Dans l'extrême Orient, nous pouvons rapprocher de ce même épisode le passage suivant d'un livre siamois (Asiatic Researches, t. XX, Calcutta, 1836, p. 347): Un jeune homme, nommé Rot, s'enfuit du palais d'une yak (sorte d'ogresse), en emportant divers ingrédients magiques. Poursuivi par la yak, et au moment d'être atteint, il jette derrière lui un de ces ingrédients: aussitôt se dressent d'innombrables bâtons pointus qui arrêtent la poursuite de la yak. Celle-ci les fait disparaître par la vertu d'une autre substance magique, et déjà elle est tout près du jeune homme, quand celui-ci, au moyen d'un nouvel ingrédient, met entre elle et lui une haute montagne. La yak la fait également disparaître. Alors Rot fait s'étendre derrière lui une grande mer, et la yak, qui se trouve au bout de son grimoire, est obligée de battre en retraite.
C'est de l'Inde que les Siamois, comme les Cambodgiens, ont reçu leur littérature avec le bouddhisme. On peut donc en conclure que ce thème de la poursuite vient de l'Inde. Nous le retrouvons, du reste, dans des contes populaires indiens actuels, l'un du Deccan, l'autre du Bengale, et dans un des récits de la grande collection formée par Somadeva de Cachemire au XIIe siècle de notre ère, la Kathâ-Sarit-Sâgara (l'«Océan des Histoires»).
Dans le conte populaire indien du Deccan (miss Frere, pp. 62, 63), un jeune homme, poursuivi par une raksha (sorte de mauvais génie, de démon), à qui il a dérobé divers objets magiques, met successivement entre elle et lui, par la vertu de ces objets, une grande rivière, puis une haute montagne, et enfin un grand feu qui consume la forêt à travers laquelle elle passe et la fait périr.
Voici maintenant le conte recueilli dans le Bengale, chez les tribus Dzo (Progressive colloquial Exercices in the Lushai Dialect of the Dzo or Kuki Language, with vocabularies and popular tales, by Capt. T. H. Lewin. Calcutta, 1874, p. 85): Un jeune homme est parvenu, par certains maléfices, à se faire donner pour femme une jeune fille nommée Kungori. A peine l'a-t-il épousée qu'il se change en tigre et l'emporte. Le père de la jeune fille la promet à celui qui la ramènera. Deux jeunes gens, Hpohtir et Hrangchal, tentent l'entreprise. Ils arrivent chez l'homme-tigre. «Kungori, où est votre mari?—Il est à la chasse et va revenir dans un instant.» Les deux jeunes gens se cachent. Arrive l'homme-tigre. «Je sens une odeur d'homme.—Ce doit être moi que vous sentez,» dit Kungori. Le lendemain, il retourne à la chasse. Une veuve vient dire aux deux jeunes gens: «Si vous êtes pour vous enfuir avec Kungori, prenez avec vous de la semence (sic) de feu, de la semence d'épines et de la semence d'eau.» Ils suivent ce conseil et s'enfuient, emmenant Kungori. L'homme-tigre étant rentré chez lui et trouvant la maison vide, se met à leur poursuite. Un petit oiseau dit à Hrangchal: «Courez! courez! le mari de Kungori va vous attraper!» Alors ils répandent la semence de feu, et les taillis et les broussailles se mettent à brûler furieusement, de sorte que l'homme-tigre ne peut avancer plus loin. Quand l'incendie s'apaise, l'homme-tigre reprend sa poursuite. Le petit oiseau dit à Hrangchal: «Il va vous attraper!» Alors ils répandent la semence d'eau, et une grande rivière se trouve entre eux et l'homme-tigre. Quand l'eau s'est écoulée, il se remet à courir. «Il arrive!» dit le petit oiseau. Ils répandent la semence d'épines, et il s'élève un fourré rempli de ronces. L'homme-tigre finit par s'y frayer un passage; mais Hpohtir le tue d'un coup de son dao (sorte de couteau).—La suite de ce conte du Bengale a beaucoup d'analogie avec nos nos 1, Jean de l'Ours, et 52, La Canne de cinq cents livres. Nous en avons donné le résumé dans les remarques de notre no 1 (p. 21).
Dans le conte sanscrit de Somadeva (voir l'analyse du 7e livre dans les comptes rendus de l'Académie de Leipzig, 1861, p. 203 seq.),—conte qui ressemble beaucoup à notre no 32, Chatte Blanche,—le héros, Çringabhuya, pour échapper à la poursuite d'un râkshasa, jette successivement derrière lui divers objets que lui a donnés sa fiancée, fille d'un autre râkshasa: de la terre, de l'eau, des épines et du feu, et il se trouve, entre lui et le râkshasa, d'abord une montagne, puis un large fleuve, puis une forêt qui enfin prend feu, et le râkshasa renonce à le poursuivre.
Ce même épisode existe, en Afrique, dans un conte cafre et dans un conte malgache.—Dans le conte cafre (G. Mc. Call Theal, Kaffir Folklore, Londres, 1882, p. 82), une jeune fille, fuyant avec un jeune homme qu'elle aime, est poursuivie par son père. Elle jette l'un après l'autre derrière elle divers objets qu'elle a emportés: un œuf, une outre pleine de lait, un pot et une pierre, et il se produit successivement un grand brouillard, une grande eau, de profondes ténèbres et une montagne escarpée.—Dans le conte de l'île de Madagascar (Folklore Journal, 1883, I, p. 234), une jeune fille, en s'enfuyant de chez un monstre qui doit la manger, emporte, sur le conseil d'une souris, un balai, un œuf, un roseau et une pierre. Quand elle les jette derrière elle, elle oppose à la poursuite du monstre un épais fourré, un grand étang, une forêt et une montagne escarpée.
Un passage analogue se trouve, paraît-il, dans un conte indien du Brésil; ce qui n'a rien d'étonnant, les Portugais ayant apporté au Brésil nos contes européens, ainsi que le montre la collection Roméro, déjà citée. Ce conte des sauvages brésiliens, l'Ogresse, est, nous dit-on (Mélusine, II, col. 408), «le conte de l'homme poursuivi par la sorcière dont il a enlevé la fille, et qui assure sa fuite en métamorphosant divers objets derrière lui.»
Enfin, on a recueilli, dans l'archipel polynésien de Samoa, «le conte dans lequel un amoureux, emmenant sa belle et poursuivi, jette derrière lui un peigne qui se change en un bois, etc.» (Mélusine, II, col. 214).
XIII
LES TROCS DE JEAN-BAPTISTE
Il était une fois un homme et sa femme, Jean-Baptiste et Marguerite. «Jean-Baptiste,» dit un jour Marguerite, «pourquoi ne faites-vous pas comme notre voisin? il troque sans cesse et gagne ainsi beaucoup d'argent.—Mais,» dit Jean-Baptiste, «si je venais à perdre, vous me chercheriez querelle.—Non, non,» répondit Marguerite, «on sait bien qu'on ne peut pas toujours gagner. Nous avons une vache, vous n'avez qu'à l'aller vendre.»
Voilà Jean-Baptiste parti avec la vache. Chemin faisant, il rencontra un homme qui conduisait une bique. «Où vas-tu, Jean-Baptiste?—Je vais vendre ma vache pour avoir une bique.—Ne va pas si loin, en voici une.» Jean-Baptiste troqua sa vache contre la bique et continua son chemin.
A quelque distance de là, il rencontra un autre homme qui avait une oie dans sa hotte. «Où vas-tu, Jean-Baptiste?—Je vais vendre ma bique pour avoir une oie.—Ne va pas si loin, en voici une.» Ils échangèrent leurs bêtes, puis Jean-Baptiste se remit en route.
Il rencontra encore un homme qui tenait un coq. «Où vas-tu, Jean-Baptiste?—Je vais vendre mon oie pour avoir un coq.—Ce n'est pas la peine d'aller plus loin, en voici un.» Jean-Baptiste donna son oie et prit le coq.
