WeRead Powered by ReaderPub
Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) cover

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)

Chapter 45: XXIII LE POIRIER D'OR
Open in WeRead

About This Book

A collection of one hundred oral tales and variants gathered from a single village in Lorraine and transcribed with minimal literary embellishment, presented alongside an introductory essay arguing about the origin and spread of European folktales. Each tale is followed by comparative notes tracing parallels in other French and foreign collections, especially eastern traditions, and a bibliographic index and supplementary remarks deepen the comparative evidence. The editors aim for faithful reproduction of local storytelling, and the work combines primary narratives with scholarly commentary on motifs, forms, and pathways of transmission across Europe.

Un conte allemand publié, en 1559, par Valentin Schumann, dans son Nachtbüchlein (Kœhler, Orient und Occident, II, p. 490), appartient tout entier au second groupe. Nous y retrouvons non seulement l'épisode des vaches tuées, mais aussi le second épisode (la mère du héros tuée), incomplet, il est vrai.

***

En Orient, un petit poème recueilli chez une des tribus tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, I, p. 302) se rattache tout à fait au second groupe, et, par conséquent, plus spécialement à Richedeau. En voici le résumé: Il était une fois trois frères. L'un d'eux était bête et se nommait Tschælmæsch. Un jour, il s'en va en voyage sur son chameau. Invité à passer la nuit dans une maison où il s'arrête, il répond: «Non; j'ai peur que vos quatre chameaux ne mangent le mien.—S'ils le mangent, nous te les donnerons tous les quatre à la place.» La chose arrive, et Tschælmæsch revient chez lui avec quatre chameaux. Ses frères lui demandent où il les a eus. «J'ai tué mon chameau, et je l'ai vendu pour quatre chameaux vivants.» Et il conseille à ses frères de tuer deux chameaux: eux qui sont des gens d'esprit en tireront encore meilleur parti que lui n'a fait du sien. Ses frères tuent deux chameaux et vont dans une yourte les offrir en vente. Ils ne reçoivent que des coups de bâton.—Ensuite Tschælmæsch tue sa mère et l'attache sur son cheval. Un marchand venant à passer, Tschælmæsch le prie de s'arrêter; sans quoi sa mère, qui n'y voit pas, tombera de cheval. Le marchand ne l'écoute pas; Tschælmæsch fait en sorte qu'elle tombe par terre, et le marchand, qui se croit responsable de sa mort, donne mille roubles à Tschælmæsch. Celui-ci, revenu à la maison, dit à ses frères qu'il a eu l'argent pour le corps de sa mère, qu'il a vendu à un marchand: il leur conseille de tuer leurs femmes et de les vendre ensuite. Ses frères suivent son avis et sont encore une fois battus. Alors ils se saisissent de Tschælmæsch, le garrottent et le portent à quelque distance pour le brûler vif. Pendant qu'ils sont allés chercher du bois, passe un homme riche qui demande à Tschælmæsch ce qu'il fait là: «Quiconque est lié en cet endroit, répond Tschælmæsch, deviendra un homme très riche, un gros marchand.» L'autre demande à Tschælmæsch la permission de se mettre à sa place. Tschælmæsch s'empresse d'y consentir et reçoit mille roubles en récompense. Le riche est donc brûlé au lieu de Tschælmæsch. Quand les frères de ce dernier le revoient, ils sont bien étonnés. Tschælmæsch leur dit qu'il est très content d'avoir été mis à mort: leur défunt père lui a donné mille roubles. Ses frères le prient de les tuer, et Tschælmæsch, l'ayant fait, devient le seul maître de la maison.

Chez les Kabyles, nous trouvons un conte, également du second type (J. Rivière, p. 61). Ce conte est fort altéré; en voici les traits essentiels: Un orphelin ne possède qu'un petit veau. Ce veau ayant été tué, il en vend la peau pour une pièce percée. Revenant chez lui, il passe auprès de deux hommes qui viennent de faire un marché et qui ont mis leur argent en tas; il jette, sans qu'on le voie, sa pièce percée sur le tas et crie que les hommes lui ont volé de l'argent. «Combien?» lui demande-t-on.—«Cent francs et une pièce percée.—C'est faux,» disent les hommes; «il n'y a ici que cent francs.» On vérifie, et, comme on trouve cent francs et une pièce percée, on adjuge le tout à l'orphelin. Celui-ci dit alors à son oncle, chez lequel il demeure et qui est cause que son veau a été tué, qu'il en a vendu la peau telle somme, et lui conseille de tuer ses bœufs. L'autre le fait, mais il ne trouve pas d'acheteur pour les peaux. L'orphelin joue encore un autre méchant tour à son oncle. Alors celui-ci lui dit de venir avec lui pêcher à la mer. Le jeune homme rencontre un berger et lui dit que son oncle va se marier, mais que lui ne peut pas aller à la noce. Le berger s'offre à le remplacer, et l'oncle le jette à l'eau. Le soir venu, le jeune homme reparaît avec le troupeau du berger et dit à son oncle: «Tu m'as jeté dans la mer trop près du bord; si tu m'avais jeté au milieu, j'aurais mieux choisi; maintenant je ne t'amène que des brebis noires.» L'oncle jette son fils à l'eau, mais l'enfant ne revient pas. L'orphelin trouve ensuite moyen de faire tomber son oncle et sa tante dans un gouffre, et il hérite de leurs biens.

Un épisode d'un conte afghan du Bannu, dont nous avons donné le résumé dans les remarques de notre no 10 (p. 115), appartient aussi au second groupe: Le héros, qui a ramassé tout l'argent abandonné par une bande de voleurs, dit aux gens de son village qu'il a échangé la peau de son bœuf dans un bazar voisin contre une valeur de cent roupies. Aussitôt les gens tuent leurs bêtes et en portent les peaux au marché; mais on leur en offre seulement quelques pièces de cuivre.

Dans un conte indien du Bengale, analysé dans les mêmes remarques (p. 117), un des épisodes se rattache également au second type, et il s'y trouve un trait analogue au trait du boisseau de Richedeau: Six hommes auxquels le héros, un paysan, a joué plusieurs tours, brûlent, pour se venger, la maison de celui-ci. Le paysan ramasse une partie des cendres, en remplit plusieurs sacs, dont il charge un buffle, et il se met en route pour Rangpour. Chemin faisant, il a l'adresse de substituer deux de ses sacs de cendres à deux des sacs de roupies que des gens conduisent à dos de buffle chez un banquier. Il prie ensuite un des six hommes, qu'il rencontre, de porter les sacs à sa femme: auparavant il avait enduit de gomme le fond d'un des sacs, de sorte que quelques roupies y étaient restées attachées, et l'homme peut ainsi voir quel en était le contenu. Il va aussitôt le dire à ses camarades, et les six hommes viennent demander au paysan comment il a eu cet argent; il répond que c'est en vendant les cendres de sa maison. Aussitôt les autres brûlent leurs maisons et s'en vont au bazar mettre les cendres en vente. Ils n'y gagnent que des coups.

Le trait des pièces d'or qui restent au fond du boisseau se retrouve dans d'autres contes orientaux, qui n'appartiennent pas à la famille de contes que nous étudions en ce moment. Ainsi dans un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire d'Ali-Baba et des quarante Voleurs), Cassim a mis de la poix au fond du boisseau que son frère est venu lui emprunter, et c'est ainsi qu'il découvre qu'Ali-Baba a mesuré de l'or.—Dans d'autres contes, c'est à dessein que les pièces de monnaie ont été laissées dans le boisseau. Ainsi, dans le conte de Boukoutchi-Khan, le pendant du Chat Botté chez les Avares du Caucase, le renard, qui remplit le rôle du chat, va emprunter au Khan un boisseau pour mesurer, lui dit-il, l'argent, puis l'or de son maître; et, chaque fois, il a soin d'enfoncer dans une fente du boisseau l'unique pièce d'argent ou d'or qu'il possède (Schiefner, no 6, p. 54). Il en est de même dans le conte sibérien correspondant, recueilli chez les Tartares riverains de la Tobol (Radloff, t. IV, p. 359).

