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Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) cover

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)

Chapter 39: REMARQUES
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About This Book

A collection of one hundred oral tales and variants gathered from a single village in Lorraine and transcribed with minimal literary embellishment, presented alongside an introductory essay arguing about the origin and spread of European folktales. Each tale is followed by comparative notes tracing parallels in other French and foreign collections, especially eastern traditions, and a bibliographic index and supplementary remarks deepen the comparative evidence. The editors aim for faithful reproduction of local storytelling, and the work combines primary narratives with scholarly commentary on motifs, forms, and pathways of transmission across Europe.

XVIII

PEUIL & PUNCE POU & PUCE

Ain joû, Peuil et Punce v'lèrent aller glaner. Qua i feurent pa lo chas, lo v'la que veirent ine grousse niâïe que v'nôt. Peuil deit à Punce: «I va pleuvé, faout n'a r'naller. Mé, j'areuil bée me hâter: je ne marche mé[214] veite, j' s'reuil toûjou mouillie; j'm'a virâ tout bellotema[215]. Té, r'va-t'a à tout per té[216]; t'ais do grandes jambes, t'erriverais chie nô ava lé pleuje, et t'ferais lo gaillées[217] a m'attada.»

Un jour, Pou et Puce voulurent aller glaner. Quand ils furent par les champs, les voilà qui virent une grosse nuée qui venait. Pou dit à Puce: «Il va pleuvoir, il faut nous en retourner. Moi, j'aurais beau me hâter: je ne marche pas vite, je serai toujours mouillé; je m'en irai tout doucement. Toi, retourne-t-en toute seule, tu as de grandes jambes, tu arriveras chez nous avant la pluie, et tu feras les gaillées en m'attendant.»

Punce se môt a route, saouta, saouta. Elle feut bitoû à la mâson. Elle rellumé l'feuil, elle apprôté lo gaillées et elle lo moté cueïre da l'chaoudron. Ma v'là qu'a lo remia, elle cheusé[218] d'dâ et s'y nia.

Puce se mit en route, sautant, sautant. Elle fut bientôt à la maison. Elle ralluma le feu, elle apprêta les gaillées, et elle les mit cuire dans le chaudron. Mais voilà qu'en les remuant, elle tomba dedans et s'y noya.

Ain peuou aprée, Peuil ratre: «Ah! qu'j'â frô! qu'j'â frô! j'seuil tout mouillie. Punce, vérousque t'ie? Vinâ m'baillée do gaillées; j'lo mingerâ a m'rachaouffa.» Ma l'avô bée crier: Punce ne rapondôme. I s'moté à la chorcher, et voïa qu'elle n'atôtome tout là, i peurné ine cûyie e i tiré ine assiettaïe de gaillées. Ma v'là qu'à lé proumère cûriaïe, î croque Punce. «Ah! quée malheur! Punce o croquaïe! Qu'o ce quo j'vâ feïre? Je n'reste mé tout cei, j'm'a vâ.»

Un peu après, Pou rentre: «Ah! que j'ai froid! que j'ai froid! je suis tout mouillé. Puce, où est-ce que tu es? Viens me donner des gaillées; je les mangerai en me réchauffant.» Mais il avait beau crier, Puce ne répondait pas. Il se mit à la chercher, et voyant qu'elle n'était pas là, il prit une cuiller et il tira une assiettée de gaillées. Mais voilà qu'à la première cuillerée, il croque Puce. «Ah! quel malheur! Puce est croquée? Qu'est-ce que je vais faire! Je ne reste pas ici, je m'en vais.»

Qua i feut da lé rue, i parté pa l'Val-Deyé[219]. I passé d'va ain voulot; l'voulot lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?»

Quand il fut dans la rue, il partit par le Val-Derrière. Il passa devant un volet: le volet lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»

—«Punce o croquaïe.»

—«Puce est croquée.»

—«Eh bé! mé, j'm'a vâ charrie[220]

—«Eh bien! moi, je m'en vais battre.»

Qua i feut d'va chie l'père Vaudin[221], l'couchot lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?»

Quand il fut devant chez le père Vaudin, le coq lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»

—«Punce o croquaïe.
«Voulot charrie.»

—«Puce est croquée.
«Volet bat.»

—«Eh bé! mé, j'm'a vâ chanter.»

—«Eh bien! moi, je m'en vais chanter.»

I r'tourné pa d'vée chie Loriche[222]; l'fourmouaïe lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?»

Il retourna par devant chez Loriche; le fumier lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»

—«Punce o croquaïe.
«Voulot charrie,
«Couchot chante.»

—«Puce est croquée.
«Volet bat.
«Coq chante.»

—«Eh bé! mé, j'm'a vâ danser.»

—«Eh bien! moi, je m'en vais danser.»

Ain peuou pû lon, l'atôt à coûté d'la mâson d'meussieu Sourdat[223], que faïôt d'l'oueïlle. Y avôt ine femme que sortôt avo deuou bouïrottes[224]. La femme lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?»

Un peu plus loin, il était à côté de la maison de M. Sourdat, qui faisait de l'huile. Il y avait une femme qui sortait avec deux cruches. La femme lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»

—«Punce o croquaïe,
«Voulot charrie,
«Couchot chante,
«Fourmouaïe danse.»

—«Puce est croquée,
«Volet bat,
«Coq chante,
«Fumier danse.»

—«Eh bé! mé, j'm'a vâ casser mo deuou bouïrottes.»

—«Eh bien! moi, je m'en vais casser mes deux cruches.»

Ainco pû lon, i s'trouvé pré deuou Grand-Four[225]. Tout jeustema, l'père Quentin[226] l'chaouffôt pou affourner l'pain et i r'miôt l'boû que brûlot avo s'feurgon. L'père Quentin lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?»

Encore plus loin, il se trouva près du Grand-Four. Tout justement, le père Quentin le chauffait pour enfourner le pain, et il remuait le bois qui brûlait avec son fourgon. Le père Quentin lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»

—«Punce o croquaïe,
«Voulot charrie,
«Couchot chante,
«Fourmouaïe danse,
«La femme é cassé so deuoub ouïrottes.»

—«Puce est croquée,
«Volet bat,
«Coq chante,
«Fumier danse,
«La femme a cassé ses deux cruches.»

—«Eh bé! me, j'm'a vâ t'fourrer m'feurgon aou cû.»

—«Eh bien! moi, je m'en vais te fourrer mon fourgon au c...»

REMARQUES

Comparer notre no 74, la Petite Souris.

Des variantes de ce même thème ont été recueillies en France, dans le pays messin (Mélusine, 1877, col. 424), dans la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, no 55, et Littérature orale, p. 232) et dans une région non indiquée (Magasin Pittoresque, t. 37 [1869], p. 82);—en Allemagne, dans la Hesse (Grimm, no 30);—en Norwège (Asbjœrnsen, Tales of the Fjeld, p. 30);—en Italie, dans le Milanais (Imbriani, Novellaja Fiorentina, p. 552); en Vénétie (Bernoni, II, p. 81); à Livourne (G. Papanti, no 4);—en Sicile (Pitrè, no 134);—à Rovigno, dans l'Istrie (voir la revue Giambattista Basile, Naples, 1884, p. 37);—en Catalogne (Maspons, Cuentos, p. 12) et dans une autre région de l'Espagne, probablement en Andalousie (F. Caballero, II, p. 3);—en Portugal (Coelho, no 1);—en Roumanie (M. Kremnitz, no 15);—chez les Grecs de Smyrne (Hahn, no 56).

***

On remarquera que, pour la forme générale, tous ces contes, excepté le conte messin, s'écartent de notre conte. Dans ce dernier, en effet, c'est le pou qui s'en va annoncer à chacun des personnages la nouvelle de la mort de la puce, tandis que, dans tous les autres contes, cette nouvelle se transmet de proche en proche. Ainsi, dans le conte portugais, quand Jean le Rat s'est noyé dans la marmite aux haricots, sa femme, le petit carabe, se met à pleurer. Alors, le trépied, apprenant le malheur, se met à danser; en le voyant danser, la porte s'informe, et se met à s'ouvrir et à se fermer; puis, à mesure que la nouvelle va de l'un à l'autre, la poutre se brise, le sapin se déracine, les petits oiseaux s'arrachent les yeux, la fontaine se sèche, les serviteurs du roi cassent leurs cruches, la reine va en chemise à la cuisine, et finalement le roi se traîne le derrière dans la braise (sic).—Notre variante la Petite Souris (no 74) a cette même forme générale.

***

Si l'on considère, par rapport à leur introduction, les contes ci-dessus mentionnés, on peut les partager en trois groupes.

Dans le premier, auquel appartiennent le conte portugais, le conte espagnol de la collection Caballero et le conte sicilien, il est d'abord raconté comment s'est fait le mariage des deux personnages principaux, qui font ménage ensemble. La dame qui veut se marier,—petit carabe, dans le conte portugais; petite fourmi, dans l'espagnol; chatte, dans le sicilien,—dit successivement à ses prétendants, bœuf, chien, cochon, etc., de lui faire entendre leur voix. Finalement, le petit carabe épouse Jean le Rat; la petite fourmi, un ratonperez(?); la chatte, une souris.