En entrant dans la ville, il vit une femme qui ramassait du crottin dans la rue. «Ma bonne femme,» lui dit-il, «gagnez-vous beaucoup à ce métier-là?—Mais oui, assez,» dit-elle.—«Voudrez-vous me céder un crottin en échange de mon coq?—Volontiers,» dit la femme. Jean-Baptiste lui donna son coq, emporta son crottin et alla sur le champ de foire; il y trouva son voisin. «Eh bien! Jean-Baptiste, fais-tu des affaires?—Oh! je ne ferai pas grand'chose aujourd'hui. J'ai changé ma vache contre une bique.—Que tu es nigaud! mais que va dire Marguerite?—Marguerite ne dira rien. Ce n'est pas tout: j'ai changé ma bique contre une oie.—Oh! que dira Marguerite?—Marguerite ne dira rien. Ce n'est pas encore tout: j'ai changé mon oie contre un coq, et le coq, je l'ai donné pour un crottin.—Le sot marché que tu as fait là! Marguerite va te quereller.—Marguerite ne dira rien.—Parions deux cents francs: si elle te cherche dispute, tu paieras les deux cents francs; sinon, c'est moi qui te les paierai.» Jean-Baptiste accepta, et ils reprirent ensemble le chemin de leur village.
«Eh bien! Jean-Baptiste,» dit Marguerite, «avez-vous fait affaire?—Je n'ai pas fait grand'chose: j'ai changé ma vache contre une bique.—Tant mieux. Nous n'avions pas assez de fourrage pour nourrir une vache; nous en aurons assez pour une bique, et nous aurons toujours du lait.—Ce n'est pas tout. J'ai changé ma bique contre une oie.—Tant mieux encore; nous aurons de la plume pour faire un lit.—Ce n'est pas tout. J'ai changé l'oie contre un coq.—C'est fort bien fait; nous aurons toujours de la plume.—Mais ce n'est pas encore tout. J'ai changé le coq contre un crottin.—Voilà qui est au mieux. Nous mettrons le crottin au plus bel endroit de notre jardin, et il y poussera de quoi faire un beau bouquet.»
Le voisin, qui avait tout entendu, fut bien obligé de donner les deux cents francs.
REMARQUES
Ce conte se rapproche beaucoup du conte tyrolien la Gageure (Zingerle, II, p. 152), dans lequel Jean troque successivement sa vache contre une chèvre, la chèvre contre une oie, et l'oie contre une crotte de poule qu'on lui donne comme une chose merveilleuse. Ainsi que dans notre conte, la femme de Jean se montre enchantée de tout ce qu'a fait son mari, et Jean gagne les cent florins de la gageure.—En Norwège, on raconte aussi la même histoire (Asbjœrnsen, I, no 18): Gudbrand troque sa vache contre un cheval, le cheval contre un cochon gras, le cochon contre une chèvre, la chèvre contre une oie, l'oie contre un coq, et en dernier lieu, comme il a faim, le coq contre une petite pièce de monnaie, le tout à la grande satisfaction de sa femme, et le voisin perd, là aussi, le pari.
Dans un conte corse (Ortoli, p. 446), un meunier vend son moulin pour six cents francs. Avec l'argent, il achète une vache; il échange la vache contre un cheval et le cheval contre une chèvre; puis il se débarrasse de la chèvre pour vingt francs, achète pour le prix une poule et ses poussins, et les échange contre un sac de pommes de terre qu'il finit par trouver trop lourd et par jeter à la rivière. Sa femme est fort contente de tout. (Ici, il n'y a ni voisin, ni gageure).
Dans un conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology, I, p. 176), le dénouement est tout différent. Après avoir troqué de l'or contre un cheval, le cheval contre une vache, la vache contre une brebis, la brebis contre un cochon de lait, le cochon de lait contre une oie, l'oie contre un canard, et enfin le canard contre un bâton avec lequel il voit des enfants jouer, le paysan rentre chez lui, où sa femme lui prend le bâton des mains et lui en donne dru et ferme sur les épaules.—Même fin dans un conte anglais (Halliwell, p. 26): «M. Vinaigre», qui se trouve en possession de quarante guinées, les emploie à acheter une vache à la foire. En revenant, il rencontre un joueur de cornemuse; pensant que c'est un excellent métier, il échange sa vache contre la cornemuse. Son essai d'en jouer ne réussit pas; il a grand froid aux doigts: il échange la cornemuse contre une paire de gants bien chauds qu'il troque eux-mêmes ensuite, étant fatigué, contre un gros bâton. Il entend un perroquet perché sur un arbre qui se moque de lui et de ses échanges. De fureur, il lui lance le bâton, qui reste dans les branches de l'arbre. Quand il rentre chez lui, il est battu par sa femme.
Rappelons enfin le conte allemand no 83 de la collection Grimm: Jean s'en retourne dans son village après avoir reçu de son maître, pour sept années de fidèle service, un morceau d'or gros comme sa tête. Fatigué de porter cette charge, il est enchanté de la troquer contre un cheval. Le cheval le jette par terre; Jean se trouve très heureux de le troquer contre une vache, la vache contre un cochon de lait, le cochon de lait contre une oie et l'oie contre une vieille meule à aiguiser, avec laquelle un rémouleur lui a dit qu'il fera fortune. Jean, ayant soif, veut boire à une fontaine; en se baissant il heurte sa meule, qui tombe au fond de l'eau. Ainsi débarrassé de tout fardeau, Jean continue joyeusement sa route pour aller retrouver sa mère.
Dans la Semaine des Familles (année 1867, p. 72), M. André Le Pas a publié un conte belge du même genre, fortement moralisé: Le pauvre Jean a reçu de saint Pierre une robe d'or; il se laisse entraîner par le diable, qui se présente à lui successivement sous la forme de divers personnages, à une suite d'échanges qui finalement ne lui laissent entre les mains qu'un caillou. Mais, en récompense d'un bon mouvement qui l'a empêché de jeter le caillou à la tête de méchantes gens, un ange lui rend la robe d'or.
XIV
LE FILS DU DIABLE
Un jour, un homme riche s'en allait à la foire. Il rencontra sur son chemin un beau monsieur, qui n'était autre que le diable. «Vous devez avoir du chagrin?» lui dit le diable.—«Pourquoi?» répondit l'homme, «n'ai-je pas tout ce qu'il me faut?—Sans doute; mais si vous aviez des enfants, vous seriez bien plus heureux.—C'est vrai,» dit l'homme.—«Eh bien!» reprit le diable, «dans neuf mois, jour pour jour, vous aurez deux enfants, si vous promettez de m'en donner un.—Je le promets,» dit l'homme.
Au bout de neuf mois, jour pour jour, sa femme accoucha de deux garçons. Bientôt après, le diable vint en prendre un, qu'il emmena chez lui et qu'il éleva comme son fils. Le petit garçon devint grand et fort: à treize ans, il avait de la barbe comme un sapeur.
Le diable avait des filatures. Il dit un jour à son fils: «Je vais sortir; pendant ce temps tu surveilleras les fileuses, et tu auras soin de les faire bien travailler.—Oui, mon père.» Tout en surveillant les fileuses, le jeune garçon voulut se faire la barbe. Tandis qu'il y était occupé, il aperçut dans son miroir une des femmes qui lui faisait des grimaces par derrière. Il lui allongea une taloche: les vingt-cinq femmes qui filaient furent tuées du coup.
Bientôt le diable rentra chez lui. «Où sont les femmes?» demanda-t-il, «ont-elles bien travaillé?—Elles sont toutes couchées; allez-y voir.» Le diable voulut les réveiller; voyant qu'elles étaient mortes, il fit des reproches à son fils. «Une autre fois,» lui dit-il, «ne t'avise pas de recommencer.—Non, mon père, je ne le ferai plus.»
Le diable alla chercher vingt-cinq femmes pour remplacer celles qui avaient été tuées, puis il dit à son fils: «Je vais sortir; veille à ce que les fileuses ne perdent pas leur temps.—Oui, mon père.» Pendant l'absence du diable, le jeune garçon eut encore à se plaindre d'une des fileuses; il lui donna un soufflet, et les vingt-cinq femmes tombèrent mortes.
