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Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II cover

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II

Chapter 31: CHAPITRE XV.
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About This Book

The narrative continues the humorous escapades of a group of gentlemen known as the Pickwick Club, led by their amiable president. They embark on various adventures, including social gatherings, encounters with eccentric characters, and explorations of human nature. The story unfolds through a series of comedic episodes that highlight the quirks and follies of society, often reflecting on themes of friendship, camaraderie, and the absurdities of life. The characters engage in lively discussions, partake in festive celebrations, and navigate misunderstandings, all while showcasing Dickens' signature wit and keen observation of Victorian society.

ROMANCE.
1er Couplet.
Un beau jour le hardi Turpin, ohé!
Galoppait grand train sur sa jument noire.
V'là qu'un bel évêque, en robe de moire,
Se prom'nait sur le grand chemin, ohé!
V'là Turpin qui court après le carosse,
Et qui met sa têt' tout entièr' dedans;
Et l'évêqu' qui dit: «L' diable emport' ma crosse,
Si c' n'est pas Turpin qui m'fait voir ses dents!»
Le chœur.
Et l'évequ' qui dit: «L' diable emport' ma crosse,
Si c' n'est pas Turpin qui m' fait voir ses dents!»
2e Couplet.
Turpin dit: «Vous mang'rez c'mot là, ohé!
Avec un' sauce, mon cher, d'balles de plomb.»
Alors i' tire un pistolet d'arçon
Et lui fait entrer dans la gorge, ohé!
Le cocher, qui n'aimait pas cett' rasade,
Fouett' ses ch'vaux et part au triple galop;
Mais Turpin lui met quatre ball' dans l' dos,
Et de s'arrêter ainsi le persuade.
Le chœur, d'un ton sarcastique.
Mais Turpin lui met quatre ball' dans l' dos,
Et de s'arrêter ainsi le persuade.

«Je maintiens que cette chanson est personnelle à la profession, dit le gentleman au teint marbré, en l'interrompant en cet endroit. Je demande le nom de ce cocher.

—On n'a jamais pu le savoir, répliqua Sam; vu qu'il n'avait pas sa carte dans sa poche.

—Je m'oppose à l'introduction de la politique, reprit le cocher au teint marbré. Je remarque que dans la présente compagnie cette chanson est politique, et, ce qu'est à peu près la même chose, qu'elle n'est pas vraie. Je dis que ce cocher ne s'est pas sauvé, mais qu'il est mort bravement comme un des plus grands z'héros, et je ne veux pas entendre dire le contraire.»

Comme l'orateur parlait avec beaucoup d'énergie et de décision, et comme les opinions de la compagnie paraissaient divisées à ce sujet, on était menacé de nouvelles altercations, lorsque M. Weller et M. Pell arrivèrent, fort à propos.

«Tout va bien, Sammy, dit M. Weller.

—L'officier sera ici à quatre heures, ajouta M. Pell. Je suppose que vous ne vous enfuirez pas en attendant! ha! ha! ha!

—Peut-être que mon cruel papa se repentira d'ici là? balbutia Sam, avec une grimace comique.

—Non, ma foi, dit M. Weller.

—Je vous en prie, continua Sam.

—Pour rien au monde, rétorqua l'inexorable créancier.

—Je vous ferai des billets pour vous payer six pence par mois.

—Je n'en veux pas.

—Ha! ha! ha! très-bon, très-bon! s'écria M. Salomon Pell, qui s'occupait de faire sa petite note des frais. C'est un incident fort amusant, en vérité.—Benjamin, copiez cela; et M. Pell recommença à sourire, en faisant remarquer le total à M. Weller.

—Merci, merci, dit l'homme de loi en prenant les grasses bank-notes que le vieux cocher tirait de son portefeuille. Trois livres dix shillings et une livre dix shillings font cinq livres sterling. Bien obligé, monsieur Weller.... Votre fils est un jeune homme fort intéressant. Tout à fait, monsieur, c'est un trait fort honorable de la part d'un jeune homme, tout à fait, ajouta M. Pell, en souriant fort gracieusement à la ronde, et en empochant son argent».

—Une fameuse farce, dit M. Weller, avec un gros rire, un véritable enfant prodige.

—Prodigue, monsieur, enfant prodigue, suggéra doucement M. Pell.

—Ne vous tourmentez pas, monsieur, répliqua M. Weller, avec dignité. Je sais l'heure qu'il est, monsieur. Quand je ne la saurai pas, je vous la demanderai, monsieur.»

Lorsque l'officier arriva, Sam s'était rendu si populaire, que les gentlemen réunis à la taverne se déterminèrent à le conduire, en corps, à la prison. Ils se mirent donc en route; le demandeur et le défendeur marchaient bras dessus bras dessous: l'officier en tête et huit puissants cochers formaient l'arrière-garde. Après s'être arrêtés au café de Sergeant's Inn pour se rafraîchir et pour terminer tous les arrangements légaux, la procession se remit en marche.

Une légère commotion fut excitée dans Fleet-Street par l'humeur plaisante des huit gentlemen de l'arrière-garde, qui persistaient à marcher quatre de front. On décida qu'il était nécessaire de laisser en arrière le gentleman grêlé pour boxer avec un commissionnaire, et il fut convenu que ses amis le prendraient au retour. Au reste ces légers incidents furent les seuls qui arrivèrent pendant la route. Quand on fut parvenu devant la prison, la cavalcade sous la direction du demandeur, poussa trois effroyables acclamations pour le défendeur, et ne le quitta que lorsqu'il eut plusieurs fois secoué la main de chacun de ses membres.

Sam ayant été formellement remis entre les mains du gouverneur de la flotte, à l'immense surprise de Roker et du flegmatique Neddy lui-même, entra sur-le-champ dans la prison, marcha droit à la chambre de son maître, et frappa à la porte.

«Entrez, dit M. Pickwick.»

Sam parut, ôta son chapeau, et sourit.

«Ah! Sam, mon bon garçon! dit M. Pickwick, évidemment charmé de revoir son humble ami; je n'avais pas l'intention de vous blesser hier par ce que je vous ai dit, mon fidèle serviteur. Posez votre chapeau, Sam, et laissez-moi vous expliquer un peu plus longuement mes idées.

—Ça ne peut-il pas attendre à tout à l'heure, monsieur?

—Oui, certainement. Mais pourquoi pas maintenant?

—J'aimerais mieux tout à l'heure, monsieur.

—Pourquoi donc?

—Parce que..., dit Sam en hésitant.

—Parce que quoi? reprit M. Pickwick, alarmé par les manières de son domestiqua. Parlez clairement, Sam.

—Parce que... j'ai une petite affaire qu'il faut que je fasse.

—Quelle affaire? demanda M. Pickwick, surpris de l'air confus de Sam.

—Rien de bien conséquent, monsieur.

—Ah! dans ce cas, dit M. Pickwick en souriant, vous pouvez m'entendre d'abord.

—J'imagine que je terminerai d'abord mon affaire,» répliqua Sam, en hésitant encore.

M. Pickwick eut l'air surpris, mais ne répondit pas.

«Le fait est, dit Sam, en s'arrêtant court.

—Eh bien? reprit M. Pickwick, parlez donc.

—Eh bien! le fait est, répliqua Sam avec un effort désespéré, le fait est que je ferais peut-être mieux de voir après mon lit.

—Votre lit! s'écria M. Pickwick, plein d'étonnement.

—Oui, mon lit, monsieur; je suis prisonnier; j'ai été arrêté cette après-midi, pour dettes.

—Arrêté pour dettes! s'écria M. Pickwick, en se laissant tomber sur une chaise.

—Oui, monsieur, pour dettes, et l'homme qui m'a mis ici ne m'en laissera jamais sortir, tant que vous y serez vous-même.

—Que me dites vous donc là!»

—Ce que je dis, monsieur, je suis prisonnier, quand ça devrait durer quarante ans! et j'en suis fort content encore; et si vous aviez été dans Sewgate, ç'aurait été la même chose! maintenant le gros mot est lâché, sapristi! c'est une affaire finie!»

En prononçant ces mots, qu'il répéta plusieurs fois avec grande violence, Sam aplatit son chapeau sur la terre, dans un état d'excitation fort extraordinaire chez lui; puis ensuite, croisant ses bras, il regarda son maître en face et avec fermeté.


NOTES:

[15] Les avocats anglais portent leurs dossiers dans un sac de serge bleue.



CHAPITRE XV.

Où l'on apprend diverses petites aventures arrivées dans la prison, ainsi que la conduite mystérieuse de M. Winkle; et où l'on voit comment le pauvre prisonnier de la chancellerie fut enfin relâché.

