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Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) cover

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)

Chapter 15: REMARQUES
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About This Book

A collection of one hundred oral tales and variants gathered from a single village in Lorraine and transcribed with minimal literary embellishment, presented alongside an introductory essay arguing about the origin and spread of European folktales. Each tale is followed by comparative notes tracing parallels in other French and foreign collections, especially eastern traditions, and a bibliographic index and supplementary remarks deepen the comparative evidence. The editors aim for faithful reproduction of local storytelling, and the work combines primary narratives with scholarly commentary on motifs, forms, and pathways of transmission across Europe.

Enfin, la littérature indienne nous offre, dans la grande collection sanscrite de Somadeva, de Cachemire, la Kathâ-Sarit-Sâgara («l'Océan des Histoires»), qui date du XIIe siècle de notre ère, quelques traits des contes que nous étudions. Dans deux récits de cette collection (t. I, p. 110-113, et t. II, p. 175 de la traduction allemande de Brockhaus), le héros donne la chasse à un sanglier énorme, qui se réfugie dans une caverne. Le héros l'y poursuit et se trouve dans un autre monde, où il rencontre une belle jeune fille. Dans le premier récit, la jeune fille a pour père un râkshasa (mauvais génie), qui n'est vulnérable que dans la paume de sa main droite. C'est lui qui était changé en sanglier. Sa fille apprend à Chandasena comment il pourra le tuer[123].—Dans le second récit, la jeune fille est une princesse retenue captive par un démon. Elle dit à Saktideva que le démon vient justement de mourir d'une flèche qu'un hardi archer lui a lancée. Saktideva lui apprend qu'il est cet archer et l'épouse.

***

C'est le moment de revenir sur un des éléments de notre conte, ces personnages d'une force extraordinaire, Tord-Chêne, Jean de la Meule, Appuie-Montagne, qui deviennent les compagnons de Jean de l'Ours. Cet élément appartient évidemment à un autre thème; car la force de ces personnages ne sert absolument à rien dans le récit, et il semblerait même, à en juger par les aventures du château de la forêt, qu'elle ait disparu après qu'ils se sont associés à Jean de l'Ours. Au contraire, dans le thème auquel ils se rattachent véritablement, les personnages doués de dons merveilleux, force, finesse d'ouïe, rapidité à la course, etc., qui se mettent à la suite du héros, aident celui-ci à mener à bonne fin des entreprises à première vue impossibles, imposées à quiconque veut épouser une certaine princesse. (Voir, par exemple, le conte allemand no 71 de la collection Grimm.) M. Théodore Benfey, dans la revue l'Ausland (1858, nos 41-45), a traité à fond de ce thème et de son origine.—Le seul personnage qui, en général, passe de ce thème dans celui de Jean de l'Ours, est l'homme fort, le Bon-Dos du no 28 du Pentamerone napolitain, qui peut porter une montagne; le Forte-Échine du Chevalier Fortuné de Mme d'Aulnoy, qui correspond à notre Tord-Chêne; comme aussi le Bondos d'un conte arabe traduit au siècle dernier par Chavis et Cazotte, véritable parodie des contes de ce type, et le Tranche-Mont du même conte, qui se retrouve, sous le nom de Brise-Montagne, dans le conte picard de Jean de l'Ours, mentionné ci-dessus.—Dans le conte catalan de Joan de l'Os, à côté des hommes forts, Arrache-Pins et autres, il se trouve encore un autre personnage appartenant au thème que nous venons d'indiquer: un homme à l'ouïe si fine qu'il entend ce qui se passe à l'autre bout du monde, sans que ce don merveilleux soit plus utile, dans la suite des aventures, que la force de ses camarades.

Une forme orientale de ce thème des personnages extraordinaires présente un détail caractéristique qui fait lien avec le thème de Jean de l'Ours. Nous la rencontrons dans un conte indien, qui a été recueilli en 1875 chez les Kamaoniens, tribus montagnardes habitant au pied de l'Himalaya, et publié en russe par M. Minaef (no 33)[124]: Un prince s'est mis en route pour aller demander la main de la princesse Hirâ, une princesse qui, toutes les fois qu'elle rit, fait tomber des rubis de ses lèvres et, quand elle pleure, des perles de ses yeux, et que, par avarice, son père ne veut pas marier. Chemin faisant, le prince aperçoit un berger qui fait paître des chèvres; il en a deux mille dans son manteau. Ce berger arrache un arbre dont les branches touchent au ciel et dont les racines descendent aux enfers. «Frère,» lui dit le prince, «que tu es fort!—Mahâradjâ,» dit l'autre, «l'homme qui est fort, c'est celui qui va pour épouser la princesse Hirâ.—J'y vais,» dit le prince. Et le berger se joint à lui. Ils rencontrent ensuite successivement et emmènent avec eux quatre personnages extraordinaires, entre autres un habile tireur à l'arc, un menuisier qui bâtit en une nuit un palais avec vingt-deux galeries et vingt-deux portes, et un homme n'ayant qu'une jambe et qui, en une minute, rapporte des nouvelles des quatre coins du monde. A chacun le prince dit: «Que tu es fort!» et chacun lui répond: «L'homme qui est fort, c'est celui qui va pour épouser la princesse Hirâ.» Arrivé chez la princesse Hirâ, le prince n'a point de peine à obtenir sa main, et il n'est plus question des personnages qu'il avait amenés avec lui. Il y a là certainement une altération.—Le dialogue entre le prince et les hommes qu'il rencontre relie tout à fait le conte indien aux contes européens du type de Jean de l'Ours. Déjà, en Orient, le conte avare de ce dernier type présentait un passage analogue. En Europe aussi, nous retrouvons le même trait dans un conte allemand (Prœhle, II, no 29). Jean l'Ours rencontre un homme qui arrache des arbres comme en se jouant. «Tu es bien fort,» lui dit-il.—«Pas aussi fort que Jean l'Ours,» répond l'autre sans le connaître. D'autres hommes d'une force extraordinaire, que Jean l'Ours rencontre ensuite, lui font une semblable réponse. Plusieurs des contes mentionnés dans ces remarques, le conte hanovrien de Pierre l'Ours (Colshorn, no 5), le conte bosniaque de Grain de Poivre (Mijatowics, p. 123), le conte portugais (Coelho, no 22), ont le même épisode.

Dans un autre conte indien, recueilli dans le Pandjab (Indian Antiquary, août 1881, p. 228;—Steel et Temple, no 5), une forme particulière du thème des personnages extraordinaires se combine avec l'épisode de la maison isolée: Le prince Cœur-de-Lion, jeune homme aussi courageux que fort, est né d'une manière merveilleuse, neuf mois après qu'un fakir a fait manger de certains grains d'orge à la reine, qui jusqu'alors n'avait point d'enfants. Un jour, il veut voyager et se met en route, emmenant avec lui trois compagnons, un rémouleur, un forgeron et un menuisier. (La suite du récit montre que ces trois compagnons du prince sont des personnages aussi extraordinaires pour leur habileté que le menuisier et le tireur à l'arc du conte kamaonien qui précède.) Ils arrivent dans une ville complètement déserte, et entrent dans un palais également abandonné. Le rémouleur dit au prince qu'il se rappelle avoir entendu dire qu'un démon ne laisse personne s'établir dans cette ville: il vaudrait donc mieux aller plus loin. Mais le prince dit qu'il faut d'abord dîner, et que le rémouleur restera au palais pour préparer le repas, tandis que les autres feront un tour dans la ville. Quand le dîner va être prêt, arrive un petit personnage, armé de pied en cap, avec sabre et lance, et monté sur une souris brillamment caparaçonnée[125]. «Donne-moi mon dîner,» dit-il au rémouleur, «ou je te pends à l'arbre le plus voisin.—Bah!» dit le rémouleur; «approche un peu, et je t'écrase entre deux doigts.» Aussitôt le nain se change en un terrible géant, qui pend, en effet, le rémouleur; mais, la branche ayant cassé, celui-ci en est quitte pour la peur. Quand ses camarades reviennent, il leur dit qu'il a eu un accès de fièvre. Même aventure arrive au forgeron, puis au menuisier. Quant au prince, il tue le démon d'un coup d'épée. Puis il écrit à tous les gens de la ville de revenir, et leur donne le rémouleur pour roi. Avant de continuer son voyage, il plante une tige d'orge et dit au rémouleur que, si elle vient à languir, ce sera signe qu'il lui est arrivé malheur à lui, le prince: alors il faudra venir à son secours[126]. Le prince se remet en route en compagnie du forgeron et du menuisier, et parvient dans une seconde ville abandonnée où il leur arrive à peu près même chose que dans la précédente. Le prince établit le forgeron roi du pays et plante, là encore, une tige d'orge avant son départ; ce qu'il fait aussi avant de quitter une troisième ville, où il a marié le menuisier avec une princesse. Lui-même, après diverses aventures, épouse une belle princesse qui était gardée par un génie. Mais sa femme se laisse prendre aux paroles perfides d'une vieille, et elle révèle innocemment à celle-ci que la vie du prince est attachée à une certaine épée: si cette épée est brisée, il mourra. La vieille dérobe l'épée et la met dans un brasier ardent; le prince meurt. Aussitôt les tiges d'orge se flétrissent chez les trois anciens compagnons du prince, qui se mettent sans tarder à sa recherche. Ils trouvent le corps du prince et, près de lui, l'épée brisée. Le forgeron en ramasse les débris et reforge l'épée; le rémouleur lui rend son premier éclat, et le prince recouvre la vie. Alors c'est au tour du menuisier de se rendre utile au prince en lui ramenant sa femme, qui a été enlevée par la vieille. Il y parvient au moyen d'un palanquin qu'il construit et qui vole dans les airs.