***

Une variante que nous avons entendu raconter à Montiers-sur-Saulx a aussi l'épisode du boisseau, mais, à la différence de Richedeau, elle le présente d'une façon bien motivée. Voici les traits principaux de cette variante, très voisine de divers contes étrangers, par exemple d'un conte allemand de la collection Prœhle (II, no 15): Une fillette, qui est partie de chez ses parents parce qu'elle ne veut pas aller à l'école, s'en va par le monde en emportant sous son bras un corbeau qu'elle a pris. Ayant été accueillie dans une maison en l'absence du maître, elle regarde par une fente dans la chambre voisine de l'endroit où on l'a mise, et observe ce qui s'y passe. Le maître étant rentré, il demande à la fillette ce que c'est que la bête qu'elle tient sous son bras. «C'est un devin,» répond-elle.—«Comment? un devin?—Oui, c'est une bête qui sait dire tout ce qui se passe.—Est-il à vendre?—Je vous le vendrai, si vous voulez; mais je vais d'abord vous montrer ce qu'il sait faire.» Et elle frappe la tête du corbeau, qui se met à croasser. «Il dit qu'il y a quelqu'un de caché dans la chambre d'à côté.» L'homme entre dans la chambre et voit que c'est vrai. Puis la fillette fait dire à son corbeau qu'il y a des victuailles et du vin cachés dans le buffet. «C'est un devin véritable!» dit l'homme; «si cher qu'il soit, je veux l'acheter.» Il donne à la fillette beaucoup d'argent et un âne pour le porter, et la fillette s'en va plus loin. Elle vend bien cher son âne à un meunier en lui disant que c'est une «quittance»: quand on doit de l'argent, on n'a besoin que de présenter cet âne à son créancier pour n'avoir plus rien à payer[239]; de plus, elle lui fait croire (de la même façon que René, le héros de notre no 10) que l'âne fait de l'or. Puis elle va trouver sa marraine et la prie de lui prêter un boisseau. «Pourquoi faire?—Pour mesurer mes écus d'or.» On lui prête le boisseau, et, quand elle l'a rendu et qu'on frappe sur le fond, il en tombe trois louis. L'explication prétendue de cette fortune, donnée non point par la fillette, mais par son père, ce qui est assez bizarre, est à peu près la même que dans Richedeau: c'est qu'on a vendu une vache et son veau un sou le poil.—La fin de cette variante est encore celle de Richedeau, mais fort confuse. L'individu qu'on veut jeter dans l'eau crie qu'il ne veut pas être évêque. Il en est de même dans un conte bourguignon (Beauvois, p. 218) et dans un conte allemand (Orient und Occident, II, p. 414).

***

Une autre variante, venant toujours de Montiers-sur-Saulx, présente quelques traits particuliers: Une veuve a trois fils, François, Claude et Jean. Les deux premiers, l'un marchand de cochons, l'autre marchand de chevaux, sont mariés; Jean demeure avec sa mère. Un jour, Jean dit à celle-ci qu'il veut aller vendre de la mélasse pour du miel. Il met de la mélasse plein un grand tonneau avec un peu de miel par dessus[240]. Il rencontre ses frères, qui lui demandent ce qu'il a à vendre, et veulent lui acheter son miel. Jean le leur fait cent écus et ne veut rien en rabattre. Les autres trouvent que c'est bien cher, mais ils finissent par donner les cent écus. Jean étant revenu chez sa mère, celle-ci lui demande à qui il a vendu sa mélasse; il répond que c'est à ses frères. «Tu n'aurais pas dû les attraper,» lui dit-elle. François et Claude, ayant découvert la tromperie, viennent pour tuer Jean. Mais auparavant Jean s'est concerté avec sa mère. Quand ses frères arrivent, il la leur montre étendue dans son lit et leur dit qu'elle est morte; puis il prend une flûte, lui en joue dans l'oreille, et elle se relève. François et Claude demandent à Jean combien il veut vendre la flûte. «Cent écus.—Les voilà.» Ensuite Jean met dans un sac de la mousse avec un peu de laine par dessus, et ses frères l'achètent pour de la laine. Quand ils rentrent chez eux, leurs femmes les querellent à cause de ce sot marché; il les tuent et essaient en vain de les ressusciter au moyen de la flûte. Cependant Jean, passant près d'un troupeau, demande au berger de le lui prêter: le berger, pendant ce temps, ira à la messe. Et Jean s'en va avec le troupeau. Ses frères, qui le cherchaient pour le tuer, le rencontrent et lui demandent où il a eu ce troupeau. Il les mène sur le bord de la rivière et leur dit qu'il a sauté dedans et que c'est là qu'il a trouvé les moutons. Aussitôt l'un de ses frères se jette dans la rivière. Glou, glou, glou, fait l'eau, pendant qu'il se noie. Le second frère demande à Jean ce que dit l'autre. «Il dit que tu ailles l'aider.» Et il se noie aussi. Comme ils n'ont pas d'héritier, c'est Jean qui recueille leur fortune.

Dans un conte du nord de l'Allemagne, mentionné plus haut (Müllenhoff, p. 463), le héros explique tout à fait de la même façon que celui de la variante lorraine le Bloubbelebloub que fait un des paysans, en revenant à la surface de l'eau: «Il dit qu'il tient déjà un beau bélier par les cornes et qu'il faut que vous alliez l'aider.»—Dans un autre conte allemand (Grimm, no 61), quand le maire se jette dans l'eau pour aller chercher les prétendus moutons, les paysans, entendant le bruit, ploump! s'imaginent qu'il leur crie de venir, et sautent tous dans la rivière.—Il se trouve, dans le conte indien du Bengale rappelé ci-dessus, un trait analogue: le héros ayant jeté dans la rivière un des six hommes, les autres entendent le bouillonnement de l'eau et demandent ce que c'est: le héros répond que c'est leur camarade qui prend un cheval.

***

Aux livres du XVIe siècle que nous avons cités dans les remarques de notre no 10 (p. 114) et que l'on peut également rapprocher de Richedeau, nous ajouterons un épisode d'un roman satirique italien du même temps, le Bertoldo du maréchal-ferrant Croce (1550-1620): Bertoldo, un rustre à qui ses plaisanteries mordantes contre les femmes ont attiré l'inimitié de la reine, est enfermé dans un sac par ordre de celle-ci et remis à la garde d'un sbire: le lendemain on doit le jeter dans l'Adige. Il fait croire au sbire qu'il a été mis dans le sac parce qu'il ne voulait pas épouser une belle jeune fille très riche. Le sbire entre dans le sac à sa place pour avoir cette bonne aubaine.

XXI
LA BICHE BLANCHE

Il était une fois un roi qui voulait se marier et qui ne savait trop laquelle prendre de deux jeunes filles. Il finit pourtant par en choisir une, et le mariage se fit.

Au bout de quelque temps, la reine accoucha d'un fils. Ce jour-là, le roi n'était pas au château: la jeune fille dont il n'avait pas voulu profita de son absence pour se glisser auprès de la reine, et, comme elle était sorcière, elle la changea en biche blanche et prit sa place. Si, dans les trois jours, personne ne délivrait la reine, elle devait rester enchantée toute sa vie. Bichaudelle seule, la servante de la reine, avait vu ce qui s'était passé, mais elle n'osa le dire à personne, car elle aurait été, elle aussi, changée en biche blanche.

Le lendemain, le roi revint au château. Il entra dans la chambre où était la sorcière, et, croyant que c'était sa femme, il lui demanda comment elle allait. «Pas trop bien, et si je ne mange de la biche blanche au bois, je mourrai.»

