Nous n'irons plus au bois,
Les lauriers sont coupés.
Pour la première fois j'ai regretté, en parlant de Saint-Étienne, de ne pas savoir un mot de cette science toute nouvelle qu'on appelle statistique; M. Charles Dupin l'a inventée à son profit! La statistique et l'économie politique me paraissant, après les cols en papier et les cannes à fauteuils, les deux plus belles inventions de notre époque. Écrivez donc, sans savoir un chiffre, sur une ville où tout est commerce!... et deux et deux sont huit et quatre sont cent.
Ah! la belle page, si j'avais écrit l'histoire d'un seul eustache! Un eustache est un couteau sans ressort, à manche de bois, noirci au feu, orné d'un trou à l'extrémité, pour y passer une ficelle: cet instrument, après avoir passé par dix-huit mains différentes, revient à trois liards, et se vend deux sous, du collége Louis le Grand, à Chandernagor. «Ce que j'ai le plus admiré en France, disait Fox, en 1802, ce sont les eustaches de Saint-Étienne.» Cependant, en 1802, c'était une assez belle époque de gloire militaire, sans compter que, pour la gloire littéraire, nous en étions aux comédies de M. Collin d'Harleville, à la tragédie de M. Luce de Lancival... aux bons mots de Brunet.
Que j'aimerais aussi à savoir comment se fait un fusil à Saint-Étienne! Ce n'est pas faute, croyez-moi, d'avoir vu la fabrique, d'avoir joué, jeune enfant, dans l'atelier de Stellein, ce bon et infatigable Stellein, qui a fait tant de belles choses dans sa vie! Un ouvrier prend à la fois trente ou quarante lames de fer, réunies et pétries ensemble; il réduit toutes ces lames, réunies en une seule et même lame! Vous diriez d'un simple argile, tant l'ouvrier est le maître de sa matière: il tord, il tourne, il alonge, il raccourcit, il imprègne son dessin dans le double-canon, sur le canon.
Et tantôt, vous aurez un simple fusil de guerre, une de ces armes terribles dans les mains des soldats d'Austerlitz.
Tantôt, chasseur! voici ton fusil de chasse, arme légère et rapide. Encore un effort; appelez à votre aide le ciseau de Dumarest et de Dupré, vous aurez la plus belle arme du monde, digne du pacha d'Égypte, une de ces armes brillantes, parsemées d'argent et d'or, qu'on ne peut échanger raisonnablement que contre la maîtresse du Klephte:
C'est un Klephte à l'œil noir
Qui l'a prise, et qui n'a rien donné pour l'avoir.
Si je continue ainsi, adieu ma statistique! Cependant, à côté de ces foudres de guerre, si solides et si vite faits: fusils, pistolets, baïonnettes; à côté du fusil de luxe qui demande une année; à côté de l'enceinte où toutes ces armes sont essayées avec un fracas épouvantable, à triple charge; à côté de tout ce peuple dont chacun a sa tâche, à celui-ci une vis, à celui-là un chien, à celui-là une platine, à celui-là le bois sculpté, à l'autre la ciselure, et tant d'autres détails bien distincts, qui font de chaque détail autant de métiers différents, vous trouvez tout à coup de grandes enceintes isolées et tristes. Figurez-vous je ne sais combien de métiers réunis, des courroies attachées à des centaines de rouages de fer, faisant tourner des milliers de dévidoirs. En ces grandes usines, le fil et la soie reçoivent leur mouvement de la vapeur, se croisent et se mêlent dans tous les sens, çà et là, faisant jaillir mille dessins rapides et variés; et quand, par hasard, un seul fil se brise, aussitôt le lacet auquel il appartient, s'isole de tous les autres: immobile, il attend qu'on le remette en rapport avec le mouvement qu'il a perdu, pendant que les autres lacets vont toujours.
En effet, ce n'est pas une seule machine, mais ce sont là autant de machines qu'il y a de lacets, ou de dentelles, ou de tulles, car on fait de tout à Saint-Étienne, et par tous les moyens: par un courant d'eau, par la vapeur, par les bras des hommes, souvent même par le simple mouvement d'un pauvre cheval aveugle attaché à la roue. Il y a telle maigre haquenée, à Saint-Étienne, qui a gagné plus d'argent à son maître que les brillants coursiers de lord Seymour, dans les courses du Champ-de-Mars.