Le second groupe, où les deux personnages sont présentés, dès l'abord, comme vivant ensemble, comprend tous les autres contes, à l'exception de deux.

Ces deux contes,—conte roumain et conte grec,—forment un groupe à part. Dans le conte roumain, deux vieilles gens, qui n'ont point d'enfants, adoptent une souris; celle-ci, un jour, en surveillant le pot de lait de beurre qui bout, se jette dedans et y périt.—Le conte grec commence aussi par l'histoire de deux vieilles gens qui n'ont pas d'enfants: un jour, en rapportant des champs un panier plein de haricots, la vieille dit: «Je voudrais bien que tous ces haricots fussent autant de petits enfants»; et aussitôt les haricots se trouvent changés en petits enfants. La vieille, trouvant qu'il y en a trop, n'en garde qu'un seul et souhaite que les autres redeviennent des haricots. On donne au petit garçon le nom de Grain de Poivre, à cause de sa petitesse; c'est lui qui, un jour, tombe dans un chaudron bouillant.

Notons ici que, dans presque tous les contes ci-dessus indiqués, l'un des deux personnages principaux se noie dans un chaudron ou dans un pot bouillant.

Ces deux personnages sont, dans le conte messin, dans le conte allemand, dans le conte italien d'Istrie et dans le conte catalan, un pou et une puce, comme dans le conte lorrain.

***

Il serait trop long d'indiquer ici les diverses séries d'êtres qui prennent part à l'action. Nous avons déjà cité, à cet égard, le conte portugais; nous dirons un mot du conte grec moderne, nous réservant de donner d'autres spécimens à l'occasion de notre variante no 74, la Petite Souris: Grain de Poivre ayant péri dans le chaudron, le vieux et la vieille qui l'élèvent chez eux, puis une colombe, un pommier, une fontaine, la servante de la reine, la reine et le roi, prennent le deuil chacun à sa manière. A la fin, le roi dit à son peuple: «Le cher petit Grain de Poivre est mort; le vieux et la vieille se désolent; la colombe s'est arraché les plumes; le pommier a secoué toutes ses pommes; la fontaine a laissé couler toute son eau; la servante a cassé sa cruche; la reine s'est rompu le bras, et moi, votre roi, j'ai jeté ma couronne par terre. Le cher petit Grain de Poivre est mort.»

On peut faire cette remarque, que la femme qui casse sa cruche ou ses cruches figure encore dans plusieurs des contes mentionnés plus haut (dans tous les contes français, excepté le second conte breton; dans le conte espagnol, le conte catalan, le conte roumain).—Le second conte breton a, comme notre conte, le bonhomme qui chauffe son four; là, le bonhomme, en apprenant la mort de la «râtesse», jette sa pelle dans le four.

Il est curieux de voir comme l'idée générale de ce conte s'est localisée à Montiers-sur-Saulx. On pourrait suivre Peuil à travers les rues du village et s'arrêter avec lui devant telle ou telle maison, jusqu'au Grand-Four, le four banal, supprimé à l'époque de la Révolution.

***

En Orient, un conte indien, tout à fait du genre de ces contes européens, a été recueilli dans le Pandjab (Indian Antiquary, 1882, p. 169;—Steel et Temple, p. 157). L'introduction est très particulière, mais elle présente le trait essentiel commun à presque tous les contes européens de ce genre que nous connaissons: le personnage dont tout le monde prend le deuil est tombé dans un liquide brûlant. Voici le résumé de ce conte indien: Un vieux moineau, qui trouve sa femme trop vieille, en prend une seconde, toute jeune. Grande désolation de la vieille qui, pendant les noces, s'en va gémir sur un arbre. Justement au-dessus de la branche où elle est perchée, est un nid en partie fait de lambeaux d'étoffe teinte. La pluie étant venue à tomber, l'étoffe déteint et dégoutte sur dame moineau, laquelle se trouve ainsi parée de brillantes couleurs. Sa rivale, la voyant toute pimpante, lui demande où elle s'est faite si belle. «Dans la cuve du teinturier.» La jeune va vite se plonger dans la cuve bouillante, d'où elle ne se tire qu'à grand'peine et à demi-morte. Le vieux moineau la trouve dans ce triste état et la prend dans son bec pour la rapporter au logis; mais, pendant qu'il vole au-dessus d'une rivière, sa vieille femme se met à se moquer de lui et de sa belle. Furieux, le moineau lui crie de se taire; mais, à peine a-t-il ouvert le bec, que sa bien-aimée tombe dans l'eau et s'y noie. Le vieux moineau, au désespoir, s'arrache les plumes et va se percher sur un pîpal. Le pîpal lui demande ce qui est arrivé, et, quand il le sait, il laisse tomber toutes ses feuilles[227]. Un buffle vient pour se mettre à l'ombre sous l'arbre, et, apprenant pourquoi celui-ci n'a plus de feuilles, il laisse tomber ses cornes. A mesure que la nouvelle se transmet de l'un à l'autre, la rivière où le buffle est allé boire pleure si fort qu'elle en devient toute salée; le coucou qui est venu se baigner dans la rivière, s'arrache un œil[228]; Bhagtu le marchand, près de la boutique duquel le coucou est venu se percher, perd la tête et sert tout de travers la servante de la reine; la servante revient au palais en jurant; la reine se met à danser jusqu'à ce qu'elle perde haleine; le prince prend un tambourin et danse aussi, et aussi le roi, qui gratte une guitare avec fureur[229]. Et tous les quatre, servante, reine, prince et roi, chantent ensemble ce refrain final: «La femme d'un moineau était peinte,—Et l'autre a été teinte [dans la cuve bouillante],—Et le moineau l'aimait.—Aussi le pîpal a-t-il laissé tomber ses feuilles,—Et le buffle, ses cornes;—Et la rivière est devenue salée;—Et le coucou a perdu un œil;—Et Bhagtu est devenu fou;—Et la servante s'est mise à jurer;—Et la reine s'est mise à danser,—Et le prince à tambouriner,—Et le roi à gratter la guitare.» «Telles furent, conclut le conte indien, les funérailles de la pauvre dame moineau.»

XIX
LE PETIT BOSSU

Il était une fois un roi qui avait trois fils, mais il n'y avait que les deux premiers qu'il traitât comme ses fils; le plus jeune était bossu et son père ne pouvait le souffrir; sa mère seule l'aimait.

Un jour, le roi fit appeler l'aîné et lui dit: «Mon fils, je voudrais avoir l'eau qui rajeunit.—Mon père, j'irai la chercher.» Le roi lui donna un beau carrosse attelé de quatre chevaux, et de l'or et de l'argent tant qu'il en voulut, et le jeune homme se mit en route.

Il avait fait deux cents lieues, lorsqu'il rencontra un berger qui lui dit: «Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider à dégager un de mes moutons qui est pris dans un buisson?—Il ne fallait pas l'y laisser aller,» répondit le prince, «je n'ai pas de temps à perdre.» Etant arrivé à Pékin, il entra dans une belle hôtellerie, fit dételer ses chevaux et commanda un bon dîner. Il eut bientôt des amis et ne pensa plus à poursuivre son voyage.

Au bout de six mois, le roi, voyant qu'il ne revenait pas, appela son second fils et lui demanda d'aller lui chercher l'eau qui rajeunit. Il lui donna un beau carrosse, attelé de quatre chevaux, couvert de perles et de diamants; le jeune homme monta dedans et partit. Après avoir fait deux cents lieues, il rencontra le berger, qui lui dit: «Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider à dégager un de mes moutons qui est pris dans un buisson?—Pour qui me prends-tu?» répondit le prince; «il ne fallait pas l'y laisser aller.» Il arriva à Pékin, où il logea dans la même hôtellerie que son frère; lui aussi, il eut bientôt des amis et ne songea plus à aller plus loin.

Le roi l'attendit un an, et, ne le voyant pas revenir, il se dit: «Je n'ai plus d'enfants! Qui donc aura ma couronne?» Il ne pensait pas plus au petit bossu que s'il n'eût pas été de ce monde. Cependant celui-ci tomba malade. On fit venir un médecin; le jeune prince lui dit qu'il était malade de chagrin, de voir que son père ne l'aimait pas, et qu'il voudrait bien voyager. Le médecin rapporta ces paroles au roi, qui vint voir son fils. «Mon père,» lui dit le petit bossu, «je voudrais aller chercher l'eau qui rajeunit, et je ne ferais pas comme mes frères: je la rapporterais.—Tu iras si tu veux», répondit le roi. Il lui donna un vieux chariot qui n'avait que trois roues, un vieux cheval qui n'avait que trois jambes, d'argent fort peu, mais la reine y ajouta quelque chose, et voilà le prince parti.

