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Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) cover

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)

Chapter 20: VARIANTE LA BÊTE A SEPT TÊTES
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About This Book

A collection of one hundred oral tales and variants gathered from a single village in Lorraine and transcribed with minimal literary embellishment, presented alongside an introductory essay arguing about the origin and spread of European folktales. Each tale is followed by comparative notes tracing parallels in other French and foreign collections, especially eastern traditions, and a bibliographic index and supplementary remarks deepen the comparative evidence. The editors aim for faithful reproduction of local storytelling, and the work combines primary narratives with scholarly commentary on motifs, forms, and pathways of transmission across Europe.

IV
TAPALAPAUTAU

Il était une fois un homme qui avait autant d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis. Un beau jour, il s'en alla faire un tour dans le pays pour chercher à gagner sa vie et celle de sa famille. Il rencontra sur son chemin le bon Dieu qui lui dit: «Où vas-tu, mon brave homme?—Je m'en vais par ces pays chercher à gagner ma vie et celle de ma femme et de mes enfants.—Tiens,» dit le bon Dieu, «voici une serviette. Tu n'auras qu'à lui dire: Serviette, fais ton devoir, et tu verras ce qui arrivera.» Le pauvre homme prit la serviette en remerciant le bon Dieu, et voulut en faire aussitôt l'expérience. Après l'avoir étendue par terre, il dit: «Serviette, fais-ton devoir,» et la serviette se couvrit d'excellents mets de toute sorte. Tout joyeux, il la replia et reprit le chemin de son village.

Comme il se faisait tard, il entra dans une auberge pour y passer la nuit, et dit à l'aubergiste: «Vous voyez cette serviette, gardez-vous de lui dire: Serviette, fais ton devoir.—Soyez tranquille, mon brave homme.» Il était à peine couché, que l'aubergiste dit à la serviette: «Serviette, fais ton devoir.» Il fut grandement étonné en la voyant se couvrir de pain, de vin, de viandes et de tout ce qu'il fallait pour faire un bon repas, dont il se régala avec tous les gens de sa maison. Le lendemain, il garda la bienheureuse serviette et en donna une autre au pauvre homme, qui partit sans se douter du tour qu'on lui avait joué.

Arrivé chez lui, il dit en entrant: «Ma femme, nous ne manquerons plus de rien à présent.—Oh!» répondit-elle, «mon mari, vous nous chantez toujours la même chanson, et nos affaires n'en vont pas mieux.» Cependant l'homme avait tiré la serviette de sa poche. «Serviette,» dit-il, «fais ton devoir.» Mais rien ne parut. Il répéta les mêmes paroles jusqu'à vingt fois, toujours sans succès, si bien qu'il dut se remettre en route pour gagner son pain.

Il rencontra encore le bon Dieu. «Où vas-tu, mon brave homme?—Je m'en vais par ces pays chercher à gagner ma vie et celle de ma femme et de mes enfants.—Qu'as-tu fait de ta serviette?» L'homme raconta ce qui lui était arrivé. «Que tu es simple, mon pauvre homme!» lui dit le bon Dieu. «Tiens, voici un âne. Tu n'auras qu'à lui dire: Fais-moi des écus, et aussitôt il t'en fera.»

L'homme emmena l'âne, et, à la tombée de la nuit, il entra dans l'auberge où il avait déjà logé. Il dit aux gens de la maison: «N'allez pas dire à mon âne: Fais-moi des écus.—Ne craignez rien,» lui répondirent-ils. Dès qu'il fut couché, l'aubergiste dit à l'âne: «Fais-moi des écus;» et les écus tombèrent à foison. L'aubergiste avait un âne qui ressemblait à s'y méprendre à l'âne aux écus d'or: le lendemain, il donna sa bête à l'homme, et garda l'autre.

De retour chez lui, le pauvre homme dit à sa femme: «C'est maintenant que nous aurons des écus autant que nous en voudrons!» La femme ne le croyait guère. «Allons,» dit l'homme à son âne, «fais-moi des écus.» L'âne ne fit rien. On lui donna des coups de bâton, mais il n'en fit pas davantage.

Voilà notre homme encore sur les chemins. Il rencontra le bon Dieu pour la troisième fois. «Où vas-tu, mon brave homme?—L'âne ne m'a point fait d'écus.—Que tu es simple, mon pauvre homme! Tiens, voici un bâton; quand tu lui diras: Tapalapautau, il se mettra à battre les gens; si tu veux le rappeler, tu lui diras: Alapautau.» L'homme prit le bâton et entra encore dans la même auberge. Il dit aux gens de l'auberge: «Vous ne direz pas à mon bâton: Tapalapautau.—Non, non, dormez en paix.»

Quand les gens virent qu'il était couché, ils s'empressèrent de dire au bâton: «Tapalapautau.» Aussitôt le bâton se mit à les corriger d'importance et à leur casser bras et jambes. «Hé! l'homme!» criaient-ils, «rappelez votre bâton; nous vous rendrons votre serviette et votre âne.» L'homme dit alors: «Alapautau,» et le bâton s'arrêta. On lui rendit bien vite sa serviette et son âne; il s'en retourna chez lui et vécut heureux avec sa femme et ses enfants.

Moi, je suis revenu et je n'ai rien eu.

REMARQUES

Comparer nos nos 39, Jean de la Noix, et 56, le Pois de Rome: les remarques de ces deux variantes complètent les rapprochements que nous allons faire ici.

***

Dans un conte valaque (Schott, no 20), c'est, comme dans notre conte, le bon Dieu qui donne à un pauvre paysan un âne aux écus d'or; puis, après que des aubergistes le lui ont volé, une table qui se couvre de mets au commandement, et enfin un gourdin qui rosse les gens.—Dans un conte toscan (Gubernatis, Novelline di Santo-Stefano, no 21), celui qui donne les objets merveilleux (table, brebis et bâton) est un vieillard, qui n'est autre que Jésus[130].—Dans un conte hongrois (Erdelyi-Stier, no 12), les objets sont donnés par un vieux mendiant envers lequel le héros a été charitable, et qui se révèle à lui comme étant «celui qui récompense le bien».

Partout ailleurs, le donateur des objets, celui que rencontre le pauvre homme, est un autre personnage que le bon Dieu.—Dans des contes siciliens (Gonzenbach, no 52; Pitrè, no 29), c'est, sous la figure d'une belle femme, la Fortune, le Destin du héros;—dans un conte espagnol (Caballero, I, p. 46), c'est un follet;—dans un conte autrichien (Vernaleken, no 11), une statue;—dans un conte picard (Carnoy, p. 308), un magicien;—dans un conte lithuanien (Leskien, no 30), un vieux nain;—dans un autre conte lithuanien (Schleicher, p. 105), un vieillard;—dans un conte islandais (Arnason, trad. anglaise, p. 563), le pasteur de la paroisse;—dans un conte vénitien (Bernoni, I, no 9), un signor;—dans un conte toscan (Nerucci, no 34), une signora;—dans un autre conte toscan (ibid., no 43), un fermier, dont le héros, qui est ici un jeune garçon, est le neveu.

Dans tout un groupe de contes de cette famille, c'est de maîtres au service desquels il est entré, que le héros reçoit les objets merveilleux: dans un conte du Tyrol italien (Schneller, no 15), de trois fées;—dans un conte des Abruzzes (Finamore, no 37), de fées aussi;—dans un conte catalan (Rondallayre, III, p. 31), du diable;—dans un conte portugais (Coelho, no 24), d'un roi;—dans un conte italien de la province d'Ancône (Comparetti, no 12), d'un homme, non autrement désigné;—dans un conte irlandais (Kennedy, II, p. 25), d'une vieille femme.

Dans un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 41), il s'agit de trois frères dont chacun reçoit successivement d'un vieillard, leur maître, au bout d'une année de service, un des objets merveilleux. (Comparer le conte toscan de la collection Gubernatis, cité plus haut.)—Dans un conte hessois (Grimm, no 36), il y a aussi trois frères, mais c'est d'un maître différent que chacun reçoit un des objets. (Comparer le conte portugais no 49 de la collection Braga, où les objets sont donnés à trois frères par trois personnages qu'ils rencontrent.)

Un conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology, II, p. 262) est tout particulier: un vieux bonhomme s'en va trouver «la cigogne», et la prie d'être pour lui comme son enfant (allusion à la piété filiale attribuée aux cigognes). La cigogne lui donne successivement les objets merveilleux.—Dans un autre conte russe (Goldschmidt, p. 61), la cigogne est remplacée par une grue, reconnaissante envers un paysan, qui lui a rendu la liberté après l'avoir prise au filet.

Un second conte russe et d'autres contes qui s'en rapprochent beaucoup sont bien curieux aussi. Dans le conte russe (Dietrich, no 8), un homme va trouver le Vent du sud, pour se plaindre de ce que celui-ci lui a enlevé sa farine. Il en reçoit une corbeille merveilleuse, etc.—Dans un conte norwégien (Asbjœrnsen, traduction allemande, I, no 7), c'est le Vent du nord qui donne les objets merveilleux, et, là aussi, pour remplacer la farine qu'on lui réclame.—Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, no 24), les objets sont donnés par le Vent du nord-ouest, qui a enlevé tout le lin d'un bonhomme (comparer un conte de la Basse-Bretagne, publié par M. Luzel, dans Mélusine, 1877, col. 129, et un conte toscan de la collection Comparetti, no 7).—Enfin, dans un conte esthonien (H. Jannsen, no 7), au lieu du Vent figure la Gelée, qui a détruit les semailles d'un pauvre diable, et chez qui celui-ci va se lamenter.