M. Pickwick était trop vivement touché par l'inébranlable attachement de son domestique, pour pouvoir lui témoigner quelque mécontentement de la précipitation avec laquelle il s'était fait incarcérer, pour une période indéfinie. La seule chose sur laquelle il persista à demander une explication, c'était le nom du créancier de Sam; mais celui-ci persévéra également à ne point le dire.

«Ça ne servirait de rien, monsieur, répétait-il constamment. C'est une créature malicieuse, rancunière, avaricieuse, vindicative, avec un cœur qu'il n'y a pas moyen de toucher, comme observait le vertueux vicaire au gentleman hydropique, qui aimait mieux laisser son bien à sa femme, que de bâtir une chapelle avec.

—En vérité, Sam, la somme est si petite qu'il serait fort aisé de la payer; et puisque je me suis décidé à vous garder avec moi, vous devriez faire attention que vous me seriez beaucoup plus utile si vous pouviez aller au dehors.

—Je vous suis bien obligé, monsieur, mais je ne voudrais pas.

—Qu'est-ce que vous ne voudriez pas, Sam?

—Je ne voudrais pas m'abaisser à demander une faveur à cet ennemi sans pitié.

—Mais ce n'est pas lui demander une faveur que de lui offrir son argent.

—Je vous demande pardon, monsieur, ce serait une grande faveur de le payer, et il n'en mérite pas. Voilà l'histoire, monsieur.»

En cet endroit, M. Pickwick frottant son nez avec un air de vexation, Sam jugea qu'il était prudent de changer de thème. «Monsieur, dit-il, je prends ma détermination par principe, comme vous prenez la vôtre, ce qui me rappelle l'histoire de l'homme qui s'est tué par principe. Vous le savez nécessairement, monsieur!» Ici Sam s'arrêta de parler, et du coin de l'œil gauche jeta à son maître un regard comique.

«Il n'y a pas de nécessité là-dedans, Sam, dit M. Pickwick, en se laissant aller graduellement à sourire, malgré le déplaisir que lui avait causé l'obstination de Sam. La renommée du gentleman en question n'est jamais venue à mes oreilles.

—Jamais, monsieur? Vous m'étonnez, monsieur; il était employé dans les bureaux du gouvernement.

—Ah! vraiment?

—Oui, monsieur; et c'était un gentleman fort agréable encore; un de l'espèce soigneuse et méthodique, qui fourrent leurs pieds dans leurs claques, quand il fait humide, et qui n'ont jamais d'autre ami près de leur cœur qu'une peau de lièvre. Il faisait des économies par principe; mettait une chemise blanche tous les jours, par principe; ne parlait jamais à aucun de ses parents, par principe, de peur qu'ils ne lui empruntassent de l'argent; enfin c'était réellement un caractère tout à fait agréable. Il faisait couper ses cheveux tous les quinze jours, par principe, et s'abonnait chez son tailleur, suivant le principe économique: trois vêtements par an, et renvoyer les anciens. Comme c'était un gentleman très régulier, il dînait tous les jours au même endroit, à trente-trois pence par tête, et il en prenait joliment pour ses trente-trois pence. L'hôte le disait bien ensuite, en versant de grosses larmes, sans parler de la manière dont il attisait le feu dans l'hiver, ce qui était une perte sèche de quatre pence et demi par jour, outre la vexation de le voir faire. Avec ça il était si long à lire les journaux: «Le Morning-Post après le gentleman,» disait-il tous les jours en arrivant. «Voyez pour le Times, Thomas. Apportez-moi le Morning-Herald, quand il sera libre. «N'oubliez pas de demander le Chronicle, et donnez-moi l'Advertiser.» Alors il appliquait ses yeux sur l'horloge, et il sortait un quart de minute, juste avant le temps, pour enlever le papier du soir au gamin qui l'apportait, et puis il se mettait à le lire avec tant d'intérêt et de persévérance, qu'il réduisait les autres habitués au désespoir et à la rage, surtout un petit vieux très colère, que le garçon était toujours obligé de surveiller de près, dans ces moments-là, de peur qu'il ne se porta à quelque excès avec le couteau à découper. Eh bien! monsieur, il restait là, occupant la meilleure place, pendant trois heures, et ne prenant jamais rien après son dîner qu'un petit somme; et ensuite, il s'en allait au café à côté, et il avalait une petite tasse de café et quatre crumpets[16]; après quoi il rentrait à Kensington et se mettait au lit. Une nuit il se trouve mal. Le docteur vient dans un coupé vert, avec une espèce de marchepied à la Robinson Crusoé, qu'il pouvait baisser et relever après lui quand il voulait, pour que le cocher ne soit pas obligé de descendre, et ne laisse pas voir au public qu'il n'a qu'un habit de livrée et pas de culottes pareilles. Bien. «Qu'est-ce que vous avez? dit le docteur.—Ça va très-mal, dit le patient.—Qu'est-ce que vous avez mangé? dit le docteur.—Du veau rôti, dit le patient.—Quelle est la dernière chose que vous avez dévoré? dit le docteur.—Des crumpets, dit le patient.—C'est ça, dit le docteur. Je vas vous envoyer une boîte de pilules sur-le-champ, et n'en prenez plus, dit-il.—Plus de quoi, dit le patient? des pilules?—Non pas, des crumpets, dit le docteur.—Pourquoi? dit le patient en se levant sur son séant. J'en mange quatre tous les soirs depuis quinze ans, par principe.—Vous ferez bien d'y renoncer, par principe, dit le docteur.—C'est un gâteau très-sain, monsieur dit le patient.—C'est un gâteau très-malsain, dit le docteur avec colère.—Mais ça revient si bon marché, dit le patient en baissant un peu la voix, et ça remplit si bien l'estomac pour le prix.—C'est trop cher pour vous, n'importe à quel prix, dit le docteur. Trop cher, quand on vous payerait pour en manger. Quatre crumpets par soirée! dit-il: ça ferait votre affaire en six mois.» Le patient le regarda en face, pendant quelque temps, et à la fin, il lui dit, après avoir bien ruminé: «Êtes-vous sûr de ça, monsieur?—J'en mettrais ma réputation au feu, dit le docteur.—Combien pensez-vous qu'il en faudrait pour me tuer, en une fois? dit le patient.—Je ne sais pas, dit le docteur.—Pensez-vous que si j'en mangeais pour trois francs, ça me tuerait? dit le patient.—C'est possible, dit le docteur.—Pour trois francs soixante-quinze, ça ne me manquerait pas, je suppose? dit le patient.—Certainement, dit le docteur.—Très-bien, dit le patient. Bonsoir.» Le lendemain il se lève, fait allumer son feu, envoie chercher pour trois francs soixante-quinze de crumpets, les fait rôtir toutes, les mange et se brûle la cervelle.

—Eh pourquoi fit-il cela? demanda brusquement M. Pickwick, affecté au plus haut point, par le dénoûment tragique de la narration.

—Pourquoi, monsieur? pour prouver son grand principe, que les crumpets sont une nourriture saine, et pour faire voir qu'il ne voulait se laisser mener par personne.»

C'est par de tels artifices oratoires que Sam éluda les questions de son maître, pendant le premier soir de sa résidence à la flotte. À la fin, voyant que toute remontrance était inutile M. Pickwick consentit, quoiqu'avec regret, à ce qu'il se logeât, à tant la semaine, chez un savetier chauve qui occupait une petite chambre dans l'une des galeries supérieures. Sam porta dans cet humble appartement, un matelas, une couverture et des draps loués à M. Roker, et lorsqu'il s'étendit sur ce lit improvisé, il y était aussi à son aise que s'il avait été élevé dans la prison, et que toute sa famille y eût végété depuis trois générations.

«Fumez-vous toujours après que vous êtes couché, vieux coq? demanda Sam à son hôte, lorsque l'un et l'autre se furent placés horizontalement pour la nuit.

—Oui, toujours, jeune cochinchinois, répondit le savetier.

—Voulez-vous me permettre de vous demander pourquoi vous faites votre lit sous la table?

—Parce que j'ai toujours été z'habitué à un baldaquin, avant de venir ici, et je trouve que la table fait juste le même effet.

—Vous avez un fameux caractère, monsieur[17], dit Sam.

—Je n'en sais rien, répondit le savetier, en secouant la tête; mais si vous voulez en trouver un bon, je crains que vous n'ayez de la peine dans cet établissement ici.»