Le roi s'en fut à la chasse et poursuivit longtemps la biche; mais celle-ci se cachait dans les taillis, dans les broussailles, si bien qu'il ne put l'atteindre.

La nuit, la vraie reine revint:

«Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
—Plaît-il, dame?—Où est le roi?
Le roi est-il couché?—Oui, dame, il est au chevet,
Qui tient sa dame par la main.
—Hélas! plus que deux nuits, mon cher fils,
Et si le roi ton père ne me délivre,
Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois!»

Les serviteurs entendirent tout, mais ils n'osèrent rien dire.

Le matin, le roi vint trouver la sorcière et lui demanda comment elle allait. «Pas trop bien, et si je ne mange de la biche blanche au bois, je mourrai.»

Le roi poursuivit encore la biche, mais elle se cachait dans les taillis, dans les broussailles, et il ne put l'atteindre.

La nuit, la reine revint encore:

«Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
—Plaît-il, dame?—Où est le roi?
Le roi est-il couché?—Oui, dame, il est au chevet,
Qui tient sa dame par la main.
—Hélas! plus qu'une nuit, mon cher fils,
Et si le roi ton père ne me délivre,
Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois!»

Les serviteurs avaient encore entendu les paroles de la reine, et cette fois ils les rapportèrent au roi.

Le matin, le roi vint demander à la sorcière comment elle allait. «Pas trop bien, et si je ne mange de la biche blanche au bois, je mourrai.»

Le roi poursuivit la biche, mais il ne la pressa pas tant que les autres jours. La biche se cachait dans les taillis, dans les broussailles, et elle échappa au roi.

La nuit, la reine revint; le roi s'était caché dans un coin de la chambre.

«Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
—Plaît-il, dame?—Où est le roi?
Le roi est-il couché?—Oui, dame, il est au chevet,
Qui tient sa dame par la main.
—Hélas! plus que cette nuit, mon cher fils,
Et si le roi ton père ne me délivre,
Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois!»

«Non, ma bien-aimée,» s'écria le roi, «vous ne le serez pas plus longtemps.» Au même instant le charme fut rompu. Le roi fit mourir la méchante sorcière et vécut heureux avec sa femme.

REMARQUES

Ce petit conte doit être rapproché de plusieurs contes étrangers dans lesquels il ne forme qu'un épisode du récit. Celui qui lui ressemble le plus, à notre connaissance, est un conte suédois (Cavallius, p. 142): dans ce conte, la mère de la fausse reine demande au roi, pour guérir sa fille, le sang de la petite cane, qui n'est autre que la vraie reine, comme la sorcière demande à manger de la biche blanche[241]. Là aussi, la reine revient trois nuits; chaque fois elle demande au petit chien ce que fait la sorcière, etc.

Dans un conte russe (Ralston, p. 184), la reine, changée en oie sauvage par sa marâtre, qui lui a substitué une sienne fille, revient également trois nuits de suite, sous sa véritable forme, pour allaiter son enfant. La troisième fois, il faudra qu'elle s'envole pour toujours «par delà les sombres forêts, par delà les hautes montagnes.»—Comparer les contes allemands nos 11 et 13 de la collection Grimm.

Dans un conte catalan (Rondallayre, III, p. 149), une reine a été changée en colombe blanche par une gitana, qui a pris sa place auprès du roi; elle vient plusieurs fois sous cette forme demander au jardinier du château comment se trouve le roi avec sa «reine noire» et ce que fait son enfant à elle.—Comparer le conte portugais no 36 de la collection Braga et un conte espagnol, recueilli au Chili et publié dans la Biblioteca de las tradiciones populares españolas (I, p. 109).

Un conte grec moderne (J.-A. Buchon, La Grèce continentale et la Morée, p. 263, reproduit dans la collection E. Legrand, p. 140) présente ainsi le même épisode: Les deux sœurs aînées de la reine, jalouses de celle-ci, s'introduisent dans sa chambre le jour où elle met au monde un fils, et enfoncent une épingle magique dans la tête de l'accouchée. Aussitôt la jeune reine est changée en un petit oiseau qui s'envole, et une de ses sœurs se met dans le lit à sa place. Le roi, qui avait coutume de déjeuner au jardin, voit un jour un joli petit oiseau qui lui dit: «Prince, la reine-mère, le roi et le petit prince ont-ils bien dormi la nuit passée?—Oui,» dit le roi.—«Que tous dorment du sommeil le plus doux; mais que la jeune reine dorme d'un sommeil sans réveil, et que tous les arbres que je traverse se sèchent.» La verdure et les fleurs se flétrissent en effet. Les jardiniers demandent au roi la permission de tuer l'oiseau, mais le roi le leur défend. Plusieurs jours de suite, le petit oiseau revient; il se pose sur les genoux du roi et mange avec lui. Un jour le roi, l'examinant, voit sur sa tête une épingle. Il la retire, et sa vraie femme reparaît à ses yeux.—Dans un conte breton (Luzel, Légendes, II, p. 303), la vraie reine est aussi changée en oiseau, par la vertu magique d'une épingle, que sa marâtre lui a enfoncée dans la tempe. Elle vient, trois nuits de suite, se plaindre auprès de son enfant nouveau-né: si personne ne la délivre en retirant l'épingle, elle restera pour toujours oiseau bleu dans le bois. Le roi, prévenu après la seconde nuit par son valet de chambre, retire l'épingle magique[242].

Mentionnons enfin le conte allemand no 135 de la collection Grimm, et un conte lithuanien (Chodzko, p. 315). Dans ces deux contes, une marâtre, qui conduit sa belle-fille à un roi que celle-ci doit épouser, la jette dans l'eau en la transformant en cane, et lui substitue sa propre fille. Trois nuits de suite, la cane vient au palais du roi et (dans le conte allemand) demande ce que devient son frère et ce que fait le roi, ou (dans le conte lithuanien) va pleurer sur le cercueil de son frère.—Comparer un conte islandais (Arnason, p. 235) et deux contes siciliens (Gonzenbach, nos 13 et 33).

***

La collection de miss M. Stokes nous fournit un conte indien à rapprocher de ces récits. Dans ce conte (no 2), probablement recueilli à Bénarès, une reine, qui est morte, prie Khuda (Dieu) de lui permettre d'aller visiter son mari et ses enfants. Khuda lui permet d'y aller, mais non sous forme humaine; il la change en un bel oiseau et lui met une épingle dans la tête en disant que, quand l'épingle serait enlevée, elle redeviendrait femme. L'oiseau va se percher la nuit sur un arbre près de la porte du palais du roi et demande au portier comment va le roi, puis comment vont les enfants, les serviteurs, etc. Et il ajoute: «Quel grand imbécile est votre roi!» Alors il se met à pleurer, et des perles tombent de ses yeux; ensuite il se met à rire, et des rubis tombent de son bec. Le roi qui, la nuit suivante, l'entend tenir le même langage, le fait prendre dans un filet et mettre dans une cage. En le caressant, il sent l'épingle, la retire, et sa femme se trouve là vivante devant lui.

La réflexion faite par l'oiseau montre bien qu'il y a une altération dans ce conte indien. Dans la forme primitive, ce n'était évidemment pas Khuda qui transformait la reine en oiseau; c'était une femme qui, pour se substituer à elle auprès du roi, enfonçait dans la tête de la reine une épingle magique et la changeait en oiseau. Voilà l'explication des paroles de l'oiseau. Il veut dire que le roi est bien aveugle de ne pas voir que la fausse reine n'est pas sa femme. De plus, si l'oiseau pleure des perles, et si des rubis tombent de son bec, quand il rit, c'est que, comme dans des contes européens du même genre (par exemple, dans le conte lithuanien et dans le conte suédois cités plus haut), la reine avait ce don quand le roi l'a épousée.