Dans une dernière catégorie de contes de cette famille, les objets merveilleux arrivent au pauvre homme par voie d'échange contre sa vache ou son cochon, par exemple. Dans un conte irlandais, de la collection Crofton Croker (traduit dans le Magasin pittoresque, t. XI, p. 133), dans un conte souabe (Meier, no 22), peut-être dérivé directement du livre irlandais, dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 56), et dans un conte autrichien (Vernaleken, no 17), c'est avec un nain que se fait l'échange;—dans deux contes du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 84 et 185), avec un personnage inconnu ou avec un roi;—dans un conte allemand du duché d'Oldenbourg (Strackerjan, II, p. 312), avec le diable.

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Dans bon nombre de ces contes, nous retrouvons exactement les objets merveilleux du conte lorrain. Dans d'autres, il y a quelques différences. Ainsi, au lieu de l'âne, un mulet (conte bas-breton), un cheval (conte vénitien), un coq (conte du duché d'Oldenbourg), qui font de l'or;—une poule qui fait des ducats (premier conte tyrolien);—une poule aux œufs d'or (conte irlandais, collection Kennedy);—un bélier (conte tchèque), une brebis (conte lithuanien, collection Schleicher), un bouc (conte lithuanien, collection Leskien; conte norwégien), une chèvre (conte autrichien), dont les poils ruissellent de pièces d'or, quand on leur dit de se secouer;—un tamis d'où il tombe de l'argent comme de la farine (conte portugais de la collection Coelho).

Dans le premier conte portugais, dans le conte tyrolien (Zingerle, II, p. 185), dans le conte hessois et dans les deux contes lithuaniens, la serviette est remplacée par une petite table; dans le conte sicilien de la collection Gonzenbach, par une baguette magique.

Le gourdin se retrouve partout, excepté dans le conte picard, où il est très bizarrement remplacé par une chèvre, qui bat l'aubergiste, et dans le conte autrichien no 11 de la collection Vernaleken, où le troisième objet merveilleux est un chapeau d'où sort un régiment, quand on le frappe avec une baguette. Ce détail relie ce conte aux contes du genre de nos nos 42, Les trois Frères, et 31, l'Homme de fer.

Un petit groupe, parmi les contes indiqués ci-dessus, n'a que deux objets merveilleux. Dans le conte irlandais de la collection Crofton Croker, ce sont deux bouteilles: de la première, il sort, au commandement, deux petits génies fort jolis, apportant toute sorte de mets; de la seconde, deux génies affreux qui bâtonnent tout le monde (comparer le conte souabe et le premier des contes tyroliens).—Dans les contes russes que nous font connaître M. de Gubernatis et M. Goldschmidt, des sacs remplacent les bouteilles.—Dans le conte russe de la collection Dietrich, les deux objets sont une corbeille, qui donne toute une sorte de mets, et un tonneau, auquel on dit: «Cinq hors du tonneau!»—Enfin, dans le conte toscan de la collection Nerucci, il y a deux boîtes: de la première, sortent deux serviteurs, qui apportent tout ce que l'on souhaite; de la seconde, deux personnages armés de bâtons. (Comparer le conte italien de la collection Comparetti et le conte esthonien, où, au lieu des boîtes, figurent deux havresacs.)

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Quant à la perte des objets merveilleux, elle a lieu, dans les contes ci-dessus mentionnés, de diverses façons. La forme la plus ordinaire est celle du conte lorrain: ils sont volés par un hôtelier qui leur substitue d'autres objets en apparence semblables. Ailleurs, ils sortent des mains de leurs possesseurs par une vente ou un échange imprudents (contes toscans, conte islandais, conte esthonien).—Dans le conte russe de la collection Dietrich, la femme du bonhomme veut absolument, par sotte vanité, inviter un certain seigneur à manger des bonnes choses fournies par la corbeille merveilleuse, et le seigneur envoie ensuite ses gens enlever la corbeille et lui en substituer une autre. (Le conte autrichien a quelque chose du même genre. Comparer le conte hongrois.)

Si nous tenons à indiquer ici ces diverses formes, c'est que nous les retrouverons toutes en Orient.

On a vu que, dans notre conte, le bonhomme recommande à l'aubergiste de ne pas dire telle ou telle chose aux objets merveilleux. Il en est de même dans le conte du Tyrol italien, dans le conte vénitien, dans le conte tchèque et dans un conte napolitain du XVIIe siècle, dont nous allons parler. (Comparer le conte portugais de la collection Braga.)—Dans les autres contes où figure l'auberge, le pauvre diable a fait imprudemment l'essai des objets devant l'hôtelier, ou bien celui-ci l'a épié.

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Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile insérait dans son Pentamerone (no 1), un conte où le héros reçoit d'un ogre, chez qui il a servi, un âne qui fait des pierres précieuses, et ensuite, après que l'âne a été volé par un hôtelier, une serviette et un gourdin merveilleux.

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En Orient, nous avons d'abord à citer un conte syriaque (Prim et Socin, no 81, p. 343): Un renard, que sa femme a mis à la porte de sa maison, reçoit d'un personnage mystérieux, qui tout à coup s'est dressé devant lui du fond d'une source, une assiette qui se remplit de mets au commandement; mais il lui est défendu de la montrer à sa femme. Il a l'imprudence de se servir, en présence de celle-ci, de l'assiette merveilleuse, et sa femme l'oblige à inviter à dîner le roi des renards. Ce dernier, quand il voit quelle est la vertu de l'assiette, envoie de ses gens qui s'en emparent[131]. Le renard retourne à la fontaine, et l'homme lui donne un âne qui fait des pièces d'or. Même imprudence de la part du renard. Un jour, sa femme veut absolument monter sur l'âne pour aller au bain. La maîtresse du bain substitue à l'âne aux pièces d'or un âne ordinaire, tout semblable en apparence. Force est au renard de retourner une troisième fois à la fontaine. Cette fois l'homme lui donne une gibecière d'où sortent, quand le renard le leur ordonne, deux géants, qui tuent la femme du renard, pour la punir, le roi des renards et la maîtresse du bain, pour leur reprendre l'assiette et l'âne[132].

Il a été recueilli, dans le sud de l'Inde, dans le Deccan, un conte de cette même famille (miss Frere, p. 166): Un brahmane très pauvre a marié sa fille à un chacal, lequel n'est autre qu'un prince qui a pris cette forme. Un jour, il va trouver son gendre, et lui demande de le secourir dans sa misère. Il en reçoit un melon que, sur le conseil du chacal, il plante dans son jardin. Le lendemain et les jours suivants, à la place où il a planté le melon, il trouve des centaines de melons mûrs. Sa femme les vend tous successivement à sa voisine, sans savoir qu'ils sont remplis de pierres précieuses. Quand enfin elle s'en aperçoit et qu'elle réclame, l'autre fait semblant de ne pas comprendre et la met à la porte. Le brahmane retourne chez le chacal; celui-ci lui fait présent d'une jarre, toujours remplie d'excellents mets. Mais le brahmane a l'imprudence d'inviter à dîner chez lui un riche voisin, qui l'a flatté pour savoir son secret. Une fois informé des vertus de la jarre, le voisin va en parler au roi. Celui-ci vient, à son tour, dîner chez le brahmane, et ensuite envoie de ses gardes s'emparer de la jarre merveilleuse. Nouveau voyage du brahmane, qui cette fois, rapporte une seconde jarre d'où il sort, quand on en soulève le couvercle, une corde qui lie les gens et un gourdin qui les roue de coups. Grâce au gourdin, le brahmane rentre en possession de ce qui lui a été volé.

