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Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) cover

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)

Chapter 28: XI LA BOURSE, LE SIFFLET & LE CHAPEAU
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About This Book

A collection of one hundred oral tales and variants gathered from a single village in Lorraine and transcribed with minimal literary embellishment, presented alongside an introductory essay arguing about the origin and spread of European folktales. Each tale is followed by comparative notes tracing parallels in other French and foreign collections, especially eastern traditions, and a bibliographic index and supplementary remarks deepen the comparative evidence. The editors aim for faithful reproduction of local storytelling, and the work combines primary narratives with scholarly commentary on motifs, forms, and pathways of transmission across Europe.

La seconde version, beaucoup plus complète, a été recueillie dans le pays de Cachemire, de la bouche d'un mahométan (Indian Antiquary, octobre 1882, p. 282;—Steel et Temple, p. 89). Le héros est un tisserand, nommé Fatteh-Khan, un petit bout d'homme fort ridicule et dont tout le monde se moque. Un jour qu'il est à tisser, sa navette s'en va tuer un moustique qui s'est posé sur sa main gauche. Emerveillé de son adresse, Fatteh-Khan déclare à ses voisins qu'il entend désormais qu'on le respecte; il bat sa femme qui le traite d'imbécile, et se met en campagne avec sa navette et une grosse miche de pain. Il arrive dans une ville où un éléphant terrible tue chaque jour plusieurs habitants. Fatteh-Khan dit au roi qu'il ira combattre la bête; mais à peine voit-il l'éléphant courir sur lui, qu'il jette derrière lui sa navette et sa miche de pain et s'enfuit à toutes jambes. Or, la femme du petit tisserand, pour se venger de sa brutalité, avait empoisonné le pain, et, afin de dissimuler le poison, y avait mêlé des aromates. L'éléphant, sentant les aromates, ramasse le pain avec sa trompe et l'avale, sans ralentir sa course. Le petit tisserand, se voyant près d'être atteint, essaie de faire un circuit et se trouve face à face avec l'éléphant; mais, juste à ce moment, le poison fait son effet, et l'éléphant tombe raide mort. Tout le monde est bien étonné de l'issue de cette aventure et de la force du petit tisserand, qui d'une chiquenaude renverse un éléphant[159].—Le roi le nomme général en chef de son armée et bientôt l'envoie avec des troupes contre un tigre qui ravage le pays, lui promettant, s'il réussit dans cette expédition, la main de sa fille. A la vue du tigre, Fatteh-Khan décampe au plus vite et se réfugie sur un arbre, au pied duquel le tigre vient monter la garde. Fatteh-Khan reste sept jours et sept nuits sur son arbre; au bout de ce temps, il veut profiter, pour s'échapper, du moment où le tigre fait sa sieste. Mais, tandis qu'il descend, le tigre se réveille, et Fatteh-Khan n'a que le temps de se hisser sur une branche. Pendant qu'il exécute ce mouvement, son poignard sort de sa gaîne et va tomber juste dans la gueule du tigre, qui en meurt. Fatteh-Khan coupe la tête du monstre et va la présenter au roi; après quoi il épouse la princesse.—En dernier lieu, Fatteh-Khan reçoit l'ordre d'aller détruire l'armée d'un roi ennemi qui est venu établir son camp sous les murs de la ville. Cette fois, il se dit qu'il est perdu et qu'il faut gagner le large. La nuit venue, il se glisse à travers le camp ennemi, suivi de la princesse, sa femme, qui, d'après les instructions de Fatteh, porte sa vaisselle d'or. Ils ont déjà à moitié traversé le camp, lorsqu'un hanneton vient se jeter au nez de Fatteh-Khan. Celui-ci, épouvanté, rebrousse chemin, en criant à sa femme de courir. La princesse s'enfuit, elle aussi, laissant tomber par terre, avec un grand fracas, la vaisselle d'or. A ce bruit, les ennemis se croient attaqués, se lèvent à moitié endormis, au milieu de la nuit noire, et se jettent les uns sur les autres. Le matin, il n'en reste plus. Fatteh-Khan reçoit, en récompense de cette victoire, la moitié du royaume.

IX
L'OISEAU VERT

Il était une fois un jeune homme, fils de gens riches, qui aimait à se promener au bois. Un jour qu'il s'y promenait, il vit un bel oiseau vert; il se mit à sa poursuite, mais l'oiseau sautait de branche en branche, et il attira ainsi le jeune homme bien avant dans la forêt. Le jeune homme réussit pourtant à l'attraper vers le soir, et, comme il avait grand'faim, il s'assit sous un arbre pour manger quelques provisions qu'il avait emportées; puis il se remit en route, et marcha une partie de la nuit sans savoir où il allait. Enfin il aperçut une lumière, et, se dirigeant de ce côté, il arriva vers deux heures du matin près d'une maison; or cette maison était la demeure d'un ogre.

Le jeune homme frappa à la porte; une belle jeune fille vint lui ouvrir. «Je suis bien fatigué,» lui dit-il; «voulez-vous me recevoir?» La jeune fille répondit: «Mon père est un ogre; il va rentrer. Toute la nuit il est dehors, et il se repose pendant le jour.—Peu m'importe,» dit le jeune garçon, «pourvu que je puisse dormir.» La jeune fille le laissa donc entrer.

Bientôt après, l'ogre revint. «Je sens la chair de chrétien,» dit-il en entrant.—«Mon père, c'est un jeune homme, un beau jeune homme, qui sait très bien travailler en tous métiers.—C'est bien,» dit l'ogre.

A huit heures du matin, l'ogre appela le jeune homme et lui dit: «Tu vas me démêler tous ces écheveaux de fil; si tu n'as pas fini pour midi, je te mangerai.» Le pauvre garçon se mit à l'ouvrage, mais le fil était si emmêlé qu'il n'en pouvait venir à bout. Il commençait à se désespérer, quand il vit la fille de l'ogre entrer dans la chambre. «Eh bien!» dit-elle, «que vous a commandé mon père?—Il m'a commandé de lui démêler son fil, et je ne puis y parvenir: quand je le démêle par un bout, il s'emmêle par l'autre.» La jeune fille donna un petit coup de baguette, et le fil se trouva démêlé. A midi, l'ogre arriva. «As-tu fini ta besogne?—Oui.—Demain il faudra me trier toutes ces plumes, et si tu n'as pas fini pour midi, je te mangerai.»

Il y avait là des plumes d'oiseaux de toutes couleurs; le jeune homme essaya de les trier, mais il n'y pouvait réussir. Un peu avant midi, la fille de l'ogre entra. «Eh bien! que vous a commandé mon père?—Il m'a commandé de trier ces plumes, et je n'en puis venir à bout: quand j'en ai trié une partie, elles s'envolent et vont se mêler aux autres.» La jeune fille donna un petit coup de baguette, et voilà toutes les plumes triées. L'ogre étant arrivé, demanda au jeune homme: «As-tu fini ta besogne?—Oui.—C'est bien.»

Le lendemain, la fille de l'ogre vint encore trouver le jeune homme. «Eh bien!» dit-elle, «que vous a commandé mon père?—Il ne m'a rien commandé.—Alors, c'est qu'il veut vous manger.» Et elle lui proposa de s'enfuir avec elle. Ils partirent donc ensemble.

Après qu'ils eurent couru quelque temps, la jeune fille dit au jeune homme: «Regardez derrière vous si vous voyez mon père.—Je vois là-bas un homme qui vient vite, vite comme le vent.—C'est mon père.» Aussitôt elle se changea en poirier, et changea le jeune homme en femme, qui abattait les poires avec un bâton. Quand l'ogre arriva près du poirier, il dit à la femme: «Vous n'avez pas vu passer un garçon et une fille?—Non, je n'ai vu personne.»

L'ogre s'en retourna, et, quand il fut à la maison, il dit à sa femme: «Je n'ai rien vu qu'un poirier et une femme qui abattait les poires avec un bâton.—Eh bien!» répondit l'ogresse, «le poirier c'était elle, et la femme c'était lui.—J'y retourne,» dit l'ogre.

Cependant les deux jeunes gens s'étaient remis à courir. «Regardez derrière vous si vous voyez mon père.—Je vois là-bas un homme qui vient vite, vite comme le vent.—C'est mon père.» Aussitôt la jeune fille se changea en ermitage, et changea le jeune homme en ermite qui balayait les araignées dans la chapelle. L'ogre ne tarda pas à arriver. «N'avez-vous pas vu passer un garçon et une fille?» dit-il à l'ermite.—Non, je n'ai vu personne.»

L'ogre, de retour chez lui, dit à sa femme: «Je n'ai rien vu qu'un ermitage et un ermite qui balayait les araignées dans la chapelle.—Eh bien!» dit l'ogresse, «l'ermitage, c'était elle, et l'ermite, c'était lui.—Cette fois,» dit l'ogre, «je prendrai ce que je trouverai.» Et il se remit en marche.

La jeune fille dit au jeune homme: «Regardez derrière vous si vous voyez mon père.—Je vois là-bas un homme qui vient vite, vite comme le vent.—C'est mon père.» Elle se changea en carpe, et changea le jeune homme en rivière. Lorsque l'ogre arriva, il voulut prendre la carpe, mais il fit le plongeon et se noya.

