«Allons, Sam, dit M. Pickwick en regardant derrière lui.

—Voilà, monsieur,» répliqua Sam en suivant machinalement son maître, mais sans ôter ses yeux de dessus M. Job Trotter, qui trottait à côté de lui.

Pendant quelque temps Job tint ses regards fixés sur la terre, tandis que Sam, les yeux rivés sur lui, se heurtait contre les passants, tombait sur les petits enfants, s'accrochait aux marches et aux barrières sans paraître s'en apercevoir, lorsque Job, le regardant à la dérobée, lui dit:

«Comment vous portez-vous, monsieur Weller?

—C'est lui! s'écria Sam, et ayant établi avec certitude l'identité de Job, il frappa ses mains, sur ses cuisses, et exhala son émotion en une sorte de sifflement long et aigu.

—Les choses ont bien changé pour moi, monsieur Weller.

—Ça m'en a l'air, répondit Sam en examinant avec une évidente surprise les haillons de son compagnon. Mais c'est un changement en mal, comme dit le gentleman, quand il reçut de la mauvaise monnaie pour une bonne demi-couronne.

—Vous avez bien raison, répliqua Job en secouant la tête; il n'y a pas de déception maintenant, monsieur Weller. Les larmes, ajouta-t-il avec une expression de malice momentanée, les larmes ne sont pas les seules preuves de l'infortune, ni les meilleures.

—C'est vrai, répliqua Sam, d'un ton expressif.

—Elles peuvent être commandées, monsieur Weller.

—Je le sais. Il y a des personnes qui les ont toujours toutes prêtes, et qui lâchent la bonde quand elles veulent.

—Oui, mais voici des choses qui ne sont pas aisément contrefaites, monsieur Weller; et pour y arriver, le procédé est long et pénible.»

En parlant ainsi, Job montrait ses joues creuses, et, relevant la manche de son habit, découvrait son bras si frêle et si décharné, qu'il semblait pouvoir être brisé par le moindre choc.

«Qu'est-ce que vous avez donc fait? s'écria Sam en reculant.

—Rien.

—Rien?

—Il y a plusieurs semaines que je ne fais rien, et que je ne mange guère davantage.»

Sam embrassa d'un coup d'œil la figure maigre de M. Trotter et son costume misérable, puis, le saisissant par le bras, il commença à l'entraîner de vive force.

«Où allez-vous, monsieur Weller? s'écria Job en se débattant vainement sous la main puissante de son ancien ennemi.

—Venez, venez! répondit Sam sans daigner lui donner d'autre explication, jusqu'au moment où ils atteignirent la buvette, et où il demanda un pot de porter, qui fut promptement apporté.

—Maintenant, dit Sam, buvez-moi ça jusqu'à la dernière goutte, et ensuite retournez le pot sens dessus dessous, pour me faire voir que vous avez pris la médecine tout entière.

—Mais, mon cher monsieur Weller....

—Avalez-moi ça,» reprit Sam d'un ton péremptoire.

Ainsi admonesté, M. Trotter porta le pot à ses lèvres et en éleva le fond lentement, et d'une manière presque imperceptible. Une fois, seulement, il s'arrêta pour respirer longuement, mais sans retirer son visage du vase; et quelques moments après, lorsqu'il le tint à bras tendus, avec le fond en haut, rien ne tomba à terre, si ce n'est trois ou quatre flocons de mousse, qui se détachèrent lentement du bord.

«Bien opéré, dit Sam. Comment vous trouvez-vous, après ça?

—Mieux, monsieur, beaucoup mieux, je pense.

—Nécessairement; c'est comme quand on met du gaz dans un ballon. Vous devenez plus gros à vue d'œil. Qu'est-ce que vous dites d'un autre verre de la même tisane?

—J'en ai suffisamment, monsieur; je vous remercie bien, mais j'en ai assez.

—Eh bien! alors, qu'est-ce que vous dites, de quelque chose de plus solide?

—Grâce à votre digne gouverneur, nous avons, à trois heures, un demi-gigot cuit au four, et garni de pommes de terre.

—Quoi! c'est lui qui vous donne des provisions? s'écria Sam avec un accent emphatique.

—Oui, monsieur. Et plus que cela, monsieur Weller, comme mon maître était fort malade, il a loué une chambre pour nous. Nous étions dans un chenil auparavant. Il est venu nous y voir la nuit, quand personne ne pouvait s'en douter. Monsieur Weller, continua Job, avec des larmes réelles cette fois, je serais capable de servir cet homme-là, jusqu'à ce que je tombe mort à ses pieds.

—Dites donc, mon ami, pas de ça, s'il vous plaît!» s'écria Sam.

Job Trotter le regarda d'un air étonné.

«Je vous dis que je n'entends pas cela, mon garçon, poursuivit Sam, avec fermeté. Personne ne le servira, excepté moi; et puisque nous en sommes là-dessus, continua-t-il, en payant sa bière, je vas vous apprendre un autre secret. Je n'ai jamais entendu dire, ni lu dans aucun livre d'histoire, ni vu dans aucun tableau, un ange avec une culotte et des guêtres; non, pas même au spectacle, quoique ça ait pu se faire; mais voyez-vous, Job, malgré ça, je vous dis que c'est un véritable ange, pur sang; et montrez-moi l'homme qui osera me soutenir le contraire!»

Ayant proféré cette provocation, qu'il confirma par de nombreux gestes et signes de tête, Sam empocha sa monnaie et se mit en quête de l'objet de son panégyrique.

M. Pickwick était encore avec Jingle, et lui parlait vivement, sans jeter un coup d'œil sur les groupes variés et curieux qui l'entouraient.

«Bien, disait-il, lorsque Sam et son compagnon s'approchèrent: vous verrez comment vous irez, et en attendant, vous réfléchirez à cela. Quand vous vous trouverez assez fort, vous me le direz, et nous en causerons. Maintenant, retournez dans votre chambre, vous avez l'air fatigué, et vous n'êtes pas assez vigoureux pour demeurer longtemps dehors.»

M. Alfred Jingle, à qui il ne restait plus une étincelle de son ancienne vivacité, ni même de la sombre gaieté qu'il avait feinte, le premier jour où M. Pickwick l'avait rencontré dans sa misère, salua fort bas, sans parler, et s'éloigna avec lenteur, après avoir fait signe à Job de ne pas le suivre immédiatement.

«Sam, dit M. Pickwick en regardant autour de lui avec bonne humeur. Ne voilà-t-il pas une curieuse scène?

—Tout à fait, monsieur, répondit Sam; et il ajouta, en se partant à lui-même: «Les miracles ne sont pas finis. Voilà-t-il pas ce Jingle qui se met aussi à faire jouer les pompes!»

Dans la partie de la prison où se trouvait alors M. Pickwick, l'espace circonscrit par les murs, était assez étendu pour former un bon jeu de paume; un des côtés de la cour était fermé, cela va sans dire, par le mur même, et l'autre par cette partie de la prison qui avait vue sur Saint-Paul; ou, plutôt, qui aurait eu vue sur cette cathédrale si on avait pu voir à travers la muraille. Là se montraient un grand nombre de débiteurs, en mouvement ou en repos dans toutes les attitudes possibles d'une inquiète fainéantise. La plupart attendaient le moment de comparaître devant la cour des insolvables; les autres étaient renvoyés en prison pour un certain temps, qu'ils s'efforçaient de passer de leur mieux. Quelques-uns avaient l'air misérable, d'autres ne manquaient point de recherche; le plus grand nombre étaient crasseux; le petit nombre moins malpropres. Mais tous en flânant, en se traînant, en baguenaudant, semblaient y mettre aussi peu d'intérêt, aussi peu d'animation, que les animaux qui vont et viennent derrière les barreaux d'une ménagerie.

D'autres prisonniers passaient leur temps aux fenêtres qui donnaient sur les promenades; et, parmi ceux-ci, les uns conversaient bruyamment avec les individus de leur connaissance qui se trouvaient en bas; les autres jouaient à la balle avec quelques aventureux personnages, qui les servaient du dehors; d'autres enfin regardaient les joueurs de paume, ou écoutaient les garçons qui criaient le jeu.