Un trait d'un livre siamois (Asiatic Researches, t. XX, 1836, p. 345) n'est pas sans quelque analogie avec le passage de notre conte où la sorcière demande, pour se guérir, à manger de la biche blanche: Une yak (sorte d'ogresse ou de mauvais génie) a pris la forme d'une belle femme et est devenue l'épouse favorite d'un roi. Voulant se débarrasser des autres femmes du roi, douze princesses sœurs, elle feint d'être malade et dit qu'elle ne pourra guérir que si on lui donne les yeux de douze personnes nées de la même mère. Il n'y a que les douze princesses qui se trouvent dans ce cas, et le roi leur fait arracher les yeux.—Nous ferons remarquer à ce propos que, dans un des contes islandais mentionnés plus haut (Arnason, p. 443), une troll[243] prend aussi la forme d'une belle femme et se substitue auprès du roi à la vraie reine qu'elle a fait disparaître.

XXII
JEANNE & BRIMBORIAU

Un jour, un mendiant passait dans un village en demandant son pain; il frappa à la porte d'une maison où demeurait un homme appelé Brimboriau avec Jeanne sa femme. Jeanne, qui se trouvait seule à la maison, vint lui ouvrir: «Que demandez-vous?—Un morceau de pain, s'il vous plaît.—Et où allez-vous?—Je m'en vais au Paradis.—Oh! bien,» dit la femme, «ne pourriez-vous pas porter une miche de pain et des provisions à ma sœur qui est depuis si longtemps en Paradis? Elle doit manquer de tout. Si je pouvais aussi lui envoyer des habits, je serais bien contente.—Je vous rendrais ce service de tout mon cœur,» répondit le mendiant, «mais jamais je ne pourrai me charger de tant de choses. Il me faudrait au moins un cheval.—Qu'à cela ne tienne!» dit la femme, «prenez notre Finette; vous nous la ramènerez ensuite. Combien vous faut-il de temps pour faire le voyage?—Je serai revenu dans trois jours.»

Le mendiant prit la jument et partit, chargé d'habits et de provisions. Bientôt après, le mari rentra. «Où donc est notre Finette?» dit-il.—«Ne t'inquiète pas,» dit la femme; «tout à l'heure il est venu un brave homme qui s'en va au Paradis. Je lui ai prêté Finette pour qu'il porte à ma sœur des habits et des provisions; elle doit en avoir grand besoin. Je lui en ai envoyé pour longtemps. Ce brave homme reviendra dans trois jours.»

Brimboriau ne fut guère content; pourtant il attendit trois jours, et, au bout de ce temps, ne voyant pas revenir la jument, il dit à sa femme de se mettre à sa recherche avec lui. Les voilà donc tous les deux à battre la campagne. En passant près d'un endroit où l'on avait enterré un cheval, Jeanne vit un des pieds qui sortait de terre. «Viens vite,» cria-t-elle à son mari; «Finette commence à sortir du Paradis.» Brimboriau accourut, et, quand il vit ce que c'était, il fut fort en colère.

Sur ces entrefaites, survinrent des voleurs qui emmenèrent Brimboriau et sa femme. Les pauvres gens trouvèrent moyen de s'échapper, et emportèrent en se sauvant une porte que les voleurs avaient enlevée d'une maison. Comme il se faisait tard, ils montèrent tous les deux sur un arbre pour y passer la nuit, Brimboriau tenant toujours sa porte. Bientôt après, le hasard voulut que les voleurs vinssent justement sous cet arbre pour compter leur argent. Pendant qu'ils étaient assis tranquillement, Brimboriau laissa tomber la porte sur eux. Les voleurs effrayés se mirent à crier: «C'est le bon Dieu qui nous punit!» Et ils s'enfuirent en abandonnant l'argent. Brimboriau s'empressa de le ramasser, et dit à sa femme: «Ne nous fatiguons plus à chercher Finette; nous avons maintenant de quoi la remplacer.»

REMARQUES

Nous avons entendu raconter à Montiers-sur-Saulx ce conte de plusieurs manières.

Dans une de ces variantes, le mari, en rentrant à la maison, est si fâché en apprenant ce que sa femme a fait du cheval, qu'il décroche la porte pour la lui jeter sur le dos. Jeanne s'enfuit, Jean court après elle, tenant toujours sa porte. Survient une troupe de voleurs; Jean et Jeanne grimpent sur un arbre avec la porte pour n'être pas aperçus. Les voleurs viennent s'asseoir au pied de l'arbre, etc.

Dans une autre version, en partant à la recherche du cheval, l'homme, aussi simple que sa femme, prend la clef de la maison et dit à sa femme de prendre la porte sur son dos, «de peur que les voleurs n'entrent»[244].—Une troisième variante met en scène un petit garçon emportant la porte de la maison, «pour qu'elle soit bien gardée.»

Dans une quatrième variante, apparaît un nouvel élément: Un jour, un homme dit à sa femme de faire une soupe maigre. «Pourquoi maigre,» dit la femme, «puisque nous avons du lard?—Le lard,» répond le mari, «c'est pour dor'navant (dorénavant, plus tard).» Un pauvre, qui passait, a entendu la conversation. Quand l'homme est à la charrue, il frappe et dit qu'il est «Dor'navant.» La femme s'empresse de lui donner sa plus belle bande de lard et lui tire du vin. Le pauvre lui ayant fait croire qu'il revient du Paradis, elle lui parle d'une sienne fille, qui est morte. «Je la connais,» dit le pauvre; «elle sera bien aise d'avoir ses habits.» La femme les lui donne, ainsi qu'une jument pour porter tout ce bagage. A son retour le mari est bien fâché, etc.


Les différents thèmes qui composent notre conte et ses variantes, figurent, soit séparés, soit réunis, dans divers autres contes français et étrangers.

Prenons d'abord le thème de l'homme qui prétend aller au Paradis ou en revenir. Nous le retrouvons dans un conte français du Vivarais (Mélusine, 1877, col. 135); dans un conte breton (ibid., col. 133); un conte basque (J. Vinson, p. 112); un conte allemand de la Souabe (Meier, no 20); un conte suisse (Sutermeister, no 23); un conte norwégien (Asbjœrnsen, I, no 10); un conte anglais (Baring-Gould, no 3); un autre conte anglais (Mélusine, 1877, col. 352); un conte valaque (Schott, no 43),—tous contes dans lesquels il se présente isolé;—dans des contes de diverses parties de l'Allemagne (Grimm, no 104; Meier, p. 303; Prœhle, I, no 50; Müllenhoff, p. 415); un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, no 14); un conte des Valaques de la Moravie (Wenzig, p. 41); un conte italien de Rome (miss Busk, p. 361); un conte irlandais (Kennedy, II, p. 13),—où il est combiné avec d'autres thèmes, souvent (dans les collections Meier, Prœhle, Zingerle, Wenzig) avec le thème de notre quatrième variante, que nous examinerons après celui-ci.—Dans un conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology, I, p. 200), ce n'est pas du ciel, mais de l'enfer, qu'un soldat dit revenir, et il raconte à la bonne femme qu'il y a vu le fils de celle-ci, forcé de mener paître les cigognes et grandement à court d'argent.

Dans un bon nombre des contes de ce type, le mari ou le fils de la femme qui a été attrapée, monte à cheval quand il apprend la chose (ici le cheval n'a pas été donné par la femme), et poursuit le voleur, et celui-ci trouve encore moyen de lui escroquer son cheval.