Le jeune homme emmena la jeune fille avec lui dans son pays et l'épousa.

REMARQUES

Ce conte est une forme écourtée d'un type de conte que nous étudierons à l'occasion de notre no 32, Chatte Blanche. Nous nous bornerons ici à quelques remarques sur ce que l'Oiseau vert présente de particulier.

***

Dans la plupart des contes de ce type que nous connaissons, les tâches imposées au jeune homme par l'être malfaisant,—ogre, sorcier, diable, etc.,—chez lequel il se trouve, sont autres que les deux tâches de notre conte. Nous ne retrouvons exactement celles-ci que dans un conte français, d'ailleurs différent pour le reste, recueilli au XVIIe siècle par Mme d'Aulnoy, Gracieuse et Percinet.

En revanche, les transformations des deux jeunes gens sont presque identiques dans notre conte et dans plusieurs des contes que nous examinerons en détail dans les remarques de notre no 32. Ainsi, dans un conte sicilien (Gonzenbach, no 54), la jeune fille se change en jardin et change le jeune homme en jardinier; puis elle-même en église, et le jeune homme en sacristain; enfin, le jeune homme en rivière, et elle-même en petit poisson. Même chose, à peu près, dans d'autres contes siciliens (Gonzenbach, no 55 et no 14; Pitrè, no 15).—Dans un conte westphalien (Grimm, no 113), les transformations sont: buisson d'épines et rose, église et prédicateur, étang et poisson.—Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, no 31), la jeune fille change en jardin le cheval sur lequel elle s'enfuyait avec le jeune homme; elle se change elle-même en poirier et le jeune homme en jardinier; suivent les transformations en église, autel et prêtre, et enfin en rivière, bateau et batelier.—Dans un conte portugais (Coelho, no 14), les chevaux sont métamorphosés en terre, les harnais en jardin, la jeune fille en laitue, le jeune homme en jardinier; viennent ensuite ermitage, autel, statue de sainte, sacristain qui sonne la messe, et finalement mer, barque, batelier et tanche.

Il serait trop long de poursuivre minutieusement cette revue. Qu'il nous suffise de constater, comme un détail curieux, que la plupart des contes dont il s'agit ici ont la transformation des jeunes gens en église et prêtre ou sacristain. Il en est ainsi, indépendamment des contes indiqués ci-dessus, dans un conte picard (Mélusine, 1877, col. 446); dans des contes allemands (Müllenhoff, p. 395; Prœhle, I, no 8); dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 26); dans un conte du Tyrol italien (Schneller, no 27); dans un conte milanais (Imbriani, Novellaja Fiorentina, p. 403); dans des contes toscans (Comparetti, no 11; Gubernatis, Novelline di Santo-Stefano, nos 5 et 6, et Rivista di letteratura popolare, I, fascic. II, p. 84); dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, no 4); dans un conte hongrois (Gaal-Stier, no 3); dans un conte croate (Krauss, I, no 48); dans un conte russe (Ralston, p. 129); dans des contes catalans (Rondallayre, I, p. 89, II, p. 30); dans un conte portugais (Consiglieri-Pedroso, no 4); dans un conte portugais du Brésil (Roméro, no 11).—Un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes bretons, p. 37), des contes allemands (Wolf, p. 292; Grimm, no 56), un conte esthonien (Kreutzwald, no 14), un conte suédois (Cavallius, no 14 B), et un conte islandais (Arnason, p. 380), n'ont pas cette transformation particulière.

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Au XVIIe siècle, Mme d'Aulnoy recueillait un conte de ce genre et le publiait, après l'avoir fort arrangé, sous le titre de l'Oranger et l'Abeille. Là aussi un jeune homme, un prince, arrive chez des ogres; une princesse captive (ce n'est pas la fille des ogres) s'éprend de lui, et ils s'enfuient ensemble en emportant une baguette magique. L'ogre s'étant mis à leur poursuite, la princesse change en étang le chameau sur lequel ils sont montés, le prince en bateau et elle-même en vieille batelière; puis, plus tard, elle transforme le chameau en pilier, le prince en portrait et elle-même en nain (nous soupçonnons fort Mme d'Aulnoy d'avoir retouché en ce point le récit original); enfin, quand l'ogresse arrive en personne, la princesse change le chameau en caisse, le prince en oranger et elle-même en abeille qui vole autour.

***

Un conte kabyle (Rivière, p. 209) nous offre d'une manière très évidente, malgré des altérations considérables, le thème dont l'Oiseau vert est, nous l'avons dit, une forme écourtée: Un fils de roi arrive dans la maison d'une ogresse, dont il veut épouser la fille. Cette dernière le cache, et, pendant la nuit, ils s'enfuient ensemble. Quand l'ogresse s'aperçoit de leur départ, elle se met à leur poursuite; mais elle est arrêtée par divers obstacles.

Un poème héroïque recueilli chez les Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, II, p. 202 seq.) offre, parmi les transformations qui y sont accumulées, un point de comparaison avec l'Oiseau vert et les contes analogues. Le héros, Ai Tolysy, a enlevé une jeune fille; les trois frères de celle-ci se mettent à sa poursuite. Alors la jeune fille change le cheval d'Ai Tolysy en peuplier, Ai Tolysy et elle-même en deux corbeaux, et les trois frères passent sans se douter de rien.—Cette forme très simple peut être particulièrement rapprochée du conte suédois indiqué il y a un instant, et dans lequel les deux jeunes gens se changent successivement en deux rats, deux oiseaux et deux arbres (Comparer le conte islandais).

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L'introduction caractéristique de notre Oiseau vert figure, mieux rattachée au corps du récit, dans un conte allemand de la principauté de Waldeck (Curtze, no 8). Ici l'animal que poursuit le héros et qui l'entraîne jusque dans un monde inférieur, où se trouve le château d'un géant, n'est pas un oiseau, c'est un lièvre; mais, rapprochement bizarre, ce lièvre est vert, comme l'oiseau du conte lorrain.—Dans un conte sicilien (Gonzenbach, no 55), un oiseau est envoyé par une sorcière pour attirer le héros dans son château, où il se trouve subitement transporté, dès qu'il a fait feu sur l'oiseau. (Comparer le conte westphalien no 113 de la collection Grimm.)

X
RENÉ & SON SEIGNEUR

Il était une fois un homme appelé René, qui demeurait avec sa femme dans une pauvre cabane et n'avait pour tout bien qu'une vache. Cette vache étant morte, René voulut tirer quelque argent de la peau en l'allant vendre à la ville voisine. Après avoir dépouillé la vache, il jeta la peau sur ses épaules et se mit en route. Comme il n'avait pas détaché la tête de la bête, elle lui faisait une sorte de capuchon, au dessus duquel se dressaient deux grandes cornes.

Pour arriver à la ville, il y avait à traverser une forêt. Au moment où René passait, des voleurs, assis sur le bord du chemin, étaient en train de compter leur argent. Voyant de loin venir l'homme aux cornes, ils crurent que c'était le grand diable, et décampèrent au plus vite, laissant là tout leur argent: il y en avait un tas qui était bien haut de six pieds. René remplit de pièces d'or sa peau de vache et continua sa route. Arrivé à la ville, il acheta un âne et lui donna à manger du son dans lequel il avait jeté quelques louis d'or, puis il retourna chez lui. Il n'était guère rassuré en repassant par la forêt. «Ce matin,» pensait-il, «j'ai fait peur aux gens; ce sera peut-être mon tour ce soir d'avoir peur.» Mais personne ne se montra, et il rentra à la nuit dans sa chaumière.

Le lendemain matin, on trouva des pièces d'or sur la litière de l'âne. La nouvelle s'en répandit dans tout le village et arriva aux oreilles du seigneur, qui vint aussitôt trouver René et lui dit: «On raconte que tu as un âne qui fait de l'or.—Monseigneur, c'est la vérité.—Combien veux-tu me le vendre?—Deux mille écus, Monseigneur.—C'est bien cher.—Oh! Monseigneur, un âne qui vous donnera chaque jour un tas d'or!» Bref, le seigneur, qui était un peu timbré, lui compta deux mille écus et emmena l'âne. En rentrant chez lui, il fut querellé par sa femme à cause du sot marché qu'il avait fait. Le premier jour, l'âne donna encore quelque peu d'or, mais les jours suivants il n'y en eut plus.