Des femmes malpropres passaient et repassaient avec des savates pour se rendre à la cuisine, qui était dans un coin de la cour. Dans un autre coin, des enfants criaient, jouaient, et se battaient. Le fracas des quilles et les cris des joueurs se mêlaient perpétuellement à ces mille bruits divers; tout était mouvement et tumulte, excepté à quelques pas de là, dans un misérable petit hangar où gisait, pâle et immobile, le corps du prisonnier de la chancellerie, décédé la nuit précédente, et attendant la comédie d'une enquête. Le corps! c'est le terme légal pour exprimer cette masse turbulente de soins, d'anxiétés, d'affections, d'espérances, de douleurs, qui composent l'homme vivant. La loi possédait le corps du prisonnier; il était là, témoin effrayant des tendres soins de cette bonne mère.

«Voulez-vous voir une boutique sifflante[21], monsieur? demanda Job à M. Pickwick.

—Qu'est-ce que vous voulez dire? répondit celui-ci.

—Une boutique chifflante, monsieur, fit observer Sam.

—Qu'est-ce que c'est que cela, Sam? Une boutique d'oiseleur?

—Du tout! monsieur, reprit Job; c'est où l'on vend des liqueurs. Il expliqua alors brièvement, qu'il était défendu d'introduire dans la prison des débiteurs des boissons spiritueuses; mais que cet article y étant singulièrement apprécié, quelques geôliers spéculateurs, déterminés par certaines considérations lucratives, s'étaient avisés de permettre à deux ou trois prisonniers de débiter, dans leurs chambres, le régal favori des ladies et des gentlemen confinés dans la prison. Cet usage, continua Job, a été introduit graduellement dans toutes les prisons pour dettes.

—Et il est fort avantageux, interrompit Sam; car les guichetiers ont bien soin de faire saisir tous ceux qui font la fraude, et qui ne les payent point; et quand ça arrive, ils sont loués dans les journaux pour leur vigilance; de manière que ça fait d'une pierre deux coups; ça empêche les autres de faire le commerce, et ça relève leur réputation.

—Voilà la chose, ajouta Job.

—Mais, dit M. Pickwick, est-ce qu'on ne visite jamais ces chambres pour savoir si elles contiennent des spiritueux?

—Si, certainement, monsieur; mais les guichetiers le savent d'avance; ils préviennent les siffleurs, et alors va-t'en voir s'ils viennent, Jean! L'inspecteur ne trouve rien.»

Tandis que Sam achevait ces explications, Job frappait à une porte qui fut immédiatement ouverte par un gentleman mal peigné, puis soigneusement refermée au verrou, quand la compagnie fut entrée; après quoi le gentleman siffleur regarda les nouveaux venus en riant; là-dessus Job se mit aussi à rire, autant en fit Sam; et M. Pickwick, pensant qu'on en attendait sans doute autant de lui, prit un visage souriant, jusqu'à la fin de l'entrevue.

Le gentleman mal peigné parut comprendre parfaitement cette silencieuse manière d'entrer en affaires. Il aveignit de dessous son lit une bouteille de grès plate, qui pouvait contenir environ une couple de pintes, et remplit de genièvre trois verres, que Job et Sam dépêchèrent habilement.

«En voulez-vous encore, dit le gentleman siffleur.

—Non, merci, dit Job Trotter.»

M. Pickwick paya, la porte fut déverrouillée, et comme M. Roker passait en ce moment, le gentleman mal peigné lui fit un signe de tête amical.

En sortant de là, M. Pickwick erra dans les escaliers et le long des galeries, puis il fit encore une fois le tour de la maison.

À chaque pas, dans chaque personne, il lui semblait voir Mivins et Smangle, et le vicaire, et le boucher, car toute la population paraissait composée d'individus d'une seule espèce. C'était la même malpropreté, le même tumulte, le même remue-ménage, les mêmes symptômes caractéristiques dans tous les coins, dans les meilleurs comme dans les pires. Il y avait partout quelque chose de turbulent et d'inquiet, et l'on voyait toutes sortes de gens se rassembler et se séparer, comme on voit passer des ombres dans les rêves d'une nuit agitée.

«J'en ai vu assez, dit M. Pickwick en se jetant sur une chaise dans sa petite chambre. Ma tête est fatiguée de ces scènes bruyantes, et mon cœur aussi. Dorénavant je serai prisonnier dans ma propre chambre.»

M. Pickwick se tînt parole. Durant trois longs mois il resta enfermé tout le jour, ne sortant qu'à la nuit pour respirer l'air, quand la plus grande partie des autres prisonniers étaient dans leur lit, ou se régalaient dans leur chambre. Sa santé commençait évidemment à souffrir de la rigueur de cette réclusion, mais ni les fréquentes supplications de ses amis et de M. Perker, ni les avertissements encore plus fréquents de Sam, ne pouvaient le décider à changer un iota à son inflexible résolution.


NOTES:

[19] En argot, être blanchi à la chaux, veut dire avoir obtenu un certificat d'insolvabilité.

[20] Soft, veut dire doux ou sot.

[21] Étymologie: s'humecter le sifflet (boire).



CHAPITRE XVII

Où l'on rapporte un acte touchant de délicatesse accompli par MM. Dodson et Fogg, non sans une certaine dose de plaisanterie.

Vers la fin du mois du juillet, un cabriolet de place dont le numéro n'est point spécifié, s'avançait d'un pas rapide vers Goswell-Street, trois personnes y étaient entassées, outre le conducteur, placé, comme à l'ordinaire, dans son petit siége de coté. Sur le tablier pendaient deux châles, appartenant, selon toute apparence, à deux dames à l'air revêche, assises sous ledit tablier. Enfin un gentleman, d'une tournure épaisse et soumise, était soigneusement comprimé entre les deux ladies, par l'une ou par l'autre desquelles il était immédiatement rabroué lorsqu'il s'aventurait à faire quelque légère observation. Ces trois personnages donnaient en même temps au cocher des instructions contradictoires, tendant toutes au même but, qui était d'arrêter à la porte de Mme Bardell; mais tandis que l'épais gentleman prétendait que cette porte était verte, les deux ladies revêches soutenaient qu'elle était jaune.

«Cocher, disait le gentleman, arrêtez à la porte verte.

—Quel être insupportable! s'écria l'une des dames. Cocher, arrêtez à la maison qui a la porte jaune.»

Pour arrêter à la porte verte, le cocher avait retenu son cheval si brusquement qu'il l'avait presque fait reculer dans le cabriolet; mais à cette nouvelle indication, il le laissa retomber sur ses jambes de devant, en disant: «Arrangez ça entre vous. Moi ça m'est égal.»

La dispute recommença alors avec une nouvelle violence; et comme le cheval était tourmenté par une mouche qui lui piquait le nez, le cocher employa humainement son loisir à lui donner des coups de fouet sur les oreilles, suivant le système médical des révulsions.

«C'est la majorité qui l'emporte, dit à la fin l'une des dames revêches. Cocher, la porte jaune.» Mais lorsque le cabriolet fut arrivé d'une manière brillante devant la porte jaune, faisant réellement plus de bruit qu'un carrosse bourgeois (comme le fit remarquer l'une des ladies), et lorsque le cocher fut descendu pour assister les dames, la petite tête ronde de Master Bardell se fit voir à la fenêtre d'une maison qui avait une porte rouge, quelques numéros plus loin.

«Être assommant! s'écria la dame ci-dessus mentionnée, en lançant à l'épais gentleman un regard capable de le réduire en poudre.

—Mais ma chère, ce n'est pas ma faute.

—Taisez-vous imbécile! La maison à la porte rouge, cocher. Oh! Si jamais pauvre femme a été z'unie avec une créature qui prend plaisir à la tourner en ridicule devant les étrangers, je puis me vanter d'être cette femme!

—Vous devriez mourir de honte, Raddle, dit la seconde petite femme qui n'était autre que Mme Cluppins.

—Dites-moi donc au moins ce que j'ai fait?

—Taisez-vous, brute, de peur de me faire oublier de quelle école je suis, et que je ne m'abaisse à vous gifler!»

Pendant ce petit dialogue matrimonial, le cocher conduisait ignominieusement le cheval par la bride, et s'arrêtait devant la porte rouge que Master Bardell avait déjà ouverte. Quelle manière plate et commune de se présenter devant la porte d'une amie! au lieu d'arriver avec tout le feu, toute la furie du noble coursier; au lieu de faire frapper à la porte par le cocher; au lieu d'ouvrir le tablier avec bruit, et juste au dernier moment, de peur de rester dans un courant d'air, au lieu de se faire tendre son châle comme si on avait un domestique à soi! Tout le zeste de la chose était perdu; c'était plus vulgaire que de venir à pied.

«Eh ben! Tommy, dit Mme Cluppins; comment va c'te pauv' chère femme de mère?