Après avoir fait deux cents lieues, il rencontra le berger qui lui dit: «Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider à dégager un de mes moutons qui est pris dans un buisson?—Volontiers,» dit le prince. Et il aida le berger à dégager son mouton. Quand il se fut éloigné, le berger, songeant qu'il ne lui avait rien donné pour sa peine, le rappela et lui dit: «Prince, j'ai oublié de vous récompenser. Tenez, voici des flèches: tout ce que ces flèches perceront sera bien percé. Voici un flageolet: tous ceux qui l'entendront danseront.»

Le prince poursuivit son chemin et arriva à Pékin. Quand il passa devant l'hôtellerie où logeaient ses frères, ceux-ci, qui étaient sur le perron, eurent honte de lui et rentrèrent dans la maison. Le pauvre petit bossu descendit dans une méchante auberge où il détela son cheval lui-même; puis il prit avec lui un homme de peine pour lui montrer la ville. En se promenant, il vit un homme mort qu'on avait laissé là sans l'enterrer. «Pourquoi donc n'enterre-t-on pas cet homme?» demanda-t-il.—«C'est parce qu'il avait beaucoup de créanciers et qu'il n'a pu les payer.—En payant pour lui, pourrait-on le faire enterrer?—Oui, certainement.»

Le prince fit venir les créanciers, paya les dettes de l'homme mort et donna de l'argent pour le faire enterrer; ensuite il continua son voyage. Un jour, une bonne vieille le reçut dans sa maisonnette et lui donna à boire et à manger; il la paya généreusement, puis s'en alla plus loin.

Quand il eut fait encore deux cents lieues, tout son argent se trouva dépensé, et il n'avait plus rien à manger; son cheval était encore plus heureux que lui: il pouvait au moins brouter un peu d'herbe le long du chemin. Un renard vint à passer; le prince allait lui décocher une de ses flèches, quand le renard lui cria: «Malheureux! que vas-tu faire? tu veux me tuer!» Le prince, saisi de frayeur, remit sa flèche dans le carquois. Alors le renard lui donna une serviette dans laquelle se trouvait de quoi boire et manger et lui dit: «Tu cherches l'eau qui rajeunit? elle est dans ce château, bien loin là-bas. Le château est gardé par un ogre, par des tigres et par des lions. Pour y arriver, il faut passer un fleuve; sur ce fleuve tu verras une barque qu'un homme conduit depuis dix-huit cents ans. Aie soin d'entrer dans la barque les pieds en avant, car si tu y entrais les pieds en arrière[230], tu prendrais la place de l'homme pour toujours. Arrivé au château, ne te laisse pas charmer par la magnificence que tu y trouveras. Tu verras dans l'écurie des mules ornées de lames d'or, prends la plus laide; tu verras aussi deux oiseaux verts, prends le plus laid.»

Le prince eut soin d'entrer dans la barque les pieds en avant et arriva au château; il allait prendre la mule et l'oiseau quand l'ogre rentra. «Que fais-tu ici?» lui dit l'ogre. Le prince s'excusa, s'humilia devant lui, lui demanda grâce. L'ogre lui dit: «Je ne te mangerai pas; tu es trop maigre.» Il lui donna à boire et à manger, et le prince resta au château, où il avait tout à souhait. L'ogre l'envoya combattre ses ennemis, des bêtes comme lui; le prince, grâce à ses flèches, gagna la bataille et rapporta des drapeaux. Il combattit cinq ou six fois, et toujours il fut vainqueur.

Or il y avait au château une princesse que l'ogre voulait épouser, mais qui ne voulait pas de lui. Un jour que le prince venait de gagner une grande bataille, il eut l'idée de jouer un air sur son flageolet. La princesse était à table avec l'ogre; en entendant le flageolet merveilleux, ils se mirent à danser ensemble, sans savoir d'abord d'où venait cette musique. Quand l'ogre vit que c'était le prince qui jouait, il le fit venir à table et lui dit: «Demande-moi ce que tu désires: je te l'accorderai.» Il pensait bien que le prince ne lui demanderait pas son congé. «Je demande,» dit le prince, «ce qu'il y a de plus beau ici, et la permission de faire trois fois le tour du château.» L'ogre y consentit. Il y avait dans le château de l'or à ne savoir où le mettre, mais le prince n'y toucha pas; il prit le plus laid des deux oiseaux verts et la plus laide mule, qui faisait sept lieues d'un pas, sans oublier une fiole de l'eau qui rajeunit; puis il fit monter sur la mule la princesse qui était d'accord avec lui. Au lieu de faire trois fois le tour du château, il ne le fit que deux fois et s'enfuit avec la princesse. L'ogre, s'en étant aperçu, courut à leur poursuite, mais il ne put les atteindre.

Le jeune homme rencontra une seconde fois le renard, qui lui dit: «Si tu vois quelqu'un dans la peine, garde-toi de l'en tirer.» Un peu plus loin, il fut très bien reçu par la bonne vieille dans sa maisonnette; enfin il arriva à Pékin avec la princesse. Sur une des places de la ville il y avait une potence dressée. «Pour qui cette potence?» demanda le prince. On lui dit que c'était pour deux jeunes étrangers qu'on devait pendre ce jour-là. En ce moment on amenait les condamnés; il reconnut ses frères. Il demanda quel était leur crime. «C'est,» lui dit-on, «qu'ils ont fait des dettes et qu'ils n'ont pu les payer.» Le jeune homme réunit les créanciers, les paya et délivra ses frères, puis ils reprirent ensemble le chemin du royaume de leur père. Le petit bossu avait donné à son frère aîné la mule, à l'autre l'oiseau vert et l'eau qui rajeunit, il avait gardé pour lui la princesse. Ses frères n'étaient pas encore contents; ils cherchaient ensemble le moyen de le perdre, et la princesse, qui voyait leur jalousie, s'en affligeait.

Un jour qu'on passait près d'un puits qui avait bien cent pieds de profondeur, les deux aînés dirent à leur frère: «Regarde, quel beau puits!» Et, tandis qu'il se penchait pour voir, ils le poussèrent dedans, prirent l'eau qui rajeunit, et emmenèrent la princesse, la mule et l'oiseau. Quand on arriva au château, la princesse était languissante, la mule et l'oiseau étaient tristes. On mit la mule dans une vieille écurie, l'oiseau dans une vieille cage. L'eau ne put rajeunir le roi; on la mit dans un coin avec les vieilles drogues.

Cependant le pauvre prince, au fond du puits, poussait de grands cris; le renard accourut et descendit dans le puits. «Je t'avais bien dit de ne tirer personne de la peine! Je vais pourtant t'aider à sortir d'ici; tiens bien ma queue.» Le jeune homme fit ce qu'il lui disait, et le renard grimpa; il allait atteindre le haut, quand la queue se rompit et le jeune homme retomba au fond du puits. Le renard rattacha sa queue en la frottant avec de la graisse et prit le prince sur son dos. Une fois dehors, il le redressa, et le jeune homme, débarrassé de sa bosse, devint un prince accompli.

Il se rendit au château du roi son père et se fit annoncer comme grand médecin, disant qu'il guérirait le roi et la princesse. Il entra d'abord dans l'écurie: aussitôt la mule reprit son beau poil et se mit à hennir; il s'approcha de l'oiseau: celui-ci reprit son beau plumage et se mit à chanter. Il donna à son père de l'eau qui rajeunit: le roi redevint jeune sur le champ et sortit du lit où il était malade. Rien qu'en voyant le jeune homme, la princesse revint à la santé. Alors le prince se fit reconnaître de son père et lui apprit ce qui s'était passé; puis l'oiseau parla à son tour et raconta toute l'histoire.

Les fils aînés du roi étaient à la chasse. Le roi fit cacher leur jeune frère derrière la porte, et, quand ils arrivèrent, il leur dit: «Je viens d'apprendre une singulière aventure qui s'est passée dans une ville de mon royaume: trois jeunes gens se promenaient ensemble au bord d'un lac, deux d'entre eux jetèrent leur compagnon dans ce lac. Rendez un jugement de Salomon: quel châtiment méritent ces hommes?—Ils méritent la mort.—Malheureux! vous l'avez donc aussi méritée! Vous ne serez pas jetés dans l'eau, mais vous serez brûlés.» La sentence fut exécutée. On fit ensuite un grand festin, et le jeune prince épousa la princesse.

REMARQUES

Notre conte présente, pour l'ensemble, mais traité d'une façon originale, un thème que nous appellerons, si l'on veut, à cause du conte hessois bien connu de la collection Grimm (no 57), le thème de l'Oiseau d'or, auquel sont venus se joindre divers autres éléments.