On a beaucoup parlé jadis de la Hollande, aux marais fangeux, et de ses richesses à payer l'Angleterre. Manchester est aujourd'hui proclamée une seconde Amsterdam, par l'importance de ses produits et son commerce... eh bien, je ne crois pas que le flegme hollandais ou l'activité anglaise soient plus dignes de l'attention du monde que l'industrieuse patience de l'homme de Saint-Étienne, et son acharnement à utiliser la moindre parcelle de cette terre de charbon... du mot grec karbo, je brûle, dont on a fait escarboucle! Il existe encore aujourd'hui dans la ville un honnête fabricant, aussi riche qu'une cantatrice italienne; il avait lu, dans son enfance, les Géorgiques et traduit le père Rapin, et ces deux lectures lui avaient laissé je ne sais quel goût champêtre qui l'a forcé à avoir une maison de campagne, une villa, avec des ombrages et des ruisseaux murmurants.
Que disons-nous? le hoc in votis, est encore écrit en grosses lettres, sur la porte d'entrée, à la grande admiration des passants! Le digne homme avait pris en amitié ma jeunesse, parce que je comprenais ses citations latines, et qu'en se promenant avec moi, sous les tilleuls rabougris de la grande route, il pouvait revenir sur les souvenirs poétiques de sa jeunesse et sur les plaisirs innocents de prædium rusticum. «Je veux vous y conduire, me dit-il un jour; vous verrez mon bosquet, ma naïade, ma ruine, car j'ai aussi une ruine: c'est un délicieux séjour.» Nous partîmes, le lendemain, pour ce séjour délicieux.
La maison était plantée sur un sommet élevé, et bâtie en hôtel du faubourg Saint-Germain. Pour avenues (les belles et riches avenues de vieux arbres que la fournaise a dévorées!) ils avaient construit une longue cheminée de pompe à feu, dont l'épaisse fumée jetait une odeur de soufre insupportable; tandis que la machine, en dehors du puits, faisait jaillir des torrents d'une eau noirâtre qui formait une boue infecte autour de l'habitation. «Voilà mon donjon! me dit l'honnête négociant, en me montrant la cheminée; voilà mon fossé féodal! A mon sens, j'aurais été bien niais de perdre cent bonnes perches de terrain, dans lesquelles je puis trouver une mine d'or.» Disant cela, nous entrâmes dans la maison.
C'était une maison semblable à toutes les maisons de la ville enfumée: un carreau d'argile, sans tapis; des meubles en noyer noirci par la fumée; un feu de tourbe à chaque appartement; pas un tableau, pas une gravure, à peine un livre; une huche; un garde-manger, du linge étendu dans le salon. «Et le jardin? dis-je à mon hôte.—Le jardin?... Le voilà!...» Une ruine!
Cette ruine était un four à chaux: encore un gouffre de fumée et d'infectes vapeurs, au milieu d'herbes desséchées, en présence d'une plate-bande de tulipes dont la tête était tristement penchée, faute de pluie. Je n'ai jamais vu de ronces pareilles; cette brique rougeâtre au milieu de ces fleurs fanées, était d'un effet désolant. «Venez plus loin, me dit le propriétaire de ce beau lieu; venez contempler tout mon domaine, vous rafraîchir dans mon bosquet, et vous reposer dans mon parc...» Parc et bosquet, six pieds de long. En avançant, j'entendis un bruit d'eau mêlé à de rauques harmonies qu'il était impossible de reconnaître. Ici, mon homme était triomphant. Le Nôtre et La Quintinie étaient dépassés par son génie. Il avait trouvé le moyen d'établir là, au fond de son bosquet, dans la rivière, une scie à scier du marbre. La machine allait toujours avec son craquement en faux-bourdon à vous rendre possédé.
Il me fallut passer cinq heures dans cette mortelle habitation; et le soir, à l'heure ordinaire du coucher, à huit heures, quand je pus monter dans ma chambre, à la lueur d'une chandelle fétide (on ne brûle pas autre chose à Saint-Étienne), j'aperçus dans la plaine mille feux épars, des montagnes de tourbe enflammée; il s'agit seulement de faire perdre à la houille son odeur sulfurique et tout ce qu'elle a de malfaisant, au grand avantage des villas d'alentour. En général, on tourmente le charbon de toutes les manières, dans ces douces campagnes. Ils sont parvenus à le changer en fer, à force de fourneaux enflammés, de rouages mouvants: la terre en tremble. La maison de mon hôte, aux neiges près, pouvait passer pour une habitation du Vésuve, à l'heure où le volcan jette au loin, la flamme et la cendre! Et le lendemain, quand je m'éveillai au chant du coq (le coq chante, en cette terre désolée), je retrouvai de mon premier regard, l'épaisse fumée de la pompe à feu, l'infecte fumée du four à chaux, la noire fumée du charbon purifié; j'entendis les cris aigus de la scie... et tout là-bas, dans le lointain, à côté d'une fabrique de tuiles, je découvris... le chemin de fer!
