Cette improvisation pathétique produit la plus vive émotion sur tout l’auditoire. Des larmes coulent de tous les yeux. M. Fualdès demande que Jausion, qui interroge tout le monde sur son innocence, veuille bien interpeller madame Manson. Jausion, troublé, hésite un instant, puis se tourne vers madame Manson, et lui dit avec un rire dont l’affectation est remarquable: «Madame, on me charge de vous interpeller.» Madame Manson détourne les yeux, laisse tomber sa tête sur ses mains, reste quelques instans sans parler, et dit enfin: Je n’ai rien à dire. Cette réponse excite quelques murmures dans l’assemblée. Madame Manson, pressée par le président, persiste à ne rien dire.
On poursuit l’audition des témoins. Marianne Marty, celle qui a reçu des confidences de la petite Bancal, rapporte que cet enfant lui avait dit que son père et sa mère avaient tué M. Fualdès: tandis qu’on saignait le monsieur, maman, disait la petite, tenait la chandelle et le baquet. C’est M. Jausion qui porta le premier coup. Va-t-en, lui dit Bastide, tu ne sais pas faire cela, et il acheva.—Avec ces propos, tu feras guillotiner ton père et ta mère, dit le témoin à l’enfant.—Tant pis, pourquoi le faisaient-ils?
La séance du 1er avril offrit encore un incident remarquable. Jausion prétendit que les affaires de M. Fualdès étaient fort dérangées, et qu’il était son créancier de quatre-vingt mille francs. «Je croyais, ajoute-t-il, que M. Fualdès ne devait qu’à moi, et sans cela je n’aurais pas fait mes efforts pour marier son fils, qui me poursuit maintenant, avec une de mes parentes, riche de plus de deux cent mille francs; qu’il réponde s’il l’ose.» M. Fualdès, aussi vivement interpellé, accabla de nouveau Jausion, sous le poids de son infamie. «L’accusé, dit-il, veut parler de mon mariage, je n’en dirai rien; car s’il est, lui, dans cette situation de ne plus pouvoir se compromettre, je ne veux pas donner encore plus à rougir aux miens. Jausion a tort de prétendre que je m’acharne contre lui; je ne lui en veux pas plus que je n’en veux à tout autre; je n’en veux qu’aux assassins de mon père. Oui, Jausion, prouvez-moi votre innocence, et mes bras s’ouvriront pour vous recevoir».
Le témoin Théron qui n’avait point paru aux assises de Rodez, fait une déposition de la plus grande importance. «Le 19 mars, dit-il, c’était le jour de Saint-Joseph, je revenais de l’Aveyron où j’avais été tendre des crochets pour pêcher. Lorsque je fus au chemin du pré de Gombert, je montai sur le tertre de ce pré, parce que le chemin était plus aisé. J’avais été à la rivière tendre une corde garnie de crochets, avec lesquels on prend des poissons: ce genre de pêche ne se pratique que la nuit. Lorsque je fus arrivé jusqu’à la cime du pré, j’entendis plusieurs personnes qui descendaient par le même chemin. Je crus que c’étaient des gens de la Laguiroule, et je m’arrêtai. Ces gens qui s’approchaient, m’ayant présenté un objet effrayant, je me cachai derrière un buisson, et je vis passer un cortége, précédé par Bastide, que j’ai parfaitement reconnu, qui portait un fusil dont il avait tourné le canon vers la terre. Il était suivi par quatre hommes qui portaient, sur deux barres, un cadavre enveloppé dans une couverture. Parmi ces quatre hommes, je reconnus un soldat du train, nommé Colard, et Bancal, qui étaient l’un et l’autre sur le devant; par derrière, je reconnus Bach, qui portait une des barres; mais je ne reconnus pas celui qui occupait la quatrième place. A côté de Bach et de l’inconnu, qui portaient ce cadavre, je vis par derrière un autre individu que je ne pus point reconnaître; et, enfin, à la distance tout au plus d’un pas de ces trois derniers individus, je reconnus positivement Jausion, qui portait, comme Bastide, un fusil, dont le canon était tourné vers la terre. Je le reconnus, parce que je l’avais vu fort souvent, quoique dans le moment que je vous parle, il eût sous son chapeau rond une espèce de mouchoir blanchâtre qui lui tombait sur les yeux. De la place où je m’étais tapis, je suivis des yeux ce cortège qui parcourut les sinuosités du parc. Lorsqu’il fut arrivé au milieu, les individus qui le composaient s’arrêtèrent pour respirer; alors je pris mes souliers à la main, et je pris subitement la fuite.»
