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Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II cover

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II

Chapter 20: CHAPITRE IX.
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About This Book

The narrative continues the humorous escapades of a group of gentlemen known as the Pickwick Club, led by their amiable president. They embark on various adventures, including social gatherings, encounters with eccentric characters, and explorations of human nature. The story unfolds through a series of comedic episodes that highlight the quirks and follies of society, often reflecting on themes of friendship, camaraderie, and the absurdities of life. The characters engage in lively discussions, partake in festive celebrations, and navigate misunderstandings, all while showcasing Dickens' signature wit and keen observation of Victorian society.

NOTES:

[8] Prise assez.

[9] Tête de mouton.



CHAPITRE VII.

Occupé principalement par une authentique version de la légende du prince Bladud, et par une calamité fort extraordinaire dont M. Winkle fut la victime.

M. Pickwick, en proposant de rester au moins deux mois à Bath, jugea convenable de prendre pour lui et pour ses amis un appartement particulier. Il eut la bonne fortune d'obtenir, pour un prix modéré, la partie supérieure d'une des maisons sur la Royal-Crescent; et comme il s'y trouvait plus de logement qu'il n'en fallait pour les pickwickiens, M. et Mme Dowler lui offrirent de reprendre une chambre à coucher et un salon. Cette proposition fut acceptée avec un empressement, et des le troisième jour les deux sociétés furent établies dans leur nouveau domicile. M. Pickwick commença alors à prendre les eaux avec la plus grande assiduité. Il les prenait systématiquement, buvant un quart de pinte avant le déjeuner, et montant un coteau; un autre quart de pinte après le déjeuner, et descendant un coteau; et après chaque nouveau quart de pinte, M. Pickwick déclarait, dans les termes les plus solennels, qu'il se sentait infiniment mieux: ce dont ses amis se réjouissaient vivement, quoiqu'ils ne se fussent pas doutés, jusque-là, qu'il eût à se plaindre de la moindre chose.

La grande buvette est un salon spacieux, orné de piliers corinthiens, d'une galerie pour la musique, d'une pendule de Tompion, d'une statue de Nash, et d'une inscription en lettres d'or, à laquelle tous les buveurs d'eau devraient faire attention, car elle fait un touchant appel à leur charité. Il s'y trouve, en outre, un vase de marbre où le garçon plonge sans cesse de grands verres, qui ont l'air d'avoir la jaunisse, et c'est un spectacle prodigieusement édifiant et satisfaisant, que de voir avec quelle gravité et quelle persévérance les buveurs d'eau engloutissent le contenu de ces verres. Tout auprès on a disposé des baignoires, dans lesquelles se lavent une partie des malades; après quoi la musique joue des fanfares pour les congratuler d'en être sortis. Il existe encore une seconde buvette, où les ladies et les gentlemen infirmes sont roulés dans une quantité de chaises et de fauteuils, si étonnante et si variée, qu'un individu aventureux, qui s'y rend avec le nombre ordinaire d'orteils, doit s'estimer heureux s'il les possède encore quand il en sort.

Enfin il y a une troisième buvette où se réunissent les gens tranquilles, parce qu'elle est moins bruyante que les autres. Il se fait d'ailleurs aux environs une infinité de promenades avec béquilles ou sans béquilles, avec canne ou sans canne, et une infinité de conversations et de plaisanteries, avec esprit ou sans esprit.

Chaque matin les buveurs d'eau consciencieux, parmi lesquels se trouvait M. Pickwick, se réunissaient dans les buvettes, avalaient leur quart de pinte, et marchaient suivant l'ordonnance. À la promenade de l'après-midi, lord Mutanhed et l'honorable M. Crushton, lady Snuphanuph, mistress Wugsby, et tout le beau monde, et tous les buveurs d'eau du matin, se réunissaient en grande compagnie. Après cela, ils se promenaient à pied, ou en voiture, ou dans les chaises à porteurs, et se rencontraient sur nouveaux frais. Après cela, les gentlemen allaient au cabinet de lecture, et y rencontraient une portion de la société; après quoi, ils s'en retournaient chacun chez soi. Ensuite, si c'était jour de théâtre, on se rencontrait au théâtre; si c'était jour d'assemblée, on se rencontrait au salon, et si ce n'était ni l'un ni l'autre, on se rencontrait le jour suivant: agréable routine à laquelle on pourrait peut-être reprocher uniquement une légère teinte de monotonie.

Après une journée dépensée de cette manière, M. Pickwick, dont les amis s'étaient allés coucher, s'occupait à compléter son journal, lorsqu'il entendit frapper doucement à sa porte.

—Je vous demande pardon, monsieur, dit la maîtresse de la maison, Mme Craddock, en insinuant sa tête dans la chambre, vous n'avez plus besoin de rien?

—De rien du tout, madame, répondit M. Pickwick.

—Ma jeune fille est allée se coucher, monsieur, et M. Dowler a la bonté de rester debout pour attendre Mme Dowler, qui ne doit rentrer que fort tard. Ainsi, monsieur Pickwick, je pensais que si vous n'aviez plus besoin de rien, j'irais me coucher aussi.

—Vous ferez très-bien, madame.

—Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur.

—Bonne nuit, madame.»

Mistress Craddock ferma la porte et M. Pickwick continua d'écrire.

En une demi-heure de temps ses notes furent mises à jour. Il appuya soigneusement la dernière page sur le papier buvard, ferma le livre, essuya sa plume au pan de son habit, et ouvrit le tiroir de l'encrier pour l'y serrer. Il y avait dans ce tiroir quelques feuilles de papier à lettres, écrites serrées et pliées de telle sorte que le titre, moulé en ronde, sautait aux yeux. Voyant par là que ce n'était point un document privé, qu'il paraissait se rapporter à Bath, et qu'il était fort court, M. Pickwick déplia le papier, et tirant sa chaise auprès du feu, lut ce qui suit:

«LA VÉRITABLE LÉGENDE DU PRINCE BLADUD.

«Il n'y a pas encore deux cents ans qu'on voyait sur l'un des bains publies de cette ville, une inscription en honneur de son puissant fondateur, le renommé prince Bladud. Cette inscription est maintenant effacée, mais une vieille légende, transmise d'âge en âge, nous apprend que plusieurs siècles auparavant cet illustre prince, affligé de la lèpre depuis son retour d'Athènes, où il était allé recueillir une ample moisson de science, évitait la cour de son royal père, et faisait tristement société avec ses bergers et ses cochons. Dans le troupeau, dit la légende, se trouvait un porc d'une contenance grave et solennelle, pour qui le prince éprouvait une certaine sympathie; car ce porc était un sage, un personnage aux manières pensives et réservées, un animal supérieur à ses semblables, dont le grognement était terrible, dont la morsure était fatale. Le jeune prince soupirait profondément en regardant la physionomie majestueuse du quadrupède. Il songeait à son royal père, et ses yeux se noyaient de larmes.

«Ce porc intelligent aimait beaucoup à se baigner dans une fange molle et verdâtre, non pas au cœur de l'été, comme font maintenant les porcs vulgaires, pour se rafraîchir, et comme ils faisaient même dans ces temps reculés (ce qui prouve que la lumière de la civilisation avait déjà commencé à briller, quoique faiblement); mais au milieu des froids les plus piquants de l'hiver. La robe du pachyderme était toujours si lisse et sa complexion si claire, que le prince résolut d'essayer les qualités purifiantes de l'eau, qui réussissait si bien à son ami. Un beau jour il le suivit au bain. Sous la fange verdâtre, sourdissaient les sources chaudes de Bath; le prince s'y lava et fut guéri. S'étant rendu aussitôt à la cour du roi son père, il lui présenta ses respects les plus tendres, mais il s'empressa de revenir ici, pour y fonder cette ville et ces bains fameux.

«D'abord il chercha le porc avec toute l'ardeur d'une ancienne amitié; mais, hélas! ces eaux célèbres avaient été cause de sa perte. Il avait pris un bain à une température trop élevée et le philosophe sans le savoir n'était plus. Pline qui lui succéda dans la philosophie, périt également victime de son ardeur pour la science.

«Telle était la légende: Écoutez l'histoire véritable.

«Le fameux Lud Hudibras, roi de la Grande-Bretagne, florissait il y a bien des siècles. C'était un redoutable monarque: la terre tremblait sous ses pas, tant il était gros; ses peuples avaient peine à soutenir l'éclat de sa face, tant elle était rouge et luisante. Il était roi depuis les pieds jusqu'à la tête, et c'était beaucoup dire, car, s'il n'était pas très-haut, il était très-puissant, et son immense ampleur compensait et au delà, ce qui pouvait manquer à sa taille. Si quelque prince dégénéré de ces temps modernes pouvait lui être comparé, ce serait le vénérable roi Cole, qui seul mériterait cette gloire.

