The Project Gutenberg eBook of Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8
Title: Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8
Author: J.-B.-J. Champagnac
Release date: May 26, 2021 [eBook #65448]
Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
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Au lecteur:
Voir la Note de Transcription et la
Table des Matières en fin de livre.
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L’INNOCENCE.
IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,
rue de la Harpe, n. 90.
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L’INNOCENCE;
Recueil des Événemens les plus tragiques, Empoisonnemens, Assassinats, Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en France, depuis le commencement de la monarchie jusqu’à nos jours, disposés dans l’ordre chronologique, et extraits des anciennes Chroniques, de l’Histoire générale de France, de l’Histoire particulière de chaque province, des différentes Collections des Causes célèbres, de la Gazette des Tribunaux, et autres feuilles judiciaires.
Par J.-B. J. CHAMPAGNAC.
Tout ce qui me fait peur m’amuse au dernier point.
C. Delavigne. École des Vieillards.
Tome Sixième.
Paris.
CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,
PLACE SORBONNE, No 3.
1833.
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L’INNOCENCE.
ASSASSINAT
DU DUC D’ENGHIEN.
Parmi les crimes politiques signalés dans les annales de notre siècle, il n’en est pas qui puissent imprimer autant d’horreur que le meurtre abominable du plus jeune et du dernier des Condés. Cette illustre victime fut, pour ainsi dire, le marchepied dont se servit Napoléon pour monter au trône de France. Du reste, la manière dont on fit le duc d’Enghien prisonnier, est un manque de foi, une violation patente du droit des gens, un guet-à-pens qui déshonore la vie de celui qui l’ordonna, et qui semble justifier, jusqu’à un certain point, la conduite barbare du ministère anglais à l’égard du captif de Sainte-Hélène.
Le duc d’Enghien, digne rejeton d’une race héroïque, s’était couvert de gloire à l’armée de Condé, qui combattait sous les ordres de son aïeul. Dans la brillante affaire de Bersthein, il s’était emparé d’une pièce de canon, après avoir eu ses habits percés de balles et de coups de baïonnettes. Monsieur, depuis Louis XVIII, lui écrivait à cette occasion: «Vous êtes à l’âge et vous portez le nom du vainqueur de Rocroy; son sang coule dans vos veines; vous avez devant les yeux l’exemple d’un père et d’un grand père au-dessus de tous les éloges. Que de motifs d’espérer que vous serez un jour la gloire et l’appui de l’État!»
«Quand on songe ce qu’on a fait de cette gloire et de cet appui de l’État, s’écrie M. de Chateaubriand, ces belles paroles fendent le cœur.»
Le premier consul ayant fait proposer au roi Louis XVIII de renoncer au trône de France, moyennant des indemnités; et ce monarque sans trône alors, s’étant refusé, avec autant de noblesse que de magnanimité, à transiger sur ses droits, ce fut pour le duc d’Enghien, une nouvelle occasion de faire connaître la haute générosité de son caractère. Il envoya à Louis XVIII son adhésion particulière à la réponse que le roi venait de faire au premier consul. Cette pièce était ainsi conçue: «Sire, la lettre du 5 mars, dont votre majesté a daigné m’honorer, m’est exactement parvenue. Votre majesté connaît trop bien le sang qui coule dans mes veines pour avoir pu conserver un instant de doute sur le sens de la réponse qu’elle me demande. Je suis Français, sire, et Français resté fidèle à son Dieu, à son roi, et à ses sermens d’honneur. Bien d’autres m’envieront peut-être un jour ce triple avantage. Que votre majesté daigne donc me permettre de joindre ma signature à celle de monseigneur le duc d’Angoulême, adhérant comme lui de cœur et d’âme au contenu de la note de mon roi.»
Le duc d’Enghien demeura au corps d’armée du prince de Condé jusqu’au licenciement opéré en 1801. Épris d’un vif attachement pour mademoiselle de Rohan-Rochefort, il résolut, afin de se rapprocher de cette jeune personne, d’aller se fixer à Ettenheim; et cet attachement devint ainsi une des causes de la fin déplorable de ce jeune prince. Le duc d’Enghien vivait à Ettenheim en simple particulier, avec l’autorisation du margrave de Bade, donnant tout son temps à la culture des fleurs et à la chasse, lorsqu’en 1804, Bonaparte, ayant été informé, par les nommés Querelle et Philippe, épiciers au Tréport, d’une correspondance secrète des princes de Bourbon avec quelques-uns de leurs agens établis à Paris; et voyant que, dans cette correspondance, ils formaient le projet de rentrer dans leurs droits, et que Pichegru, les ducs de Polignac et autres, étaient à la tête du projet, crut devoir s’emparer de la personne du duc d’Enghien. On espérait trouver dans les papiers de ce prince de plus amples éclaircissemens sur cette conspiration. Des émissaires furent envoyés à Strasbourg, sous le prétexte d’accélérer la confection d’une flottille de bateaux plats destinés à l’expédition projetée alors contre l’Angleterre. Ces émissaires avaient sous leurs ordres un certain Rosey et le trop fameux Méhée. On envoya, déguisés, à Ettenheim, un officier de gendarmerie, nommé Charlot, et un maréchal-des-logis du même corps, appelé Pferdsdorff, afin de prendre connaissance des localités de la maison du prince et de son état de défense.
La présence de ces deux hommes à Ettenheim fit naître des soupçons, et Schmidt, ancien officier de l’armée de Condé, fut chargé de pénétrer adroitement leurs projets. Mais le maréchal-des-logis Pferdsdorff, qui se tenait sur ses gardes, parvint à tromper Schmidt, qui assura que les deux inconnus ne devaient inspirer aucune crainte. Pendant ce temps, un officier supérieur de la garde des consuls fut dépêché à Ettenheim.