Pendant ce récit, on pouvait remarquer sur la figure du jeune pêcheur, encore quelques traces de la frayeur dont il avait été saisi, en voyant passer, au milieu de la nuit, cette mystérieuse troupe. Bastide entendit la déposition de Théron comme il entendait tout, avec un grand sang-froid, une indifférence tout-à-fait impassible. Jausion était dans un état bien différent; le trouble de son âme se peignait sur sa physionomie. Théron affirme qu’il avait bien reconnu les accusés qu’il venait de nommer. L’accusé Bach qui avait été reconnu par le témoin, dit que le cortège était en effet composé comme il l’a raconté. Après quelques débats relatifs à cette déposition, madame Manson est interpellée de nouveau à l’occasion d’une assertion de M. Blanc, autre témoin. Il rapporte qu’un jour cette dame lui a dit ces paroles remarquables: «Je ne voulais pas être témoin; je suis un témoin trop important; ma déposition les tuerait.» Madame Manson nie ce propos. La femme Bancal la priant de dire la vérité, madame Manson jette sur elle un regard plein de dédain et de mépris, et garde le silence. Un des avocats des accusés, la conjure de parler; elle se tait encore; on insiste; même silence. Enfin, Bastide qui, depuis quelques instans semblait moins calme, se retourne vivement, et s’adressant à madame Manson: «Oui, dites la vérité! Parlez!—Malheureux! répond l’accusée.—Allons, plus de monosyllabes, parlez!.....—Malheureux! tu ne me connais pas, et tu as voulu m’égorger!» A ces mots, prononcés avec emportement, la salle retentit d’applaudissemens. Madame Manson tombe évanouie, et, par intervalles, reprenant ses sens, éprouve une agitation convulsive. Lorsque le trouble a cessé et que l’accusée a repris ses sens, M. Fualdès la supplie de dire toute la vérité; mais elle tombe de nouveau évanouie.
Le nuage se dissipait par degrés. Le mot de l’énigme errait sur les lèvres de madame Manson; chaque parole qui s’échappait de sa bouche tendait à faire faire un pas vers le dénouement du drame. Mais toute la vérité ne suivra pas immédiatement le premier aveu qu’elle a fait; elle doit encore tergiverser plus d’une fois, faire naître des incidens, et retarder, par de nouvelles péripéties, le triomphe de la vérité.
Le lendemain de la séance dont nous venons de parler, le président demandant à madame Manson si l’homme qui lui a sauvé la vie ne serait pas parmi les accusés. C’est possible, Monsieur, répond-elle aussitôt: puis quelques instans après, pressée de nouveau, elle déclare n’avoir rien à dire, ne pouvoir ni sauver ni condamner Jausion. Bastide l’interrompt, et après quelques sarcasmes, s’écrie que sa conscience ne lui reproche rien.—Votre conscience ne vous reproche rien! réplique avec force madame Manson: Que M. Bastide prouve son innocence, et je monterai sur l’échafaud à sa place.—Prouver mon innocence! reprend Bastide, ce n’est pas difficile, madame Manson croit nous intimider; elle se trompe; elle en a fait d’autres à Rodez; cela ne nous touche plus.
Passons maintenant à une déposition qui doit apprendre plusieurs détails demeurés inconnus jusqu’ici. M. France de Lorné s’exprime en ces termes: «Le dimanche après la condamnation de Rodez, avec M. de Sufren, Henri et Auguste de Bonald, Frayssinet de Valady et Adolphe Dubosc, nous eûmes la curiosité d’aller voir la petite Madelaine Bancal dans l’hospice où elle était déposée. Voici les détails que j’ai recueillis de sa bouche.
«Le 19 mars au soir, sa mère la fit coucher, au second étage de la maison, dans une chambre où elle ne couchait ordinairement pas.
«Avant de s’aller coucher, et dans la soirée, il s’était réuni des messieurs et d’autres personnes qui avaient soupé avec une poule et des poulets, et avaient trinqué ensemble. Lorsqu’elle fut dans la chambre où on l’avait conduite, elle entendit un grand bruit dans la rue, qui lui fit peur, elle descendit en chemise et sans souliers, elle se glissa dans le lit qui se trouve près de la porte de la cuisine. Ce fut au moyen d’un petit trou qui était au rideau, qu’elle vit entrer une bande d’individus entraînant un monsieur. Elle reconnut dans cette bande Bastide qu’elle connaissait déjà, et fit connaissance avec Jausion, qui fut interpellé par son nom par une dame qui, conjointement avec une autre, était occupée à fermer la porte; l’une de ces dames était plus grande et plus forte que madame Manson, et portait un chapeau blanc avec des plumes vertes. Après que la porte fût fermée, elle se trouva mal; on la fit revenir avec de l’eau-de-vie, et on les fit sortir l’une et l’autre par une fenêtre qui donne sur la rue. Ce fut alors qu’on fit asseoir ce monsieur près de la table, qu’on lui présenta des lettres de change à signer, en lui disant: Il faut faire des lettres de change, et mourir..... Ce furent Bastide et Jausion qui lui présentèrent ces lettres de change. Cela fait, on l’étendit sur une table, et avec un grand couteau à gaîne (semblable à ceux avec lesquels on égorge les cochons, et que Bastide avait apporté sous son habit), on l’égorgea. Ce fut Jausion qui porta le premier coup, mais il éprouva un mouvement d’horreur qui le fit retirer. Bastide continua, et enfin on lui fit porter plusieurs coups par Missonnier.