Rappelons en quelques mots ce thème de l'Oiseau d'or, dans sa forme la plus habituelle: Les trois fils d'un roi partent successivement à la recherche d'un oiseau merveilleux que leur père veut posséder. Les deux aînés se montrent peu charitables à l'égard d'un renard (ou parfois d'un loup, ou d'un ours): ils refusent de lui donner à manger, ou ils tirent sur lui, malgré ses prières. Arrivés dans une ville, ils se laissent retenir dans une hôtellerie, font des dettes et sont mis en prison. Le plus jeune prince, qui a été bon envers le renard, reçoit de celui-ci l'indication des moyens à prendre pour s'emparer de l'oiseau qui est dans le palais d'un roi; mais il ne suit pas exactement les instructions du renard, et il est fait prisonnier. Il obtiendra sa liberté et de plus l'oiseau, s'il procure au roi un cheval merveilleux qui est en la possession d'un autre roi. Son imprudence le fait encore tomber entre les mains des gardiens du cheval, et il doit aller chercher pour ce second roi certaine jeune fille que le roi veut épouser. Cette fois il ne s'écarte pas des conseils du renard. Il s'empare de la jeune fille, et il a l'adresse de s'emparer aussi du cheval et de l'oiseau. Comme il s'en retourne vers le pays de son père, il rencontre ses frères qu'on va pendre; il les délivre malgré le conseil que le renard lui avait donné de ne pas acheter de «gibier de potence». (Tout cet épisode n'existe que dans certaines versions.) Pour récompense, ses frères se débarrassent de lui (dans plusieurs versions, ils le jettent dans un puits) et lui enlèvent l'oiseau, le cheval et la jeune fille. Le renard le sauve; le jeune homme revient chez le roi son père, et ses frères sont punis.

Ce thème se retrouve, plus ou moins complet, dans un assez grand nombre de contes, qui ont été recueillis en Allemagne (Grimm, no 57; Wolf, p. 230), dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 7), chez les Tchèques de Bohême (Chodzko, p. 285), chez les Valaques (Schott, no 26), en Russie (Ralston, p. 286), en Norwège (Asbjœrnsen, Tales of the Fjeld, p. 364), en Ecosse (Campbell, no 46), en Irlande (Kennedy, II, p. 47), etc.

Le thème de l'Oiseau d'or a une grande affinité avec un autre thème qui est développé dans le conte no 97 de la collection Grimm (l'Eau de la vie) et dans d'autres contes allemands (Wolf, p. 54; Meier, no 5; Simrock, no 47; Knoop, pp. 234 et 236); dans des contes autrichiens (Vernaleken, nos 52 et 53); dans un conte tyrolien (Zingerle, II, p. 225), un conte suédois (Cavallius, no 9), un conte écossais (Campbell, no 9), un conte lithuanien (Schleicher, p. 26), un conte polonais (Tœppen, p. 154), un conte toscan (Comparetti, no 37), un conte sicilien (Gonzenbach, no 64), un conte portugais du Brésil (Roméro, no 25), etc.

Dans tous ces contes, trois princes vont chercher pour leur père l'eau de la vie ou un fruit merveilleux qui doit le guérir, et c'est le plus jeune qui réussit dans cette entreprise. Dans plusieurs,—notamment dans des contes allemands, dans les contes autrichiens, le conte lithuanien et le conte italien,—les deux aînés font des dettes, et ils sont au moment d'être pendus, quand leur frère paie les créanciers (dans des contes allemands et dans les contes autrichiens, malgré l'avis que lui avait donné un ermite, un nain ou des animaux reconnaissants, de ne pas acheter de «gibier de potence»). Il est tué par eux ou, dans un conte allemand (Meier, no 5), jeté dans un grand trou; mais ensuite il est rappelé à la vie dans des circonstances qu'il serait trop long d'expliquer.

Il est curieux de voir comment le thème de l'Oiseau d'or s'est modifié dans notre conte.

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L'introduction se rattache aux contes du type de l'Eau de la vie. Notons ici, comme lien entre les contes des deux types, un conte allemand du type de l'Oiseau d'or (Wolf, p. 230), dans lequel les princes s'en vont à la recherche d'un oiseau dont le chant doit guérir le roi. (Comparer Grimm, III, p. 98.)

L'épisode du berger envers lequel les deux frères aînés sont impolis et peu complaisants appartient encore au thème de l'Eau de la vie, ou du moins se retrouve comme idée dans plusieurs contes allemands de ce type, dans lesquels les deux princes répondent grossièrement à un nain ou à un vieillard (Grimm, no 97; Simrock, no 47; Meier, no 5). Comme forme, il correspond à un passage d'un conte de Mme d'Aulnoy, tout différent pour le reste, Belle-Belle ou le Chevalier Fortuné, où la plus jeune des filles d'un vieux seigneur aide une bergère à retirer sa brebis d'un fossé.—Dans le conte allemand de la collection Wolf, c'est envers un ours (qui tient ici la place du renard) que les deux princes se montrent impolis; ce qui, sur ce point encore, rapproche les contes des deux types. Ordinairement, dans les contes du type de l'Oiseau d'or, les deux frères aînés tirent sur le renard, et le plus jeune seul en a pitié. Notre conte présente successivement les deux épisodes; mais, dans le second, il ne met pas en scène les frères aînés.

Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur les dons que le «petit bossu» reçoit d'abord du berger, puis du renard. La serviette dans laquelle il y a de quoi boire et manger est évidemment une altération de la serviette merveilleuse de notre no 4, Tapalapautau, serviette qui se couvre de mets au commandement.—Les flèches qui ne manquent pas leur but et le flageolet qui fait danser se retrouvent également associés dans un conte allemand (Grimm, III, p. 192), dans un conte flamand (Wolf, Deutsche Mærchen und Sagen, no 24), dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 7) et dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Légendes, I, p. 48). Comparer la sarbacane et le violon du no 110 de la collection Grimm.

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L'épisode de l'homme mort que le «petit bossu» fait enterrer appartient au thème bien connu du Mort reconnaissant, que M. Benfey a étudié dans son introduction au Pantchatantra (t. I, p. 221, et t. II, p. 532), M. Kœhler dans des revues allemandes (Germania, t. III, p. 199 seq.; Orient und Occident, t. II, p. 322 seq.), et M. d'Ancona dans la Romania (1874, p. 191), à propos d'un récit du Novellino italien. Ce conte du Mort reconnaissant, très répandu en Europe, a été aussi recueilli en Arménie; il forme le sujet de plusieurs récits et poèmes du moyen-âge.

Ce qui explique comment ce thème s'est introduit dans notre conte et combiné avec le thème de l'Oiseau d'or, c'est que, dans plusieurs de ses formes, il présente une certaine parenté avec ce dernier thème. En d'autres termes, il existe dans les deux thèmes des éléments communs qui les rattachent l'un à l'autre. On va le voir, par l'analyse rapide d'un romance espagnol qui a pour fond le thème du Mort reconnaissant (R. Kœhler, Orient und Occident, loc. cit., p. 323): Un jeune marchand vénitien, se trouvant à Tunis, rachète le corps d'un chrétien auquel un créancier refusait la sépulture. En même temps, il procure la liberté à une esclave chrétienne, qu'il épouse, une fois de retour à Venise, bien qu'elle refuse de faire connaître son origine. Peu de temps après, un capitaine de vaisseau l'invite à venir avec sa femme lui rendre visite sur son navire, et il le fait jeter à la mer. Le Vénitien est sauvé, grâce à une planche à laquelle il se cramponne. Il est recueilli par un ermite qui plus tard l'envoie sur le rivage, où il trouve un vaisseau. Le capitaine de ce vaisseau le débarque en Irlande et le charge de remettre une lettre au roi. Dans cette lettre il est dit que le porteur est un grand médecin, qui, par sa seule vue, guérira la princesse malade. Celle-ci, en effet, est la femme du Vénitien, et, en le reconnaissant, elle recouvre la santé. Il est ensuite expliqué que la planche, l'ermite et le capitaine du second vaisseau, étaient l'âme du mort dont le Vénitien a fait enterrer le corps.—Ainsi, dans ce conte comme dans notre Petit Bossu, le héros est jeté à l'eau par un envieux qui lui enlève une princesse délivrée par lui, et, plus tard, il guérit par sa seule vue la princesse, malade de chagrin. Il n'est donc pas étonnant que les deux thèmes, voisins sur plusieurs points, se soient fusionnés.—Dans le conte lorrain, le renard n'est autre qu'une incarnation de l'homme mort, qui sert le prince par reconnaissance. Si le conte était bien conservé, le mort finirait par se faire connaître à son bienfaiteur, en lui disant adieu pour la dernière fois. Cette interprétation, qui nous était venue à l'esprit en étudiant pour la première fois notre conte, est maintenant une certitude: dans trois contes, qui se rattachent au thème de l'Oiseau d'or, un conte basque (Webster, p. 182), un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 1), et un conte portugais du Brésil (Roméro, no 10), il est dit expressément que le renard qui secourt le prince est l'«âme» d'un homme mort que, comme dans notre conte, le prince a fait enterrer. Comparer encore un conte toscan (Nerucci, no 52), se rattachant aussi au thème de l'Oiseau d'or et dans lequel l'âme de l'homme mort prend la forme d'un lièvre.

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Le batelier qui, depuis des siècles, transporte les voyageurs de l'autre côté du fleuve et dont le prince est en danger de prendre la place, se retrouve dans le conte hessois le Diable aux trois cheveux d'or (Grimm, no 29) et dans diverses variantes de ce thème. Ainsi, chez les Tchèques de Bohême (Chodzko, p. 40), en Norwège (Asbjœrnsen, t. I, no 5), en Allemagne (Meier, no 73; Prœhle, II, no 8), dans le Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 70).