«Ce bon roi avait une reine qui, dix-huit ans auparavant, avait eu un fils, lequel avait nom Bladud. On l'avait placé dans une école préparatoire des États de son père, jusqu'à l'âge de dix ans, mais alors il avait été dépêché, sous la conduite d'un fidèle messager, pour finir ses classes à Athènes. Comme il n'y avait point de supplément à payer pour rester à l'école les jours de fête, et pas d'avertissement préalable à donner pour la sortie des élèves, il y demeura huit années, à l'expiration desquelles le roi son père envoya le lord chambellan pour solder sa dépense, et pour le ramener au logis. Le lord chambellan exécuta habilement cette mission difficile, fut reçu avec applaudissements, et pensionné sans délai.

«Quand le roi Lud vit le prince son fils, et remarqua qu'il était devenu un superbe jeune homme, il s'aperçut du premier coup d'œil que ce serait une grande chose de le marier immédiatement, afin que ses enfants pussent servir à perpétuer la glorieuse race de Lud, jusqu'aux derniers âges du monde. Dans cette vue il composa une ambassade extraordinaire de nobles seigneurs qui n'avaient pas grand'chose à faire, et qui désiraient obtenir des emplois lucratifs; puis il les envoya à un roi voisin, pour lui demander en mariage sa charmante fille, et pour lui déclarer, en même temps, que, comme roi chrétien, il souhaitait vivement conserver les relations les plus amicales avec le roi son frère et son ami; mais que si le mariage ne s'arrangeait pas, il serait dans la pénible nécessité de lui aller rendre visite, avec une armée nombreuse, et de lui faire crever les yeux. L'autre roi qui était le plus faible, répondit à cette déclaration, qu'il était fort obligé au roi son frère, de sa bonté et de sa magnanimité, et que sa fille était toute prête à se marier, aussitôt qu'il plairait au prince Bladud de venir et de l'emmener.

«Dès que cette réponse parvint en Angleterre, toute la nation fut transportée de joie, on n'entendait plus que le bruit des réjouissances et des fêtes, comme aussi celui de l'argent qui sonnait dans la sacoche des collecteurs, chargés de lever sur le peuple l'impôt nécessaire pour défrayer la dépense de cette heureuse cérémonie.

«C'est dans cette occasion que le roi Lud, assis au sommet de son trône, en plein conseil, se leva, dans la joie de son âme, et commanda au lord chef de la justice de faire venir les ménestrels, et de faire apporter les meilleurs vins. L'ignorance des historiens légendaires attribue cet acte de gracieuseté au roi Cole, comme on le voit dans ces vers célèbres:

«Il fit venir sa pipe, et ses trois violons,
Pour boire un pot, au doux bruit des flonflons.»

«Mais c'est une injustice évidente envers la mémoire du roi Lud, et une malhonnête exaltation des vertus du roi Cole.

«Cependant, au milieu de ces fêtes et de ces réjouissances, il y avait un individu qui ne buvait point, quand les vins généreux pétillaient dans les verres, et qui ne dansait point, quand les instruments des ménestrels s'éveillaient sous leurs doigts. C'était le prince Bladud lui-même, pour le bonheur duquel tout un peuple vidait ses poches, et remplissait son gosier. Hélas! c'est que le prince, oubliant que le ministre des affaires étrangères avait le droit incontestable de devenir amoureux pour lui, était déjà devenu amoureux pour son propre compte, contrairement à tous les précédents de la diplomatie, et s'était marié, dans son cœur, avec la fille d'un noble Athénien.

«Ici nous trouvons un frappant exemple de l'un des nombreux avantages de la civilisation. Si le prince avait vécu de nos jours, il aurait épousé sans scrupule la princesse choisie par son père, et se serait immédiatement et sérieusement mis à l'ouvrage pour se débarrasser d'elle, en la faisant mourir de chagrin par un enchaînement systématique de mépris et d'insultes; puis si la tranquille fierté de son sexe, et la conscience de son innocence, lui avaient donné la force de résister à ces mauvais traitements, il aurait pu chercher quelque autre manière de lui ôter la vie et de s'en délivrer sans scandale. Mais ni l'un ni l'autre de ces moyens ne s'offrit à l'imagination du prince Bladud; il se borna donc à solliciter une audience privée de son père, et à lui tout avouer.

«C'est une ancienne prérogative des souverains de gouverner toutes choses, excepté leurs passions. En conséquence le roi Lud se mit dans une colère abominable; jeta sa couronne au plafond (car dans ce temps-là les rois gardaient leur couronne sur leur tête et non pas dans la Tour); trépigna sur le plancher, se frappa le front; demanda au ciel pourquoi son propre sang se révoltait contre lui, et finalement, appelant ses gardes, leur ordonna d'enfermer son fils dans un donjon: sorte de traitement que les rois d'autrefois employaient généralement envers leurs enfants, quand les inclinations matrimoniales de ceux-ci ne s'accordaient pas avec leurs propres vues.

«Après avoir été enfermé dans son donjon, pendant près d'une année, sans que ses yeux eussent d'autre point de vue qu'un mur de pierre, et son esprit d'autre perspective qu'un perpétuel emprisonnement, le prince Bladud commença naturellement à ruminer un plan d'évasion, grâce auquel, au bout de plusieurs mois de préparatifs, il parvint à s'échapper, laissant avec humanité son couteau de table dans le cœur de son geôlier, de peur que ce pauvre diable, qui avait de la famille, ne fût soupçonné d'avoir favorisé sa fuite, et ne fût puni en conséquence par le roi irrité.

«Le monarque devint presque enragé quand il apprit l'escapade de son fils. Il ne savait sur qui faire tomber son courroux, lorsque heureusement il vint à penser au lord chambellan, qui l'avait ramené d'Athènes. Il lui fit donc retrancher en même temps sa pension et sa tête.

«Cependant le jeune prince, habilement déguisé, errait à pied dans les domaines de son père, soutenu et réjoui dans toutes ses privations par le doux souvenir de la jeune Athénienne, cause innocente de ses malheurs. Un jour, il s'arrêta pour se reposer dans un bourg. On dansait gaiement sur la place, et le plaisir brillait sur tous les visages. Le prince se hasarda à demander quelle était la cause de ces réjouissances.

«O étranger, lui répliqua-t-on, ne connaissez-vous pas la récente proclamation de notre gracieux souverain?

—La proclamation? Non. Quelle proclamation? repartit le prince, car il n'avait voyagé que par les chemins de traverse, et ne savait rien de ce qui se passait sur les grandes routes, telles qu'elles étaient alors.

—En bien! dit le paysan, la demoiselle étrangère que le prince désirait épouser, s'est mariée à un noble étranger de son pays, et le roi proclame le fait et ordonne de grandes réjouissances publiques, car maintenant, sans nul doute, le prince Bladud va revenir, pour épouser la princesse que son père a choisie, et qui, dit-on, est aussi belle que le soleil de midi. À votre santé, monsieur, Dieu sauve le roi!»

«Le prince n'en voulut pas entendre davantage. Il s'enfuit et s'enfonça dans les lieux les plus déserts d'un bois voisin. Il errait, il errait sans cesse, la jour et la nuit, sous le soleil dévorant, sous les pâles rayons de la lune, malgré la chaleur de midi, malgré les nocturnes brouillards; à la lueur grisâtre du matin, à la rouge clarté du soir: si désolé, si peu attentif à toute la nature, que, voulant aller à Athènes, il se trouva un matin à Bath, c'est-à-dire qu'il se trouva dans l'endroit où la ville existe maintenant, car il n'y avait point alors de vestige d'habitation, pas de trace d'hommes, pas même de fontaine thermale. En revanche, c'étaient le même paysage charmant, la même richesse de cotaux et de vallées, le même ruisseau qui coulait avec un doux murmure, les mêmes montagnes orgueilleuses qui, semblables aux peines de la vie quand elles sont vues à distance et partiellement obscurcies par la brume argentée du matin, perdent leur sauvagerie et leur rudesse, et ne présentent aux yeux que de doux et gracieux contours. Ému par la beauté de cette scène, le prince se laissa tomber sur le gazon, et baigna de ses larmes ses pieds enflés par la fatigue.

«Oh! s'écria-t-il en tordant ses mains, et en levant tristement sas yeux au ciel; oh! si ma course fatigante pouvait se terminer ici! Oh! si ces douces larmes, que m'arrache un amour mal placé, pouvaient couler en paix pour toujours!»

«Son vœu fut entendu. C'était le temps des divinités païennes, qui prenaient parfois les gens au mot, avec un empressement fort gênant. Le sol s'ouvrit sous les pieds du prince, il tomba dans un gouffre, qui se referma immédiatement au-dessus de sa tête; mais ses larmes brûlantes continuèrent à couler, et continueront pour toujours à sourdre abondamment de la terre.