Etant allé ensuite se promener au jardin, il vit une belle dame blanche qui l'appela et lui dit: «Mon ami, tu es dans une mauvaise maison.—Quoi?» s'écria le jeune garçon, «la maison de mon père est une mauvaise maison!—Tu n'es pas chez ton père,» dit la dame blanche, «tu es chez le diable. Ton père est un homme riche qui demeure loin d'ici. Un jour qu'il allait à la foire, le diable se trouva sur son chemin et lui dit qu'il devait avoir du chagrin. Ton père lui ayant répondu qu'il n'avait pas sujet d'en avoir, le diable reprit: «Si vous aviez des enfants, vous seriez plus heureux. Eh bien! dans neuf mois, jour pour jour, vous aurez deux enfants si vous consentez à m'en donner un.» Ton père y consentit, et c'est toi que le diable est venu prendre. Maintenant, mon ami, tâche de sortir d'ici le plus tôt que tu pourras. Mais d'abord va voir sous l'oreiller du diable: tu y trouveras une vieille culotte noire; emporte-la. Plus tu en tireras d'argent, plus il y en aura.» Le jeune garçon dit à la dame qu'il suivrait son conseil et rentra au logis.
Le diable, à son retour, fut bien en colère en voyant encore toutes les femmes tuées. «La première fois qu'il t'arrivera d'en faire autant,» dit-il au jeune homme, «je te mettrai à la porte.» L'autre ne demandait que cela; aussi, quand le diable l'eut chargé de nouveau de surveiller ses fileuses, il les tua toutes d'un revers de main. Cette fois, le diable le chassa.
Le jeune garçon, qui n'avait pas oublié la culotte noire, se rendit tout droit chez ses parents. D'abord on ne le reconnut pas; bientôt pourtant, comme il ressemblait un peu à son frère, on voulut bien le recevoir comme enfant de la maison; mais son père n'était nullement satisfait de voir chez lui un pareil gaillard.
Bien que les parents du jeune homme fussent riches, ils allaient eux-mêmes à la charrue; son frère l'emmena donc un jour avec lui aux champs. Comme ils étaient à labourer, un des chevaux fit un écart. «Donne un coup de fouet à ce cheval,» cria le frère. Le jeune gars donna un tel coup de fouet que le cheval se trouva coupé en deux. Le frère courut à la maison raconter l'aventure à son père. «Que veux-tu?» dit celui-ci, «laisse-le tranquille: il serait capable de nous tuer tous.» Bientôt le jeune garçon revenait avec la charrue sur ses épaules et une moitié de cheval dans chaque poche; il avait labouré tout le champ avec le manche de son fouet. «Mon père,» dit-il, «j'ai coupé le cheval en deux d'un coup de fouet.—Cela n'est rien, mon fils; nous en achèterons un autre.»
Quelque temps après, c'était la fête au village voisin; le frère du jeune garçon lui demanda s'il voulait y aller avec lui; il y consentit. Son frère marchait devant avec sa prétendue; l'autre les suivait. Ils arrivèrent à l'endroit où l'on dansait. Pendant que le jeune homme regardait sans mot dire, un des danseurs s'avisa de lui donner un croc en jambe par plaisanterie. «Prends garde,» lui dit le frère du jeune homme, «tu ne sais pas qu'il pourrait te tuer d'une chiquenaude.—Je me moque bien de ton frère et de toi,» dit l'autre, et il recommença la plaisanterie. Le jeune garçon dit alors à son frère et à la jeune fille de se mettre à l'écart auprès des joueurs de violon, puis il donna au plaisant un tel coup, que tous les danseurs tombèrent roides morts. Son frère s'enfuit, laissant là sa prétendue. Le jeune garçon la reconduisit chez ses parents; arrivé à la porte, il lui dit: «C'est ici que vous demeurez?—Oui,» répondit la jeune fille.—«Eh bien! rentrez.» Il la quitta et s'en retourna chez lui.
Son frère avait déjà raconté au logis ce qui s'était passé. «Les gendarmes vont venir,» disait-il; «notre famille va être déshonorée.» Le jeune homme, étant rentré à la maison, barricada toutes les portes et dit à ses parents: «Si les gendarmes viennent me chercher, vous direz que je n'y suis pas.» En effet, vers une heure du matin, arrivèrent vingt-cinq gendarmes; on leur ouvrit la porte de la grange et ils y entrèrent tous. En les voyant, le jeune garçon prit une fourche et en porta un coup à celui qui marchait en tête: vingt-quatre gendarmes tombèrent sur le carreau. Le vingt-cinquième se sauva et courut avertir la justice. Cependant l'affaire en resta là.
Le lendemain, on publia à son de caisse par tout le village que ceux qui voudraient s'enrôler auraient bonne récompense. Le jeune homme dit alors à ses parents: «J'ai envie de m'enrôler.—Mon fils,» répondit le père, «nous sommes assez riches pour te nourrir; tu n'as pas besoin de cela.—Mon père,» dit le jeune homme, «je vois bien que je ne vous causerai que du désagrément; il vaut mieux que je quitte la maison.» Il partit donc et se rendit au régiment.
Un jour, le colonel lui donna, à lui et à deux autres soldats, un bon pour aller chercher de la viande: ils devaient en rapporter quinze livres chacun. Ils allèrent chez le boucher, qui leur livra la viande. «Comment!» dit le jeune garçon, «voilà tout ce qu'on nous donne! mais je mangerais bien cela à moi tout seul. Allons, tuez-nous trois bœufs.—Mon ami,» répondit le boucher, «pour cela il faut de l'argent.» Le jeune homme mit alors la main dans la poche de la culotte noire, et, comme il ne savait pas compter, il jeta sur la table de l'argent à pleines poignées. Le boucher ramassa l'argent et tua trois bœufs. «Maintenant,» dit le jeune garçon à ses camarades, «nous allons en rapporter chacun un.» En l'entendant parler ainsi, les deux soldats se regardèrent. «Si cela vous gêne,» dit-il, «je n'ai pas besoin de vous.» Il demanda une corde au boucher, attacha les trois bœufs ensemble et les chargea sur ses épaules. Dans les rues, chacun s'arrêtait pour le voir passer et restait ébahi. Le colonel, lui aussi, ne put en croire ses yeux. Le lendemain, il l'envoya au vin; le jeune homme en apporta trois tonneaux attachés sur son dos avec une corde.
Tout cela ne plaisait guère au colonel; il aurait bien voulu se débarrasser d'un pareil soldat. Pour le dégoûter du service, il l'envoya au milieu des champs garder une pièce de canon que trente chevaux n'auraient pu traîner, et lui ordonna de rester en faction pendant toute la nuit. Le jeune homme, trouvant le temps long, se coucha par terre et s'endormit. Au bout d'une heure, s'étant réveillé, il prit la pièce de canon et la porta dans la cour du colonel; quand il la posa par terre, le pavé fut enfoncé. Puis il se mit à crier: «Mon colonel, voici votre pièce de canon; maintenant vous ne craindrez plus qu'on vous la prenne.»
Le jeune homme s'était engagé pour huit ans; comme il était novice en toutes choses, il croyait n'être engagé que pour huit jours. Au bout des huit jours, il se rendit près du colonel et lui demanda si son temps était fini. «Oui, mon ami,» dit le colonel, «votre temps est fini.»
Il quitta donc le régiment et alla se présenter chez un laboureur. La femme seule était à la maison; il lui demanda si l'on avait besoin d'un domestique. «Mon mari,» dit-elle, «est justement sorti pour en chercher un; attendez qu'il rentre.» Le laboureur revint quelque temps après sans avoir trouvé de domestique, et le jeune homme s'offrit à le servir: il ne demandait pas d'argent, mais seulement sa charge de blé à la fin de l'année. Le laboureur et sa femme se consultèrent. «Sans doute,» se dirent-ils, «le garçon est gros et grand, mais avec quinze boisseaux il en aura sa charge.» Le marché conclu, le laboureur lui montra ses champs et lui dit d'aller labourer. La charrue était attelée de deux méchants petits chevaux: le jeune homme, craignant de les couper en deux au moindre coup de fouet, déposa son habit par terre, coucha les deux chevaux dessus et se mit à labourer tout seul. La femme du laboureur l'aperçut de sa fenêtre. «Regarde donc,» dit-elle à son mari, «le nouveau domestique qui laboure tout seul. Jamais nous ne pourrons le payer; tout notre blé y passera. Comment faire pour nous en débarrasser?» Quand le garçon eut fini son labourage, il revint à la maison avec un cheval dans chaque poche. Le laboureur et sa femme lui firent belle mine. «Pourquoi n'êtes-vous pas venu dîner?» lui dirent-ils.—«J'ai voulu finir mon ouvrage,» répondit le garçon; «tous vos champs sont labourés.—Oh! bien,» dit le laboureur, «vous vous reposerez le reste de la journée.» Le jeune homme se mit à table; il aurait bien mangé tout ce qui était servi, mais il lui fallut rester sur sa faim.