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A partir de l'arrivée du prince chez l'ogre, notre conte entre tout à fait dans le thème de l'Oiseau d'or. La plupart des éléments de ce thème s'y retrouvent, mais autrement groupés. Ainsi, l'ogre de notre conte résume en sa personne les divers rois possesseurs des êtres merveilleux qu'il s'agit d'enlever. L'oiseau vert remplace l'oiseau d'or ou l'oiseau de feu, et, quand le renard dit au «petit bossu» de prendre le plus laid des deux oiseaux verts et ensuite la plus laide mule, c'est là certainement un souvenir altéré de la recommandation faite au prince, dans la forme originale du thème, de se garder de retirer l'oiseau d'or de sa cage de bois ou de mettre au cheval merveilleux une selle d'or. Le cheval merveilleux lui-même est devenu, dans notre conte, la mule qui fait sept lieues d'un pas[231]. Enfin la princesse qui est retenue dans le château de l'ogre, c'est la princesse aux cheveux d'or du thème primitif. Quant à l'eau qui rajeunit, comme il y a eu dans le conte lorrain combinaison du thème de l'Eau de la vie avec celui de l'Oiseau d'or, elle devait naturellement figurer en plus à cet endroit du récit.

Le jugement que les deux frères du «petit bossu» rendent sans le savoir contre eux-mêmes termine aussi plusieurs contes étrangers, mais des contes différents du nôtre pour l'ensemble du récit. Voir, par exemple, les contes allemands nos 13 et 135 de la collection Grimm, un conte tyrolien (Zingerle, II, p. 131), deux contes siciliens (Gonzenbach, nos 11 et 13), un conte grec moderne (Simrock, appendice, no 3), etc.

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En Orient, nous avons plusieurs rapprochements à faire. On y trouvera sans doute nombre de détails qui se rapportent moins à notre conte, dans sa forme actuelle, qu'à ses deux thèmes principaux, dans leur pureté, le thème de l'Oiseau d'or et celui de l'Eau de la vie (ce dernier surtout); mais on n'aura pas de peine à y reconnaître non seulement l'idée générale de notre Petit Bossu,—l'expédition de plusieurs princes qui vont chercher pour le roi leur père un objet merveilleux, le succès du plus jeune et la trahison des aînés, à la fin punie,—mais encore, tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre de ces récits orientaux, plusieurs des traits les plus caractéristiques de notre conte: ainsi, nous y verrons le plus jeune prince dédaigné par son père; les frères aînés faisant des dettes, réduits à la misère et retenus prisonniers, puis délivrés par le jeune prince; celui-ci jeté par eux dans un puits, etc.

Prenons d'abord la grande collection de contes, chants et poèmes des Tartares de la Sibérie méridionale, qui a été publiée par M. W. Radloff et déjà citée plusieurs fois par nous. Elle contient, dans le volume concernant les Kirghiz, à côté des chants et récits non écrits, quelques poèmes formant dans le pays une sorte de littérature. Dans l'un de ces poèmes (t. III, p. 535 seq.), trois princes se mettent en route ensemble pour aller chercher certain rossignol, que leur père a vu en songe. Arrivés à un endroit où trois chemins s'ouvrent devant eux, ils se séparent. Le plus jeune, Hæmra, devient l'époux d'une péri (sorte de fée), et, avec l'aide de celle-ci, il parvient à prendre l'oiseau merveilleux. Comme il s'en retourne, il rencontre dans une auberge ses deux frères, devenus valets de cuisine[232]; il paie leurs dettes et les emmène avec lui. En chemin, ses frères lui crèvent les yeux et le jettent dans un puits. Le rossignol qu'ils rapportent à leur père révèle à celui-ci le sort de Hæmra. Le poème s'arrête court: on s'attendait à voir reparaître la péri, qui avait donné à Hæmra, pour qu'il pût l'appeler en cas de danger, une boucle de ses cheveux.

Dans un conte tartare de la même collection (t. IV, p. 146), trois princes partent aussi à la recherche d'un oiseau merveilleux. Le plus jeune seul se montre charitable envers un loup, qui lui indique où est l'oiseau et ce qu'il doit faire pour s'en emparer. Suit, comme dans le thème de l'Oiseau d'or, une série d'entreprises (enlever des chevaux, une guitare d'or, une jeune fille), entreprises auxquelles le prince est condamné pour avoir oublié les recommandations du loup. Il manque dans ce conte tartare la trahison des frères aînés.

Ce dernier trait se retrouve dans un conte kabyle (J. Rivière, p. 235), qui se rattache étroitement, comme le conte tartare, au thème de l'Oiseau d'or. Oiseau merveilleux, à la recherche duquel partent trois princes, fils des trois femmes d'un roi; conseil donné au troisième, fils d'une négresse, par une vieille qui remplace ici le loup ou le renard; désobéissance du prince, lequel est obligé, en conséquence, d'aller chercher le cheval du prince des génies et ensuite la fille de l'ogresse: toute la marche du récit est identique dans les deux contes. Dans le conte kabyle, la trahison des deux frères du héros ne consiste pas en ce qu'ils jettent celui-ci dans un puits, mais en ce qu'ils coupent la corde après l'y avoir descendu et s'être emparés de sept femmes, prisonnières d'un ogre, que le héros avait délivrées et qu'il avait fait remonter par ses frères. Toute la fin de ce conte se rapporte au thème de la descente dans le monde souterrain, dont nous avons traité dans les remarques de notre no 1 Jean de l'Ours. (Comparer les remarques de notre no 52, la Canne de cinq cents livres.)

La collection de contes avares du Caucase, traduits par M. Schiefner, nous fournit encore un conte (no 1) à rapprocher du nôtre. Si on laisse de côté un long épisode dont nous aurons occasion de reparler plus tard, ce conte peut se résumer très brièvement. Le commencement est celui du poème kirghiz; seulement, à la place du rossignol, il y a un «cheval de mer». C'est avec l'aide d'une vieille géante, sorte d'ogresse, dont il a su gagner la bienveillance, que le plus jeune prince parvient à se rendre maître du cheval et aussi d'une fille du roi de la mer. A son retour, en passant dans une ville, il trouve ses frères réduits à la misère et devenus valets, l'un chez un boulanger, l'autre chez un boucher. Il les prend avec lui; mais ceux-ci, envieux, s'arrangent de façon à le faire tomber dans un puits. Le cheval l'en retire, et, à sa vue, ses frères prennent la fuite pour ne plus revenir.

On peut également citer ici un conte arabe (Mille et une Nuits, t. XI, p. 175, de la traduction allemande dite de Breslau), dans lequel trois princes partent à la recherche d'un oiseau que leur père, le sultan du pays d'Yémen, veut avoir. Le plus jeune, Aladin, dédaigné de son père, délivre successivement deux princesses exposées à des monstres et les épouse; puis il les abandonne pendant leur sommeil après leur avoir écrit dans la main son nom et son pays. Enfin il arrive dans la ville où se trouve la princesse qui possède l'oiseau. Grâce aux conseils d'un vieillard, il peut pénétrer dans le palais, gardé par des lions, et il se retire en toute hâte après avoir écrit son nom et son pays dans la main de la princesse endormie. Puis il reprend le chemin de la capitale de son père. Parvenu non loin de là, il rencontre ses frères qui l'accablent de coups et lui prennent l'oiseau. Mais bientôt arrivent auprès de la ville, accompagnées des sultans leurs pères et de grandes armées, les deux princesses qu'Aladin a délivrées et celle dans le palais de laquelle il a pénétré. La trahison des frères aînés se découvre, et le sultan d'Yémen cède son trône à Aladin[233].