«Il est remarquable que, depuis lors, un grand nombre de ladies et de gentlemen, parvenus à un certain âge sans avoir pu se procurer de partenaire, et presque, tout autant de jeunes gens, qui sont pressés d'en obtenir, se rendent annuellement à Bath, pour boire les eaux, et prétendent en tirer beaucoup de force et de consolation. Cela fait honneur aux larmes du prince Bladud, et la véracité de cette légende en est singulièrement corroborée.»

M. Pickwick bailla plusieurs fois en arrivant à la fin de ce petit manuscrit, puis il le replia soigneusement, et le remit dans le tiroir de l'encrier. Ensuite, avec une contenance qui exprimait le plus profond ennui, il alluma sa chandelle, et monta l'escalier pour s'aller coucher.

Il s'arrêta, suivant sa coutume, à la porte de M. Dowler, et y frappa pour lui dire bonsoir.

«Ah! dit M. Dowler, vous allez vous coucher? je voudrais bien en pouvoir faire autant. Quel temps affreux! Entendez-vous le vent?

—Terrible! répondit M. Pickwick; bonne nuit!

—Bonne nuit!»

M. Pickwick monta dans sa chambre à coucher, et M. Dowler reprit son siége, devant le feu, pour accomplir son imprudente promesse de rester sur pied jusqu'au retour de sa femme.

Il y a peu de choses plus contrariantes que de veiller pour attendre quelqu'un, principalement quand ce quelqu'un est en partie de plaisir. Vous ne pouvez vous empêcher de penser combien le temps, qui passe si lentement pour vous, passe vite pour la personne que vous attendez; et plus vous pensez à cela plus vous sentez décliner votre espoir de la voir arriver promptement. Le tic tac des horloges paraît alors plus lent et plus lourd, et il vous semble que vous avez sur le corps comme une tunique de toiles d'araignées. D'abord c'est quelque chose qui démange votre genou droit, ensuite la même sensation vient irriter votre genou gauche. Aussitôt que vous changez de position, cela vous prend dans les bras; vous contractez vos membres de mille manières fantastiques, mais tout à coup vous avez une rechute dans le nez, et vous vous mettez à le gratter comme si vous vouliez l'arracher, ce que vous feriez infailliblement, si vous pouviez le faire. Les yeux sont encore de bien grands inconvénients, dans ce cas, et l'on voit souvent la mèche d'une chandelle s'allonger de deux pouces tandis que l'on mouche sa voisine. Toutes ces petites vexations nerveuses, et beaucoup d'autres du même genre, rendent fort problématique le plaisir de veiller, lorsque tout le monde, dans la maison, est allé se coucher.

Telle était précisément l'opinion de M. Dowler, tandis qu'il veillait seul au coin du feu, et il ressentait une vertueuse indignation contre les danseurs inhumains qui le forçaient à rester debout. D'ailleurs sa bonne humeur n'était pas augmentée par la réflexion que c'était lui-même qui avait imaginé d'avoir mal à la tête et de garder la maison. À la fin, après s'être endormi plusieurs fois, après être tombé en avant vers la grille, et s'être redressé juste à temps pour ne pas avoir le visage brûlé, M. Dowler se décida à s'aller jeter un instant sur son lit, dans la chambre de derrière, non pas pour dormir, bien entendu, mais pour penser.

—J'ai le sommeil très-dur, se dit à lui-même M. Dowler, en s'étendant sur le lit; il faut que je me tienne éveillé. Je suppose que d'ici j'entendrai frapper à la porte. Oui, je le pensais bien, j'entends le watchman; le voilà qui s'en va; je l'entends moins fort maintenant.... Encore un peu moins fort... il tourne le coin,... Ah! ah!...»

Arrivé à cette conclusion, M. Dowler tourna le coin autour duquel il avait si longtemps hésité, et s'endormit profondément.

Juste au moment où l'horloge sonnait trois heures, une chaise à porteurs, contenant mistress Dowler, déboucha sur la demi-lune, balancée par le vent et par deux porteurs, l'un gros et court, l'autre long et mince. Tous les deux (pour ne pas parler de la chaise) avaient bien de la peine à se maintenir perpendiculaires; mais sur la place, où la tempête soufflait avec une furie capable de déraciner les pavés, ce fut bien pis, et ils s'estimèrent fort heureux, lorsqu'ils eurent déposé leur fardeau, et donné un bon double coup à la porte de la rue.

Ils attendirent quelque temps, mais personne ne vint.

«Le domestique est dans les bras de lord fée, dit le petit porteur en se chauffant les mains à la torche du galopin qui les éclairait.

—Il devrait bien le pincer et le réveiller, ajouta le grand porteur.

—Frappez encore, s'il vous plaît, cria mistress Dowler de sa chaise. Frappez deux ou trois fois, s'il vous plaît.»

Le petit homme était fort disposé à en finir, il monta donc ses les marches, et donna huit ou dix doubles coups effrayants, tandis que le grand homme s'éloignait de la maison et regardait aux fenêtres s'il y avait de la lumière.

Personne ne vint; tout était sombre et silencieux.

«Ah mon Dieu! fit mistress Dowler. Voulez-vous frapper encore, s'il vous plaît.

—N'y a-t-il pas de sonnette, madame? demanda le petit porteur.

—Oui, il y en a une, interrompit le gamin à la torche. Voilà je ne sais combien de temps que je la tire.

—Il n'y a que la poignée, dit mistress Dowler, le ressort est brisé.

—Je voudrais bien pouvoir en dire autant de la tête des domestiques, grommela le grand porteur.

—Je vous prierai de frapper encore, s'il vous plaît,» recommença mistress Dowler, avec la plus exquise politesse.

Le petit homme heurta sur nouveaux frais, et à plusieurs reprises, sans produire aucun effet. Le grand homme, qui s'impatientait, le releva et se mit à frapper perpétuellement des doubles coups, comme un facteur enragé.

À la fin, M. Winkle commença à rêver qu'il se trouvait dans un club, et que les membres étant fort indisciplinés, le président était obligé de cogner continuellement sur la table, pour maintenir l'ordre. Ensuite il eut l'idée confuse d'une vente à l'encan, où il n'y avait pas d'enchérisseurs, et où le crieur achetait toutes choses. Enfin, en dernier lieu, il lui vint dans l'esprit qu'il n'était pas tout à fait impossible que quelqu'un frappât à la porte de la rue. Afin de s'en assurer, en écoutant mieux, il resta tranquille dans son lit, pendant environ dix minutes, et lorsqu'il eut compté trente et quelques coups, il se trouva suffisamment convaincu, et s'applaudit beaucoup d'être si vigilant.

Panpan, panpan, panpan. Pan, pan, pan, pan, pan; le marteau n'arrêtait plus.

M. Winkle sautant hors de son lit, se demanda ce que ce pouvait être; puis ayant mis rapidement ses bas et ses pantoufles, il passa sa robe de chambre, alluma une chandelle à la veilleuse qui brûlait dans la cheminée, et descendit les escaliers.

«À la fin vla quéqu'sun qui vient, madame, dit le petit porteur.

—Je voudrais ben être derrière lui avec un poinçon, murmura son grand compagnon.

—Qui va là? cria M. Winkle, en défaisant la chaîne de la porte.

—Ne vous amusez pas à faire des questions, tête de buse, répondit avec dédain la grand homme, s'imaginant avoir affaire à un laquais. Ouvrez la porte.

—Allons dépêchez, l'endormi,» ajouta l'autre d'un ton encourageant.

M. Winkle, qui n'était qu'à moitié éveillé, obéit machinalement à cette invitation, ouvra la poste et regarda dans la rue. La première chose qu'il aperçoit c'est la lueur rouge du falot. Épouvanté par la crainte soudaine que le feu ne soit à la maison, il ouvre la porte toute grande, élève sa chandelle au-dessus de sa tête, et regarde d'un air effaré devant lui, ne sachant pas trop si ce qu'il voit est une chaise à porteurs, ou une pompe à incendie. Dans ce moment un tourbillon de vent arrive; la chandelle s'éteint; M. Winkle se sent poussé par derrière, d'une manière irrésistible, et la porte se ferme avec un violent craquement.

«Bien, jeune homme! c'est habile!» dit le petit porteur.

M. Winkle, apercevant un visage de femme à la portière de la chaise, se retourne rapidement et se met à frapper le marteau de toute la force de son bras, en suppliant en même temps les porteurs d'emmener la dame.

«Emportez-la! s'écriait-il, emportez-la! Bien! voilà quelqu'un qui sort d'une autre maison! Cachez-moi, cachez-moi n'importe où, dans cette chaise.»

En prononçant ces phrases incohérentes, il frissonnait de froid, car chaque fois qu'il levait le bras et le marteau, le vent s'engouffrait sous sa robe de chambre et la soulevait d'une manière très-inquiétante.