Le seigneur, furieux, sortit pour aller faire des reproches à René. Celui-ci, l'ayant aperçu de loin, dit à sa femme: «Je gage que le seigneur vient pour me chercher noise au sujet de notre marché. Qu'allons-nous faire?» En disant ces mots, il jeta les yeux sur la marmite qui était sur le feu et bouillait à gros bouillons. Il éteignit le feu en toute hâte, prit la marmite et la porta toute bouillante sur le toit de sa cabane; puis il descendit et se mit à tailler la soupe. A ce moment arriva le seigneur. «Es-tu fou,» dit-il à René, «de tailler la soupe sans avoir mis le pot au feu?—Monseigneur,» répondit René, «le pot est sur le toit.—Comment, sur le toit? par le froid qu'il fait!» (En effet, il gelait à pierre fendre).—«Monseigneur,» dit René, «j'ai un moyen de faire cuire ma soupe en un instant et sans feu. Voulez-vous voir?—Volontiers.» Le seigneur suivit René et monta non sans peine avec lui sur le toit; alors René donna au pot de grands coups de fouet et le découvrit ensuite. «Voyez,» dit-il au seigneur, «il bout à gros bouillons. Quand je veux faire cuire ma soupe, je n'ai qu'à mettre ce pot sur le toit et à lui donner des coups de fouet: il bout aussitôt.—Combien veux-tu me vendre ce pot?» demanda le seigneur.—«Deux mille écus, Monseigneur.—C'est bien cher.—Oh! Monseigneur, vous qui usez pour mille ou douze cents écus de bois par an, songez quelle économie cela vous ferait.» Le seigneur donna les deux mille écus et retourna avec le pot au château, où il fut encore fort mal reçu par sa femme. «Attendez, madame,» dit le seigneur, «et vous verrez merveilles.» Il ordonna à quatre de ses valets de mettre le pot sur le toit et de le frapper à grands coups de fouet, ce qu'ils firent avec tant de conscience, que bientôt la chaleur les obligea d'ôter leur habit; mais le pot ne bouillait toujours pas.

Le seigneur, encore plus furieux que la première fois, courut chez René qui, le voyant venir, remplit de sang une vessie et dit à sa femme: «Mets cette vessie sous ta ceinture: tout à l'heure je donnerai un coup de couteau dedans, et tu tomberas par terre comme si je t'avais tuée. Je sifflerai, et tu te relèveras aussitôt.» Quand le seigneur entra, il trouva René qui sautait et gambadait dans sa cabane. «Es-tu fou, René,» lui dit-il, «de danser ainsi?—Monseigneur,» dit René, «ma femme va danser avec moi.—Nenni, vraiment,» répondit la femme. Alors René prit un grand couteau et lui en donna un coup. Elle tomba comme morte, et tout le sang qui était dans la vessie se répandit par terre. «Malheureux! qu'as-tu fait?» cria le seigneur; «voilà ta femme tuée. Tu seras pendu.—Oh!» dit René, «je ne serai pas pendu pour si peu.» Il donna un coup de sifflet, et à l'instant sa femme fut sur pied et dansa avec lui. «Voilà,» dit le seigneur, «un merveilleux sifflet! Combien en veux-tu?—Deux mille écus, Monseigneur.—Voilà deux mille écus.» Et le seigneur s'empressa d'aller montrer son emplette à sa femme, qui le querella encore plus aigrement qu'auparavant.

Un jour, le seigneur était avec sa femme au coin du feu et s'amusait à siffloter. «Que tu es ennuyeux!» lui dit sa femme; «finiras-tu bientôt?» Le seigneur se leva, prit un couteau, et, le plus tranquillement du monde, le lui enfonça dans le corps; la pauvre femme tomba raide sur le plancher. Alors il tira son sifflet de sa poche, mais il eut beau siffler, sa femme était morte et resta morte.

Aussitôt le seigneur fit mettre les chevaux à son carrosse, et, accompagné de deux laquais, se rendit en toute hâte chez René. Il s'empara de lui et le fit porter dans le carrosse, pieds et poings liés, pour aller le jeter dans un grand trou rempli d'eau. Mais, en chemin, le seigneur et ses gens étant descendus un moment, un pâtre vint à passer avec ses vaches; il vit René qui était seul, garrotté dans le carrosse. «Que fais-tu là?» lui demanda-t-il.—«Ah!» répondit l'autre, «on m'emmène de force pour être curé, et je ne sais ni lire ni écrire.—Ma foi,» dit le pâtre, «cela ferait joliment mon affaire à moi qui sais lire et écrire couramment.—Mets-toi donc à ma place,» dit René. Le pâtre accepta la proposition; il délivra René et se laissa mettre dans le carrosse, pieds et poings liés. Cela fait, René partit avec le troupeau. Quand le carrosse fut arrivé près du trou, les laquais prirent le pâtre et le jetèrent dans l'eau.

Quelque temps après, le seigneur, étant rentré au château, vit arriver René conduisant ses vaches. «Pourriez-vous, Monseigneur,» dit René, «me recevoir pour la nuit avec mes bêtes?—Comment?» s'écria le seigneur, «te voilà revenu!—Oui, Monseigneur. Je serais encore là-bas, si vous m'aviez fait jeter un peu plus loin; mais à l'endroit où je suis tombé, j'ai trouvé un beau carrosse à six chevaux, et de l'or et de l'argent en quantité.»

Le seigneur demanda à René de le conduire à cet endroit avec ses deux laquais. Quand ils furent au bord du trou, René dit au seigneur: «Mettez-vous ici;—et vous,» dit-il aux laquais, «mettez-vous là.» Puis il les poussa tous les trois dans le trou, où ils se noyèrent.

Après cette aventure, René se trouva le plus riche du village et en devint le seigneur.

REMARQUES

Comparer nos nos 20, Richedeau, 49, Blancpied, et 71, le Roi et ses fils. Voir les remarques de M. Kœhler sur un conte écossais de ce genre dans la revue Orient und Occident (t. II, 1863, p. 486 seq.) et sur deux contes siciliens (Gonzenbach, nos 70, 71).

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Ce thème se présente sous deux formes différentes, avec la même dernière partie (la ruse du héros qui fait jeter un autre dans l'eau à sa place).

Dans la première forme, celle à laquelle se rattache le conte lorrain que nous étudions en ce moment, le héros vend, comme on l'a vu, des objets qu'il fait passer pour merveilleux.—Dans la seconde forme, il ne vend rien à ses dupes, mais il leur joue d'autres tours: nous dirons un mot de cette forme dans les remarques de notre no 20, Richedeau. Quelquefois un ou deux éléments de la première forme viennent se combiner avec la seconde.

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Le conte étranger qui, pour le corps du récit, se rapproche peut-être le plus de notre conte, est un conte toscan (Gubernatis, Novelline di Santo-Stefano, no 30): Un homme qui passe pour niais vend à ses deux frères une marmite qui, grâce à son adresse, paraît bouillir sans feu. Quand ses frères viennent pour se plaindre du marché qu'ils ont fait, il feint de tuer sa femme, qui a mis sous ses vêtements une vessie pleine de sang, et de la ressusciter au moyen d'un sifflet. Les frères achètent le sifflet et tuent leurs femmes. Vient alors l'épisode de la jument qui fait des écus, et le dénouement ordinaire, que nous étudierons à part.—Dans un conte sicilien (Gonzenbach, no 71), le héros vend successivement à un seigneur un âne aux écus, une marmite qui bout sans feu, et un lapin qui fait les commissions; dans un autre conte sicilien (Pitrè, no 157), les objets sont les mêmes, excepté l'âne, qui est remplacé par le sifflet qui ressuscite (il en est ainsi dans un conte italien du Mantouan, no 13 de la collection Visentini). Dans un troisième conte sicilien (Gonzenbach, no 70), au lieu du sifflet, c'est une guitare.—Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 83), nous trouvons un cheval qui fait des ducats, un traîneau qui marche tout seul et un bâton qui ressuscite.—Dans un conte basque (Webster, p. 154; Vinson, p. 103), deux objets seulement: un lièvre qui fait les commissions et une flûte qui ressuscite;—dans un conte écossais (Campbell, no 39, III), deux aussi: cheval qui fait de l'or et de l'argent, cor qui ressuscite;—dans un conte irlandais, cité par M. Kœhler (loc. cit., p. 501), cheval également et corne à bouquin;—dans un conte norwégien (Asbjœrnsen, Tales of the Fjeld, p. 94), corne à bouquin et marmite.

Tous ces contes n'ont pas, à proprement parler, d'introduction caractéristique qui précède le récit des mauvais tours joués par le héros. Dans ceux qui vont suivre, il en est autrement. Ainsi, dans un conte gascon de la collection Cénac-Moncaut (p. 173), un jeune homme un peu niais se laisse attraper par deux marchands auxquels il vend, pour moins que rien, les deux bœufs de sa mère. Pour se venger, il vend à son tour à ces mêmes marchands un loup couvert d'une peau de bélier, et le loup, mis dans la bergerie, étrangle les moutons. Furieux, les marchands arrivent chez le jeune homme, qui feint de tuer son chien et de lui rendre ensuite la vie au moyen de certaines paroles. Il vend le couteau et la formule magique aux marchands, qui tuent l'un son bœuf, l'autre son mulet. Suit le dénouement.—Dans un conte allemand (Müllenhoff, p. 458), l'introduction est presque la même. Un vieux bonhomme a été attrapé par trois frères; il leur vend ensuite un loup en leur faisant croire que c'est un bouc qui n'a pas encore de cornes. Les objets prétendus merveilleux sont ici le cheval et le sifflet.—Un conte catalan (Rondallayre, III, p. 82) a également la vente du loup, mais elle n'est pas la revanche d'un mauvais tour qui aurait été précédemment joué au héros. Trois objets: lièvre qui fait les commissions, trompette qui ressuscite et marmite qui bout toute seule.

Dans un conte grec moderne (Hahn, no 42), un pope a été attrapé par des «hommes sans barbe» qui, par leurs avis malicieux, lui ont fait mutiler son bœuf. Il leur vend ensuite un âne qui fait de l'or et un sifflet qui ressuscite.

Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes bretons, p. 85), la vache d'un meunier a été tuée d'un coup de fusil par le seigneur du village. Le meunier écorche la bête et s'en va pour en vendre la peau à la ville voisine. Passant à travers un bois pendant la nuit, il grimpe sur un arbre pour attendre le jour. Arrivent des voleurs, qui s'arrêtent sous l'arbre pour partager leur argent. Le meunier jette au milieu d'eux la peau de vache. Les voleurs, en voyant ces grandes cornes et cette peau noire, croient que c'est le diable et s'enfuient, laissant là tout leur argent, que le meunier ramasse.—Cette introduction, qui est, on le voit, presque l'introduction du conte lorrain, reparaît presque identiquement dans un conte toscan (Nerucci, no 21) et dans un conte bourguignon (Beauvois, p. 218), l'un et l'autre de cette famille[160]. L'épisode du prétendu diable aux grandes cornes se retrouve aussi, avec d'assez fortes altérations, dans un conte allemand de ce type (Müllenhoff, p. 461).—Enfin, un conte grec moderne de la Terre d'Otrante (E. Legrand, p. 177), qui se rattache à la seconde forme de notre thème, présente une introduction analogue. Le plus jeune de trois frères n'a pour héritage qu'une vache maigre; il la tue, l'écorche et étend la peau sur un poirier sauvage. La peau devient très sèche; alors il se l'attache autour du corps et s'en va frappant dessus, comme sur un tambour. Des voleurs, en train de se partager de l'argent, entendent le bruit; ils croient que ce sont les gendarmes et s'enfuient sans prendre le temps d'emporter leur butin.

Notons que le conte breton, dont nous venons de parler, a non seulement, comme tant d'autres, la marmite merveilleuse, mais aussi, comme notre conte, le fouet avec lequel on la fait bouillir. L'autre objet merveilleux (il n'y en a que deux) est un violon qui remplit le rôle du sifflet[161].—Dans un conte de la Basse-Normandie, très altéré (Fleury, p. 180), il y a également un fouet, et, en outre, une corne qui ressuscite.

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La dernière partie de notre conte est altérée. Le «carrosse» remplace assez maladroitement le sac (ou parfois le coffre) où, dans les autres contes de cette famille, on enferme le héros[162]. De plus, nous avons dû laisser de côté un passage qui ne présentait aucun sens raisonnable. Après avoir dit que le seigneur avait fait mettre René dans un carrosse, pieds et poings liés, pour aller le jeter à l'eau, et que, chemin faisant, le seigneur et ses gens étaient descendus un moment, le conte de Montiers ajoutait que René, voyant passer un lièvre, sautait à pieds joints hors du carrosse. Venait ensuite, rattachée d'une manière incohérente, la rencontre du pâtre.—Un conte irlandais (The Royal Hibernian Tales, p. 61) nous a mis sur la voie de la forme primitive de cet épisode du lièvre. Dans ce conte irlandais, les deux voisins de Donald, à qui celui-ci a joué plusieurs tours pour se venger du mal qu'ils lui ont fait, le mettent dans un sac pour aller le jeter à la rivière. Chemin faisant, ils font lever un lièvre; ils déposent alors leur fardeau et courent après le lièvre. Pendant ce temps, passe un pâtre, que Donald trompe, comme cela a lieu dans tous les contes de ce genre.—Evidemment voilà la forme primitive du passage complètement défiguré de notre conte.

Dans bon nombre de contes de cette famille, le héros, enfermé dans son sac et laissé seul, crie, en entendant passer le berger: «Je ne veux pas épouser la princesse!» Et l'autre demande à se mettre à sa place.—Dans plusieurs, il crie: «Je ne veux pas être maire!» (conte allemand, Grimm, no 61; conte lithuanien, Schleicher, p. 121; conte du «pays saxon» de Transylvanie, Haltrich, no 60, etc.).—Dans un conte catalan, il ne veut pas être roi (Rondallayre, III, p. 82); dans un conte bourguignon (Beauvois, p. 218) et dans un conte allemand (Orient und Occident, II, p. 494), évêque;—dans un conte toscan (Gubernatis, Novelline di Santo-Stefano, no 30), dans un conte bavarois (Orient und Occ., II, p. 496), pape.—Ailleurs (conte irlandais des Hibernian Tales, cité plus haut; conte danois, Or. und Occ., II, p. 497; conte norwégien, ibid.), il dit qu'il va être emporté au ciel, mais qu'il ne veut pas encore y aller.

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Un conte fort ressemblant a été fixé par écrit dès le XIe et peut-être le Xe siècle, sous forme de petit poème en latin (Kœhler, loc. cit., p. 488). Nous aurons à en rapprocher l'introduction de celle de notre no 20, Richedeau. Dans ce vieux conte, les objets prétendus merveilleux sont une trompette qui ressuscite et une jument qui fait de l'or. Enfermé dans un tonneau et laissé seul sur le bord de la mer, pendant que ses anciennes dupes sont entrées au cabaret, le héros entend passer un porcher avec son troupeau. Il crie: «Je ne veux pas être fait prévôt.» Le porcher prend sa place, etc.

Au XVIe siècle, Straparola recueillait un conte du même genre (no 7 des contes extraits de Straparola et traduits en allemand par Valentin Schmidt). Nous y trouvons une chèvre qui fait les commissions et un sifflet qui ressuscite. Enfermé dans le sac, maître Scarpafico crie qu'il ne veut pas de la princesse[163].—Vers la même époque paraissait, aussi en Italie, un petit livre dont nous reproduirons le titre, qui résume tout le sujet: «Histoire du paysan Campriano, lequel était fort pauvre et avait six filles à marier, et qui par adresse faisait faire des écus à son âne, et le vendit à des marchands pour cent écus, et puis leur vendit une marmite qui bouillait sans feu, un lapin qui portait des dépêches, et une trompette qui ressuscitait les morts, et finalement jeta ces marchands dans une rivière. Avec beaucoup d'autres choses plaisantes et belles. Composée par un Florentin» (Orient und Occident, III, p. 348).

Une autre version, qui se rapporte à la seconde forme du thème, indiquée plus haut, figure dans un livre imprimé en 1559, le Nachtbüchlein de Valentin Schumann (Germania, I, p. 359).

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En Orient, nous pouvons citer un grand nombre de contes de ce genre, où se rencontrent pour ainsi dire les moindres détails des contes européens.

Nous résumerons d'abord un conte kirghis, publié par M. Radloff dans sa collection de chants et récits des tribus tartares de la Sibérie méridionale (t. III, p. 332): Eshigældi est dépouillé par des voleurs; il ne lui reste plus que deux roubles et un cheval rogneux. Il lui fait faire de l'argent à peu près comme René, et le vend à trois frères. Quand ceux-ci viennent pour se plaindre, il leur vend un pot qui bout tout seul. Furieux d'avoir été deux fois trompés, les trois frères garrottent Eshigældi et le déposent sur le bord de la rivière pour l'y jeter. Pendant qu'ils sont allés chercher une perche pour le pousser dans l'eau, vient à passer un homme à cheval, très bien vêtu, qui demande à Eshigældi pourquoi il se lamente. L'autre lui répond qu'on veut le faire prince de la ville et que lui ne veut pas. L'homme se met à sa place et Eshigældi s'en va avec les beaux habits et le beau cheval. Une fois revenus, les trois frères jettent l'homme dans la rivière et sont ensuite bien étonnés de revoir Eshigældi, qui leur dit que c'est au fond de l'eau qu'il a trouvé ce beau cheval et qu'il y en a encore bien d'autres. Les trois frères se jettent à l'eau et se noient. (Dans les remarques de notre no 20, Richedeau, nous donnerons le résumé d'un conte tartare d'une autre tribu, qui se rattache à la seconde forme de notre thème.)