—Oh! elle va très-bien. Elle est dans le parloir de devant, toute prête. Je suis tout prêt aussi, moi. En parlant ainsi, Master Bardell fourrait ses mains dans ses poches et s'amusait à sauter de la première marche du perron sur le trottoir, et vice versa.

—Y a-t-il encore quelqu'un qui vient avec nous? reprit Mme Cluppins, en arrangeant sa pèlerine.

—Mme Sanders y va aussi; et moi aussi, j'y vas aussi, moi.

—Peste soit du moutard, il ne pense qu'à lui seul. Dites donc, Tommy, mon petit homme?

—Hein?

—Qu'est-ce qui vient encore, mon amour? continua Mme Cluppins d'une manière insinuante.

—Oh! Mme Rogers, elle vient aussi, elle, répondit Master Bardell, en ouvrant ses yeux de toutes ses forces.

—Quoi! la dame qui a loué le logement?» s'écria Mme Cluppins.

Master Bardell enfonça ses mains plus profondément dans ses poches, et baissa la tête trente-cinq fois, ni plus ni moins, pour exprimer qu'il s'agissait bien de la dame du logement.

«Ah ça! continua Mme Cluppins; c'est une vraie noce.

—Qu'est-ce que vous diriez donc, si vous saviez ce qu'il y a dans le buffet? ajouta Master Bardell.

—Qu'est-ce qu'il y a donc, Tommy? reprit Mme Cluppins d'un air séduisant. Je suis sûre que vous allez me le dire.

—Non, je ne veux pas; rétorqua l'intéressant héritier, en secouant sa tête un nombre indéterminé de fois, et en recommençant à sauter sur l'escalier.

—Quel petit mâtin embêtant murmura Mme Cluppins. Allons, Tommy, contez la chose à votre chère Cluppy.

—Maman ne veut pas. Si je ne dis rien, j'en aurai, moi, j'en aurai, moi!» Réjoui par cette agréable perspective, le jeune prodige s'appliqua avec une nouvelle vigueur à son manège enfantin.

Cette espèce d'interrogatoire avait lieu tandis que M. Raddle, Mme Raddle et le cocher se disputaient sur le prix de la course. L'altercation s'étant terminée à l'avantage de l'automédon, Mme Raddle entra dans la maison, affreusement agitée.

«Ciel qu'avez-vous donc, Mary-Ann? demanda Mme Cluppins.

—Ah! Betsy! j'en suis encore toute tremblante! Raddle n'est pas un homme; il me laisse tout sur le dos.»

Cette attaque contre la virilité de pauvre Raddle, était à peine loyale: car, dès le commencement de la dispute, il avait été mis de coté par son aimable épouse, et avait reçu l'ordre péremptoire de tenir son bec. Quoi qu'il en soit, il n'eut pas le loisir de se défendre, car il devenait évident que Mme Raddle allait s'évanouir. Dès qu'on s'en aperçut, de la fenêtre du parloir, Mme Bardell, mistress Sanders, la locataire et la servante de la locataire, sortirent précipitamment, et portèrent l'intéressante lady dans l'appartement, parlant toutes à la fois, et l'accablant d'expressions de condoléances et de pitié, comme si elle était la personne la plus malheureuse de la terre. Elle fut déposée sur un sofa du parloir, et la dame du premier étage ayant couru chercher un flacon de sel volatil, prit Mme Raddle par le cou, et le lui appliqua sous le nez, avec toute la sollicitude compatissante du beau sexe. Après de nombreux plongeons, après s'être bien débattue, la dame évanouie fut enfin obligée de déclarer qu'elle se trouvait mieux.

«Ah! pauvre créature! s'écria Mme Rogers; je conçois ce qu'elle éprouve, hélas! je le sais trop bien.

—Ah! pauvre créature! Et moi aussi je le sais, répéta Mme Sanders, et alors toutes les dames commencèrent à gémir à l'unisson, en disant qu'elles aussi savaient ce qu'il en était, et la plaignaient de tout leur cœur. La petite servante elle-même, haute de trois pieds, et âgée de treize ans, manifestait sa profonde sympathie.

—Mais qu'est-ce qui est arrivé? demanda Mme Bardell.

—Oui, ajouta Mme Rogers, qu'est-ce qui vous a mis dans cet état, madame?

—J'ai été contrariée, répondit Mme Raddle d'un ton de reproche. Toutes les dames jetèrent aussitôt à M. Raddle des regards pleins d'indignation.

—Le fait est, dit ce malheureux gentleman, en s'avançant, le fait est que, quand nous sommes descendus à la porte, nous avons eu une dispute avec le conducteur du cabriolet.» Un cri aigu de sa femme, à la mention de ce nom, rendit toute autre explication impossible.

«Raddle, dit Mme Cluppins, vous feriez bien de nous laisser seules avec elle, pour la faire revenir. Elle ne se remettra jamais tant que vous serez là.»

Toutes les dames étant de la même opinion, M. Raddle fut poussé hors de la chambre, et engagé à prendre l'air dans la cour. Il s'y promenait depuis environ un quart d'heure, lorsque Mme Bardell vint lui annoncer, avec un visage solennel, qu'il pouvait rentrer maintenant; mais qu'il devait faire bien attention à la manière dont il se conduirait avec sa femme. Mme Bardell savait bien qu'il n'avait pas de mauvaises intentions, mais Mary-Ann n'était pas forte, et s'il n'y prenait pas garde, il pourrait la perdre au moment où il s'y attendrait le moins; ce qui serait pour lui un terrible sujet de remords, dans la suite.

M. Raddle entendit tout cela et bien d'autres choses encore, avec grande soumission, et entra enfin dans le parloir, doux comme un agneau.

«Mon Dieu, madame Rogers, dit Mme Bardell, personne ne vous a été présenté!—M. Raddle, madame; Mme Cluppins, madame; Mme Raddle, madame....

—Sœur de Mme Cluppins, fit observer Mme Sanders.

—Ah! vraiment? dit mistress Rogers gracieusement; car elle était locataire, et c'est sa servante qui devait servir, et, en vertu de sa position, elle devait être plus gracieuse qu'intime. Ah! vraiment!»

Mme Raddle sourit agréablement, M. Raddle salua, et Mme Cluppins déclara qu'elle se trouvait bien heureuse d'avoir l'honneur de faire la connaissance d'une personne dont elle avait entendu dire autant de choses avantageuses. Ce compliment bien tourné fut reçu par la lady du premier étage avec une condescendance parfaite.

«Savez-vous, monsieur Raddle, dit Mme Bardell, que vous devez vous trouver fort honoré de ce que vous et Tommy, vous êtes les seuls gentlemen chargés d'escorter tant de dames au Jardin Espagnol à Hampstead. N'est-ce pas votre avis, madame Rogers?

—Oh! certainement, madame, répondit Mme Rogers; après quoi les autres dames répétèrent: Oh certainement!

—Sans aucun doute, madame, je sens cela, dit M. Raddle en se frottant les mains, et en laissant apercevoir une légère tendance à la gaieté. Et même, je disais à Mme Raddle, pendant que nous venions dans le cabriolet...»

En entendant ce mot, qui réveillait tant de souvenirs pénibles, Mme Raddle appliqua de nouveau son mouchoir à ses yeux, et ne put s'empêcher de pousser un cri étouffé; Mme Bardell fronça le sourcil, en regardant M. Raddle, pour lui faire comprendre qu'il ferait beaucoup mieux de se taire; puis, avec un air de dignité, elle pria la domestique de Mme Rogers de mettre le vin sur la table.

À ce signal, les trésors cachés du buffet furent apportés, en l'honneur de la locataire, et donnèrent à tous les assistants une satisfaction sans limite. C'étaient plusieurs plats d'oranges et de biscuits, une bouteille de vieux porto, à trente-quatre pence, puis une autre bouteille du célèbre xérès des Indes orientales, à quatorze pence. Mais alors, à la grande consternation de Mme Cluppins, Tommy parut sur le point de raconter comment il avait été interrogé par elle, concernant le contenu du buffet. Heureusement que, tout en parlant, il avala de travers un verre de porto, ce qui mit sa vie en danger pendant quelques minutes, et étouffa son récit dans son germe.