Arrivons à l'Inde. Nous donnerons d'abord l'analyse d'un roman hindoustani, traduit par M. Garcin de Tassy dans la Revue de l'Orient, de l'Algérie et des colonies (1858, t. I, p. 212) sous ce titre: La Doctrine de l'amour, ou Taj-Ulmuluk et Bakawali, roman de philosophie religieuse, par Nihal Chand, de Delhi: Le roi Zaïn Ulmuluk a perdu la vue. Les médecins déclarent que le seul remède est la «rose de Bakawali.» Les quatre fils aînés du roi partent pour aller chercher cette rose. Un cinquième fils, Taj-Ulmuluk, que son père a fait élever dans un palais éloigné, les rencontre et, apprenant d'une personne de leur suite qui ils sont et où ils vont, il se joint à l'escorte comme un simple voyageur. Arrivés dans une ville, les quatre aînés entrent dans le palais d'une courtisane, nommée Lakkha, et perdent au jeu, par la ruse de cette femme, tout leur argent et leur liberté. Taj-Ulmuluk résout de les délivrer; il gagne la partie contre Lakkha et la rend son esclave. Il lui raconte alors son histoire et apprend que la rose se trouve dans le jardin de Bakawali, fille du roi des fées. Mais le soleil lui-même ne saurait pénétrer à travers la quadruple enceinte de ce jardin. Des millions de dives (génies) veillent de tous côtés; en l'air, des fées écartent les oiseaux; sur la terre, la garde est confiée à des serpents et à des scorpions; au dessous du sol, au roi des rats avec des milliers de ses sujets. Taj-Ulmuluk s'habille en derviche et se met en marche. Bientôt il tombe entre les mains d'un dive géant qui veut d'abord le manger, puis qui a pitié de lui et finit par le prendre en amitié, surtout quand le prince lui a fait goûter des mets délicieux apprêtés par lui. Ce dive s'engage par serment à faire ce que le prince désirera. Le prince lui parle de la rose[234]. Le dive fait venir un autre dive, lequel envoie le prince à sa sœur Hammala, chef des dives qui gardent la rose. Après divers incidents, Hammala ordonne au roi des rats de creuser un passage souterrain et de porter Taj-Ulmuluk dans le jardin de Bakawali. Taj-Ulmuluk prend la rose, pénètre dans le château de Bakawali endormie et emporte l'anneau de celle-ci. De retour, il délivre ses frères, toujours prisonniers de la courtisane, sans se faire connaître d'eux, et les suit, déguisé en fakir. Les entendant se vanter d'avoir la rose, il a l'imprudence de leur dire que c'est lui qui la possède et de le prouver en rendant la vue à un aveugle. Ses frères lui prennent la rose, l'accablent de coups et retournent chez leur père, à qui ils rendent la vue.—La suite de ce roman hindoustani serait trop longue à raconter ici en détail. Elle se rapproche de plusieurs contes du type de l'Eau de la vie. Bakawali, surprise de la disparition de sa rose et de son anneau, se met à la recherche du ravisseur. Elle finit par le trouver; les méchants frères sont démasqués, et Taj-Ulmuluk, qui a été secouru dans sa détresse par sa protectrice Hammala, épouse Bakawali.

Dans l'Inde encore, nous trouvons un autre récit dans lequel on reconnaîtra facilement, malgré de nombreuses particularités, plusieurs traits des contes que nous avons étudiés dans ces remarques. C'est un conte populaire qui a été recueilli dans le Bengale (Indian Antiquary, t. IV, 1875, p. 54 et suiv.). En voici le résumé: Un roi a deux fils, Chandra et Siva Dâs, nés de ses deux femmes, Surâni et Durâni. Il ne peut souffrir Siva Dâs ni sa mère, et il les a relégués dans une cabane où ils vivent d'aumônes. Siva Dâs est très dévot au dieu Siva, et il en a reçu un sabre qui donne la victoire à son possesseur, le protège contre les dangers et le transporte où il le désire. Or, une nuit, le roi fait un rêve merveilleux, auquel il ne cesse de penser: il a vu endormie une femme dont la beauté illumine tout un palais; chaque fois qu'elle respire, une flamme sort de ses narines, comme une fleur. Il déclare à son premier ministre que, si celui-ci ne lui montre pas «son rêve», il le fera mettre à mort. Le premier ministre part aussitôt avec Chandra et une nombreuse suite. Entendant parler du songe de son père, Siva Dâs fait demander au roi la permission de se mettre lui aussi en campagne. «Qu'il parte si bon lui semble, dit le roi; s'il meurt, je n'en serai pas fâché: il n'est pas mon fils.» Siva Dâs se fait transporter par son sabre à la place où sont Chandra et ses compagnons, qu'il trouve arrêtés par une forêt. Grâce à son sabre, Siva Dâs peut traverser cette forêt, et, arrivé à un village, il se met aux gages d'un roi qui, en récompense d'un grand service rendu, lui donne sa fille en mariage. Puis il se fait transporter dans le pays des râkshasas (mauvais génies, ogres). Pris par deux râkshasas, il est apporté par eux à leur roi qui, loin de vouloir le manger, le prend en amitié et le marie à sa fille. Un jour Siva Dâs raconte au roi des râkshasas l'histoire du rêve. Le roi lui dit que ce «rêve» existe, et il le renvoie à certain ascète qui vit dans la forêt. L'ascète donne à Siva Dâs le moyen de trouver l'apsara (danseuse céleste) que son père a vue en songe et de conquérir sa main[235]. L'apsara ne reste que quelque temps avec Siva Dâs et lui donne en le quittant une flûte qui lui servira à la faire venir auprès de lui quand il le voudra. Siva Dâs retourne auprès de son beau-père le râkshasa, qui lui fait encore épouser sa nièce; puis il s'arrête chez le roi, son autre beau-père, et se fait transporter par le sabre, lui et ses trois femmes, à l'endroit où sont restés Chandra et le premier ministre. Sur une question de Chandra, il lui dit qu'il a trouvé le «rêve» du roi. Chandra en conclut que ce «rêve» est l'une des trois femmes que Siva Dâs a ramenées, et il complote avec le ministre de tuer Siva Dâs et de s'emparer de ses femmes. Un jour, il invite Siva Dâs à jouer avec lui aux dés sur la margelle d'un puits. Siva Dâs, soupçonnant quelque mauvais dessein, dit à ses femmes que, si Chandra le précipite dans le puits, il faudra qu'elles y jettent aussitôt leurs beaux vêtements et leurs ornements. Chandra l'ayant effectivement poussé dans le puits, où le sabre merveilleux l'empêche de périr, elles font ce que Siva Dâs leur avait prescrit, et celui-ci prend tous ces objets avec lui. Quand Chandra arrive à la cour de son père, le roi, très joyeux, invite d'autres rois à venir voir son «rêve», et Surâni, la mère de Chandra, envoie dire à Durâni, la mère de Siva Dâs, de venir la trouver. Cependant Siva Dâs s'est transporté en secret dans sa maison, et il dit à sa mère d'aller chez Surâni et de se parer des habits et des ornements qu'il a rapportés du pays des râkshasas (ceux que ses femmes lui ont jetés dans le puits): personne n'a jamais vu de ces ornements et personne ne peut les imiter. Quand les trois jeunes femmes remarquent les vêtements et les ornements que porte Surâni, elles se disent l'une à l'autre que ce doit être la mère de leur mari[236]. Pendant ce temps, les rois se sont tous réunis, et Chandra doit leur montrer le «rêve.» Il va trouver les jeunes femmes, et, voyant qu'elles ne savent rien du rêve, il s'enfuit par une porte dérobée. Les trois princesses révèlent alors ce qui s'est passé. Chandra et sa mère sont bannis; Siva Dâs et Durâni, mis à leur place. Siva Dâs fait venir sa femme l'apsara, et le roi le fait monter sur son trône.

Enfin, un autre conte indien, lui aussi du Bengale, présente, sous une forme très touffue, un thème du même genre, avec quelques traits de nos nos 1 et 52, Jean de l'Ours et la Canne de cinq cents livres. Voici le résumé de ce conte indien (Indian Antiquary, 1872, p. 115): Un roi avait deux «reines», Duhâ et Suhâ. Cette dernière avait deux fils; Duhâ n'en avait qu'un, et il était boiteux. Une nuit, le roi rêva qu'il voyait un arbre dont le tronc était d'argent; les branches, d'or; les feuilles, de diamant; et des paons se jouaient dans les branches et mangeaient les fruits, qui étaient des perles. Quand le roi eut ce spectacle devant les yeux, il perdit subitement la vue, et ensuite il rêva encore que, s'il était en présence de l'arbre merveilleux, il la recouvrerait: autrement, il demeurerait aveugle pour le reste de ses jours. A son réveil, le roi, plongé dans une profonde tristesse, ne voulut dire mot à personne. Ce ne fut qu'aux deux fils de Suhâ qu'il consentit à raconter ce qui lui était arrivé. Les princes dirent à leur père qu'ils trouveraient le moyen de découvrir l'arbre; ils montèrent à cheval et se mirent en campagne.—Le pauvre boiteux, fils de Duhâ, ayant appris ce qui s'était passé, dit à sa mère qu'il voudrait, lui aussi, se mettre à la recherche de l'arbre. Sa mère lui répondit que le roi ne pouvait le souffrir et qu'il n'y fallait pas penser. A la fin, pourtant, elle l'envoya demander la permission au roi. Le prince se rendit au palais, mais il n'osa s'approcher de son père. Après un entretien avec son premier ministre, qui lui fit connaître les intentions du prince, le roi dit à ce dernier de faire comme bon lui semblerait; il lui donna un peu d'argent et un cheval, et le congédia.—Le prince alla trouver sa mère et, en la quittant, il lui donna une certaine plante: «Mère,» lui dit-il, «ayez soin de cette plante et regardez-y chaque jour: si vous la voyez se flétrir, vous connaîtrez par là qu'il me sera arrivé quelque malheur; si elle meurt, ce sera signe que moi aussi je serai mort; si elle est bien fleurie, vous pourrez être sûre que je serai en bonne santé[237].»—Le prince se mit en route et il rejoignit ses frères, qu'il trouva assis au pied d'un arbre. Le soir venu, les deux fils de Suhâ se couchèrent par terre et s'endormirent; le fils de Duhâ veilla. Or, au sommet de l'arbre il y avait un nid d'oiseaux; le père et la mère étaient justement allés chercher à manger pour leurs petits. Tout à coup le prince vit un serpent qui s'enroulait autour de l'arbre et qui grimpait vers le nid; il tira son épée et tua le monstre. Les oiseaux étant revenus, leurs petits leur apprirent ce qui s'était passé et leur demandèrent qui étaient ces trois hommes. Après avoir entendu l'histoire des princes, les petits demandèrent à leurs parents si ces princes trouveraient l'arbre merveilleux. La mère répondit qu'ils le trouveraient s'ils descendaient dans le puits qui était au pied de l'arbre. Or, pendant cette conversation, le fils de la reine Duhâ était éveillé, et il entendit tout. Le matin, il en parla à ses frères et leur demanda s'ils voulaient descendre dans le puits; mais ils lui dirent d'y aller lui-même, pensant qu'il périrait. Le jeune homme n'hésita pas; il s'attacha à une corde et dit à ses frères de le descendre dans le puits et de le remonter quand il agiterait la corde.