Malgré le rapport tranquillisant de Schmidt, le duc d’Enghien, qui avait passé toute la journée à la chasse, averti sans doute par quelques-uns de ces pressentimens qui sont comme des envoyés secrets de la providence, résolut de quitter Ettenheim le jour suivant, 15 mars. Mais, par malheur, cette résolution était devenue trop tardive. Au milieu de la nuit, son habitation est cernée par deux ou trois cents hommes, parmi lesquels se trouvaient plusieurs gendarmes. Le duc d’Enghien, prévenu qu’on entend du bruit autour de sa maison, saute de son lit en chemise, et s’arme d’un fusil: un de ses valets de pied en prend un autre; ils ouvrent la fenêtre, et se disposent à faire feu; mais Schmidt, relevant le fusil du prince, lui déclare que toute défense est inutile. Alors le duc se revêt à la hâte d’un pantalon et d’une veste de chasse; il n’a pas le temps de mettre ses bottes. Pferdsdorff, suivi d’autres gendarmes, entre le pistolet à la main, et demande: «Qui de vous est le duc d’Enghien?» Il réitère la même question, le duc répond alors: «Si vous venez pour l’arrêter, vous devez avoir son signalement, cherchez-le.» Les gendarmes répliquent: «Si nous l’avions, nous ne ferions pas ces questions: puisque vous ne voulez pas l’indiquer vous allez marcher tous.»
Alors le prince, avec plusieurs officiers de sa maison, escorté par la gendarmerie, quitta Ettenheim. La princesse de Rohan eut la douleur de voir passer le duc d’Enghien sous ses fenêtres, dans ce triste équipage. Hélas! elle le voyait pour la dernière fois. Au sortir du bateau, dans lequel ils avaient passé le Rhin, près de Rheinau, les prisonniers n’ayant pu se procurer des voitures, furent contraints de voyager à pied, jusqu’à ce qu’ils trouvassent de mauvais chariots qui les conduisirent à Strasbourg. Le prince fut conduit à la citadelle de cette ville, où il distribua à ses serviteurs une partie de l’argent qu’il possédait. On y fit le dépouillement des papiers saisis à Ettenheim, et on proposa au prince d’y apposer son paraphe; mais il s’y refusa, et déclara qu’il ne signerait le procès-verbal qu’en présence du chevalier Jacques, son secrétaire et son ami, qui était venu volontairement partager sa captivité.
D’après le rapport, qu’on avait envoyé à Paris, sur les papiers saisis chez le duc d’Enghien, on attendait les ordres du chef du gouvernement; ils arrivent, et le 18 mars, de grand matin, des gendarmes entrent dans la prison du prince, entourent son lit, et lui intiment l’ordre de s’habiller à la hâte. Ses gens accourent; le duc demande avec instance la permission d’emmener son fidèle Joseph; on lui dit qu’il n’en aura pas besoin. Il demande aussi quelle quantité de linge il peut emporter avec lui; on lui répond: Une ou deux chemises. Ces mots firent entrevoir au prince le sort qui l’attendait. Il prit deux cents ducats, en remit cent au chevalier Jacques, pour payer la dépense des prisonniers. L’instant du départ était arrivé.
Le duc embrasse ses serviteurs fidèles, et leur dit le dernier adieu. On le fait monter dans une voiture qui roule jour et nuit; le 20, à quatre heures et demie du soir, on arrive aux portes de Paris, près la barrière de Pantin. Un courrier s’y trouve, qui apporte l’ordre de tourner le long des murs jusqu’à Vincennes.
Le prince entra dans cette prison à cinq heures. Là, exténué de besoin et de fatigue, il prit un léger repas, se jeta sur un mauvais lit, placé à l’entresol, et s’endormit profondément. Vers onze heures du soir, il fut éveillé en sursaut. Conduit alors dans une pièce du pavillon située en face du bois, il y trouva réunis huit militaires d’un grade supérieur, choisis par Murat, gouverneur de Paris, qui se trouvait aussi sur les lieux. On dressa à la hâte une instruction criminelle. Interrogé sur le fait d’avoir porté les armes contre son pays, le prince répondit: «J’ai combattu avec ma famille, pour recouvrer l’héritage de mes ancêtres; mais, depuis que la paix est faite, j’ai déposé les armes, et j’ai reconnu qu’il n’y avait plus de rois en Europe.» L’air calme du prince, son intrépidité frappèrent les juges; ils hésitèrent un moment, et envoyèrent leur rapport à Bonaparte. Le rapport des juges du duc d’Enghien revint bientôt à Vincennes avec ces trois mots: Condamné à mort. Le jugement fut prononcé à quatre heures du matin. En quittant la salle du conseil, on descendit dans le fossé par un escalier obscur et tortueux.
On arrive au lieu de l’exécution: il était quatre heures et demie; le prince, voyant alors le supplice qu’en lui destine, s’écrie: «Ah! grâce au ciel, je mourrai de la mort du soldat!» Il avait demandé un ecclésiastique pour l’assister dans ses derniers momens: «Est-ce que tu veux mourir comme un capucin? lui répondit un de ces misérables; tu demandes un prêtre? Bah! ils sont couchés à cette heure-ci.» Ces mots atrocement impies arrachèrent à l’illustre victime un mouvement d’indignation; cependant il ne dit pas un mot, éleva son âme à Dieu, et après un moment de recueillement, il dit avec intrépidité: Marchons!
Peu d’instans avant de mourir, il sollicita, comme une grâce, qu’on remît à la princesse de Rohan une tresse de cheveux, une lettre et un anneau: un soldat s’en était chargé; mais un aide-de-camp s’en étant aperçu, les saisit, en s’écriant: «Personne ne doit faire ici les commissions d’un traître!» Le prince fut à l’instant fusillé dans la partie orientale des fossés du château, à l’entrée d’un petit jardin. La nuit étant très-obscure, on lui avait attaché une lanterne sur le cœur pour servir de point de mire aux soldats. La veille, tandis qu’il soupait, on avait creusé sa fosse; l’un des gardes du bois avait prêté la pelle et la pioche; on y jeta son corps tout habillé.
Ainsi périt à l’âge de trente-deux ans, ce jeune héros, l’ornement et l’espoir de son auguste famille. On assure que parmi les papiers enlevés à Ettenheim, on ne trouva aucune pièce relative à l’affaire de Pichegru. Mais cette arrestation du duc d’Enghien, faite contre le droit des gens, sur un territoire étranger, et l’horrible mort que l’on fit subir à ce malheureux prince, étaient des actes de la politique la plus infernale: l’accusation que l’on avait fait planer sur lui n’était qu’un prétexte pour en imposer aux esprits.