Après ce petit incident, la compagnie alla chercher la voiture de Hampstead, et au bout de deux heures elle était arrivée, saine et sauve, au Jardin Espagnol. Mais là le premier acte du malheureux M. Raddle faillit occasionner une rechute de sa tendre épouse; car n'alla-t-il pas s'aviser de demander du thé pour sept, tandis que, comme toutes les dames le firent remarquer à la fois, rien n'était plus facile que de faire boire Tommy dans la tasse de quelqu'un, ou dans celle de tout le monde, quand le garçon aurait eu le dos tourné, ce qui aurait épargné du thé pour un, sans qu'il en fût moins bon pour cela?

Quoi qu'il en soit, il n'y avait plus de ressources, et le thé arriva avec sept tasses, sept soucoupes, et du pain et du beurre sur la même échelle. Mme Bardell fut élevée au fauteuil à l'unanimité; Mme Rogers se plaça à sa droite, Mme Raddle à sa gauche, et la collation chemina avec beaucoup de gaieté et de succès.

«Que la campagne est jolie, soupira mistress Rogers; je souhaiterais vraiment y vivre toujours!

—Oh! vous ne l'aimeriez pas longtemps, madame, répliqua Mme Bardell avec précipitation; car il n'était pas à propos d'encourager de semblables idées chez sa locataire.

—Je suis sûre, madame, reprit la petite Mme Cluppins, que vous ne vous en contenteriez pas quinze jours; vous êtes trop gaie et trop recherchée à la ville.

—Cela se peut, madame.... cela se peut, murmura doucement la locataire du premier étage.

—La campagne, fit observer M. Raddle, en retrouvant un peu d'assurance et de gaieté, la campagne est très-bonne pour les personnes seules, qui n'ont personne qui se soucisse d'elles, ou pour les personnes qui ont eu des peines de cœur, et toutes ces sortes de choses. La campagne pour une âme blessée, dit le poëte....»

Or, de toutes les paroles que pouvait proférer le malheureux gentleman, celles-ci étaient indubitablement les plus mal trouvées. En effet, à cette citation, Mme Bardell ne manqua pas de fondre en larmes, et voulut quitter la table sur-le-champ; ce que voyant, son tendre fils se mit à pousser des cris affreux.

«Est-il possible, s'écria Mme Raddle, en se tournant avec fureur vers la locataire du premier étage, est-il possible qu'une femme soit mariée à un être aussi insupportable, qui se fait un jeu de blesser sa sensibilité à chaque instant de la journée.

—Ma chère, dit M. Raddle d'une voix plaintive, je n'avais pas la moindre pensée....

—Vous n'aviez pas la moindre pensée, répéta Mme Raddle avec un noble dédain. Allez-vous-en; je ne puis plus vous voir; vous êtes une brute.

—Ne vous tourmentez pas, Mary-Ann, interrompit mistress Cluppins. Il faut vraiment faire attention à votre santé ma chère, vous n'y songez pas assez. Allez-vous-en, Raddle, comme une bonne âme. Elle est toujours plus mal quand elle vous Voit.

—Oui, oui, dit Mme Rogers, en appliquant sur nouveaux frais son flacon, vous ferez bien de prendre votre thé tout seul, monsieur.»

Mme Sanders qui, suivant sa coutume, était fort occupée du pain et du beurre, exprima la même opinion, et Raddle se retira sans souffler mot.

Après cela, les dames s'empressèrent d'élever Master Bardell dans les bras de sa mère, mais comme il était un peu grand pour cette manœuvre enfantine, ses bottines s'embarrassèrent dans la table à thé, et occasionnèrent quelque confusion parmi les tasses et les soucoupes. Heureusement que cette espèce d'attaque, qui est contagieuse chez les dames, dure rarement longtemps: aussi, après avoir bien embrassé son bambin, après avoir pleuré sur ses cheveux, Mme Bardell revint à elle, le remit par terre, s'étonna d'avoir été si peu raisonnable, et se versa une autre tasse de thé.

En ce moment, on entendit le roulement d'un carrosse qui s'approchait, et les dames, en levant les yeux, virent une voiture de place s'arrêter à la porte du jardin.

«Encore du monde, dit Mme Sanders.

—C'est un gentleman, reprit Mme Raddle.

—Eh mais! s'écria Mme Bardell, c'est M. Jackson, le jeune homme de chez Dodson et Fogg. Est-ce que M. Pickwick aurait payé les dommages?

—Ou offert le mariage, suggéra Mme Cluppins.

—Comme le gentleman est long à venir! dit Mme Rogers. Pourquoi donc ne se dépêche-t-il pas?»

Cependant, M. Jackson, après avoir adressé quelques observations à un homme en habit noir râpé, qui venait de descendre du fiacre, et qui tenait un gros bâton de frêne, se dirigea vers l'endroit où les dames étaient assises, tout en tortillant ses cheveux autour du bord de son chapeau.

«Qu'est-ce qu'il y a de nouveau, monsieur Jackson? demanda Mme Bardell avec anxiété.

—Rien du tout, madame, répondit Jackson. Comment ça va-t-il, madame? Je vous demande pardon, madame, de vous déranger, mais la loi, madame, la loi....» En proférant cette apologie, M. Jackson sourit, fit un salut commun à toutes les dames, et donna à ses cheveux un autre tour. Mme Rogers chuchota à Mme Raddle que c'était réellement un jeune homme bien élégant.

«Je suis allé chez vous, reprit Jakson, et en apprenant que vous étiez ici, j'ai pris une voiture et je suis venu. Nous avons besoin de vous sur-le-champ, madame Bardell.

—Besoin de moi! s'écria la dame, que la soudaineté de cette communication avait fait tressaillir.

—Oui, dit Jackson en se mordant les lèvres, c'est une affaire très-importante, très-pressante, et qui ne peut pas être remise. Dodson me l'a dit expressément et Fogg aussi. Tellement que j'ai gardé la voiture pour vous remmener.

—Quelle drôle de chose!» s'écria Mme Bardell.

Toutes les dames convinrent que c'était fort drôle, mais elles furent unanimement d'avis que ce devait être fort important; sans quoi Dodson et Fogg n'auraient pas envoyé à Hampstead. Enfin elles ajoutèrent que, puisque l'affaire était importante, Mme Bardell ferait bien de se rendre sur-le-champ à l'étude.

Lorsqu'on est demandé avec une hâte si monstrueuse par son homme d'affaires, cela donne un certain degré de relief, qui n'était nullement désagréable à Mme Bardell. En effet, elle pouvait raisonnablement espérer que cela la rehausserait dans l'opinion de sa locataire, elle fit quelques minauderies, affecta beaucoup de vexation et d'hésitation, mais elle conclut, à la fin, qu'elle ferait bien de s'en aller. Ensuite elle ajouta d'une voix persuasive: «Vous vous rafraîchirez bien un peu après votre course, monsieur Jackson?

—Réellement, il n'y a pas beaucoup de temps à perdre; et puis j'ai là un ami, répondit Jackson en montrant l'homme au bâton de frêne.

—Oh! mais, monsieur, faites entrer votre ami.

—Mais.... je vous remercie, répliqua Jackson avec quelque embarras. Il n'est pas habitué à la société des dames, et cela le rend tout timide. Si vous voulez ordonner au garçon de lui porter quelque chose, je ne suis pas bien sûr qu'il le boive, mais vous pouvez essayer.» Vers la fin de ce discours, les doigts de M. Jackson se jouaient plaisamment autour de son nez, pour avertir ses auditeurs qu'il parlait ironiquement.

Le garçon fut immédiatement dépêché vers le gentleman timide, qui consentit à prendre quelque chose. M. Jackson prit aussi quelque chose, et les dames en firent autant, par pur esprit d'hospitalité. M. Jackson ayant alors déclaré qu'il était temps de partir, Mme Sanders, Mme Cluppins et Tommy grimpèrent dans la voiture, laissant les autres dames sous la protection de M. Raddle. Mme Bardell monta la dernière.

«Isaac, dit alors Jackson, en regardant son ami qui était assis sur le siége, et fumait un cigare.

—Eh bien?

—Voilà madame Bardell.

—Oh! il y a longtemps que je le savais.»

Mme Bardell étant entrée dans le carrosse, M. Jackson s'y plaça après elle, et les chevaux partirent. Chemin faisant, Mme Bardell admirait la perspicacité de l'ami de M. Jackson, «Que ces hommes de loi sont malins! pensait-elle; comme ils reconnaissent les gens!»

Au bout de peu de temps Mme Cluppins et Mme Sanders s'étant endormies, M. Jackson dit à la veuve du douanier: «Savez-vous que les frais de votre affaire sont bien lourds?