«Voilà, une société qui arrive sur la place... il y a des dames! Couvrez-moi avec quelque chose! mettez-vous devant moi!» criait M. Winkle avec angoisses. Mais les porteurs étaient trop occupés de rire pour lui donner la moindre assistance, et cependant les dames s'approchaient de minute en minute.

M. Winkle donna un dernier coup de marteau désespéré... les dames n'étaient plus éloignées que de quelques maisons. Il jeta au loin la chandelle éteinte, que durant tout ce temps il avait tenue au-dessus de sa tête, et s'élança vers la chaise à porteurs, dans laquelle se trouvait toujours mistress Dowler.

Or, mistress Craddock avait, à la fin, entendu les voix et les coups de marteau. Elle avait pris tout juste le temps de mettre sur sa tête quelque chose de plus élégant que son bonnet de nuit, était descendue au parloir pour s'assurer que c'était bien mistress Dowler, et venait précisément de lever le châssis de la fenêtre, lorsqu'elle aperçut M. Winkle qui s'élançait vers la chaise. À ce spectacle elle se mit à pousser des cris affreux, suppliant M. Dowler de se lever sur-le-champ, pour empêcher sa femme de s'enfuir avec un autre gentleman.

À ces cris, à ce terrible avertissement, M. Dowler bondit hors de son lit, aussi vivement qu'une balle élastique, et, se précipitant dans la chambre de devant, arriva à une des fenêtres comme M. Pickwick ouvrait l'autre. Le premier objet qui frappa leurs regards fut M. Winkle entrant dans la chaise à porteurs.

«Watchman, s'écria Dowler d'un ton féroce, arrêtez-le, empoignez-le, enchaînez-le, enfermez-le, jusqu'à ce que j'arrive! Je veux lui couper la gorge! donnez-moi un couteau! De l'une à l'autre oreille, mistress Craddock! Je veux lui couper la gorge! «Tout en hurlant ces menaces, l'époux indigné s'arracha des mains de l'hôtesse et de M. Pickwick, saisit un petit couteau de dessert, et s'élança dans la rue.

Mais M. Winkle ne l'attendit pas. À peine avait-il entendu l'horrible menace du valeureux Dowler, qu'il se précipita hors de la chaise, aussi vite qu'il s'y était introduit, et, jetant ses pantoufles dans la rue, pour mieux prendre ses jambes à son cou, fit le tour de la demi-lune, chaudement poursuivi par Dowler et par le watchman. Néanmoins il avait conservé son avantage quand il revint devant la maison. La porte était ouverte, il la franchit, la cingla au nez de Dowler, monta dans sa chambre à coucher, ferma la porte, empila par derrière un coffre, une table, un lavabo, et s'occupa à faire un paquet de ses effets les plus indispensables, afin de s'enfuir aux premiers rayons du jour.

Cependant Dowler tempêtait de l'autre côté de la porte du malheureux Winkle, et lui déclarait, à travers le trou de la serrure, son intention irrévocable de lui couper la gorge, le lendemain matin. À la fin, après un grand tumulte de voix, parmi lesquelles on entendait distinctement celle de M. Pickwick qui s'efforçait de rétablir la paix, les habitants de la maison se dispersèrent dans leurs chambres à coucher respectives, et la tranquillité fut momentanément rétablie.

Et pendant tout ce temps-là, dira peut-être quelque lecteur sagace, où donc était Samuel Weller? Nous allons dire où il était, dans le chapitre suivant.



CHAPITRE VIII.

Qui explique honorablement l'absence de Sam Weller, en rendant compte d'une soirée où il fut invité et assista; et qui raconte, en outre, comment ledit Sam Weller fut chargé par M. Pickwick d'une mission particulière, pleine de délicatesse et d'importance.

«Monsieur Weller, dit mistress Craddock, dans la matinée du jour mémorable dont nous venons d'esquisser les aventures; voici une lettre pour vous.

—C'est bien drôle, répondit Sam. J'ai peur qu'il n'y ait quelque chose, car je ne me rappelle pas un seul gentleman dans mes connaissances qui soit capable d'en écrire une.

—Peut-être est-il arrivé quelque chose d'extraordinaire, fit observer mistress Craddock.

—Faut que ça soit quelque chose de bien extraordinaire pour produire une lettre d'un de mes amis, répliqua Sam, en secouant dubitativement la tête. Ni plus ni moins qu'un tremblement de terre, comme le jeune gentleman observa, quand il fut pris d'une attaque. Ça ne peut pas être de mon papa poursuivit Sam, en regardant l'adresse, il fait toujours des lettres moulées parce qu'il a appris à écrire dans les affiches. C'est bien extraordinaire! D'où cette lettre-là peut-elle me venir?»

Tout en parlant ainsi, Sam faisait ce que font beaucoup de personnes lorsqu'elles ignorent de qui leur vient une lettre: il regarda le cachet, puis l'adresse, puis les côtés, puis le dos de la lettre, et enfin, comme dernière ressource, il pensa qu'il ferait peut-être aussi bien de regarder l'intérieur, et d'essayer d'en tirer quelques éclaircissements.

«C'est écrit sur du papier doré, dit Sam en dépliant la lettre, et cacheté de cire verte, avec le bout d'une clef; faut voir!» et avec une physionomie très-grave, il commença à lire ce qui suit:

«Une compagnie choisie de domestiques de Bath présentent leurs compliments à M. Weller et réclament le plaisir de sa compagnie pour un rat-houtte amical, composé d'une épaule de mouton bouillie avec l'assaisonnement ordinaire. Le rat-houtte sera servi sur table à neuf heures et demie, heure militaire.»

Cette invitation était incluse dans un autre billet ainsi conçu:

«M. John Smauker, le gentleman qui a eu le plaisir de rencontrer M. Weller chez leur mutuelle connaissance M. Bantam, il y a quelques jours, a l'honneur de transmettre à M. Weller la présente invitation. Si M. Weller veut passer chez M. John Smauker à 9 heures, M. John Smauker aura le plaisir de présenter M. Weller.

«Signé: JOHN SMAUKER.»

La suscription portait: à M. Weller esquire, chez M. Pickwick; et, entre parenthèses, dans le coin gauche de l'adresse étaient écrits ces mots, comme une instruction au porteur: Tiré la sonnette de la rue.

«Eh bien! dit Sam, en voilà une drôle! Je n'avais jamais auparavant entendu appeler une épaule de mouton bouillie un rat-houtte; comment donc qu'il l'appellerait si elle était rôtie?»

Cependant, sans perdre plus de temps à débattre ce point, Sam se rendit immédiatement chez M. Pickwick, et lui demanda, pour le soir, un congé qui lui fut facilement accordé. Avec cette permission, et la clef de la porte de la rue dans sa poche, Sam sortit un peu avant l'heure désignée, et se dirigea d'un pas tranquille vers Queen-Square. Là il eut la satisfaction d'apercevoir M. John Smauker, dont la tête poudrée, appuyée contre un poteau de réverbère, fumait une cigarette à travers un tube d'ambre.

«Comment vous portez-vous, monsieur Weller? dit M. John Smauker, en soulevant gracieusement son chapeau d'une main, tandis qu'il agitait l'autre d'un air de condescendance. Comment vous portez-vous, monsieur?

—Eh! eh! la convalescence n'est pas mauvaise, repartit Sam; et vous, mon cher, comment vous va?

—Là, là.

—Ah! vous aurez trop travaillé. J'en avais terriblement peur, ça ne réussit pas à tout le monde, voyez-vous. Faut pas vous laisser emporter comme ça par votre ardeur.

—Ce n'est pas tant cela, monsieur Weller; c'est plutôt le mauvais vin. Je mène une vie trop dissipée, je le crains.

—Oh! c'est-il cela? c'est une mauvaise maladie, ça.

—Et pourtant, les tentations, monsieur Weller?

—Ah! bien sûr.

—Plongé dans le tourbillon de la société, comme vous savez monsieur Weller, ajouta M. John Smauker avec un soupir.

—Ah! c'est terrible, en vérité!

—Mais c'est toujours comme cela quand la destiné vous pousse dans une carrière publique, monsieur Weller. On est soumis à des tentations dont les autres individus sont exempts.

—Précisément ce que mon oncle disait quand il ouvrit une auberge, répondit Sam; et il avait bien raison, le pauvre vieux; car il a bu sa mort en moins d'un terme.»

M. Smauker parut profondément indigné du parallèle établi entre lui et le défunt aubergiste; mais comme le visage de Sam conservait le calme le plus immuable, M. Smauker y réfléchit mieux, et reprit son air affable.

«Nous ferions peut-être bien de nous mettre en route, dit-il, en consultant une montre de cuivre qui habitait au fond d'un immense gousset, et qui était élevée à la surface au moyen d'un cordon noir, garni à l'autre bout d'une clef de chrysocale.

—C'est possible, répondit Sam; autrement on pourrait laisser brûler le rat-houtte et ça le gâterait.