«Colard et Bancal tenaient les pieds, Anne Benoît le baquet, et la femme Bancal remuait le sang avec sa main à mesure qu’il tombait. (Mouvement d’horreur dans l’auditoire.) Un monsieur boiteux, avec des favoris noirs, tenait la lumière. Au moment où il venait d’être égorgé, Bastide entendit du bruit dans un petit cabinet qui est au bout de la cuisine. Il demanda s’il y avait quelqu’un dans la maison; la femme Bancal répondit qu’il y avait une femme dans le cabinet: Bastide dit qu’il fallait la tuer. Madame Manson sortit alors, et se jeta aux genoux de Bastide; elle était venue le même jour, à neuf heures du matin, parler à la femme Bancal; le soir elle était revenue dans cette maison avant que les enfans fussent couchés, ayant un grand voile noir qui lui tombait jusqu’aux genoux. On se borna à lui faire placer la main sur le ventre du cadavre. Bastide voulut aussi s’assurer s’il y avait quelqu’un dans le lit; la petite Madelaine fit semblant de dormir. Bastide lui passa deux fois la main sur la figure, et dit à la femme Bancal qu’il fallait se défaire de cette enfant; celle-ci y consentit moyennant une somme de quatre cents francs. Le projet avait été formé de porter le cadavre dans son lit, en plaçant un rasoir au cou. Jausion, Bastide et d’autres sortirent pour aviser à l’exécution de ce projet. Ils rentrèrent ensuite en disant qu’il était impossible, parce qu’il y avait quelqu’un à la fenêtre. On se détermina alors à porter ce cadavre à la rivière; alors la femme Bancal lava la table et tout ce qui pouvait être couvert de sang. Bancal ne rentra pas de toute la nuit.
«La femme Bancal envoya le lendemain matin cette enfant à son père, dans les champs, lui porter la soupe: elle lui avait recommandé de dire à son père de faire ce qu’il savait. Elle trouva celui-ci occupé à faire un trou; elle crut qu’il lui était destiné; elle s’acquitta de sa commission, son père l’embrassa en pleurant, et lui dit: Non; sois toujours bonne fille, et va-t-’en.
«Bastide était revenu le lendemain de grand matin chez la femme Bancal, revêtu d’une lévite verte.
«Le trou creusé par Bancal fut employé à enterrer un des deux cochons à qui l’on avait fait boire le sang, et qui en était mort.»
Dans une audience postérieure, M. Amans Rodat, parent de madame Manson, reproduit les faits qu’il a déposés devant la Cour d’assises de Rodez. Il ajoute que, pendant les débats qui eurent lieu devant ce tribunal, sa cousine vint lui faire une visite, et qu’elle lui rendit compte d’un entretien qu’elle avait eu avec la petite Madelaine Bancal. L’enfant lui avait rapporté tout ce qui s’était passé chez sa mère. On avait étendu Fualdès sur une table; en se débattant, il avait écarté le mouchoir qui devait servir à étouffer ses cris, et il avait demandé à faire un acte de contrition.—Tu vas aller prier avec le diable, lui avait répondu Bastide.
Le président interroge madame Manson à ce sujet. Après quelqu’hésitation: Eh bien! oui, s’écria-t-elle, j’ai entendu refuser quelques minutes à M. Fualdès pour faire sa prière. Et c’était Bastide....
Le président: Madame Manson affirmez-vous avoir reconnu Bastide dans la maison Bancal?
Mme Manson: Oui, M. le président, il est un des assassins de M. Fualdès; oui, il a voulu m’égorger; je le dis pour la cinquième fois.
Le président: Vous l’affirmez sûrement?
Mme Manson: Oui, monsieur.
Bastide récuse une affirmation faite par une femme, qui, dit-il, a abjuré tout sentiment d’honneur et de pudeur. Après des démêlés assez prolongés, un conseiller de la Cour adresse encore quelques questions à madame Manson.—Je vous demande, lui dit ce magistrat, de nous apprendre ce qui s’est passé dans la cuisine de Bancal, depuis votre sortie du cabinet jusqu’au moment où vous sortîtes dans la rue?—Je prêtai un serment.—Qui l’a demandé?—Bastide.—Où prêtâtes-vous ce serment.—Au pied d’un cadavre.—Quelles sont les personnes qui étaient autour de ce cadavre?—Il y avait d’autres personnes que Bastide.—Quelles étaient ces personnes?—Je ne puis les nommer, je suis accusée.—Madame, je vous prie, et s’il en est besoin, je vous somme de les nommer.—Je ne veux pas en nommer d’autres.
Accablés sous le poids des charges qui chaque jour s’amoncelaient sur eux, Bastide et Jausion, à la suite de l’audience dont il vient d’être question, et à peine rentrés dans leur cachot, en étaient venus aux mains. Jausion n’avait échappé à la rage de son complice qu’avec le secours de la force armée, accourue à ses cris de détresse. Les misérables!... à quoi pouvaient aboutir leur différends? La vérité ne perçait-elle pas de toute parts? et bientôt une nouvelle révélation de leurs complices allait fournir quelques preuves de plus de leur insigne scélératesse.
La femme Bancal, cédant sans doute aux reproches de sa conscience et aux sollicitations de son avocat, abandonna le système auquel elle s’était cramponné jusqu’alors, et fit les aveux suivans dans la séance du 7 avril.