On voit comme, dans ce conte indien, tout est logique et s'enchaîne bien: les compagnons du prince sont des personnages extraordinaires, mais par leur habileté, non par leur force, ce qui explique leur mésaventure avec le démon; et leurs dons merveilleux, loin d'être inutiles, servent à amener le dénouement.

Un autre conte oriental, qui offre, pour la marche générale du récit, beaucoup d'analogie avec ce conte indien, se rapproche davantage, sur certains points, des contes du type de Jean de l'Ours: c'est par leurs qualités physiques et non par leur habileté que les compagnons du héros sont extraordinaires; de plus, si l'épisode de la maison isolée fait défaut, nous trouvons la délivrance de trois jeunes filles, prisonnières de monstres. Voici ce conte, recueilli chez un peuple de l'extrême Orient, les Kariaines, qui habitent dans l'Indo-Chine, au milieu des montagnes du Pégu et de la Birmanie (Journal of the Asiatic Society of Bengal, t. XXXIV (1865), seconde partie, p. 225): Par suite d'une malédiction du soleil contre sa mère, Ta-ywa est né aussi petit qu'une jujube. Il mange énormément et devient très fort. S'étant fabriqué un arc, il va à la fontaine où les enfants du soleil viennent à l'eau, les menace et leur ordonne d'aller dire à leur père de le faire plus grand. Le soleil envoie contre lui divers animaux, fait déborder les eaux, lance des rayons brûlants pour le faire périr. Peine inutile. Alors il le fait très grand. Les gens deviennent envieux de sa force et cherchent à se débarrasser de lui (comme dans le conte avare et dans les contes européens du type de l'Homme fort, déjà plus d'une fois mentionné). Voyant qu'on ne l'aime pas, il quitte le pays. Sur son chemin il rencontre Longues-Jambes «qui a dans ses cheveux un cotonnier dont l'ombre couvre six pays.» Ta-ywa lui raconte pourquoi il s'est mis à voyager. L'autre lui dit qu'il s'est trouvé dans le même cas: «Parce que mes jambes étaient longues, on ne m'aimait pas.» Et il se joint à Ta-ywa. Mêmes scènes avec d'autres personnages extraordinaires, Longs-Bras, Larges-Oreilles, etc. Mais il ne reste, en définitive, avec Ta-ywa que Longs-Bras et Longues-Jambes. Après avoir vaincu un personnage nommé Shie-oo, les trois compagnons arrivent dans une maison vide. «La place où Ta-ywa s'assit était au dessus de la tête d'une belle jeune fille qui était cachée dans une fente du plancher: elle se mit à le pincer.» Croyant que c'était un insecte qui l'avait mordu, Ta-ywa souleva le plancher et découvrit la jeune fille. Celle-ci leur dit: «Ah! mes chers amis, comment êtes-vous venus ici? Le grand aigle a mangé mon père et ma mère, mes frères et mes sœurs. Mes parents ont eu pitié de moi et m'ont cachée. Comment êtes-vous venus ici? Le grand aigle va vous dévorer.» Ils lui disent de ne rien craindre, et Ta-ywa parvient à tuer l'aigle. Puis il plante deux herbes à haute tige et laisse dans la maison de l'aigle Longues-Jambes en lui disant: «Si les plantes se flétrissent, mets-toi vite à ma recherche.» Ta-ywa et Longs-Bras reprennent leur route et arrivent à une autre maison vide où ils trouvent dans une jarre une jeune fille et où Ta-ywa tue des tigres, maîtres de la maison. Il plante encore des herbes, et, laissant derrière lui Longs-Bras avec les recommandations qu'il a faites à Longues-Jambes, il se remet en chemin et arrive dans une troisième maison où se cache encore une jeune fille. Cette fois, ce sont trois gros serpents qu'il doit combattre. Il en tue deux, mais le troisième l'avale. Aussitôt les plantes se flétrissent: Longues-Jambes et Longs-Bras accourent à son aide, tuent le serpent et rendent la vie à Ta-ywa.

Nous avons fait remarquer que, dans la combinaison du thème des personnages extraordinaires avec le thème qui est proprement celui de Jean de l'Ours, la plus grande partie des aventures constituant le premier thème disparaît. Nous allons voir, dans un conte écossais (Campbell, no 16), unique, croyons-nous, en son genre, cette même combinaison se faire de la façon la plus ingénieuse, sans occasionner l'élimination d'aucun élément important de l'un ni de l'autre thème.—Le héros, fils d'une pauvre veuve, part avec trois seigneurs pour aller délivrer les trois filles d'un roi que trois géants ont emportées dans le monde inférieur. Il s'adjoint sur la route trois personnages extraordinaires: un «buveur», capable de boire toute une rivière; un «mangeur», dont la faim ne peut être assouvie; un «écouteur», qui entend l'herbe pousser. Ce dernier, grâce à sa finesse d'ouïe, découvre où sont les princesses; le fils de la veuve et les trois personnages extraordinaires se font descendre par les seigneurs dans le monde inférieur. Le premier des géants leur dit qu'ils n'auront pas les princesses avant d'avoir trouvé un homme capable de boire autant d'eau que lui. Le buveur tient si bien tête au géant, que celui-ci crève. Il en est de même du second géant, quand il veut se mesurer avec le mangeur. Le troisième géant donne les princesses, mais à condition que le fils de la veuve restera à son service pendant un an et un jour. On fait remonter les filles du roi, dont les seigneurs s'emparent. Le fils de la veuve sort du monde inférieur sur un aigle que le géant lui a donné. Suit son entrée comme compagnon chez un forgeron, et la commande, faite par les seigneurs, de trois couronnes pareilles à celles que les princesses portaient chez les géants. Le fils de la veuve appelle l'aigle au moyen d'un sifflet que celui-ci lui a donné, et l'envoie chercher ces couronnes dans le monde inférieur.

II
LE MILITAIRE AVISÉ

Il était une fois un militaire qui revenait du service. Passant un jour devant un château, il frappa pour demander à boire, car il avait grand' soif. Un lion vint lui ouvrir: dans ce temps-là les lions faisaient l'office de domestiques. Le maître et la maîtresse du château étaient sortis. Le militaire pria le lion de lui donner un verre d'eau. «Militaire», répondit le lion, «je ne te donnerai pas de l'eau; tu boiras du vin avec moi.» L'autre ne se le fit pas dire deux fois. Ils burent ensemble quelques bouteilles, puis le lion dit au militaire: «Militaire, veux-tu jouer avec moi une partie de piquet? je sais que les militaires jouent à ce jeu quand ils n'ont rien à faire.—Lion, très volontiers.»

Ils jouèrent sept ou huit parties. Le lion, qui perdait toujours, était furieux. Il laissa tomber à dessein une carte et demanda au militaire de la lui ramasser; mais celui-ci, voyant bien que le lion n'attendait que le moment où il se baisserait pour se jeter sur lui, ne bougea pas et lui dit: «Je ne suis pas ton domestique, tu peux la ramasser toi-même. Cependant, comme je m'aperçois que tu es un peu en colère, nous allons jouer à un autre jeu. Apporte-moi une poulie, une corde et une planche.» Le lion alla chercher tout ce qu'il demandait; le militaire fit une balançoire et y monta le premier. A peine s'était-il balancé quelques instants, que le lion lui cria: «Descends, militaire, descends donc, c'est mon tour.—Pas encore, lion,» dit l'autre, «tu as le temps d'y être.» Enfin le militaire se décida à descendre; il aida le lion à monter sur la balançoire et lui dit: «Lion, comme tu ne connais pas ce jeu, je crains que tu ne tombes et que tu ne te casses les reins. Je vais t'attacher par les pattes.» Il l'attacha en effet, et, du premier coup, il le lança au plafond. «Ah! militaire, militaire, descends-moi,» criait le lion, «j'en ai assez.—Je te descendrai quand je repasserai par ici,» répondit le militaire, et il sortit du château.

Le lion poussait des cris affreux qu'on entendait de trois lieues. Les maîtres du château, qui étaient au bois, se hâtèrent de revenir. Après avoir cherché partout, ils finirent par découvrir le lion suspendu en l'air sur la balançoire. «Eh! lion,» lui dirent-ils, «que fais-tu là?—Ah! ne m'en parlez pas! c'est un méchant petit crapaud de militaire qui m'a mis où vous voyez.—Si nous te descendons, que lui feras-tu?—Je courrai après lui, et si je l'attrape, je le tue et je le mange.»