Voici maintenant deux contes, qui ont été recueillis par M. Thorburn chez les Afghans mahométans qui forment la population du Bannu, province traversée par l'Indus et conquise en 1848 par l'Angleterre. Le premier est ainsi conçu (Thorburn, Bannu: or our Afghan Frontier, p. 184): «Un jour, le bœuf d'un vieux bonhomme s'en étant allé sur le champ du voisin, celui-ci lui coupa la langue, et la pauvre bête mourut. Le fils du bonhomme écorcha le bœuf et emporta la peau; mais, comme le soir vint avant qu'il eût regagné son village, il grimpa sur un arbre avec son fardeau pour y passer la nuit. Il y était à peine, qu'une bande de voleurs, revenant d'expédition, s'arrêta sous l'arbre pour partager le butin. «Puisse la foudre tomber sur celui qui détournera quelque chose!» dit le chef d'une voix rude. En l'entendant, le jeune homme fut si effrayé qu'il lâcha sa peau de bœuf, qui tomba avec fracas à travers les branches et les feuilles sèches (on était en hiver). «Dieu nous punit de vouloir nous attraper les uns les autres!» crièrent les voleurs, dont aucun n'avait fidèlement mis son butin dans la masse commune, et ils s'enfuirent a toutes jambes. Le lendemain matin, le jeune homme descendit de son arbre et ramassa tout l'argent des voleurs[164].—Revenu dans son village, il dit qu'il avait échangé sa peau de bœuf dans un bazar voisin contre une valeur de cent roupies. Aussitôt les gens du village tuèrent tout leur bétail et en portèrent les peaux au marché; mais on leur en offrit seulement quelques pièces de cuivre[165]. De retour chez eux, ils s'emparèrent du jeune homme, l'attachèrent à un poteau sur le bord de la rivière pour le noyer la nuit venue, et s'en allèrent à leurs affaires. Le jeune homme ne cessait de crier: «Je ne veux pas! je ne veux pas!» Vint à passer un montagnard, qui lui demanda ce qu'il faisait là. «Le roi veut me forcer à épouser sa fille, et moi je ne veux pas; il m'a attaché à ce poteau pour m'y faire consentir,—Je serais bien content d'être à votre place,» dit le montagnard.—«Mettez-vous-y.» Il s'y mit, et, quand les villageois arrivèrent, ils jetèrent à l'eau le pauvre montagnard. Le lendemain matin, ils furent bien étonnés de voir le jeune homme arriver avec trois moutons. «D'où viens-tu?» lui dirent-ils.—«Eh! parbleu, de la rivière, et j'ai joliment froid!» dit-il en tordant ses habits, qu'il avait eu la précaution de mouiller.—«Mais est-ce que nous ne t'avons pas jeté à l'endroit le plus profond?—Je n'en sais rien; mais là où vous m'avez jeté, il y a de grands troupeaux de moutons; j'en ai pris trois que voici, et j'y retournerai après déjeuner.» Là dessus, les villageois coururent se jeter à la rivière, et ils s'y noyèrent tous.

Le second conte afghan complète le premier. En voici l'analyse: Dans un village, il y avait deux frères, l'un très avisé, nommé Tagga-Khan, l'autre niais. Un jour, Tagga-Khan envoie son frère conduire une chèvre au marché. L'innocent rencontre successivement six fripons qui se sont échelonnés le long de la route; chacun d'eux lui dit à son tour que c'est un chien qu'il conduit et non pas une chèvre; sur quoi le pauvre garçon, ahuri, laisse là sa bête[166]. Tagga-Khan, ayant appris le tour joué à son frère, jure de le faire payer au centuple. Le lendemain, il se met en route pour le marché, monté sur un méchant âne qu'il a splendidement caparaçonné. Les six fripons, qui sont frères, se trouvent également sur son chemin, et lui demandent pourquoi il a si magnifiquement harnaché son âne. «Ce n'est pas un âne,» dit Tagga-Khan; «c'est un bouchaki.—Qu'est-ce qu'un bouchaki?—C'est un animal qui vit cent ans et qui fait de l'or, qu'on trouve chaque matin dans son fumier.» Tagga-Khan, s'étant arrangé pour ne pouvoir arriver le soir à la ville, est invité par les frères à passer la nuit chez eux, et, le lendemain matin, ceux-ci, qui l'observent en cachette, le voient ramasser sur le fumier de l'âne un morceau d'or qu'il y avait adroitement déposé. Ils se rendent quelques jours après chez Tagga-Khan et lui achètent son âne pour cinq cents roupies. Bientôt ils reviennent se plaindre du marché qu'ils ont fait. Mais Tagga-Khan a prévu la chose et il a donné ses instructions à sa femme. Celle-ci dit aux frères que son mari est sorti et qu'elle va l'envoyer chercher par son lapin gris. Et elle lâche le lapin en lui disant de ramener son maître. Une heure après, Tagga-Khan, qui avait emporté un autre lapin gris tout pareil au premier, revient avec l'animal sous le bras et répond aux questions des frères que le lapin est venu en effet l'appeler. Les six frères, émerveillés, achètent encore le lapin pour cinq cents roupies[167]. Quand ils reviennent pour chercher querelle à Tagga-Khan, celui-ci fait semblant d'être mécontent de sa femme et de la tuer; puis, se radoucissant, il prend un certain bâton, en touche sa femme, et elle se relève. Les six frères achètent, toujours pour cinq cents roupies, le bâton magique. Rentrés chez eux, ils ont une dispute avec leur mère et la tuent, comptant sur le bâton pour la ressusciter; mais la bonne femme reste morte. Alors ils s'enfuient, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, et on ne les revoit plus.

Dans l'Inde même, on a recueilli plusieurs contes de cette famille. Nous donnerons d'abord l'analyse d'un conte provenant du Bengale (Indian Antiquary, 1874, p. 11): Un paysan a un oiseau apprivoisé; quand il est à travailler aux champs, sa femme attache à l'oiseau une pipe et tout ce qu'il faut pour fumer, et l'oiseau va le porter à son maître. Un jour, six hommes qui passent par là voient ce manège de l'oiseau, et ils offrent au paysan de le lui acheter trois cents roupies. Le marché fait, ils attachent à l'oiseau trois cents autres roupies et lui disent de les porter à certain endroit. Mais l'oiseau, naturellement, s'en retourne avec sa charge à la maison du paysan. Celui-ci prend l'argent et fait avaler à sa vache une centaine de roupies. Cependant, les six hommes, s'apercevant que l'oiseau n'a pas fait la commission, vont trouver le paysan. En entrant chez lui, ils voient la vache en train de se débarrasser des roupies: voilà l'oiseau oublié, et les six hommes donnent au paysan cinq mille roupies pour avoir cette merveilleuse vache. Ils l'emmènent chez eux, mais la vache ne donne plus d'or du tout, et les six hommes la ramènent au paysan. Celui-ci les invite à dîner avant qu'on ne s'explique. Ils acceptent. Pendant le repas, le paysan prend un bâton, et, au moment où sa femme sort pour aller chercher encore à manger, il l'en frappe en disant: «Sois changée en jeune fille et apporte-nous un autre plat.» A leur grande surprise, les six hommes voient, au lieu de la femme, une jeune fille (en réalité la fille du paysan) apporter le second plat. Cette même scène se renouvelle plusieurs fois. Ils achètent le bâton cent cinquante roupies, et le paysan leur recommande de bien battre leurs femmes quand elles leur apporteront à manger: elles recouvreront ainsi leur première jeunesse et leur première beauté. Les six hommes suivent si bien cette recommandation, qu'ils les assomment toutes[168]. Furieux, ils courent à la maison du paysan et y mettent le feu. Le paysan ramasse une partie des cendres, en remplit plusieurs sacs, dont il charge un buffle, et il se met en route vers Rangpour. Chemin faisant, il rencontre des hommes qui conduisent à un banquier de cette ville des buffles chargés de sacs de roupies. Il se joint à eux, et, pendant qu'ils dorment, il leur prend deux sacs de roupies, met à la place deux sacs de cendres et s'enfuit. Il prie ensuite un des six hommes, qu'il rencontre, de porter les sacs à sa femme: auparavant il avait enduit de gomme le fond d'un des sacs, de sorte qu'il y était resté attachées quelques roupies, et l'homme peut ainsi voir quel en était le contenu. Il va aussitôt le dire à ses camarades, et les six hommes viennent demander au paysan comment il a eu cet argent; il répond que c'est en vendant les cendres de sa maison. Aussitôt les autres brûlent leurs maisons et s'en vont au bazar mettre les cendres en vente. Ils n'y gagnent que des coups[169]. Plus furieux que jamais, ils se saisissent du paysan, et, après l'avoir mis dans un sac, pieds et poings liés, ils le jettent dans la rivière Ghoradhuba, qui coule près de là. Par bonheur pour le paysan, le sac, en s'en allant à la dérive, s'accroche à un pieu. Vient à passer un homme à cheval. Le paysan lui crie de vouloir bien le tirer du sac, lui promettant de lui couper de l'herbe pour son cheval sans demander de salaire. L'homme le tire du sac, et le paysan lui propose d'aller promener son cheval; l'autre le lui confie, et le paysan passe ainsi auprès des six hommes. Ceux-ci, fort étonnés de le revoir, lui demandent où il a trouvé ce cheval. Il leur répond que c'est dans la rivière Ghoradhuba et qu'il y en reste beaucoup d'autres plus beaux. Aussitôt ils veulent savoir ce qu'il faut faire pour les avoir. Le paysan leur dit d'apporter chacun un sac avec une bonne corde et de se mettre dedans. La chose faite, il en jette un dans l'eau. En entendant le bouillonnement de l'eau, les autres demandent ce que c'est: le paysan répond que c'est leur camarade qui prend un cheval. Alors tous demandent à être jetés vite dans l'eau. Le paysan leur donne satisfaction, et ensuite il vit tranquille et heureux.