Les aventures du prince dans le monde inférieur et la manière dont il délivre une femme, prisonnière de râkshasas, ont été résumées dans les remarques de notre no 15, les Dons des trois animaux.—Pendant quelque temps, le prince et la femme qu'il a délivrée et qu'il a épousée vivent tranquillement, quand un jour l'envie prend au prince de voir le pays. (Nous abrègerons cette partie du conte.) Le prince se propose d'abord de visiter la «partie nord». La femme lui dit de ne pas aller à l'extrémité le plus au nord. Le prince désobéit, et, à la suite de diverses circonstances, il est métamorphosé en mouton. La femme le délivre.—Dans la partie sud et dans la partie est, il est encore, en conséquence de sa désobéissance, changé en animal: en singe d'abord, puis en cheval, et encore délivré par la femme.—Dans la partie ouest, il va également dans un endroit où il lui était défendu d'aller. Là, il arrive auprès d'un puits, dans lequel étaient tombés un homme, un tigre, un serpent et une grenouille. Homme et animaux l'appellent à leur secours. Le prince déroule la toile de son turban, la fait descendre dans le puits et retire d'abord le tigre. «Prince,» lui dit le tigre, «si jamais il vous arrive malheur, pensez à moi, et j'accourrai pour vous aider; mais surtout ayez soin de ne jamais prêter assistance à une créature qui n'a pas de queue.» Ensuite le prince retire le serpent, qui lui tient le même langage que le tigre. Il passe alors à la grenouille (animal sans queue), qui lui crache au visage et s'en va; puis à l'homme (créature également sans queue), qui, pour tout remerciement, lui lie pieds et poings et le jette dans le puits. Le prince est encore délivré par la femme[238].—Quelque temps après, le prince réfléchit qu'il s'était mis en campagne pour chercher le remède qui devait guérir son père, et voilà qu'il a rencontré cette femme et tout oublié. Il se met à pleurer. La femme lui demande ce qui le chagrine; il le lui explique, et elle dit qu'il faut en effet partir. Elle met des provisions pour plusieurs jours dans une calebasse; mais ensuite elle continue à s'occuper tranquillement de son ménage, sans avoir l'air de songer au départ. Le prince, furieux de cette conduite, prend un grand couteau et coupe en deux la femme d'un seul coup. A peine l'avait-il fait que les jambes de la femme devinrent un tronc d'argent; ses deux bras, des branches d'or; ses mains, des feuilles de diamant; tous ses ornements, des perles, et sa tête, un paon, dansant dans les branches et mangeant les perles. A cette vue, le prince comprit que c'était là l'arbre même qu'il cherchait, et il se dit que c'était grand'pitié qu'il eût tué la femme en cet endroit; car, s'il l'avait amenée à son père, il aurait pu le guérir, tandis que l'arbre était trop grand pour qu'il pût le transporter. Il était au moment de le couper en morceaux, quand le couteau lui échappa des mains: à peine eut-il touché le sol, que l'arbre disparut, et à sa place se trouva la femme, qui dit au jeune homme: «Prince, si j'ai paru ne pas faire attention à votre impatience de partir, c'était pour vous donner l'occasion de voir l'arbre. Maintenant, en me tuant, vous pourrez faire paraître l'arbre devant votre père: quand vous laisserez tomber le couteau par terre, je reprendrai ma forme naturelle. Allons donc trouver mon beau-père et lui rendre la vue.»—Ils allèrent au puits par lequel le prince était descendu et agitèrent la corde. La femme dit au prince: «Faites-vous remonter le premier; autrement, quand vos frères m'auront vue, ils ne voudront plus vous tirer d'ici.» Mais le prince répondit: «Si je remonte le premier et que vous ne me suiviez pas, mon père ne sera pas guéri.» Ils convinrent alors de remonter tous les deux ensemble.—Quand ils furent arrivés en haut, les frères du prince, voyant la beauté de la femme, résolurent de la prendre pour eux-mêmes et de se débarrasser du fils de la reine Duhâ en le jetant à la mer alors qu'ils s'embarqueraient pour revenir dans leur pays; ils diraient à leur père qu'ils avaient longtemps cherché l'arbre merveilleux, mais qu'ils n'avaient pu le trouver et qu'ils avaient ramené seulement une femme.—Ils exécutent leur projet et jettent le prince à la mer, pieds et poings liés. La femme, qui de l'intérieur du vaisseau a vu ce qui s'est passé, jette au prince la calebasse qu'elle a emportée: le prince se met dessus, et, quand il a faim, il mange des provisions qui y sont renfermées. A la fin, il pense au serpent; celui-ci arrive, et, donnant sa queue à tenir au prince, il le tire sur le rivage et lui dit ensuite de penser à son ami le tigre pour que ce dernier vienne briser ses liens.—Cela fait, le prince se rend chez sa mère, puis chez son père, à qui il raconte ses aventures. Le roi lui dit alors que, si le jeune homme peut changer la femme en arbre d'argent, elle lui appartiendra, et que, s'il lui rend la vue, à lui, il aura tout son royaume. Le prince fait ce qui lui est demandé, il devient roi et ses frères sont bannis.

XX
RICHEDEAU

Il était une fois un pauvre homme, appelé Richedeau, qui avait autant d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis. Il envoya un jour un de ses petits garçons chez le seigneur du village pour lui emprunter un boisseau. «Qu'est-ce que ton père veut faire d'un boisseau?» demanda le seigneur. «Est-ce pour mesurer vos poux?—Monseigneur,» répondit l'enfant, «il veut mesurer l'argent qu'il vient de rapporter à la maison.» Bien que le seigneur n'y crût guère, il dit à une servante de donner le boisseau. Richedeau mesura donc son argent et renvoya ensuite le boisseau; comme il ne l'avait pas bien secoué, on trouva au fond trois louis d'or.

Le seigneur, fort surpris, alla aussitôt chez Richedeau. «Comment as-tu fait,» lui demanda-t-il, «pour avoir tant d'argent?—Monseigneur,» répondit Richedeau, «j'ai porté à la foire la peau de ma vache, et je l'ai vendue à raison d'un louis chaque poil.—Est-ce bien vrai, ce que tu me dis là?—Rien n'est plus vrai, monseigneur.—Eh bien! je vais faire tuer les cinquante bêtes à cornes qui sont dans mon étable, et j'en retirerai beaucoup d'argent.» Le seigneur fit donc venir des bouchers qui abattirent tous ses bœufs et toutes ses vaches; puis il envoya ses gens porter les peaux à la foire pour les vendre à raison d'un louis chaque poil. Mais les valets eurent beau offrir leur marchandise; dès qu'ils faisaient leur prix, chacun leur riait au nez, et ils revinrent sans avoir rien vendu.

Le seigneur, furieux de sa mésaventure, courut chez Richedeau pour décharger sa colère sur lui. Celui-ci l'aperçut de loin, et il dit à sa femme: «Voilà monseigneur qui vient pour me quereller. Mets-toi vite au lit et fais la morte.» En entrant dans la cabane, le seigneur remarqua l'air affligé de Richedeau. «Qu'as-tu donc?» lui demanda-t-il.—«Ah! monseigneur, ma pauvre femme vient de trépasser!—Mon ami,» lui dit le seigneur, «je te plains: c'est un grand malheur.» Et il s'en retourna sans songer aux reproches qu'il voulait faire à Richedeau.

«Voilà qui est bien pour le moment,» dit alors la femme de Richedeau; «mais plus tard, quand monseigneur me verra sur pied, qu'aurai-je à lui dire?—Tu lui diras que je t'ai soufflé dans l'oreille, et que cela t'a ressuscitée.»