—Avez-vous bu les eaux, M. Weller? demanda son compagnon, tout en marchant vers High-Street.

—Une seule fois.

—Comment les trouvez-vous?

—Considérablement mauvaises.

—Ah! vous n'aimez pas le goût vérugineux, peut-être?

—Je ne connais pas beaucoup ça; j'ai trouvé qu'elles sentaient la tôle rouge.

—C'est le vérugineux, monsieur Weller; rétorqua M. John Smauker d'un ton contemptueux.

—Eh bien, c'est un mot qui ne signifie pas grand'chose, voilà tout. Au reste, je ne suis pas beaucoup chimique, ainsi peux pas dire.»

En achevant ces mots, et à la grande horreur de M. John Smauker, Sam commença à siffler.

«Je vous demande pardon, monsieur Weller, dit M. Smauker, torturé par ce bruit inélégant; voulez-vous prendre mon bras?

—Merci, vous êtes bien bon, je ne veux pas vous en priver; j'ai l'habitude de mettre mes mains dans mes poches, si ça vous est superficiel.»

En disant ceci, Sam joignit le geste aux paroles et recommença à siffler plus fort que jamais.

«Par ici, dit son nouvel ami qui paraissait fort soulagé en entrant dans une petite rue. Nous y serons bientôt.

—Ah! ah! fit Sam», sans être le moindrement ému, en apprenant qu'il était si proche de la fleur des domestiques de Bath.

—Oui, reprit M. John Smauker, ne soyez pas intimidé, monsieur Weller.

—Oh! que non.

—Vous verrez quelques uniformes très-brillants, et peut-être trouverez-vous que les gentlemen seront un peu roides d'abord. C'est naturel, vous savez: mais ils se relâcheront bientôt.

—Ça sera très-obligeant de leur part.

—Vous savez? reprit M. Smauker avec un air de sublime protection, comme vous êtes un étranger, ils se mettront peut-être un peu après vous, d'abord.

—Ils ne seront pas trop cruels, n'est-ce pas? demanda Sam.

—Non, non, repartit M. Smauker en tirant sa tabatière, qui représentait une tête de renard, et en prenant une prise distinguée. Il y a parmi nous quelques gais coquins, et ils aiment à s'amuser... vous savez... mais il ne faut pas y faire attention. Il ne faut pas y faire attention.

—Je tâcherai, dit Sam, de supporter le débordement des talents et de l'esprit.

—À la bonne heure, répliqua M. John Smauker en remettant dans sa poche la tête de renard et en relevant la sienne. D'ailleurs, je vous soutiendrai.»

En causant ainsi, ils étaient arrivés devant une petite boutique de fruitier. M. John Smauker y entra, et Sam, qui le suivait, laissa alors s'épanouir sur sa figure un muet ricanement et divers autres symptômes énergiques d'un état fort désirable de satisfaction intime.

Après avoir traversé la boutique du fruitier, et déposé leurs chapeaux sur les marches de l'escalier qui se trouvait derrière, ils entrèrent dans un petit parloir, et c'est alors que toute la splendeur de la scène se dévoila aux regards de Sam Weller.

Deux tables, d'inégale hauteur, accouplées au milieu de la chambre, étaient couvertes de trois ou quatre nappes de différents âges, arrangées, autant que possible, pour faire l'effet d'une seule. Sur ces nappes, on voyait des contenus et des fourchettes pour sept ou huit personnes. Or les manches de ces couteaux étaient verts, rouges et jaunes, tandis que ceux de toutes les fourchettes étaient noirs, ce qui produisait une gamme de couleurs des plus pittoresques. Des assiettes, pour un nombre égal de convives, chauffaient derrière le garde-cendres. Les convives eux-mêmes se chauffaient devant. Parmi eux, le plus remarquable comme le plus important, était un grand et vigoureux gentleman, dont la calotte et l'habit à longs pans, resplendissaient d'une éclatante couleur d'écarlate. Il se tenait debout, le dos au feu, et venait apparemment d'entrer; car, outre qu'il avait encore sur la tête son chapeau retroussé, il gardait à la main une très-longue canne, telle que les gentlemen de sa profession ont l'habitude d'en porter derrière les carrosses.

«Smauker, mon garçon, votre nageoire,» dit le gentleman au chapeau à cornes.

M. Smauker insinua le bout du petit doigt de sa main droite dans la main du gentleman au chapeau à cornes, en lui disant qu'il était charmé de le voir si bien portant.

«C'est vrai: on dit que j'ai l'air assez rosé; et c'est étonnant! Depuis une quinzaine, je suis toujours notre vieille femme pendant deux heures, et rien que de contempler si longtemps la façon dont elle agrafe sa vieille robe de soie lilas, s'il n'y a pas de quoi vous rendre hippofondre pour le reste de votre vie, je consens à perdre mon traitement.»

À ces mots, la compagnie choisie se mit à rire de tout son cœur, et l'un des gentlemen, qui avait un gilet jaune, murmura à son voisin, qui avait une culotte verte, que Tuckle était en train ce soir-là.

«À propos, reprit M. Tuckle, Smauker mon garçon, vous....»

Le reste de la sentence fut déposé dans le tuyau de l'oreille de M. Smauker.

«Ah! tiens! je l'avais oublié! répondit celui-ci. Gentlemen, mon ami, M. Weller.

—Fâché de vous boucher le feu, Weller, dit M. Tuckle avec un signe de tête familier. J'espère que vous n'avez pas froid, Weller?

—Pas le moins du monde, Flambant, répliqua Sam. Faudrait un sujet bien glacé pour avoir froid vis-à-vis de vous. Vous économiseriez la houille si on vous mettait sur la grille, dans une salle publique; vrai!»

Comme cette répliqua paraissait faire une allusion personnelle à la livrée écarlate de M. Tuckle, il prit un air majestueux durant quelques secondes. Pourtant il s'éloigna graduellement du feu, et dit avec un sourire forcé:

«Pas mauvais, pas mauvais.

—Je vous suis bien obligé pour votre bonne opinion, monsieur, reprit Sam. Nous arriverons peu à peu, j'espère. Plus tard, nous en essayerons un meilleur.»

En cet endroit la conversation fut interrompue par l'arrivée d'un gentleman vêtu de peluche orange. Il était accompagné d'un autre personnage en drap pourpre, avec un remarquable développement de bas. Les nouveaux venus ayant été congratulés par les anciens, M. Tuckle proposa de faire apporter le souper, et cette proposition fut adoptée unanimement.

Le fruitier et sa femme déposèrent alors sur la table un plat de mouton bouilli, avec une sauce chaude aux câpres, des navets et des pommes de terre. M. Tuckle prit le fauteuil, et eut pour vice-président le gentleman en peluche orange. Le fruitier mit une paire de gants de castor pour donner les assiettes et se plaça derrière la chaise de M. Tuckle.

«Harris! dit celui-ci d'un ton de commandement.

—Monsieur?

—Avez-vous mis vos gants?

—Oui, monsieur.

—Alors ôtez le couvercle.

—Oui, monsieur.»

Le fruitier, avec de grandes démonstrations d'humilité, fit ce qui lui était ordonné, et tendit obséquieusement à M. Tuckle le couteau à découper; mais, en faisant cela, il vint par hasard à bâiller.

«Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur? lui dit M. Tuckle avec une grande aspérité.

—Je vous demande pardon, monsieur, répondit le fruitier, décontenancé. Je ne l'ai pas fait exprès, monsieur. J'ai veillé tard la nuit dernière.

—Je vais vous dire mon opinion sur votre compte, Harris, poursuivit M. Tuckle avec un air plein de grandeur. Vous êtes une brute mal élevée.

—J'espère, gentlemen, dit Harris, que vous ne serez pas trop sévères envers moi. Je vous suis certainement très-obligé, gentlemen, pour votre patronage et aussi pour vos recommandations, gentlemen, quand on a besoin quelque part de quelqu'un de plus pour servir. J'espère, gentlemen, que vous êtes satisfaits de moi.

—Non, monsieur, dit M. Tuckle. Bien loin de là, monsieur.

—Vous êtes un drôle sans soin, grommela le gentleman en peluche orange.

—Et un fichu chenapan, ajouta le gentleman en culotte verte.

—Et un mauvais gueux, continua le gentleman de couleur pourpre.»

Le pauvre fruitier saluait de plus en plus humblement, tandis qu'on le gratifiait de ces petites épithètes, selon le véritable esprit de la plus basse tyrannie. Lorsque tout le monde eut dit son mot, pour prouver sa supériorité, M. Tuckle commença à découper l'épaule de mouton et à servir la compagnie.

Cette importante affaire était à peine entamée, quand la porte s'ouvrit brusquement et laissa apparaître un autre gentleman en habit bleu clair, avec des boutons d'étain.

«Contre les règles, dit M. Tuckle. Trop tard, trop tard.