«Messieurs, je dois vous dire que, si jusqu’ici j’ai menti au tribunal, c’est que j’avais peur; mais à présent, je vois bien qu’il ne peut rien m’arriver de pis que ce qui avait été prononcé contre moi à Rodez; et je me confie dans votre bonté, pour que vous me traitiez favorablement. Le 19 mars, à huit heures et demie du soir, six personnes entrèrent chez moi, tirant par les bras et par le collet un monsieur qui avait un mouchoir autour de la figure (c’était M. Fualdès.) Il y avait quatre messieurs. Je reconnus parfaitement Bastide; un des autres était, je crois, Espagnol. Mon mari ne voulut pas me dire quels étaient ceux que je ne reconnus pas; cependant il m’assura qu’un d’eux était un des neveux de Bastide.
«Bach et Colard étaient du nombre des six personnes qui entrèrent à la fois. Ce dernier ne resta dans la cuisine qu’un quart-d’heure environ; il sortit, en disant: Où m’a-t-on conduit? Il rentra quelques instans après, car je le revis dans la maison. J’entendis que M. Fualdès prononçait quelques mots, entre autres ceux-ci: Que vous ai-je fait? C’est Bastide, je crois, qui répondit; mais je n’entendis pas sa réponse; et un des six dit à M. Fualdès: Priez Dieu. Nous voulûmes sortir, Bastide s’y opposa; il nous menaça de nous tuer, si moi ou mon mari faisions un pas pour sortir. Je tombai sur une chaise, la tête appuyée sur les mains. Mon mari, qui s’aperçut que je me trouvais indisposée, me fit sortir sur l’escalier, et j’y perdis toute connaissance. Quand je sortis de la cuisine, Missonnier n’y était pas encore: il est probable qu’on l’a amené comme un imbécille qui ne savait pas où il allait. Bousquier arriva long-temps après, et j’affirme que je ne vis pas du tout Anne Benoît.»
Le désordre qui régnait dans la déposition de la femme Bancal sembla produire un grand effet sur l’esprit des jurés, qui crurent y reconnaître un caractère de vérité.
«Lorsque je fus sur l’escalier, continue la femme Bancal, on ferma toutes les portes, ce qui fait que je ne puis dire ce qui se passa; mais il me sembla qu’il y avait du monde en dehors. Le soir, dans la cour, je demandai à Madelaine ce qu’avaient fait ces messieurs qui étaient entrés chez nous. «Ah! maman, me dit cette petite, le monsieur qu’ils ont tué était bien méchant; on l’a tué comme un cochon.» Mon mari, que je questionnai aussi sur cette malheureuse affaire, me dit qu’on avait reçu le sang dans un pot; il fut porté sur un tas de fumier qui était au coin des Frères.»
En entendant cet aveu de la Bancal, Bastide conserva son impassibilité ordinaire; seulement on remarqua que le nom de son neveu avait produit sur lui une impression vive et profonde, qui se manifesta par un mouvement de colère très-prononcé, auquel succéda bientôt une gaîté forcée qui contrastait avec sa physionomie sinistre.
Lorsque l’audition des témoins fut terminée, on passa à l’examen des registres de Jausion et à celui des affaires de M. Fualdès. Cette opération était d’autant plus importante, qu’elle concourait à déterminer le motif qui avait poussé les accusés au crime. Déjà de nombreuses déclarations avaient prouvé que Jausion n’était que créancier imaginaire de l’infortuné Fualdès; le rapport que firent les commissaires chargés de la liquidation des affaires de l’un et de l’autre fit ressortir cette vérité que redoutait principalement Jausion.
Les plaidoiries commencèrent. Le fils de la victime motiva éloquemment le désir de légitime vengeance dont il était animé; son avocat prit ensuite la parole. Un incident, qui devait apporter le complément des preuves du crime, vint se placer au milieu de son éloquent plaidoyer. L’accusé Bach venait faire de nouveaux aveux.
«Quelque sort qui me soit réservé, dit-il, ma conscience m’impose le devoir de faire connaître toute la vérité à la justice; car jusqu’ici, je dois l’avouer, je ne l’ai dite qu’en partie.
«Le 18 mars 1817, vers les dix heures du matin, les nommés Yence d’Istournet, Bessières-Veinac, Louis Bastide et Réné, m’abordèrent sur la place de Cité; ils m’invitèrent à aller avec eux au Foiral, disant qu’ils avaient quelque chose de particulier à me confier; je les suivis. Arrivés aux arbres de la promenade, ils me proposèrent de prendre part au pillage par eux projeté de la maison de M. de France, qui devait avoir lieu dans la soirée. Ils m’offrirent, et ce fut Yence qui me fit cette offre, une somme de douze cents francs, si je voulais les aider dans l’accomplissement de leur projet. Je m’y refusai. Mais, concevant des inquiétudes sur les suites de cette proposition non acceptée, ils me firent des observations menaçantes; je leur promis de ne point révéler leur projet, si toutefois je n’étais point interpellé en justice. Nous nous séparâmes, et je ne les vis plus de toute la journée du 18, ainsi que je l’ai dit dans mes précédens interrogatoires. Le 19 mars, vers dix heures du matin, je fus accosté, sur la place de Cité, par le marchand de tabac que j’ai désigné sous ce nom. Le rendez-vous pour la livraison de la marchandise par moi achetée fut fixé, comme je l’ai dit, à huit heures du soir du même jour; nous fûmes ensemble à la porte de la maison Bancal; et, les indications données pour en faire ouvrir la porte, nous nous séparâmes. Je revins chez Rose Feral, je bus un coup avec Palayret et Bousquier; Colard et Missonnier sortirent, et moi-même après eux: huit heures venaient à peine de sonner.