Pendant ce dialogue, Sam était étendu sur son matelas, à une extrémité de la chambre, et le savetier sur le sien, à l'autre extrémité. L'appartement était illuminé par la lumière d'une chandelle, et par la pipe du savetier qui luisait sous la table comme un charbon ardent. Toute courte qu'eût été cette conversation, elle avait singulièrement prédisposé Sam en faveur de son hôte. En conséquence il se souleva sur son coude, et se mit à l'examiner plus soigneusement qu'il n'avait eu jusqu'alors le temps, ou l'envie de le faire.

C'était un homme blême, tous les savetiers le sont. Il avait une barbe rude et hérissée, tous les savetiers l'ont ainsi; son visage était un drôle de chef-d'œuvre, tout contourné, tout raboteux, mais où régnait un air de bonne humeur, et dont les yeux devaient avoir eu une fort joyeuse expression, car ils jetaient encore des étincelles. Le savetier avait soixante ans d'âge, et Dieu sait combien de prison, de sorte qu'il était assez singulier de découvrir encore en lui quelque chose qui approchât de la gaieté. C'était un petit homme; et comme il était replié dans son lit, il paraissait à peu près aussi long qu'il aurait dû l'être, s'il n'avait point eu de jambes. Il tenait dans sa bouche une grosse pipe rouge, et, tout en fumant, il envisageait la chandelle avec une béatitude véritablement digne d'envie.

«Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? lui demanda Sam, après un silence de quelques minutes.

—Douze ans, répondit le savetier en mordant, pour parler, le bout de sa pipe.

—Pour mépris envers la cour de chancellerie?» demanda Sam.

Le savetier fit un signe affirmatif.

«Eh bien! alors, reprit Sam avec mécontentement, pourquoi vous embourbez-vous dans votre obstination, à user votre précieuse vie ici, dans cette grande fondrière? Pourquoi ne cédez-vous pas, et ne dites-vous pas au chancelier que vous êtes fâché d'avoir manqué de respect à la cour, et que vous ne le ferez plus?»

Le savetier mit sa pipe dans le coin de sa bouche, pour sourire, et la ramena ensuite à sa place, mais ne répondit rien.

«Pourquoi? reprit Sam avec plus de force.

—Ah! dit le savetier, vous n'entendez pas bien ces affaires-là. Voyons, qu'est-ce que vous supposez qui m'a ruiné?

—Eh!... fit Sam, en mouchant la chandelle, je suppose que vous avez fait des dettes pour commencer?

—Je n'ai jamais dû un liard; devinez encore.

—Eh bien! peut-être que vous avez acheté des maisons, ce qui veut dire devenir fou en langage poli; ou bien que vous vous êtes mis à bâtir, ce qu'on appelle être incurable, en langage médical.»

Le savetier secoua la tête et dit: «Essayez encore.

—J'espère que vous ne vous êtes pas amusé à plaider? poursuivit Sam, d'un air soupçonneux.

—C'est pas dans mes mœurs. Le fait est que j'ai été ruiné pour avoir fait un héritage.

—Allons! allons! ça ne prendra pas. Je voudrais bien avoir un riche ennemi qui tramerait ma destruction de cette manière-là. Je me laisserais faire.

—Ah! j'étais sûr que vous ne me croiriez pas, dit le savetier, en fumant sa pipe avec une résignation philosophique. J'en ferais autant à votre place. C'est pourtant vrai malgré ça.

—Comment ça se peut-il? demanda Sam, déjà à moitié convaincu par l'air tranquille du savetier.

—Voilà comment. Un vieux gentleman, pour qui je travaillais dans la province, et dont j'avais épousé une parente (elle est morte, grâce à Dieu! puisse-t-il la bénir!) eut une attaque et s'en alla.

—Où? demanda Sam qui, après les nombreux événements de la soirée, était un peu endormi.

—Est-ce que je puis savoir ça? répondit le savetier, en parlant à travers son nez, pour mieux jouir de sa pipe. Il mourut.

—Ah! bien! Et ensuite?

—Ensuite, il laissa cinq mille livres sterling.

—C'était bien distingué de sa part.

—Il me laissa mille livres à moi, parce que j'avais épousé une de ses parentes, voyez-vous.

—Très-bien, murmura Sam.

—Et étant entouré d'un grand nombre de nièces et de neveux, qui étaient toujours à se disputer, il me fit son exécuteur et me chargea de diviser le reste entre eux, comme fidéi-commissaire.

—Qu'est-ce que vous entendez par-là, demanda Sam, en se réveillant un peu. Si ce n'est pas de l'argent comptant, à quoi ça sert-il?

—C'est un terme de loi qui veut dire qu'il avait confiance en moi.

—Je ne crois pas ça, répartit Sam en hochant la tête; il n'y a guère de confiance dans cette boutique-là. Mais c'est égal; marchez.

—Pour lors, dit le savetier; comme j'allais faire enregistrer le testament, les nièces et les neveux, qui étaient furieux de ne pas avoir tout l'argent, s'y opposent par un caveat.

—Qu'est-ce que c'est que ça?

—Un instrument légal. Comme qui dirait: halte-là!

—Je vois; un parent du ayez sa carcasse. Ensuite?

—Ensuite, voyant qu'ils ne pouvaient pas s'entendre entre eux sur l'exécution du testament, ils retirent le caveat et je paye tous les legs. À peine si j'avais fait tout cela, quand voilà un neveu qui demande l'annulation du testament. L'affaire se plaide quelques mois après devant un vieux gentleman sourd, dans une petite chambre à côté du cimetière de Saint-Paul; et après que quatre avocats ont passé chacun une journée à embrouiller l'affaire, il passe une semaine ou deux à réfléchir sur les pièces qui faisaient six gros volumes, et il donne son jugement comme quoi le testateur n'avait pas le cerveau bien solide, et comme quoi je dois payer de nouveau tout l'argent, avec tous les frais. J'en appelle. L'affaire vient devant trois ou quatre gentlemen très-endormis, qui l'avaient déjà entendue dans l'autre cour, où ils sont des avocats sans cause. La seule différence, c'est que dans l'autre cour on les appelait les délégués, et que dans cette cour-ci, on les appelle docteurs: tâchez de comprendre ça. Bien: ils confirment très-respectueusement la décision du vieux gentleman sourd. Mon homme de loi avait eu depuis longtemps tout mon argent, tellement qu'entre le principal, comme ils appellent ça, et les frais, je suis ici pour dix mille livres sterling, et j'y resterai à raccommoder des souliers jusqu'à ce que je meure. Quelques gentlemen ont parlé de porter la question devant le parlement, et je crois bien qu'ils l'auraient fait; seulement ils n'avaient pas le temps de venir me voir, et je ne pouvais pas aller leur parler, et ils se sont ennuyés de mes longues lettres, et ils ont abandonné l'affaire, et tout ceci, c'est la vérité devant Dieu, sans un mot de suppression ni d'exagération, comme le savent très-bien cinquante personnes tant ici que dehors.»

Le savetier s'arrêta pour voir quel effet son histoire avait produit sur Sam. Il s'était endormi. Le savetier secoua la cendre de sa pipe, la posa par terre à côté de lui, soupira, tira sa couverture sur sa tête, et s'endormit aussi.

Le lendemain matin, Sam étant activement engagé à polir les souliers de son maître et à brosser ses guêtres noires, dans la chambre du savetier, M. Pickwick se trouvait seul, à déjeûner, lorsqu'un léger coup fut frappé à sa porte. Avant qu'il eût eu le temps de crier entrez! il vit apparaître une tête chevelue et une calotte de velours de coton, articles d'habillement qu'il n'eut pas de peine à reconnaître comme la propriété personnelle de M. Smangle.

«Comment ça va-t-il? demanda ce vertueux personnage, en accompagnant cette question de deux ou trois signes de tête. Attendez-vous quelqu'un ce matin? Il y a trois gentlemen, des gaillards diablement élégants, qui demandent après vous, en bas, et qui frappent à toutes les portes. Aussi ils sont joliment rembarrés par les pensionnaires qui prennent la peine de leur ouvrir.

—Mais à quoi pensent-ils donc! dit M. Pickwick, en se levant. Oui, ce sont sans doute quelques amis que j'attendais plutôt hier.

—Des amis à vous! s'écria Smangle, en saisissant M. Pickwick par la main. En voilà assez, Dieu me damne! dès ce moment ils sont mes amis, et ceux de Mivins aussi: «Diablement agréable et distingué, cet animal de Mivins, hein?» dit M. Smangle avec grande sensibilité.

—Véritablement, répondit M. Pickwick avec hésitation, je connais si peu ce gentleman que....

—Je le sais, interrompit Smangle, en lui frappant sur l'épaule. Vous le connaîtrez mieux quelque jour; vous en serez charmé. Cet homme-là, monsieur, poursuivit Smangle, avec une contenance solennelle, a des talents comiques qui feraient honneur au théâtre de Drury-Lane.