—Non, non; impossible de faire autrement, répondit le gentleman bleu. J'en appelle à la compagnie. Une affaire de galanterie, un rendez-vous au théâtre.

—Oh! dans ce cas-là! s'écria le gentleman en peluche orange.

—Oui, riellement, parole d'honneur. J'avais promis de conduire notre plus jeune demoiselle à dix heures et demie, et c'est une si jolie fille, riellement, que je n'ai pas eu le cœur de la désobliger. Pas d'offense à la compagnie présente, monsieur; mais un cottillon, monsieur, riellement, c'est irrévocable.

—Je commence à soupçonner qu'il y a quelque chose là-dessous, dit Tuckle, pendant que le nouveau venu s'asseyait à côté de Sam. J'ai remarqué, une ou deux fois, qu'elle s'appuie beaucoup sur votre épaule quand elle descend de voiture.

—Oh! riellement, riellement, Tuckle, i' ne faut pas.... C'est pas bien.... J'ai pu dire à qué'ques amis que c'était une divine criature et qu'elle avait refusé deux ou trois mariages sans motif, mais... non, non, riellement, Tuckle.... Devant des étrangers encore! C'est pas bien; vous avez tort.... La délicatesse, mon cher ami, la délicatesse!»

Ayant ainsi parlé, l'homme à la livrée bleue releva sa cravate, ajusta ses parements, grimaça et fronça les sourcils, comme s'il avait pu en dire infiniment plus long, mais qu'il se crût, en honneur, obligé de se taire. C'était une sorte de petit valet de pied, à l'air libre et dégagé, aux cheveux blonds, au cou empesé, et qui avait attiré dès l'abord, l'attention de Sam; mais quand il eut débuté de cette manière, M. Weller se sentit plus que jamais disposé à cultiver sa connaissance; aussi s'immisça-t-il, tout d'un coup, dans la conversation, avec l'indépendance qui le caractérisait.

«À votre santé, monsieur, dit-il; j'aime beaucoup votre conversation; je la trouve vraiment jolie.»

En entendant ce discours, l'homme bleu sourit comme une personne accoutumée aux compliments, mais en même temps il regarda Sam d'un air approbatif et répondit qu'il espérait cultiver davantage sa connaissance, car, sans flatterie, il y avait en lui l'étoffe d'un joli garçon, et tout à fait selon son cœur.

«Vous êtes bien bon, monsieur, rétorqua Sam. Quel heureux gaillard vous êtes!

—Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda l'homme bleu avec une modeste confusion.

—Cette jeune demoiselle ici, elle sait ce que vous valez, j'en suis sûr. Ah! je comprends les choses; et Sam ferma un œil en roulant sa tête d'une épaule à l'autre, d'une manière fort satisfaisante pour la vanité personnelle du gentleman azuré.

«Vous êtes trop malin, répliqua-t-il.

—Non, non, c'est bon pour vous, reprit Sam; ça ne me regarde pas, comme dit le gentleman qu'était en dedans du mur à celui qu'était dans la rue, quand le taureau courait comme un enragé.

—Eh bien! monsieur Weller, nullement, je crois qu'elle a remarqué mon air et me manières.

—J'imagine que ça ne peut guère être autrement.

—Avez-vous qué'que amourette de ce genre en train, monsieur? demanda à Sam l'heureux gentleman en tirant un cure-dents de la poche de son gilet.

—Pas exactement, répondit Sam; il n'y a pas de demoiselle à la maison, autrement j'aurais fait la cour à l'une d'elles, nécessairement. Mais, voyez-vous, je ne voudrais pas me compromettre avec une femme au-dessous d'une marquise; je pourrais prendra une richarde, si elle devenait folle de moi, mais pas autrement, non ma foi!

—Certainement, non, monsieur Weller. Il ne faut pas se laisser déprécier. Nous, qui sommes des hommes du monde, nous savons que, tôt ou tard, un bel uniforme écorne toujours le cœur d'une dame. Au fait, c'est la seule chose, entre nous, qui fait qu'on peut entrer au service.

—Justement, dit Sam; c'est ça, rien que ça.»

Après ce dialogue confidentiel, des verres furent distribués à la ronde; et, avant que la taverne fût fermée, chaque gentleman demanda ce qu'il aimait le mieux. Le gentleman en bleu et l'homme en orange, qui étaient les beaux fils de la société, ordonnèrent du grog froid; mais le breuvage favori des autres paraissait être le genièvre et l'eau sucrée. Sam appela le fruitier: Satané coquin! et ordonna un bol de punch, deux circonstances qui semblèrent l'élever beaucoup dans l'opinion des domestiques choisis.

«Gentlemen, dit l'homme bleu avec le ton du plus consommé dandy, allons! à la santé des dames!

—Écoutez! écoutez! s'écria Sam, aux jeunes maîtresses.»

À ce mot, de toutes parts on entendit crier: à l'ordre! Et M. John Smauker, étant le gentleman qui avait introduit Sam dans la société, l'informa que ce mot n'était pas parlementaire.

«Quel mot, monsieur? demanda Sam.

—Maîtresse, monsieur, répondit M. Smauker avec un froncement de sourcils effrayant. Ici nous ne reconnaissons pas de distinctions semblables.

—Oh! très-bien alors; j'amenderai mon observation, et je les appellerai les chères criatures, si Flambant veut bien le permettre.»

Quelques doutes parurent s'élever dans l'esprit du gentleman en culotte verte, sur la question de savoir si le président pouvait être légalement interpellé par le nom de Flambant; toutefois, comme les assistants semblaient moins soigneux de ses droits que des leurs, l'observation n'eut point de suite. L'homme au chapeau à cornes fit entendre une petite toux courte et regarda longuement Sam; mais il pensa apparemment qu'il ferait aussi bien de ne rien dire, de peur de s'en trouver plus mal.

Après un instant de silence, un gentleman, dont l'habit brodé descendait jusqu'à ses talons, et dont le gilet, également brodé, tenait au chaud la moitié de ses jambes, remua son genièvre et son eau avec une grande énergie; et, se levant tout d'un coup sur ses pieds, par un violent effort, annonça qu'il désirait adresser quelques observations à la compagnie. L'homme au chapeau retroussé s'étant hâté de l'assurer que la compagnie serait très-heureuse d'entendre toutes les observations qu'il pourrait avoir à faire, le gentleman au grand habit commença en ces termes:

«Je sens une grande délicatesse à me mettre en avant, gentlemen, ayant l'infortune de n'être qu'un cocher et n'étant admis que comme membre honoraire dans ces agréables soirées; mais je me sens poussé, gentlemen, l'éperon dans le ventre, si je puis employer cette expression, à vous faire connaître une circonstance affligeante qui est venue à ma connaissance et qui est arrivée, je puis dire, à la portée de mon fouet. Gentlemen, notre ami, M. Whiffers (tout le monde regarda l'individu orange); notre ami, M. Whiffers a donné sa démission.»

Un étonnement universel s'empara des auditeurs. Chaque gentleman regardait son voisin et reportait ensuite son œil inquiet sur le cocher, qui continuait à se tenir debout.

«Vous avez bien raison d'être surpris, gentlemen, poursuivit celui-ci. Je ne me permettrai pas de vous frelater les motifs de cette irréparable perte pour le service; mais je prierai M. Whiffers de les énoncer lui-même, pour l'instruction et l'imitation de ses amis.»

Cette suggestion ayant été hautement applaudie, M. Whiffers s'expliqua. Il dit qu'il aurait certainement désiré de continuer à remplir l'emploi qu'il venait de résigner. L'uniforme était extrêmement riche et coûteux, les dames de la famille très-agréables, et les devoirs de sa place, il était obligé d'en convenir, n'étaient pas trop lourds. Le principal service qu'on exigeait de lui était de passer le plus de temps possible à regarder par la fenêtre, en compagnie d'un autre gentleman, qui avait également donné sa démission. Il aurait désiré épargner à la compagnie les pénibles et dégoûtants détails dans lesquels il allait être obligé d'entrer; mais, comme une explication lui avait été demandée, il n'avait pas d'autre alternative que de déclarer hardiment et distinctement qu'on avait voulu lui faire manger de la viande froide.

Impossible de concevoir le dégoût qu'éveilla cet aveu dans le sein des auditeurs. Pendant un quart d'heure, au moins, on n'entendit que de violents cris de: Honteux! Ignoble! mêlés de sifflets et de grognements.

M. Whiffers ajouta alors qu'il craignait qu'une partie de cet outrage ne pût être justement attribué à ses dispositions obligeantes et accommodantes. Il se souvenait parfaitement d'avoir consenti une fois à manger du beurre salé; et, dans une occasion où il y avait eu subitement plusieurs malades dans la maison, il s'était oublié au point de monter lui-même un panier de charbon de terre jusqu'au second étage. Il espérait qu'il ne s'était pas abaissé dans la bonne opinion de ses amis par cette franche confession de sa faute; mais s'il avait eu ce malheur, il se flattait d'y être remonté par la promptitude avec laquelle il avait repoussé le dernier et flétrissant outrage qu'on avait voulu faire subir à ses sentiments d'homme et d'Anglais.