Si, du sud de l'Inde, nous passons tout au nord, nous trouvons au pied de l'Himalaya, chez les Kamaoniens, un conte analogue (Minaef, no 12). Voici la traduction de ce conte: Il était une fois un petit vantard. Un jour, il dit à sa mère: «Ma mère, cuis-moi du pain, et j'irai voyager.» Le voilà parti. Arrivé sur le bord d'un étang, il s'assit, tira quatre pains de son sac et les mit aux quatre coins de l'étang; et il dit: «J'en mangerai un, puis un autre, puis un troisième, et, si l'envie m'en prend, je mangerai tous les quatre gendres[133] Or, dans l'étang, il y avait quatre serpents, un à chacun des quatre coins. En entendant le petit vantard, ils eurent peur et se dirent: «Oh! il nous mangera, bien sûr!» Alors l'un d'eux dit au petit vantard: «Petit frère, ne nous mange pas: je te donnerai un lit qui vole de lui-même.» Le second lui dit: «Petit frère, ne nous mange pas: je te donnerai des chiffons qui sèment d'eux-mêmes.» Le troisième lui offrit «une coupe qui bout d'elle-même», et le quatrième «une cuiller qui puise d'elle-même». Le premier serpent ajouta: «Mon lit a cette propriété, qu'il te portera partout où tu voudras être.» Le second: «Mes chiffons ont cette propriété que, si tu leur dis: Semez des roupies, ils t'en donneront un tas.» Le troisième: «Ma coupe te préparera la nourriture que tu désireras, sans feu et sans eau.» Enfin le quatrième: «Ma cuiller mettra devant toi tout ce que tu voudras.» Le petit vantard contempla ces objets et en fut tout réjoui. Survint la nuit; comme il était trop tard pour retourner à la maison, il entra chez une vieille femme. Celle-ci, pendant qu'il dormait, prit ses objets et leur en substitua d'autres qui n'étaient bons à rien. Le lendemain, le petit vantard arriva tout joyeux à la maison, en criant: «Petite mère, apporte un seau pour mesurer mon argent.» Il commanda aux chiffons de semer; mais il n'en sortit que des poux. Il se mit à réfléchir: «C'est étrange! Comment cela a-t-il pu arriver?» Bref, il s'en retourna à l'étang et dit comme la première fois: «Je vous mangerai tous les quatre.» Les serpents, eux aussi, se mirent à réfléchir: «C'est étrange! Nous lui avons donné tant d'objets merveilleux, et il vient toujours nous tourmenter!» Finalement ils lui dirent: «Petit frère, là où tu as passé la nuit, la vieille femme a changé tes objets. Nous allons te donner un gourdin qui bat et une corde qui lie. Prends-les; va chez cette vieille et dis: Corde, gourdin, reprenez mes objets à la vieille! Ils reprendront tous tes objets et battront d'importance la vieille pour ta consolation.» Le petit vantard retrouva ainsi son bien.

Un autre conte indien, venant probablement de Bénarès (miss M. Stokes, no 7), ressemble beaucoup au conte kamaonien; il ne présente guère que les différences suivantes. Les quatre serpents sont remplacés par cinq fées; la première fois que Sachuli leur fait peur, elles lui donnent un pot qui procure tous les mets qu'on lui demande; la seconde fois, une boîte qui procure tous les habits qu'on désire. Ces deux objets sont successivement volés par un cuisinier, dans la boutique duquel Sachuli a eu l'imprudence d'en faire l'expérience, et qui leur substitue des objets ordinaires. Alors les fées donnent à Sachuli une corde et un bâton magiques.

Ces deux contes nous offrent déjà un détail qui n'existait pas dans le conte indien du Deccan: la substitution à l'objet merveilleux d'un objet ordinaire en apparence identique. Dans le conte du Deccan, en effet, c'est par la force que le roi s'empare de la jarre merveilleuse du brahmane. Un quatrième conte indien, recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, no 3), va se rapprocher encore davantage de nos contes européens; nous y trouverons même le fripon d'aubergiste: Un pauvre brahmane, ayant femme et enfants, est très dévot à la déesse Durga, l'épouse du dieu Siva. Un jour qu'il est dans une forêt à se lamenter sur sa misère, le dieu Siva et son épouse viennent justement se promener dans cette forêt. La déesse appelle le brahmane et lui fait présent d'un objet merveilleux, qu'elle a demandé pour lui à Siva: c'est un pot de terre qu'il suffit de retourner pour en voir tomber sans fin une pluie des meilleurs mudki (sorte de beignets sucrés). Le brahmane remercie la déesse et s'empresse de reprendre le chemin de la maison. Il est encore loin de chez lui quand il a l'idée de faire l'essai du pot de terre: il le retourne, et aussitôt en sort une quantité de beignets, les plus beaux que le brahmane ait jamais vus. Vers midi, ayant faim, il s'apprête à manger ses mudki; mais, comme il n'a pas fait ses ablutions ni dit ses prières, il s'arrête dans une auberge près de laquelle se trouve un étang. Il confie le pot de terre à l'aubergiste, en lui recommandant à plusieurs reprises d'en avoir grand soin, et s'en va se baigner dans l'étang. Pendant ce temps, l'aubergiste, qui avait été fort étonné de voir le brahmane attacher tant de prix à un simple pot de terre, se met à examiner ce pot: comme il le retourne, il en tombe une pluie de beignets. L'aubergiste s'empare du pot magique et lui substitue un autre pot d'apparence semblable. Ayant fini ses dévotions, le brahmane reprend son pot et se remet en route. Arrivé chez lui, il appelle sa femme et ses enfants et leur annonce les merveilles qu'ils vont voir. Naturellement ils ne voient rien du tout. Le brahmane court chez l'aubergiste et lui réclame son pot; l'autre feint de s'indigner et met le pauvre homme à la porte.—Le brahmane retourne à la forêt dans l'espoir de rencontrer encore la déesse Durga. Il la rencontre en effet, et elle lui donne un second pot de terre. Le brahmane en fait vite l'essai; il le retourne, et il en sort une vingtaine de démons d'une taille gigantesque et d'un aspect terrible, qui se mettent à battre le brahmane. Heureusement celui-ci a la présence d'esprit de remettre le pot dans sa position première et de le couvrir, et aussitôt les démons disparaissent. Le brahmane retourne chez l'aubergiste et lui fait les mêmes recommandations que la première fois. L'aubergiste s'empresse de retourner le pot de terre, et il est roué de coups, lui et sa famille. Il supplie le brahmane d'arrêter les démons. L'autre se fait rendre son premier pot de terre et fait ensuite disparaître les démons[134]. Le brahmane s'établit alors marchand de mudki et devient très riche.

Ce conte indien a une seconde partie: les enfants du brahmane ayant un jour pénétré dans la chambre où leur père enfermait le pot aux beignets, se disputent à qui s'en servira le premier; dans la mêlée, le pot tombe par terre et se brise. Durga prend encore pitié du brahmane et lui donne un troisième pot d'où sort à flots du sandesa délicieux (sorte de laitage sucré). Le brahmane se met à vendre de ce sandesa et gagne beaucoup d'argent. Le zemindar du village, qui marie sa fille, prie le brahmane d'apporter son pot dans la maison où a lieu la fête. Le brahmane obéit, non sans résistance. Alors le zemindar s'empare du pot merveilleux. Mais, à l'aide du pot aux démons, le brahmane se remet en possession de son bien.—Cette seconde partie correspond, pour la fin, au conte indien du Deccan.

Dans d'autres contes orientaux, qui ne se rapportent pas au même thème que le nôtre, nous trouvons des objets merveilleux analogues: ainsi, dans le livre kalmouk intitulé Siddhi-Kür, livre dont l'origine est certainement indienne, une coupe d'or qu'il suffit de retourner pour avoir ce que l'on souhaite, et un bâton qui, au commandement de son possesseur, s'en va tuer les gens et reprendre ce qu'ils ont volé; dans une légende bouddhique, rédigée dans la langue sacrée du bouddhisme, le pali, une tasse, qui a des propriétés identiques à la coupe du conte kalmouk, et une hache qui exécute tous les ordres qu'on lui donne et notamment s'en va couper la tête à ceux qu'on lui désigne. Nous renvoyons, pour plus de rapprochements, aux remarques de notre no 42, les trois Frères. Nous ajouterons seulement ici que, dans un conte recueilli chez les Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, IV, p. 365-366), il est question d'une «nappe merveilleuse» qui, «si on l'étend au nom de Dieu, se couvre de toutes sortes de mets», et une «cruche merveilleuse», d'où coulent sans fin du thé, du sucre, du miel et du vin.

Au sujet de l'âne aux écus d'or, qui ne s'est présenté à nous en Orient que dans le conte syriaque, on peut voir l'Introduction au Pantchatantra de M. Théodore Benfey (I, p. 379). D'après le savant orientaliste, il se trouve dans un livre bouddhique thibétain, le Djangloun, un éléphant aussi extraordinaire («ein goldkackender und goldharnender Elephant»). Dans un conte indien du Bengale (Lal Behari Day, no 6), le fumier d'une certaine vache est aussi de l'or.

***

Notre conte se retrouve, pour l'idée, en Afrique, chez les nègres du pays d'Akwapim, pays qui fait partie du royaume des Achantis. Ces nègres racontent, au sujet d'un personnage nommé Anansé (l'Araignée), l'histoire suivante (Petermann's Mittheilungen aus J. Perthes geographischer Anstalt, 1856, p. 467): Au temps d'une grande famine, Anansé s'en fut au bois et trouva un grand pot. «Ah!» dit-il, «voilà que j'ai un pot!» Le pot lui dit: «Je ne m'appelle pas pot, mais Hô hore (lève! comme on dit de la pâte qui fermente).» Et, sur le commandement d'Anansé, il se remplit de nourriture. Anansé l'emporte chez lui et le cache dans sa chambre. Ses enfants, étonnés de voir qu'il ne mange plus avec eux, entrent dans la chambre pendant son absence, trouvent le pot et lui parlent à peu près comme avait fait leur père. Après avoir bien mangé, ils brisent le pot en mille pièces. Anansé, de retour, est bien désolé et s'en retourne au bois, où il voit une cravache pendue à un arbre. «Voilà une cravache!» s'écrie-t-il.—«On ne m'appelle pas cravache: on m'appelle Abridiabradu (fouaille!).—Voyons!» dit Anansé, «fouaille un peu!» Mais, au lieu de lui donner à manger, comme il s'y attendait, la cravache lui donne force coups. Il l'emporte chez lui, la pend dans sa chambre et sort en laissant à dessein la porte ouverte. Ses enfants s'empressent d'entrer pour voir. Il leur arrive avec la cravache ce qui est arrivé à leur père. Quand la cravache cesse de les battre, ils la coupent en morceaux et dispersent ces morceaux dans tout le monde. «Voilà comment il y a beaucoup de cravaches dans le monde; auparavant il n'y en avait qu'une.»

