchaîna la Déesse Raison. Shelley quitta sa chaise et vint debout à côté d'elle discuter avec animation. Les deux sœurs Westbrook le regardèrent avec horreur et tristesse comme un coupable d'intelligence avec l'ennemi.
Eliza alla murmurer à l'oreille de Hogg:
—Si vous saviez comme elle est sale, vous ne vous approcheriez pas d'elle.
Mais l'heure arriva où il fallut charger sur une voiture les malles de l'exilée, et les femmes de la maison Shelley poussèrent de grands cris de joie.
XVI. CE QU'ÉTAIT HARRIET
Les quelques mois qui suivirent le départ de Miss Hitchener furent des mois heureux. Les Shelley étaient encore pauvres et errants, mais une grande satisfaction intérieure leur tenait lieu de richesse et de foyer. Il avait entrepris un long poème, La Reine Mab, et l'œuvre inachevée était pour lui une suffisante raison de vivre. Harriet était enceinte; une sorte d'engourdissement agréable lui faisait réserver toutes ses forces pour la création, et l'ennui ne trouvait plus de prise sur un être que le sentiment d'une activité interne consolait de l'inaction.
Pendant cette période ils habitèrent en de courts séjours le Pays de Galles, puis de nouveau l'Irlande, mais cette fois sans desseins politiques. Pour faire plaisir à Shelley, Harriet apprenait le latin. Il le lui enseignait à sa manière, sans grammaire, la jetant tout de suite dans Horace ou Virgile. Pendant qu'elle étudiait, Shelley travaillait à son poème ou lisait des livres d'histoire. Godwin lui avait dit que son ignorance de l'histoire était une des grandes causes de ses erreurs de jugement et, bien que cette étude lui répugnât, il voulait bravement essayer. Le soir, Harriet chantait de vieux airs irlandais, Robin Adair, Kate of Kearney, ou bien ils lisaient ensemble les journaux, tout remplis alors de procès faits aux écrivains libéraux. À ces inconnus condamnés pour leurs opinions, Shelley écrivait souvent en offrant de payer l'amende encourue. N'ayant jamais dix livres d'avance, il devait emprunter à quatre cents pour cent l'argent qu'il distribuait ainsi.
Bientôt il devint nécessaire de rentrer à Londres. Le moment de la délivrance de Harriet approchait et aussi les vingt et un ans de Shelley, date si importante pour ses rapports avec son père et aux environs de laquelle il semblait possible de négocier.
Ils se logèrent encore à l'hôtel, dans une chambre à balcon qui surplombait la rue. Eliza, qui était avec eux, veillait sur la grossesse de Harriet avec des précautions exagérées qui irritaient Shelley, toujours partisan de laisser faire la nature. Quand il n'était pas là, elle entreprenait d'enseigner à sa sœur la politique matrimoniale.
—Il est extraordinaire, disait Eliza, qu'à vingt et un ans votre mari ne trouve pas le moyen de se réconcilier avec son père, de vous faire recevoir dans sa famille et mener la vie qui convient à la femme d'un futur baronnet. Si vous étiez plus adroite et plus persuasive, les choses seraient bien différentes... Vous allez avoir un enfant et cette vie nomade devient impossible. Il vous faut votre maison à Londres, votre vaisselle d'argent, votre voiture, et tout cela peut être si Shelley le veut.»
Harriet était sensible à ces discours. Elle était ravissante et le savait. Une jolie femme supporte aussi mal la vie sans luxe qu'un homme intelligent un état subalterne. Les regards des passants lui disent son pouvoir. Elle sait que ce pouvoir est par essence transitoire; comme une nation armée et forte désire assurer sa place dans le monde avant de renvoyer ses soldats, la femme veut traiter avec le sexe ennemi avant que l'envahissante lourdeur de la vieillesse vienne lui imposer une pacifique résignation. D'ailleurs Eliza plaignait Harriet et il est si naturel à tout être de s'apitoyer sur son propre sort que le bonheur le plus véritable est très vite empoisonné pur la perfide compassion d'un sot.
Sur l'insistance de Harriet stylée par Eliza et aussi sur l'avis renouvelé du toujours bienveillant duc de Norfolk, Shelley se décida à essayer une nouvelle démarche auprès de son père. Il ne l'eût pas faite s'il ne l'avait jugée honorable et nécessaire; mais il désirait vivement revoir sa mère et, à distance, après un long temps, Mr Timothy lui-même lui apparaissait comme pitoyable et inoffensif: «Mon cher Père, je prends une fois de plus la liberté de vous écrire pour vous informer de mon sincère désir d'être considéré comme digne de reprendre avec vous et ma famille des relations dont m'ont privé mes folies... J'espère que le moment approche où nous nous regarderons l'un l'autre, comme père et comme fils, avec plus de confiance que jamais et où je ne serai plus une cause de trouble pour le bonheur de la famille. J'ai eu le bonheur d'apprendre par John Grave, qui a dîné avec nous hier soir, que vous êtes en bonne santé. Ma femme se joint à moi pour vous assurer de nos sentiments respectueux.»
Malheureusement Mr Timothy, incapable de triompher sans bruit, exigea du pénitent la plus impossible des rétractations. Il demanda que son fils écrivît aux autorités de University College, Oxford, qu'il regrettait les incidents passés et se considérait désormais comme un fils respectueux de l'Église Anglicane. Faute de quoi il se refuserait à toute communication ultérieure. «Je ne suis pas assez dégradé, écrivit Shelley au duc, pour désavouer des idées que je crois vraies. Tout homme de bon sens doit comprendre que l'abandon par ordre de convictions sérieuses serait un bien mauvais critérium de la droiture d'un esprit... Je céderai sur tout ce qui est raisonnable, c'est-à-dire sur tout ce qui n'implique pas la perte de cette estime de soi-même sans laquelle la vie n'est plus qu'un fardeau et qu'une honte.»