Le discours de M. Whiffers fut accueilli par des cris d'admiration, et l'on but à la santé de l'intéressant martyr, de la manière la plus enthousiaste. Le martyr fit ses remercîments à la société et proposa la santé de leur visiteur, M. Weller, gentleman qu'il n'avait pas le plaisir de connaître intimement, mais qui était l'ami de M. John Smauker, ce qui devait être, partout et toujours, une lettre de recommandation suffisante pour toute société de gentlemen. Par ces considérations, il aurait été disposé à voter la santé de M. Weller avec tous les honneurs, si ses amis avaient bu du vin; mais comme ils prenaient des spiritueux et qu'il pourrait être dangereux de vider un verre à chaque toast, il proposait que les honneurs fussent sous-entendus.

À la conclusion de ce discours, tous les assistants burent une partie de leur verre en l'honneur de Sam; et celui-ci, ayant puisé dans le bol et avalé deux verres en l'honneur de lui-même, offrit ses remercîments à l'assemblée dans un élégant discours.

«Bien obligé, mes vieux, dit-il en retournant au bol avec la plus grande désinvolture. Venant d'où ce que ça vient, c'est prodigieusement flatteur. J'avais beaucoup entendu parler de vous; mais je n'imaginais pas, je dois le dire, que vous eussiez été d'aussi étonnamment jolis hommes que vous êtes. J'espère seulement que vous ferez attention à vous et que vous ne compromettrez en rien votre dignité, qui est une charmante chose à voir, quand on vous rencontre en promenade, et qui m'a toujours fait grand plaisir depuis que je n'étais qu'un moutard, moitié si haut que la canne à pomme de cuivre de mon très-respectable ami Flambant, ici présent. Quant à la victime de l'oppression en habit jaune, tout ce que je puis dire de lui, c'est que j'espère qu'il trouvera une occupation aussi bonne qu'il le mérite, moyennant quoi il sera très-rarement affligé avec des rat-houttes froids.»

Cela dit, Sam se rassit avec un agréable sourire, et son oraison ayant été bruyamment applaudie, la société se sépara bientôt après.

«Par exemple, vieux, vous n'avez pas envie de vous en aller, dit Sam à son ami M. John Smauker?

—Il le faut, en vérité, répondit celui-ci. J'ai promis à Bantam.

—Oh! c'est très-bien, reprit Sam, c'est une autre affaire. Peut-être qu'il donnerait sa démission si vous le désappointiez. Mais vous, Flambant, vous ne vous en allez pas?

—Mon Dieu, si, répliqua l'homme au chapeau à cornes.

—Quoi! et laisser derrière vous les trois-quarts d'un bol de punch? Cette bêtise! rasseyez-vous donc!»

M. Tuckle ne put résister à une invitation si pressante; il déposa son chapeau et sa canne et répondit qu'il boirait encore un verre pour faire plaisir à M. Weller.

Comme le gentleman en bleu demeurait du même côté que M. Tuckle, il consentit également à rester. Lorsque le punch fut à moitié bu, Sam fit venir des huîtres de la boutique du fruitier, et leur effet, joint à celui du punch, fut si prodigieux, que M. Tuckle, coiffé de son chapeau à cornes et armé de sa canne à grosse pomme, se mit à danser un pas de matelot sur la table, au milieu des coquilles, tandis que le gentleman en bleu l'accompagnait sur un ingénieux instrument musical, formé d'un peigne et d'un papier à papillotes. À la fin quand le punch fut terminé et que la nuit fut également fort avancée, ils sortirent tous les trois pour chercher leur maison. À peine M. Tuckle se trouva-t-il au grand air qu'il fut saisi d'un soudain désir de se coucher sur le pavé. Sam pensant que ce serait une pitié de le contredire, lui laissa prendre son plaisir où il la trouvait; mais, de peur que le chapeau à cornes de Flambant ne s'abîmât, dans ces conjonctures, il l'aplatit bravement sur la tête du gentleman en livrée bleue, lui mit la grande canne à la main, l'appuya contre la porte de sa maison, tira pour lui la sonnette et s'en alla tranquillement à son hôtel.

Dans la matinée suivante, M. Pickwick descendit, complètement habillé, beaucoup plus tôt qu'il n'avait l'habitude de le faire, et sonna son fidèle domestique.

Sam ayant répondu exactement à cet appel, le philosophe commença par lui faire fermer soigneusement la porte, et dit ensuite:

«Sam, il est arrivé ici, la nuit dernière, un malheureux accident qui a donné à M. Winkle quelques raisons de redouter la violence de M. Dowler.

—Oui, monsieur, j'ai entendu dire cela à la vieille dame de la maison.

—Et je suis fâché d'ajouter, continua M. Pickwick d'un air intrigué et contrarié, je suis fâché d'ajouter que, dans la crainte de cette violence, M. Winkle est parti.

—Parti!

—Il a quitté la maison ce matin, sans la plus légère communication avec moi, et il est allé je ne sais pas où.

—Il aurait dû rester et se battre, monsieur, dit Sam d'un ton contempteur. Il ne faudrait pas grand'chose pour redresser ce Dowler.

—C'est possible, Sam; j'ai peut-être aussi quelques doutes sur sa grande valeur, mais, quoi qu'il en soit, M. Winkle est parti. Il faut le trouver, Sam, le trouver et me le ramener.

—Et si il ne veut pas venir, monsieur?

—Il faudra le lui faire vouloir, Sam.

—Et qui le fera, monsieur? demanda Sam avec un sourire.

—Vous.

—Très-bien, monsieur.»

À ces mots, Sam quitta la chambre, et bientôt après M. Pickwick l'entendit fermer la porte de la rue. Au bout de deux heures, il revint d'un air aussi calme que s'il avait été dépêché pour le message le plus ordinaire, et rapporta qu'un individu, ressemblant en tous points à M. Winkle, était parti le matin pour Bristol, par la voiture de l'Hôtel royal.

«Sam, dit M. Pickwick en lui serrant la main, vous êtes un garçon précieux, inestimable. Vous allez le poursuivre, Sam.

—Certainement, monsieur.

—Aussitôt que vous le découvrirez, écrivez-moi. S'il essaye de vous échapper, empoignez-le, terrassez-le, enfermez-le. Je vous délègue toute mon autorité, Sam.

—Je ne l'oublierai pas, monsieur.

«Vous lui direz que je suis fort irrité, excessivement indigné de la démarche extraordinaire qu'il lui a plu de faire.

—Oui, monsieur.

—Vous lui direz que, s'il ne revient pas dans cette maison, avec vous, il y reviendra avec moi, car j'irai le chercher.

—Je lui en glisserai deux mots, monsieur.

—Vous pensez pouvoir le trouver? poursuivit M. Pickwick en regardant Sam d'un air inquiet.

—Je le trouverai s'il est quelque part, répliqua Sam avec confiance.

—Très-bien. Alors plus tôt vous partirez, mieux ce sera.»

M. Pickwick ayant ajouté une somme d'argent à ses instructions, Sam mit quelques objets nécessaires dans un sac de nuit et s'éloigna pour son expédition. Pourtant il s'arrêta au bout du corridor, et, revenant doucement sur ses pas, il entr'ouvrit la porte du parloir, et, ne laissant voir que sa tête:

«Monsieur? murmura-t-il.

—Eh bien! Sam.

—J'entends-t-il parfaitement mes instructions, monsieur?

—Je l'espère.

—C'est-il convenu pour le terrassement, monsieur

—Parfaitement. Faites ce que vous jugerez nécessaire. Vous aurez mon approbation.»

Sam fit un signe d'intelligence; et, retirant sa tête de la porte entre-bâillée, se mit en route pour son pèlerinage le cœur tout à fait léger.



CHAPITRE IX.

Comment M. Winkle, voulant sortir de la poêle à frire, se jeta tranquillement et confortablement dans le feu.