Le lendemain, le laboureur, qui voulait le perdre, l'envoya moudre dans certain moulin d'où jamais personne n'était revenu. Le garçon partit en sifflant. Etant entré dans le moulin, il vit douze diables, qui s'enfuirent à son approche. «Bon!» dit-il, «voilà que je vais être obligé de moudre tout seul.» Il appela les diables, mais plus il les appelait, plus vite ils s'enfuyaient. Il se mit donc à moudre son grain, et, quand il eut fini, il renvoya à la maison un cheval qu'il avait emmené avec lui. En voyant le cheval revenir seul, la femme du laboureur eut un moment de joie, car elle crut que le domestique ne reparaîtrait plus. Mais bientôt il revint, amenant avec lui le moulin et le ruisseau jusqu'auprès de la maison de son maître. «Maintenant,» dit-il, «ce sera plus commode; je n'aurai plus besoin d'aller si loin pour moudre.—Mon Dieu!» disaient le laboureur et sa femme, «que vous êtes fort!» Ils faisaient semblant d'être contents, mais au fond ils ne l'étaient guère.
Un autre jour, le laboureur dit au jeune homme: «J'ai besoin de pierres; va m'en chercher dans la carrière là-bas.» Le garçon prit des pinces et des outils à tailler la pierre, et descendit dans la carrière, qui avait bien cent pieds de profondeur: personne n'osait s'y aventurer à cause des blocs de pierre qui se détachaient à chaque instant. Il se mit à tirer d'énormes quartiers de roche, qu'il lançait ensuite par dessus sa tête, et qui allaient bien loin tomber sur les maisons et enfoncer les toits. Le laboureur accourut bientôt en criant: «Assez! assez! prends donc garde! tu écrases les maisons avec les pierres que tu jettes.—Bah!» dit le garçon, «avec ces petits cailloux?»
Le laboureur, ne sachant plus que faire, l'envoya porter une lettre à un sien frère, qui était geôlier d'une prison, et lui dit d'attendre la réponse. Le geôlier, après avoir lu la lettre, fit enchaîner le jeune homme et l'enferma dans un cachot. Le jeune homme se laissa faire, croyant que telle était la coutume, et que c'était en cet endroit qu'on attendait les réponses. Il finit pourtant par trouver le temps long; il brisa ses chaînes en étendant les bras et les jambes, et donna dans la porte un coup de pied qui la fit voler sur le toit. Puis il alla trouver le geôlier. «Eh bien!» lui dit-il, «la réponse?—C'est juste,» répondit le geôlier, «je l'avais oubliée. Attendez un moment.» Il écrivit à son frère de se débarrasser du garçon comme il pourrait, mais que, pour lui, il ne s'en chargeait pas. Le jeune homme mit la lettre dans sa poche et partit; puis, se ravisant, il emporta la prison avec le geôlier, et la déposa près de la maison du laboureur. «A présent,» dit-il à son maître, «il vous sera bien facile de voir votre frère. Mais,» ajouta-t-il, «est-ce que mon année n'est pas finie?—Justement, elle vient de finir,» répondit le laboureur.—«Eh bien! donnez-moi ma charge de blé.» A ces mots, les pauvres gens se mirent à pleurer et à se lamenter. «Jamais,» disaient-ils, «nous ne pourrons trouver assez de grain, quand même nous prendrions tout ce qu'il y en a dans le village.» Le jeune garçon feignit d'abord de vouloir exiger son salaire, mais enfin il leur dit qu'il ne voulait pas leur faire de peine, et même il leur donna de l'argent qu'il tira de la culotte noire.
En sortant de chez le laboureur, il marcha droit devant lui, si bien qu'il arriva sur le bord de la mer; il s'embarqua sur le premier vaisseau qu'il trouva. Mais un des gens du vaisseau, sachant qu'il avait une culotte dont les poches étaient toujours remplies d'argent, lui coupa la gorge pendant son sommeil et s'empara de la culotte.—Je l'ai encore vu, ce matin, qui se promenait avec cette vieille culotte noire.
REMARQUES
L'ensemble de notre conte a une grande analogie avec nos nos 46, Bénédicité, et 69, le Laboureur et son Valet. Voir les remarques de ces deux contes, qui présentent le thème de l'Homme fort d'une manière plus complète.
***
On peut rapprocher de l'introduction de notre conte celle d'un conte grec moderne de l'île de Syra (Hahn, no 68), et celle d'un conte italien de Vénétie (Widter et Wolf, no 13).—Dans le conte grec, un démon déguisé se présente à un roi et lui promet qu'il aura plusieurs enfants, s'il consent à lui donner l'aîné.—Dans le conte italien, un prince sans enfants désire tant en avoir qu'il en accepterait du diable lui-même. Un étranger paraît et lui dit: «Promettez-moi de me donner un enfant, et moi je vous promets que dans un an vous en aurez deux.»
Comparer l'introduction de plusieurs des contes européens étudiés dans les remarques de notre no 12, le Prince et son Cheval (second groupe), (pp. 139-140).
Comparer aussi, dans ces mêmes remarques, l'introduction du conte swahili de l'île de Zanzibar (p. 145), à peu près identique à celle de notre conte, et l'introduction du conte indien du Kamaon (p. 149). Dans les remarques de notre no 5, les Fils du Pêcheur, comparer l'introduction du conte indien du Bengale de la collection Lal Behari Day (p. 80).
***
Nous ne nous arrêterons plus ici que sur un détail de notre Fils du Diable. Dans un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 288), Nesyta, jeune homme merveilleusement fort, entre au service du diable. Il délivre une pauvre âme, qui s'envole sous la forme d'une colombe blanche après lui avoir dit de demander au diable pour salaire un vieil habit qu'il verra pendu à un clou: les poches de cet habit sont toujours remplies d'or et d'argent. C'est là, comme on voit, le pendant de l'épisode de la culotte noire que la dame blanche dit au héros de notre conte de dérober au diable.—Ajoutons que, dans un conte westphalien appartenant à une autre famille (Kuhn, Westfælische Sagen, no 25), figure une vieille culotte, des poches de laquelle on peut tirer sans cesse de l'argent. Cette culotte vient également de chez le diable, et le héros l'a reçue comme salaire.
XV
LES DONS DES TROIS ANIMAUX
Il était une fois trois cordonniers, qui allaient de village en village. Passant un jour dans une forêt, ils virent trois chemins devant eux; le plus jeune prit le chemin du milieu, et ses compagnons ceux de droite et de gauche.
Au bout de quelque temps, celui qui avait pris le chemin du milieu rencontra un lion, un aigle et une fourmi, qui se disputaient un âne mort. Le jeune homme fit trois parts de l'âne et en donna une à chacun des animaux, puis il continua sa route.
Quand il se fut éloigné, le lion dit aux deux autres: «Nous avons été bien malhonnêtes de n'avoir pas remercié cet homme qui nous a fait si bien nos parts; nous devrions lui faire chacun un don.» Et il se mit à courir après lui pour le rejoindre.
Le jeune cordonnier fuyait à toutes jambes, car il croyait que le lion était en colère et qu'il voulait le dévorer. Lorsque le lion l'eut rattrapé, il lui dit: «Puisque tu nous as si bien servis, voici un poil de ma barbe: quand tu le tiendras dans ta main, tu pourras te changer en lion.» L'aigle vint ensuite et lui dit: «Voici une de mes plumes: quand tu la tiendras dans ta main, tu pourras te changer en aigle.» La fourmi étant arrivée, l'aigle et le lion lui dirent: «Et toi, que vas-tu donner à ce jeune homme?—Je n'en sais rien,» répondit-elle.—«Tu as six pattes,» dit le lion, «tandis que moi je n'en ai que quatre; donne-lui en une, il t'en restera encore cinq.» La fourmi donna donc une de ses pattes au cordonnier en lui disant: «Quand tu tiendras cette patte dans ta main, tu pourras te changer en fourmi.»