On le voit, ce conte indien est tout à fait le pendant des contes européens de ce type. La fin seule n'est pas complète, mais nous en avons une forme sans lacune dans un épisode d'un autre conte également indien, qui a été recueilli chez les Sântâls et publié dans l'Indian Antiquary (1875, p. 258): Gouya s'est associé à une bande de voleurs. Un jour, il se prend de querelle avec eux; les voleurs le battent, le garrottent et le portent vers la rivière pour le noyer. Mais, en chemin, comme ils ont grand'faim, ils s'en vont chercher à manger et déposent Gouya au pied d'un arbre. Un pâtre qui passe par là, attiré par les cris de Gouya, lui demande qui il est et pourquoi il crie. Gouya répond: «Je suis un fils de roi, et on m'emporte malgré moi pour me faire épouser une fille de roi que je n'aime pas.—Laissez-moi me mettre à votre place,» dit le pâtre, «j'épouserai volontiers la princesse.» Il délivre Gouya et se laisse mettre à sa place, pieds et poings liés. Bientôt après reviennent les voleurs; ils prennent le prétendu Gouya et, en dépit de ses protestations, ils le jettent dans la rivière. Pendant ce temps, Gouya s'est enfui, poussant devant lui les vaches du pâtre. Quelques jours après, les voleurs le rencontrent avec son troupeau et lui demandent d'où lui viennent ces vaches. Gouya leur dit qu'il les a prises dans la rivière où ils l'ont jeté; s'ils le veulent, il les jettera dedans à leur tour, et ils trouveront autant de vaches qu'ils en pourront désirer. La proposition est acceptée avec empressement; les voleurs sont garrottés et jetés par Gouya dans la rivière, où ils se noient.

Les principaux traits de cet épisode se présentent dans un troisième conte indien sous une forme non plus plaisante, mais merveilleuse, sottement merveilleuse, à vrai dire. On en jugera en lisant ce fragment d'un conte recueilli dans la même région que le précédent (Indian Antiquary, 1875, p. 11): Un roi, voulant se débarrasser du héros du conte, nommé Toria, fait organiser une grande chasse; Toria doit faire partie de la suite et porter la provision d'œufs et d'eau. Arrivés auprès d'une caverne, les gens du roi disent qu'il s'y est réfugié un lièvre, et ils forcent Toria à y pénétrer; puis ils roulent à l'entrée de grosses pierres, amassent des broussailles devant et y mettent le feu pour étouffer Toria. Mais celui-ci casse ses œufs, et toutes les cendres sont dispersées (sic); ensuite il verse son eau sur la braise, et le feu s'éteint. Etant parvenu, non sans peine, à se glisser hors de la caverne, il voit, à son grand étonnement, que toutes les cendres sont devenues des vaches, et tout le bois à moitié brûlé, des buffles. Il rassemble toutes ces bêtes et les mène chez lui. Quand le roi les voit, il demande à Toria où il se les est procurées. Celui-ci lui dit qu'il les a trouvées dans la caverne où on l'a enfermé: il y en a encore bien d'autres; mais, pour les avoir, il faut que le roi et ses gens entrent dans la caverne, qu'on en bouche l'entrée et qu'on allume du feu devant, comme on a fait pour lui. Le roi s'introduit aussitôt avec ses gens dans la caverne, après avoir dit à Toria de fermer l'entrée et d'allumer le feu. Toria ne se fait pas prier, et le roi et sa suite périssent étouffés.

Le dénouement ordinaire se trouve dans le Cambodge, avec quelques altérations. Nous donnerons le conte cambodgien en entier, le commencement, bien qu'il ne ressemble pas aux contes que nous avons cités, étant nécessaire pour l'intelligence du reste. Voici ce conte (E. Aymonier, p. 8): «Un jeune homme aurait bien voulu manger un porc que sa mère élevait pour le vendre. Un jour, il prétend que les esprits célestes lui ont indiqué la place d'un trésor. Muni d'un panier, il se fait suivre par sa mère au fond de la forêt. Tout à coup il s'élance, applique son panier contre le sol, puis il recommande à sa mère d'appuyer ferme pendant qu'il va chercher une pelle et une pioche pour déterrer le trésor. Il court alors à la maison, tue le cochon et invite amis et voisins à faire ripaille. Sa mère, après l'avoir attendu longtemps, mourant de faim et à bout de forces, lâche le panier et regarde dedans. Furieuse de n'y rien trouver, elle retourne à la maison, se doutant du mauvais tour que lui a joué son fils, et elle arrive au milieu du festin. Alors, outrée de colère, elle charge son frère d'enfermer le jeune homme dans un sac et d'aller le jeter à la rivière. Quand il est sur le bord de l'eau, le menteur demande que par pitié on lui donne son traité sur l'art de mentir qu'il a laissé à la maison sur une poutre: au moins ce traité l'aidera à gagner sa vie là-bas dans le monde des trépassés. L'oncle consent à aller chercher le livre. Pendant qu'il est absent, par hasard passe un lépreux; le menteur l'aperçoit et feint de se parler à lui-même: Il y a longtemps qu'il est entré en retraite dans ce sac pour se guérir de la lèpre; il croit être guéri, mais il voudrait bien s'en assurer. Le lépreux dresse l'oreille et ouvre le sac sur l'invitation de l'autre, qui sort en disant: «Je suis bien guéri, ma foi!» Le lépreux demande à le remplacer dans le sac, et le menteur l'y enferme en lui recommandant, s'il veut une guérison prompte et radicale, de ne pas répondre aux questions, dût-il être insulté et même frappé. A peine le menteur s'est-il esquivé que l'oncle revient, furieux de sa course inutile. Il tombe à grands coups de bâton sur le lépreux, qui s'efforce de tout supporter sans mot dire. Après l'avoir bien frappé, l'oncle jette le sac à l'eau.—Echappé de là, le menteur rencontre sur le bord de la rivière un autre garçon, habile comme lui à tromper. Ce dernier, après avoir plongé, revient à la surface de l'eau, montrant de la menue monnaie, faible partie, dit-il, de son gain au jeu effréné que l'on joue là-bas. Le menteur se déshabille, plonge à son tour et donne de la tête contre une souche. S'apercevant alors que l'autre jeune homme s'est moqué de lui, il revient en songeant au moyen de lui rendre la pareille. «En effet,» lui dit-il, «on joue là un jeu d'enfer. J'ai beaucoup gagné, mais on me renvoie à toi pour le paiement. Comme je me suis obstiné à exiger mon gain, j'ai reçu une rude taloche, avec injonction de me faire payer ici.» L'autre voit qu'il s'est adressé à plus fort que lui. Il donne moitié de ses sapèques, et les deux menteurs se lient d'amitié.»

Dans la Zeitschrift für romanische Philologie (t. II, p. 350), M. Kœhler nous apprend qu'un conte présentant une fin de ce genre a été recueilli à Madagascar et publié par M. W.-H.-I. Bleek dans le Cape Monthly Magazine (déc. 1871, p. 334). Il s'agit dans ce conte malgache des exploits de deux fripons, Ikotofetsy et Mahaka. Ikotofetsy est pris au moment où il commet un vol dans un village. On le coud dans une natte pour le jeter à l'eau. Pendant qu'il est laissé sans gardien, vient à passer une femme. Il fait si bien qu'il la décide à le délivrer; puis il la met à sa place et s'enfuit. La femme est jetée à l'eau, et quelques jours après, Ikotofetsy reparaît dans le village, portant une quantité de bijoux qu'il a volés, et il dit aux gens qu'il les a trouvés au fond de l'eau. Alors les villageois lui demandent tous de les jeter à l'eau, ce qu'il s'empresse de faire.

Enfin, on a recueilli aux Antilles, de la bouche d'une mulâtresse, née à Antigoa et nourrice du fils d'un gouverneur de la Jamaïque, une histoire qui présente le même dénouement que les contes de cette famille (Folklore Record, III, p. 53): Ananci[170] étant tombé entre les mains de ses ennemis, ceux-ci le mettent dans un sac pour aller le jeter à la mer. Pendant le trajet, Ananci ne cesse de chanter: «Je suis trop jeune pour épouser la fille du roi.» Comme il fait chaud et qu'Ananci est lourd, les hommes entrent dans une maison pour se rafraîchir, après avoir déposé le sac à la porte. Un berger, qui passe avec son troupeau, entend ce que chante Ananci; il lui demande de le laisser prendre sa place; mais, la chose faite, il a beau chanter: «Je suis assez âgé pour épouser la fille du roi;» on le jette à la mer. Ensuite les hommes rencontrent Ananci conduisant le troupeau du berger, et il leur dit qu'il y a encore dans la mer beaucoup plus de moutons qu'il n'en a pris.

Nous aurions encore à résumer ici un conte kabyle appartenant à cette famille. Mais comme une partie de ce conte doit être particulièrement rapprochée de notre no 20, Richedeau, nous n'en donnerons l'analyse que dans les remarques de ce no 20.

XI
LA BOURSE, LE SIFFLET & LE CHAPEAU

Il était une fois trois frères, le sergent, le caporal et l'appointé[171], qui montaient la garde dans un bois. Un jour que c'était le tour de l'appointé, une vieille femme vint à passer près de lui et lui dit: «L'appointé, veux-tu que je me chauffe à ton feu?—Non, car si mes frères s'éveillaient, ils te tueraient.—Laisse-moi me chauffer, et je te donnerai une petite bourse.—Que veux-tu que je fasse de ta bourse?—Tu sauras, l'appointé, que cette bourse ne se vide jamais: quand on y met la main, on y trouve toujours cinq louis.—Alors, donne-la moi.»

Le lendemain, c'était le caporal qui montait la garde; la même vieille s'approcha de lui. «Caporal, veux-tu que je me chauffe à ton feu?—Non, car si mes frères s'éveillaient, ils te tueraient.—Laisse-moi me chauffer, et je te donnerai un petit sifflet.—Que veux-tu que je fasse de ton sifflet?—Tu sauras, caporal, qu'avec mon sifflet on fait venir en un instant cinquante mille hommes d'infanterie et cinquante mille hommes de cavalerie.—Alors, donne-le moi.»