***

Un détail pour finir. Dans le conte hongrois no 4 de la collection Gaal-Stier, il est parlé, exactement dans les mêmes termes que dans Tapalapautau, d'un pauvre homme «qui avait autant d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis». Cette bizarre expression se trouve également dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 21) et dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, Littérature orale, p. 213).

V
LES FILS DU PÊCHEUR

Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il était à pêcher, il prit un gros poisson. «Pêcheur, pêcheur,» lui dit le poisson, «laisse-moi aller, et tu en prendras beaucoup d'autres.» Le pêcheur le rejeta dans l'eau et prit en effet beaucoup de poissons. De retour chez lui, il dit à sa femme: «J'ai pris un gros poisson qui m'a dit: Pêcheur, pêcheur, laisse-moi aller et tu en prendras beaucoup d'autres.—Et tu ne l'as pas rapporté?» dit la femme, «j'aurais bien voulu le manger.»

Le lendemain, le pêcheur prit encore le gros poisson. «Pêcheur, pêcheur, laisse-moi aller, et tu en prendras beaucoup d'autres.» Le pêcheur le rejeta dans l'eau, et, sa pêche faite, revint à la maison. Sa femme lui dit: «Si tu ne rapportes pas demain ce poisson, j'irai avec toi, et je le prendrai.»

Le pêcheur retourna pêcher le jour suivant, et, pour la troisième fois, prit le gros poisson. «Pêcheur, pêcheur, laisse-moi aller, et tu en prendras beaucoup d'autres.—Non,» dit le pêcheur, «ma femme veut te manger.—Eh bien!» dit le poisson, «s'il faut que vous me mangiez, mettez de mes arêtes sous votre chienne, mettez-en sous votre jument, mettez-en dans le jardin derrière votre maison; enfin, emplissez trois fioles de mon sang. Quand les fils que vous aurez seront grands, vous leur donnerez à chacun une de ces fioles, et, s'il arrive malheur à l'un d'eux, le sang bouillonnera aussitôt.»

Le pêcheur fit ce que le poisson lui avait dit, et, après un temps, sa femme accoucha de trois fils, la jument mit bas trois poulains et la chienne trois petits chiens. A l'endroit du jardin où l'on avait mis des arêtes de poisson, il se trouva trois belles lances.

Quand les fils du pêcheur furent grands, ils quittèrent la maison pour voir du pays, et, à une croisée de chemin, ils se séparèrent. De temps en temps, chacun regardait si le sang bouillonnait dans sa fiole.

L'aîné arriva dans un village où tout le monde était en deuil; il demanda pourquoi. On lui dit que tous les ans on devait livrer une jeune fille à une bête à sept têtes, et que le sort venait de tomber sur une princesse.

Aussitôt le jeune homme se rendit dans le bois où l'on avait conduit la princesse; elle était à genoux et priait Dieu. «Que faites-vous là?» lui demanda le jeune homme.—«Hélas!» dit-elle, «c'est moi que le sort a désignée pour être dévorée par la bête à sept têtes. Eloignez-vous bien vite d'ici.—Non,» dit le jeune homme, «j'attendrai la bête.» Et il fit monter la princesse en croupe sur son cheval.

La bête ne tarda pas à paraître. Après un long combat, le jeune homme, aidé de son chien, abattit les sept têtes de la bête à coups de lance. La princesse lui fit mille remerciements, et l'invita à venir avec elle chez le roi son père, mais il refusa. Elle lui donna son mouchoir, marqué à son nom; le jeune homme y enveloppa les sept langues de la bête, puis il dit adieu à la princesse, qui reprit toute seule le chemin du château de son père.

Comme elle était encore dans le bois, elle rencontra trois charbonniers à qui elle raconta son aventure. Les charbonniers la menacèrent de la tuer à coups de hache si elle ne les conduisait à l'endroit où se trouvait le corps de la bête. La princesse les y conduisit. Ils prirent les sept têtes, puis ils partirent avec la princesse, après lui avoir fait jurer de dire au roi que c'étaient eux qui avaient tué la bête. Ils arrivèrent ensemble à Paris, au Louvre, et la princesse dit à son père que c'étaient les trois charbonniers qui l'avaient délivrée. Le roi, transporté de joie, déclara qu'il donnerait sa fille à l'un d'eux; mais la princesse refusa de se marier avant un an et un jour: elle était triste et malade.

Un an et un jour se passèrent. On commençait déjà les réjouissances des noces, quand arriva dans la ville l'aîné des fils du pêcheur, qui se logea dans une hôtellerie. Une vieille femme lui dit: «Il y a aujourd'hui un an et un jour, tout le monde était dans la tristesse, et maintenant tout le monde est dans la joie: trois charbonniers ont délivré la princesse qui allait être dévorée par une bête à sept têtes, et le roi va la marier à l'un d'eux.»

Le jeune homme dit alors à son chien: «Va me chercher ce qu'il y a de meilleur chez le roi.» Le chien lui apporta, deux bons plats. Les cuisiniers du roi se plaignirent à leur maître, et celui-ci envoya de ses gardes pour voir où allait le chien. Le jeune homme les tua tous à coups de lance, à l'exception d'un seul qu'il laissa en vie pour rapporter la nouvelle. Puis il dit au chien d'aller lui chercher les meilleurs gâteaux du roi. Le roi envoya d'autres gardes que le jeune homme tua comme les premiers. «Il faut que j'y aille moi-même,» dit le roi. Il vint donc dans son carrosse, y fit monter le jeune homme et le ramena avec lui au château, où il l'invita à prendre part au festin.

Au dessert, le roi dit: «Que chacun raconte son histoire. Commençons par les trois charbonniers.» Ceux-ci racontèrent qu'ils avaient délivré la princesse, quand elle allait être dévorée par la bête à sept têtes. «Voici,» dirent-ils, «les sept têtes que nous avons coupées.—Sire,» dit alors le jeune homme, «voyez si les sept langues y sont.» On ne les trouva pas. «Lequel croira-t-on plutôt,» continua-t-il, «de celui qui a les langues ou de celui qui a les têtes?—Celui qui a les langues,» répondit le roi. Le jeune homme les montra aussitôt. La princesse reconnut le mouchoir où son nom était brodé, et fut si contente qu'elle ne sentit plus son mal. «Mon père,» dit-elle, «c'est ce jeune homme qui m'a délivrée.» Aussitôt le roi commanda qu'on dressât une potence et y fit pendre les trois charbonniers. Puis on célébra les noces du fils du pêcheur et de la princesse.

Le soir, après le repas, quand le jeune homme fut dans sa chambre avec sa femme, il aperçut par la fenêtre un château tout en feu. «Qu'est-ce donc que ce château?» demanda-t-il.—«Chaque nuit,» répondit la princesse, «je vois ce château en feu, sans pouvoir m'expliquer la chose.» Dès qu'elle fut endormie, le jeune homme se releva, et sortit avec son cheval et son chien pour voir ce que c'était.

Il arriva dans une belle prairie, au milieu de laquelle s'élevait le château, et rencontra une vieille fée qui lui dit: «Mon ami, voudriez-vous descendre de cheval pour m'aider à charger cette botte d'herbe sur mon dos?—Volontiers,» répondit le jeune homme. Mais sitôt qu'il eut mis pied à terre, elle lui donna un coup de baguette, et le changea en une touffe d'herbe, lui, son cheval et son chien.

Cependant ses frères, ayant vu le sang bouillonner dans leurs fioles, voulurent savoir ce qu'était devenu leur aîné. Le second frère se mit en route. Arrivé dans la ville, il vint à passer près du château du roi. En ce moment, la princesse était sur la porte pour voir si son mari ne revenait pas. Elle crut que c'était lui, car les trois frères se ressemblaient à s'y méprendre. «Ah!» s'écria-t-elle, vous voilà donc enfin, mon mari, vous avez-bien tardé.—Excusez-moi,» répondit le jeune homme, «j'avais donné un ordre, on ne l'a pas exécuté, et j'ai dû faire la chose moi-même.» On se mit à table, puis la princesse alla dans sa chambre avec le jeune homme. Celui-ci, ayant regardé par la fenêtre, vit, comme son frère, le château en feu. «Qu'est-ce que ce château?» dit-il.—«Mais, mon mari, vous me l'avez déjà demandé.—C'est que je ne m'en souviens plus.—Je vous ai dit que ce château est en feu toutes les nuits et que je ne puis m'expliquer la chose.» Le jeune homme prit son cheval et son chien et partit. Arrivé dans la prairie, il rencontra la vieille fée, qui lui dit: «Mon ami, voudriez-vous descendre de cheval pour m'aider à charger cette botte d'herbe sur mon dos?» Le jeune homme descendit, et aussitôt, d'un coup de baguette, la fée le changea en une touffe d'herbe, lui, son cheval et son chien.