Eliza jugea tant de raideur absurde: « Ainsi Harriet, si près d'un accouchement, n'aura même pas une voiture pour éviter de courir Londres à pied.» Shelley, excédé, acheta la voiture à crédit et refusa de s'en servir. Il avait horreur d'être enfermé et traîné; les longues promenades à pied à travers les rues de Londres, seul avec Hogg, l'enchantaient.
D'ailleurs, s'il était fatigué d'Eliza, il ne manquait pas de maisons amies où il pût se réfugier. Il y avait celle des Godwin, dans Skinner Street, où Fanny et Jane Clairmont l'accueillaient toujours avec un flatteur enthousiasme. Il y avait celle des Newton où il trouvait une affection intelligente, des manières douces et raffinées. Mrs Newton, excellente musicienne, se mettait au piano. Shelley, assis sur le tapis avec les beaux enfants, leur racontait à voix basse des histoires de spectres et de fantômes. Souvent, Mme de Boinville habitait chez sa sœur. Ces deux dames étaient filles d'un planteur de Saint-Vincent et avaient reçu une culture mixte anglo-française que Shelley, grand admirateur des philosophes français, appréciait vivement. Mme de Boinville surtout lui paraissait charmante. Son mariage romanesque avec un émigré ruiné, ami d'André Chénier et de La Fayette, lui donnait une sorte de poétique prestige. C'était une femme aux cheveux blancs, mais au visage si enfantin, si animé, à l'esprit si vif et si moderne que l'on trouvait plus de plaisir à parler avec elle qu'avec une jeune femme. En elle et sa sœur, pour la première fois de sa vie, Shelley trouvait des esprits de femmes dignes du sien. Eliza Westbrook et Miss Hitchener lui parurent alors bien méprisables.
Il avait pris l'habitude, en vivant avec Harriet, de considérer les femmes comme des enfants; il en était arrivé à penser que les idées, pour pouvoir leur être présentées, doivent d'abord être simplifiées et amaigries. Avec une Mme de Boinville, il s'étonnait de voir que non seulement il pouvait aller jusqu'au bout de ses idées, mais qu'elle leur donnait, par l'élégante précision de son langage, un visage plus aimable. Pour elle, pour sa sœur, les jeux de la pensée étaient comme pour lui, les plus beaux et les plus naturels. La culture n'est rien sans les manières, mais l'alliance des deux chez une femme est le produit le plus exquis de la civilisation. À une joie secrète, à un délicieux sentiment de perfection, Shelley s'apercevait qu'il avait trouvé le milieu favorable à son bonheur et que tout ce qu'il avait vu jusqu'alors était terriblement inférieur.
Pour ces femmes aussi la découverte était assez enivrante. Cet adolescent si beau et si bien né avait le goût des idées et en parlait avec une ardeur incroyable. Il avait dépouillé le pédantisme un peu autoritaire de ses seize ans, et dans la discussion montrait une grâce modeste. Jamais elles n'avaient vu un homme aussi complètement libre d'égoïsme, aussi généreux, aussi délivré de la matière. Avec un grand sérieux il était capable de gaieté. Il montrait cette aisance confiante, ce mépris de toute cérémonie, et en même temps cette parfaite politesse qui donne tant de charme aux jeunes aristocrates anglais. «Quoi de plus charmant, se disaient-elles, qu'un saint qui est un homme du monde?»
Hogg regardait avec un très léger sentiment d'ironique jalousie, mais aussi avec une curiosité affectueuse, les manœuvres savantes de tant de jolies femmes autour de son candide ami. Chez les Godwin les jeunes filles l'appelaient le Roi des Elfes, le Roi des Fées; chez les Newton, il était Obéron. Dès qu'il paraissait, les femmes se groupaient toutes autour de lui. Mais il était difficile d'évoquer à heure fixe cet Esprit. Le Roi des Elfes avait d'étranges caprices, des craintes subites, de folles terreurs. Parfois une vision poétique le retenait à l'heure où il était attendu pour le thé; parfois, quand on le croyait enfin captif et soumis, un devoir imaginaire l'appelait soudain on ne savait où.
—Il y a des pays, lui disait Hogg, où l'on croit que les chèvres, animaux diaboliques, passent douze heures sur vingt-quatre en enfer. Je crois que vous êtes comme les chèvres, Shelley.
En revanche quand une femme selon son cœur avait su l'engager dans une de ces conversations sérieuses et animées qu'il aimait, il oubliait et l'heure, et sa propre existence.
La nuit passait et Shelley continuait à parler ardemment, bel Adonis entouré de ses prêtresses un peu haletantes. L'aube le trouvait encore discourant et, comme il était trop tard pour se coucher, une promenade dans la rosée terminait l'entretien nocturne.
—Mais que diable dites-vous toute la nuit à votre cercle de beautés? s'inquiétait Hogg, homme précis et perplexe.
—Je ne sais pas.
Harriet elle aussi se demandait ce que son mari pouvait bien dire à toutes ces femmes. Elle était proche de la délivrance et ne sortait plus guère. Shelley la laissait souvent seule. Elle se sentait assez impopulaire dans les maisons où il était favori. Chez les Godwin, elle s'était disputée avec Mrs Godwin. Chez les Boinville on l'avait d'abord trouvée charmante parce qu'elle était jolie et femme d'un poète, mais on s'était vite aperçu d'une évidente médiocrité.
XVII. COMPARAISONS
Le bébé fut une petite fille blonde aux yeux bleus. Son père la nomma Ianthe; sa mère ajouta Elisabeth; ainsi Ovide et Miss Westbrook se rencontrèrent à ce berceau. Shelley la promenait dans ses bras, en fredonnant. L'idée d'élever un être tout neuf, et qu'il allait pouvoir sauver dès l'enfance des «préjugés» lui était très agréable. Admirateur de Rousseau, il croyait que Harriet allait soigner elle-même son enfant et il se sentait prêt à veiller avec tendresse sur ces deux jolies créatures. Dans l'exaltation de ce rôle nouveau, l'odieuse Eliza était oubliée.