Quelque temps après, le seigneur, passant par là, vit la femme de Richedeau assise devant sa porte. «Quoi!» dit-il, «c'est vous, madame Richedeau? je vous croyais morte et enterrée.—Monseigneur,» répondit-elle, «j'étais morte en effet, mais mon mari m'a soufflé dans l'oreille, et cela m'a fait revenir.—C'est bon à savoir,» pensa le seigneur; «il faudra que j'en fasse l'essai sur ma femme.» De retour au château, il n'eut rien de plus pressé que de tuer sa femme; ensuite il lui souffla dans l'oreille pour la ranimer, mais il eut beau souffler, la pauvre femme ne bougea pas.

Le seigneur, au désespoir, fit atteler sur le champ son carrosse, et partit avec plusieurs valets pour se saisir de Richedeau. On l'enchaîna et on l'enferma dans un sac que l'on mit dans le carrosse; puis on se remit en route et l'on arriva dans un pré, au bord d'un grand trou rempli d'eau. Richedeau fut déposé sur l'herbe; mais, au moment où on allait le jeter dans l'eau, les cloches sonnèrent la dernière laisse pour l'enterrement de la femme du seigneur. Celui-ci revint en toute hâte au château avec ses gens, afin de n'être pas en retard pour la cérémonie.

Richedeau, resté seul dans son sac au milieu du pré, se mit à dire à haute voix: «Pater, Pater.» Un berger, l'ayant entendu, s'approcha de lui et lui demanda: «Que fais-tu là, et qu'as-tu à dire Pater?» Richedeau répondit: «Je dois rester là-dedans jusqu'à ce que je sache le Pater, et je ne puis en venir à bout; on voudrait me faire curé.—Cela m'irait bien, à moi, d'être curé,» dit le berger; «je sais le Pater tout au long.—Eh bien!» dit Richedeau, «veux-tu te mettre à ma place?—Volontiers,» dit l'autre. Quand Richedeau fut sorti du sac, il y enferma le berger et partit avec les moutons.

Cependant le berger, dans le sac, disait et redisait son Pater sans se lasser. Après l'enterrement, le seigneur revint au pré avec ses gens et leur ordonna de prendre le sac et de le jeter dans l'eau. Le pauvre berger eut beau crier: «Mais je sais mon Pater tout au long.» On ne fit pas attention à ses cris, et on le jeta dans le trou.

Richedeau retourna le soir au village avec les moutons. Le seigneur le vit passer. «Comment,» lui dit-il, «tu n'es pas mort?—Non, monseigneur; il aurait fallu me jeter un peu plus loin.—Mais,» dit le seigneur, «où donc as-tu trouvé ces moutons?—Au fond de l'eau, monseigneur: à quelques pieds plus loin, on trouverait mieux encore. Oh! les beaux moutons! Si vous voulez, monseigneur, je vous les ferai voir.»

Le seigneur suivit Richedeau, qui emmena son troupeau avec lui. Quand ils furent arrivés au bord de l'eau, où se reflétait l'image des moutons: «Regardez,» dit Richedeau, «regardez, monseigneur, les beaux moutons que voilà!»

Aussitôt le seigneur sauta dans l'eau pour les aller prendre, et il se noya. Quant à Richedeau, il devint le seigneur du village.

REMARQUES

Comparer nos nos 10, René et son Seigneur; 49, Blancpied, et 71, le Roi et ses Fils.

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On remarquera la lacune qui existe dans l'introduction. Rien n'explique comment le héros, un «pauvre homme», se trouve tout d'un coup en état de mesurer l'or au boisseau. Dans les autres contes analogues, la fortune du héros a diverses origines. Ainsi, un conte bourguignon (Beauvois, p. 218) fait précéder l'histoire du boisseau d'une introduction voisine de celle de notre no 10, René et son Seigneur: Jean-Bête va vendre au marché une peau de vache. En passant dans une forêt, il est surpris par la nuit et monte sur un arbre, au pied duquel des voleurs viennent justement s'asseoir pour partager leur butin. Il laisse tomber la peau de vache; les voleurs croient que c'est le diable et s'enfuient. Jean-Bête ramasse les écus, et, de retour chez lui, voulant les mesurer, il emprunte le boisseau du seigneur. Celui-ci a mis de la poix au fond pour savoir ce que le pauvre homme pouvait avoir à mesurer. Quand il voit les pièces d'argent qui sont restées dans le boisseau, il court chez Jean-Bête et lui demande comment il a eu cet argent. «Je l'ai eu pour ma peau de vache.» Le seigneur fait tuer toutes ses vaches et en envoie les peaux au marché; mais personne ne veut en donner le prix exorbitant qu'il en demande. Alors il fait mettre Jean dans un sac pour qu'on le jette dans la rivière, etc.—Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes bretons, p. 85), l'introduction est à peu près la même. Comme dans notre conte, le héros fait demander expressément au seigneur de lui prêter un boisseau «pour mesurer son argent».—Comparer un conte de l'Allemagne du Nord (Müllenhoff, p. 461) et un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, Littérature orale, p. 128). Dans ce dernier, le héros trouve un trésor.

Dans un conte toscan (Nerucci, no 21), tout à fait du même genre pour l'introduction que le conte bourguignon et le conte breton, le détail du boisseau n'existe pas; mais, en revanche, ce conte présente un trait du conte lorrain qui manquait dans les contes précédents: Zufilo dit à ses deux frères, qui s'étonnent de lui voir tant d'argent, qu'il a vendu sa peau de vache à raison de deux sous le poil. (Les autres contes n'ont pas ce petit détail: le héros dit simplement qu'il a eu son argent comme prix de sa peau de vache.)

Mentionnons encore un conte lithuanien (Schleicher, p. 121) et un conte danois cité par M. Kœhler (Orient und Occident, II, p. 497), qui, l'un et l'autre, ont une introduction dans laquelle intervient la peau de vache, mais d'une tout autre façon que dans les contes précédents, et qui présentent ensuite l'épisode du boisseau.

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Nous avons dit, dans les remarques de notre no 10, René et son Seigneur, que les contes de cette famille se partagent en deux groupes. Dans le premier, celui auquel appartient ce no 10, le héros vend des objets auxquels il attribue des vertus merveilleuses. Dans le second, il ne vend rien à ses dupes, mais il a l'adresse de les amener à se faire le plus grand tort à elles-mêmes. C'est à ce second groupe que se rattache Richedeau.

Dans le plus grand nombre des contes de ce second type, se trouve, après une introduction qui motive de diverses façons l'enrichissement subit du héros, un passage où, comme dans notre conte, les dupes font tuer leurs vaches pour en vendre la peau. Nous mentionnerons, entre beaucoup d'autres, un conte écossais (Campbell, no 39), un conte irlandais (Hibernian Tales, p. 61), un conte grec moderne de la Terre d'Otrante (Legrand, p. 177).

Plusieurs de ces contes ont, en outre, un second épisode où le héros, dont on a tué la mère, fait en sorte que ses ennemis tuent leur mère à eux. Ainsi, dans le conte écossais de la collection Campbell, les deux voisins de Domhnull, pour se venger de lui, jettent sa mère dans un puits. Domhnull retire le corps, le revêt de ses plus beaux habits et le porte à la ville, où il le dépose dans la cour du château royal, en lui donnant la posture d'une personne assise sur la margelle d'un puits. Ensuite il s'arrange de telle manière qu'une servante du roi heurte, sans le vouloir, la vieille femme et la fait tomber dans le puits; là dessus, grandes lamentations de Domhnull, qui obtient du roi cinq cents livres sterling d'indemnité. Revenu chez lui, il dit à ses deux ennemis qu'à la ville on donne beaucoup d'argent des vieilles femmes mortes. Les deux hommes s'empressent de tuer leurs mères; mais naturellement on ne leur donne rien du tout. Alors ils veulent jeter Domhnull à l'eau, etc.

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Un détail de Richedeau, qui ne se trouve pas dans notre no 10,—le passage où Richedeau montre au seigneur l'image des moutons se reflétant dans l'eau,—existe dans certains contes étrangers de cette famille: dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 127), dans un conte allemand (Prœhle, II, no 15). Comparer un conte oldenbourgeois (Strackerjan, II, p. 288).—Ailleurs, dans des contes allemands (Grimm, no 61; Müllenhoff, p. 461), c'est l'image de nuages floconneux que le héros montre aux villageois, en leur faisant croire que ce sont des moutons.

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Le petit poème du XIe ou peut-être du Xe siècle, que nous avons eu déjà occasion de rapprocher, pour l'ensemble, de notre no 10 (p. 114), a une introduction tout à fait analogue à celle de Richedeau: Un pauvre paysan ne possède qu'un bœuf. La bête étant venue à mourir, il en vend la peau à la ville. En revenant, il trouve sur son chemin un trésor. Rentré chez lui, il emprunte à un des gros bonnets du village un boisseau pour mesurer son argent. Il est épié et accusé de vol. Il dit alors qu'il a eu l'argent pour sa peau de vache, que les peaux sont hors de prix. Les trois plus riches du village tuent tout leur bétail, etc. Suit l'histoire de la trompette qui ressuscite les morts et de la jument qui fait de l'or, et le dénouement ordinaire.