A l'instant même le jeune homme se changea en aigle pour éprouver si les trois animaux avaient dit vrai. Il arriva vers le soir dans un village et entra dans la cabane d'un berger pour y passer la nuit. Le berger lui dit: «Il y a près d'ici, dans un château, une princesse gardée par une bête à sept têtes et par un géant. Si vous pouvez la délivrer, le roi son père vous la donnera en mariage. Mais il faut que vous sachiez qu'il a déjà envoyé des armées pour tuer la bête, et qu'elles ont toutes été détruites.»
Le lendemain matin, le jeune homme s'en alla vers le château. Quand il fut auprès, il se changea en fourmi et monta contre le mur. Une fenêtre était entr'ouverte; il entra dans la chambre, après avoir repris sa première forme, et trouva la princesse. «Que venez-vous faire ici, mon ami?» lui dit-elle. «Comment avez-vous fait pour pénétrer dans ce château?» Le jeune homme répondit qu'il venait pour la délivrer. «Méfiez-vous,» dit la princesse, «vous ne réussirez pas. Beaucoup d'autres ont déjà tenté l'aventure; ils ont coupé jusqu'à six têtes à la bête, mais jamais ils n'ont pu abattre la dernière. Plus on lui en coupe, plus elle devient terrible, et si on ne parvient à lui couper la septième, les autres repoussent.»
Le jeune homme ne se laissa pas intimider; il alla se promener dans le jardin, et bientôt il se trouva en face de la bête à sept têtes, qui lui dit: «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.—Je viens pour te combattre.» La bête lui donna une épée, et le jeune homme se changea en lion. La bête faisait de grands sauts pour le fatiguer; cependant, au bout de deux heures, il lui coupa une tête. «Tu dois être las,» lui dit alors la bête, «moi aussi; remettons la partie à demain.»
Le jeune homme alla dire à la princesse qu'il avait déjà coupé une tête; elle en fut bien contente. Le lendemain il retourna au jardin, et la bête lui dit: «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.—Je viens pour te combattre.» La bête lui donna encore une épée, et, au bout de quatre heures de combat, le jeune homme lui coupa encore deux têtes. Puis il alla dire à la princesse qu'il y en avait déjà trois de coupées. «Tâche de les couper toutes,» lui dit la princesse. «Si tu ne parviens à abattre la septième, tu périras.»
Le jour suivant, il redescendit au jardin. «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.—Je viens pour te combattre.» Au bout de huit heures de combat, il coupa trois têtes à la bête et courut en informer la princesse. «Tâche de lui couper la dernière,» lui dit-elle, «puis fends cette tête avec précaution, et tu y trouveras trois œufs. Tu iras ensuite ouvrir la porte du géant et tu lui jetteras un des œufs au visage: aussitôt il tombera malade; tu lui en jetteras un autre, et il tombera mort. Tu lanceras le dernier contre un mur, et il en sortira un beau carrosse, attelé de quatre chevaux, avec trois laquais: tu te trouveras auprès de moi dans ce carrosse, mais avec d'autres habits que ceux que tu portes en ce moment.»
Le jeune homme retourna dans le jardin. «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.—Je viens pour te combattre.» Ils combattirent pendant dix heures: la bête devenait de plus en plus terrible; enfin le jeune homme lui coupa la septième tête. Il la fendit en deux et y trouva trois œufs, comme l'avait dit la princesse; puis il alla frapper à la porte du géant. «Que viens-tu faire ici, poussière de mes mains, ombre de mes moustaches?» lui dit le géant. Le jeune homme, sans lui répondre, lui jeta un des œufs au visage, et le géant tomba malade; il lui en jeta un second, et le géant tomba mort. Il lança le troisième contre un mur, et aussitôt parut un beau carrosse, attelé de quatre chevaux, avec trois laquais. La princesse était dans le carrosse, et le cordonnier s'y trouva près d'elle; elle lui donna un mouchoir dont les quatre coins étaient brodés d'or.
Toute la ville sut bientôt que la princesse était délivrée. Or il y avait là un jeune homme qui aimait la princesse et qui avait essayé de tuer la bête à sept têtes. Quand la princesse et le cordonnier s'embarquèrent pour se rendre chez le roi (car il fallait passer la mer), ce jeune homme partit avec eux.
Un jour, pendant la traversée, il dit au cordonnier: «Regarde donc dans l'eau le beau poisson que voilà.» Le cordonnier s'étant penché pour voir, l'autre le jeta dans la mer, où il fut avalé vivant par une baleine. Le jeune homme dit ensuite à la princesse: «Si tu ne dis pas que c'est moi qui t'ai délivrée, je te tuerai.» La jeune fille promit de faire ce qu'il exigeait d'elle. En arrivant chez le roi son père, elle lui dit que c'était ce jeune homme qui l'avait délivrée, et l'on décida que la noce se ferait dans trois jours.
Cependant il y avait sur un pont un mendiant qui jouait du violon. Les baleines aiment beaucoup la musique; celle qui avait avalé le cordonnier s'approcha pour entendre. Le mendiant lui dit: «Si tu veux me montrer la tête du cordonnier, je jouerai pendant un quart d'heure.—Je le veux bien,» répondit la baleine. Au bout d'un quart d'heure il s'arrêta. «Tu as déjà fini?—Oui, mais si tu veux me le montrer jusqu'aux cuisses, je jouerai pendant une demi-heure.—Je ne demande pas mieux.» Au bout de la demi-heure, il s'arrêta. «Tu as déjà fini?—Oui, mais si tu veux me le montrer jusqu'aux genoux, je jouerai pendant trois quarts d'heure.—Je le veux bien.» Au bout des trois quarts d'heure: «Tu as déjà fini?—Oui, j'ai fini; il paraît que tu ne trouves pas le temps long. Si tu veux me montrer le cordonnier depuis la tête jusqu'aux pieds, je jouerai pendant une heure.—Volontiers,» dit la baleine. Et elle le montra tout entier au mendiant. Aussitôt le cordonnier se changea en aigle et s'envola. Le mendiant s'enfuit au plus vite, et il fit bien, car au même instant la baleine, furieuse de voir le cordonnier lui échapper, donna un coup de queue qui renversa le pont.
Le jour fixé pour les noces de la princesse, on devait habiller de neuf tous les mendiants et leur donner à boire et à manger. Le cordonnier vint au palais avec ses habits froissés et tout mouillés; il s'assit près du feu pour se sécher et tira de sa poche le mouchoir aux quatre coins brodés d'or, que lui avait donné la princesse. Une servante le vit et courut dire à sa maîtresse: «Je viens de voir un mendiant qui a un mouchoir aux quatre coins brodés d'or: ce mouchoir doit vous appartenir.» La princesse voulut voir le mendiant et reconnut son mouchoir; elle dit alors à son père que ce mendiant était le jeune homme qui avait tué la bête à sept têtes.
Le roi alla trouver celui qui devait épouser sa fille et lui dit: «Eh bien! mon gendre, voulez-vous venir voir si tout est prêt pour le feu d'artifice?—Volontiers,» répondit le jeune homme. Quand ils furent dans la chambre où se trouvaient les artifices, le roi y mit le feu, et le jeune homme fut étouffé.
La princesse se maria, comme on l'avait décidé, le troisième jour; mais ce fut avec le cordonnier.
REMARQUES
Ce conte a été apporté à Montiers-sur-Saulx par un jeune homme qui l'avait appris au régiment, comme le no 3.
Comparer, dans notre collection, le no 50, Fortuné.
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Les trois thèmes dont se compose notre conte,—partage fait par le héros entre plusieurs animaux et dons qui lui sont faits par eux; délivrance d'une princesse, prisonnière d'un géant ou d'un autre être malfaisant, et enfin délivrance du héros lui-même retenu captif au fond des eaux,—ces trois thèmes, à notre connaissance, ne se rencontrent pas souvent combinés dans un même récit. En revanche, dans les collections déjà publiées, ils se trouvent plusieurs fois isolément ou groupés par deux.