«Quelques royalistes, dit un historien, s’obstinaient encore à regarder le rôle de Monck comme celui que devait jouer le consul, tandis que, d’un autre côté, des républicains craignaient de voir rappeler la vieille dynastie; Bonaparte crut qu’il importait à ses projets de détromper les uns et les autres; il pensa surtout qu’il était indispensable de prouver que jamais il ne s’allierait à l’ancien régime, et le séjour d’un prince de la maison de Bourbon à proximité du territoire de la république, lui parut une excellente occasion d’administrer cette preuve: par une violation inouïe du droit des gens, le jeune duc d’Enghien, saisi sur le territoire d’un allié, fut traîné prisonnier au donjon de Vincennes. On ignorait encore son arrivée, que déjà une commission militaire, rassemblée à la hâte, pour le juger la nuit à huis-clos, avait prononcé sur son sort. Le lendemain, Paris, consterné, apprit à la fois, l’extradition du prince, son jugement et sa mort qu’on qualifia justement d’assassinat. Après ce crime, plusieurs terroristes de la cour consulaire furent moins effrayés de la marche du premier consul. Quelques royalistes de bonne foi l’abandonnèrent; mais la plupart se réunirent à lui sans restriction, parce qu’ils crurent sa puissance plus affermie.»
Toutefois ce crime monstrueux révolta toutes les âmes honnêtes et généreuses, et il ne fallut rien moins que l’ascendant presque magique de Bonaparte sur les esprits, pour dissiper, du moins en partie, ces impressions qui pouvaient lui devenir funestes, et qui ont pu dans la suite affaiblir de beaucoup l’intérêt de ses infortunes personnelles. Plus d’une fois aussi sans doute, au milieu même des brillantes illusions de sa gloire, et surtout pendant la longue agonie de sa captivité, l’ombre sanglante du duc d’Enghien dut venir s’asseoir à son côté, comme le fantôme de Banquo, au banquet royal de l’usurpateur et homicide Macbeth!
PÈRE
MEURTRIER DU SÉDUCTEUR DE SA FILLE.
Celui qui séduit une jeune fille pour satisfaire sa brutalité, commet une action tout aussi horrible que le vol, que l’assassinat même. Il trouble le repos d’une famille entière, l’immole sous les coups du préjugé, et condamne l’avenir de sa malheureuse victime à l’opprobre et aux larmes les plus amères. Et pourtant, combien d’hommes se font un jeu cruel, et presque toujours un mérite, d’avoir eu l’art de tromper l’innocence, et d’engager ses pas dans la voie de perdition! Les misérables!... ils ne connurent jamais le ministère sacré que porte avec lui le tendre nom de père! Pourtant le plus grand nombre de ces séducteurs de profession ne pourraient alléguer pour excuse leur jeunesse, leur inexpérience ou leur bonne foi. La morale de certains individus se trouve tellement faussée, qu’ils ne craignent pas de vouer au mépris leurs cheveux blanchis dans la débauche, en cherchant à suborner de jeunes vierges, timides, simples et naïves, le bonheur et l’espoir de leurs parens. Rarement les jeunes gens procèdent, dans de pareilles circonstances, avec une duplicité aussi condamnable: lorsqu’ils commencent l’œuvre de la séduction, c’est que déjà ils sont séduits eux-mêmes, et que l’égarement dans lequel ils sont plongés ne leur permet pas de distinguer les funestes conséquences de l’acte criminel auquel ils se préparent: le mal ne s’en commet pas moins, et porte avec lui ses suites inévitables. Que d’existences bouleversées, que de bonheurs anéantis par de ces fautes que le vulgaire ne pardonne jamais à la victime, et dont il féliciterait volontiers le bourreau! Que de catastrophes inattendues, que de calamités sans nombre peuvent surgir d’un seul fait de cette nature! Voici une histoire propre à servir de preuve à notre assertion.
Jean-Jacques Ponterie était né aux environs de Bergerac, d’une famille calviniste. Il manifesta de bonne heure une austérité de mœurs et de principes dont il ne se relâcha jamais. A peine âgé de vingt-deux ans, il épousa la demoiselle Marie Escot, qui réunissait tout ce qu’il fallait pour assurer son bonheur. Sept enfans furent les doux fruits de cette union bien assortie; deux fils et cinq filles composaient cette petite famille. L’aîné de ces enfans, à l’époque dont nous allons parler, se distinguait sous les aigles de l’empire; l’aînée des filles avait épousé un médecin du voisinage. Il ne restait donc à la maison paternelle que quatre demoiselles et le plus jeune des fils. En 1806, le père, la mère et les enfans allèrent passer quelques jours à Bergerac; ce voyage fut le signal de la désolation de deux familles. Cécile, l’une des filles de Ponterie, vit Hylaire Dehap, et se montra sensible aux hommages qu’elle en recevait. Elle obtint quelque temps après la permission d’aller passer quelques jours chez sa sœur, la dame Dupuy, d’où elle se rendait dans un petit bois voisin de sa maison, au signal convenu d’un coup de fusil tiré de loin, qui l’avertissait de la présence du jeune homme. Ces entrevues, souvent répétées, furent remarquées des voisins. Ils en avertirent les sieur et dame Dupuy, qui crurent à leur tour devoir en informer leur père.
Le sieur Ponterie crut devoir employer, à l’égard de Cécile, le langage de la raison et de la persuasion. Cette jeune fille, touchée de la bonté de son père, avoua ses torts, le commerce de lettres qu’elle avait entretenu avec Dehap, remit quelques-unes de celles qu’elle en avait reçues et promit de renoncer à cette liaison; mais la malheureuse promettait plus qu’elle ne pouvait tenir; sa jeune âme était séduite; son repentir n’était qu’une feinte.
Conformément à l’ordre de son père, elle écrivit à Dehap pour lui réclamer ses lettres; mais en même temps elle le prévint, par un billet au crayon, que sa démarche était l’effet de la contrainte. Dehap refusa d’abord la restitution de ces lettres; enfin, au bout d’un mois, il se détermina à envoyer au sieur Ponterie un paquet contenant quelques billets de Cécile, et une lettre pour elle, dans laquelle il lui disait que, puisque ses parens s’opposaient à leur union, leur devoir à tous deux était de se résigner, de se taire et d’attendre.
Le sieur Ponterie, fort rassuré par cette démarche du jeune homme, et ne soupçonnant aucune dissimulation de la part des deux amans, rentra dans son ancienne sécurité; mais Dehap n’avait cherché à inspirer de la confiance aux parens de Cécile, que pour mieux se ménager les moyens de continuer ses relations avec elle.