—En vérité?

—Oui, de par Jupiter! Si vous l'entendiez quand il fait les quatre chats dans un tonneau! Ce sont bien quatre chats distincts, je vous en donne ma parole d'honneur. Vous voyez comme c'est spirituel? Dieu me damne! on ne peut pas s'empêcher d'aimer un homme qui a un talent pareil. Il n'a qu'un seul défaut, cette petite faiblesse dont je vous ai prévenu, vous savez?»

Comme, en cet endroit, M. Smangle dandina sa tête d'une manière confidentielle et sympathisante, M. Pickwick sentit qu'il devait dire quelque chose: «Ah! fit-il, en conséquence, et il regarda avec impatience vers la porte.

—Ah! répéta M. Smangle, avec un profond soupir; cet homme-là, monsieur, c'est une délicieuse compagnie; je ne connais pas de meilleure compagnie. Il n'a que ce petit défaut; si l'ombre de son grand-père lui apparaissait, il ferait une lettre de change sur papier timbré, et le prierait de l'endosser.

—Pas possible! s'écria M. Pickwick

—Oui, ajouta M. Smangle; et s'il avait le pouvoir de l'évoquer une seconde fois, il l'évoquerait au bout de deux mois et trois jours, pour renouveler son billet.

—Ce sont-là des traits fort remarquables, dit M. Pickwick; mais pendant que nous causons ici, j'ai peur que mes amis ne soient fort embarrassés pour me trouver.

—Je vais les amener, répondit Smangle en se dirigeant vers la porte. Adieu, je ne vous dérangerai point pendant qu'ils seront ici.... À propos....»

En prononçant ces deux derniers mots, Smangle s'arrêta tout à coup, referma la porte, qu'il avait à moitié ouverte, et et retournant sur la pointe du pied près de M. Pickwick, lui dit tout bas à l'oreille:

«Vous ne pourriez pas, sans vous gêner, me prêter une demi-couronne jusqu'à la fin de la semaine prochaine?»

M. Pickwick put à peine s'empêcher de sourire; cependant il parvint à conserver sa gravité, tira une demi-couronne, et la plaça dans la main de M. Smangle. Celui-ci, après un grand nombre de clignements d'œil, qui impliquaient un profond mystère, disparut pour chercher les trois étrangers, avec lesquels il revint bientôt après. Alors ayant toussé trois fois, et fait à M. Pickwick autant de signes de tête, comme une assurance qu'il n'oublierait pas sa dette, il donna des poignées de main à toute la compagnie, d'une manière fort engageante, et se retira.

«Mes chers amis, dit M. Pickwick en pressant alternativement les mains de M. Tupman, de M. Winkle et de M. Snodgrass, qui étaient les trois visiteurs en question; je suis enchanté de vous voir.»

Le triumvirat était fort affecté. M. Tupman branla la tête d'un air éploré; M. Snodgrass tira son mouchoir, avec une émotion visible; M. Winkle se retira à la fenêtre, et renifla tout haut.

«Bonjour gentlemen, dit Sam, qui entrait en ce moment avec les souliers et les guêtres. Plus de mérancolie, comme disait l'écolier quand la maîtresse de pension mourut. Soyez les bienvenus à la prison, gentlemen.

—Ce fou de Sam, dit M. Pickwick en lui tapant sur la tête, pendant qu'il s'agenouillait pour boutonner les guêtres de son maître, ce fou de Sam, qui s'est fait arrêter pour rester avec moi!

—Quoi! s'écrièrent les trois amis.

—Oui, gentlemen, dit Sam, je suis.... Tenez-vous tranquille, monsieur, s'il vous plaît.... Je suis prisonnier, gentlemen. Me voilà confiné[18], comme disait la petite dame.

—Prisonnier, s'écria M. Winkle avec une véhémence inconcevable.

—Ohé, monsieur? reprit Sam, en levant la tête; qu'est-ce qu'il y a, monsieur?

—J'avais espéré Sam, que.... C'est-à-dire.... Rien, rien,» répondit M. Winkle précipitamment.

Il y avait quelque chose de si brusque et de si égaré dans les manières de M. Winkle, que M. Pickwick regarda involontairement ses deux amis, comme pour leur demander une explication.

«Nous n'en savons rien, dit M. Tupman, en réponse à ce muet appel. Il a été fort agité ces deux jours-ci, et tout à fait différent de ce qu'il est ordinairement. Nous craignions qu'il n'eût quelque chose, mais il le nie résolûment.

—Non, non, dit M. Winkle en rougissant sous le regard de M. Pickwick, je n'ai vraiment rien, je vous assure que je n'ai rien, mon cher monsieur; seulement je serai obligé de quitter la ville, pendant quelque temps, pour une affaire privée, et j'avais espéré que vous me permettriez d'emmener Sam.»

La physionomie de M. Pickwick exprima encore plus d'étonnement.

«Je pense, balbutia M. Winkle, que Sam ne s'y serait pas refusé; mais évidemment cela devient impossible, puisqu'il est prisonnier ici. Je serai donc obligé d'aller tout seul.»

Pendant que M. Winkle disait ceci, M. Pickwick sentit, avec quelque étonnement, que les doigts de Sam tremblaient en attachant ses guêtres, comme s'il avait été surpris ou ému. Quand M. Winkle eut cessé de parler, Sam leva la tête pour le regarder, et quoique le coup d'œil qu'ils échangèrent ne dura qu'un instant, ils eurent l'air de s'entendre.

«Sam, dit vivement M. Pickwick, savez-vous quelque chose de ceci?

—Non monsieur, répliqua Sam, en recommençant à boutonner avec une assiduité extraordinaire.

—En êtes-vous sûr, Sam?

—Eh! mais, monsieur, je suis bien sûr que je n'ai jamais rien entendu sur ce sujet, jusqu'à présent. Si je fais quelques conjectures là-dessus, ajouta Sam, en regardant M. Winkle, je n'ai pas le droit de dire ce que c'est, de peur de me tromper.

—Et moi je n'ai pas le droit de m'ingérer davantage dans les affaires d'un ami, quelque intime qu'il soit, reprit M. Pickwick, après un court silence. À présent je dirai seulement que je n'y comprends rien du tout. Mais en voilà assez là-dessus.»

M. Pickwick s'étant ainsi exprimé, amena la conversation sur un autre sujet, et M. Winkle parut graduellement plus à son aise, quoiqu'il fût encore loin de l'être tout à fait. Cependant nos amis avaient tant de choses à se dire, que la matinée s'écoula rapidement. Vers trois heures, Sam posa sur une petite table un gigot de mouton et un énorme pâté, sans parler de plusieurs plats de légumes et de force pots de porter, qui se promenaient sur les chaises et sur les canapés. Quoique ce repas eût été acheté et dressé dans une cuisine voisine de la prison, chacun se montra disposé à y faire honneur.

Au porter succédèrent une bouteille ou deux d'excellent vin, pour lequel M. Pickwick avait dépêché un exprès au café de la Corne, dans Doctors' Common. Pour dire la vérité, la bouteille ou deux pourraient être plus convenablement énoncées comme une bouteille ou six, car avant qu'elles fussent bues et le thé achevé, la cloche commença à sonner pour le départ des étrangers.

Si la conduite de M. Winkle avait été inexplicable dans la matinée, elle devint tout à fait surnaturelle, lorsqu'il se prépara à prendre congé de son ami, sous l'influence des bouteilles vidées. Il resta en arrière jusqu'à ce que MM. Tupman et Snodgrass eussent disparu, et alors, saisissant la main de M. Pickwick, avec une physionomie où le calme d'une résolution désespérée se mêlait effroyablement avec la quintessence de la tristesse:

«Bonsoir, mon cher monsieur, lui dit-il entre ses dents jointes.

—Dieu vous bénisse, mon cher garçon! répliqua M. Pickwick, en serrant avec chaleur la main de son jeune ami.

—Allons donc! cria M. Tupman de la galerie.

—Oui, oui, sur-le-champ, répondit M. Winkle. Bonsoir!

—Bonsoir,» dit M. Pickwick.

Un autre bonsoir fut échangé, puis un autre, puis une demi-douzaine d'autres, et cependant M. Winkle tenait encore solidement la main du philosophe, et considérait son visage avec la même expression extraordinaire.

«Vous serait-il arrivé quelque chose? lui demanda à la fin M. Pickwick, lorsqu'il eut le bras fatigué de secousses.

—Non, non.

—Eh bien! alors, bonsoir, reprit-il en essayant de dégager sa main.