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Pour la réunion des trois thèmes, nous citerons d'abord un conte toscan (Gubernatis, Novelline di Santo-Stefano, no 23): Un jeune homme, envoyé par une princesse à la recherche de sa fille, qui a été enlevée par un magicien, rencontre sur son chemin un lion, un aigle et une fourmi qui ne peuvent s'entendre sur le partage d'un cheval mort. A leur prière, il fait les parts, et, en récompense, le lion lui donne la force de sept lions, l'aigle la force de sept aigles, la fourmi la force de sept fourmis. Grâce au don de l'aigle, le jeune homme prend son vol et arrive sur la tour où est retenue la princesse; le don de la fourmi lui permet de pénétrer dedans. Il demande à la princesse comment il pourra l'enlever au magicien. Elle lui dit qu'il faut déraciner un certain bois et dessécher une fontaine qui s'y trouve: au fond de cette fontaine il y a un aigle, dans l'aigle un œuf; si on jette l'œuf au front du magicien, celui-ci disparaîtra, ainsi que sa tour. Le jeune homme, avec la force de sept lions, déracine le bois et dessèche la fontaine; avec la force de sept aigles, il combat l'aigle. Quand il a l'œuf, il le jette au front du magicien, et aussitôt il se trouve seul avec la princesse dans une île déserte. Après un épisode dans lequel un marin enlève la princesse et se fait passer pour son libérateur, le héros épouse la princesse. Mais un jour, par suite d'un dernier enchantement du magicien, le jeune homme est englouti sous terre[196]. Alors la princesse jette au magicien une boule de cristal, et le magicien lui fait voir son mari; puis elle lui donne une boule d'argent, et le magicien approche d'elle le jeune homme; enfin une boule d'or, et le magicien le présente à la princesse sur la paume de sa main: aussitôt le jeune homme se transforme en aigle et s'envole.
Dans un conte écossais (Campbell, no 4, var. 1), les trois thèmes sont rangés différemment; le troisième est placé avant le second. Le héros a été promis par son père à une ondine. Il partage une proie entre un lion, un loup et un faucon, qui ici lui promettent simplement de venir à son aide en cas de besoin. Plus tard il sauve une princesse qui devait être livrée à un dragon, et il l'épouse. Dans la suite, l'ondine l'attire dans la mer. Sur le conseil d'un devin, la princesse s'assied sur le rivage et se met à jouer de la harpe. L'ondine, ravie de l'entendre, lui montre, pour qu'elle continue à jouer, d'abord la tête du jeune homme, puis peu à peu le jeune homme tout entier: celui-ci pense au faucon, et, métamorphosé aussitôt en faucon, il s'envole. (Ici nous avons la forme originale du passage de notre conte où intervient si bizarrement le mendiant qui joue du violon.) La princesse ayant été à son tour enlevée par l'ondine, son mari apprend du devin que, dans une certaine vallée, il y a un bœuf, dans le bœuf un bélier, dans le bélier une oie, dans l'oie un œuf où est l'âme de l'ondine. Avec l'aide des animaux reconnaissants et d'une loutre, il s'empare de l'âme de l'ondine. Celle-ci périt, et la princesse est délivrée.
Dans un conte allemand (Prœhle, I, no 6), les trois thèmes sont disposés de la même manière que dans notre conte et dans le conte toscan; mais le second de ces thèmes est altéré et le dernier absolument défiguré. On remarquera qu'ici le héros est jeté dans la mer par un rival, comme dans notre conte.
Les contes qui vont suivre ne renferment que deux des trois thèmes. Voici, par exemple, un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 5): Un prince, qui a été promis avant sa naissance à un drakos (sorte d'ogre), s'enfuit quand celui-ci somme le roi de tenir sa promesse. Le jeune homme rencontre un lion, un aigle et une fourmi, entre lesquels il partage une proie, et il reçoit d'eux le don de se transformer à volonté en lion, en aigle et en fourmi. Grâce à ce don, il conquiert la main d'une princesse. Mais un jour qu'il veut boire à une fontaine, le drakos surgit et l'avale. Alors, la princesse, femme du jeune homme, suspend des pommes au dessus de la fontaine: pour avoir ces pommes, le drakos montre à la princesse la tête de son mari; un autre jour, il lui fait voir le prince jusqu'à la ceinture; enfin, il le sort tout à fait de l'eau. Aussitôt le jeune homme se change en fourmi, puis en aigle, et s'envole.
L'introduction de ce conte,—la promesse au drakos,—est tout à fait analogue à l'introduction du conte écossais résumé plus haut. Nous la retrouverons encore dans d'autres contes. D'abord dans un conte allemand du Haut-Palatinat, résumé par M. R. Kœhler (Orient und Occident, II, p. 117-118). Là, le héros est promis à une ondine, comme dans le conte écossais. Les dons lui sont faits par un ours, un renard, un faucon et une fourmi, entre lesquels il a partagé un cheval, et, grâce à ces dons, il épouse une princesse. Plusieurs années après, il tombe au pouvoir de l'ondine. Pour le délivrer, sa femme prend le même moyen que la princesse du conte toscan et du conte grec: seulement, au lieu de boules ou de pommes, elle donne successivement à l'ondine trois bijoux d'or: un peigne, un anneau et une pantoufle.
Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, 5e rapport, p. 36), où se trouvent aussi le partage et les dons des animaux, le héros est jeté du haut d'une falaise dans la mer par un ancien prétendant de la princesse, sa femme. Une sirène qui avait déjà manifesté son affection pour lui, quand il était tout enfant, s'empare de lui. La princesse ne figure pas dans la dernière partie de ce conte breton. Un jour, la sirène consent à élever le héros sur la paume de sa main au dessus des flots. Aussitôt il souhaite de devenir épervier et s'envole auprès de sa femme qui, le croyant mort, allait se marier avec le prince qui l'avait jeté à la mer.
Plusieurs contes,—recueillis dans la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 9), dans les Flandres (Wolf, Deutsche Mærchen und Sagen, no 20), en Allemagne (Wolf, p. 82), dans le Tyrol allemand (Zingerle, II, no 1), en Danemark (Grundtvig, II, p. 194), en Norwège (Asbjœrnsen, Tales of the Fjeld, p. 223), dans le pays basque (Webster, p. 80),—n'ont que les deux premiers thèmes: le partage, suivi des dons des animaux, et la délivrance d'une princesse prisonnière d'un être malfaisant.
Ces deux thèmes sont réunis à d'autres dans deux contes italiens de la Toscane et du Montferrat (Comparetti, nos 32 et 55), dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, no 19, p. 87) et dans un conte sicilien de la collection Pitrè (II, p. 215).
Enfin, le troisième de nos thèmes figure seul, avec l'introduction de certains des contes ci-dessus résumés, dans un conte originaire de la Haute-Lusace (Grimm, no 181). Là, un enfant a été promis par son père, sans que celui-ci s'en doutât, à l'ondine d'un étang. L'enfant grandit et il se marie. Un jour, il s'approche de l'étang; l'ondine l'y entraîne. Une bonne vieille donne à la femme du jeune homme un peigne d'or, et lui dit de le déposer sur le bord de l'étang. Une vague emporte le peigne, et la tête du jeune homme apparaît. Après que sa femme a déposé sur la rive une flûte d'or, il sort de l'eau jusqu'à mi-corps. Enfin elle apporte un rouet d'or, et son mari apparaît tout entier. Il saute sur le rivage et échappe à l'ondine. (Comparer un conte allemand de la collection Wolf, p. 377).—Cette troisième partie se trouve encore, mais rattachée à un autre conte, dans la collection de contes flamands de M. Deulin (II, p. 92): Le héros est entraîné par la Dame des Clairs au fond d'un lac. Sa femme erre le soir sur le bord du lac avec son petit enfant. Le petit ayant commencé à pleurer, elle lui donne pour l'apaiser une pomme d'or. La pomme roule dans l'eau: aussitôt la tête du héros apparaît. Une seconde pomme d'or roule encore dans le lac: le héros apparaît jusqu'à la ceinture. Une troisième est jetée dans les flots par l'enfant, et son père se montre tout entier. Sa femme lui lance ses tresses d'or; il les saisit et saute sur la rive.