Le sieur Ponterie quitta Bergerac pour retourner dans une maison de campagne, située à deux lieues de cette ville, et où il passait la plus grande partie de l’année. Bientôt le caractère de Cécile, se conformant à la situation de son âme, devint sombre et difficile; ses goûts changèrent; tout excitait son humeur, son impatience; elle ne prenait plus part aux plaisirs bruyans et naïfs de son âge. Dès neuf heures du soir, elle se retirait dans sa chambre, située au rez-de-chaussée et éclairée par deux croisées donnant, l’une sur le jardin, l’autre sur un chemin public.
Le 29 février 1806, vers le déclin du jour, un coup de feu se fait entendre; il semblait avoir été tiré dans un petit bois au-delà d’une petite prairie contiguë à la maison. C’est sans doute un chasseur qui tire des oies sauvages, dit Cécile à son frère qui se promenait alors avec elle dans le jardin. Ce propos resta sans suite, et personne ne fit attention au coup de fusil. Après souper, à neuf heures, selon le nouveau système adopté par elle, Cécile se retire dans sa chambre. Le reste de la famille continue ses jeux ordinaires jusqu’à dix heures et demie. Ponterie fils se retire le premier; deux de ses sœurs étaient occupées, dans la salle à manger, à fermer quelques armoires; le père y était aussi, et se disposait à aller se coucher. Dans ce moment, la dame Ponterie a besoin de quelques linges qui se trouvaient dans la chambre de Cécile; elle prend un flambeau, et cherche à y entrer; mais la porte résiste, et, contre l’ordinaire, se trouve fermée en dedans; elle heurte, elle appelle Cécile; Cécile hésite; elle répond enfin à sa mère, et vient lui ouvrir. En entrant, la dame Ponterie voit les rideaux du lit s’agiter; elle porte ses regards vers la ruelle, elle aperçoit la tête d’un homme.... La surprise et l’horreur lui arrachent un cri perçant; ses autres fils, alarmés, accourent; le père s’élance lui-même du salon, arrive à la chambre de sa fille, et voit un homme nu (c’était Dehap) qui, sautant du lit de Cécile, saisit un pistolet sur le lit voisin et le dirige sur la poitrine du vieillard, en s’écriant, avec un accent de bravade et d’ironie: Eh bien!
L’indignation, le désespoir, la rage doublent les forces de ce malheureux père; il détourne l’arme du hardi séducteur, le saisit à la gorge, le presse d’une main qu’égare la fureur, et le fait tomber, sans sentiment, sur le carreau. Les femmes s’agitent, éplorées, éperdues; Cécile s’évanouit, on la porte dans une autre chambre. Le sieur Ponterie père, un peu plus calme, sent le besoin de faire avertir l’autorité; il charge son jeune fils de se rendre auprès du juge de paix, qui résidait à une distance d’une demi-lieue, et de requérir sa présence au Meynard. Pendant que le jeune Ponterie fait ses apprêts pour partir, le malheureux Dehap donne quelques signes de vie, commence à s’agiter, à se débattre. Ponterie père, craignant qu’il ne recouvrât ses forces, et qu’il ne s’en servît pour quelque nouvelle violence, se détermina à s’assurer de sa personne, en l’attachant sur un lit; puis, il le laissa sous la surveillance d’un vieux domestique.
Pendant ce temps, le fils était allé en toute hâte chez le juge de paix du canton; mais ce magistrat avait renvoyé sa descente sur les lieux au lendemain.
Dehap paraissait souffrir beaucoup; alors le cœur du sieur Ponterie s’ouvrit à la pitié, et il donna sur-le-champ des ordres pour qu’on allât chercher, à Bergerac, le chirurgien qui jouissait de la confiance de la famille de ce jeune homme.
La nuit se passa ainsi dans les angoisses les plus diverses et les plus pénibles. Enfin le jour parut, et peu après arrivèrent successivement le juge de paix, son greffier, les parens, les amis prévenus de cette fatale catastrophe, et le chirurgien.
On délia Dehap, on l’approcha du feu; il eut la force de se soutenir pendant quelques instans. On lui fit une saignée; cette opération parut lui procurer un peu de soulagement; mais il ne put proférer un seul mot, et bientôt après sa faiblesse augmenta. Procès-verbal fut dressé des lieux où l’événement s’était passé, des circonstances qui l’avaient accompagné, de l’état dans lequel se trouvait Dehap. L’existence du pistolet chargé à balles, fut exactement constatée.
Le même jour, à trois heures de l’après-midi, d’après l’avis du chirurgien, le malade fut transporté au chef-lieu du canton. Dès le lendemain, sa mère et ses amis accoururent de Bergerac. Mais tous les soins qu’on lui prodigua, furent impuissans. Ce jeune homme expira le 1er mars, à deux heures du matin, sans avoir recouvré la connaissance, ni la parole.
A peine avait-il fermé les yeux, qu’une dénonciation, signée par les sieurs Mazère et Lacoste, ses parens, fut déposée entre les mains du directeur du jury de Bergerac. On affirmait dans cette pièce que Dehap avait été massacré, mutilé, chez le sieur Ponterie. Le même jour, le directeur du jury et le magistrat de sûreté se présentèrent au bourg de la Force, où Dehap avait été transporté. Quatre chirurgiens procédèrent, en leur présence, à l’ouverture du cadavre; et leur déclaration portait que la principale cause de la mort, était l’interruption de la respiration et de la circulation, occasionée par une pression forte et long-temps continuée au cou.
Après ces investigations, on procéda à l’inhumation du malheureux défunt. Il ne devait pas être enterré dans la commune où il était mort, mais à Bergerac. En traversant la ville, le cortége s’arrêta avec affectation devant la maison du sieur Ponterie; et là, on vomit des imprécations et des menaces contre ce malheureux vieillard et l’on promit vengeance à l’ombre du jeune Dehap.
La cérémonie funèbre était à peine terminée qu’il circula par la ville un libelle atroce et calomnieux, intitulé: La mort de Dehap. Des stances en forme de complainte furent chantées sur des tréteaux dans toutes les communes du département. En un mot, on employa les plus hideuses manœuvres pour appeler l’exécration publique sur la famille Ponterie.
Cependant une procédure s’instruisait. Le 2 mars, un mandat de dépôt fut lancé contre le sieur Ponterie père, et un mandat d’amener contre le fils. Ils se disposaient l’un et l’autre à se présenter devant les magistrats; mais un billet du sieur Ponterie, leur frère et oncle, les ayant prévenus qu’un attroupement considérable s’était formé, que leur maison avait été sur le point d’être incendiée, que la fureur contre eux était au comble, et qu’il était probable qu’on irait les attaquer, cette nuit même, à la campagne, ils prirent le parti de sortir de leur maison, mais de s’en tenir cependant à une distance telle que rien de ce qui s’y passerait ne pût leur échapper.