—Mon ami, mon bienfaiteur, mon respectable mentor, murmura M. Winkle en le saisissant par le poignet; ne me jugez pas sévèrement, et lorsque vous apprendrez à quelles extrémités des obstacles insurmontables....

—Allons donc! dit M. Tupman, en reparaissant à la porte. Si vous ne venez pas, nous allons être enfermés ici!

--Oui, oui; je suis prêt,» répliqua M. Winkle, et par un violent effort il s'arracha de la chambre de M. Pickwick.

Notre philosophe le suivait des yeux le long du corridor, dans un muet étonnement, lorsque Sam parut au haut de l'escalier, et chuchota un instant à l'oreille de M. Winkle.

«Oh! certainement, comptez sur moi, répondit tout haut celui-ci.

—Merci, monsieur. Vous ne l'oublierez pas, monsieur?

—Non, assurément.

—Bonne chance, monsieur, dit Sam, en touchant son chapeau. J'aurais beaucoup aimé aller avec vous, monsieur; mais naturellement le gouverneur avant tout.

—Vous avez raison, cela vous fait honneur, dit M. Winkle;» et en parlant ainsi, les interlocuteurs descendaient l'escalier et disparaissaient.

«C'est très-extraordinaire! pensa M. Pickwick, en rentrant dans sa chambre et en s'asseyant près de sa table dans une attitude réfléchie. Qu'est-ce que ce jeune homme peut aller faire?»

Il y avait quelque temps qu'il ruminait sur cette idée, lorsque la voix de Roker, le guichetier, demanda s'il pouvait entrer.

«Certainement, dit M. Pickwick.

—Je vous ai apporté un traversin plus doux, monsieur, en place du provisoire que vous aviez la nuit dernière.

—Je vous remercie. Voulez-vous prendre un verre de vin?

—Vous êtes bien bon, monsieur, répliqua M. Roker en acceptant le verre. À la vôtre, monsieur.

—Bien obligé.

—Je suis fâché de vous apprendre que votre propriétaire n'est pas très-bien portant ce soir, monsieur, dit le guichetier, en inspectant la bordure de son chapeau, avant de le remettre sur sa tête.

—Quoi! le prisonnier de la chancellerie? s'écria M. Pickwick.

—Il ne sera pas longtemps prisonnier de la chancellerie, monsieur, répliqua Roker, en tournant son chapeau, de manière à pouvoir lire le nom du chapelier.

—Vous me faites frissonner, reprit M. Pickwick. Qu'est-ce que vous voulez dire!

—Il y a longtemps qu'il est poitrinaire, et il avait bien de la peine à respirer cette nuit. Depuis plus de six mois, le docteur nous dit que le changement d'air pourrait seul le sauver.

—Grand Dieu! s'écria M. Pickwick, cet homme a-t-il été lentement assassiné par la loi, durant six mois?

—Je ne sais pas ça, monsieur, repartit Roker, en pesant son chapeau par les bords dans ses deux mains; je suppose qu'il serait mort de même partout ailleurs. Il est allé à l'infirmerie ce matin. Le docteur dit qu'il faut soutenir ses forces autant que possible, et le gouverneur lui envoie du vin et du bouillon de sa maison. Ce n'est pas la faute du gouverneur, monsieur.

—Non, sans doute, répliqua promptement M. Pickwick.

—Malgré cela, reprit Roker en hochant la tête, j'ai peur que tout ne soit fini pour lui. J'ai offert à Neddy, tout à l'heure, de lui parier une pièce de vingt sous contre une de dix, qu'il n'en reviendrait pas, mais il n'a pas voulu tenir le pari, et il a bien fait. Je vous remercie, monsieur. Bonne nuit, monsieur.

—Attendez, dit M. Pickwick avec chaleur, où est l'infirmerie?

—Juste au-dessous de votre chambre, monsieur, je vais vous la montrer si vous voulez.»

M. Pickwick saisit son chapeau sans parler et suivit immédiatement le guichetier.

Celui-ci le conduisit en silence, et levant doucement le loquet de la porte de l'infirmerie, lui fit signe d'entrer. C'était une grande chambre nue, désolée, où il y avait plusieurs lits de fer; l'un d'eux contenait l'ombre d'un homme maigre, pâle, cadavéreux. Sa respiration était courte et oppressée: à chaque minute il gémissait péniblement. Au chevet du lit était assis un petit vieux, portant un tablier de savetier, et qui, à l'aide d'une paire de lunettes à monture de corne, lisait tout haut un passage de la bible. C'était l'heureux légataire.

Le malade posa sa main sur le bras du vieillard et lui fit signe de s'arrêter. Celui-ci ferma le livre et le plaça sur le lit.

«Ouvrez la fenêtre,» dit le malade.

Elle fut ouverte, et le roulement des charrettes et des carrosses, les cris des hommes et des enfants, tous les bruits affairés d'une puissante multitude, pleine de vie et d'occupations, pénétrèrent aussitôt dans la chambre, confondus en un profond murmure. Par-dessus, s'élevaient de temps en temps quelques éclats de rire joyeux ou quelques lambeaux de chansons comiques, qui se perdaient ensuite parmi le tumulte des voix et des pas, sourds mugissements des flots agités de la vie, qui roulaient pesamment au dehors.

Dans toutes les situations, ces sons confus et lointains paraissent mélancoliques à celui qui les écoute de sang-froid, mais combien plus à celui qui veille auprès d'un lit de mort!

«Il n'y a pas d'air ici, dit le malade d'une voix faible. Ces murs le corrompent. Il était frais à l'entour quand je m'y promenais, il y a bien des années, mais en entrant dans la prison il devient chaud et brûlant.... Je ne puis plus le respirer.

—Nous l'avons respiré ensemble pendant longtemps, dit le savetier. Allons, allons, patience!»

Il se fit un court silence pendant lequel les deux spectateurs s'approchèrent du lit. Le malade attira sur son lit la main de son vieux camarade de prison et la retint serrée avec affection, dans les siennes.

«J'espère, bégaya-t-il ensuite d'une voix entrecoupée et si faible que ses auditeurs se penchèrent sur son lit pour recueillir les sons à demi formés qui s'échappaient de ses lèvres livides; j'espère que mon juge plein de clémence n'oubliera pas la punition que j'ai soufferte sur terre. Vingt années, mon ami, vingt années dans cette hideuse tombe! Mon cœur s'est brisé, quand mon enfant est morte, et je n'ai pas même pu l'embrasser dans sa petite bière! Depuis lors, au milieu de tous ces bruits et de ces débauches, ma solitude a été terrible. Que Dieu me pardonne! il a vu mon agonie solitaire et prolongée!»

Après ces mots, le vieillard joignit les mains et murmura encore quelque chose, mais si bas qu'on ne pouvait l'entendre, puis il s'endormit. Il ne fit que s'endormir d'abord, car les assistants le virent sourire.

Pendant quelques minutes ils parlèrent entre eux, à voix basse, mais le guichetier s'étant courbé sur le traversin se releva précipitamment. «Ma foi! dit-il, le voilà libéré à la fin.»

Cela était vrai. Mais durant sa vie il était devenu si semblable à un mort, qu'on ne sut point dans quel instant il avait expiré.


NOTES:

[16] Gâteau anglais.

[17] Jeu de mots: caractère, en anglais, veut dire à la fois un original, et un certificat de bonne conduite.

(Note du traducteur.)

[18] Jeu de mots: to be confined signifie être en couches et être prisonnier.



CHAPITRE XVI.

Où l'on décrit une entrevue touchante entre M. Samuel Weller et sa famille. M. Pickwick fait le tour du petit monde qu'il habite, et prend la résolution de ne s'y mêler, à l'avenir, que le moins possible.

Quelques matinées après son incarcération, Sam ayant arrangé la chambre de son maître avec tout le soin possible, et ayant laissé le philosophe confortablement assis près de ses livres et de ses papiers, se retira pour employer une heure ou deux le mieux qu'il pourrait. Comme la journée était belle, il pensa qu'une pinte de porter, en plein air, pourrait embellir son existence, aussi bien qu'aucun autre petit amusement dont il lui serait possible de se régaler.

Étant arrivé à cette conclusion, il se dirigea vers la buvette, acheta sa bière, obtint en outre un journal de l'avant-veille, se rendit à la cour du jeu de quilles, et, s'asseyant sur un banc, commença à s'amuser d'une manière très-méthodique.