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Au XVIIe siècle, un conte, formé, comme plusieurs des contes précédents, du premier et du troisième de nos thèmes, était recueilli par Straparola (no 9 de la traduction allemande des contes par Valentin Schmidt): Fortunio a quitté sa mère adoptive, qui l'a maudit eu formant le souhait qu'une sirène l'entraîne au fond des eaux. Sur son chemin, il partage un cerf entre un loup, un aigle et une fourmi, qui lui font chacun le don que l'on connaît. Fortunio arrive dans un pays où la main d'une princesse doit être accordée à celui qui sera vainqueur dans un tournoi. Il se change en aigle et pénètre dans la chambre de la princesse, qui lui donne de l'argent pour qu'il s'équipe et prenne part au tournoi. Trois jours de suite vainqueur, il épouse la princesse. Plus tard, il s'embarque pour chercher des aventures. Une sirène l'entraîne au fond de la mer.—La princesse, femme de Fortunio, s'embarque à son tour, avec son enfant, pour aller à la recherche de son mari. L'enfant pleure; la princesse lui donne une jolie pomme de cuivre. La sirène, ayant aperçu la pomme, prie la princesse de la lui donner: en échange, elle lui montrera Fortunio jusqu'à la poitrine. Ensuite, en échange d'une pomme d'argent, elle montre à la princesse son mari jusqu'aux genoux, et enfin, tout entier en échange d'une pomme d'or. Fortunio souhaite alors de devenir aigle et s'envole sur le vaisseau.
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Revenons sur un trait de notre conte, sur cet œuf que le héros a trouvé dans la septième tête de la bête et qu'il jette au front du géant pour le faire mourir. Dans un conte sicilien (Pitrè, II, p. 215), mentionné ci-dessus, Beppino partage un âne mort entre une fourmi, un aigle et un lion. Pour pénétrer dans le palais où sa femme est tenue emprisonnée par un magicien, il se change en aigle et en fourmi. Il combat un lion, le tue, l'ouvre: il en sort deux colombes. Beppino les saisit, en tire deux œufs et les brise sur le front du magicien, qui meurt.—Comparer un autre conte sicilien (no 6 de la collection Gonzenbach): Joseph, changé en lion, combat un dragon. Quand il l'a tué, il ouvre la septième tête, d'où sort un corbeau qui a un œuf dans le corps. Cet œuf, il le jette au front du géant qui garde la princesse, sa femme, et le géant périt.
Dans ces deux contes, ainsi que dans le nôtre et dans le conte toscan cité plus haut, l'idée première s'est obscurcie. Elle se retrouve sous sa forme complète dans plusieurs contes de ce type (dans le conte écossais, par exemple), et aussi dans d'autres. Ainsi, dans un conte lapon (Germania, année 1870), une femme qui a été enlevée par un géant lui demande où est sa vie. Il finit par le lui dire: dans une île au milieu de la mer il y a un tonneau; dans ce tonneau, une brebis; dans la brebis, une poule; dans la poule, un œuf, et dans l'œuf, sa vie. Grâce à l'aide de plusieurs animaux, le fils de la femme retenue prisonnière (d'ordinaire, c'est son prétendant ou son mari) parvient à s'emparer de l'œuf et fait ainsi mourir le géant.
Comparer, pour ce thème, un second conte écossais (Campbell, no 1); plusieurs contes bretons (no 5 de la collection A. Troude et G. Milin; 1er rapport de M. Luzel, p. 112; cf. 5e rapport, p. 13); des contes allemands (Müllenhoff, p. 404; Prœhle, I, no 6; Curtze, no 22); un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 33); un conte norvégien (Asbjœrnsen, I, no 6); deux contes islandais (Arnason, pp. 456 et 518); des contes russes (Gubernatis, Zoological Mythology, II, pp. 338 et 395; Dietrich, no 2); un conte lithuanien (Chodzko, p. 218); des contes italiens (Gubernatis, loc. cit., p. 314; Comparetti, nos 32 et 55); un conte portugais du Brésil (Roméro, no 1, etc.)
En Orient, nous pouvons rapprocher de cette partie de notre conte un conte des Tartares de la Sibérie méridionale (tribu des Barabines), recueilli par M. Radloff (IV, p. 88). Dans ce conte, une femme qui a été enlevée par Tasch-Kan feint de consentir à l'épouser et lui demande où se trouve son âme. «Je vais te le dire,» répond Tasch-Kan. «Sous sept grands peupliers il y a une fontaine d'or; il y vient boire sept marals (sorte de cerfs), parmi lesquels il y en a un dont le ventre traîne à terre; dans ce maral il y a une cassette d'or; dans cette cassette d'or, une cassette d'argent; dans la cassette d'argent, sept cailles; l'une a la tête d'or et le reste du corps d'argent. Cette caille, c'est ma vraie âme.» Le beau-frère de la femme a tout entendu. Il peut ainsi la délivrer.
Dans un conte arabe (Histoire de Seif-Ahnoulouk et de la Fille du Roi des Génies, faisant partie de certains manuscrits des Mille et une Nuits), un génie finit par dire à une jeune fille qu'il a enlevée où est son âme: elle est dans un passereau qui est enfermé dans une petite boîte; cette boîte se trouve dans sept autres; celles-ci, dans sept caisses; les caisses, dans un bloc de marbre au fond de la mer.
Un livre siamois (Bastian, die Vœlker des œstlichen Asiens, t. IV, 1868, p. 340) raconte que Thossakan, roi de Ceylan, pouvait, grâce à son art magique, faire sortir son âme de son corps et l'enfermer dans une boîte qu'il laissait dans sa maison pendant qu'il allait en guerre, ce qui le rendait invulnérable. Au moment de combattre le héros Rama, il confie la boîte à un ermite, et Rama voit avec étonnement que ses flèches atteignent Thossakan sans lui faire de blessures. Hanouman, le compagnon de Rama, qui se doute de la chose, consulte un devin, lequel découvre, par l'inspection des astres, où se trouve l'âme de Thossakan; Hanouman prend la forme de ce dernier et se rend auprès de l'ermite, à qui il redemande son âme. A peine a-t-il la boîte, qu'il s'élève en l'air en la pressant si fort entre ses mains qu'il l'écrase, et Thossakan meurt.
Le même thème se retrouve dans une légende historique, se rattachant à l'origine de la ville de Ghilghit, dans le Dardistan[197]. Dans cette légende, recueillie par M. Leitner (The Languages and Races of Dardistan, III, p. 8), la fille du roi Shiribadatt, éprise d'un jeune homme nommé Azru, l'épouse secrètement, après s'être obligée par le plus grand des serments à l'aider dans toutes ses entreprises. Alors Azru dit à la princesse qu'il est venu pour faire mourir le roi et que c'est elle qui devra le tuer. D'abord elle s'y refuse; puis, liée par son serment, elle finit par consentir à demander au roi où est son âme. «Vous n'aurez,» lui dit Azru, «qu'à refuser toute nourriture pendant trois ou quatre jours; votre père vous demandera la raison de cette conduite, et vous lui répondrez: Mon père, vous êtes souvent loin de moi pendant plusieurs jours de suite: j'ai peur qu'il ne vous arrive malheur. Rassurez-moi en me faisant connaître où est votre âme et en me montrant que votre vie est en sûreté.» La princesse se conforme à ces instructions, et, à la fin, le roi lui dit de ne pas se tourmenter: son âme est dans les neiges, et il ne peut périr que par le feu. Azru trouve moyen de le faire ainsi périr.—Il y a dans cette fin, comme on voit, un obscurcissement de l'idée première.
Dans un conte kabyle (J. Rivière, p. 191), la «destinée» d'un ogre est dans un œuf, l'œuf dans un pigeon, le pigeon dans une chamelle, la chamelle dans la mer.
Arrivons à l'Inde. Dans un livre hindoustani (Garcin de Tassy, Histoire de la Littérature hindouie et hindoustanie, t. II, p. 557), un prince «éventre avec son poignard un poisson dans lequel un div (espèce d'ogre) avait caché son âme».
Nous pouvons également citer plusieurs contes populaires recueillis dans diverses parties de l'Inde. D'abord un conte du Deccan (miss Frere, p. 13): Une princesse, retenue prisonnière par un magicien qui veut l'épouser, obtient de lui par de belles paroles qu'il lui dise s'il est ou non immortel. «Je ne suis pas comme les autres,» dit-il. «Loin, bien loin d'ici, il y a une contrée sauvage couverte d'épais fourrés. Au milieu de ces fourrés s'élève un cercle de palmiers, et, au centre de ce cercle, se trouvent six jarres pleines d'eau, placées l'une sur l'autre: sous la sixième est une petite cage, qui contient un petit perroquet vert, et, si le perroquet est tué, je dois mourir. Mais il n'est pas possible que personne prenne jamais ce perroquet; car, par mes ordres, des milliers de génies entourent les palmiers et tuent tous ceux qui en approchent.»