Cependant le militaire continuait à marcher; il rencontra un loup qui fendait du bois. «Loup», lui dit-il, «ce n'est pas ainsi qu'on s'y prend. Donne-moi ton merlin, et puis mets ta patte dans la fente pour servir de coin.» Le loup n'eut pas plutôt mis sa patte dans la fente, que le militaire retira le merlin, et la patte se trouva prise. «Militaire, militaire, dégage-moi donc la patte.—C'est bon,» dit l'autre, «ce sera pour quand je repasserai par ici.»

Le lion, qui était à la poursuite du militaire, accourut aux hurlements du loup. «Qu'as-tu donc, loup?» lui dit-il.—«Ah! ne m'en parle pas! c'est un méchant petit crapaud de militaire qui m'a pris la patte dans cette fente.—Si je te délivre, que lui feras-tu?—Je courrai avec toi après lui; nous le tuerons et nous le mangerons.» Le lion dégagea la patte du loup et ils coururent ensemble après le militaire.

Mais celui-ci avait déjà gagné du terrain; il avait fait rencontre d'un renard qui était au pied d'un arbre, le nez en l'air. «Eh! renard,» lui dit-il, «que regardes-tu là-haut?—Je regarde ces cerises de bois.—Si tu veux», dit le militaire, «je vais t'aider à monter sur l'arbre.» En disant ces mots, il prit un bâton bien aiguisé, l'enfonça dans le corps du renard, puis l'ayant élevé à six pieds de terre, il ficha le bâton sur l'arbre et laissa le renard embroché. «Ah! militaire, militaire, descends-moi donc,» criait le renard.—«Quand je repasserai,» dit le militaire. «Les cerises auront le temps de mûrir d'ici-là.»

Le renard poussait des cris lamentables, qui attirèrent de son côté le lion et le loup. «Que fais-tu là, renard?» lui dirent-ils.—«Ah! ne m'en parlez pas! c'est un méchant petit crapaud de militaire qui m'a joué ce tour.—Si nous te délivrons, que lui feras-tu?—Je courrai avec vous après lui; nous le tuerons et nous le mangerons.»

Le militaire, ayant continué sa route, rencontra une jeune fille. «Mademoiselle,» lui dit-il, «il y a derrière nous trois bêtes féroces qui vont nous dévorer: voulez-vous suivre mon conseil? faisons une balançoire.» La jeune fille y consentit, et le jeu était en train quand le lion, qui était en avance sur ses compagnons, arriva. «Quoi?» dit-il, «encore le même jeu! sauvons-nous.» Ensuite le militaire se mit à fendre du bois. Le loup, étant survenu, s'écria: «C'est donc toujours la même chose!» Et il détala. Ainsi fit le renard.

Le militaire ramena la jeune fille chez ses parents, qui furent bien joyeux d'apprendre qu'elle avait échappé à un si grand péril. Ils firent mille remerciements au militaire et lui donnèrent leur fille en mariage.

REMARQUES

Il a été recueilli dans la Basse-Normandie un conte analogue (J. Fleury, p. 193): Un rémouleur, qui va être mangé par un loup, demande à celui-ci la permission de s'amuser à faire tourner encore une fois son «émoulette.» Le loup y consent, et, trouvant le jeu très joli, veut jouer lui aussi. Le rémouleur fait en sorte que le loup ait la patte prise, puis il se sauve. Un autre loup délivre son camarade, et les voilà tous les deux à courir après le rémouleur. Sur leur chemin, ils rencontrent un lièvre auquel le rémouleur a mis de petits boulets aux oreilles, en lui faisant croire qu'ainsi il courra plus vite; et ensuite un renard, auquel ce même rémouleur a enfoncé, sous le même prétexte, un «ragot» dans le derrière. Ils les débarrassent, l'un de ses boulets, l'autre de son ragot, et tous se lancent sur les traces du rémouleur. Ils l'aperçoivent enfin; mais alors le rémouleur montre l'émoulette au loup, puis les boulets au lièvre et le ragot au renard, et successivement chacun des trois s'enfuit.

Un conte croate (Krauss, no 20) est du même genre: Un jeune paysan, dont le comte son maître voudrait se débarrasser, doit passer la nuit dans une chambre où se trouve un ours affamé. Il y entre en jouant de la guimbarde. L'ours demande aussitôt à apprendre cet instrument; mais le jeune homme lui dit qu'il a les griffes trop longues, et, sous prétexte de les lui couper, il lui emprisonne la patte dans la fente d'un morceau de bois. Le lendemain, le comte ordonne au jeune homme de prendre une voiture et de se rendre dans un autre de ses châteaux; puis il lance l'ours à sa poursuite. Chemin faisant, le jeune homme joue de mauvais tours d'abord à un renard qu'il suspend à un arbre sous prétexte de le guérir de la colique, et ensuite à un lièvre, auquel il disloque les jambes pour le rendre, dit-il, encore plus agile. Le renard et le lièvre, délivrés par l'ours, se joignent à lui, et ils arrivent non loin du jeune homme, à un moment où celui-ci est descendu de voiture et entré dans un taillis. L'ours s'imagine le voir fendre un morceau de bois; le renard, préparer une corde, et le lièvre, aiguiser un bâton. Et tous les trois décampent au plus vite. (On se rappelle que, dans le conte lorrain, le militaire fait route avec une jeune fille, qu'il épouse ensuite; dans le conte croate, le jeune homme a pris avec lui dans sa voiture la fille du seigneur, à l'insu de celui-ci, et il l'épouse également.)

Un conte allemand de la région de Worms (Grimm, no 8) présente une forme écourtée de ce thème: Un joueur de violon, passant dans une forêt, se met à jouer de son instrument pour voir s'il lui viendra un compagnon. Arrive un loup, qui demande à apprendre le violon: le musicien lui dit de mettre les pattes dans la fente d'un vieil arbre, et, quand les pattes se trouvent prises, il le laisse là. Il traite un renard et un lièvre à peu près de la même façon. Cependant le loup, à force de se débattre, est parvenu à se dégager; il délivre le renard et le lièvre, et tous les trois se mettent à la poursuite du musicien. Mais les sons du violon ont attiré près de celui-ci un bûcheron armé de sa hache, et les animaux n'osent pas l'attaquer.

Le dénouement du Militaire avisé, qui manque dans le conte allemand que nous venons d'analyser, a beaucoup d'analogie avec celui d'un autre conte, allemand aussi, et recueilli dans la Hesse (Grimm, no 114). Voici ce passage: Un tailleur a serré dans un étau les pattes d'un ours qui veut apprendre le violon. L'ours, délivré par des ennemis du tailleur, se met à sa poursuite; alors le tailleur, qui se trouve en ce moment en voiture, sort brusquement les jambes par la portière, et, les écartant et resserrant comme les branches d'un étau: «Veux-tu rentrer là-dedans?» crie-t-il à l'ours. Celui-ci s'enfuit épouvanté.

On peut encore comparer, dans les contes allemands de la collection Wolf, la fin du conte page 408; le conte souabe no 59 de la collection Meier, et une partie d'un autre conte allemand (Prœhle, II, no 28).

III
LE ROI D'ANGLETERRE & SON FILLEUL

Il était une fois un roi d'Angleterre qui aimait la chasse à la folie. Trouvant qu'il n'y avait pas assez de gibier dans son pays, il passa en France où le gibier ne manquait pas.

Un jour qu'il était en chasse, il vit un bel oiseau d'une espèce qu'il ne connaissait pas; il s'approcha tout doucement pour le prendre, mais au moment où il mettait la main dessus, l'oiseau s'envola, et, sautant d'arbre en arbre, il alla se percher dans le jardin d'une hôtellerie. Le roi entra dans l'hôtellerie pour l'y poursuivre, mais il perdit sa peine: l'oiseau lui échappa encore et disparut.

Après toute une journée passée à battre les bois et la plaine, le roi arriva le soir dans un hameau, où il dut passer la nuit. Il alla frapper à la porte de la cabane d'un pauvre homme, qui l'accueillit de son mieux, et lui dit que sa femme venait d'accoucher d'un petit garçon; mais ils n'avaient point de parrain, parce qu'ils étaient pauvres. Le roi, à leur prière, voulut bien être parrain de l'enfant, auquel il donna le nom d'Eugène. Avant de prendre congé, il tira de son portefeuille un écrit cacheté qu'il remit aux parents, en leur disant de le donner à leur fils quand celui-ci aurait dix-sept ans accomplis.

Lorsque l'enfant eut six ans, il dit à son père: «Mon père, vous me parlez souvent de ma marraine; pourquoi ne me parlez-vous pas de mon parrain?—Mon enfant,» répondit le père, «ton parrain est un grand seigneur: c'est le roi d'Angleterre. Il m'a laissé un écrit cacheté que je dois te remettre quand tu auras dix-sept ans accomplis.»