Quelques heures après, ils aperçoivent un falot: ils s’approchent; c’était le sieur Ponterie, auteur du billet, qui venait les avertir qu’ils ne seraient pas attaqués dans leur domicile; mais que la gendarmerie arriverait de grand matin pour leur notifier les mandats de dépôt et d’amener. Il leur apprit aussi que les esprits étaient dans un tel état d’exaspération, qu’il y aurait pour eux danger imminent, s’ils paraissaient à Bergerac, même sous la protection des gendarmes.
Sur cet avis, ces deux infortunés s’éloignèrent de leur habitation. Leurs ennemis ne manquèrent pas de se prévaloir de cette circonstance, et de les présenter comme coupables, puisqu’ils avaient pris la fuite au premier avis des poursuites dirigées contre eux.
Au surplus, la fuite des sieurs Ponterie n’était que momentanée; ils ne prétendaient pas se soustraire aux regards de la justice, mais seulement aux poignards de leurs ennemis. Ils avaient également à craindre, s’ils étaient jugés dans leur département, la fatale influence des préventions dont ils avaient été l’objet. Il leur semblait entendre les cris de la multitude, toujours si facile à égarer, appelant avec rage la vengeance des lois sur des victimes du soupçon; comme si le soupçon suffisait seul pour légitimer un arrêt de mort! Cette pensée, qui avait déterminé leur éloignement les conduisit à s’adresser à la cour suprême, pour lui demander d’autres juges.
La cour de cassation comprit facilement tout ce qu’il y avait de légitime et de moral dans cette requête. Un arrêt du 24 juin 1807, rendu sur les conclusions du procureur-général, ordonna le renvoi de la cause devant la Cour criminelle de Bordeaux. A peine le sieur Ponterie et son fils en eurent-ils connaissance, qu’ils s’empressèrent, en se constituant prisonniers dans les prisons de cette ville, de remplir l’engagement qu’ils avaient contracté avec la Cour de cassation.
Deux accusations étaient dirigées contre eux: celle d’assassinat et celle d’attentat à la liberté individuelle; leurs accusateurs, pour justifier la première, disaient que Dehap n’avait pas été surpris dans la chambre de Cécile; que le sieur Ponterie, informé de son arrivée, l’avait attendu dans le jardin; que là, il l’avait assailli, puis traîné dans l’appartement de sa fille, pour l’y montrer coupable d’un attentat dont il était innocent, et que ce qui prouvait que ce jeune homme avait été saisi tout habillé, c’est que son habit, son gilet, sa chemise avaient été violemment déchirés, et que son chapeau avait été trouvé froissé.
M. Denucé, avocat du principal accusé, n’eut pas de peine à faire écrouler tout l’échafaudage de cette double accusation dressée par la haine et par le désir de la vengeance. Il traita, avec une lumineuse habileté, la partie des faits et, avec une courageuse éloquence, les questions morales qui naissaient en foule de la cause; enfin, il prouva que la mort de Dehap avait été un grand malheur, et que la justice ne pouvait y trouver un crime.
Le succès couronna les efforts de la défense. Le 31 août 1807, après huit jours de débats et sur la déclaration unanime du jury, les sieurs Ponterie furent acquittés sur les deux chefs; mais la Cour, outre les questions relatives à l’assassinat et à l’attentat à la liberté individuelle, ayant cru pouvoir en proposer d’autres sur les excès ou violences, Ponterie père fut déclaré coupable sur ce point, et, en conséquence, condamné à la peine correctionnelle d’un an d’emprisonnement, en 1000 francs d’amende; en 25,090 francs de dommages, applicables à l’hospice de Bergerac et aux dépens.
MARI
FAUSSEMENT ACCUSÉ D’AVOIR EMPOISONNÉ
SA FEMME.
Louis Levalley, né d’honnêtes agriculteurs, fils unique, n’avait d’autre ambition que de partager les travaux de ses parens et de vivre auprès d’eux. Cette famille respectable était domiciliée aux environs de Bayeux.
Louis Levalley ayant connu la demoiselle Marie-Anne-Françoise Guérin, connut aussi le sentiment de l’amour, et s’estima heureux d’avoir pu l’inspirer à la personne qu’il aimait. Cette demoiselle jeune, jolie, et douée d’excellentes qualités, était comme son amant, fille de simples cultivateurs, mais ses parens étaient bien moins riches que ceux de Louis Levalley.
Cependant l’amour, qui ne consulte jamais Barême, rapprochait de plus en plus les deux jeunes gens, dont les cœurs étaient trop pénétrés de leur douce ivresse pour être un seul moment intéressés. Mais bientôt leurs fréquentes entrevues furent suivies de la grossesse de la demoiselle Guérin, et les inquiétudes les plus vives succédèrent aux jouissances de l’amour. La jeune personne avait tout à redouter de la part de ses parens; le mariage pouvait seul couvrir sa faute. Louis Levalley craignait des obstacles de la part de sa famille, à cause de la disproportion des fortunes. Extrêmement timide, il n’osait prendre aucune résolution décisive. Mais la grossesse de la demoiselle Guérin augmentait de manière à ne pas hésiter plus long-temps.
On résolut, en conséquence, de députer vers le sieur Levalley père et sa femme, l’homme qui paraissait le plus propre à assurer le succès de cette négociation, le sieur Guérin, prêtre, oncle de la demoiselle. Ce respectable ecclésiastique se chargea de cette mission épineuse, alla trouver les parens du jeune homme, les pria d’adhérer au mariage qu’il venait leur proposer, et offrit, au-delà de la dot que son frère donnerait à sa fille, de donner dix mille francs comptant. Le sieur Levalley adhéra à tout ce qu’on exigeait de lui, et bientôt les deux familles s’occupèrent de régler les clauses du contrat de mariage. Il fut stipulé, sur les instances formelles du sieur Guérin, prêtre, sous le prétexte qu’il y avait dix causes de mort pour une femme et qu’il n’en était pas de même des hommes, que la dot de deux mille francs, promise par le père de la demoiselle, lui serait restituée, si elle venait à mourir dans deux ans. Il voulait aussi appliquer la même clause de réversibilité aux dix mille francs qu’il avait promis d’ajouter à cette modique dot; mais ses prétentions sur ce point furent rejetées.