Voici maintenant un conte recueilli dans le Kamaon, près de l'Himalaya (Minaef, no 10): Un fakir, très versé dans la magie, a enlevé une princesse, belle-fille d'un roi, au moment où elle entrait dans son ermitage pour lui apporter à manger: par un tour de son art, ermitage et princesse ont été transportés au bord de la septième mer. Le mari de la princesse et les six autres fils du roi sont allés successivement à la recherche de la princesse, mais, à peine arrivés en présence du fakir, ils ont tous été changés en arbres par celui-ci. Il ne reste plus qu'un fils de ces princes, qu'on a eu bien de la peine à élever jusqu'à l'âge de douze ans. Un jour, continue le conte kamaonien, le jeune garçon demanda à son grand-père où étaient les sept princes, son père et ses oncles. Le roi lui répondit: «Le jour où tu es venu au monde, il leur est arrivé un grand malheur. Ils sont devenus des arbres, là-bas, au bord de la septième mer, et ta tante a été emmenée au même endroit par un fakir.» Le jeune prince se mit en route et il arriva chez sa tante pendant l'absence du fakir. Avant de la quitter, il lui dit: «Demande au fakir où est son souffle.» Le fakir, étant revenu à la maison, remarqua que la princesse ne disait rien. Il lui demanda ce qu'elle avait. La princesse répondit: «Tu es fakir et moi princesse. Quand tu seras mort, que ferai-je dans cette forêt?—Je ne mourrai jamais,» dit le fakir; «je suis immortel.» Et il ajouta: «Au bord de la sixième mer, il y a un palais sous lequel se trouve un dharmasâlâ (hospice pour les pèlerins), et, plus bas encore, sous terre, il y a une cage de fer, dans laquelle se trouve un perroquet. C'est seulement si l'on tue ce perroquet que je mourrai.» La princesse ayant rapporté à son neveu ce que le fakir avait dit, le jeune prince se rendit sur le bord de la sixième mer. Il y avait là, dans une ville, un roi qui avait une fille à marier et qui ne trouvait pas de gendre. Un pâtre qui faisait paître les vaches et les buffles, ayant vu passer le prince, dit au roi qu'il venait d'arriver dans la ville un beau jeune homme, digne d'épouser la princesse. Le roi fit rassembler tous ceux qui étaient nouvellement arrivés dans la ville; ils se présentèrent tous devant le roi, et «le cœur de la princesse s'arrêta sur le jeune prince». Alors le roi fit baigner, raser, habiller le jeune homme, et on célébra les noces. Un jour, le prince dit au roi qu'il avait une demande à lui adresser, et il le pria de lui donner le palais bâti sur le bord de la sixième mer. L'ayant obtenu, il envoya des ouvriers pour l'abattre; il fit aussi démolir le dharmasâlâ, sous lequel on trouva la cage avec le perroquet. Il coupa au perroquet les ailes et les pattes; aussitôt le fakir se sentit comme brûlé. «Qui est mon ennemi?» cria-t-il. Le prince alla trouver le fakir en emportant la cage avec le perroquet et dit au fakir: «Transforme ces arbres en hommes.» Le fakir souffla sur les arbres, et ils redevinrent des hommes. Puis il dit au jeune prince: «De grâce, si tu veux me tuer, fais-le vite, pourvu que tu m'enterres.» Le jeune prince tua le perroquet, et le fakir mourut, et on l'enterra selon les rites funéraires.
Un épisode du même genre se trouve encore dans un autre conte indien, recueilli dans le Bengale (Indian Antiquary, 1872, p. 115 seq.) et dont nous ferons connaître l'ensemble dans les remarques de notre no 19, le Petit Bossu: Un prince arrive dans une ville où tout est couvert d'ossements humains. Il entre dans une des maisons et y voit une femme étendue morte sur un lit: près d'elle il y a, d'un côté, une baguette d'or; de l'autre, une baguette d'argent. Le prince prend ces baguettes et touche par hasard le cadavre de la femme avec la baguette d'or: aussitôt elle fait un mouvement et se réveille. «Qui êtes-vous?» s'écrie-t-elle en voyant le jeune homme, «et pourquoi êtes-vous venu ici? Vous êtes dans une ville de râkshasas (mauvais génies), qui vous tueront et vous mangeront.» Le prince lui fait connaître le motif de son voyage. Quand les râkshasas sont au moment de revenir, elle lui dit de la toucher avec la baguette d'argent, et elle redevient comme morte. Alors il se cache, ainsi que la femme le lui a recommandé, sous une grande chaudière. Les râkshasas, à leur retour, rendent la vie à la femme, et celle-ci leur fait la cuisine.—Après leur départ, le jeune homme dit à la femme qu'il faut savoir du plus vieux des râkshasas comment ils peuvent être exterminés; voici comment elle s'y prendra: quand elle lavera les pieds du râkshasa, elle se mettra à pleurer, et, quand il lui demandera pourquoi, elle dira: «Vous êtes maintenant bien vieux et vous mourrez bientôt: que deviendrai-je alors? les autres râkshasas me tueront et me mangeront. Voilà pourquoi je pleure.» Elle fera alors bien attention à ce qu'il répondra.—La femme ayant suivi ces instructions, le vieux râkshasa lui dit: «Il est impossible que nous mourions. Votre père a un certain étang; au milieu de cet étang se trouve une colonne de cristal avec un grand couteau et une coloquinte. Or, dans un certain pays, il y a un roi, et ce roi a une reine nommée Duhâ, et cette reine a un fils boiteux: si ce fils venait ici, qu'il plongeât dans l'étang, les yeux couverts de sept voiles, et que, dès le premier plongeon, il retirât la colonne de cristal; puis, qu'il coupât d'un seul coup cette colonne, alors il trouverait au milieu la coloquinte, et dans la coloquinte deux abeilles. Si quelqu'un, s'étant couvert les mains de cendres, pouvait réussir à saisir les deux abeilles au moment où elles s'envoleraient et à les écraser, nous mourrions tous; mais si une seule goutte de leur sang tombait par terre, nous deviendrions deux fois plus nombreux que nous ne l'étions auparavant.» La femme répond qu'elle est rassurée: jamais le fils de la reine Duhâ ne pourra pénétrer jusqu'ici.—Avec l'aide de la femme, le prince, qui est le fils de la reine Duhâ, parvient à tuer les abeilles, et tous les râkshasas périssent.
Ce thème revêt à peu près la même forme dans deux autres contes indiens. Le premier a été également recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, no 4). Jeune fille étendue sur un lit comme morte, ressuscitée au moyen d'une baguette d'or, puis replongée dans son sommeil au moyen d'une baguette d'argent; scène d'attendrissement pour extorquer à la vieille râkshasi le secret d'où dépend la vie de celle-ci; moyen très compliqué pour arriver à trouver et à détruire les deux abeilles où est cachée l'âme de la râkshasi, tout est identique. L'autre conte indien (Calcutta Review, t. LI [1870], p. 124) offre également dans un de ses épisodes une grande ressemblance avec ce même passage; il n'en diffère guère que par la manière plus simple de tuer le géant.—Comparer encore un épisode d'un conte indien du Pandjab (conte du Prince Cœur-de-Lion, Indian Antiquary, août 1881, p. 230;—Steel et Temple, no 5), dont nous avons résumé l'ensemble dans les remarques de notre no 1, Jean de l'Ours (pp. 25, 26).
Dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, no 24), la fille du démon dit au prince qui l'a réveillée de son sommeil magique, que son père ne peut être tué: «De l'autre côté de la mer, il y a un grand arbre; sur cet arbre, un nid; dans le nid, une maina (sorte d'oiseau). Ce n'est que si l'on tue cette maina que mon père peut mourir. Et si, en tuant l'oiseau, on laissait tomber de son sang par terre, il en naîtrait cent démons. Voilà pourquoi mon père ne peut être tué.»
Dans le vieux conte égyptien des Deux Frères, dont nous avons parlé dans notre introduction, Bitiou enchante son cœur et le place sur la fleur d'un acacia. Il révèle ce secret à sa femme, qui le trahit. On coupe l'acacia, le cœur tombe par terre, et Bitiou meurt.