Cependant le jeune garçon allait à l'école: une somme d'argent avait été déposée pour lui chez le maître d'école sans qu'on sût d'où elle venait.

Enfin arriva le jour où Eugène eut ses dix-sept ans. Il se leva de bon matin et dit à son père: «Il faut que j'aille trouver mon parrain.» Le père lui donna un cheval et trente-six liards, et le jeune homme lui dit adieu; mais, avant de se mettre en route, il alla voir sa marraine, qui était un peu sorcière. «Mon ami,» lui dit-elle, «si tu rencontres un tortu ou un bossu, il faudra rebrousser chemin.»

Le jeune homme lui promit de suivre son avis et partit. A quelque distance du hameau, il rencontra un tortu et tourna bride. Le jour suivant, il rencontra un bossu et revint encore sur ses pas. «Demain,» pensait-il, «je serai peut-être plus heureux. Mais le lendemain encore, un autre bossu se trouva sur son chemin: c'était un de ses camarades d'école, nommé Adolphe. «Cette fois,» se dit Eugène, «je ne m'en retournerai plus.»

«Où vas-tu?» lui demanda le bossu.—«Je m'en vais voir mon parrain, le roi d'Angleterre.—Veux-tu que j'aille avec toi?—Je le veux bien.»

Ils firent route ensemble, et, le soir venu, ils entrèrent dans une auberge. Eugène dit au garçon d'écurie qu'il partirait à quatre heures du matin; mais le bossu alla ensuite donner l'ordre de tenir le cheval prêt pour trois heures, et, trois heures sonnant, il prit le cheval et s'enfuit.

Eugène fut fort étonné de ne plus trouver son cheval. «Où donc est mon cheval?» demanda-t-il au garçon d'écurie.—«Votre compagnon,» répondit le garçon, «est venu de votre part dire de le tenir prêt pour trois heures. Il y a une heure qu'il est parti.»

Eugène se mit aussitôt à la poursuite du bossu, et il le rejoignit dans une forêt auprès d'une croix. Le bossu s'arrêta et dit à Eugène en le menaçant: «Si tu tiens à la vie, jure devant cette croix de ne dire à personne que tu es le filleul du roi, si ce n'est trois jours après ta mort.» Eugène le jura, puis ils continuèrent leur voyage et arrivèrent au palais du roi d'Angleterre.

Le roi, croyant que le bossu était son filleul, le reçut à bras ouverts. Il accueillit aussi très bien son compagnon. «Quel est ce jeune homme?» demanda-t-il au bossu.—«Mon parrain, c'est un camarade d'école que j'ai amené avec moi.—Tu as bien fait,» dit le roi. Puis il ajouta: «Mon enfant, je ne pourrai pas tenir ma promesse. Tu sais que je me suis engagé autrefois à te donner ma fille, quand tu serais en âge de te marier; mais elle m'a été enlevée. Depuis onze ans que je la fais chercher par terre et par mer, je n'ai pu encore parvenir à la retrouver.»

Les deux jeunes gens furent logés au palais. Tous les seigneurs et toutes les dames de la cour aimaient Eugène, qu'ils ne connaissaient que sous le nom d'Adolphe: c'était un jeune homme bien fait et plein d'esprit; mais tout le monde détestait le bossu. Le roi seul, qui le croyait toujours son filleul, avait de l'affection pour lui, mais il témoignait aussi beaucoup d'amitié à son compagnon, ce dont le bossu était jaloux.

Un jour, celui-ci vint trouver le roi et lui dit: «Mon parrain, Adolphe s'est vanté d'aller prendre la mule du géant.» Le roi fit venir Adolphe: «Eugène m'a dit que tu t'es vanté d'aller prendre la mule du géant.—Moi, sire? comment m'en serais-je vanté? je ne saurais seulement où la trouver, cette mule.—N'importe! si tu ne me l'amènes pas, tu seras brûlé dans un cent de fagots.»

Adolphe prit quelques provisions et partit bien triste. Après avoir marché quelque temps, il rencontra une vieille qui lui demanda un peu de son pain. «Prenez tout si vous voulez,» dit Adolphe; «je ne saurais manger.—Tu es triste, mon ami,» dit la vieille; «je sais ce qui te cause ton chagrin: il faut que tu ailles prendre la mule du géant. Eh bien! le géant demeure de l'autre côté de la mer; il a un merle dont le chant se fait entendre d'un rivage à l'autre. Dès que tu entendras le merle chanter, tu passeras l'eau, mais pas avant. Une fois en présence du géant, parle-lui hardiment.»

Le jeune homme fut bientôt arrivé au bord de la mer, mais le merle ne chantait pas. Il attendit que l'oiseau eût chanté, et il passa la mer. Le géant ne tarda pas à paraître devant lui et lui dit: «Que viens-tu faire ici, ombre de mes moustaches, poussière de mes mains?—Je viens chercher ta mule.—Qu'en veux-tu faire?—Que t'importe? donne-la-moi.—Eh bien! je te la donne, mais à la condition que tu me la rendras un jour.» Adolphe prit la mule, qui faisait cent lieues d'un pas, et retourna au palais.

Le roi fut très content de le revoir et lui promit de ne plus lui faire de peine. Mais bientôt le bossu, qui avait entendu parler du merle du géant, vint dire au roi: «Mon parrain, Adolphe s'est vanté d'aller chercher le merle du géant qui chante si bien et qu'on entend de si loin.» Le roi fit venir Adolphe: «Eugène m'a dit que tu t'es vanté d'aller chercher le merle du géant.—Moi, sire? je ne m'en suis point vanté, et comment ferais-je pour le prendre?—N'importe! si tu ne me le rapportes pas, tu sera brûlé dans un cent de fagots.»

Adolphe se rendit de nouveau sur le bord de la mer. Dès qu'il entendit le merle chanter, il passa l'eau et s'empara de l'oiseau. «Que viens-tu faire ici,» lui dit le géant, «ombre de mes moustaches, poussière de mes mains?—Je suis venu prendre ton merle.—Qu'en veux-tu faire?—Que t'importe? laisse-le-moi.—Eh bien! je te le donne, mais à la condition que tu me le rendras un jour.» Quand Adolphe fut de retour au palais du roi, toutes les dames de la cour furent ravies d'entendre le merle chanter, et le roi promit au jeune homme de ne plus le tourmenter.

Quelque temps après, le bossu dit au roi: «Le géant a un falot qui éclaire tout le pays à cent lieues à la ronde; Adolphe s'est vanté de prendre ce falot et de l'apporter ici.» Le roi fit venir Adolphe: «Eugène m'a dit que tu t'es vanté d'aller prendre le falot du géant.—Moi, sire? comment le pourrais-je faire?—N'importe! si tu ne me rapportes pas ce falot, tu seras brûlé dans un cent de fagots.»

Adolphe s'éloigna et fut bientôt sur le bord de la mer. Le merle n'était plus là pour l'avertir du moment où il pourrait passer l'eau; il tenta pourtant l'aventure, et, étant parvenu sur l'autre bord, il alla droit au géant. «Que viens-tu faire ici,» lui dit le géant, «ombre de mes moustaches, poussière de mes mains?—Je viens prendre ton falot.—Qu'en veux-tu faire?—Que t'importe? donne-le-moi.—Eh bien! je te le donne, mais à la condition que tu me le rendras un jour.» Le jeune homme remercia le géant et s'en retourna. Quand il fut arrivé à quelque distance du palais du roi, il attendit la nuit, et alors il s'avança en tenant haut le falot, dont tout le pays fut éclairé. Le roi, rempli de joie, promit encore une fois à Adolphe de ne plus lui faire de peine.

Un bon bout de temps se passa sans qu'Adolphe eût à subir de nouveaux ennuis; enfin le bossu dit au roi: «Adolphe s'est vanté de savoir où est votre fille et de pouvoir vous la rendre.» Le roi fit venir Adolphe: «Eugène m'a dit que tu t'es vanté de savoir où est ma fille et de pouvoir me la rendre.—Ah! sire, vous l'avez fait chercher partout, par terre et par mer, sans avoir pu la retrouver. Comment voulez-vous que moi, pauvre étranger, je puisse en venir à bout?—N'importe! si tu ne me la ramènes pas, tu seras brûlé dans un cent de fagots.»

Adolphe s'en alla bien chagrin. La vieille qu'il avait déjà rencontrée se trouva encore sur son chemin; elle lui dit: «Le roi veut que tu lui ramènes sa fille. Retourne chez le géant.» Adolphe passa donc encore la mer, et, arrivé chez le géant, il lui demanda s'il savait où était la fille du roi. «Oui, je le sais,» répondit le géant; «elle est dans le château de la reine aux pieds d'argent; mais pour la délivrer il y a beaucoup à faire. Il faut d'abord que tu ailles redemander au roi ma mule, mon merle et mon falot. Ensuite tu feras construire un vaisseau long de trois cents toises, large d'autant et haut de cent cinquante toises; il faut qu'il y ait dans ce vaisseau une chambre, et dans la chambre un métier de tisserand. Mais, sur toutes choses, il ne doit entrer dans ce bâtiment ni fer, ni acier: le roi fera comme il pourra.»