«Je fus acheter du tabac chez la femme Anduze, au fond de l’Ambergue-gauche; de là je montai par l’Ambergue-droite, et à cet égard, je dois rapporter un fait que j’avais tu jusqu’ici. Je me rendis immédiatement chez Bancal. Il était environ huit heures et demie; la personne qui m’ouvrit la porte était, comme je l’ai dit, le marchand de tabac. Je fus introduit dans la maison Bancal; là, je reconnus Bastide-Gramont, Jausion, Bessières-Veinac, Yence d’Istournet, Louis Bastide, Réné, Bancal, Colard et la femme Bancal. Il y avait encore deux autres femmes que je ne reconnus pas; je les ai déjà signalées. Là, je vis M. Fualdès, assis sur une chaise, entouré par les individus que je viens de désigner. Je remarquai Jausion tenant un portefeuille de maroquin, sur le revers duquel j’aperçus une petite plaque jaune, au moyen de la laquelle ce portefeuille se fermait. La couleur de cet objet était bleue ou rouge; je ne puis autrement le signaler.
«Déjà M. Fualdès avait signé quelques effets, il en signa quelques autres en ma présence; il y en avait environ douze ou quinze. Cela fait, Jausion les réunit, les renferma dans le portefeuille dont je viens de parler, et mit ce portefeuille dans sa poche. A peine la signature des billets fut-elle terminée, que Bastide-Gramont annonça à M. Fualdès qu’il fallait mourir. Ce dernier fit un mouvement, se leva, et, s’adressant à Bastide, il lui dit avec force: «Eh! quoi! pourra-t-on jamais croire que mes parens et mes amis sont au nombre de mes assassins?» Pour toute réponse, Bastide Gramont saisit Fualdès, veut l’étendre sur la même table où il venait de signer les billets; les individus qui l’entouraient, le secondent; Fualdès résiste; au milieu des efforts qu’il faisait pour se défendre, je l’entendis qui demandait un moment pour se réconcilier avec Dieu.
«Bastide-Gramont fut celui qui lui répondit: Vas, tu te réconcilieras avec le diable. Enfin, Fualdès est dompté et étendu sur la table. Jausion, qui tenait un couteau à la main, lui porta le premier coup (mouvement d’horreur dans l’auditoire); j’ignore s’il le blessa. Fualdès fait un effort, la table est renversée. Il échappe des mains de ses assassins; il se dirige vers la porte; je m’y trouvais placé; je ne fis aucun mouvement pour l’arrêter. Bastide, qui s’en aperçut, me donna un soufflet, et, de concert avec les autres individus, il ressaisit Fualdès, et, de nouveau, ils l’étendent sur la même table qui avait été redressée. Dans ce moment, Bastide s’arme du couteau; il le plonge à plusieurs reprises dans la gorge de Fualdès; ce dernier poussait des gémissemens et des cris étouffés; j’ignore s’il avait été tamponné ou seulement bâillonné.
«La femme Bancal recevait le sang, non dans une cruche, mais dans un baquet. Les deux autres femmes étaient de l’autre côté de la table; elles ne prenaient aucune part à tous ces apprêts. Lorsque Fualdès eut expiré, on prit son corps, on le transporta sur deux bancs près de la croisée qui donne sur la rue. Bientôt après on replaça le corps de Fualdès sur la table. Ce fut là qu’on fouilla les poches de ses vêtemens, et qu’on en retira les objets dont j’ai parlé dans mes précédens interrogatoires. Je confirme de nouveau tout ce que j’ai dit, tant à l’égard de la chemise que de la bague et des pièces d’argent données à la femme Bancal. Je me rappelle que ce fut Jausion qui, ayant retiré d’une des poches une clé, la donna à Bastide, en lui disant: Va, ramasse le tout. Cela fait, Jausion sortit.
«Peu de temps après, on entendit du bruit dans un cabinet donnant sur la cour. Bastide demanda avec vivacité, à la femme Bancal, d’où provenait ce bruit; celle-ci répondit qu’il y avait une femme. Bastide-Gramont ouvre la porte, il saisit cette femme. Elle était travestie en homme. Il la traîne dans la cuisine, il veut l’égorger. Celle-ci lui dit: Je suis une femme, je vous demande la vie. Bastide lui porte les mains sur la poitrine, tenant encore le couteau avec lequel il venait d’égorger Fualdès. Il persiste à vouloir lui arracher la vie. Je m’oppose de tous mes moyens à ces excès.
«Dans cet intervalle, Jausion rentre dans la cuisine, fait des reproches à Bastide, et lui dit: Tu es déjà embarrassé d’un cadavre, que feras-tu de l’autre? Je me joins à ces instances pour sauver cette femme; je l’avais reconnue, quoique travestie, pour être la fille de M. Enjalran, que j’avais vue à Rodez, dans le temps que M. de Guyiou était préfet. Bastide consent enfin à lui donner la vie, mais exige d’elle un serment; on la contraint de se mettre à genoux, d’étendre la main sur le cadavre; et là, on lui fait faire le serment de ne rien dire, à peine de perdre la vie par le fer ou par le poison. Elle se relève: je m’aperçois qu’elle avait du sang à l’un des doigts de sa main.