Mais Harriet, stylée par sa sœur, refusa de nourrir sa fille. Elle engagea une femme pour s'en occuper, «une mercenaire», en style Shelley. Elle avait là-dessus un entêtement doux, mais invincible. Un curieux changement s'était produit en elle depuis la naissance de l'enfant. Il semblait qu'elle voulût se venger de la longue inactivité de la grossesse. Ses leçons de latin, interrompues par trois semaines de lit, n'avaient pas été reprises. Elle ne désirait plus que se promener dans les rues de Londres et s'arrêter devant les étalages des modistes et des bijoutiers. Pour Shelley le plaisir trouvé à un spectacle aussi vain était scandaleux et inintelligible. Il voulait bien payer les frais de toute fantaisie «raisonnable» de sa femme, même au prix d'emprunts et de longs ennuis, mais employer l'argent, si nécessaire aux écrivains persécutés et à toutes les causes justes, en chiffons et bonnets lui paraissait honteux, et il le faisait durement sentir.
Eliza soulignait ces pensées si visibles. «Votre mari trouve de l'argent pour payer les dettes de son Godwin qui le gruge et dont la femme nous reçoit mal; il en trouve pour payer les amendes d'écrivailleurs, mais non pour habiller et coiffer sa femme. S'il juge anormal qu'une femme jeune et jolie veuille plaire, c'est un sot et un quaker. Si vous ne vous habillez pas maintenant, à dix-huit ans, quand le ferez-vous?»
Eliza recevait volontiers un officier, le major Ryan, que les Shelley avaient rencontré en Irlande et retrouvé à Londres, et qui était d'avis, lui aussi, qu'une femme aussi délicieuse que Harriet aurait eu droit à une vie plus conforme à ses goûts véritables. Elle était prête à le croire. Pour elle, ce latin, cette philosophie avaient été un grand effort. Elle l'avait fait sans souffrance parce qu'elle aimait et admirait son mari. Mais en revenant aux boutiques et aux commérages, elle rentrait dans sa vraie nature, comme il arrivait à Shelley chez les Newton. Le plaisir spontané et vif qu'elle y trouvait contrastait avec l'application un peu douloureuse qu'elle avait apportée à ses «leçons».
Shelley pensa que le séjour de Londres, par les tentations qu'il offrait, était cause de tout le mal; il eut cette idée, si naturelle aux amants qui sentent dans le couple un trouble encore obscur, d'aller revoir les lieux où leur amour a été le plus vif. La fameuse voiture de Harriet fut équipée; Shelley emprunta cinq cents livres en signant un bon de deux mille à valoir sur son héritage et, escortés par Eliza, ils allèrent en pèlerinage à Keswick et à Édimbourg.
La vie animée et changeante du voyage fit oublier bien des choses et ils revinrent à Londres plus heureux, mais à peine y furent-ils rentrés que le dissentiment redevint évident; Harriet et Eliza exigèrent un joli appartement, une vie élégante, des toilettes, des relations flatteuses. Shelley, plus encore que toutes ces choses, détestait l'idée que sa femme pût les souhaiter. De fugitifs éclairs de mépris traversaient son amour encore vif.
Hogg vint les voir; il trouva Harriet tout à fait remise de ses couches, plus jolie et plus rose que jamais. Mais elle ne s'offrit plus à lui lire les sagas conseils d'Idoménée; elle le pria de l'accompagner chez la modiste à la mode. Là elle disparut, laissant Hogg sur le trottoir. Il trouva qu'elle était devenue ennuyeuse et, comme un homme a peu d'indulgence pour la femme qui l'a repoussé, il le laissa comprendre à Shelley qui lui-même cacha mal un peu d'impatience. Le ménage Shelley en arrivait au dangereux stade des confidences aux tiers.
* * *
Quand Mme de Boinville invita Shelley et Hogg à venir passer quelques jours chez elle à la campagne, ils acceptèrent avec joie. Ils y trouvèrent sa fille Cornélia, jolie femme mélancolique et cultivée, et sa sœur Mrs Newton. Shelley retrouva aussitôt les délicieuses impressions que lui avaient laissées les soirées de jadis. Il appelait Mme de Boinville Meïmouné, parce que, comme celui de l'héroïne de son poème favori,
Son visage était d'une demoiselle,
Bien que ses cheveux fussent gris.
La belle Cornélia leur donnait des leçons d'italien et Mme de Boinville exposait de sa voix pure l'indulgente doctrine des philosophes français.
«Jouis et fais jouir, sans faire de mal à personne, voilà toute la morale»; ce mot de Chamfort, thème favori de Mme de Boinville, aurait dû indigner Shelley. La pauvre Harriet elle-même n'avait jamais rien dit d'aussi contraire à la vertu. Mais elle l'eût dit beaucoup moins bien.
À Bracknell le badinage même paraissait agréable à Shelley parce que les moindres jeux y étaient imprégnés de pensée. Cornélia avait l'habitude de lire et souvent d'apprendre par cœur chaque matin à son réveil un sonnet de Pétrarque. Ce sonnet, elle le méditait et s'en nourrissait tout le jour. En lui disant bonjour, Hogg et Shelley lui demandaient quel était le sonnet du matin. Parfois le poème était trop touchant pour qu'elle pût supporter de s'entendre le dire: alors elle ouvrait le petit Pétrarque de poche qu'elle avait toujours avec elle et montrait du doigt le passage.
Puis, en se promenant entre les deux jeunes gens dans les allées, elle commentait le texte amoureux avec éloquence et simplicité.