Le jour suivant, pendant que le sergent montait la garde, il vit aussi venir la vieille. «Sergent, veux-tu que je me chauffe à ton feu?—Non, car si mes frères s'éveillaient, ils te tueraient.—Laisse-moi me chauffer, et je te donnerai un beau petit chapeau.—Que veux-tu que je fasse de ton chapeau?—Tu sauras, sergent, qu'avec mon chapeau on se trouve transporté partout où l'on veut être.—Alors, donne-le moi.»

Un jour, l'appointé jouait aux cartes avec une princesse; celle-ci avait un miroir dans lequel elle voyait le jeu de l'appointé: elle lui gagna sa bourse. Il s'en retourna au bois bien triste, et il sifflait en marchant. La vieille se trouva sur son chemin. «Tu siffles, mon ami,» lui dit-elle; «mais tu n'as pas le cœur joyeux.—En effet,» répondit-il.—«Tu as perdu ta bourse.—Oui.—Eh bien! va dire à ton frère de te prêter son sifflet; avec ce sifflet tu pourras peut-être ravoir ta bourse.»

«Mon frère,» dit l'appointé au caporal, «je crois que si j'avais ton sifflet, je pourrais ravoir ma bourse.—Et si tu perdais aussi mon sifflet?—Ne crains rien.»

L'appointé prit le sifflet et retourna jouer aux cartes avec la princesse. Grâce à son miroir, elle gagna encore la partie, et l'appointé fut obligé de lui donner son sifflet. Il revint au bois en sifflotant. «Tu siffles, mon ami,» lui dit la vieille, «mais tu n'as pas le cœur joyeux.—En effet,» répondit-il.—«Tu as perdu ton sifflet.—Oui.—Eh bien! demande à ton frère de te prêter son chapeau; avec ce chapeau tu pourras peut-être ravoir ta bourse et ton sifflet.»

«Mon frère,» dit l'appointé au sergent, «je crois que si j'avais ton chapeau, je pourrais ravoir ma bourse et mon sifflet.—Et si tu perdais aussi mon chapeau?—Ne crains rien.»

L'appointé s'en retourna jouer aux cartes avec la princesse, et elle lui gagna son chapeau. Il revint bien chagrin et trouva la vieille dans le bois. «Tu siffles, mon ami,» lui dit-elle, «mais tu n'as pas le cœur joyeux.—En effet,» répondit-il.—«Tu as encore perdu ton chapeau.—Oui.—Eh bien! tiens, voici des pommes; tu les vendras un louis pièce: il n'y aura que la princesse qui pourra en acheter.»

L'appointé alla crier ses pommes devant le palais. La princesse envoya sa servante voir ce que c'était. «Ma princesse,» dit la servante, «c'est un homme qui vend des pommes.—Combien les vend-il?—Un louis pièce.—C'est bien cher, mais n'importe.» Elle en acheta cinq, en donna deux à sa servante et mangea les trois autres: aussitôt il leur poussa des cornes, deux à la servante, et trois à la princesse. On fit venir un médecin des plus habiles pour couper les cornes; mais plus il coupait, plus les cornes grandissaient.

La vieille dit à l'appointé: «Tiens, voici deux bouteilles d'eau, l'une pour faire pousser les cornes, et l'autre pour les enlever. Va-t'en trouver la princesse.» L'appointé se rendit au palais et s'annonça comme un grand médecin. Il employa pour la servante l'eau qui faisait tomber les cornes; mais, pour la princesse, il prit l'autre bouteille, et les cornes devinrent encore plus longues. «Ma princesse,» lui dit-il, «vous devez avoir quelque chose sur la conscience.—Rien, en vérité.—Vous voyez pourtant que les cornes de votre servante sont tombées, et que les vôtres grandissent.—Ah! j'ai bien une méchante petite bourse...—Que voulez-vous faire d'une méchante petite bourse, ma princesse? donnez-la moi.—Vous me la rendrez?—Oui, ma princesse, certainement je vous la rendrai.» Elle lui donna la bourse, et il fit tomber une des trois cornes. «Ma princesse, vous devez avoir encore quelque chose sur la conscience.—Rien, en vérité... J'ai bien un méchant petit sifflet...—Que voulez-vous faire d'un méchant petit sifflet, ma princesse? donnez-le moi.—Vous me le rendrez?—Bien certainement.» Il fit tomber la seconde corne, mais il en restait encore une. «Vous devez encore avoir quelque chose sur la conscience.—Plus rien, en vérité... J'ai bien un méchant petit chapeau...—Que voulez-vous faire d'un méchant petit chapeau, ma princesse? donnez-le moi.—Vous me le rendrez?—Oui, oui, je vous le rendrai... Par la vertu de mon petit chapeau, que je sois avec mes frères.»

Aussitôt il disparut, laissant la princesse avec sa dernière corne. Quand je la vis l'autre jour, elle l'avait encore.

REMARQUES

Nous avons recueilli une variante de ce conte, provenant d'Ecurey, hameau situé à deux ou trois kilomètres de Montiers-sur-Saulx. Cette variante est, sur certains points, plus complète. En voici le résumé:

Trois militaires, qui reviennent de la guerre, entrent dans un beau château, au milieu d'une forêt. Ils y trouvent une table bien servie, avec trois couverts; mais ils ne voient personne, sinon des mains, qui les servent. En se promenant dans le jardin, ils rencontrent un chat, qui donne au premier une bourse toujours remplie; au second, une baguette qui fait paraître des soldats, autant qu'on en veut; au troisième, un petit billet, par la vertu duquel on se transporte partout où l'on désire être. Celui qui a la bourse s'en va jouer aux cartes avec une princesse. Celle-ci, qui gagne toujours, exprime son étonnement de voir qu'il a toujours de l'argent. Il lui parle de la bourse. La princesse se lève pendant la nuit, va fouiller dans sa poche, lui prend sa bourse et en fait faire une autre d'apparence semblable, qu'elle met à la place de la bourse merveilleuse. Le militaire se fait prêter la baguette par son camarade; mais il a l'imprudence de la remettre à la princesse qui demande à l'examiner, et il est obligé de s'enfuir. Il revient avec le billet qu'il a emprunté à son autre camarade, et il offre à la princesse de la transporter avec lui en un instant bien loin sur la mer. La princesse accepte, et ils sont transportés dans une île. Voyant un beau pommier, la princesse demande au militaire de lui cueillir des pommes. Pendant qu'il monte sur l'arbre, il laisse tomber son billet; la princesse le ramasse et se souhaite chez elle. Le militaire, resté sur son arbre, mange des pommes, et voilà qu'il lui pousse des cornes, et plus il mange de pommes, plus il lui pousse de cornes. Il descend de l'arbre et s'en va plus loin. Il monte sur un poirier, et à peine a-t-il commencé à manger des poires, qu'il voit une corne tomber, puis une autre; elles finissent par tomber toutes.—Il rencontre une fée qui lui conseille de s'habiller en fruitier et d'aller dans le pays de la princesse crier ses pommes à cinquante, deux cents et trois cents louis la pomme. Le militaire suit ce conseil; la princesse fait acheter par sa servante un panier de pommes; elle en mange, et aussitôt il lui vient des cornes et des cornes. Tous les médecins y perdent leur latin. Le militaire se présente au palais, déguisé en docteur; il est bien reçu. Pendant deux ou trois mois, il donne des tisanes à la princesse, sans qu'il y ait d'amélioration. Enfin il lui dit: «Il faudrait aller vous confesser, et vos cornes s'en iraient.» La princesse répond d'abord qu'elle n'oserait pas traverser le village avec ses cornes; puis elle dit qu'elle ira se confesser au curé, le lendemain, à six heures du matin.—Le lendemain, à six heures, le militaire s'affuble d'un surplis et se met dans le confessionnal. La princesse se confesse. «Vous devez avoir encore quelque chose sur la conscience, car le docteur m'a dit que toutes vos cornes tomberaient si vous disiez tout.—Je n'ai qu'une méchante bourse.—Donnez-la toujours.» La princesse la donne, et le prétendu curé lui fait manger deux poires «pour la remettre». Aussitôt il tombe plusieurs cornes. Le militaire se fait ainsi donner la baguette et le billet, et chaque fois il fait manger deux poires à la princesse. Quand il est rentré en possession des trois objets, il crie: «Par la vertu de mon billet, que je sois transporté avec mes camarades!» Il rend à chacun ce qui lui appartient, et ils se marient tous les trois avec des princesses.


Comparer nos nos 42, les trois Frères, et 71, le Roi et ses Fils, et aussi, pour les objets merveilleux, notre no 59, les trois Charpentiers.

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Par rapport à l'introduction, où il est dit comment les objets merveilleux sont venus aux héros, les contes de cette famille peuvent se diviser en plusieurs groupes.