«Jausion la prend sous sa sauvegarde, et la conduit hors de la maison Bancal. Il était alors à peu près neuf heures et demie. Je reçus l’ordre de Bastide-Gramont d’aller chercher Bousquier. Je sortis, accompagné de Bessières-Veinac, de Réné et du marchand de tabac. Arrivé dans la rue du Terral, les trois individus se portèrent au coin de Françon de Valat, moi je me dirigeai vers le puits de la place de Cité; je m’arrêtai quelques instans, et lorsque je vis passer Bousquier, je l’appelai; nous fûmes ensemble chez Bancal, où, étant arrivé, je ne vis plus dans la cuisine Louis Bastide, Yence, Bessières-Veinac, Réné et le marchand de tabac.»
Cette terrible déclaration donna lieu à un long débat. Madame Manson ne contesta point la vérité des faits qu’elle contenait. Jausion, au contraire, les nia avec fureur. On demanda à Bach s’il avait secondé les meurtriers. «Non, répondit-il; si on m’avait dit d’aider, je l’aurais fait. Il résulta de ces aveux que M. Fualdès signait en long les effets qui lui étaient présentés: ce qui devait prouver qu’il ne souscrivait que des endossemens, et indiquer la source de l’émission des nombreux billets à la charge de sa succession.
Quelques débats s’engagèrent ensuite sur de nouvelles déclarations de quelques témoins. Puis l’on reprit les plaidoiries. Me Romiguières, qui jusque-là s’était chargé de la défense de Bastide, éclairé sans doute sur la culpabilité de l’accusé, garda le silence. Son client lut une espèce de plaidoyer dont l’objet principal était de prouver qu’il n’était point à Rodez, le jour de l’assassinat; ce qui était démenti formellement par une foule de témoignages. Bastide accusa d’imposture Bousquier, Bach, la femme Bancal et madame Manson, cette femme qui, dit-il, pour n’être pas dégradée par la justice, força la justice à se dégrader pour elle. Interrompu par le président, qui lui conseillait de ne pas aggraver ses torts, de ne point ajouter encore à l’indignation qu’il excitait, il termina son apologie dans laquelle il en appelait à un prochain avenir. «L’avenir, dit-il en finissant, gravera sur ma tombe: Bastide est innocent.»
On entendit ensuite avec un vif intérêt madame Manson cherchant à expliquer elle-même les motifs du mystère qui avait présidé à la plupart de ses premières réponses. «Vous savez, messieurs, dit-elle, qu’en cherchant les moyens de fuir les assassins, j’attirai leur attention: un d’eux s’offrit à mes regards; ses mains fumaient encore du sang qu’il venait de répandre; il m’en parut couvert; son air affreux me glaça d’épouvante. Je ne vis plus rien qu’un cadavre et la mort... Un être, dirai-je bienfaisant, m’a sauvé la vie... Sans lui, j’eusse été la proie d’un tigre; sans lui, Édouard n’aurait plus de mère... La justice pourrait-elle m’adresser des reproches? suis-je donc inexcusable aux yeux du monde? Et dans la supposition que mon libérateur soit coupable, en est-il moins mon libérateur?.... Liée par un serment que je croyais irrévocable, paralysée par la crainte d’être un jour victime d’une vengeance, entraînée par un sentiment de gratitude, accablée de cette idée que mes aveux devaient me couvrir de honte alors qu’ils me feraient soupçonner d’une action infâme, tant de considérations réunies ne suffisaient-elles pas pour justifier mon silence? J’ai pu me taire... est-ce un crime? C’est aux âmes délicates que j’en appelle.»
Les plaidoiries terminées, le président posa les questions qui devaient être résolues par le jury. On attendit avec recueillement la déclaration qui devait condamner ou absoudre. Après quatre heures de délibération, le chef des jurés, la main sur le cœur, lut la réponse aux questions soumises.
La Bancal fut déclarée coupable de complicité de meurtre avec préméditation; Bastide et Jausion coupables de meurtre avec préméditation et de vol avec effraction; Colard et Bach coupables de complicité de meurtre avec préméditation; Anne Benoît coupable de complicité de meurtre sans préméditation; Missonnier, non coupable de meurtre ni de complicité dans le meurtre, mais coupable de la noyade du cadavre, ainsi que Bach, Colard, Bastide et Jausion. Madame Manson fut déclarée non coupable à l’unanimité.
Après la lecture de cette fatale déclaration, Jausion offrit un douloureux spectacle. Dans son désespoir, il prononçait des phrases qui n’avaient aucun sens. Il était surtout préoccupé de l’avenir de ses enfans, et protestait sans cesse de son innocence. «Que Bach, puisqu’il est condamné, s’écria-t-il, dise maintenant la vérité... qu’il dise si j’étais chez Bancal...» Et la voix terrible de Bach répondit: «Oui, vous y étiez.» La situation de Jausion inspirait autant de pitié que d’horreur.
Enfin le président lut l’arrêt qui condamnait la femme Bancal, Bastide, Jausion, Colard et Bach à la peine de mort; Anne Benoît aux travaux forcés à perpétuité, et Missonnier à deux ans de prison. Le même arrêt prononçait l’acquittement et la mise en liberté de madame Manson.