—Je suis fâchée que vous ne puissiez pas les faire payer, répondit celle-ci. Mais dame! puisque vous entreprenez les choses par spéculation, il faut bien que vous buviez un bouillon de temps en temps.

—On m'a dit qu'après le procès, vous aviez donné à Dodson et Fogg un cognovit pour le montant des frais.

—Oui, simple affaire de forme.

—Sans doute, répliqua Jackson d'un ton sec. Simple affaire de forme, comme vous dites.»

On continuait à rouler, et Mme Bardell s'endormit. Elle se réveilla au bout de quelque temps, lorsque la voiture s'arrêta.

«Comment! s'écria-t-elle. Sommes-nous déjà à Freeman's Court?

—Nous n'allons pas tout à fait jusque-là, repartit Jackson. Voulez-vous avoir la bonté de descendre?»

Mme Bardell obéit machinalement, car elle n'était pas encore complètement réveillée. Elle se trouvait dans un drôle d'endroit: un grand mur avec une grille au milieu; et, à l'intérieur d'un vestibule, un bec de gaz qui brûlait.

—Allons, mesdames! dit l'homme au bâton de frêne en regardant dans la voiture et en secouant Mme Sanders pour la réveiller, descendons.»

Mme Sanders ayant poussé son amie, elles descendirent, et Mme Bardell, appuyée sur le bras de M. Jackson et conduisant Tommy par la main, était déjà entrée sous le porche.

La chambre où les trois dames pénétrèrent ensuite était encore plus singulière que l'entrée du bâtiment. Il s'y trouvait tant d'hommes debout, et ils regardaient si fixement les ladies!

«Qu'est-ce que c'est donc que cet endroit? demanda Mme Bardell, en s'arrêtant.

—C'est une de nos administrations publiques, répondit Jackson, en lui faisant passer une porte. Puis se retournant pour voir si les autres femmes le suivaient: Attention, Isaac! s'écria-t-il.

—N'ayez pas peur, répondit l'homme au bâton de frêne. La porte se referma pesamment sur eux, et ils descendirent un escalier de quelques marches.

—Enfin, nous y voilà! s'écria Jackson en regardant d'un air triomphant autour de lui, sains et saufs, hein! madame Bardell?

—Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda la dame dont le cœur palpitait sans qu'elle sût pourquoi.

—Voilà, répondit Jackson en la tirant un peu de côté. Ne vous effrayez pas, madame Bardell. Il n'y a jamais eu d'homme plus délicat que Dodson, madame, ni plus humain que Fogg. C'était leur devoir, comme hommes d'affaires, de vous faire mettre à l'ombre pour ces frais; mais ils tenaient beaucoup à ménager votre sensibilité, autant que possible. Quelle consolation pour vous de penser comment cela s'est fait! Vous êtes dans la prison pour dettes, madame. Je vous souhaite une bonne nuit, madame Bardell. Bonsoir, Tommy.»

Ayant dit ces mots, Jackson s'éloigna rapidement avec l'homme au bâton de frêne. Un autre individu, qui se trouvait là avec des clefs à la main, emmena Mme Bardell, tout éperdue, à un corridor du second étage. La malheureuse veuve poussa un cri de désespoir, Tommy l'accompagna d'un grognement, Mme Cluppins resta pétrifiée; quant à Mme Sanders, elle s'enfuit, sans plus de façon, car M. Pickwick, l'homme innocent et opprimé, était là, prenant sa pitance d'air quotidienne, et près de lui se tenait Sam Weller qui, en apercevant Mme Bardell, ôta son chapeau avec une politesse moqueuse, tandis que son maître indigné faisait une pirouette sur le talon.

«Ne la tracassez pas, cette pauvre femme, dit le guichetier à Sam Weller, elle ne fait que d'arriver.

—Prisonnière! s'écria Sam en remettant son chapeau avec vivacité. À la requête de qui? Pourquoi? Parlez donc, vieux!

—Dodson et Fogg, répondit l'homme. En vertu d'un cognovit pour des frais.

—Ici, Job! Job! vociféra Sam en se précipitant le long du corridor, courez chez M. Perker, Job; j'ai besoin de lui sur-le-champ. Voilà une bonne affaire pour nous, j'espère. Ah! la bonne farce! Hourra! Où est le gouverneur?»

Mais personne ne répondit à ces questions, car aussitôt que Job avait appris de quoi il s'agissait, il était parti comme un furieux, et Mme Bardell s'était évanouie pour tout de bon.



CHAPITRE XVIII.

Principalement dévoué à des affaires d'intérêt et à l'avantage temporel de Dodson et Fogg. Réapparition de M. Winkle dans des circonstances extraordinaires. La bienveillance de M. Pickwick se montre plus forte que son obstination.

Job Trotter, sans rien diminuer de sa rapidité, courut tout le long d'Holborn. Il s'ouvrait un passage tantôt au milieu de la rue, tantôt sur le trottoir, tantôt dans le ruisseau, suivant l'endroit où il voyait le plus de chances d'avancer à travers la foule de voitures, d'hommes, de femmes et d'enfants qui encombraient cette longue rue, et sans se soucier d'aucune espèce d'obstacle. Il ne s'arrêta pas une seule seconde, tant qu'il n'eut pas atteint la porte de Gray's Inn. Cependant, malgré toute sa diligence, il y avait une bonne demi-heure qu'elle était fermée; lorsqu'il y arriva, et avant qu'il eût découvert la femme de ménage de M. Perker, laquelle vivait avec une de ses filles, mariée à un garçon de bureau, non résident, qui demeurait à un certain numéro, dans une certaine rue, tout auprès d'une certaine brasserie, quelque part derrière Gray's Inn Lane, il ne s'en fallait plus que de quinze minutes que la prison fût fermée pour la nuit. Il était encore nécessaire de déterrer M. Lowten dans l'arrière-parloir de la Pie et la Souche, et Job lui avait à peine communiqué le message de Sam, lorsque l'horloge sonna dix heures.

«Ah! ah! dit Lowten; vous ne pourrez pas rentrer cette nuit, il est trop tard. Vous avez pris la clef des champs, mon ami.

—Ne vous occupez pas de moi, répliqua Job. Je puis dormir n'importe où; mais ne serait-il pas bon de voir M. Perker ce soir pour qu'il puisse faire notre affaire demain, dès le matin.

—Voyez-vous, répondit Lowten après avoir réfléchi pendant quelques instants; si c'était pour tout autre personne, Perker ne serait pas bien charmé que j'allasse le relancer chez lui; mais comme c'est pour M. Pickwick, je pense que je puis me permettre le cabriolet aux frais de l'étude, pour l'aller trouver.»

S'étant décidé à suivre cette marche, M. Lowten prit son chapeau, pria la compagnie de faire occuper le fauteuil par un vice-président, durant son absence temporaire, conduisit Job à la place de voitures la plus voisine, et choisissant la plus rapide en apparence, donna au cocher cette adresse: Montague-Place, Russell-Square.

M. Perker avait eu du monde à dîner, comme le témoignaient les lumières qu'on apercevait aux fenêtres, le son d'un piano carré perfectionné et d'une voix de salon perfectionnable, qui s'échappaient des mêmes fenêtres, et l'odeur, un peu trop forte de victuaille, qui remplissait les escaliers. Le fait est qu'une couple d'excellents agents d'affaires de province, étant venus à Londres, en même temps, M. Perker avait réuni, pour les recevoir, une agréable société. C'étaient M. Snicks, le secrétaire du bureau d'assurances sur la vie; M. Prosant, le célèbre avocat; trois avoués, un commissaire des banqueroutes, un avocat spécial du Temple, et son élève, petit jeune homme à l'air décidé, qui avait écrit sur les lois mortuaires un livre fort amusant, embelli d'un grand nombre de notes marginales; enfin, divers autres personnages aussi aimables et aussi distingués. Telle était la réunion que quitta le petit Perker, lorsqu'on lui eut annoncé à voix basse que son clerc demandait à lui parler. Arrivé dans la salle à manger, il y trouva M. Lowten avec Job. Une chandelle de cuisine, posée sur la table, éclairait médiocrement les deux visiteurs, car le gentleman qui, pour un salaire trimestriel, consentait à porter une culotte de peluche, entretenait pour le clerc et pour toute la boutique un mépris bien naturel, et n'avait pas daigné leur donner d'autres luminaires.

«Eh bien! Lowten, dit le petit Perker en fermant la porte, qu'est-ce qu'il y a de nouveau? Quelque lettre importante arrivée dans un paquet?