Le 5 novembre 1807, l’acte de mariage fut reçu par l’officier public; et, huit jours après, les nouveaux époux reçurent la bénédiction nuptiale.
Par une bizarrerie singulière, Levalley fils et sa femme vécurent après leur union comme ils avaient fait auparavant. On se voyait, on dînait les uns chez les autres; mais les parens de la demoiselle Guérin voulaient la garder chez eux jusqu’après ses couches. Il paraît que le véritable motif de cette étrange mesure était de cacher au mari une maladie dartreuse dont elle était atteinte, et pour laquelle on lui faisait subir un traitement.
Le jour qui devait commencer les infortunes du sieur Levalley, le dimanche 13 décembre 1807, ce jeune homme alla chercher sa femme et son beau-père, qu’il avait invités à dîner. On se mit à table; le repas fut assez gai. La jeune femme mangea, avec un appétit plus qu’ordinaire, de différens mets malheureusement indigestes qui convenaient peu à son état. C’était du cochon de lait rôti, du boudin noir, et un foie de veau lardé. Enfin comme cette réunion était en quelque sorte une petite fête de famille, le repas se termina par du café, que chacun prit, en y mêlant un peu d’eau-de-vie.
Au moment de se séparer, le sieur Levalley père, qui tenait sa bru dans ses bras, par un mouvement de joie et d’expansion, voulut renvoyer seul Guérin père, en disant qu’il gardait sa fille chez lui; Levalley témoigna le même désir; mais le père Guérin ne voulut jamais y consentir.
Levalley fils conduisit sa femme et son beau-père jusque chez eux, où ils arrivèrent à six ou sept heures du soir. Le lendemain, à dix heures du matin, la jeune femme, qui, jusqu’à ce moment, n’avait éprouvé aucune indisposition, se réveilla avec des douleurs assez vives dans l’estomac. Croyant se procurer quelque soulagement, en quittant le lit, elle se leva et s’habilla; mais l’indigestion, si fatale aux femmes enceintes, prit un caractère extrêmement grave; des convulsions violentes se manifestèrent, et, le danger augmentant de moment en moment, on alla chez le sieur Levalley, pour l’inviter à venir auprès de sa femme. Levalley s’empresse de s’y rendre; il trouve son épouse en proie aux douleurs et aux convulsions les plus affreuses. Revenue un peu à elle-même, elle l’aperçoit, lui tend les bras comme pour l’embrasser pour la dernière fois. Levalley s’y précipite. Marianne! ma chère Marianne! sont les seuls mots que sa langue puisse articuler; l’étonnement et la douleur l’avaient anéanti.
Deux chirurgiens, mandés pour secourir la malade, regardent les accidens dont ils sont témoins comme les effets d’une forte indigestion; ils prescrivent des vomitifs; les convulsions continuent et se succèdent d’une manière effrayante. Un troisième chirurgien arrive; on administre de nouveaux remèdes; on pratique des saignées; tout est inutile. Enfin les symptômes devenant plus alarmans, on éloigne de l’appartement le malheureux Levalley. Un chirurgien veut tenter l’accouchement avec le forceps; une hémorragie considérable l’oblige d’y renoncer; il entreprend ensuite l’opération césarienne, et retire du sein de la mère un enfant mort. La jeune femme Levalley avait cessé de souffrir et de vivre.
Quelques jours s’étaient à peine écoulés depuis ce malheureux événement, lorsque le sieur abbé Guérin, dans une entrevue qu’il eut avec le sieur Levalley père, lui déclara que le paiement des dix mille francs qu’il avait donnés à sa nièce l’avait beaucoup gêné, et le pressa d’en rendre au moins une partie. Apparemment qu’il n’eut pas lieu d’être satisfait de la réponse de Levalley, car il ne lui en reparla plus, et insensiblement les deux familles cessèrent de se voir.
Les trente jours qui suivaient la mort de la dame Levalley allaient expirer; le mari donne les ordres nécessaires pour la célébration d’un service, et en fait part à la famille Guérin. Celle-ci, sous prétexte que l’abbé Guérin ne pourrait y assister ce jour-là, contremande le service, sans même daigner consulter Levalley, ni l’en prévenir.
Bientôt une rumeur affreuse se répand; on annonce que la jeune femme est morte empoisonnée; on accuse son mari; on va jusqu’à dire que le désir de s’approprier les dix mille francs de dot l’a poussé à ce crime.
Le public, avide d’événemens extraordinaires, accueille cette odieuse accusation, et la propage avec fureur. Le magistrat de sûreté, informé de tous ces propos, crut devoir faire intervenir son ministère. Il se transporta sur les lieux avec des chirurgiens; le corps de la défunte fut exhumé; on tira de la tombe un cadavre déjà gangréné par la putréfaction; il y avait quarante-deux jours que le décès avait eu lieu. On en enleva l’estomac et plusieurs autres viscères que l’on déposa dans un vase, et que l’on apporta à la mairie d’Asnière. Dans le même temps, un huissier se présenta au domicile de Levalley, pour lui ordonner, de la part du magistrat, de se rendre à la mairie. Levalley était absent quand cette intimation fut notifiée. Mais le lendemain il se rendit à Bayeux, dans l’intention de se présenter devant le magistrat de sûreté. Il répondit avec franchise à toutes les questions de ce juge, et requit qu’on appelât, à ses frais, six, douze chirurgiens s’il le fallait, pour examiner l’état du cadavre.
Touché de son énergie et de sa sécurité, le magistrat lui observa que ce n’était pas comme prévenu qu’il avait été appelé, mais seulement comme témoin, et que par conséquent il ne pouvait obtempérer à sa demande. Ceci se passait le 27 janvier 1808, et les opérations des chirurgiens experts n’étaient pas encore commencées. Levalley revint chez lui, fort de son innocence, et croyant bien être à l’abri de toutes poursuites.
Deux jours après, au milieu de leurs opérations, les experts imaginent avoir fait de grandes découvertes, et déclarent sans hésiter au magistrat, qu’ils ont trouvé dans les intestins une quantité considérable de poison, et que ce poison est du verre pilé.