Alors l’auditoire fut témoin d’une scène de désespoir, qui, malgré la culpabilité bien avérée des accusés, ne laissa pas d’inspirer de la compassion; Jausion renouvelait ses protestations, implorait la miséricorde des juges; mais son affliction était encore moins touchante que celle de Colard et d’Anne Benoît. Cette malheureuse disait avec un accent qui perçait l’âme: «Ah! condamnez-moi comme Colard... je veux la mort, s’il meurt... je veux mourir!» et Colard, quoique frappé d’une condamnation capitale, ne versait des larmes que sur l’avenir réservé à sa maîtresse.
Cet arrêt fut rendu le 5 mai 1818. Les débats étaient ouverts depuis le 25 mars. Les criminels furent condamnés à payer soixante mille francs de dommages-intérêts à M. Fualdès fils; mais leur fortune était tellement dénaturée, qu’il ne revint au fils de la victime que l’avantage d’avoir vengé la mémoire de son malheureux père.
Les condamnés se pourvurent en cassation, et leur pourvoi ayant été rejeté par arrêt du 29 mai, on prit des mesures pour mettre à exécution l’arrêt de condamnation. On avait essayé de faire parvenir du poison à Bastide et à Jausion pour leur épargner l’ignominie de l’échafaud; mais ce projet ayant été découvert, la justice qui devait à la société une satisfaction éclatante, redoubla de surveillance.
Le 3 juin était le jour fixé pour l’exécution; les postes militaires avaient été doublés. Le lendemain de la condamnation, on avait trouvé, sur la place des exécutions, entre les quatre pierres destinées à soutenir l’instrument du supplice, une large tache de sang, et sur chacune des pierres une croix de sang. Bastide, Jausion et Colard reçurent lecture de l’arrêt qui rejetait leur pourvoi: Jausion était résigné, mais Bastide avait perdu toute sa jactance; Colard pleurait, mais c’était moins du regret de perdre la vie que de quitter pour toujours sa chère Anne Benoît. Sollicités tous les trois de faire, à cette heure suprême, l’aveu de leur forfait, ils protestèrent tous trois de leur innocence.
Jausion monta le premier à l’échafaud; avant l’instant fatal, il dit ces mots: «Je meurs innocent de l’assassinat de Fualdès; un jour viendra qu’on ne reprochera plus à mes enfans d’être le fils d’un assassin.» Colard accusait Bastide de sa perte; et celui-ci, sans force et sans courage, traîné sur l’échafaud, ne reprit ses sens que pour s’écrier: Que dira ma famille?
Bach, recommandé à la clémence du roi et la femme Bancal devaient déposer dans le nouveau procès dirigé contre les sieurs Yence, Constans et Bessière-Veinac, accusés d’être auteurs ou complices de l’assassinat de Fualdès. Les débats de cette nouvelle affaire ne tardèrent pas à s’ouvrir. Là, madame Manson, Bach, Théron, renouvelèrent leur déclaration; de nouveaux témoins constatèrent la complicité de Yence et de Bessière-Veinac; mais des témoignages non moins imposans établirent leur alibi: les trois accusés furent acquittés.
Tel fut le dénoûment de cet effroyable drame qui, par sa hideuse monstruosité, est peut-être unique dans les fastes criminels de tous les peuples. Cette considération expliquera l’étendue que nous avons cru devoir lui donner; et pourtant nous ne nous sommes attaché qu’aux particularités les plus importantes. Il nous fallait errer dans un labyrinthe obscur, presque inextricable, et ce n’était qu’en marchant avec une lenteur sage et attentive, qu’en signalant avec grand soin toutes les sinuosités bizarres de notre route, que nous pouvions arriver à une issue satisfaisante.
Quel concours de circonstances combinées et fortuites! quelle suite de détails révoltans, et que l’on croirait inventés à plaisir par quelqu’un de nos dramaturges modernes! quelle horrible profusion de sentimens et de propos atroces! Combien de révélations accablantes, même en dehors du forfait imputé aux accusés! Jausion, adultère et parricide! Bastide, osant sommer son père, le pistolet à la main, de lui donner une somme de dix-huit cents francs! Bastide, osant réitérer la même menace dans plusieurs circonstances! C’est ainsi que ces misérables avaient préludé à l’attentat qui devait enfin appeler sur eux le glaive vengeur de la justice. Et, avec quelles épouvantables preuves, ce procès n’a-t-il pas démontré qu’un crime une fois commis, il n’en coûte presque plus de commettre d’autres crimes! Voyez Bastide, encore armé du couteau dont il vient d’immoler Fualdès, prêt à égorger le témoin dont il redoute les aveux! Voyez-le toujours altéré de sang, traiter avec les dignes époux Bancal, de la vie de leur jeune enfant dont il craint les révélations! Et, chose inouïe! un père, une mère acceptant de concert cet horrible marché! Le père au moins recula devant son crime, il se fit plus tard justice à lui-même; mais la femme Bancal, créature plus ignoble que son nom, dont le vice avait courbé la taille et dégradé la figure, dont la physionomie respirait tout ce que la nature la plus perverse a de plus hideux, quel rôle avait-elle rempli dans la scène du meurtre de Fualdès, quel message infernal donna-t-elle à cet enfant dont elle avait vendu les jours, quelle hypocrite lâcheté montra-t-elle dans les débats!