Le plus jeune des trois frères, ayant vu de nouveau le sang bouillonner dans sa fiole, fut bientôt lui-même dans la ville, et la princesse, le voyant passer, le prit lui aussi pour son mari. Il la questionna, comme ses frères, au sujet du château en feu, et la princesse lui répondit: «Je vous ai déjà dit plusieurs fois que ce château brûle ainsi toutes les nuits et que je n'en sais pas davantage.» Le jeune homme sortit avec son cheval et son chien, et arriva dans la prairie, près du château. «Mon ami,» lui dit la fée, «voudriez-vous descendre de cheval pour m'aider à charger cette botte d'herbe sur mon dos?—Non,» dit le jeune homme, «je ne descendrai pas. C'est toi qui as fait périr mes deux frères; si tu ne leur rends pas la vie, je te tue.» En parlant ainsi, il la saisit par les cheveux, sans mettre pied à terre. La vieille demanda grâce; elle prit sa baguette, en frappa les touffes d'herbe, et, à mesure qu'elle les touchait, tous ceux qu'elle avait changés reprenaient leur première forme. Quand elle eut fini, le plus jeune des trois frères tira son sabre et coupa la vieille en mille morceaux, puis il retourna avec ses frères au château. La princesse ne savait lequel des trois était son mari. «C'est moi,» lui dit l'aîné.

Ses frères épousèrent les deux sœurs de la princesse, et l'on fit de grands festins pendant six mois.

VARIANTE
LA BÊTE A SEPT TÊTES

Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il pêchait, il prit un gros poisson. «Si tu veux me laisser aller,» lui dit le poisson, «je t'amènerai beaucoup de petits poissons.» Le pêcheur le rejeta dans l'eau et prit en effet beaucoup de petits poissons. Quand il en eut assez, il revint à la maison, et raconta à sa femme ce qui lui était arrivé. «Tu aurais dû rapporter ce poisson,» lui dit-elle, «puisqu'il est si gros et qu'il sait si bien parler: il faut essayer de le reprendre.»

Le pêcheur ne s'en souciait guère, mais sa femme le pressa tant, qu'il retourna à la rivière; il jeta le filet et ramena encore le gros poisson, qui lui dit: «Puisque tu veux absolument m'avoir, je vais te dire ce que tu dois faire. Quand tu m'auras tué, tu donneras trois gouttes de mon sang à ta femme, trois gouttes à ta jument, et trois à ta petite chienne; tu en mettras trois dans un verre, et tu garderas mes ouïes.»

Le pêcheur fit ce que lui avait dit le poisson: il donna trois gouttes de sang à sa femme, trois à sa jument et trois à sa petite chienne; il en mit trois dans un verre et garda les ouïes. Après un temps, sa femme accoucha de trois beaux garçons; le même jour, la jument mit bas trois beaux poulains, et la chienne trois beaux petits chiens; à l'endroit où étaient les ouïes du poisson, il se trouva trois belles lances. Le sang qui était dans le verre devait bouillonner s'il arrivait quelque malheur aux enfants.

Quand les fils du pêcheur furent devenus de grands et forts cavaliers, l'aîné monta un jour sur son cheval, prit sa lance, siffla son chien et quitta la maison de son père. Il arriva devant un beau château tout brillant d'or et d'argent. «A qui appartient ce beau château?» demanda-t-il aux gens du pays.—«N'y entrez pas,» lui répondit-on, «c'est la demeure d'une vieille sorcière qui a sept têtes. Aucun de ceux qui y sont entrés n'en est sorti; elle les a tous changés en crapauds.—Moi je n'ai pas peur,» dit le cavalier, «j'y entrerai.» Il entra donc dans le château et salua la sorcière: «Bonjour, ma bonne dame.» Elle lui répondit en branlant ses sept têtes: «Que viens-tu faire ici, pauvre ver de terre?» En disant ces mots, elle lui donna un coup de baguette, et aussitôt il fut changé en crapaud, comme les autres.

Au même instant, ses frères, qui étaient restés à la maison, virent le sang bouillonner dans le verre. «Il est arrivé malheur à notre frère,» dit le second, «je veux savoir ce qu'il est devenu.» Il se mit en route avec son cheval, son chien et sa lance, et arriva devant le château. «N'avez-vous pas vu passer un cavalier avec un chien et une lance?» demanda-t-il à une femme qui se trouvait là; «voilà trois jours qu'il est parti; il faut qu'il lui soit arrivé malheur.—Il a sans doute été puni de sa curiosité,» lui répondit-elle; «il sera entré dans le château de la bête à sept têtes, et il aura été changé en crapaud.—Je n'ai pas peur de la bête à sept têtes,» dit le jeune homme, «je lui abattrai ses sept têtes avec ma lance.» Il entra dans le château et vit dans l'écurie un cheval, dans la cuisine un chien et une lance. «Mon frère est ici,» pensa-t-il. Il salua la sorcière: «Bonjour, ma bonne dame.—Que viens-tu faire ici, pauvre ver de terre?» Et, sans lui laisser le temps de brandir sa lance, elle lui donna un coup de baguette et le changea en crapaud.

Le sang recommença à bouillonner dans le verre. Ce que voyant, le plus jeune des fils du pêcheur partit à la recherche de ses deux frères. Comme il traversait une grande rivière, la rivière lui dit: «Vous passez, mais vous ne repasserez pas.—C'est un mauvais présage,» pensa le jeune homme, «mais n'importe.» Et il poursuivit sa route. «N'avez-vous pas vu passer deux cavaliers?» demandait-il aux gens qu'il rencontrait.—«Nous en avons vu un,» lui répondait-on, «qui cherchait son frère.» En approchant du château, il entendit parler de la sorcière; il accosta un charbonnier qui revenait du bois, et lui dit: «De bons vieillards m'ont parlé de la bête à sept têtes; ils disent qu'elle change en crapauds tous ceux qui entrent dans son château.—Oh!» répondit le charbonnier, «je ne crains rien, j'irai avec vous; à nous deux nous en viendrons bien à bout.»

Ils entrèrent ensemble dans le château, et le jeune homme vit les chevaux, les chiens et les lances de ses frères. Dès qu'il aperçut la sorcière, il se mit à crier: «Vieille sorcière, rends-moi mes frères, ou je te coupe toutes tes têtes.—Que viens-tu faire ici, pauvre ver de terre?» dit-elle; mais au moment où elle levait sa baguette, le jeune homme lui abattit une de ses sept têtes d'un coup de lance. «Vieille sorcière, où sont mes frères?» En disant ces mots, il lui abattit encore une tête. Chaque fois qu'elle levait sa baguette, le jeune homme et le charbonnier lui coupaient une tête. A la cinquième, la sorcière se mit à crier: «Attendez, attendez, je vais vous rendre vos frères.» Elle prit sa baguette, la frotta de graisse et en frappa plusieurs fois la porte de la cave. Aussitôt tous les crapauds qui s'y trouvaient reprirent leur première forme. La sorcière croyait qu'on lui ferait grâce, mais le charbonnier lui dit: «Il y a assez longtemps que tu fais du mal aux gens.» Et il lui coupa ses deux dernières têtes.

Or il était dit que celui qui aurait tué la bête à sept têtes aurait le château et épouserait la fille du roi; comme preuve, il devait montrer les sept langues. Le fils du pêcheur prit les langues et les enveloppa dans un mouchoir de soie. Le charbonnier, qui avait aussi coupé plusieurs têtes à la bête, n'avait pas songé à prendre les langues. Il se ravisa et tua le jeune homme pour s'en emparer, puis il alla les montrer au roi et épousa la princesse.

REMARQUES

Comparer nos nos 37, la Reine des Poissons, et 55, Léopold.—On pourra aussi consulter les remarques de M. R. Kœhler sur le conte sicilien no 40 de la collection Gonzenbach, et sur le no 4 de la collection de contes écossais de Campbell (dans la revue Orient und Occident, t. II, p. 118), ainsi que celles de M. Leskien sur les contes lithuaniens nos 10 et 11 de sa collection.

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Les trois parties dont se compose notre conte des Fils du Pêcheur,—naissance merveilleuse des enfants; exploits de l'aîné contre le dragon et délivrance de la princesse; enfin rencontre de la sorcière et ce qui s'ensuit,—ne se trouvent pas toujours réunies dans les contes de cette famille; souvent l'une d'elles fait défaut. Nous les rencontrons toutes les trois dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 18), dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 22), dans un autre conte grec (E. Legrand, p. 161), un conte sicilien (Gonzenbach, no 40), un conte italien des Abruzzes (Finamore, no 22), un conte toscan (Comparetti, no 32), un autre conte toscan (Nerucci, no 8), un conte du Tyrol italien (Schneller, no 28, variante), un conte basque (Webster, p. 87), un conte espagnol (Caballero, II, p. 11), un conte catalan (Rondallayre, I, p. 25), un conte portugais (Braga, no 48), un conte danois (Grundtvig, I, p. 277), un conte suédois (Cavallius, p. 348), deux contes allemands (Kuhn et Schwartz, p. 337; Prœhle, I, no 5), dont le second surtout est très altéré, un conte lithuanien (Leskien, no 10), un conte de la Petite-Russie (Leskien, p. 544).