D'abord il but un bon coup de bière, et levant les yeux vers une croisée, lança un coup d'œil platonique à une jeune lady qui y était occupée à peler des pommes de terre; ensuite il ouvrit le journal et le plia de manière à mettre au-dessus le compte rendu des tribunaux; mais comme ceci est une œuvre difficile, surtout quand il fait du vent, il prit un autre coup de bière aussitôt qu'il en fut venu à bout. Alors il lut deux lignes du journal, et s'arrêta pour contempler deux individus qui finissaient une partie de paume. Lorsqu'elle fut terminée, il leur cria: Très-bien, d'une manière encourageante, puis regarda tout autour de lui pour savoir si le sentiment des spectateurs coincidait avec le sien. Ceci entraînait la nécessité de regarder aussi aux fenêtres; et comme la jeune lady était encore à la sienne, ce n'était qu'un acte de pure politesse de cligner de l'œil de nouveau et de boire à sa santé, en pantomime, un autre coup de bière. Sam n'y manqua pas; puis ayant hideusement froncé ses sourcils à un petit garçon qui l'avait regardé faire avec des yeux tout grands ouverts, il se croisa les jambes, et, tenant le journal à deux mains, commença à lire sérieusement.

À peine s'était-il recueilli dans l'état d'abstraction nécessaire, quand il crut entendre qu'on l'appelait dans le lointain. Il ne s'était pas trompé, car son nom passait rapidement de bouche en bouche, et peu de secondes après l'air retentissait des cris de: Weller! Weller!

«Ici, beugla Sam, d'une voix de Stentor. Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qu'a besoin de lui? Est-ce qu'il est venu un exprès pour lui dire que sa maison de campagne est brûlée?

—On vous demande au parloir, dit un homme en s'approchant.

—Merci, mon vieux, répondit Sam. Faites un brin attention à mon journal et à mon pot ici, s'il vous plaît. Je reviens tout de suite. Dieu me pardonne! si on m'appelait à la barre du tribunal, on ne pourrait pas faire plus de bruit que cela.»

Sam accompagna ces mots d'une légère tape sur la tête du jeune gentleman ci-devant cité, lequel, ne croyant pas être si près de la personne demandée, criait Weller! de tous ses poumons; puis il traversa la cour, et, montant les marches quatre à quatre, se dirigea vers le parloir. Comme il y arrivait, la première personne qui frappa ses regards fut son cher père, assis au bout de l'escalier, tenant son chapeau dans sa main et vociférant Weller! de toutes ses forces, de demi-minute en demi-minute.

«Qu'est-ce que vous avez à rugir? demanda Sam impétueusement, quand le vieux gentleman se fut déchargé d'un autre cri. Vous voilà d'un si beau rouge que vous avez l'air d'un souffleur de bouteilles en colère; qu'est-ce qu'il y a?

—Ah! répliqua M. Weller. Je commençais à craindre que tu n'aies été faire un tour au parc, Sammy.

—Allons! reprit Sam, n'insultez pas comme cela la victime de votre avarice. Otez-vous de cette marche. Pourquoi êtes-vous assis là? Ce n'est pas mon appartement.

—Tu vas voir une fameuse farce, Sammy, dit M. Weller en se levant.

—Attendez une minute, dit Sam. Vous êtes tout blanc par derrière.

—Tu as raison, Sammy: ôte cela, répliqua M. Weller pendant que son fils l'époussetait. Ça pourrait passer pour une personnalité de se montrer ici avec un habit blanchi à la chaux[19]

Comme M. Weller montrait, en parlant ainsi, des symptômes non équivoques d'un prochain accès de rire, Sam se hâta de l'arrêter.

«Tenez-vous tranquille, lui dit-il. Je n'ai jamais vu un grimacier comme ça. Qu'est-ce que vous avez à vous crever maintenant?

—Sammy, dit M. Weller en essuyant son front, j'ai peur qu'un de ces jours, à force de rire, je ne gagne une attaque d'apoplexie, mon garçon.

—Eh bien! alors, pourquoi riez-vous, demanda Sam. Voyons, qu'est-ce que vous avez à me dire maintenant?

—Devine qui est venu ici avec moi, Samivel? dit M. Weller en se reculant d'un pas ou deux, en pinçant ses lèvres et en relevant ses sourcils.

—M. Pell?»

M. Weller secoua la tête, et ses joues roses se gonflèrent de tous les rires qu'il s'efforçait de comprimer.

«L'homme au teint marbré peut-être?

M. Weller secoua la tête de nouveau.

«Et qui donc, alors?

—Ta belle-mère, Sammy, s'écria le gros cocher, fort heureusement pour lui, car autrement ses joues auraient nécessairement crevé, tant elles étaient distendues. Ta belle-mère, Sammy, et l'homme au nez rouge, mon garçon; et l'homme au nez rouge. Ho! ho! ho!»

En disant cela, M. Weller se laissa aller à de joyeuses convulsions, tandis que Sam le regardait avec un plaisant sourire, qui se répandait graduellement sur toute sa physionomie.

«Ils sont venus pour avoir une petite conversation sérieuse avec toi, Samivel, reprit M. Weller en essuyant ses yeux. Ne leur laisse rien suspecter sur ce créancier dénaturé.

—Comment, ils ne savent pas qui c'est?

—Pas un brin.

—Où sont-ils? reprit Sam, dont le visage répétait toutes les grimaces du vieux gentleman.

—Dans le divan, près du café. Attrape l'homme au nez rouge où ce qu'il n'y a pas de liqueurs, et tu seras malin, Samivel. Nous avons eu une agréable promenade en voiture ce matin pour venir du marché ici, poursuivit M. Weller quand il se sentit capable de parler d'une manière plus distincte. Je conduisais la vieille pie dans le petit char à bancs qu'a appartenu au premier essai de ta belle-mère. On y avait mis un fauteuil pour le berger, et je veux être pendu, Samivel, continua M. Weller avec un air de profond mépris, si on n'a pas apporté sur la route, devant not' porte un marchepied pour le faire monter!

—Bah!... C'est pas possible?

—C'est la vérité, Sammy; et je voudrais que tu l'aies vu se tenir aux côtés en montant, comme s'il avait eu peur de tomber de six pieds de haut et d'être broyé en un million de morceaux. Malgré ça, il est monté à la fin, et nous voilà partis; mais j'ai peur.... j'ai bien peur, Sam, qu'il a été un peu cahoté quand nous tournions les coins.

—Ah! je suppose que vous aurez accroché une borne ou deux?

—Je le crains, Sammy; je crains d'en avoir accroché quelques-unes, repartit M. Weller en multipliant les clins d'œil. J'en ai peur, Sammy. Il s'envolait hors du fauteuil tout le long de la route.»

Ici M. Weller roula sa tête d'une épaule à l'autre en faisant entendre une sorte de râlement enroué, accompagné d'un gonflement soudain de tous ses traits, symptômes qui n'alarmèrent pas légèrement son fils.

«Ne t'effraye pas, Sammy; ne t'effraye pas, dit-il quand, à force de se tortiller et de frapper du pied, il eut recouvré la voix. C'est seulement une espèce de rire tranquille que j'essaye.

—Eh bien! si ce n'est que ça, vous ferez bien de ne pas essayer trop souvent; vous trouveriez que c'est une invention un peu dangereuse.

—Tu ne l'admires pas, Sammy?

—Pas du tout.

—Ah! dit M. Weller avec des larmes qui coulaient encore le long de ses joues, ç'aurait été un bien grand avantage pour moi, si j'avais pu m'y habituer; ça m'aurait sauvé bien des mauvaises paroles avec ta belle-mère. Mais tu as raison: c'est trop dans le genre de l'apoplexie, beaucoup trop, Samivel.»

Cette conversation amena nos deux personnages à la porte du divan. Sam s'y arrêta un instant, jeta par-dessus son épaule un coup d'œil malin à son respectable auteur, qui ricanait derrière lui, puis il tourna le bouton et entra.

«Belle-mère, dit-il en embrassant poliment la dame, je vous suis très-obligé pour cette visite ici. Berger, comment ça vous va-t-il?

—Ah! Samuel, dit Mme Weller, ceci est épouvantable.

—Pas du tout, madame. N'est-ce pas, Berger?» répondit Sam.

M. Stiggins leva ses mains et tourna les yeux vers le ciel, de manière à n'en plus laisser voir que le blanc, ou plutôt que le jaune; mais il ne fit point de réponse vocale.

«Est-ce que ce gentilhomme se trouve mal? demanda Sam à sa belle-mère.

—L'excellent homme est peiné de vous voir ici, répliqua Mme Weller.

—Oh! c'est-il tout? En le voyant j'avais peur qu'il n'eût oublié de prendre du poivre avec les dernières concombres qu'il a mangées. Asseyez-vous, monsieur, les chaises ne se payent point, comme le roi remarqua à ses ministres, le jour où il voulait leur flanquer une semonce.