—Il est bon, leur disait-elle, de commencer ainsi la journée par une dose de tendresse qui parfume les actions jusqu'au soir.
Ces promenades, ces discussions sur les seuls sujets qui lui parussent réels et importants, cette maison à la fois riche et simple dont la perfection le charmait sans que le luxe le choquât, tout faisait de Bracknell pour Shelley un lieu de repos et de détente. Harriet y fut invitée; Mme de Boinville la reçut avec bonté et condescendance. «C'est une très jolie petite personne, dit-elle à Hogg; elle me paraît un peu frivole pour notre cher et délicieux stoïque, mais n'a-t-elle pas dix-huit ans?»
Malheureusement Harriet sentit très bien qu'on ne la traitait pas tout à fait en égale; elle vit que Shelley prenait plus de plaisir à lire Pétrarque avec Cornélia, qu'à discuter avec sa femme les moyens d'augmenter leur train de vie; et par réaction contre un milieu qu'elle sentait confusément hostile sous un masque de bienveillance, elle se montra railleuse et insensible. Aux moments solennels où la compagnie parlait d'affranchissement et de vertu, Shelley la vit échanger des sourires moqueurs avec Hogg, et avec Peacock, nouvel ami sceptique qu'ils avaient découvert depuis peu.
Il supportait l'ironie de Hogg; celle de sa femme l'irritait. L'esprit de Hogg était un univers différent du sien, et qu'il admettait différent. Mais l'esprit de Harriet était son œuvre; il l'avait formée, dressée, cultivée; il s'était habitué à ce qu'elle fût un écho. En découvrant tout à coup que cet autre lui-même s'était détaché de lui, et parfois souriait en l'écoutant, il se sentit affreusement triste.
Rien ne donne plus de sottise apparente que la jalousie inavouée. Au lieu d'attaquer franchement l'adversaire, ce qui aurait du naturel et serait sans doute assez touchant, on en vient alors à critiquer avec aigreur des paroles inoffensives, des actions banales et l'on donne maladroitement un air d'insupportable mesquinerie à ce qui est en vérité un sentiment vif et légitime. Harriet trouvait tout mal à Bracknell parce qu'elle était justement jalouse de Cornélia Turner. MaisShelley, qui attribuait son air moqueur, ses pointes vulgaires, à une incroyable puérilité, lui fit voir une froideur assez méprisante.
Aussitôt par orgueil, elle accentua son attitude. «Eliza a raison, pensait-elle, il est égoïste et se croit admirable... Parce qu'il aime cette vie retirée, ces discussions inutiles et ces poèmes indiens, il voudrait me les imposer... Mais de quel droit m'interdit il d'avoir mes goûts personnels?... En quoi la vie d'une Cornélia lisant Pétrarque est-elle plus estimable que la mienne?... Ces femmes qu'il admire tant sont moins jeunes et moins jolies que moi... Il me regretterait vite...»
Elle annonça l'intention d'aller rejoindre Eliza à Londres. On n'insista pas pour la retenir plus que là politesse ne l'exigeait: «Le pauvre Shelley, pensaient les dames Boinville (comme jadis les demoiselles Godwin), le pauvre Shelley n'a pas la femme qu'il lui faudrait.»
Elle prit donc l'habitude de le laisser à Bracknell et de faire à Londres avec Eliza des séjours assez longs. Bientôt des amis obligeants apprirent à Shelley qu'on la voyait beaucoup avec le major Ryan.
Pour la première fois depuis son mariage, l'idée de l'infidélité lui apparut comme pouvant être associée à celle de son ménage. C'était un sujet qu'il avait toujours traité avec un grand mépris, dans l'abstrait. En y pensant brusquement avec Harriet et lui comme personnages possibles, il ressentit la plus violente douleur qu'il eût encore connue.
La raison lui disait qu'il aurait dû être heureux de se trouver débarrassé d'une femme médiocre. S'il éprouvait alors de l'amour, n'était-ce pas bien plutôt pour la délicieuse Cornélia Turner que pour Harriet, dont la vulgarité rancunière l'avait, tant irrité à Bracknell? Et s'il ne l'aimait plus, la rupture n'était-elle pas la plus simple des solutions? N'avait-il pas toujours enseigné que le jour où l'amour s'éteint, chacun des époux doit reprendre sa liberté? Mais c'était en vain qu'il se répétait ces raisonnements si véritables. Il découvrait avec stupeur que Harriet Westbrook et Percy Shelley n'étaient plus deux êtres isolés et libres. Il semblait que les souvenirs, les caresses, les souffrances, les eussent enveloppés d'un invisible et charnel réseau qui résistait douloureusement à leurs efforts pour s'en dégager.
Il accourut à Londres décidé à s'excuser, à s'accuser. Mais il trouva Harriet raidie dans une attitude dure, ironique, qui rendait impossible toute conversation profonde. Un tel changement était incompréhensible.
Cette enfant si douce, si soumise trois mois plus tôt, était devenue sèche et hautaine. Par courts moments Shelley croyait deviner sous la dure enveloppe d'orgueil une fugitive image de l'ancienne Harriet, mais s'il essayait alors une phrase plus tendre, il ne rencontrait plus que la froide cuirasse.
Errant au hasard en de longues courses dans Londres: «Que j'ai été fou, pensait-il... Je me suis uni à tout jamais avec une femme qui ne m'aime pas, qui ne m'a jamais aimé... Il est clair maintenant qu'elle ne m'a épousé que pour ma fortune et mon titre... Elle voit ses espoirs déçus et elle me fait payer sa déconvenue...» Et il se répétait avec dégoût: «Un cœur comme un bloc de glace... comme un bloc de glace.»
Peut-être, s'il avait été seul avec elle, aurait-il réussi à la retrouver, mais Eliza était entre eux, hostile, pincée, formidable, et le galant major Ryan se tenait dans la coulisse, toujours prêt à compatir aux injustices d'un mari doctrinaire.