Deux contes allemands (Grimm, no 60, et Colshorn, no 47) n'ont pas la première partie.—Beaucoup d'autres n'ont pas la seconde (le combat contre le dragon); nous mentionnerons: un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes bretons, p. 63), un conte flamand (Wolf, Deutsche Mærchen und Sagen, no 27), des contes allemands (Grimm, no 85; Simrock, no 63), un conte autrichien (Vernaleken, no 35), un conte du Tyrol italien (Schneller, no 28), un conte italien du Mantouan (Visentini, no 19), un conte sicilien (Gonzenbach, no 39), un conte portugais (Consiglieri-Pedroso, no 25), un conte serbe (Vouk, no 29), un conte bosniaque (Leskien, p. 543), un conte écossais (Campbell, no 4).—La troisième partie manque dans quelques-uns: ainsi, dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, no 25) et un conte portugais (Coelho, no 52).—Un conte souabe (Meier, no 58), un conte roumain (Roumanian Fairy Tales, p. 48), n'ont que le combat contre le dragon et les aventures qui s'y rattachent.

Nous étudierons séparément chacune de ces trois parties.

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Pour l'introduction, la plupart des contes que nous venons de mentionner se rapprochent beaucoup du conte lorrain, souvent même dans de petits détails: ainsi, dans plusieurs de ces contes, le poisson merveilleux, pour se faire rejeter dans l'eau, promet au pêcheur, comme dans notre conte, de lui faire prendre beaucoup d'autres poissons. (Voir le conte grec moderne de la collection E. Legrand, les deux contes toscans, le conte italien du Mantouan, le premier des deux contes du Tyrol italien, le conte portugais no 25 de la collection Consiglieri-Pedroso, le conte suédois.)

Presque toujours, le poisson dit au pêcheur de le couper en un certain nombre de morceaux: il en donnera à sa femme, à sa chienne, à sa jument, et enterrera le reste à tel endroit. Cette forme, qui se retrouve d'une manière équivalente dans notre variante la Bête à sept têtes, est plus nette que celle des Fils du Pêcheur.

C'est seulement dans une partie des contes indiqués ci-dessus que les enfants, les chiens et les poulains sont au nombre de trois. Il en est ainsi dans le conte des Abruzzes, dans les deux contes toscans, dans le conte du Mantouan, dans le second conte du Tyrol italien, dans le conte du Tyrol allemand, dans le conte allemand de la collection Simrock, dans le conte flamand, dans le conte écossais, dans le conte portugais no 25 de la collection Consiglieri Pedroso, et enfin dans le conte catalan et dans le conte de la Haute-Bretagne (dans lesquels il n'y a ni chiens ni poulains).—Partout ailleurs les enfants, chiens, etc., ne sont que deux.

Dans notre conte lorrain, comme dans sa variante, le pêcheur voit tout à coup «trois belles lances» à l'endroit où il a mis les ouïes du poisson, ou ses arêtes. Dans le conte allemand de la collection Simrock, ce sont trois épées qui paraissent à la place où a été enterrée la queue du poisson; dans le conte flamand, trois fleurs, dont les racines sont trois épées; dans le conte suédois et le conte danois, deux épées (il n'y a que deux enfants); dans le conte serbe et le conte sicilien no 39 de la collection Gonzenbach, deux épées d'or. Le conte espagnol, les trois contes portugais, le conte des Abruzzes et le conte toscan de la collection Nerucci sont encore plus voisins sur ce point de nos Fils du Pêcheur, car nous y trouvons exactement les lances, et même, dans le conte toscan, les «trois belles lances».

Deux des contes mentionnés au commencement de ces remarques ont une forme particulière d'introduction, très voisine, d'ailleurs, de l'introduction ordinaire. Ainsi, dans le conte écossais, une espèce de sirène promet à un pêcheur qu'il aura des enfants, s'il s'engage à lui livrer son premier fils. Quand il s'y est engagé, elle lui donne douze grains, en lui disant d'en faire manger trois à sa femme, trois à sa chienne, trois à sa jument, et de planter les trois derniers derrière sa maison. (De ces trois derniers grains naissent trois arbres, qui se flétriront s'il arrive malheur aux enfants.)—Dans le conte bosniaque, un homme sans enfants reçoit d'un pèlerin une pomme: il faut qu'après l'avoir pelée, il donne la pelure à sa chienne et à sa jument, qu'il partage la pomme avec sa femme et qu'il plante les deux pépins. (De ces pépins naissent deux pommiers, dont les deux enfants se font des lances: nous voici revenus, par un détour, aux lances du conte lorrain.)

Dans le conte de la Petite-Russie, une jeune fille, pressée d'une soif ardente en revenant des champs, voit sur le chemin deux empreintes de pieds, remplies d'eau; elle boit de cette eau. Or «c'étaient des empreintes de pas divins». Quelque temps après, elle donne le jour à deux enfants, et le conte se poursuit à peu près comme les contes précédents.

Un conte de la même famille que tous ces contes, recueilli au XVIIe siècle par Basile, présente encore une autre forme d'introduction. Dans ce conte napolitain (Pentamerone, no 9), un ermite conseille à un roi sans enfants de prendre le cœur d'un dragon de mer, de le faire cuire par une fille vierge et de le donner à manger à la reine. Le roi suit ce conseil, et, quelques jours après, la reine, et aussi la jeune fille qui a respiré la vapeur de ce mets merveilleux, mettent au monde chacune un fils. Les deux enfants, qui se ressemblent à s'y méprendre, ont à peu près les mêmes aventures que nos «fils du pêcheur»[135].—M. Leskien cite (p. 546) plusieurs contes russes dont l'introduction est analogue; mais il nous avertit, sans préciser davantage, que tous ces contes n'appartiennent pas, pour la suite du récit, à la famille de contes étudiée ici. Dans ces contes russes, une reine doit manger d'un certain poisson pour devenir mère; la servante qui a goûté de ce poisson, et la chienne qui a mangé les entrailles, ou la jument qui a bu de l'eau dans laquelle on a lavé le poisson, mettent au monde chacune un petit garçon (sic), semblable à celui dont accouche la reine. (Voir, dans le Florilegio de M. de Gubernatis, un conte russe, du type des Fils du Pêcheur, qui a une introduction de ce genre.)—Dans un conte italien, faisant partie d'une autre famille que nos Fils du Pêcheur, et cité par M. R. Kœhler (Weimarer Beitræge, 1865, p. 196), une reine qui a mangé une certaine pomme, donnée par une vieille femme, et la femme de chambre qui a mangé les pelures, ont chacune un fils.

En Orient, un livre mongol, l'Histoire d'Ardji Bordji Khan (traduite en allemand par B. Jülg, Inspruck, 1868), nous fournit un trait à rapprocher de cette dernière forme d'introduction. Dans ce conte mongol (p. 73 seq.), venu de l'Inde, ainsi que le montrent les noms des personnages, la femme du roi Gandharva, qui n'a point d'enfants, prépare, d'après l'avis d'un ermite, une certaine bouillie. Quand elle en a mangé, elle devient grosse et met au monde un fils, Vikramatidya. Une servante a mangé ce qui restait au fond du plat: elle donne, elle aussi, le jour à un fils qui, sous le nom de Schalou, deviendra le fidèle compagnon de Vikramatidya.

M. Th. Benfey (Gœttingische Gelehrte Anzeigen, 1858, p. 1511) nous apprend que ce trait se trouve dans un conte indien faisant partie d'un livre sanscrit.—Dans un roman hindoustani, les Aventures de Kâmrûp, analysé par M. Garcin de Tassy (Discours d'ouverture du cours d'hindoustani, 1861, p. 13), nous remarquons le passage suivant: Le roi d'Aoudh n'a point d'enfants. Il se présente un jour devant lui un fakir qui lui donne un fruit de srî «prospérité», en lui recommandant de le faire manger à la reine. Celle-ci mange en effet ce fruit et ne tarde pas à se sentir enceinte; bien plus, six autres dames, femmes des principaux officiers du roi, qui avaient goûté du même fruit, se trouvent enceintes en même temps et accouchent le même jour que la reine[136].

Dans un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire de Seif Almoulouk et de la Fille du Roi des Génies), le «prophète Salomon» dit à un roi et à son vizir, qui n'ont point d'enfants, de tuer deux serpents qu'ils rencontreront à tel endroit, d'en faire apprêter la chair et de la donner à manger à leurs femmes. (On peut rapprocher de ces serpents le «dragon de mer» du Pentamerone et le poisson des contes populaires actuels.)