—Jeune homme, dit M. Stiggins avec ostentation, j'ai peur que vous ne soyez pas amendé par l'emprisonnement.

—Pardon, monsieur, qu'est-ce que vous aviez la bonté d'observer?

—Je crains, jeune homme, que ce châtiment ne vous ait pas adouci, répéta M. Stiggins d'une voix sonore.

—Ah! monsieur, vous êtes bien bon; j'espère bien que je ne suis pas trop doux[20]; je vous suis bien obligé, monsieur pour vot' bonne opinion.»

À cet endroit de la conversation, un son, qui approchait indécemment d'un éclat de rire, se fit entendre du côté où était assis M. Weller, et sa moitié, ayant rapidement considéré le cas, crut devoir se payer graduellement une attaque de nerfs.

«Weller, s'écria-t-elle, venez ici! (Le vieux gentleman était assis dans un coin.)

—Bien obligé, ma chère; je suis tout à fait bien où je suis.»

À cette réponse Mme Weller fondit en larmes.

«Qu'est-ce qu'il y a, maman? lui demanda Sam.

—Oh! Samuel, répliqua-t-elle, votre père me rend bien malheureuse! il n'est donc sensible à rien?

—Entendez-vous cela? dit Sam. Madame demande si vous n'êtes sensible à rien.

—Bien obligé de sa politesse, Sammy. Je pense que je serais très-sensible au don d'une pipe de sa part. Puis-je en avoir une, mon garçon?»

En entendant ces mots, Mme Weller redoubla ses pleurs, et M. Stiggins poussa un gémissement.

«Ohé! voilà l'infortuné gentleman qui est retombé, dit Sam en se retournant. Où ça vous fait-il mal, monsieur?

—Au même endroit, jeune homme, au même endroit.

—Où cela peut-il être, monsieur? demanda Sam, avec une grande simplicité extérieure.

«Dans mon sein, jeune homme,» répondit M. Stiggins, en appuyant son parapluie sur son gilet.

À cette réponse touchante, Mme Weller incapable de contenir son émotion, sanglota encore plus bruyamment, en affirmant que l'homme au nez rouge était un saint.

«Maman, dit Sam, j'ai peur que ce gentleman, avec le tic dans sa physolomie, ne soit un peu altéré par le mélancolique spectacle qu'il a sous les yeux. C'est-il le cas, maman?»

La digne lady regarda M. Stiggins pour avoir une réponse, et celui-ci, avec de nombreux roulements d'yeux, serra son gosier de sa main droite, et imita l'acte d'avaler, pour exprimer qu'il avait soif.

«Samuel, dit Mme Weller d'une voix dolente, je crains en vérité que ces émotions ne l'aient altéré.

—Qu'est-ce que vous buvez ordinairement, monsieur? demanda Sam.

—Oh! mon cher jeune ami, toutes les boissons ne sont que vanités!

—Ce n'est que trop vrai, ce n'est que trop vrai! murmura Mme Weller, avec un gémissement et un signe de tête approbatif.

—Eh bien! je le crois, dit Sam; mais quelle est votre vanité particulière, monsieur? Quelle vanité aimez-vous le mieux?

—Oh, mon cher jeune ami, je les méprise toutes. Pourtant, s'il en est une moins odieuse que les autres, c'est la liqueur que l'on appelle rhum; chaude, mon cher jeune ami avec trois morceaux de sucre par verre.

—J'en suis très-fâché, monsieur; mais on ne permet pas de vendre cette vanité-là dans l'établissement.

—Oh! les cœurs endurcis, les cœurs endurcis! s'écria M. Stiggins. Oh! la cruauté maudite de ces persécuteurs inhumains!»

Ayant dit ces mots, l'homme de Dieu recommença à tourner ses yeux, en frappant sa poitrine de son parapluie; et pour lui rendre justice, nous devons dire que son indignation ne paraissait ni feinte, ni légère.

Lorsque Mme Weller et le révérend gentleman eurent vigoureusement déblatéré contre cette règle barbare, et lancé contre ses auteurs un grand nombre de pieuses exécrations, M. Stiggins recommanda une bouteille de vin de Porto, mêlée avec un peu d'eau chaude, d'épices et de sucre, comme étant un mélange agréable à l'estomac et moins rempli de vanité que beaucoup d'autres compositions.

Pendant qu'on préparait cette célèbre mixture, l'homme au nez rouge et Mme Weller s'occupaient à contempler M. Weller, tout en poussant des gémissements.

«Eh bien! Sammy, dit celui-ci; j'espère que tu te trouveras ragaillardi par cette aimable visite? Une conversation très-gaie et très-instructive, n'est-ce pas?

—Vous êtes un réprouvé, dit Sam; et je vous prie de ne plus m'adresser vos observations impies.»

Bien loin d'être édifié par cette réplique, pleine de convenance, M. Weller retomba sur nouveaux frais dans ses ricanements, et cette conduite impénitente ayant induit la vertueuse dame et M. Stiggins à fermer les yeux et à se balancer sur leur chaise comme s'ils avaient eu la colique, le jovial cocher se permit, en outre, divers actes de pantomime, indiquant le désir de ramollir la tête et de tirer le nez du révérend personnage. Mais il s'en fallut de peu qu'il ne fût découvert, car M. Stiggins ayant tressailli à l'arrivée du vin chaud, amena sa tête en violent contact avec le poing fermé de M. Weller, qui depuis quelques minutes décrivait autour des oreilles de révérend homme un feu d'artifice imaginaire.

«Vous aviez bien besoin d'avancer la main, comme un sauvage pour prendre le verre? s'écria Sam, avec une grande présence d'esprit. Ne voyez-vous pas que vous avez attrapé 1e gentleman?

—Je ne l'ai pas fait exprès, Sammy, répondit M. Weller, un peu démonté par cet incident inattendu.

—Monsieur, dit Sam au révérend Stiggins, qui frottait sa tête d'un air dolent, essayez une application intérieure. Comment trouvez-vous cela pour une vanité, monsieur?»

M. Stiggins ne fit pas de réponse verbale, mais ses manières étaient expressives: il goûta le contenu du verre que Sam avait placé devant lui, posa son parapluie par terre, sirota de nouveau un peu de liqueur, en passant doucement la main sur son estomac; puis enfin, avala tout le reste, d'un seul trait, et faisant claquer ses lèvres, tendit son verre pour en avoir une nouvelle dose.

Mme Weller se tarda pas non plus à rendre justice au vin chaud. La bonne dame avait commencé par protester qu'elle ne pouvait pas en prendre une goutte; ensuite elle avait accepté une petite goutte; puis une grosse goutte; puis un grand nombre de gouttes; et comme sa sensibilité était, apparemment, de la nature de ces substances qui se dissolvent dans l'esprit de vin, à chaque goutte de liqueur elle versait une larme; si bien qu'à la fin elle arriva à un degré de misère tout à fait pathétique.

M. Weller manifestait un profond dégoût, en observant ces symptômes, et quand, après un second bol, M. Stiggins commença à soupirer d'une terrible manière, l'illustre cocher ne put s'empêcher d'exprimer sa désapprobation, en murmurant des phrases incohérentes, parmi lesquelles une colérique répétition du mot blague était seule perceptible à l'oreille.

«Samivel, mon garçon, chuchota-t-il enfin à son fils, après une longue contemplation de sa femme, et de l'homme au nez rouge, je vas te dire ce qui en est: faut qu'il y ait quelque chose de décroché dans l'intérieur de ta belle-mère et dans celui de M. Stiggins.

—Qu'est-ce que vous voulez dire?

—Je veux dire que tout ce qu'ils boivent, n'a pas l'air de les nourrir. Ça se change en eau chaude tout de suite, et ça vient couler par les yeux. Crois-moi, Sammy, c'est une infirmité constitutionnaire.»

M. Weller confirma cette opinion scientifique par un grand nombre de clins d'œil, et de signes de tête qui furent malheureusement remarqués par Mme Weller. Cette aimable dame, concluant qu'ils devaient renfermer quelque signification outrageante, soit pour M. Stiggins, soit pour elle-même, soit pour tous les deux, allait se trouver infiniment plus mal, lorsque le révérend, se mettant sur ses pieds aussi bien qu'il put, commença à débiter un touchant discours pour le bénéfice de la compagnie, et principalement de Samuel Weller. Il l'adjura, en termes édifiants, de se tenir sur ses gardes, dans ce puits d'iniquités où il était tombé. Il le conjura de s'abstenir de toute hypocrisie et de tout orgueil, et, pour cela, de prendre exactement modèle sur lui-même (M. Stiggins). Bientôt alors, il arriverait à l'agréable conclusion qu'il serait, comme lui, essentiellement estimable et vertueux, tandis que toutes ses connaissances et amis ne seraient que de misérables débauchés abandonnés de Dieu, et sans nulle espérance de salut; ce qui, ajouta M. Stiggins, est une grande consolation.