Adolphe alla rapporter au roi les paroles du géant. On fit aussitôt venir des ouvriers, et on leur commanda de construire un vaisseau long de trois cents toises, large d'autant et haut de cent cinquante toises; dans ce vaisseau, il devait y avoir une chambre, et dans la chambre un métier de tisserand, le tout sans fer ni acier. En quarante-huit heures, le bâtiment fut terminé; mais le bossu avait donné de l'argent à un ouvrier pour qu'il y mît une broche de fer.

Adolphe amena le bâtiment au géant. «Il est entré du fer dans ton bâtiment,» dit le géant.—«Non,» répondit Adolphe, «il n'y en a pas.—Il y a du fer en cet endroit,» dit le géant. «Ramène au roi le vaisseau; qu'il fasse venir un ouvrier avec un marteau et un ciseau, et l'on verra si je dis vrai.» Dès que l'ouvrier eut appuyé son ciseau à l'endroit indiqué, et qu'il eut donné dessus un coup de marteau, le ciseau se cassa. On retira la broche de fer, et le géant, quand Adolphe fut de retour avec le vaisseau, ne trouva plus rien à redire.

«Maintenant,» dit-il, «il faut qu'il y ait dans ce vaisseau trois cents miches de pain, trois cents livres de viande, trois cents sacs de millet, trois cents livres de lin, et de plus qu'il s'y trouve trois cents filles vierges.» Le roi fit chercher dans la ville de Londres et dans les environs les trois cents filles demandées; quand on les eut trouvées, on les embarqua dans le vaisseau, on y mit aussi le pain, la viande et le reste, et Adolphe retourna chez le géant. Celui-ci donna un coup d'épaule, et le navire fut porté à plus de deux cents lieues en mer. Adolphe était au gouvernail; sous le pont, les trois cents filles filaient et le géant tissait.

Tout à coup on aperçut au loin une grosse montagne toute noire. «Ah!» dit Adolphe, «nous allons arriver!—Non,» dit le géant. «C'est le royaume des poissons. Pour qu'ils te laissent passer, tu diras que tu es un prince de France qui voyage.»

«Que viens-tu faire ici?» demandèrent les poissons au jeune homme.—«Je suis un prince de France qui voyage.—Prince ou non, tu ne passeras pas.» Alors Adolphe leur jeta des miettes de pain; tous les poissons y coururent à la fois et le laissèrent passer. Il n'était pas encore bien loin quand le roi des poissons dit à son peuple: «Nous avons été bien malhonnêtes de n'avoir pas remercié ce prince qui nous a secourus dans notre détresse. Courez après lui et faites-le retourner.» Les poissons ayant ramené le jeune homme, le roi lui dit: «Tenez, voici une de mes arêtes. Quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.»

«Eh bien!» demanda le géant, «que t'a donné le roi des poissons?—Il m'a donné une de ses arêtes: mais que ferai-je de cette arête?—Mets-la dans ta poche: tu auras occasion de t'en servir.»

On aperçut bientôt une autre montagne plus noire encore que la première. «N'allons-nous pas aborder?» demanda le jeune homme.—«Non,» répondit le géant. «C'est le royaume des fourmis.»

Les fourmis avaient le sac au dos et faisaient l'exercice; elles crièrent à Adolphe: «Que viens-tu faire ici?—Je suis un prince de France qui voyage.—Prince ou non, tu ne passeras pas.» Adolphe leur jeta du millet: les fourmis se mirent à manger le grain et laissèrent passer le jeune homme. «Nous avons été bien malhonnêtes,» dit alors le roi des fourmis, «de n'avoir pas remercié ce prince. Courez le rappeler.» Quand Adolphe fut revenu près de lui, le roi des fourmis lui dit: «Prince, nous étions depuis sept ans dans la détresse; vous nous en avez tirés pour quelque temps. Tenez, voici une de mes pattes: quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.»

«Que t'a donné le roi des fourmis?» demanda le géant.—«Il m'a donné une de ses pattes; mais que ferai-je d'une patte de fourmi?—Mets-la dans ta poche: tu auras occasion de t'en servir.»

Quelque temps après, parut au loin une montagne plus grosse et plus noire encore que les deux premières. «Allons-nous enfin arriver?» demanda Adolphe.—«Non,» dit le géant. «C'est le royaume des rats.»

«Que viens-tu faire ici?» crièrent les rats.—«Je suis un prince de France qui voyage.—Prince ou non, tu ne passeras pas.» Adolphe leur jeta du pain, et les rats le laissèrent passer. «Nous avons été bien malhonnêtes,» dit le roi des rats, «de n'avoir pas remercié ce prince. Courez le rappeler.» Et le jeune homme étant retourné sur ses pas; «Nous vous remercions beaucoup,» lui dit le roi, «de nous avoir secourus dans notre misère. Tenez, voici un poil de ma moustache: quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.»

«Eh bien!» demanda le géant, «que t'a donné le roi des rats?—Il m'a donné un poil de sa moustache; que ferai-je de cela?—Mets-le dans ta poche: tu auras occasion de t'en servir.»

Le vaisseau continua sa route et arriva en vue d'une autre grosse montagne. «N'est-ce point là que nous devons nous arrêter?» demanda le jeune homme.—«Non,» dit le géant. «C'est le royaume des corbeaux.»

«Que viens-tu faire ici?» dirent les corbeaux.—«Je suis un prince de France qui voyage.—Prince ou non, tu ne passeras pas.» Adolphe leur jeta de la viande, et les corbeaux le laissèrent passer. «Nous avons été bien malhonnêtes,» dit le roi des corbeaux, «de n'avoir pas remercié ce bon prince. Courez après lui et faites-le retourner.» Le jeune homme fut donc ramené devant le roi, qui lui dit: «Vous nous avez rendu un grand service, et nous vous en remercions. Tenez, voici une de mes plumes: quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.»

«Que t'a donné le roi des corbeaux?» demanda le géant.—«Il m'a donné une de ses plumes; mais que ferai-je de cette plume?—Mets-la dans ta poche: tu auras occasion de t'en servir.»

Au bout de quelque temps, Adolphe aperçut une montagne qui était encore plus grosse et plus noire que toutes les autres. «Cette fois,» dit-il, «nous allons arriver.—Non,» dit le géant. «C'est le royaume des géants.»

«Que viens-tu faire ici?» crièrent les géants.—«Je suis un prince de France qui voyage.—Prince ou non, tu ne passeras pas.» Adolphe leur jeta de grosses boules de pain; les géants, les ayant ramassées, se mirent à manger et le laissèrent passer. «Nous avons été bien malhonnêtes,» dit le roi des géants, «de n'avoir pas remercié ce prince. Courez le rappeler.» Et, le jeune homme de retour, le roi lui dit: «Nous vous remercions de nous avoir secourus; nous étions sur le point de nous dévorer les uns les autres. Tenez, voici un poil de ma barbe: quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.—Avec ceux-ci,» se dit Adolphe, «je gagnerai plus qu'avec les autres, car ils sont grands et forts.»

«Eh bien!» demanda le géant, «que t'a donné le roi des géants?—Il m'a donné un poil de sa barbe; qu'en ferai-je?—Mets-le dans ta poche: tu auras occasion de t'en servir.»

«Maintenant,» continua le géant, «le premier pays que nous découvrirons sera celui de la reine aux pieds d'argent. Tu iras droit au château; la porte en est gardée par la princesse, fille du roi d'Angleterre, changée en lionne qui jette du feu par les yeux, par les naseaux et par la gueule. Il y a trente-six chambres dans le château: tu entreras d'abord dans la chambre de gauche, puis dans celle de droite, et ainsi de suite.»

Arrivé dans le pays de la reine aux pieds d'argent, Adolphe se rendit au château. Quand il en passa le seuil, la lionne, loin de lui faire du mal, se mit à lui lécher les mains: elle pressentait qu'il serait son libérateur. Le jeune homme alla d'une chambre à l'autre suivant les recommandations du géant, et entra enfin dans la dernière chambre, où se trouvait la reine aux pieds d'argent.

«Que viens-tu faire ici?» lui dit la vieille reine.—«Je viens chercher la princesse.—Tu mériterais d'être changé toi aussi en bête, en punition de ton audace. Sache que pour délivrer la princesse il y a beaucoup à faire. Et d'abord je veux trois cents livres de lin, filées par trois cents filles vierges.» Adolphe lui apporta les trois cents livres de lin et lui présenta les trois cents filles qui les avaient filées. «C'est bien,» dit la reine. «Maintenant tu vois cette grosse montagne: il faut l'aplanir et faire à la place un beau jardin, orné de fleurs et planté d'arbres qui portent des fruits déjà gros; et tout cela en quarante-huit heures.»