—Non, monsieur; mais voilà un messager de M. Pickwick.

—De Pickwick, eh? dit le petit homme, et se tournant vivement vers Job. Eh bien! qu'est-ce qu'il y a?

—Dodson et Fogg ont fait coffrer Mme Bardell pour les frais de son affaire, monsieur.

—Pas possible! s'écria Perker, en mettant ses mains dans ses poches et en s'appuyant sur le buffet.

—Il paraît qu'ils se sont fait donner par elle un cognovit aussitôt après le jugement.

—Par Jupiter! s'écria Perker en retirant ses mains de ses poches et en frappant emphatiquement le dos de la droite dans la paume de la gauche: Par Jupiter! ce sont les gaillards les plus habiles que j'aie jamais rencontrés.

—Et les plus rusés que j'aie jamais connus, monsieur, ajouta Lowten.

—Je le crois bien, fit Perker; on ne sait par où les prendre.

—C'est très-vrai, monsieur, répondit Lowten. Et tous les deux, alors, clerc et avoué, demeurèrent silencieux, pendant quelques minutes, avec une physionomie animée, comme s'ils avaient été occupés à réfléchir sur l'une des plus belles découvertes qui aient jamais enorgueilli l'esprit humain. Lorsqu'ils furent revenus de ce transport d'admiration, Job Trotter se déchargea du reste de sa commission. Perker hocha la tête d'un air pensif, et tirant sa montre:

«Demain à dix heures précises, j'y serai, dit-il, Sam a tout à fait raison: dites-le-lui de ma part. Voulez-vous prendre un verre de vin, Lowten?

—Non, monsieur, je vous remercie.

—Vous voulez dire oui, je pense? a reprit le petit homme en prenant une bouteille et des verres.

Comme effectivement Lowten voulait dire oui, il n'ajouta rien sur le même sujet, mais, s'adressant à Job, il lui demanda à voix basse, assez haut cependant pour être entendu de Perker, si son portrait, qui était pendu à côté de la cheminée, n'était pas étonnant de ressemblance? Nécessairement Job répondit que oui; puis, le vin étant versé, Lowten but à la santé de mistress Perker et des enfants, et Job à celle de M. Perker. Cependant le gentleman aux culottes de peluche, ne regardant pas comme une partie de son devoir de reconduire les gens de l'étude, et ne daignant pas répondre à la sonnette, nos deux messagers se reconduisirent eux-mêmes. L'avoué rentra dans son salon, le clerc dans sa taverne et Job dans le marché de Covent-Garden, pour y passer la nuit, dans un panier à légumes.

Le lendemain matin, ponctuel à l'heure dite, le brave petit avoué frappa à la porte de M. Pickwick. Sam l'ouvrit avec empressement. «Monsieur Perker, dit-il à M. Pickwick, qui était assis près de la fenêtre, dans une attitude pensive; puis il ajouta: Je suis bien content, monsieur, que vous soyez venu par hasard. J'imagine que le gouverneur a quelque chose à vous dire.»

Perker fit comprendre à Sam, par un coup d'œil d'intelligence, qu'il ne parlerait pas de son message, et lui ayant fait signe de s'approcher, il lui chuchota quelques mots à l'oreille.

«Vraiment, monsieur? c'est-il possible!» s'écria Sam en reculant de surprise.

Perker sourit et fit un geste affirmatif. Sam regarda le petit avoué, puis M. Pickwick, puis le plafond, puis le petit avoué sur nouveaux frais; il sourit, il éclata de rire tout à fait, et finalement, ramassant son chapeau, il disparut sans autre explication.

«Qu'est-ce que tout cela signifie? demanda M. Pickwick en regardant Perker avec étonnement. Qu'est-ce qui a mis Sam dans un état aussi extraordinaire?

—Oh! rien, rien, répliqua le petit homme; mais, mon cher monsieur, approchez votre chaise de la table, je vous prie, car j'ai beaucoup de choses à vous dire.

—Quels sont ces papiers? demanda M. Pickwick en voyant l'avoué déposer sur la table une liasse attachée avec de la ficelle rouge.

—Les papiers de Bardell et Pickwick,» répliqua Perker en dénouant la ficelle avec ses dents.

Le philosophe fit grincer les pieds de sa chaise sur le carreau, se renversa sur le dossier, croisa ses bras et regarda son avoué avec un air sévère, si tant est que M. Pickwick pût prendre un air sévère.

«Vous n'aimez pas à entendre parler de cette affaire? poursuivit le petit homme, toujours occupé de son nœud.

—Non, en vérité.

—J'en suis fâché, car ce sera le sujet de notre conversation, et....

—Perker, interrompit précipitamment M. Pickwick, j'aimerais beaucoup mieux que ce sujet ne fût jamais mentionné entre nous.

—Bah! bah! mon cher monsieur, répliqua l'avoué en défaisant sa liasse et en regardant son client du coin de l'œil; il est nécessaire que nous en parlions. Je suis venu ici exprès pour cela. Êtes-vous prêt à entendre ce que j'ai à vous dire, mon cher monsieur? Ne vous pressez pas: si vous n'êtes pas encore disposé, je puis attendre. J'ai apporté un journal, je serai à vos ordres quand vous voudrez. Voilà. En parlant ainsi, le petit homme croisa ses jambes, et parut commencer à lire le Times avec beaucoup de tranquillité et d'application.

—Allons, dit M. Pickwick avec un soupir, qui pourtant se termina en un sourire; dites tout ce que vous voudrez. C'est encore la vieille rengaine, je suppose?

—Avec une différence, mon cher monsieur, répliqua Perker en fermant soigneusement le journal et en le remettant dans sa poche. Mme Bardell, la demanderesse, est dans ces murs, monsieur.

—Je le sais.

—Très-bien, et vous savez comment elle est venue, je suppose? Je veux dire pour quelle cause et à la requête de qui?

—Oui!... c'est-à-dire que j'ai entendu la version de Sam à ce sujet, répondit M. Pickwick avec une indifférence affectée.

—Je suis persuadé que la version de Sam était parfaitement correcte Eh bien! maintenant, mon cher monsieur, voici la première question que j'aie à vous adresser. Cette femme doit-elle rester ici?

—Rester ici! répéta M. Pickwick.

—Rester ici, mon cher monsieur, répliqua Perker en s'appuyant sur le dos de la chaise et en regardant fixement son client.

—Pourquoi me demander cela à moi? Cela dépend de Dodson et Fogg, vous le savez très-bien.

—Je ne le sais pas du tout, rétorqua M. Perker avec fermeté. Cela ne dépend pas de Dodson ni de Fogg; vous connaissez les personnages aussi bien que moi, mon cher monsieur. Cela dépend entièrement et uniquement de vous.

—De moi! s'écria M. Pickwick en se levant par un mouvement nerveux, et en se rasseyant à l'instant même.

Le petit homme frappa deux fois sur le couvercle de sa tabatière, l'ouvrit, prit une grosse pincée de tabac, referma la boîte et articula ces paroles: «de vous seul.»

«Je dis, mon cher monsieur, poursuivit l'avoué, à qui sa prise semblait donner, plus de confiance, je dis que sa libération prochaine, ou son éternelle réclusion, dépendent de vous, et de vous seul. Écoutez-moi jusqu'au bout, s'il vous plaît, mon cher monsieur; et ne dépensez pas tant d'énergie, car cela n'est bon à rien du tout, qu'à vous mettre en transpiration. Je dis, continua le petit homme, en établissant chaque proposition sur chacun de ses doigts; je dis qu'il n'y a que vous qui puissiez la retirer de cet abîme de misère, et que vous ne pouvez faire cela qu'en payant les frais du procès, ceux de la demanderesse et ceux du défendeur, entre les mains de ces requins de Freeman's Court. Allons, mon cher monsieur, soyez calme, je vous en prie.»

Pendant ce discours, le visage de M. Pickwick avait subi les changements les plus extraordinaires, et il était évidemment sur le point de laisser éclater sa foudroyante indignation. Cependant il calma sa rage comme il put, et Perker, renforçant son argumentation par une autre prise de tabac, poursuivit ainsi qu'il suit:

«J'ai vu cette femme ce matin. En payant les frais, vous pouvez obtenir une décharge pleine et entière des dommages, et ce qui sera pour vous, j'en suis sûr, un motif beaucoup plus puissant, une confession volontaire, écrite par elle, sous la forme d'une lettre à moi adressée, et déclarant que, dès le commencement, cette affaire a été imaginée, fomentée, et poursuivie par ces individus, Dodson et Fogg; qu'elle regrette profondément d'avoir servi d'instrument pour vous tourmenter, et qu'elle me prie d'intercéder auprès de vous pour obtenir que vous lui pardonniez.