Mentionnons enfin une dernière forme d'introduction. Dans un conte suédois, Wattuman et Wattusin (Cavallius, p. 95), et dans un conte allemand (Grimm, III, p. 103), les deux héros, dont les aventures sont à peu près celles de nos «fils du pêcheur», sont les fils, l'un d'une princesse, l'autre de sa suivante, qui toutes deux sont devenues mères en même temps, après avoir bu de l'eau d'une fontaine merveilleuse, laquelle a tout à coup jailli dans une tour où elles étaient enfermées. (Comparer le conte de la Petite-Russie.)

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Dans presque tous les contes de cette famille, il est question d'objets qui annoncent les malheurs dont les héros peuvent être frappés. Dans nos deux versions lorraines, c'est le sang du poisson merveilleux qui, en pareil cas, bouillonne dans le vase où on l'a mis; trait qui s'explique facilement, quand on se rappelle que les jeunes gens sont de véritables incarnations du poisson. Il en est à peu près de même dans l'un des deux contes du Tyrol italien cités plus haut (Schneller, no 28): là, le sang du poisson, mis dans un verre, se sépare en trois parties, qui remuent constamment: si l'une de ces parties s'arrête, ce sera signe de malheur.

Dans un conte toscan de la collection Comparetti, on suspend la grande arête du poisson à une poutre de la maison du pêcheur: s'il arrive un malheur à quelqu'un des trois enfants, il en dégouttera du sang.—Le conte catalan présente à la fois le trait de l'arête ensanglantée et celui du sang qui bouillonne.

Ailleurs, l'idée première s'est obscurcie: ainsi, dans le conte serbe, l'un des deux jeunes gens, au moment de se mettre en route, donne à son frère une fiole remplie d'eau et lui dit que, si cette eau se trouble, c'est qu'il sera mort.—Deux contes suédois ont un passage analogue: dans le premier (Cavallius, p. 351), l'un des jumeaux, en quittant son frère, lui laisse une cuve pleine de lait: si le lait devient rouge, ce sera signe que le jeune homme est en grand danger; dans l'autre (ibid., p. 81), au lieu du lait, c'est l'eau d'une certaine source qui doit devenir rouge et trouble.

Au XVIIe siècle, ce trait figure dans le conte italien du Pentamerone, déjà cité. Avant de quitter son frère, le jeune Canneloro prend un poignard, le lance contre terre, et il jaillit une belle source, dont les eaux se troubleront, s'il est en danger, et qui tarira, s'il meurt. Puis il enfonce profondément dans la terre ce même poignard, et aussitôt il pousse un arbrisseau qui, s'il se flétrit ou s'il meurt, donnera les mêmes indices.—Plus anciennement, au XVe siècle (d'après les Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, t. E, p. 82), un roman français, l'Histoire d'Olivier de Castille et d'Artus d'Algarbe, son loyal compagnon, présente un trait identique. Olivier, forcé de quitter le pays, fait remettre à son ami une fiole remplie d'eau claire, qui deviendra noire, s'il a «aucune mauvaise adventure».—Enfin, au XIVe siècle avant notre ère, dans ce conte égyptien des Deux Frères, que nous avons étudié au commencement de ce volume, nous rencontrons encore un passage absolument du même genre: une cruche de bière bouillonne et une cruche de vin se trouble entre les mains d'Anoupou, quand il est arrivé malheur à son frère Bitiou.

Dans plusieurs des contes cités plus haut (conte allemand no 85 de la collection Grimm, contes grecs modernes, conte du Tyrol allemand, conte écossais, conte des Abruzzes), ce sont des lis d'or, des œillets, des cyprès ou d'autres arbres, nés du sang du poisson merveilleux, qui doivent se flétrir s'il arrive malheur aux jeunes gens unis à eux par la communauté d'origine.

Ailleurs, dans le conte danois et dans les contes allemands de la Hesse, du Hanovre et de la Souabe, c'est un couteau ou une épée qui se rouille. Le conte danois, où les couteaux des deux frères, ainsi que leurs épées, proviennent d'une transformation de la tête du poisson, enterrée par l'ordre de celui-ci, nous donne l'explication de ce trait.

Sans nous arrêter sur divers contes où la relation d'origine entre les jeunes gens et l'objet qui doit faire connaître leur sort a complètement disparu, nous noterons que le trait qui nous occupe s'est introduit dans certain récit légendaire de la vie de sainte Elisabeth de Hongrie. Le duc Louis, en partant pour la croisade, aurait remis à sainte Elisabeth, sa femme, une bague dont la pierre avait la propriété de se briser lorsqu'il arrivait malheur à la personne qui l'avait donnée. Dans les documents historiques relatifs à la sainte, il est effectivement question d'un anneau (voir le livre de M. de Montalembert). A son départ, le duc Louis dit à sainte Elisabeth que, s'il lui envoie son anneau, cela voudra dire qu'il lui sera arrivé malheur. Voilà un fait bien simple; mais l'imagination populaire n'a pas manqué de rattacher, à cette mention d'un anneau, un trait merveilleux qui lui était familier. Dans la légende, en effet, nous retrouvons l'anneau constellé du vieux roman de Flores et Blanchefleur, cet anneau dont la pierre doit se ternir si la vie ou la liberté de Blanchefleur sont en péril.

Le même trait, sous une autre de ses formes, s'est glissé aussi dans une légende berrichonne, se rapportant à un saint du pays, saint Honoré de Buzançais (fin du XIIIe siècle). Partant en voyage, le saint dit à sa mère que, par le moyen d'un laurier qui a été planté le jour de sa naissance, elle aura à chaque instant de ses nouvelles: le laurier languira, si lui-même est malade, et se dessèchera, s'il est mort. Le saint ayant été assassiné, le laurier se dessèche à l'instant même[137].

En Orient, ce trait se présente sous deux formes différentes.

Dans un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire de deux Sœurs jalouses de leur cadette), deux princes, au moment d'entreprendre un voyage, donnent à leur sœur, l'un un couteau dont la lame doit se tacher de sang s'il n'est plus en vie; l'autre, un chapelet dont les grains, dans le même cas, cesseront de rouler entre les doigts.

Dans un conte kalmouk du Siddhi-Kür (no 1), plusieurs compagnons, avant de se séparer, plantent chacun un «arbre de vie», qui doit se dessécher, s'il arrive malheur à celui qui l'a planté. Le héros d'un conte des Kariaines de la Birmanie, résumé vers la fin des remarques de notre no 1, Jean de l'Ours (p. 26), plante, lui aussi, deux herbes à haute tige, et dit à un de ses camarades de se mettre à sa recherche si ces herbes se flétrissent.

La relation d'origine entre les plantes et celui dont elles doivent indiquer le sort, apparaît très nette dans un conte indien du Pandjab, voisin de ce conte kariaine et analysé également dans les remarques de notre no 1 (p. 25): Le Prince Cœur-de-Lion est né d'une manière merveilleuse, neuf mois après qu'un fakir a fait manger de certains grains d'orge à la reine, qui jusqu'alors n'avait point d'enfants. Dans le cours de ses aventures, le jeune homme plante une tige d'orge et dit que, si elle vient à languir, c'est qu'il lui sera arrivé malheur à lui-même: alors il faudra venir à son secours[138].—Un autre conte indien, qui a été recueilli dans le Bengale et dont nous donnerons le résumé dans les remarques de notre no 19, le Petit Bossu, présente le même trait, mais d'une manière analogue au conte kalmouk et au conte kariaine: Un prince, en quittant sa mère, lui donne une certaine plante: si cette plante se flétrit, c'est qu'il sera arrivé quelque malheur au prince; si elle meurt, ce sera signe que lui aussi sera mort.

On peut encore comparer un chant populaire de l'Inde, cité par Guillaume Grimm (III, p. 145).—Dans un conte persan (Touti Nameh, traduit en allemand par C.-J.-L. Iken. Stuttgard, 1822, p. 32), une femme donne un bouquet à son mari qui part pour un long voyage: tout le temps que le bouquet se conservera frais, c'est qu'elle lui sera restée fidèle.

Enfin, d'après M. de Charencey (Annales de philosophie chrétienne, juillet 1881, p. 942), dans une légende quichè, recueillie au Mexique, chez les Toltèques occidentaux, les héros plantent au milieu de la maison de leur aïeule un roseau qui doit se dessécher s'ils viennent à périr.

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Nous avons énuméré, au début de ces remarques, plusieurs contes de cette famille qui n'ont pas la seconde partie de notre conte lorrain, le combat contre le dragon. Dans certains de ces contes (conte sicilien, conte autrichien), le jeune homme épouse la princesse à la suite d'un tournoi ou d'une joute où il s'est distingué; ailleurs (conte serbe, conte flamand), la princesse s'est éprise de lui en le voyant passer.

L'épisode du dragon n'est, du reste, pas toujours lié au type de conte que nous étudions ici; il se rencontre dans des contes dont le cadre général est différent: ainsi, dans des contes appartenant à la famille de notre no 1, Jean de l'Ours (conte grec moderne no 70 de la collection Hahn; conte slave de Bosnie, p. 123 de la collection Mijatowicz; conte valaque no 10 de la collection Schott); ainsi encore, et plus complètement, dans des contes appartenant à un thème que nous aurons occasion d'examiner rapidement dans les remarques de notre no 37, la Reine des Poissons.