Adolphe alla demander conseil au géant. Celui-ci appela le royaume des géants, le royaume des fourmis, le royaume des rats et le royaume des corbeaux. En quatre ou cinq tours de main les géants eurent aplani la montagne, dont ils jetèrent les débris dans la mer. Puis les fourmis et les rats se mirent à fouiller et à préparer la terre; les corbeaux allèrent chercher au loin dans les jardins les fleurs et les arbres, et tout fut terminé avant le temps fixé par la reine. Adolphe alla dire à la vieille de venir voir le jardin; elle ne put rien trouver à reprendre, cependant elle grondait entre ses dents. «Ce n'est pas tout,» dit-elle au jeune homme, «il me faut de l'eau qui ressuscite et de l'eau qui fait mourir.»

Adolphe eut encore recours au géant, mais cette fois le géant ne put rien lui conseiller: il n'en savait pas si long que la vieille reine. «Les corbeaux,» dit-il, «nous apprendront peut-être quelque chose.» On battit la générale parmi les corbeaux; ils se rassemblèrent, mais aucun d'eux ne put donner de réponse. On s'aperçut alors qu'il manquait à l'appel deux vieux soldats, La Chique et La Ramée: on les fit venir. La Ramée, qui était ivre, déclara qu'il ne savait pas où était l'eau, mais que peu lui importait. On le mit en prison. La Chique arriva ensuite, plus ivre encore; on lui demanda où se trouvait l'eau; il répondit qu'il le savait bien, mais qu'il fallait d'abord tirer de prison son camarade. Adolphe le fit délivrer; puis il donna cinquante francs à La Chique pour boire à sa santé, et La Chique le conduisit dans un souterrain: à l'une des extrémités coulait l'eau qui ressuscite, à l'autre l'eau qui fait mourir. La Chique recommanda que l'on mît des factionnaires à l'entrée du souterrain, parce que la vieille reine devait envoyer des colombes pour briser les fioles dans lesquelles on prendrait l'eau. Les colombes arrivèrent en effet, mais les corbeaux, qui étaient plus forts qu'elles, les empêchèrent d'approcher. Le géant dit alors au jeune homme: «Tu présenteras d'abord à la reine l'eau qui ressuscite, et tu lui diras de rendre à la princesse sa première forme; cela fait, tu jetteras au visage de la vieille l'eau qui fait mourir, et elle mourra.»

Quand Adolphe fut de retour, la vieille reine lui dit: «M'as-tu rapporté l'eau qui ressuscite et l'eau qui fait mourir?—Oui,» répondit Adolphe. «Voici l'eau qui ressuscite.—C'est bien. Maintenant, où est l'eau qui fait mourir?—Rendez d'abord à la princesse sa première forme, et je vous donnerai l'eau qui fait mourir.»

La reine fit ce qu'il demandait, et la lionne redevint une belle jeune fille, parée de perles et de diamants, qui se jeta au cou d'Adolphe en le remerciant de l'avoir délivrée. «A présent,» dit la vieille reine, «donne-moi l'eau qui fait mourir.» Adolphe la lui jeta au visage et elle tomba morte. Ensuite le jeune homme reprit avec la princesse le chemin du royaume d'Angleterre et dépêcha au roi un courrier pour lui annoncer leur arrivée.

La joie fut grande au palais. Toutes les dames de la cour vinrent au devant de la princesse pour la complimenter: elle les embrassa l'une après l'autre. Le bossu, qui se trouvait là, s'étant aussi approché pour l'embrasser: «Retire-toi,» lui dit-elle. «Que tu es laid!»

Le soir, pendant le souper, le roi dit à la princesse: «Ma fille, je t'ai promise en mariage à mon filleul: je pense que tu ne voudras pas me faire manquer à ma parole.—Mon père,» répondit la princesse, «laissez-moi encore huit jours pour faire mes dévotions.» Le roi y consentit.

Au bout des huit jours, la princesse dit au roi qu'elle avait laissé tomber dans la mer un anneau qui lui venait de la reine aux pieds d'argent, et qu'avant tout elle voulait le ravoir. Le bossu, jaloux de la préférence que la princesse montrait pour Adolphe, alla dire au roi: «Mon parrain, Adolphe s'est vanté de pouvoir retirer de la mer l'anneau de la princesse.» Le roi fit aussitôt appeler Adolphe: «Eugène m'a dit que tu t'es vanté de pouvoir retirer de la mer l'anneau de la princesse.—Non, sire, je ne m'en suis pas vanté; d'ailleurs, je ne le saurais faire.—N'importe! si tu ne me rapportes pas cet anneau, tu seras brûlé dans un cent de fagots.»

Adolphe s'éloigna bien triste et se rendit chez le géant, auquel il conta sa peine. «Je m'étais dit que je ne ferais plus rien pour toi,» dit le géant. «Pourtant je ne veux pas te laisser dans l'embarras. Je vais appeler les poissons.» On battit la générale parmi les poissons; ils arrivèrent en foule, mais aucun d'eux ne savait où était l'anneau. On s'aperçut alors qu'il manquait à l'appel deux vieux soldats, La Chique et La Ramée; on les fit venir. La Ramée, qui était ivre, déclara qu'il ne savait où était l'anneau, mais que peu lui importait; on le mit en prison. La Chique arriva ensuite, encore plus ivre; il dit qu'il avait la bague dans son sac, mais qu'il fallait d'abord tirer La Ramée de prison. Quand son camarade fut en liberté, La Chique remit la bague au jeune homme. Adolphe lui donna cent francs pour boire à sa santé et courut porter la bague au roi.

«Je pense, ma fille,» dit alors le roi, «que tu dois être contente; tu te marieras demain.—Je ne suis pas encore décidée,» répondit la princesse; «je voudrais auparavant que l'on transportât ici le château de la reine aux pieds d'argent.» On fit aussitôt préparer les fondations, et le bossu, de plus en plus jaloux d'Adolphe, alla dire au roi: «Mon parrain, Adolphe a dit qu'il savait le moyen de transporter ici le château de la reine aux pieds d'argent sans aucune égratignure, pas même une égratignure d'épingle.» Le roi fit appeler Adolphe: «Eugène m'a dit que tu t'es vanté de pouvoir transporter ici le château de la reine aux pieds d'argent sans aucune égratignure, pas même une égratignure d'épingle.—Non, sire, je ne m'en suis pas vanté. D'ailleurs, comment le pourrais-je faire?—N'importe! si tu ne le fais pas, tu seras brûlé dans un cent de fagots.»

Adolphe, bien désolé, alla de nouveau trouver le géant, qui lui dit: «Demande d'abord au roi de te faire construire un grand vaisseau.» Le vaisseau construit, Adolphe s'y embarqua avec le géant. Celui-ci appela le royaume des fourmis, le royaume des rats et le royaume des géants. Les fourmis et les rats détachèrent le château de ses fondations; quatre géants le soulevèrent et l'allèrent porter sur le navire; puis on appela le royaume des poissons pour soutenir le navire.

Tout le monde à la cour du roi d'Angleterre fut enchanté de voir Adolphe de retour, et le château fut posé sur les fondations préparées vis-à-vis du palais du roi. Le roi dit alors à sa fille: «Maintenant j'espère que tu vas épouser Eugène.—Mon père,» répondit la princesse, «accordez-moi quelque temps encore; je ne suis pas décidée.»

Comme la princesse ne cachait pas au bossu qu'elle ne pouvait le souffrir, la jalousie de celui-ci contre Adolphe ne faisait que croître. Un jour, il dit au jeune homme: «Allons faire ensemble une partie de chasse dans le bois des Cerfs.—Volontiers,» répondit Adolphe. Quand le bossu fut dans la forêt avec Adolphe, il lui tira un coup de fusil par derrière et l'étendit mort sur la place; puis il creusa un trou et l'y enterra.

Le roi, ne voyant pas revenir Adolphe, demanda au bossu ce qu'il était devenu. «Je n'en sais rien,» dit le bossu. «Il sera parti pour courir le monde; il se lassait sans doute d'être bien ici.» La princesse était au désespoir, mais elle n'en montra rien à son père et lui demanda la permission d'aller chasser dans le bois des Cerfs. Le roi, de crainte d'accident, voulait la faire accompagner par quarante piqueurs à cheval, mais elle le pria de l'y laisser aller seule.

En arrivant dans la forêt, elle aperçut des corbeaux qui voltigeaient autour d'un trou; elle s'approcha, et, reconnaissant le pauvre Adolphe que les corbeaux avaient déjà à moitié dévoré, elle se mit à pleurer et à gémir. Enfin elle s'avisa qu'elle avait sur elle un flacon de l'eau qui ressuscite; elle en frotta le cadavre, et le jeune homme se releva plein de vie et de santé.

Or c'était le troisième jour après sa mort.

La princesse revint au château avec Adolphe; elle le cacha dans une de ses chambres, et alla trouver le roi. «Mon père,» lui dit-elle, «seriez-vous bien aise de voir Adolphe?—Ma fille,» répondit le roi, «que me dis-tu là? Adolphe est parti pour aller au bout du monde: il ne peut être sitôt de retour.—Eh bien!» reprit la princesse, «faites fermer toutes les portes du palais, mettez-y des factionnaires, et suivez-moi.»