Après quelques jours de lutte, l'ardeur de Shelley tomba brusquement. Il était capable d'accès de vigueur morale où rien ne lui était impossible. Mais de même que jadis, à Oxford, il tombait après ses promenades dans une invincible torpeur, sa volonté nerveuse semblait comme une flamme mourante qui jette un éclat prodigieux, puis aussitôt disparaît.
Quand il vit que Harriet restait insensible, il abandonna tout espoir de sauver les débris de son ménage et s'annonça à Bracknell pour un séjour d'un mois, sans elle. Il savait, à n'en pouvoir douter, qu'après une aussi longue absence, il la retrouverait complètement gâtée par son abominable entourage. Il savait qu'au charmant intermède de Bracknell allait succéder une catastrophe, mais il se sentait trop las pour continuer la lutte.
«Je ne suis plus, disait-il, qu'un insecte qui se réchauffe un peu en jouant dans un rayon de soleil; le prochain nuage me replongera pour toujours dans l'enfer et dans le froid.» Et il récitait mélancoliquement la strophe de Burns:
Le bonheur ressemble à ces fleurs des champs
Que la main qui les cueille, tue.
Ou bien à la neige sur les étangs
Blanche un moment, puis disparue.
Il lui semblait que dans les cristallines demeures de sa pensée, Harriet, sa fille, Eliza, étaient tombées comme des blocs de matière vivante et rebelle. En vain, de toutes les forces de sa logique il essayait de les en arracher: la pesante réalité brisait ses armes légères.
XVIII. SECONDE INCARNATION DE LA DÉESSE
Il y avait des jours où Shelley, en pensant au joli et puéril visage de sa femme de dix-huit ans, croyait qu'il serait encore possible de tout oublier et de tout réparer. En un poème mélancolique il essaya de lui dire combien il était dur pour qui avait vécu dans le chaud soleil de ses yeux de ne plus trouver que son glacial mépris. En fut-elle touchée? Il ne le sut pas; elle s'enfermait de plus en plus dans un hostile mystère. Il l'avait abandonnée plusieurs fois; par représailles sans doute, au moment où il revint à Londres, elle partit à son tour pour Bath avec sa fille.
Il était nécessaire que Shelley fît un séjour en ville. Sa majorité était arrivée sans avancer ses affaires. Son avoué lui faisait craindre un procès de famille pour lui retirer son majorat. Bien que chargé de dettes, il s'obstinait à vouloir en délivrer les autres. La maison d'éditions enfantines créée par Godwin sombrait et le spectacle de ce vieux combattant du droit, diminué et attristé par des besoins d'argent, était pénible pour son disciple. Mais il fallait trois mille livres sterling pour le sauver; c'était une grosse somme.
Depuis qu'il était question de ce plan de sauvetage, Godwin s'était repris d'un intérêt très vif pour Shelley, et comme celui-ci était «garçon» à Londres, sa «belle moitié» étant en villégiature de durée indéterminée, il fut invité à venir tous les soirs dîner à Skinner Street.
Il accepta d'autant plus volontiers qu'il avait grand plaisir à revoir les jeunes filles; Godwin annonça qu'il en trouverait une de plus. Mary, enfin revenue d'Écosse. Il fit d'elle un beau portrait: dix-sept ans, un esprit vif, actif, un grand désir de savoir, une persévérance invincible. Déjà Fanny et Jane l'avaient décrite comme aussi intelligente que belle; sa mère Mary Wollstonecraft inspirait à Shelley une grande admiration. Il se sentit tout ému en pensant qu'il allait rencontrer cette inconnue.
Il avait besoin, pour être heureux, d'incarner dans un beau visage les Forces mystérieuses et bienveillantes qu'il croyait éparses dans l'Univers; l'amour était pour lui une admiration passionnée, un acte de foi total, un mélange exquis et parfait du sensuel et de l'intellectuel.
Si Mary n'était pas venue ou si elle l'avait déçu, sans doute ce sentiment qui voltigeait, hésitant, autour de Shelley malheureux, se fût posé sur Fanny, peut-être sur Jane, mais Mary fut celle qu'il attendait.
Le visage était pur, fin et pâle, les cheveux blondis lissés en bandeaux, le front élevé, les yeux couleur de noisette, graves et doux. Un air d'intelligence douloureuse, de courage, de fierté inspira aussitôt à Shelley le même enthousiasme que lui donnait la lecture d'Homère ou de Plutarque. Il lui semblait trouver quelque chose d'héroïque en cette enfant délicate, et le mélange de l'héroïque et du féminin était ce qui le touchait le plus au monde.
«Que de sérieux et de sensibilité», pensait-il en écoutant avec ravissement cette voix jeune. Une fille belle et pensive, à cet âge délicieux où elles unissent encore à la grâce de la femme l'ardente curiosité intellectuelle d'un éphèbe, avait toujours été à ses yeux l'œuvre d'art la plus exquise. Il désirait aussitôt passer un bras fraternel autour de ces épaules si frêles et faire briller ces yeux avides par la surprenante chevauchée d'une aérienne métaphysique. Harriet Westbrook avait imparfaitement réalisé cet idéal. Un instant il avait pu espérer trouver chez elle ce charmant alliage de beauté et de raison qu'il aurait pu tant aimer. Mais Harriet n'avait pu passer la difficile épreuve du temps. Elle manquait au fond de sérieux; alors même qu'elle feignait de s'intéresser aux idées, son indifférence était révélée par le vide de son regard. Surtout, elle était coquette, frivole, habile aux petits manèges des femmes et cela seul eût suffi à glacer Shelley.