En Orient, nous avons, pour cet épisode du dragon, divers rapprochements à faire. Dans un conte persan du Touti Nameh, recueil dont l'origine est indienne, un roi (t. II, p. 291 de la traduction G. Rosen) a promis sa fille à celui qui tuerait un certain dragon. Le héros Férîd le tue et épouse la princesse. La ressemblance, sans doute, est éloignée, car ici la princesse n'est pas délivrée du dragon; mais ce qui est remarquable,—et ce qui nous confirme dans notre conviction que toutes les combinaisons de thèmes que nous relevons dans les contes européens existent en Orient et se retrouveront un jour dans des contes venant directement ou indirectement de l'Inde,—c'est que l'introduction de ce conte persan correspond presque exactement à l'introduction toute particulière d'un conte allemand de la famille des Fils du Pêcheur, le no 60 de la collection Grimm, mentionné plus haut, qui a, lui aussi, l'épisode du dragon. Montrons-le rapidement.

Dans l'introduction du conte persan, un «ermite» a acheté un oiseau qui, chaque jour, lui donne une émeraude. Pendant qu'il est en voyage, sa femme s'éprend d'un changeur. Celui-ci ayant appris d'un sage que quiconque mangera la tête de cet oiseau merveilleux, deviendra roi ou tout au moins vizir, dit à la femme de le lui faire rôtir. Pendant qu'elle y est occupée, elle donne à son enfant, le petit Férîd, pour apaiser ses pleurs, la tête de l'oiseau, dont elle ignore la valeur. Le changeur, furieux, va trouver encore son ami le sage, qui lui conseille de manger la tête de l'enfant. Mais la servante qui garde Férîd a vent de la chose et s'enfuit avec l'enfant[139].—Dans l'introduction du conte allemand, un pauvre homme vend à son frère, riche orfèvre, un oiseau au plumage d'or, qu'il a tué. L'orfèvre lui donne une bonne somme, car il sait que, si l'on mange le cœur et le foie de l'oiseau, on trouvera chaque matin une pièce d'or sous son oreiller. Pendant que l'oiseau est en train de rôtir, les deux fils du pauvre homme, tout jeunes encore, entrent dans la cuisine, et, voyant le cœur et le foie tombés dans la lèche-frite, ils les mangent: à partir de ce jour, ils trouvent chaque matin une pièce d'or à leur réveil. L'orfèvre, pour se venger, décide son frère à chasser de chez lui les deux enfants[140].—Un conte indien, recueilli dans le pays de Cachemire (Steel et Temple, p. 138), et où se rencontre le combat contre un monstre, a encore une introduction de même genre que celle du conte persan et du conte allemand. Deux frères, fils de roi, fuient la maison de leur père, où une belle-mère les maltraite. S'étant arrêtés sous un arbre pour se reposer, ils entendent deux oiseaux, un étourneau et un perroquet, se disputer au sujet de leurs mérites respectifs: «Celui qui me mangera, dit l'étourneau, deviendra premier ministre.—Celui qui me mangera, dit le perroquet, deviendra roi.» Les deux jeunes garçons prennent leur arc et tuent les deux oiseaux. L'aîné mange le perroquet, le cadet mange l'étourneau[141]. Dans la suite, le cadet arrive dans un pays dont le roi avait promis sa fille en mariage à celui qui tuerait un certain râkshasa (sorte d'ogre): il fallait, en effet, livrer chaque jour à ce râkshasa une victime humaine. Le jeune homme tue le monstre, et ensuite, épuisé par le combat, il s'étend par terre et s'endort. Pendant son sommeil, un balayeur vient, comme il en avait l'ordre tous les jours, enlever les débris du festin du râkshasa. Il s'empare de la tête du râkshasa et se donne pour le vainqueur. Plus tard, la fraude est découverte.—On voit que ce conte indien nous offre un trait qui n'existait pas dans le conte persan: le trait de l'imposteur qui se fait passer pour le vainqueur du monstre.

Un épisode d'un conte des Avares du Caucase, dont nous avons résumé tout l'ensemble dans les remarques de notre no 1, Jean de l'Ours (p. 18), nous offre, au moins indiqué, ce trait de la princesse délivrée du dragon, qui manque dans le conte persan et le conte indien. Oreille-d'Ours, se trouvant dans une grande ville du «monde inférieur», demande de l'eau à une vieille femme. Celle-ci lui répond qu'elle ne peut lui en donner: un dragon à neuf têtes se tient auprès de la source; chaque année, on lui livre une jeune fille, et, ce jour-là seulement, il laisse puiser de l'eau. Oreille-d'Ours prend deux cruches et se rend à la fontaine, où il les remplit; le dragon le laisse faire. Il y retourne, toujours sans être inquiété par le dragon. Le bruit s'en répand, et le roi du «monde inférieur» promet à Oreille-d'Ours de lui donner ce qu'il voudra, s'il tue le dragon. Oreille-d'Ours se fait deux oreillères de feutre qu'il met sur ses oreilles et s'en va avec ses cruches à la fontaine. Le dragon lui demande comment il a le front de venir une troisième fois. Oreille-d'Ours lui répond en lui reprochant de priver la ville de l'eau que Dieu a faite pour tous et de dévorer des jeunes filles. Alors le dragon se lève, et, jetant ses griffes sur Oreille-d'Ours, lui arrache ses oreillères de feutre; mais Oreille-d'Ours brandit une épée de diamant qu'il avait conquise dans une aventure, et d'un coup il abat les neuf têtes du dragon. Il coupe les dix-huit oreilles et les porte au roi. Celui-ci lui offre en mariage sa fille qui devait, cette année-là même, être livrée au dragon; mais Oreille-d'Ours demande pour toute récompense que le roi lui donne le moyen de revenir sur la terre[142].

Dans un conte arabe des Mille et une Nuits (t. XI, p. 177 de la trad. allemande dite de Breslau), dont nous donnerons l'analyse complète dans les remarques de notre no 19, le Petit Bossu, le plus jeune fils du sultan d'Yémen arrive dans une ville où tout le monde est plongé dans la douleur. Il apprend que, chaque année, on est obligé de livrer à un monstre une belle jeune fille; cette année le sort est tombé sur la fille du sultan. Le prince se rend à l'endroit où le monstre doit saisir sa victime; après un terrible combat, il le tue et laisse la princesse s'en retourner seule chez son père. Le sultan, pour connaître le libérateur de sa fille, ordonne à tous les hommes de la ville de comparaître devant elle; mais elle n'en reconnaît aucun pour celui qui l'a sauvée du monstre. Alors on apprend qu'il y a encore dans telle maison un étranger; on le fait venir, et la princesse, remplie de joie, le salue comme son libérateur.—Comparer un autre conte des Mille et une Nuits, où la même idée se présente sous une forme moins bien conservée (ibid., t. X, p. 107).

On a recueilli dans l'Afghanistan, à Candahar, une légende musulmane que nous croyons devoir rapporter ici. En voici les principaux traits (Orient und Occident, t. II, p. 753): Au temps des païens, le roi de Candahar s'était vu forcé de promettre à un dragon de lui livrer tous les jours une jeune fille. Chaque matin, on envoyait donc au dragon une jeune fille montée sur un chameau. Dès que le chameau arrivait à une certaine distance de l'antre du monstre, celui-ci aspirait l'air avec une telle force que sa proie se trouvait entraînée dans sa gueule. Un jour que le sort était tombé sur la plus belle jeune fille de Candahar, il se trouva qu'Ali, «le glaive de la foi», passait dans le pays. Il voit la victime éplorée; ayant appris d'elle la cause de ses larmes, il se met à sa place sur le chameau, et, quand, attiré par le souffle du dragon, il est au moment d'entrer dans sa gueule béante, il tranche la tête du monstre d'un coup de son irrésistible épée.

Nous citerons encore deux autres légendes orientales, l'une japonaise, l'autre chinoise. C'est M. F. Liebrecht qui nous fait connaître la première (Zur Volkskunde, Heilbronn, 1879, p. 70). Le héros de cette légende, Sosano-no-Nikkoto, arrive un jour dans une maison où tout le monde est en pleurs. Il demande la cause de ce chagrin. Un vieillard lui répond qu'il avait huit filles; un terrible dragon à huit têtes lui en a mangé sept en sept ans: il ne lui en reste plus qu'une, et cette dernière est au moment de se rendre sur le bord de la mer pour être dévorée à son tour. Sosano dit qu'il combattra le dragon. Il prend huit pots remplis de saki (sorte d'eau-de-vie de riz) et les dispose sur le rivage, mettant la jeune fille derrière. Quant à lui, il se cache derrière un rocher. Le dragon sort de la mer et plonge chacune de ses huit têtes dans un pot de saki: bientôt il est enivré. Alors Sosano accourt et lui coupe ses huit têtes. Dans la queue du dragon il trouve une longue épée, qui, dit la légende, est celle que porte aujourd'hui encore le mikado. Sosano épouse la jeune fille. On les honore comme les «dieux» de tous les gens mariés. Leur temple est à Oyashiro.