Le roi étant entré dans l'appartement de la princesse, celle-ci fit paraître devant lui le jeune homme qui lui dit: «Sire, Adolphe n'est pas mon nom; je suis Eugène, votre filleul.» Puis, tirant de son sein la lettre que le roi avait remise à ses parents, il la présenta au roi en lui disant: «Reconnaissez-vous cet écrit?» Quand le roi eut appris ce qui s'était passé, il fit brûler le bossu dans un cent de fagots, et Eugène épousa la princesse.

Moi, j'étais de faction à la porte de la princesse; je m'y suis ennuyé, et je suis parti.

REMARQUES

Nous tenons ce conte d'un jeune homme de Montiers, qui l'a entendu raconter au régiment.

***

Pour sa partie principale, notre Roi d'Angleterre et son Filleul se rattache au thème que l'on peut appeler le thème de la Jeune Fille aux cheveux d'or et de l'Eau de la mort et de la vie. Nous traiterons en détail de ce thème dans les remarques de notre no 73, la Belle aux cheveux d'or. Nous y renvoyons donc le lecteur, nous bornant à examiner ici les contes qui, dans diverses collections, se rapprochent plus particulièrement du présent conte.

Il convient de citer d'abord un conte grec moderne, recueilli en Epire par M. de Hahn (no 37): Un roi est obligé, pendant la grossesse de sa femme, de s'éloigner de son royaume. Il recommande à la reine, si elle met au monde un fils, de le lui envoyer quand il aura seize ans accomplis, mais de se garder de prendre pour conducteur un homme sans barbe. (Dans les contes grecs et dans les contes serbes, les hommes sans barbe sont représentés comme étant artificieux et méchants.) Lorsque le moment est venu d'envoyer le jeune garçon à son père, la reine, s'étant rendue sur la place du marché pour louer un cheval et son conducteur, ne peut trouver d'autre conducteur qu'un homme sans barbe. Le lendemain et le surlendemain, elle n'est pas plus heureuse. Elle se décide alors, sur les instances de son fils, à le laisser partir avec un homme sans barbe. Pendant le voyage, le jeune garçon, pressé par une soif ardente, se fait descendre dans une citerne par son compagnon. Celui-ci lui déclare alors qu'il l'abandonnera dans cette citerne, si le prince ne s'engage par serment à lui céder son titre et ses droits, et à ne point révéler le secret jusqu'à ce qu'il soit mort et ressuscité des morts. Le pacte est conclu, et l'imposteur, qui s'est revêtu des habits du prince, est accueilli par le roi comme son fils. Pour se débarrasser du prince, il le fait jeter en proie à un dragon aveugle, auquel il fallait de temps en temps une victime; mais le jeune homme, instruit par un vieux cheval, son confident, rend la vue au dragon, qui, par reconnaissance, lui apprend le langage des animaux en l'avalant et le rendant quelques instants après à la lumière. Ensuite, quand il est obligé d'aller à la recherche de la jeune fille aux cheveux d'or, que l'homme sans barbe veut épouser, le prince, toujours d'après les conseils du vieux cheval, se montre secourable, d'abord envers des fourmis qui ne peuvent traverser un ruisseau, puis envers des abeilles dont un ours dévore le miel, enfin envers de jeunes corbeaux qui vont être déchirés par un serpent. Grâce à l'aide de ses obligés, le prince vient à bout des tâches qui lui sont imposées: les fourmis trient pour lui un tas énorme de blé, de millet et d'autres graines confondues ensemble; les abeilles lui font reconnaître la jeune fille aux cheveux d'or au milieu d'un grand nombre de femmes voilées; enfin les corbeaux lui apportent une fiole d'eau de la vie. La jeune fille, amenée à la cour du roi, fait fort mauvais visage à l'homme sans barbe, qui, pour se venger, tue le prince à la chasse. Elle exige que le cadavre lui soit apporté, et lui rend la vie au moyen de l'eau merveilleuse. Le prince alors, dégagé de son serment, puisqu'il est ressuscité des morts, démasque l'imposteur et le fait périr.

Un autre conte grec moderne, recueilli dans le Péloponnèse (E. Legrand, p. 57), offre une grande ressemblance avec le conte épirote: nous y retrouvons notamment le serment prêté par le jeune homme à l'homme sans barbe qui, là aussi, tient la place du bossu du conte français. Au lieu du cheval (qui figure dans presque tous les contes du type de la Belle aux cheveux d'or; voir les remarques de notre no 73), c'est une fée qui aide le héros de ses conseils. Quand le jeune homme est envoyé à la recherche de «la plus belle fille du monde», la fée, comme le géant de notre conte, lui dit de demander au roi telle quantité de provisions (viande, blé et miel), qu'il donnera en route aux lions, aux fourmis et aux abeilles qu'il rencontrera. Ici, comme dans le conte français, ces divers animaux ont un roi: le roi des lions donne au jeune homme un poil de sa crinière; le roi des fourmis et celui des abeilles, chacun une de leurs ailes.

Un conte albanais (A. Dozon, no 12) a une introduction plus voisine encore de celle du conte français. Un roi est hébergé chez un Valaque, possesseur de nombreux troupeaux. Cette nuit-là même, la femme du Valaque accouche d'un garçon. Le roi engage le père à faire apprendre plusieurs langues à son fils, et, lui remettant une croix, il lui dit: «Quand ton fils aura quinze ans, donne-lui cette croix et dis-lui d'aller me trouver dans telle ville.» Le jour où le jeune garçon atteint ses quinze ans, le père lui remet la croix, et le jeune garçon lit ces mots, écrits dessus: «Je suis le roi ton parrain; viens me trouver dans telle ville.» Ce conte, où figure également un traître, a aussi le serment: «Si je meurs et que je ressuscite, alors seulement je te dénoncerai.»

Un conte serbe du même type (Jagitch, no 1) a une introduction très voisine de celle du conte grec de la collection Hahn; mais il y manque le serment, comme dans tous les contes qu'il nous reste à citer. Dans ce conte serbe, nous rencontrons encore les «princes» des aigles, des fourmis, des pies.—Comparer également un autre conte serbe (Jagitch, no 1 a) et un conte bulgare (Archiv für slawische Philologie, V, p. 79).

Citons aussi un conte breton, donné par M. F.-M. Luzel, dans son cinquième rapport sur une mission en Basse-Bretagne, déjà mentionné par nous. Dans ce conte, intitulé la Princesse de Tronkolaine, un roi, qui a bien voulu être le parrain du vingt-sixième enfant d'un charbonnier, dit à celui-ci de lui envoyer l'enfant à Paris quand il aura dix-huit ans. Le moment arrivé, le jeune Louis se met en route sur un vieux cheval. Comme il passe auprès d'une fontaine, un prétendu camarade d'école lui dit de mettre pied à terre pour boire, et, Louis l'ayant fait malgré l'avis que lui avait donné une bonne vieille, l'autre le jette dans la fontaine, lui enlève le signe de reconnaissance que Louis devait montrer au roi, et s'enfuit sur le vieux cheval. Louis l'ayant rattrapé, ils entrent ensemble chez le roi, qui fait bon accueil à son prétendu filleul et admet Louis dans le château comme valet d'écurie. Bientôt, à l'instigation du faux filleul, Louis est envoyé en des expéditions très périlleuses. Il doit notamment amener au roi la princesse de Tronkolaine.—Cette partie du conte breton présente une grande ressemblance avec notre conte. Nous y retrouvons le bâtiment chargé de provisions dont le jeune homme régale les fourmis, les éperviers et les lions par les royaumes desquels il passe; les tâches imposées par la princesse: démêler un gros tas de grains mélangés, abattre une allée de grands arbres, aplanir une montagne,—tâches dans lesquelles le jeune homme est aidé par les animaux ses obligés. (Dans d'autres versions du conte breton, il faut apporter le palais de la princesse devant celui du roi et aller chercher de l'eau de la mort et de l'eau de la vie.) Arrivée chez le roi, la princesse de Tronkolaine dit de jeter dans un four le faux filleul, comme étant un démon, et, la chose faite, elle épouse Louis.

Nous renverrons encore à un autre conte breton, résumé dans les remarques de notre no 73, la Belle aux cheveux d'or.