Cette Mary aux yeux noisette était fine et rigide comme une épée. Élevée par l'auteur de «Political Justice», son esprit paraissait libéré de toute superstition féminine et la netteté un peu aiguë de sa voix en soulignait délicieusement l'élégante précision. Chaque soir en dînant dans la petite maison de Skinner Street, Shelley passait les heures à contempler Mary. Il avait l'air d'écouter Godwin qui exposait l'état regrettable de ses affaires et discutait le budget de l'Angleterre ou les lois sur la presse, mais ses yeux s'échappaient sans cesse.
Elle aussi était toute prête à l'aimer. La préparation romanesque avait été faite par ses sœurs qui, depuis un mois, dans toutes leurs lettres, ne parlaient que de leur beau poète. Mais les descriptions que l'on faisait de Shelley se trouvaient toujours inférieures à la réalité.
Elle vit tout de suite qu'elle l'intéressait. Bien qu'il ne se plaignît jamais, elle le sentait triste. Un soir, comme ils étaient seuls dans la chambre où se trouvait le portrait de Mary Wollstonecraft, elle lui parla de ses propres chagrins. Elle adorait son père, mais haïssait Mrs Godwin. À cause d'elle la maison de Skinner Street lui était devenue odieuse. Le seul lieu au monde où elle se sentit un peu protégée était la tombe de sa mère. C'était là que tous les jours elle allait lire et méditer. Shelley, très ému, lui demanda la permission de l'y accompagner.
Ainsi après cinq ans il se retrouvait assis dans un cimetière à côté d'une vierge sérieuse et passionnée. Une fois de plus le Divin se faisait femme. Mais hélas! Shelley n'était plus libre. Il se sentait attiré vers elle par une force toute-puissante. Il désirait prendre cette main, cette bouche à l'arc fin et parfait; il pensait qu'elle le désirait comme lui, et leurs yeux devaient se détourner. Que pouvait-il offrir? Il était marié. Sans doute le mariage n'est qu'une convention et, n'aimant plus, il était affranchi. Il n'avait jamais promis à Harriet autre chose; d'ailleurs il la croyait la maîtresse du major Ryan et n'avait pas de scrupules envers elle. Mais son mariage étant légalement indissoluble, que pouvait-il donner à Mary? Pouvait-il accepter pour elle cette existence de réprouvée qu'il n'avait pas osé imposer jadis à sa première amante?
Pourtant un amour partagé, fût-il sans espoir, valait mieux encore que le doute et la solitude morale. Il décida de dire à Mary la vérité sur son ménage. L'amour conjugal même mourant se défend longtemps contre les coups du monde par une cuirasse de silence, mais un moment vient où l'homme trouve une joie douloureuse à exposer ses blessures. Shelley décrivit Harriet comme il la voyait maintenant et par une involontaire transposition donna à sa déception des motifs d'ordre spirituel. Il avait besoin d'une compagne qui sentît la poésie et comprît la philosophie; Harriet ne pouvait faire ni l'un ni l'autre. Il trouvait un amer plaisir à déprécier ce qu'il avait perdu.
Il donna à Mary un exemplaire de Queen Mab. Le volume était dédié à Harriet «inspiratrice de ces chants». En-dessous de la dédicace imprimée, il écrivit: «Le comte Slobendorf était sur le point d'épouser une femme qui, attirée par sa seule fortune, prouva son égoïsme en l'abandonnant en prison.» Mary, rentrée dans sa chambre, ajouta: «Ce livre est sacré pour moi; aucune autre créature que moi ne l'ouvrira, afin que j'y puisse écrire ce qui me plaira. Mais qu'y écrirai-je? Que j'aime l'auteur au-delà de toute expression et que tout me sépare de lui, mon plus cher et mon seul amour. Par cet amour que nous nous sommes promis, je rie puis être à vous, je ne puis être à un autre, mais je suis à toi, exclusivement à toi...
Par le baiser muet, le regard invisible,
Le sourire aux autres caché...
Je me suis vouée à toi et le don est sacré...»
Ces regards que nul autre ne voit, ces sourires que nul ne comprend, Godwin les avait cependant vus et compris. L'intrigue de sa fille avec un homme marié lui parut inquiétante. Il lui montra le danger et la pria de cesser de voir Shelley. Il écrivit à Shelley dans le même sens, lui conseilla de se réconcilier avec sa femme et lui demanda de ne pas venir à Skinner Street jusqu'à ce que les passions se fussent apaisées.
Cette interdiction, pourtant bienveillante, déclencha des événements qui sans elle se seraient peut-être fait attendre plus longtemps. Shelley, passionnément épris de Mary et privé d'elle, décida d'en finir. Il n'avait aucun remords à l'égard de Harriet que malgré les affirmations de Peacock et de Hogg, témoins impartiaux, il persistait à croire coupable: «Un seul sujet l'intéresse, pensait-il: l'argent... j'assurerai son sort à ce point de vue et elle sera très heureuse de retrouver sa liberté.» Il la convoqua à Londrès pour l'informer de ses intentions. Elle vint; elle était enceinte de quatre mois et fort souffrante. Quand son mari lui annonça, avec calme et bonté, qu'il avait décidé de continuer sa vie sans elle et de fuir avec une autre, mais que d'ailleurs il restait le plus bienveillant de ses amis, elle tomba gravement malade.
Shelley la soigna avec un dévouement qui la rendit plus malheureuse encore; dès qu'elle alla mieux, il reprit l'inflexible cours de ses raisonnements: «L'union des sexes est sacrée aussi longtemps qu'elle contribue au bonheur des conjoints et elle est naturellement dissoute dès que les maux l'emportent sur les bienfaits. La constance n'a rien de vertueux en elle-même; elle participe même du vice dans la mesure où elle tolère des défauts souvent considérables dans l'objet de son choix...»