Il le supplia en outre d'éviter par-dessus toutes choses le vice d'ivrognerie, qu'il comparait aux dégoûtantes habitudes des pourceaux, ou bien à ces drogues malfaisantes qui détruisent la mémoire de celui qui les mâche. Malheureusement, à cet endroit de son discours, le révérend gentleman devint singulièrement incohérent; et comme il était près de perdre l'équilibre à cause des grands mouvements de son éloquence, il fut obligé de se rattraper au dos d'une chaise, afin de maintenir sa perpendiculaire.

M. Stiggins n'engagea pas ses auditeurs à se défier de ces faux prophètes, de ces hypocrites marchands de religion, qui n'ayant pas le sens nécessaire pour en exposer les plus simples doctrines, ni le cœur assez bien fait pour en sentir les premiers principes, sont, pour la société, bien plus dangereux que les criminels ordinaires: car ils entraînent dans l'erreur ses membres les plus ignorants et les plus faibles, appellent le mépris surtout ce qui devrait être le plus sacré, et font rejaillir, jusqu'à un certain point, la défiance et le dédain sur plus d'une secte vertueuse et honorable. Cependant comme M. Stiggins resta pendant fort longtemps appuyé sur le dos de sa chaise, tenant un de ses yeux fermé et clignant perpétuellement de l'autre, il est présumable qu'il pensa tout cela, mais qu'il le garda pour lui.

Mme Weller pleurait à chaudes larmes, pendant le débit de cette oraison, et sanglotait à la fin de chaque paragraphe. Sam s'étant mis à cheval sur une chaise, les bras appuyés sur le dossier, regardait le prédicateur avec une physionomie pleine de douceur et de componction, se contentant de jeter de temps en temps vers son père un regard d'intelligence. Enfin le vieux gentleman, qui avait paru enchanté au commencement, se mit à dormir vers le milieu.

«Bravo! Bravo! très-joli! dit Sam lorsque M. Stiggins, ayant cessé de méditer, commença à mettre ses gants percés par le bout, et à les tirer si bien qu'ils laissaient passer à peu près la moitié de chaque doigt.

—J'espère que cela vous fera du bien, Samuel, dit mistress Weller solennellement.

—Je l'espère, maman, répondit Sam.

—Je désirerais bien que cela en fît aussi à votre père.

—Merci, ma chère, dit M. Weller. Comment vous trouvez-vous à présent, mon amour?

—Impie!

—Homme égaré, dit le révérend.

—Ma digne créature, répondit M. Weller; si je ne trouve pas de meilleure lumière que votre petit clair de lune, il est probable que je continuerai à voyager dans la nuit, jusqu'à ce que je sois mis à pied tout à fait. Mais voyez-vous, madame Weller, si la pie, ma chère jument, demeure plus longtemps à l'écurie, elle ne restera pas tranquille quand nous retournerons, et elle pourrait bien envoyer le fauteuil dans quelque haie avec le berger dedans.»

En entendant cette supposition, le révérend M. Stiggins, avec une consternation évidente, ramassa son chapeau et son parapluie, et proposa de partir sur-le-champ. Mme Weller y consentit, et Sam les ayant accompagnés jusqu'à la porte, prit un congé respectueux.

«Adiou, Sam, dit le vieux cocher.

—Qu'est-ce que c'est ça, adiou demanda Sam.

—Bonsoir, alors.

—Ah! très-bien, j'y suis, répliqua Sam. Bonsoir, vieux réprouvé.

—Sammy, reprit tout bas M. Weller, en regardant soigneusement autour de lui, mes devoirs à ton gouverneur, et dis-y que s'il fait des réflexions sur cette affaire ici, qu'il me le fasse savoir. Moi, et un ébéniste, j'ai fait un plan pour le tirer de là. Un piano, Sammy, un piano, dit M. Weller, en frappant de sa main la poitrine de son fils, et en se reculant d'un pas ou deux, pour mieux juger l'effet de sa communication.

—Qu'est-ce que vous voulez dire?

—Un piano forcé, Samivel, répliqua M. Weller d'une manière encore plus mystérieuse. Un qu'il peut louer, mais qui ne jouera pas.

—Et à quoi servira-t-il, alors?

—Il fera dire à mon ami, l'ébéniste, de le remporter; y es-tu?

—Non.

—Y n'y a pas de machine dedans; il y tiendra aisément avec son chapeau et ses souliers, et il respirera par les pieds, qui sont creux. Vous avez un passage tout prêt pour la Mérique... Le gouvernement des Méricains ne le livrera jamais, tant qu'il aura de l'argent à dépenser. Le gouverneur n'a qu'à rester là jusqu'à ce que Mme Bardell soit morte, ou que MM. Dodson et Fogg soient pendus, ce qu'est le plus probable des deux événements, et ensuite il revient et écrit un livre sur les Méricains, qui payera toutes ses dépenses, et plus, s'il les mécanise suffisamment.»

M. Weller débita ce rapide sommaire de son complot, avec une grande véhémence de chuchotements, et ensuite, comme s'il avait peur d'affaiblir par d'autres discours l'effet de cette prodigieuse annonce, il fit le salut du cocher et s'enfuit.

Sam avait à peine recouvré sa gravité ordinaire, grandement troublée par la communication secrète de son respectable parent, lorsque M. Pickwick l'accosta.

«Sam, lui dit-il.

—Monsieur?

—Je vais faire le tour de la prison, et je désire que vous me suiviez. Sam, ajouta l'excellent homme en souriant, voilà un prisonnier de votre connaissance qui vient par là.

—Lequel, monsieur? Le gentleman velu, où bien l'intéressant captif avec les bas bleus?

—Ni l'un ni l'autre. C'est un de vos plus anciens amis.

—De mes amis!

—Je suis sûr que vous vous le rappelez très-bien; ou vous auriez moins de mémoire pour vos vieilles connaissances que je ne vous en croyais. Chut! pas un mot, pas une syllabe, Sam! Le voici.»

Pendant ce colloque M. Jingle s'approchait. Il n'avait plus l'air aussi misérable, et portait des vêtements à demi usés, retirés, grâce à M. Pickwick, des griffes du prêteur sur gages. Ses cheveux avaient été coupés, il portait du linge blanc; mais il était encore très-pâle et très-maigre. Il se traînait lentement, en s'appuyant sur un bâton, et l'on voyait sans peine qu'il avait été rudement éprouvé par la maladie et par le besoin. Il ôta son chapeau lorsque M. Pickwick le salua, et parut fort troublé et tout honteux en apercevant Sam.

Derrière lui, presque sur ses talons, venait M. Job Trotter, qui, du moins, ne comptait pas dans le catalogue de ses vices le manque d'attachement à son compagnon. Il était encore déguenillé et malpropre, mais son visage n'était plus tout à fait aussi creux que lors de sa première rencontre avec M. Pickwick. En ôtant son chapeau à notre bienveillant ami, il murmura quelques expressions entrecoupées de reconnaissance, ajoutant que sans M. Pickwick ils seraient morts de faim.

«Bien, bien! dit M. Pickwick en l'interrompant avec impatience. Restez derrière avec Sam. Je veux vous parler, monsieur Jingle. Pouvez-vous marcher sans son bras?

—Certainement, monsieur, à vos ordres. Pas trop vite, jambes vacillantes, tête ahurie, sorte de tremblement de terre.

—Allons, donnez-moi votre bras, dit M. Pickwick.

—Non, non, je ne veux pas, j'aime mieux marcher seul.

—Folie! Appuyez-vous sur moi, je le veux.»

Voyant que Jingle était confus, agité, et ne savait que faire, M. Pickwick coupa court à ses incertitudes, en tirant sous son bras celui de l'ex-comédien, et en l'emmenant avec lui, sans ajouter une autre parole.

Durant tout ce temps la contenance de M. Samuel Weller exprimait l'étonnement le plus monstrueux, le plus stupéfiant qu'il soit possible d'imaginer. Après avoir promené ses yeux de Job à Jingle, et de Jingle à Job, dans un profond silence, il murmura entre ses dents: Pas possible! pas possible! et répéta ces mots une douzaine de fois; après quoi il parut complètement privé de la parole, et recommença à contempler tantôt l'un, tantôt l'autre, dans une muette perplexité.