Il semble que toutes les passions les plus dégradées se fussent donné rendez-vous autour du cadavre palpitant de Fualdès. La cupidité arme les principaux assassins, un intérêt vil et mesquin engage quelques autres; la débauche fournit des auxiliaires et des témoins; et comme si le hasard eut voulu compléter la monstrueuse laideur de cette trame infernale, il y fait apparaître comme acteur, un de ces êtres que l’absence de la raison rend indifférent au bien comme au mal, un idiot, l’imbécille Missonnier, dont les traits sans expression conservèrent pendant toute la durée des débats la plus complète insensibilité. Et ce personnage obstinément mystérieux, également jeté par le hasard sur cette scène d’horreur; ce personnage qui absorbe toute l’attention, qui tient dans ses mains le destin des coupables, qui n’a qu’à dire un mot pour les livrer à la vindicte des lois, et qui, tiraillée sans cesse par des sentimens divers, souvent au moment de parler, recule épouvantée devant l’aveu terrible qu’on allait lui arracher! C’est elle qu’on voit dominer dans tous les débats; on attend, on épie ses paroles; on les commente; on commente son silence; elle fait presque oublier le crime et les coupables, ou du moins, atténue singulièrement l’effet qu’ils devraient produire; c’est elle, toujours elle qui tient le fil de l’action, qui tantôt lui fait faire un pas, tantôt la force de rétrograder, tantôt obscurcit sa marche, ou bien par un mouvement soudain, par un monosyllabe, par un geste, la précipite, la lance vers le but, et s’arrête encore! Il faut en convenir, madame Manson, quels que fussent les motifs de sa conduite, avait un autre rôle à remplir, moins dramatique, moins fameux sans doute, mais à coup sûr plus digne d’éloges. Avec un peu de ce courage que les femmes savent quelquefois trouver dans les circonstances périlleuses, elle aurait pu peut-être sauver la vie à l’infortunée victime qu’elle vit immoler; terrifier les bourreaux par sa résolution. Cet acte aurait bien valu et la reconnaissance qu’elle avait vouée à Jausion, et sa fidélité à un serment prêté entre les mains d’assassins, et la pusillanimité des craintes qu’elle manifestait; cet acte aurait ennobli le travestissement qu’elle portait dans ce moment, et fait excuser le motif qui l’avait attirée dans l’infâme maison Bancal.
Quand la pensée attristée s’appesantit sur les détails de cette horrible et dégoûtante tragédie, le cœur se contracte péniblement; on éprouve un violent accès de misanthropie, on jette des regards de défiance sur toute l’espèce humaine! Comment entre tant d’individus qui concourent au même forfait, entre tant d’individus dont la plupart n’avaient qu’un très-mince intérêt à la consommation du crime; comment, disons-nous, ne s’en trouva-t-il pas un seul qui, mu par un sentiment d’humanité, attendri par les prières touchantes de la victime, qui conçut la pensée et eût le courage d’arrêter les assassins, soit par des représentations énergiques, soit par des menaces résolues? Un seul homme eut suffi; il eut été entendu et appuyé par la majorité; le cri de l’humanité trouve toujours de l’écho dans les cœurs qui ne sont point assourdis par la passion, et peut-être Bastide et Jausion, demeurés seuls de leur bord, auraient-ils reculé devant leur projet homicide. Au lieu de cela, que voit-on dans l’antre de Bancal? des tigres altérés, se gorgeant de sang sur leur innocente proie; des hommes indifférens à l’action, qui ne s’y mêlent pas, parce qu’ils n’y sont point invités, des femmes, tranquilles et froides spectatrices de tout ce qui se passe autour d’elles; un monstre féminin qui reçoit le sang dans un baquet!! Quel tableau! ah! si de telles atrocités n’étaient pas pour ainsi dire un phénomène sans exemple dans l’histoire des sociétés, si l’on se frappait trop vivement de l’idée qu’elles pussent se reproduire, ce serait à nous faire fuir tout espèce de contact avec nos semblables, à nous isoler complètement et à ne pas nous laisser approcher, comme font les sentinelles qui sont sur leurs gardes. Mais, comme nous l’avons déjà dit, heureusement des crimes de cette nature se renouvellent difficilement et quand ils surgissent, la justice, par une éclatante punition, frappe de terreur les pervers qui seraient tentés de les imiter, et ramène la confiance au sein de la société un moment alarmée.
Des bruits divers ont circulé et se sont accrédités dans certaines classes à l’occasion de Fualdès. On a voulu voir dans ce meurtre l’œuvre ténébreuse de la politique. On a insinué qu’une compagnie funeste avait guidé le bras des meurtriers. Pour abonder dans cette idée, il faudrait des preuves d’une authenticité incontestable. Jusque-là nous ne pouvons y voir qu’un effet de cette maladie de l’esprit humain, qui, généralement, lorsqu’un fait arrive, au lieu de se contenter des causes naturelles qui l’ont produit, se plaît à lui donner une origine occulte et merveilleuse.
FIN DU SIXIÈME VOLUME.
FIN DE LA TABLE DU SIXIÈME VOLUME.