Quand il tendait ainsi autour d'elle ses réseaux transparents et infranchissables, Harriet se sentait perdue. Comme jadis, quand elle avait voulu défendre contre lui ses croyances religieuses, elle se voyait aussitôt débordée de tous côtés. Elle savait qu'une réponse eût été possible, que cette immense douleur, cette angoisse, ce mélange d'amour et d'horreur, tout cela cherchait une expression et aurait pu la trouver si elle avait eu l'esprit plus clair; mais elle ne découvrait pas ce qu'il aurait fallu dire. Elle rêvait qu'elle se débattait au milieu d'invisibles murailles.
Pour se soulager elle s'abandonnait à de terribles fureurs contre Mary. C'était elle qui avait tout machiné, qui avait détaché Shelley de sa femme, spéculé sur son amour du romanesque pour l'entraîner à ces rendez-vous sur une tombe, si bien adaptés à sa nature. Elle avait joué honteusement de la mémoire de sa mère.
Mary de son côté pensait à Harriet sans aucune pitié. Elle s'était faite d'elle une image odieuse. Une femme qui, ayant le bonheur d'avoir épousé Shelley, avait été incapable de le rendre heureux ne pouvait être qu'égoïste, futile et médiocre. Elle savait que Shelley traiterait sa femme généreusement, qu'il préparait une donation en sa faveur, qu'il donnerait l'ordre à son banquier de payer à Harriet la plus grande partie de sa pension, cela rassurait sa conscience. «Elle aura l'argent, elle sera très contente», disait-elle avec mépris.
Shelley était nerveux et agité. Une sorte d'insurrection sentimentale soulevait en lui les uns contre les autres des sentiments contradictoires. Quand il voyait Harriet tomber dans des accès de désespoir touchants et maladroits, il ne pouvait oublier un passé qui avait été charmant. Dès qu'il retrouvait Mary, il adorait cette grâce sérieuse. Pour s'assurer quelques heures de calme, il se mit à prendre du laudanum en doses de plus en plus fortes. Il montra la bouteille à son ami Peacock et lui dit: «Je ne m'en sépare plus jamais.» Il ajouta: «Je me répète sans cesse ces vers que vous avez traduits de Sophocle.
N'être point né, cela c'est gagner la partie.
Mais une fois paru au jour, la meilleure chose, de beaucoup,
Est de retourner là d'où l'on est venu, au plus vite.»
DEUXIEME PARTIE
I. UN TOUR DE SIX SEMAINES
La chaise de poste était commandée pour quatre heures du matin; Shelley veilla toute la nuit devant la maison des Godwin. Enfin, il vit pâlir les étoiles et les lampes. Mary, en costume de voyage, entr'ouvrit la porte sans bruit. Jane Clairmont qui, au dernier moment, avait décidé de partir avec sa sœur, parlait à voix basse des bagages avec une officieuse activité.
Le long voyage en voiture fatigua beaucoup Mary, mais Shelley n'osait faire arrêter, craignant que Godwin ne les poursuivît. Enfin, vers quatre heures du soir, ils arrivèrent à Douvres, où, après de difficiles négociations avec les douaniers et les marins, ils trouvèrent un petit bateau qui consentit à les mener à Calais.
Le soir était beau; les grandes falaises blanches diminuèrent lentement; les fugitifs se virent sauvés. Bientôt la brise se leva, et s'enfla vite en vent violent. Mary, très malade, passa la nuit étendue sur les genoux de Shelley qui, épuisé lui-même, la soutenait de son mieux. La lune descendit lentement sur l'horizon, puis, dans la totale obscurité, un orage éclata dont les éclairs frappaient à coups rapides la mer noire et gonflée. Enfin, le jour parut, l'orage s'éloigna, le vent mollit et le large soleil se leva sur la France.
Dans les rues de Calais, la gaie agitation du port, le langage étranger, les costumes pittoresques des pêcheurs et des femmes secouèrent la torpeur de Mary. Ils passèrent la journée à l'auberge, car il fallait attendre les bagages que devait apporter la malle de Douvres; celle-ci amena, avec eux, Mrs Godwin et ses lunettes vertes. La grosse dame espérait au moins persuader Jane de rentrer à Skinner Street, mais l'éloquence de Shelley l'emporta et Mrs Godwin repartit seule. À six heures du soir, les voyageurs quittèrent Calais pour Boulogne dans un cabriolet à trois chevaux.
* * *
Leur plan était de gagner la Suisse, mais dès Paris leur bourse fut vide. Ils avaient une lettre pour un homme d'affaires français, Tavernier, qui devait leur procurer de l'argent. Ils l'invitèrent à venir prendre le breakfast à l'hôtel, et le jugèrent un parfait idiot, car il semblait avoir quelque peine à comprendre l'absolue nécessité de ce voyage de deux fillettes avec un grand jeune homme exalté.
Shelley dut mettre en gage sa montré et sa chaîne; il en obtint huit napoléons. C'était de quoi manger pendant quinze jours, et, l'esprit tranquille, ils commencèrent à explorer les boulevards, le Louvre, Notre-Dame. Bientôt ils préférèrent rester à l'hôtel et relire ensemble les œuvres de Mary Wollstonecraft et les poèmes de Byron.
Au bout d'une semaine, Tavernier, brave homme au fond, accepta de leur prêter douze cents francs. C'était trop peu pour faire le voyage et diligence, mais ils se décidèrent de partir à pied, et d'acheter un âne pour Mary. Shelley alla à la foire aux bestiaux et revint à l'hôtel avec un minuscule baudet; le lendemain matin, un fiacre le conduisit, avec sa femme et sa belle-sœur, à la barrière de Charenton, l'âne trottant derrière là voiture.
En 1814, les routes de France étaient peu sûres. Les armées venaient d'être dispersées; des bandes de soldats maraudeurs détroussaient les voyageurs. Les travailleurs des champs regardaient avec surprise cette caravane de deux jolies filles en robes de soie noire, d'un adolescent aux cheveux bouclés et d'un âne petit jusqu'au ridicule.