Ce chemin de fer, le premier qui ait été construit dans le royaume de France, est une des merveilles du monde[1]. Le pont sous la Tamise serait même achevé que le chemin de fer de Saint-Étienne resterait une merveille. Il ne s'agit pourtant que de deux bandes de fer placées à quelques pieds l'une de l'autre, et se prolongeant sur une chaussée pratiquée pour les recevoir; mais ces deux lignes de fer parcourent, avec la rapidité de l'éclair, quarante lieues de poste; elles traversent trois montagnes; elles uniront bientôt le Rhône et la Loire, deux chemins qui marchent; elles feront de Saint-Étienne un entrepôt universel. Dans ces deux lignes de fer est contenu l'avenir de la cité! Par le chemin de fer, la France n'aura plus rien à envier à l'Angleterre; nous lui sommes supérieurs par la simplicité des moyens; c'est une gloire dont les nations de l'Amérique se sont avisées les premières, et qui nous eût été bien utile à nous autres peuples fastueux et imprévoyants de l'Europe, qui commençons des ouvrages pour l'éternité, et qui ne les finissons jamais!
[1] Ceci était écrit en 1828!!!
Mais ces merveilles du feu et du fer sont une étude fatigante; un voyage au bord du Rhin, au fond de l'Allemagne, je n'ai pas dit dans les montagnes de la Suisse, un voyage d'une année aux pyramides, serait beaucoup moins pénible au voyageur que huit jours d'étude à Saint-Étienne; quand vous auriez vu tout le sol, et toutes les merveilles que le soleil éclaire, vous n'auriez encore vu que la moitié de la ville. Une cité souterraine envahit à chaque instant cette patrie des mineurs; ce Saint-Étienne souterrain est le vrai Saint-Étienne. Ici, la fortune et les trésors de la cité des vivants.
Voulez-vous connaître Saint-Étienne à vol d'oiseau! grimpez sur la montagne. Au sommet de ce puits qui se prolonge dans les entrailles de la terre, un mauvais tonneau encore infecté du vin du crû est attaché à une méchante ficelle; entrez dans ce tonneau, asseyez-vous sur les bords; vous aurez pour contre-poids un homme noir armé d'une lampe de fer aussi grossière, aussi terne que s'il n'y avait pas un forgeron dans la ville; il n'y a de pareilles lampes que dans les mines de Saint-Étienne ou dans les romans de Walter Scott. Ces mines s'étendent sous toute la ville: toute la ville dépend de ces mines; elles fournissent du charbon aux deux tiers de la France, et la fournirait pendant des siècles encore. Dans cet espace à la fois vaste et rétréci, sont contenues toutes nos ressources manufacturières, tout est là, notre fer, nos armes; ces belles armes qui ont fait la terreur de l'Europe et gagné les batailles de l'Empire, noble fer souple et poli, plus lourd que les canons de Versailles, mais aussi plus solide et mieux fait pour de longues guerres.
Parcourez lentement ces longs souterrains, mesurez ces rochers de houilles, arrêtez-vous devant ces familles entières de charbonniers, colonies sombres, leur berceau est suspendu à une colonne de charbon, leur jeunesse se passe au murmure d'un ruisseau fangeux! O bonnes gens! Ils viennent au monde en ces vallées de la houille! Ici, leur jeunesse! ici, leurs amours! ici, leurs bonheurs! Gens heureux tout autant que s'ils vivaient en plein soleil, au milieu de la langue italienne, dans la campagne de Rome, sur les bords de l'Arno!
Le Tibre... et l'Arno! notre fleuve est aussi célèbre! il a sa gloire! Interrogez le premier négociant qui passera dans la rue en vieux chapeau, ses mains dans ses poches et l'air préoccupé: «Monsieur, où donc est le Furens?» Il ne vous répondra pas, ou s'il vous répond, ce sera pour vous montrer dédaigneusement une humble rivière, et que dis-je? un simple ruisseau, un filet d'eau sale, chargé d'une écume blanchâtre, et se traînant à peine à travers la cité qu'il endort. Ceci est le Furens, saluons le Furens! De si petit fleuve est sorti Saint-Étienne. Il est le maître! il est force, orgueil, richesse, espoir, santé! O Furens bienfaiteur! Præsidium et dulce decus! Du torrent que voici, viennent les eaux de la ville; à lui seul appartient la santé publique, la propreté publique, la richesse: il donne au fer la force, et le pliant à l'acier. Vienne Gargantua avec une soif ordinaire, adieu notre filet d'eau! et plus de soierie, et plus de fer, plus d'or, plus de vastes coffres où s'engouffre le tiers du numéraire de la France.