Un conte français, inséré dans un livre publié à Paris en 1644 et intitulé: La Gibecière de Mome ou le Trésor du ridicule (dans Ch. Louandre: Chefs-d'œuvre des conteurs français contemporains de La Fontaine, Paris, 1874, p. 51), présente cette dernière forme: Un écolier mal garni d'argent arrive devant la maison d'un riche villageois, qui en ce moment est au bois. Sa femme demande à l'écolier qui il est et d'où il vient; à quoi il répond qu'il est un pauvre écolier venant de Paris. La femme, qui est simple, et qui a mal entendu, s'écrie: «Quoi! vous revenez du Paradis!» Et elle lui demande des nouvelles d'un premier mari qu'elle a eu. L'écolier lui dit que le pauvre homme n'a ni argent ni accoutrement, «et si aucuns gens de bien ne lui eussent aidé, il serait mort de faim.» La femme charge l'écolier de lui porter ses meilleurs habits avec quelques ducats. Le mari rentre, et, ayant appris l'histoire, il monte vite sur son meilleur cheval. L'écolier l'aperçoit de loin et jette sa malle dans une haie. «Avez-vous vu passer un homme portant une malle?» lui demande le mari.—«Oui, mais dès qu'il vous a vu, il est entré dans le bois.» Le mari prie l'écolier de lui tenir son cheval et s'enfonce dans le bois. Pendant ce temps, l'écolier décampe avec la malle et le cheval. Le villageois, au retour, ne trouve ni cheval ni homme. Quand il rentre au logis, sa femme lui demande s'il a rencontré le messager. «Oui, oui,» dit-il, «et lui ai d'abondant donné mon cheval, afin qu'il fasse plus tôt le voyage en Paradis.»

Le thème que nous examinons a été plusieurs fois traité dans la littérature allemande du XVIe siècle. M. Sutermeister, dans ses remarques sur le conte suisse mentionné plus haut, renvoie au livre du moine franciscain allemand Jean Pauli, Schimpf und Ernst, publié pour la première fois en 1519 (feuille 84 de l'édition de 1542), à une facétie de Hans Sachs, l'Écolier qui s'en allait en Paradis (3, 3, 18, éd. de Nuremberg), qui aurait été imitée de Pauli, et au Rollwagenbüchlein de Jœrg Wickram (1555, p. 179 de l'éd. de H. Kurz).

Dans l'Inde, ou plutôt dans l'île de Ceylan, il a été recueilli un conte presque entièrement semblable aux précédents (voir la revue the Orientalist, Kandy, Ceylan, 1884, p. 62): Un jour, un mendiant, relevant de maladie, se présente à la porte d'une maison où il ne se trouve que la femme. Celle-ci s'étant récriée sur sa mine pâle et défaite: «Ah!» dit le mendiant, «je reviens de l'autre monde!» La bonne femme prend la chose à la lettre. «Si vous revenez de l'autre monde,» dit-elle, «vous devez avoir vu notre fille Kaluhâmi, qui est morte il y a quelques jours. Comment va-t-elle?—Madame,» répond le mendiant, «elle est maintenant ma femme, et elle m'a envoyé chercher ses bijoux.» La bonne femme s'empresse de lui donner les bijoux de sa fille, en y ajoutant d'autres cadeaux. Après quoi, le mendiant prend congé. Il n'est pas encore bien loin, quand il voit le mari à cheval galoper à sa poursuite. Il monte sur un grand arbre. Le mari met pied à terre, attache son cheval et cherche à grimper sur l'arbre. Mais le mendiant est bien vite descendu; il saute sur le cheval et détale. Alors le mari, voyant qu'il ne peut l'atteindre, lui crie: «Mon gendre, dites à notre fille que les bijoux sont de sa mère, et que le cheval est de moi.»

***

La quatrième variante lorraine que nous avons indiquée offre un nouveau thème, qui se présente sous diverses formes dans les contes suivants: un conte français du Quercy (Mélusine, 1877, col. 89); des contes allemands (Prœhle, loc. cit.;—Meier, loc. cit.;—Colshorn, no 36;—Strackerjan, II, p. 291); des contes du Tyrol allemand (Zingerle, loc. cit., et II, p. 185); un conte du Tyrol italien (Schneller, no 56); un conte italien du Bolonais (Coronedi-Berti, no 12); un conte du pays napolitain (Jahrbuch für romanische und englische Literatur, VIII, p. 268); un conte des Valaques de la Moravie (Wenzig, loc. cit.); un conte croate (Krauss, II, no 106); un conte anglais (Halliwell, p. 31). Ainsi, dans tel de ces contes (Zingerle, II, p. 185), un homme s'en va en voyage en recommandant à sa femme d'être bien économe et de garder quelque chose «pour l'avenir». Arrive un mendiant qui demande à la femme un peu de lard. «Non,» dit-elle, «je ne puis rien donner; mon mari est parti; il faut que je garde tout pour l'avenir.—Cela se trouve bien,» dit le mendiant, «donnez-moi le lard: c'est moi qui suis l'Avenir.» Et la femme lui donne tout le lard.—Dans tel autre (conte allemand de la collection Colshorn), un homme a mis de côté de l'argent, comme il dit en plaisantant, «pour Jean l'Hiver» (für Hans Winter). Pendant qu'il est parti, ses enfants demandent aux passants s'ils s'appellent Jean l'Hiver. Un compagnon cordonnier répond que oui, et ils lui donnent l'argent. Ailleurs, la sotte femme donne l'argent ou les provisions qui avaient été mis en réserve «pour le long hiver» (dans le conte allemand de la collection Prœhle), «pour le temps long» (dans le conte du Quercy), «pour le besoin» (dans le conte valaque), etc.—Dans le conte souabe de la collection Meier, un homme dit à sa femme qu'elle lui fait trop souvent manger du lard et des pommes séchées au four et qu'il faut garder cela «pour le long printemps». Un passant qui a entendu se donne pour «le long printemps».

Cette histoire se retrouve, elle aussi, dans la littérature du XVIe siècle. M. Imbriani, dans ses Conti pomiglianesi (p. 227), reproduit le passage suivant de Béroalde de Verville: Mauricette, la chambrière d'une veuve, est un peu simple, «follette». Voyant depuis longtemps un jambon dans la cheminée, elle demande à sa maîtresse si elle le mettra cuire. «Non,» dit la dame, «c'est pour les Pâques.» Mauricette parle de la chose à quelques-unes de ses amies, et le clerc d'un notaire en a vent. Un jour que la bonne femme est allée à sa métairie et qu'elle a laissé Mauricette toute seule, il vient heurter et demande madame. Mauricette dit qu'elle n'y est pas. «J'en suis bien marri,» dit l'autre, «pource que je suis Pâques, qui était venu quérir le jambon qu'elle m'a promis.» Il entre, et la chambrière le laisse prendre le jambon.

***

Venons maintenant au troisième thème principal, l'aventure de la porte et des voleurs. Il ne se rencontre pas ordinairement réuni avec les deux précédents ou même avec l'un d'eux. Nous n'avons vu cette combinaison que dans le conte du Quercy et le conte bolonais mentionnés tout à l'heure.

Ce thème existe dans un conte bourguignon (E. Beauvois, p. 203); un conte de la Basse-Normandie (J. Fleury, p. 161); des contes allemands (Grimm, no 59; Kuhn et Schwartz, no 13); un conte autrichien (Vernaleken, no 39); des contes du Tyrol allemand (Zingerle, I, no 24; II, p. 50); un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 64; cf. no 62); un conte slave de Bosnie (Mijatowics, p. 259); un conte anglais (Halliwell, no 26); des contes italiens de Rome (Busk, p. 369 et 374); d'autres contes italiens (Jahrbuch für romanische und englische Literatur, VIII, p. 263); un conte catalan (Rondallayre, III, p. 47), et aussi, mais sous une forme mutilée, dans un conte sicilien (Gonzenbach, t. I, p. 251-252; Pitrè, III, no 190, p. 366), etc.