Au bout de quelques kilomètres, l'âne se montra si fatigué que, pour terminer l'étape, Shelley et Jane durent le porter. Dans le village où ils couchèrent, ils le vendirent à un paysan et achetèrent une mule pour le remplacer.
Toute cette contrée était désolée par la guerre, les villages à demi détruits, les maisons souvent sans toit, les poutres noircies par le feu; quand on demandait du lait à un fermier, il maudissait les Cosaques qui avaient emmené ses vaches.
Dans les misérables auberges, les lits étaient si sales que Mary et Jane n'osaient se coucher; d'énormes rats les frôlaient dans l'obscurité. Ils prirent l'habitude de passer la nuit assis dans les cuisines des fermes. Le grand fourneau allumé alourdissait l'atmosphère; des pleurs d'enfant, des craquements de vieux bois se mêlaient aux vagues rêveries du demi-sommeil; Mary se demandait anxieusement si son père ne souffrait pas trop de sa fuite; Shelley se préoccupait du sort de Harriet.
De Troyes, il écrivit une longue lettre pour lui demander de venir les rejoindre en Suisse. Elle habiterait près d'eux et là au moins serait certaine de trouver un ami sans égoïsme. Il lui donnait, avec beaucoup de naturel, des nouvelles de la santé de Mary; cette franchise lui paraissait toute simple et il ne doutait pas de la prochaine arrivée de sa femme. Peut-être le «monde» jugerait-il immorale cette vie commune, mais qu'importait l'opinion du monde? Ne valait-il pas mieux obéir à la pitié, à la tendresse qu'à des préjugés sans base rationnelle? Harriet ne répondit pas.
Par Pontarlier et Neufchâtel, ils gagnèrent le Lac des Quatre-Cantons. Le désir de Shelley était de se fixer à Brunnen près de la Chapelle de Guillaume Tell, défenseur de la liberté. Dans le seul bâtiment libre de l'endroit, un vieux château désert et délabré, ils louèrent deux chambres pour six mois, achetèrent des lits, des chaises, des armoires, un poêle. Le curé et le médecin du village vinrent rendre visite aux nouveaux résidents; Shelley commença le jour même un grand roman «Les Assassins»; c'était l'installation définitive.
Cependant, le poêle neuf ne tirait pas et Shelley, maladroit de ses mains, essayait en vain de le faire marcher. La chambre était glacée, pleine de fumée. Au dehors, la pluie fouettait les vitres. Les trois enfants exilés se trouvèrent bien seuls. Ils parlèrent des maisons anglaises, confortables et amicales; du thé anglais, chaud et parfumé; du ciel anglais, embrumé et doux; des hommes anglais, froids et bienveillants, qui parlaient leur langue et savaient prononcer leurs noms: des usuriers anglais, âpres mais encore obligeants. Shelley compta la bourse commune; il ne leur restait que vingt-huit livres. En tous trois montait un désir puissant que Shelley exprima enfin: «Rentrer!»
Dès que le mot fût dit, la décision fut prise et ils se sentirent très joyeux: «C'est comique, dit Jane, de penser que nous quittons au bout de quarante-huit heures des chambres louées pour six mois et meublées à nos frais. Quand j'ai vu s'éloigner les rochers de Douvres, j'ai pensé ne jamais les revoir, et maintenant... » Ceci se passait à minuit. Le lendemain matin, par une pluie battante, un bateau les emporta vers Lucerne; le curé de Brunnen fut bien surpris quand il apprit leur départ.
De Lucerne ils gagnèrent par le coche d'eau, Bâle, puis Cologne. Il faisait beau. Le soir, sous les étoiles, les bateliers chantaient des lieds sentimentaux. Shelley travaillait aux «Assassins»; Mary et Jane, de leur côté, avaient chacune commencé un roman: et les collines couronnées de ruines leur fournissaient mille décors parfais pour les aventures de héros romantiques. Puis la diligence hollandaise les emporta à travers un paysage confortable et calme de canaux, de moulins et de maisons de bois; quand ils arrivèrent à Rotterdam, ils trouvèrent leur bourse parfaitement vide. Un capitaine, après de longues discussions, consentit à les prendre à bord. La mer était aussi mauvaise que le jour de leur départ. Pendant tout le voyage, Shelley discuta avec un passager aux idées arrières la question de l'esclavage; Mary et Jane l'appuyèrent ardemment. Elles ignoraient tout à fait comment elles mangeraient le lendemain, mais elles savaient que Percy était un génie et que l'homme est perfectible.
II. LES PARIAS
En arrivant à Londres, Shelley ne put payer le cab qui transportait ses bagages. Avec Mary, Jane, les valises, il se fit conduire chez son banquier qui lui apprit que Harriet avait prélevé le solde du compte. Cette nouvelle provoqua la grande indignation des deux femmes. La seule manière possible de sortir de l'aventure sans finir au poste de police était d'aller voir Harriet plier même; Shelley avait son adresse et la donna au cocher.
Harriet crut d'abord que son mari revenait et fut à son tour bien indignée quand elle sut que sa rivale attendait à la porte. Pourtant elle prêta quelques livres, et les trois voyageurs purent aller se loger en de pauvres chambres meublées.
La situation était mauvaise. Les Godwin refusaient absolument de recevoir les fugitifs. Shelley plaida qu'il avait appliqué les principes de «Political Justice»; cela ne fit qu'irriter davantage l'auteur de ce traité. «Political Justice» était à ses yeux un livre théorique, dont les principes eussent pu être excellents dans un pays d'Utopie (et encore y avait-il longtemps qu'il l'avait écrit), mais à Londres, au milieu d'une société impitoyable et dans sa propre maison à lui, Godwin, avec sa fille unique, l'exposer à l'ironie de ses amis, et plus encore par cette perversion de ses principes... Non, il ne pardonnerait jamais.