Le premier est celui auquel se rattache notre premier conte lorrain. Nous citerons d'abord un conte hessois (Grimm, III, p. 202): Trois vieux soldats congédiés montent, l'un après l'autre, la garde dans une forêt qu'ils ont à traverser; ils reçoivent successivement d'un vieux petit homme rouge un manteau qui fait avoir tout ce que l'on souhaite, une bourse qui ne se vide jamais, un cor qui fait venir tous les peuples du monde. (Dans un autre conte allemand, très voisin, de la collection Curtze, p. 34, les objets merveilleux sont un bâton qui procure à boire et à manger, une bourse inépuisable et une trompette au moyen de laquelle on fait venir autant de soldats qu'on en veut.)—Dans un troisième conte allemand (Prœhle, I, no 27), c'est d'une vieille que quatre frères déserteurs reçoivent, comme dans le premier conte lorrain, les objets merveilleux (bourse, trompette, chapeau qui procure tout ce que l'on désire, et manteau qui transporte où l'on veut), et, toujours comme dans notre conte, la vieille demande à celui qui monte la garde de la laisser se chauffer à son feu. Dans un conte italien des Marches (Gubernatis, Zoological Mythology, p. 288), les objets merveilleux (bourse, sifflet qui fait venir toute une armée, et manteau qui rend invisible) sont également donnés par une vieille, une fée, à trois frères.—Un conte écossais (Campbell, no 10) met en scène trois soldats, un sergent, un caporal et un simple soldat, comme notre conte. S'étant attardés en allant rejoindre leur régiment, ils entrent dans une maison déserte, où ils trouvent une table bien servie. (C'est, on le voit, l'introduction de notre variante.) Trois princesses enchantées, qu'ils parviennent plus tard à délivrer, font présent, la première au sergent d'une bourse magique; la seconde au caporal d'une nappe qui se couvre de mets au commandement et transporte où l'on veut; la troisième donne au soldat un sifflet merveilleux.

Dans un conte flamand de Condé-sur-Escaut (Deulin, I, p. 85), une princesse-serpent à tête de femme est délivrée par un petit soldat. Elle vient ensuite trois fois pour l'emmener avec elle; il dort. Elle laisse alors auprès de lui un manteau et une bourse magiques[172].—Il n'y a également qu'un soldat dans un conte roumain de Transylvanie, dont nous résumerons l'introduction dans les remarques de notre no 42, les trois Frères.

Un second groupe comprend un certain nombre de contes. On peut citer d'abord un conte italien recueilli à Rome (Busk, p. 129), dans lequel un vieux bonhomme, très pauvre, laisse en héritage à ses trois fils un vieux chapeau, qui rend invisible, une vieille bourse, où il y a toujours un écu, et un cor qui procure ce que l'on désire, dîner, palais, armée, etc. (Comparer l'introduction presque identique d'un conte sicilien de la collection Pitrè, no 28, où les objets dont héritent les trois frères sont une bourse, un manteau qui rend invisible et un cor qui fait venir des soldats.)—Dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 142), où les objets sont absolument les mêmes et ont les mêmes propriétés que ceux du premier conte lorrain, le père qui les lègue à ses trois fils n'est pas représenté comme pauvre (comparer un autre conte tyrolien, ibid., p. 73).

Dans ces divers contes, il n'est pas dit comment les objets merveilleux étaient venus en la possession du père des jeunes gens. Un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 5) explique qu'ils lui avaient été donnés par une fée de ses amies.—Dans un conte grec moderne (Hahn, variante du no 9), le père les avait reçus d'un serpent reconnaissant, et son fils, qui les trouve après sa mort, n'en découvre que par hasard les propriétés.

Dans un conte sicilien (Gonzenbach, no 30), un père, très pauvre, lègue à son fils aîné une vieille couverture, au cadet une vieille bourse et au plus jeune un cor. Trois fées, qui voient un jour les jeunes gens faisant la sieste devant leur cabane, sont frappées de leur beauté et se disent qu'elles vont leur faire des dons: la couverture transportera partout où l'on voudra; la bourse fournira l'argent qu'on lui demandera; si l'on souffle dans le cor, la mer se couvrira de vaisseaux.—Ailleurs, dans un autre conte sicilien (Pitrè, no 26), ce sont les objets merveilleux eux-mêmes (bourse, serviette qui se couvre de mets au commandement et violon qui force les gens à danser) que les trois fées donnent, comme dans un songe, à Petru endormi.—Dans un conte irlandais (Kennedy, II, p. 67), un jeune homme, qui a partagé ses petites provisions de voyage avec une pauvre vieille femme, voit en songe une belle dame qui lui donne une bourse magique; une autre fois, il reçoit de la même manière un manteau qui transporte où l'on veut, et, une troisième fois, un cor de chasse qui appelle au service de son possesseur tous les soldats qui l'entendent.

Dans deux contes, un conte allemand (Wolf, p. 16) et un conte sicilien (Gonzenbach, no 31), le héros trouve moyen d'enlever à des brigands les objets merveilleux.

Enfin, dans un conte catalan (Rondallayre, III, p. 58), l'aîné de deux frères trouve sur son chemin une bourse pleine d'argent (il n'est pas dit qu'elle soit merveilleuse). Le cadet rencontre des enfants qui se disputent au sujet d'une chaise qui transporte où l'on veut et d'une trompette qui fait venir autant de soldats qu'on en désire. Le jeune homme leur dit qu'il va faire le partage. Il se fait remettre la trompette, s'assied sur la chaise et se souhaite dans la ville du roi, père de la princesse qui lui dérobera les objets merveilleux. (Nous reviendrons plus bas sur cette forme particulière.)

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Dans plusieurs des contes ci-dessus mentionnés,—conte allemand de la collection Grimm, conte roumain de Transylvanie, conte italien de Rome,—le héros, comme dans les deux contes lorrains, va jouer aux cartes avec une princesse; mais, dans aucun, la princesse ne gagne les objets merveilleux, comme cela a lieu dans notre premier conte; elle les dérobe, comme dans notre variante. Ainsi, dans le conte roumain, Hærstældai, le soldat, se rend chez la fille du roi, qui aime beaucoup à jouer aux cartes et qui ruine tous ceux qui osent jouer avec elle: elle a promis sa main à celui qui la vaincrait au jeu. Quand la princesse voit qu'elle ne peut ruiner Hærstældai (celui-ci a une bourse qui ne se vide jamais), elle le grise et lui prend la bourse merveilleuse. Comme elle ne veut pas la lui rendre, il déclare la guerre au roi, et, au moyen d'un chapeau magique, d'où il sort, quand on le secoue, autant de soldats que l'on veut, il a bientôt à ses ordres une grande armée. A la vue de cette armée, le roi fait rendre la bourse. Hærstældai retourne jouer aux cartes avec la princesse, qui l'enivre encore et lui vole ses deux objets merveilleux.

Dans les contes italiens de Rome et des Marches, le héros, après que sa bourse lui a été volée, se fait prêter successivement par ses deux frères leurs objets merveilleux, comme dans les deux contes lorrains.

Dans le conte allemand, la princesse, après avoir grisé le soldat, substitue à sa bourse inépuisable une autre bourse en apparence semblable, comme dans notre variante.

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Il serait trop long d'examiner les modifications de détail que cette partie du récit (le vol des objets merveilleux) présente dans les autres contes de cette famille dont nous avons étudié l'introduction.

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Quant à la dernière partie, notre variante présente une forme beaucoup mieux conservée que notre premier conte. Dans presque tous les contes de cette famille, c'est aussi après en avoir fait involontairement l'expérience sur lui-même, que le héros reconnaît la vertu des deux sortes de fruits. Nous ne connaissons que le conte tyrolien (Zingerle, II, p. 142), cité plus haut, où il en soit autrement. Là, un ermite, comme la vieille du conte lorrain, donne au héros des pommes qui ont la propriété de faire pousser des cornes, et une pommade qui a celle de les enlever.

Dans plusieurs contes (contes allemands des collections Grimm et Curtze, conte italien de Rome, conte irlandais), au lieu des cornes qui poussent, c'est le nez qui s'allonge démesurément quand on a mangé des pommes ou des figues merveilleuses. Dans le conte italien des Marches, il pousse une queue énorme; dans le conte écossais, une tête de cerf.

Tous les contes mentionnés ci-dessus n'ont pas cette dernière partie. Les contes allemands des collections Prœhle et Wolf, le conte sicilien no 26 de la collection Pitrè se rapprochent sur ce point de notre no 42, les trois Frères. Le conte sicilien no 30 de la collection Gonzenbach passe dans un cycle tout différent.

En revanche, un conte grec moderne (Hahn, no 44) n'a de commun avec nos contes lorrains que la dernière partie. Le héros, au moyen de figues qui font pousser des cornes, réussit à se faire épouser par une princesse.—Comparer un épisode d'un conte esthonien (Kreutzwald, no 23), où des pommes qui font allonger le nez et des noix qui le raccourcissent sont, pour le héros, l'occasion de gagner beaucoup d'argent.

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Au siècle dernier, on imprimait un conte de ce genre dans les Aventures d'Abdallah, fils d'Hanif, ouvrage soi-disant traduit de l'arabe d'après un manuscrit envoyé de Batavia par un M. Sandisson, mais dont le véritable auteur est l'abbé Bignon (Paris, 1713, 2 vol. in-12). C'est l'histoire du Prince Tangut et de la princesse au pied de nez (t. I, p. 231), mise plus tard en vers par Laharpe[173].