—.... Si je paye les frais pour elle, s'écria M. Pickwick avec indignation. Un merveilleux document, en vérité!

—Il n'y a point de si dans l'affaire, mon cher monsieur, reprit Perker d'un air triomphant. Voici la lettre même dont je parle. Elle a été apportée à mon étude ce matin, à neuf heures, par une autre femme, avant que j'eusse mis le pied dans la prison; avant que j'eusse eu aucune communication avec Mme Bardell; sur mon honneur! Le petit avoué choisit alors dans ses papiers la lettre en question, la posa devant M. Pickwick, et se bourra le nez de tabac, durant deux minutes consécutives.

—Est-ce là tout ce que vous avez à me dire, demanda doucement M. Pickwick.

—Pas tout à fait. Je ne puis pas dire encore si la contexture du cognovit, et les preuves que nous pourrons réunir sur la conduite de toute l'affaire, seront suffisantes pour justifier une accusation de captation contre les deux avoués. Je ne l'espère pas, mon cher monsieur; ils sont sans doute trop habiles pour cela; mais je dirai du moins que ces faits, pris ensemble, seront suffisants pour vous justifier aux yeux de tout homme raisonnable. Et maintenant, mon cher monsieur, voilà mon raisonnement: ces cent cinquante livres sterling en nombre rond, ne sont rien pour vous. Les jurés ont décidé contre vous.... Oui, leur verdict est erroné, je le sais; mais cependant ils ont décidé, selon leur conscience et contre vous. Or, il se présente une occasion de vous placer dans une position bien plus avantageuse que vous ne le pourriez faire en restent ici. Car, croyez-moi, mon cher monsieur, pour les gens qui ne vous connaissent pas, votre fermeté ne serait qu'une obstination brutale, qu'un entêtement criminel. Pouvez-vous donc hésiter à profiter d'une circonstance qui vous rend votre liberté, votre santé, vos amis, vos occupations, vos amusements; qui délivre votre fidèle serviteur d'une réclusion égale à la durée de votre vie, et par-dessus tout qui vous permet de vous venger d'une manière magnanime, et tout à fait selon votre cœur, en faisant sortir cette femme d'un réceptacle de misère et de débauche, où jamais aucun homme ne serait renfermé, si j'en avais le pouvoir, mais où l'on ne peut confiner une femme sans une effroyable barbarie. Eh bien! mon cher monsieur, je vous le demande non pas comme votre homme d'affaires, mais comme votre véritable ami, laisserez-vous échapper l'occasion de faire tant de bien, pour cette misérable considération que quelques livres sterling passeront dans la poche d'une couple de fripons, pour qui cela ne fait aucune sorte de différence, si ce n'est que plus ils en auront gagné de cette manière, plus ils chercheront à en gagner encore, et par conséquent plus tôt ils seront entraînés dans quelque coquinerie, qui finira par une culbute. Je vous ai soumis ces observations, mon cher monsieur, très-faiblement, très-imparfaitement, mais je vous prie d'y réfléchir. Retournez-les dans votre esprit aussi longtemps qu'il vous plaira, j'attendrai patiemment votre réponse.»

Avant que M. Pickwick eût pu répliquer, avant que Perker eût pris la vingtième partie de tabac qu'exigeait impérativement un si long discours, ils entendirent dans le corridor un léger chuchotement, suivi d'un coup frappé avec hésitation à la porte.

«Quel ennui! quel tourment! s'écria M. Pickwick, qui avait été évidemment ému par le discours de son ami. Qui est là?...

«Moi, monsieur, répondit Sam, en faisant voir sa tête.

—Je ne puis pas vous parler dans ce moment, Sam; je suis en affaire.

—Je vous demande pardon, monsieur, mais il y a ici une dame qui prétend qu'elle a quelque chose de très-urgent à vous dire.

—Je ne puis pas la voir, répliqua M. Pickwick, dont l'esprit était rempli de visions de Mme Bardell.

—Je ne crois pas ça, reprit Sam en secouant la tête. Si vous saviez qu'est-ce qu'est là, j'imagine que vous changeriez de note, comme disait le milan en entendant le rouge-gorge chanter dans la haie.

—Qui est-ce donc? demanda M. Pickwick.

—Voulez-vous la voir, monsieur? rétorqua Sam, en tenant la porte entr'ouverte, comme s'il avait amené de l'autre côté quelque animal curieux.

—Il le faut bien, je suppose, dit le philosophe en regardant, Perker.

—Eh bien! alors, ça va commencer! s'écria Sam. En avant la grosse caisse, tirez le rideau. Entrez les deux conspirateurs.»

En parlant ainsi, Sam ouvrit entièrement la porte, et l'on vit apparaître M. Nathaniel Winkle conduisant par la main la jeune lady qui, à Dingley-Dell, avait porté les brodequins fourrés, et qui maintenant formait un séduisant composé de confusion, de dentelles, de rougeur, et de soie lilas.

«Miss Arabelle Allen! s'écria M. Pickwick en se levant de sa chaise.

—Non, mon cher ami, madame Winkle, répondit le jeune homme, en tombant sur ses genoux. Pardonnez-nous, mon respectable ami, pardonnez-nous.»

M. Pickwick pouvait à peine en croire l'évidence de ses sens, et peut-être ne s'en serait-il pas contenté, si leur témoignage n'avait pas été corroboré par la physionomie souriante de M. Perker et par la présence corporelle de Sam et de la jolie femme de chambre qui, dans le fond du tableau, paraissaient contempler avec la plus vive satisfaction la scène du premier plan.

«O monsieur Pickwick, dit Arabelle d'une voix tremblante, et comme alarmée de son silence. Pouvez-vous me pardonner mon imprudence?»

M. Pickwick ne fit pas de réponse verbale à cette demande, mais il ôta précipitamment ses lunettes, et saisissant les deux mains de la jeune lady dans les siennes, il l'embrassa un grand nombre de fois (un plus grand nombre de fois peut-être qu'il n'était absolument nécessaire); ensuite, retenant toujours ses deux mains, il dit à M. Winkle qu'il était un coquin bien audacieux, et lui ordonna de se lever. M. Winkle, qui depuis quelques minutes grattait son nez avec le bord de son chapeau, d'une manière très-repentante, se remit alors sur les pieds; et M. Pickwick, après lui avoir tapé plusieurs fois sur le dos, donna une poignée de main pleine de chaleur au petit avoué. De son côté, pour ne pas rester en arrière dans les compliments qu'exigeait la circonstance, le petit homme embrassa de fort bon cœur la mariée et la jolie femme de chambre, puis après avoir secoué cordialement la main de M. Winkle, compléta sa démonstration de joie en prenant une quantité de tabac suffisante pour faire éternuer, durant le reste de leur vie, une demi-douzaine de nez ordinaires.

«Eh bien, ma chère enfant, dit M. Pickwick, comment tout cela s'est-il passé? Allons, asseyez-vous et racontez-moi votre histoire. Comme elle est jolie, Perker! continua l'excellent homme, en examinant le visage d'Arabelle, avec autant de plaisir et d'orgueil que si elle avait été sa propre fille.

—Délicieuse, mon cher monsieur! Si je n'étais pas marié moi-même, je vous porterais envie, heureux coquin, dit Perker en bourrant dans les côtes de M. Winkle un coup de poing, que ce gentleman lui rendit immédiatement. Après quoi l'un et l'autre se mirent à rire aux éclats, mais non pas aussi fort que Sam Weller, car il venait de calmer son émotion en embrassant la jolie femme de chambre, derrière la porte d'une armoire.

—Sam, dit Arabelle avec le plus doux sourire imaginable, je ne pourrai jamais assez vous témoigner ma reconnaissance. Je me souviendrai toujours de vos bons services dans le jardin de Clifton.

—Faut pas parler de ça, madame, répondit Sam; je n'ai fait qu'aider la nature, comme dit le docteur à la mère de l'enfant qui était mort d'une saignée.

—Mary, ma chère, asseyez-vous, dit M. Pickwick en coupant court à ces compliments. Et maintenant, combien y a-t-il de temps que vous êtes mariés, hein?»

Arabelle regarda d'un air confus son seigneur et maître qui répondit: «Seulement trois jours.

—Seulement trois jours! Et qu'est-ce que vous avez donc fait pendant ces trois mois-ci?