Levalley fils est arrêté, traîné en prison, plongé dans un cachot; peu d’instans après, on l’en extrait en plein jour pour le conduire au tribunal devant le directeur du jury; on le garrotte comme un criminel avéré; on lui fait traverser plusieurs rues, suivi d’une nombreuse populace soulevée contre lui, qui l’accable d’outrages. «Arrachons-lui son crêpe, disent les uns; non, qu’on le pende, qu’on le guillotine,» disaient les autres. Des femmes furieuses ramassent des pierres, elles veulent les lui lancer, et il eût été assassiné sans les gendarmes qui l’escortaient. Après avoir comparu devant le directeur du jury, il fut remis aux mains de la force armée, et reconduit dans son cachot, salle basse, impénétrable aux rayons du soleil, où il demeura plusieurs mois au secret.
Cependant les célèbres médecins Baudelocque et Chaussier, dont on avait requis les lumières et l’expérience, pour éclaircir cette affaire, donnèrent une consultation médico-légale toute favorable à l’innocence de l’accusé, en ce qu’elle prouvait que la mort de la jeune femme, dans son état de grossesse, pouvait n’être que le résultat naturel d’une indigestion, et que le verre pilé n’avait pas les propriétés du poison. Il résultait donc bien évidemment de cette consultation que la femme de Levalley n’avait point été empoisonnée; et dès lors, on pouvait déjà se former une idée du résultat de l’instruction.
La cour criminelle de Caen, sur la déclaration unanime du jury, acquitta complètement le jeune Levalley.
MANETTE BOUHOURT,
OU LA FILLE ASSASSIN.
Ce n’est pas la première fois, sans doute, que ce Recueil montre une femme trempant ses mains dans le sang de ses victimes; déjà un grand nombre de furies, l’opprobre du sexe auquel elles ne méritaient pas d’appartenir, nous ont fourni des scènes d’horreurs et d’atrocités. Mais on a pu remarquer que la plupart de ces misérables avaient été entraînées au crime, par quelques-unes de ces passions violentes dont le cœur humain ne peut plus s’affranchir, dès qu’il s’est laissé dominer par elles; elles subissaient, en quelque sorte, le joug de cette puissance irrésistible, que les anciens nommaient la fatalité. Jamais le crime ne saurait être excusable, mais, dans des cas semblables, il est permis du moins de plaindre quelquefois les coupables. Il n’en est pas de même pour le monstre dont nous allons parler. Comment pourrait-on s’intéresser à une jeune fille de vingt ans, qui, parvenue dès cet âge si tendre, au dernier degré de la perversité, fait métier de l’assassinat, et emploie l’attrait de la débauche, pour attirer dans le piége et immoler plus sûrement ses victimes?
Le 30 novembre 1807, vers neuf heures du matin, le commissaire de police de la division de l’Observatoire, fut requis de se transporter dans une maison de la rue du Pot-de-Fer, pour recevoir les déclarations de la veuve Marye, sur qui l’on venait de faire une tentative d’assassinat.
Arrivé dans une chambre au troisième, il vit une femme couverte de sang et de blessures, sur lesquelles un chirurgien mettait le premier appareil. Quand cette femme eut recouvré ses esprits, elle déclara qu’il y avait environ deux ans qu’elle avait eu occasion de faire la connaissance de la nommée Manette, qui prenait aussi le nom d’Auguste; que cette fille exerçait la profession de perruquier, et était ordinairement travestie en homme; que ladite Manette était venue chez elle, le matin même, vêtue d’une redingotte couleur puce, et coiffée d’un chapeau rond; que, la trouvant encore au lit, Manette s’était d’abord assise sur une chaise; mais que tout-à-coup elle s’était élancée sur elle, la main droite armée d’un marteau, et lui avait asséné plusieurs coups de cet instrument sur la tête; que ce n’était qu’après une lutte longue et acharnée de part et d’autre, qu’elle, plaignante, avait pu s’échapper des mains de la féroce Manette, ouvrir une fenêtre, et crier à l’assassin! qu’à ce cri, Manette s’était sauvée, laissant dans la chambre le marteau dont elle s’était servie et son chapeau rond.
La femme Marye ajouta qu’elle était fondée à croire que l’intention de la fille Manette, en l’attaquant de la sorte, avait été de la voler.
Il paraît que la fille Manette ne retourna pas dans son logement habituel, et qu’elle se réfugia, après son crime, chez une femme Doisy, rue et maison des Filles-Saint-Thomas, laquelle femme l’avait connue dix mois auparavant dans la prison des Madelonnettes. La fille Bouhourt ne fut arrêtée que le 18 janvier 1808.
Interrogée sur les faits relatifs à sa tentative criminelle, Manette chercha à établir, que la femme Marye, emportée vers elle par des désirs effrénés, avait conçu une violente jalousie, et lui avait fait de vifs reproches, en l’accusant de lui préférer d’autres femmes; qu’elle avait été d’abord insensible à ce reproche, et qu’elle se disposait même à se dépouiller de ses vêtemens pour entrer dans le lit de la femme Marye, lorsque celle-ci s’y opposa et proféra contre elle des injures qui la portèrent à donner un soufflet à ladite Marye, qui la prit aussitôt aux cheveux, et la jeta par terre; que dans cette lutte, et pendant qu’elle était renversée, elle trouva sous des mottes à brûler, dans un coin, un marteau qu’elle jeta à la tête de la femme Marye, et se sauva ensuite.
Mais la fille Manette, au lieu de sortir sur-le-champ de la maison, s’était réfugiée dans un corridor du second étage, dont elle avait fermé la porte sur elle. On vit, le lendemain, que les murs de ce corridor étaient souillés de sang; on y remarquait même l’empreinte d’une main ensanglantée.
Le vol, d’ailleurs, n’était pas étranger à la fille Manette, puisque l’instruction prouva qu’elle avait été condamnée, le 25 septembre 1806, à six années d’emprisonnement pour vol.
Pendant le cours de l’instruction de la procédure, deux autres chefs d’accusation vinrent se joindre au premier: il s’agissait de deux assassinats consommés, suivis de vol.
L’un de ces assassinats devait avoir été commis dans la nuit du 25 décembre 1805, sur la personne de Gabriel-Pierre Boyssou, âgé de 54 ans. Cet homme jouissait d’une pension sur l’État d’environ mille livres. Il avait été curé à Mont-l’Hury et professeur dans un séminaire. Quelque modique que fût sa fortune, il avait des économies en réserve. Quand les scellés furent apposés chez lui, on trouva des papiers qui apprirent qu’il traitait, à l’époque de sa mort, de l’acquisition d’une petite maison située près de Vincennes. Le sieur Boyssou habitait, depuis trois ans environ, un petit appartement au premier étage, rue Neuve Sainte-Geneviève. Vers le 21 décembre, on vit avec lui un jeune homme d’environ 18 ans, vêtu d’une redingotte bleue, coiffé d’un chapeau rond, et portant des bottes. Le sieur Boyssou le faisait passer pour son neveu. Plusieurs personnes virent ce même jeune homme chez le sieur Boyssou. On remarqua que cet individu évitait le plus possible de laisser voir sa figure.