O torrent plus fertile et plus aimé que le Galèze enchanté! tes rives sont des rives poétiques entre toutes! J.-J. Rousseau s'y est agenouillé; chaque année, il relisait l'Astrée; et quand il vint demander le Lignon, dans un beau moment de poésie, on lui montra le Furens! «Malheureux que je suis,» disait Rousseau.
Dans la position de J.-J. Rousseau, sa colère était une justice! Quel désappointement plus triste que de passer des ombrages frais de d'Urfé, de ce ciel bleu qu'il savait si bien faire, de ces moutons poudrés de rose, en ces pâturages dressés comme des sofas, de ces bergers en batiste, de tout le joli de la pastorale à la Ségrais, à toute la laideur des manœuvres, des forgerons, des ouvrières de Saint-Étienne? Soyez attentifs! à l'heure de midi, voici nos bergers sur leurs portes avec leurs bergères, en plein soleil, accroupis à terre, et rassemblés là, pour manger, comme les portefaix romains, étendus devant la statue mutilée de Pasquin. Il n'y a qu'une heure de comédie à Saint-Étienne, et la voici: figurez-vous tout un peuple attendant et dévorant, toute l'année, à la même heure, le même potage, si l'on peut appeler potage une espèce de mortier de pommes de terre et de pain, qui suffit à entretenir tant de vigueur. Ce potage est contenu dans un énorme vase, appelé: bichon! Le bichon! ça ne se fait que chez nous! par nous... pour nous! Un pot vernissé et contourné à la diable, orné d'une anse, et voilà tout le ménage d'un Stéphanois. Le bichon est à Saint-Étienne ce que le bouclier était à Sparte: Reviens, mon fils, ou dessus ou dessous! Le bichon est le seul meuble qu'on respecte dans la ville, le seul dont on soit jaloux. Un père le transmet à son fils; une femme l'apporte en dot à son mari; le vieillard mange dans son bichon de jeune homme. Le bichon est reluisant, heureux, coquet, solennel! c'est une espèce de vase hollandais, avec autant de bonhomie dans le port, entouré d'autant d'idées domestiques et riantes; un dieu Lare qu'on respecte dans nos familles; il a des droits que l'on ne conteste pas à l'heure où se sert la soupe. Le bichon de l'aïeul passe avant celui du père, jusqu'au bichon du tout petit enfant qui est de taille à lui servir toujours, lors même qu'il deviendrait un géant. Que de fois, après avoir fait une grande fortune, assis à sa table chargée de vaisselle opulente, le banquier stéphanois a-t-il oublié son orgueil d'enrichi pour revoir le bichon de l'ouvrier figurer au milieu de ses plats d'argent. Tel cet empereur romain qui fait placer sur sa table des vases de terre, en souvenir de son père, le potier!
Voilà tout ce que je sais des mœurs de la ville et de la ville même. Ce faible essai, qu'on prendra pour un roman peut-être, n'est pourtant qu'un simple et véridique aperçu de ce mélange inouï de grossièreté et de richesse, de travaux sauvages et d'opulence sévère, de génie exact et laborieux et d'ignorance.
Que penser, en effet, d'une ville opulente et féconde en grands artisans, qui ne compte pas un écrivain passable et pas un poëte, pas un homme assez bien né pour tenir une plume avec l'énergie et le courage que demandent l'enclume et le marteau?
Ville étrange, elle envoya jadis à la Convention nationale l'armurier Noël Pointe, orateur à la manière de Mirabeau, aussi véhément et peut-être inspiré mieux que lui!
FIN
TABLE DES MATIÈRES
| Pages. | |
| Préface | 1 |
| Avant-propos | 3 |
| Kreyssler | 33 |
| Honestus | 41 |
| La mort de Doyen | 63 |
| Jenny la bouquetière | 76 |
| Maître et Valet | 82 |
| La Vallée de Bièvre | 93 |
| Le Haut-de-chausses | 102 |
| L'Échelle de soie | 114 |
| Le Voyage de la lionne | 133 |
| La Fin d'automne | 145 |
| Hoffmann et Paganini | 158 |
| Les Duellistes | 170 |
| Vendue en détail | 180 |
| Rosette | 196 |
| Iphigénie | 218 |
| Strafford sur l'Avon | 226 |
| Rêverie | 233 |
| La Vente à l'encan | 238 |
| Rambouillet | 251 |
| La Soirée poétique | 259 |
| La Rue des Tournelles | 272 |
| La Ville de Saint-Étienne | 289 |
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
TYPOGRAPHIE ERNEST MEYER, RUE DE VERNEUIL, 22, A PARIS.