Dans un conte italien de Pise (Comparetti, no 5), nous relevons un trait particulier de notre conte: Un prince se met en route pour aller voir son oncle le roi de Portugal, qu'il ne connaît pas. En chemin, un jeune homme se joint à lui et se fait raconter l'objet de son voyage. Quand ils se trouvent dans un endroit isolé, ce jeune homme met au prince un pistolet sur la gorge, et le force à consentir à ce qu'il prenne son titre et sa place: le prince passera pour son page. Arrivé à la cour, l'imposteur ne tarde pas à faire charger le page d'entreprises dangereuses, entre autres de retrouver Granadoro, la reine, qui a disparu[127]. Grâce aux conseils d'une cavale, le page réussit dans ces diverses entreprises. Pour aller à la recherche de la reine, il se fait donner un vaisseau, sur lequel il s'embarque avec la cavale. Pendant la traversée, il recueille dans son vaisseau un poisson, une hirondelle et un papillon, et ensuite ces animaux lui viennent en aide quand, avant de revenir avec lui, Granadoro lui demande successivement de lui apporter son anneau qu'elle a jeté au fond de la mer, de lui procurer une fiole d'une eau qui jaillit au sommet d'une montagne inaccessible, et enfin de la reconnaître entre ses deux sœurs, tout à fait semblables à elle. De retour à la cour du roi son mari, Granadoro ressuscite au moyen de l'eau le page que le prétendu neveu du roi a tué, et elle démasque l'imposteur.

Voir enfin un second conte albanais (G. Meyer, no 13).

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Le passage où, à l'instigation du bossu, «Adolphe» reçoit l'ordre d'aller dérober au géant sa mule, son merle et son falot, est emprunté à un thème que nous indiquerons en quelques mots: Plusieurs frères se sont trouvés ensemble chez un ogre, un géant ou autre être de ce genre, et ils y ont vu certains objets merveilleux. Ayant pu s'échapper, ils entrent au service d'un roi, qui donne sa faveur au plus jeune. Les aînés, jaloux, ont alors l'idée de faire ordonner par le roi à leur frère d'aller dérober les objets du géant, puis d'amener le géant lui-même. Ici, à la différence de notre conte français, c'est par ruse que le héros réussit dans ces diverses entreprises. M. Reinhold Kœhler a étudié ce thème à propos d'un conte des Avares du Caucase (Schiefner, no 3). Nous donnerons ici l'analyse rapide de ce conte avare, comme spécimen oriental de ce type de conte: Trois frères se sont égarés dans la forêt. Les deux aînés disent au plus jeune, nommé Tchilbik, de monter sur un arbre pour voir s'il n'apercevrait pas la fumée d'une cheminée. Tchilbik voit une colonne de fumée s'élever du milieu de la forêt. Les trois frères marchent dans cette direction et arrivent à une maison où ils se trouvent en face d'une Kart (ogresse) et de ses trois filles. La Kart leur donne à manger; ensuite elle fait coucher ses filles dans un lit, et les frères dans un autre. Pendant la nuit, Tchilbik met les filles de la Kart à sa place et à celle de ses frères, et la Kart tue ses filles, croyant tuer les trois jeunes gens[128]. Quand Tchilbik revient à la maison, le roi du pays, qui entend parler de ses aventures, lui dit: «On raconte que la Kart a une couverture de lit qui peut couvrir cent hommes; va la dérober.» (Il y a là une altération: dans les contes européens, mieux conservés, c'est, comme nous l'avons dit, à l'instigation de ses méchants frères que le héros reçoit l'ordre d'aller dérober les objets merveilleux.) Il faut ensuite que Tchilbik aille voler la chaudière de la Kart, où l'on peut préparer à manger pour cent hommes; puis sa chèvre aux cornes d'or. Enfin le roi lui dit que, s'il amène la Kart elle-même, il lui donnera sa fille en mariage et l'associera à son pouvoir[129].

Dans certains contes européens de ce type, nous trouvons des objets merveilleux analogues à ce «falot» du géant, qui éclaire à cent lieues à la ronde. Ainsi, dans un conte breton (Luzel, Contes bretons, no 1), Allanic doit aller prendre au géant Goulaffre une «demi-lune», qui éclaire à plusieurs lieues à la ronde; dans un conte basque (Webster, p. 86), altéré sur divers points, le héros doit s'emparer de la «lune» d'un ogre, qui éclaire à sept lieues; dans un conte écossais (Campbell, no 17) et un conte irlandais (Kennedy, II, p. 3), où les trois frères sont remplacés par trois sœurs, la plus jeune reçoit l'ordre d'aller chercher le «glaive de lumière du géant». Dans deux contes suédois (Cavallius, no 3, B et C), l'un des objets merveilleux qu'il faut enlever à une sorcière ou à un géant, est une lampe d'or qui éclaire comme la pleine lune.

Un conte sicilien (Gonzenbach, no 30) met en relief de la façon la plus nette la combinaison du thème que nous venons d'indiquer avec le thème de la Belle aux cheveux d'or, duquel dérive, pour l'ensemble, notre conte français. Dans ce conte sicilien, les frères de Ciccu, envieux de la faveur dont il jouit auprès du roi, disent à celui-ci que Ciccu est en état d'aller prendre le sabre de l'ogre, qui répand une lueur merveilleuse, et ensuite l'ogre lui-même. Ce dernier trait est, nous l'avons vu, tout à fait caractéristique du thème en question. Le récit passe ensuite dans le thème de la Belle aux cheveux d'or, qui s'appelle ici la «Belle du monde entier», et que Ciccu doit aller chercher pour le roi.—Du reste, un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, no 9), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 368), un conte lithuanien (Chodzko, p. 249), et un conte croate (Krauss, no 80), après avoir donné les aventures, résumées ci-dessus, du héros et de ses frères chez une ogresse ou une sorcière, ont une seconde partie qui se rattache au thème de la Belle aux cheveux d'or.

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Nous reviendrons, pour terminer, sur quelques traits du conte français. Nous retrouvons en Orient le «roi des fourmis» qui, par reconnaissance, promet au héros son secours et celui de ses sujets. Dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, no 22), un prince ayant donné à des fourmis des gâteaux qu'il avait emportés comme provisions de route, le radjah des fourmis lui dit: «Vous avez été bon pour nous. Si jamais vous êtes dans la peine, pensez à moi, et nous arriverons.»—Pour le passage où le roi des poissons donne au jeune homme une de ses arêtes, le roi des corbeaux, une de ses plumes, etc., comparer un conte oriental des Mille et un Jours, cité par M. Benfey (Pantschatantra, I, p. 203): Un serpent reconnaissant donne au héros trois de ses écailles, en lui disant de les brûler si jamais il est menacé d'un danger: alors le serpent accourra à son secours.—Dans un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire de Zobéide), Zobéide a sauvé la vie à une fée transformée en serpent ailé; la fée lui donne un paquet de ses cheveux, dont il suffit de brûler deux brins pour la faire venir immédiatement, fût-elle au delà du Caucase.

Dans notre conte, on rassemble les corbeaux pour savoir où se trouve l'eau qui ressuscite et l'eau qui fait mourir, et un seul d'entre eux, l'un des deux qui ne s'étaient pas présentés d'abord, peut donner des renseignements à cet égard. Dans deux contes grecs modernes d'Epire (Hahn, nos 15 et 25), on rassemble aussi tous les oiseaux pour leur demander où est une certaine ville, et le seul qui le sache est précisément celui qui n'est pas venu à l'assemblée. Il en est de même dans un conte suédois (Cavallius, p. 186), dans un conte hongrois (Gaal-Stier, no 13), et dans d'autres contes européens. Un troisième conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 65, variante 2), offre sur un point une ressemblance presque complète avec le conte français: ce qu'on demande aux corneilles rassemblées, c'est d'aller chercher de l'eau de la vie.—En Orient, le trait de l'oiseau arrivé en retard et qui seul peut donner le renseignement demandé, se rencontre dans un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire de Djanschah), et dans un conte des Avares du Caucase (Schiefner, no 4); ce dernier conte a même, en commun avec deux des contes grecs modernes que nous venons de mentionner (Hahn, no 25 et no 65, var. 2), un petit détail assez curieux: dans le conte avare comme dans les contes épirotes, l'oiseau en question est boiteux.—Dans la mythologie grecque (Apollodori Bibliotheca, I, 9, 12), Mélampus ayant rassemblé les oiseaux et leur ayant demandé un remède pour Iphiclus, le fils de son maître, il n'y a qu'un vautour qui puisse le lui indiquer; mais il n'est pas dit que ce vautour fût le seul qui n'eût pas d'abord répondu à l'appel. Aussi l'absence de ce trait caractéristique nous fait-elle hésiter à rapprocher de nos contes modernes l'histoire de Mélampus.

Quant au passage de notre conte où un poisson, qui est arrivé en retard à l'assemblée, rapporte l'anneau de la princesse, nous pouvons en rapprocher un conte serbe, du type de la Belle aux cheveux d'or (Jagitch, no 53). Là, les clefs que la princesse avait jetées dans la mer sont rapportées par une vieille grenouille qui, de tous les «animaux marins», convoqués par leur roi, est arrivée la dernière.—Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, p. 147), c'est un vieux marsouin en retard qui rapporte les clefs. Comparer le conte tchèque mentionné plus haut (Waldau, p. 368), un conte danois (Grundtvig, II, p. 15), un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, 4e rapport, la Princesse de Tréménézaour).

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Un dernier mot sur un détail, tout de forme, de notre conte. Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, p. 193), nous retrouvons, dans la bouche d'un ogre, les expressions du géant: «Poussière de mes mains, ombre de mes moustaches.»