Le 24 décembre, veille de Noël, le sieur Boyssou et son neveu prétendu disparurent, sans que l’on sût ce qu’ils étaient devenus. Cette absence était remarquée depuis près de quinze jours, lorsque le propriétaire de la maison où demeurait le sieur Boyssou fit une déclaration devant le commissaire de police du quartier. Le commissaire arrive, il frappe à la porte à plusieurs reprises; on ne lui répond pas. Un serrurier est appelé. On reconnaît que la porte d’entrée, donnant sur la rue, n’est fermée qu’au pêne; la clé de sûreté était dans la serrure, et une seconde clé sur la troisième marche de l’escalier; on entre dans une chambre au premier étage; on trouve dans le lit un cadavre dont la figure était couverte de sang, et la tête fracassée en plusieurs endroits. Le lit et le carreau étaient teints de sang. L’état de putréfaction du cadavre annonçait que le crime avait été commis depuis plusieurs jours. Le chirurgien chargé de l’examen du cadavre, annonça que toutes les blessures tendaient à prouver que les coups avaient été portés avec un corps contondant, tel qu’un fort marteau.
On remarqua qu’une foule d’objets de quelque valeur avaient disparu; que le secrétaire avait été enfoncé, et l’argent qu’il contenait, enlevé; on ne trouva que des sacs vides.
Tout annonçait que ce crime atroce avait été commis la nuit, et que l’assassin, ayant un libre accès dans la maison, dont les portes n’offraient aucune trace d’effraction, avait saisi l’instant où le sieur Boyssou était livré au sommeil, pour l’assommer à coups de marteau portés sur la tête et sur la poitrine.
Quelques personnes reconnurent dans la personne de Manette Bouhourt toujours vêtue en homme, le neveu du sieur Boyssou, quoiqu’il y eût déjà deux ans que celui-ci eût été assassiné; or ce neveu, à l’époque du crime, avait été fortement soupçonné d’en être l’auteur.
On parvint à découvrir dans quelles maisons de prêt la fille Bouhourt allait déposer ses effets, et l’on y retrouva plusieurs des objets qui avaient été volés chez le sieur Boyssou. La fille Manette convint bien que tous ces effets avaient été engagés par elle, mais qu’elle les tenait d’un de ses amans nommé Duplaidois, qui n’était qu’un personnage imaginaire.
Le troisième chef d’accusation qui pesait sur la fille Manette était l’assassinat du nommé Antoine-François Prévost, occupant depuis deux mois une chambre, rue Hyacinthe, n. 5.
Plusieurs personnes virent ce Prévost à diverses reprises, et notamment le 27 septembre, accompagné d’un jeune homme âgé de vingt ans environ, moins grand que lui, vêtu d’une redingotte brune. On les vit ce jour-là prendre ensemble des cerises à l’eau-de-vie dans un café de la rue de la Harpe. Ils se retirèrent à onze heures et demie du soir. Prévost était gai et entre deux vins. Quelques jours auparavant, Prévost avait dit à un témoin que, s’il avait des femmes, on ne s’en apercevrait pas, parce qu’il les ferait habiller en homme.
Prévost ne reparut plus depuis le 27 septembre; on ne le vit plus, on ne l’entendit plus rentrer chez lui. Les voisins s’aperçurent qu’il s’exhalait de sa chambre une odeur fétide. Sa mère en fut prévenue. Le 12 octobre, elle chargea une personne de s’assurer si Prévost n’était point dans sa chambre. On monta, à l’aide d’une échelle, à la croisée de cette chambre, et l’on aperçut, à travers les vitres, le cadavre de Prévost près de son lit. Le commissaire de police et le magistrat de sûreté furent appelés. La porte de sa chambre était fermée à double tour, mais sans verroux en dedans. Le corps de Prévost était assis sur une chaise; il n’était couvert que d’une chemise et d’un gilet de travail. Le lit était dans un grand désordre: les draps, le traversin, le matelas, étaient teints de sang. Le cadavre avait à la tête une plaie transversale faite par un instrument tranchant. On trouva à terre une hachette couverte d’un torchon; elle était tout ensanglantée; on la rapprocha des blessures, elle s’y adaptait parfaitement. Les deux chirurgiens, appelés pour constater l’état du cadavre, pensèrent que les coups avaient été portés avec cet instrument.
La fille Bouhourt fut confrontée avec plusieurs témoins qui la reconnurent pour l’avoir vue chez Prévost; on la reconnut même à sa voix. La fille Bouhourt soutint qu’elle n’avait pas connu le sieur Prévost, qu’elle n’avait jamais été chez lui, et qu’on n’avait pu la voir avec lui.
Après les plaidoiries du ministère public et du défenseur nommé d’office, les jurés se retirèrent dans la chambre des délibérations, et, cinq heures après, déclarèrent, à l’unanimité, que l’accusée était convaincue d’une attaque à dessein de tuer, effectuée sur la personne de la femme Marye; qu’elle l’avait fait avec préméditation; mais que, relativement à l’assassinat de Boyssou et Prévost, elle ne leur paraissait pas convaincue.
En conséquence de cette déclaration, elle fut condamnée à la peine de mort. Manette Bouhourt se pourvut en cassation; mais la cour suprême ayant confirmé l’arrêt, elle subit son supplice.
Lors de ce procès, beaucoup d’avocats et un grand nombre de personnes dans le public ne furent pas de l’avis du jury. On ne concevait pas que l’on eût pu douter de la culpabilité de Manette, après les dépositions de nombreux témoins, après la découverte des effets volés dans la maison de prêt, après l’identité des moyens employés pour la consommation des trois crimes, après la conduite indécemment atroce de l’accusée pendant les débats; car on l’avait vue sourire lorsqu’il était question de l’état des cadavres de ses victimes. Nul doute que cette sirène de bas étage ne se fût servie de l’appât de honteux plaisirs pour attirer Boyssou et Prévost dans ses filets, et n’eût employé la débauche et les liqueurs spiritueuses comme auxiliaires pour l’exécution de ses projets criminels.