Dans nombre de ces contes, il est assez mal expliqué comment il se fait qu'on prenne la porte avec soi. Dans les uns (conte du Quercy, conte bolonais, conte autrichien), c'est parce que la femme ou le jeune homme n'a pas compris ce que lui disaient son mari ou ses frères. Ailleurs, c'est parce que la mère a dit aux enfants de bien faire attention à la porte (conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz), ou parce que la femme se dit que celui qui est maître de la porte est maître de la maison (conte allemand de la collection Grimm), ou, comme dans notre troisième version lorraine, qu'ainsi la porte sera mieux gardée (conte bosniaque), etc.

Quelques contes présentent l'idée-mère de cet épisode sous une forme légèrement différente. Dans un conte grec moderne (Simrock, Appendice, no 2), un fou est mis en prison; il enlève les portes et les charge sur son dos. Il monte sur un arbre avec son fardeau, puis en dormant il le laisse tomber sur des marchands, qui s'enfuient, et il prend leurs marchandises. Comparer un conte grec d'Epire (Hahn, t. II, p. 239).—Dans un autre conte épirote (ibid., I, no 34), c'est une meule de moulin que le héros, fou également, laisse tomber aussi sur des marchands. Dans un conte valaque (Schott, no 23), où nous retrouvons les voleurs, c'est un moulin à bras. Dans un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 65), un pilon à millet.—Enfin, rappelons les contes cités dans les remarques de notre no 13, René et son Seigneur (contes français de l'Amiénois et de la Bourgogne, et conte toscan), où le héros laisse tomber du haut d'un arbre sur des voleurs une peau de vache.

Plusieurs des contes européens mentionnés ci-dessus en dernier lieu ont, dans l'épisode des voleurs, un trait qui se retrouve dans deux de nos variantes. Dans le conte allemand de la collection Grimm, la sotte femme a pris avec elle, outre la porte, une cruche de vinaigre et des pommes séchées au four (dans une variante, des raisins secs). Quand elle est sur l'arbre avec son mari, elle se trouve trop chargée; elle jette d'abord ses pommes sèches. «Tiens!» disent les voleurs qui sont au pied de l'arbre, «les oiseaux fientent!» Puis elle verse son vinaigre, et les voleurs croient que la rosée commence à tomber. Enfin elle lâche la porte.—Notre seconde variante, dont nous n'avons résumé ci-dessus qu'une partie, a un passage analogue, mais le présente d'une manière qui n'a pas grand sens.

Dans un des contes tyroliens indiqués plus haut (Zingerle, I, no 24), les trois frères qui sont sur l'arbre sont si effrayés à la vue des voleurs, que la sueur d'angoisse dégoutte de leur front, et les voleurs croient qu'il va pleuvoir[245].

Enfin, dans divers autres contes (conte du Quercy, conte normand, conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz, conte du «pays saxon» de Transylvanie, conte grec moderne, conte bolonais, conte catalan, et aussi conte toscan no 21 de la collection Nerucci), ce n'est plus de la sueur qui tombe sur les voleurs, et le passage est grossier. Il se reproduit identiquement dans notre troisième variante.

En Orient, la collection kalmouke du Siddhi-Kür, originaire de l'Inde, nous fournit un récit analogue à l'épisode de la porte et des voleurs. Dans le conte no 6, un homme traversant un steppe trouve sous un palmier un cheval mort. Il en prend la tête comme provisions de bouche, l'attache à sa ceinture et grimpe sur le palmier pour y dormir en sûreté. Pendant la nuit, arrivent des démons qui se mettent à festoyer sous l'arbre. Tandis que l'homme les regarde, la tête de cheval se détache de sa ceinture et tombe au milieu des démons, qui s'enfuient sans demander leur reste. L'homme trouve sous l'arbre une coupe d'or qui procure à volonté à boire et à manger.

Dans un petit poème ou conte recueilli chez les Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, I, p. 311), un fou, qui est entré avec ses deux frères dans la maison d'un Jælbægæn (sorte d'ogre) à sept têtes, parvient, après diverses aventures, à tuer ce Jælbægæn. Il lui coupe une de ses sept têtes, une main et un pied, et emporte le tout avec lui. Poursuivis par un autre Jælbægæn, celui-ci à douze têtes, les trois frères grimpent sur un arbre. Le Jælbægæn vient précisément passer la nuit au pied de cet arbre. Tout à coup, le fou dit à ses frères qu'il ne peut tenir plus longtemps la tête dont il s'est chargé, et, malgré leurs remontrances, il la laisse tomber. Le Jælbægæn, fort étonné, s'imagine qu'il y a une bataille dans le ciel, puisqu'il pleut des têtes de Jælbægæn, et, quand ensuite le fou lâche successivement la main, puis le pied qu'il portait, le Jælbægæn se dit que décidément il y a la guerre là-haut, et il s'enfuit.

Nous avons cité, dans les remarques de notre no 10, René et son Seigneur (p. 115), un conte afghan qui, comme certains contes européens, réunit au thème principal de ce no 10 une introduction dans laquelle une peau de vache, tombant du haut d'un arbre sur des voleurs en train de compter leur argent, les met en fuite.

Dans l'Inde, on peut citer d'abord un épisode d'un conte recueilli chez les Sântâls (Indian Antiquary, 1875, p. 258) et dont nous avons déjà fait connaître un fragment dans les remarques de notre no 10 (p. 118): Gouya et son frère Kanran ont, par ruse, fait périr un tigre. Ils le dépècent; Kanran prend quelques-uns des morceaux les plus délicats, Gouya choisit les entrailles. Ils montent tous les deux sur un arbre pour y être en sûreté pendant la nuit. Or, il se trouve qu'un prince, passant par là, s'arrête avec sa suite sous l'arbre pour s'y reposer. Gouya, qui pendant tout le temps a eu dans les mains les entrailles du tigre, dit à son frère qu'il ne peut les tenir plus longtemps, et il les laisse tomber justement sur le prince endormi. Le prince se réveille en sursaut, et, voyant du sang sur lui, il s'imagine qu'il a dû lui arriver quelque accident; il s'enfuit comme un fou, et ses serviteurs, pris de panique, le suivent, abandonnant tout le bagage, qui est pillé par les deux frères.

Un autre conte indien, recueilli dans la région du nord, chez les Kamaoniens (Minaef, no 20), est encore à citer: Après diverses aventures, Latou, sorte d'imbécile, s'en va en voyage avec son frère Batou. Il emporte de grosses pierres, disant que dans le pays où ils vont il n'y aura peut-être pas de pierres pour faire un foyer. La nuit vient. Latou et son frère montent sur un arbre de peur d'être dévorés par les bêtes fauves, Latou tenant toujours ses grosses pierres. Arrive une noce qui s'établit juste sous l'arbre. Après avoir bien festoyé, tout le monde se couche en ce même endroit. Latou pris de douleurs d'entrailles, n'y tient plus, et, quoi que fasse son frère pour l'en empêcher, donne des signes de sa présence qui mettent la noce en émoi. Puis, n'en pouvant plus de fatigue, il veut remettre les pierres à son frère et les laisse tomber. Les gens de la noce, épouvantés, s'enfuient, laissant là la fiancée. Latou s'empare de la jeune fille et la donne à son frère, qui l'emmène chez lui.—Tout se retrouve dans ce conte indien, même le passage grossier que nous avons indiqué comme existant dans divers contes européens de ce type et dans une variante de Montiers-sur-Saulx. La fin seule diffère.

L'Inde nous fournit encore un trait qui figure dans une des variantes lorraines et dans d'autres contes de ce type. Dans la Kathâ-Sarit-Sâgara, la grande collection sanscrite publiée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva, un marchand, en sortant de chez lui, dit à son valet, qui est niais: «Garde la porte de ma boutique; je reviens dans un instant.» Le valet prend la porte sur son dos et s'en va voir des bateleurs. Tandis qu'il revient, son maître le rencontre et lui adresse une réprimande. «Mais,» répond le valet, «j'ai gardé la porte, comme vous me l'aviez dit.» (T. II, p. 77, de la traduction anglaise de M. C. H. Tawney).