—Ah, oui! voilà la question! interrompit M. Perker. Comment pouvez-vous excuser tant de lenteur? Vous voyez bien que le seul étonnement de Pickwick c'est que cela ne se soit pas fait plus tôt.

—Le fait est, répliqua M. Winkle en regardant la jeune femme qui rougissait; le fait est que j'ai été longtemps avant de pouvoir persuader à Bella de s'enfuir avec moi; et lorsque je suis parvenu à la persuader, il s'est passé longtemps avant que nous pussions trouver une occasion. D'ailleurs, Mary était obligée de prévenir un mois d'avance, avant de quitter sa place, et nous ne pouvions guère nous passer de son assistance.

—Sur ma parole, s'écria M. Pickwick, qui avait remis ses lunettes et qui contemplait tour à tour Arabelle et M. Winkle, avec l'air le plus épanoui que puissent donner à une physionomie humaine la bienveillance et le contentement; sur ma parole, vous avez agi d'une manière très-systématique. Et votre frère est-il instruit de tout ceci, ma chère?

—Oh! non, non! répondit Arabelle en changeant de couleur. Cher monsieur Pickwick, c'est de vous seul qu'il doit l'apprendre. Il est si violent, si prévenu, et il a été si.... si partial pour son ami M. Sawyer, que je redoute affreusement les conséquences.

—Ah! sans aucun doute, ajouta Perker gravement. Il faut que vous vous chargiez de cette affaire-là, mon cher monsieur. Ces jeunes gens vous respecteront, mais ils n'écouteraient nulle autre personne. Vous seul pouvez prévenir un malheur. Des têtes chaudes! des têtes chaudes!» Et le petit homme prit une prise de tabac menaçante, en faisant une grimace pleine de doute et d'anxiété.

«Mais, mon ange, dit M. Pickwick d'une voix douce, vous oubliez que je suis prisonnier?

—Oh! non, en vérité, je ne l'oublie pas! je ne l'ai jamais oublié; je n'ai jamais cessé de penser combien vos souffrances devaient être grandes, en cet horrible séjour. Mais j'espérais que vous consentiriez à faire, pour notre bonheur, ce que vous ne vouliez pas faire pour vous-même. Si mon frère apprend cette nouvelle de votre bouche, je suis sûre que nous serons réconciliés. C'est le seul parent que j'aie au monde, monsieur Pickwick, et si vous ne plaidez pas ma cause, je crains bien de perdre même ce dernier parent. J'ai eu tort, très-grand tort, je le sais....» Ici la pauvre Arabelle cacha son visage dans son mouchoir, et se prit à pleurer amèrement.

Le bon naturel de M. Pickwick avait bien de la peine à résister à ces larmes; mais quand Mme Winkle, séchant ses yeux, se mit à le câliner, à le supplier, avec les accents les plus doux de sa douce voix, il devint tout à fait indécis et mal à son aise, comme il le laissait voir suffisamment en frottant avec un mouvement nerveux les verres de ses lunettes, son nez, ses guêtres, sa tête et sa culotte.

Prenant avantage de ces symptômes d'indécision, M. Perker, chez qui le jeune couple était débarqué dans la matinée, rappela, avec l'habileté d'un homme d'affaires, que M. Winkle senior n'avait pas encore appris l'importante démarche que son fils avait faite; que le bien-être futur dudit fils dépendait entièrement de l'affection que continuerait à lui porter ledit M. Winkle senior; et que cette affection serait fort probablement endommagée si on lui cachait davantage ce grand événement; que M. Pickwick, en se rendant à Bristol pour voir M. Allen, pourrait également aller à Birmingham pour voir M. Winkle senior; enfin que M. Winkle senior pouvant à juste titre regarder M. Pickwick comme le mentor et pour ainsi dire le tuteur de son fils, M. Pickwick se devait à lui-même de l'informer personnellement de toutes les circonstances de l'affaire, et de la part qu'il y avait prise.

M. Tupman et M. Snodgrass arrivèrent fort à propos dans cet endroit de la plaidoirie; car comme il fallait bien leur apprendre ce qui était arrivé, avec les diverses raisons, pour et contre, la totalité des arguments fut passée en revue sur nouveaux frais; après quoi chaque personne présente répéta à son tour, à sa manière et à son aise, tous les raisonnements qu'elle put imaginer. À la fin M. Pickwick supplié, raisonné, de manière à renverser ses résolutions, et presque à troubler sa raison, prit Arabelle dans ses bras, déclara qu'elle était une charmante créature, que dès qu'il l'avait vue il avait eu de l'affection pour elle, et ajouta enfin qu'il n'avait pas le courage de s'opposer au bonheur de deux jeunes gens, et qu'ils pouvaient faire de lui tout ce qu'ils voudraient.

Aussitôt que Sam eut entendu cette concession, il s'empressa de dépêcher Job Trotter à l'illustre M. Pell, pour lui demander la décharge dont M. Weller avait eu soin de le munir dans la prévision que quelque circonstance inattendue pourrait la rendre immédiatement nécessaire. Sam échangea ensuite tout ce qu'il avait d'argent comptant contre vingt-cinq gallons de porter, qu'il distribua lui-même dans le jeu de paume, à tous ceux qui en voulurent tâter; puis enfin il parcourut la prison en poussant des hourras, jusqu'à ce qu'il en eût perdu la voix, après quoi il retomba dans ses habitudes calmes et philosophiques.

À trois heures de l'après-midi, M. Pickwick quitta pour toujours sa petite chambre, et traversa avec quelque peine la foule des débiteurs qui se pressaient autour de lui, pour lui donner des poignées de main. Quand il fut arrivé aux marches de la loge, il se retourna et ses yeux brillèrent d'un éclat céleste, car dans cette foule de visages hâves et amaigris, il n'en voyait pas un seul qui n'eût été plus malheureux encore, sans sa sympathie et sa charité.

«Perker, dit-il au petit avoué, en faisant signe à un jeune homme de s'approcher: voici M. Jingle dont je vous ai parlé.

—Très-bien, mon cher monsieur, répondit l'homme d'affaires en regardant Jingle d'un œil scrutateur. Vous me reverrez demain, jeune homme, et j'espère que vous vous rappellerez, durant toute votre vie, ce que je vous communiquerai.»

L'ex-comédien salua respectueusement, prit d'une main tremblante la main que lui offrait M. Pickwick, et se retira.

«Vous connaissez Job? je pense, reprit notre philosophe en le présentant à M. Perker.

—Oui, je connais le coquin, répondit celui-ci d'un ton de bonne humeur. Allez voir votre ami, et trouvez-vous ici demain à une heure, entendez-vous. Vous n'avez plus rien à me dire, Pickwick?

—Rien du tout. Sam, vous avez donné à votre hôte le petit paquet que je vous ai remis pour lui?

—Oui, monsieur, il s'est mis à pleurer, et il a dit que vous étiez bien bon et bien généreux, mais qu'il souhaiterait plutôt que vous puissiez lui faire inoculer une bonne apoplexie, vu que son vieil ami, avec qui il avait vécu si longtemps, est mort, et qu'il n'en trouvera plus jamais d'autre.

—Pauvre homme! dit M. Pickwick: pauvre homme! Que Dieu vous bénisse, mes amis!»

Lorsque l'excellent homme eut ainsi fait ses adieux, la foule poussa une acclamation bruyante, et beaucoup d'individus se précipitaient vers lui pour serrer de nouveau ses mains; mais il passa son bras sous celui de Perker et s'empressa de sortir de la maison, infiniment plus triste en cet instant que lorsqu'il y était entré. Hélas! combien d'êtres infortunés restaient là après lui; et combien y sont encore enchaînés!

Ce fut une heureuse soirée, du moins pour la compagnie qui s'était rassemblée à l'hôtel de George et Vautour; et le lendemain matin il sortit de cette demeure hospitalière deux cœurs légers et joyeux, dont les propriétaires étaient M. Pickwick et Sam Weller. Le premier fut bientôt après déposé dans l'intérieur d'une bonne chaise de poste, et le second monta légèrement sur le petit siége de derrière.

«Monsieur, cria le valet à son maître.

—Eh! bien, Sam? répondit M. Pickwick en mettant la tête à la portière.

—Je voudrais bien que ces chevaux-là soient restés trois mois en prison, monsieur.

—Et pourquoi cela, Sam?

—Ma foi, monsieur, s'écria Sam en se frottant les mains c'est qu'ils détaleraient d'un fameux train!»