L'infortuné gentleman, cause innocente du tumulte qui avait alarmé les habitants du Royal-Crescent, dans les circonstances ci-devant décrites, après avoir passé une nuit pleine de trouble et d'anxiété, quitta le toit sous lequel ses amis dormaient encore, sans savoir où il dirigerait ses pas. On ne saurait jamais apprécier trop hautement, ni trop chaudement louer les sentiments réfléchis et philanthropiques qui déterminèrent M. Winkle à adopter cette conduite. «Si ce Dowler, raisonnait-il en lui-même, si ce Dowler essaye (comme je n'en doute pas) d'exécuter ses menaces, je serai obligé de l'appeler sur le terrain. Il a une femme; cette femme lui est attachée et a besoin de lui. Ciel! si j'allais l'immoler à mon aveugle rage, quels seraient ensuite mes remords!» Cette réflexion pénible affectait si puissamment l'excellent jeune homme que ses joues pâlissaient, que ses genoux s'entre-choquaient. Déterminé par ces motifs, il saisit son sac de nuit, et descendant l'escalier à pas de loups, ferma, avec le moins de bruit possible, la détestable porte de la rue, et s'éloigna rapidement. Il trouva à l'Hôtel royal une voiture sur le point de partir pour Bristol. «Autant vaut, pensa-t-il, autant vaut Bristol que tout autre endroit!» Il monta donc sur l'impériale, et atteignit le lieu de sa destination en aussi peu de temps qu'on pouvait raisonnablement l'espérer de deux chevaux obligés de franchir quatre fois par jour la distance qui sépare les deux villes.

M. Winkle établit ses quartiers à l'hôtel du Buisson. Il était résolu à s'abstenir de toute communication épistolaire avec M. Pickwick jusqu'à ce que la frénésie de M. Dowler eût eu le temps de s'évaporer, et trouva que dans ces circonstances il n'avait rien de mieux à faire que de visiter la ville. Il sortit donc et fut, tout d'abord, frappé de ce fait qu'il n'avait jamais vu d'endroit aussi sale. Ayant inspecté les docks ainsi que le port, et admiré la cathédrale, il demanda le chemin de Clifton, et suivit la route qui lui fut indiquée; mais, de même que les pavés de Bristol ne sont pas les plus larges ni les plus propres de tous les pavés, de même ses rues ne sont pas absolument les plus droites ni les moins entrelacées. M. Winkle se trouva bientôt complètement embrouillé dans leur labyrinthe, et chercha autour de lui une boutique décente, où il pût demander de nouvelles instructions.

Ses yeux tombèrent sur un rez-de-chaussée nouvellement peint qui avait été converti en quelque chose qui tenait le milieu entre une boutique et un appartement. Une lampe rouge qui s'avançait au-dessus de la porte l'aurait suffisamment annoncé comme la demeure d'un suppôt d'Esculape quand même le mot: chirurgie[10] n'aurait pas été inscrit, en lettres d'or, au-dessus de la fenêtre, qui avait autrefois été celle du parloir au devant. Pensant que c'était là un endroit convenable pour demander son chemin, M. Winkle entra dans la petite boutique garnie de tiroirs et de flacons, aux inscriptions dorés. N'y apercevant aucun être vivant, il frappa sur le comptoir avec une demi couronne, afin d'attirer l'attention des personnes qui pourraient être dans l'arrière-parloir, espèce de sanctum sanctorum de l'établissement, car le mot: chirurgie était répété sur la porte, en lettres blanches, cette fois, pour éviter la monotonie.

Au premier coup, un bruit très-sensible jusqu'alors, et semblable à celui d'un assaut exécuté avec des pelles et des pincettes, cessa soudainement. Au second coup un jeune gentleman, à l'air studieux, portant sur son nez de larges bésicles vertes et dans ses mains un énorme livre, entra d'un pas grave dans la boutique, et, passant derrière le comptoir, demanda à M. Winkle ce qu'il désirait.

«Je suis fâché de vous déranger, monsieur, répondit celui-ci. Voulez-vous avoir la bonté de m'indiquer....

—Ha! ha! ha! se mit à beugler le studieux gentleman, en jetant en l'air son énorme livre et en le rattrapant avec grande dextérité, au moment où il menaçait de réduire en atomes toutes les fioles qui garnissaient le comptoir. En voilà une bonne!»

Si l'inconnu entendit par là une bonne secousse, il n'avait pas tort, car M. Winkle avait été si étonné de la conduite extraordinaire du jeune docteur, qu'il avait précipitamment battu en retraite jusqu'à la porte, et paraissait fort troublé par cette étrange réception.

«Comment! Est-ce que vous ne me reconnaissez pas?» s'écria le chirurgien-apothicaire.

M. Winkle balbutia qu'il n'avait pas ce plaisir.

«Ah! bien alors, il y a encore de l'espoir pour moi! Je puis soigner la moitié des vieilles femmes de Bristol, si j'ai un peu de chance. Maintenant, au diable, vieux bouquin moisi!» Cette adjuration s'adressait au gros volume, que le studieux pharmacien lança, avec une vigueur remarquable, à l'autre bout de la boutique; puis, retirant ses lunettes vertes, il découvrit aux regards stupéfaits de M. Winkle, le ricanement identique de Robert Sawyer, esquire, ci-devant étudiant à l'hôpital de Guy, dans le Borough, et possesseur d'une résidence privée dans Lant-Street.

«Vous veniez pour me voir, n'est-ce pas? vous ne direz pas le contraire? s'écria M. Bob Sawyer en secouant amicalement la main de M. Winkle.

—Non, sur ma parole! répliqua celui-ci en serrant la main de M. Sawyer.

—Quoi! vous n'avez pas remarqué mon nom? demanda Bob en appelant l'attention de son ami sur la porte extérieure, au-dessus de laquelle étaient tracés ces mots: Sawyer successeur de Nockemorf.

—Mes yeux ne sont pas tombés dessus, dit M. Winkle.

—Ma foi! si j'avais su que c'était vous, reprit Bob, je me serais précipité et je vous aurais reçu dans mes bras. Mais, sur mon honneur, je croyais que vous étiez le percepteur des contributions.[11]

—Pas possible!

—Vrai. J'allais vous dire que je n'étais pas à la maison, et que si vous vouliez me laisser un message, je ne manquerais pas de me le remettre; car le collecteur des taxes ne me connaît point, pas plus que celui de l'éclairage, ni du pavé. Je crois que le collecteur de l'église soupçonne qui je suis, et je sais que celui des eaux ne l'ignore pas, parce que je lui ai tiré une dent le premier jour que je suis venu ici. Mais entrez, entrez donc!»

Tout en bavardant de la sorte, Bob poussait M. Winkle dans l'arrière-parloir, où s'était assis un personnage qui n'était pas moins que M. Benjamin Allen. Il s'amusait gravement à faire de petites cavernes circulaires dans le manteau de la cheminée, au moyen d'un fourgon rougi.

«En vérité, dit M. Winkle, voilà un plaisir que je n'avais pas espéré. Quelle jolie retraite vous avez là!

—Pas mal, pas mal, repartit Bob. J'ai été reçu peu de temps après cette fameuse soirée; et mes amis se sont saignés pour m'aider à acheter cet établissement. Ainsi j'ai endossé un habit noir et une paire de lunettes, et je suis venu ici pour avoir l'air aussi solennel que possible.

—Et vous avez sans doute une jolie clientèle? demanda M. Winkle d'un air fin.

—Oh! si mignonne, qu'à la fin de l'année vous pourriez mettre tous les profits dans un verre à liqueur, et les couvrir avec une feuille de groseille.

—Vous voulez rire. Rien que les marchandises....

—Pure charge, mon cher garçon. La moitié des tiroirs est vide, et l'autre moitié n'ouvre point.

—Vous plaisantez?

—C'est un fait, rétorqua Bob en allant dans la boutique et démontrant la véracité de son assertion par de violentes secousses données aux petits boutons dorés des tiroirs imaginaires.

—Du diable s'il y a une seule chose réelle dans la boutique, exceptés les sangsues; et encore elles ont déjà servi.

—Je n'aurais jamais cru cela! s'écria M. Winkle plein de surprise.

—Je m'en flatte un peu, reprit Bob; autrement à quoi serviraient les apparences, hein? Mais, que voulez-vous prendre! Comme nous? C'est bon. Ben, mon garçon, fourrez la main dans le buffet, et amenez-nous le digestif breveté.»

M. Benjamin Allen sourit pour indiquer son consentement, et tira du buffet une bouteille noire, à moitié pleine d'eau-de-vie.

«Vous n'y mettez pas d'eau, n'est-ce pas? dit Bob à M. Winkle.

—Pardonnez-moi, repartit celui-ci. Il est de bonne heure et j'aimerais mieux mélanger, si vous ne vous y opposez point.

—Pas le moins du monde, si votre conscience vous le permet, répliqua Bob en avec sensualité un verre du liquide bienfaisant. Ben, passe-nous l'eau.»

M. Benjamin Allen tira de la même place une petite cocote de cuivre, dont M. Bob déclara qu'il était très-fier à cause de sa physionomie médicale. Lorsqu'on eut fait bouillir l'eau contenue dans la cocote, au moyen de plusieurs pelletées de charbon de terre que Bob puisa dans une caisse qui portait pour inscription: eau de selz, M. Winkle baptisa son eau-de-vie, et la conversation commençait à devenir générale, lorsqu'elle fut interrompue par l'entrée d'un jeune garçon, vêtu d'une sévère livrée grise, ayant un galon d'or à son chapeau, et tenant sur son bras un petit panier couvert.