***

Enfin, dans certains contes, l'histoire ne s'arrête pas à la chute de la porte et à la fuite des voleurs. Ainsi, dans le conte bosniaque mentionné plus haut, le vieux et la vieille, étant descendus de l'arbre, se mettent à faire honneur au repas que les voleurs avaient préparé. L'un de ces derniers revient sur ses pas et demande au vieux et à la vieille à partager leur souper. Ils le lui permettent et s'entretiennent de diverses choses, quand tout à coup le vieux bonhomme dit au voleur: «Prenez garde! vous avez un cheveu sur la langue! Ne vous étranglez pas, car il n'y aurait pas moyen de vous enterrer ici.» Le voleur prend la plaisanterie au sérieux. La vieille femme lui dit: «Je vais vous ôter ce cheveu de la bouche, et cela gratis. Seulement tirez la langue et fermez les yeux.» Elle prend un couteau et lui coupe un bon bout de la langue. Le voleur s'enfuit du côté où sont allés ses compagnons, en criant: «Au secours!» Les autres croient entendre qu'il leur dit que la police est à leurs trousses, et ils s'enfuient encore plus vite.—Comparer le conte de la Basse-Normandie: ici la bonne femme, voyant les voleurs revenir sur leurs pas, fait semblant de gratter avec un couteau la langue de son mari, et elle dit au chef des voleurs que, «quand on a été bien gratté comme cela, la mort ne peut plus rien sur vous.» Le voleur prie la bonne femme de lui rendre le même service. Alors elle lui coupe la langue, et le voleur s'enfuit vers ses camarades en poussant des cris inarticulés. Les voleurs croient que le diable est dans le bois, et s'enfuient aussi. (Voir encore le conte grec moderne no 34 de la collection Hahn, mentionné plus haut.)

Toute cette fin se retrouve en Orient. Dans un conte du Cambodge (E. Aymonier, p. 19), une femme astucieuse a joué à quatre voleurs le mauvais tour de les faire entrer dans un bateau chinois, où ils sont retenus comme esclaves. En revenant chez elle, surprise par la nuit, elle monte sur un arbre pour attendre le jour. Surviennent les voleurs, qui se sont enfuis du bateau en brisant leurs chaînes. La nuit est très obscure; ils montent sur l'arbre qui sert déjà de refuge à la femme. Trois d'entre eux s'établissent sur les branches inférieures. Le quatrième grimpe jusqu'au sommet; il reconnaît la femme et croit tenir sa vengeance. La femme lui montre de l'argent qu'elle a, lui propose de l'épouser et de partager avec lui. Le voleur est alléché. La femme feint alors de douter de son amour. Il propose toute sorte de serments; elle n'exige qu'un baiser donné et reçu sur la langue. Le voleur commence, et, lorsqu'elle lui rend son baiser, elle lui mord violemment la langue, dont elle enlève le bout. En même temps, elle le pousse rudement et le fait dégringoler à terre, où il se roule en poussant des cris inarticulés, lol lol. Les autres voleurs croient entendre les Chinois à leur poursuite. Ils sautent en bas de l'arbre, suivis par le mutilé qui s'obstine à vouloir leur parler et leur expliquer son malheur; mais il ne peut que répéter lol lol, et les autres s'enfuient à toutes jambes.

Dans un conte indien du Pandjab (Steel et Temple, p. 240), cette même histoire forme le dernier épisode des aventures de la rusée femme d'un barbier avec des voleurs à qui elle joue toutes sortes de tours. Ayant réussi à s'échapper, tandis que les voleurs l'emportaient couchée dans son lit, et à grimper sur un arbre au dessous duquel ils s'étaient arrêtés, la femme a l'idée de faire la fée en chantant doucement, enveloppée de son voile blanc. Le capitaine des voleurs, homme un peu fat, s'imagine que la fée est amoureuse de lui; il monte sur l'arbre et fait à la fée des déclarations. «Ah!» dit-elle, «les hommes sont inconstants: touchez-moi le bout de la langue avec la vôtre, et je verrai si vous êtes sincère.» Le voleur s'empresse de tirer la langue, et la femme la lui coupe net. Il dégringole jusqu'à terre, et, quand ses compagnons l'interrogent, il ne peut leur répondre que bul-a-bul-ul-ul. Les voleurs le croit ensorcelé, et, craignant qu'il ne leur en arrive autant, ils s'enfuient tous.—Enfin, dans l'île de Ceylan, nous trouvons un conte du même genre que ce conte du Pandjab (voir, dans la revue the Orientalist, citée au commencement de ces remarques, les pages 39-40). Ici, une partie des voleurs se sont établis sous l'arbre pour faire cuire un daim. Apercevant la femme, ils lui demandent, non sans hésitation, si elle est une râkshî (sorte de démon). «Oui», répond la femme. Les voleurs, peu rassurés, lui offrent une part de leur venaison. «Apportez-la moi sur l'arbre», dit la femme. Un des voleurs grimpe sur l'arbre. Alors la femme lui dit: «Approchez; mettez de la viande sur votre langue, et, sans la toucher avec votre main, introduisez-la moi dans la bouche: c'est ainsi que nous autres râkshîs nous recevons les offrandes des mortels.» De cette façon, elle coupe la langue au voleur.

XXIII
LE POIRIER D'OR

Il était une fois des gens riches, qui avaient trois filles. La mère n'aimait pas la plus jeune, elle l'envoyait tous les jours aux champs garder les moutons et lui donnait, au lieu de pain, des pierres dans un sac: la pauvre enfant mourait de faim.

Un jour qu'elle était à chercher des fraises, elle rencontra un homme qui lui dit: «Que cherches-tu, mon enfant?—Je cherche quelque chose à manger.—Tiens,» dit l'homme, «voici une baguette: tu en frapperas le plus gros de tes moutons, et tu auras ce que tu pourras désirer.» Cela dit, il disparut. Aussitôt la jeune fille donna un coup de baguette sur le plus gros de ses moutons, et elle vit devant elle une table bien servie, du pain, du vin, de la viande, des confitures. Elle mangea de bon appétit, et quand elle eut fini, tout disparut. Comme elle fit de même tous les jours, elle ne tarda pas à devenir grasse et bien portante, si bien que sa mère ne savait qu'en penser.

Un jour, la mère dit à la seconde de ses filles d'accompagner sa sœur aux champs, pour s'assurer si elle mangeait. La jeune fille obéit, mais, à peine arrivée, elle s'endormit. Aussitôt la plus jeune donna un coup de baguette sur le plus gros de ses moutons: il parut une table bien servie, et elle se mit à manger; sa sœur ne s'aperçut de rien. Quand elles furent de retour: «Eh bien!» dit la mère, «as-tu vu si elle mangeait?—Non, ma mère, elle n'a ni bu ni mangé.—Tu as peut-être dormi?—Oh! point du tout.—Ma mère,» dit alors l'aînée, «j'irai demain avec elle, et je verrai ce qu'elle fera.»

Quand elles furent aux champs, l'aînée fit semblant de dormir. Alors la plus jeune donna un coup de baguette sur le mouton, la table parut, et elle mangea. Le soir, la mère dit à l'aînée: «Eh bien! as-tu vu si elle mangeait?—Oh! elle a mangé beaucoup de bonnes choses! Elle a donné un coup de baguette sur le plus gros de nos moutons et il a paru aussitôt une table bien servie, du pain, du vin, de la viande, des confitures.»

La mère fit semblant d'être malade et demanda à son mari de tuer le mouton. «Il vaudrait mieux tuer une poule,» dit le mari.—«Non, c'est le mouton que je veux manger.» On tua le mouton, et la pauvre enfant se trouva de nouveau en danger de mourir de faim. Elle retourna au bois chercher des fraises et des mûres. Comme elle y était occupée, l'homme qu'elle avait déjà vu s'approcha d'elle et lui dit: «Que cherches-tu, mon enfant?—Je cherche quelque chose à manger.» L'homme reprit: «Tu ramasseras tous les os du mouton, et tu les mettras en un tas, près de la maison.» La jeune fille suivit ce conseil, et, à la place où elle avait mis les os, il s'éleva un poirier d'or.

Un jour, pendant qu'elle était aux champs, un roi vint à passer près de la maison, et, voyant le poirier, il déclara qu'il épouserait celle qui pourrait lui cueillir une de ces belles poires. La mère dit à ses filles aînées d'essayer. Elles montèrent sur l'arbre, mais quand elles étendaient la main, les branches se redressaient, et elles ne purent venir à bout de cueillir une seule poire. En ce moment la plus jeune revenait des champs. «Je vais monter sur l'arbre,» dit-elle.—«A quoi bon?» dit la mère, «tes sœurs ont déjà essayé, et elles n'ont pu y réussir.» Pourtant la jeune fille monta sur l'arbre, et les branches s'abaissèrent pour elle. Le roi tint sa promesse: il prit la jeune fille pour femme et l'emmena dans son château.

Environ un an après, pendant que le roi était à la guerre, la reine accoucha de deux jumeaux, qui avaient chacun une étoile d'or au front. Dans le même temps, une chienne mit bas deux petits, qui avaient aussi une étoile d'or. La mère du roi, qui n'aimait pas sa belle-fille, écrivit à son fils que la jeune reine était accouchée de deux chiens. A cette nouvelle, le roi entra dans une si grande colère qu'il envoya l'ordre de pendre sa femme, ce qui fut exécuté.

VARIANTE
LES CLOCHETTES D'OR

Il était une fois un roi et une reine qui avaient une fille nommée Florine. La reine tomba malade, et, sentant sa fin approcher, elle recommanda sur toutes choses à Florine de prendre grand soin d'un petit agneau blanc qu'elle avait et de ne s'en défaire pour rien au monde: autrement il lui arriverait malheur. Bientôt après, elle mourut.

Le roi ne tarda pas à se remarier avec une reine qui avait une fille appelée Truitonne. La nouvelle reine ne pouvait souffrir sa belle-fille; elle l'envoyait aux champs garder les moutons, et ne lui donnait pour toute la journée qu'un méchant morceau de pain noir, dur comme de la pierre.

Tous les matins donc, Florine prenait le morceau de pain et partait avec le troupeau; mais, quand personne ne pouvait plus la voir, elle appelait le petit agneau blanc, le frappait avec une baguette sur l'oreille droite, et aussitôt paraissait une table bien servie. Après avoir mangé, elle frappait l'agneau sur l'oreille gauche, et tout disparaissait. Sa belle-mère s'étonnait fort de la voir grasse et bien portante. «Où peut-elle trouver à manger?» disait-elle à sa fille.—«J'irai avec elle,» dit un jour celle-ci, «et je verrai ce qu'elle fait.»

Quand elles furent toutes les deux dans les champs, Truitonne dit à Florine: «Voudrais-tu me chercher mes poux?—Volontiers,» répondit Florine. Truitonne mit sa tête sur les genoux de sa sœur et ne tarda pas à s'endormir. Aussitôt Florine frappa sur l'oreille droite de l'agneau: une table bien servie se dressa près d'elle, et, quand elle n'eut plus faim, elle frappa l'agneau sur l'oreille gauche, et tout disparut.

Le soir venu, la reine dit à sa fille: «Eh bien! l'as-tu vue manger?—Non, je ne l'ai pas vue.—N'aurais-tu pas dormi, par hasard?—Oui, ma mère.—Ah! que tu es sotte! Il faut que j'y aille moi-même demain.—Non, ma mère, j'y retournerai; j'aurai soin de ne pas dormir.»

Le jour suivant, elle demanda encore à Florine de lui chercher ses poux, et fit semblant de dormir. Alors Florine, croyant n'être pas vue, frappa sur l'oreille droite de l'agneau; elle mangea des mets qui se trouvaient sur la table, et, quand elle fut rassasiée, elle fit tout disparaître.

De retour au château, Truitonne dit à sa mère: «Je l'ai vue se régaler: elle a frappé sur l'oreille droite du petit agneau blanc, et aussitôt il s'est trouvé devant elle une table couverte de toute sorte de bonnes choses.»

La reine feignit d'être malade et dit au roi qu'elle mourrait, si elle ne mangeait du petit agneau blanc. Le roi ne voulait pas d'abord faire tuer l'agneau, car il savait combien Florine y tenait; à la fin pourtant il fut obligé de céder. L'agneau dit alors à la jeune fille: «Ma pauvre Florine, puisque votre belle-mère veut à toute force me manger, laissez-la faire; mais ramassez mes os et mettez-les sur le poirier: les branches se garniront de jolies clochettes d'or qui carillonneront sans cesse; si elles viennent à se taire, ce sera signe de malheur.» Tout arriva comme l'agneau l'avait prédit.

Un jour, pendant que Florine était aux champs, un roi vint à passer près du château. Voyant les clochettes d'or, il dit qu'il épouserait celle qui pourrait lui en cueillir une. Truitonne voulut essayer; sa mère la poussait pour l'aider à monter sur le poirier: mais plus elle montait, plus l'arbre s'élevait, de sorte qu'elle ne put même atteindre aux branches. «N'avez-vous pas une autre fille?» demanda le roi.—«Nous en avons bien une autre,» répondit la belle-mère, «mais elle n'est bonne qu'à garder les moutons.» Le roi voulut néanmoins la voir, et attendit qu'elle fût de retour des champs. Quand elle revint avec le troupeau, elle s'approcha de l'arbre et lui dit: «Mon petit poirier, abaissez-vous pour moi, que je cueille vos clochettes.» Elle en cueillit plein son tablier, et les donna au roi. Celui-ci l'emmena dans son château et l'épousa.

Quelque temps après, Florine tomba malade. Son mari, qui était obligé à ce moment de partir pour la guerre, pria la belle-mère de Florine de prendre soin d'elle pendant son absence. A peine fut-il parti, que la belle-mère jeta Florine dans la rivière et mit Truitonne à sa place. Aussitôt les clochettes d'or cessèrent de carillonner. Le roi, ne les entendant plus (on les entendait à deux cents lieues à la ronde), se souvint que sa femme lui avait dit que c'était un signe de malheur, et reprit en toute hâte le chemin du château. En passant près d'une rivière, il aperçut une main qui sortait de l'eau; il la saisit et retira Florine qui n'était pas encore tout à fait morte. Il la ramena au château, fit pendre Truitonne et sa mère, et le vieux roi vint demeurer avec eux.

REMARQUES

Dans la variante les Clochettes d'or, les noms de la fille du roi et de celle de la reine, Florine et Truitonne, sont empruntés à l'Oiseau bleu, de Mme d'Aulnoy; c'est, du reste, la seule chose qui ait passé de ce conte dans le nôtre. Une autre variante, également de Montiers-sur-Saulx, a emprunté encore à Mme d'Aulnoy les noms des héros, Gracieuse et Percinet. Là, c'est Percinet, l'«amoureux» de Gracieuse, qui donne à celle-ci, persécutée par sa marâtre, la baguette avec laquelle elle doit frapper l'oreille gauche d'un mouton blanc. Dans cette variante manque l'épisode de l'arbre, et la conclusion est directement empruntée au conte de Mme d'Aulnoy: Gracieuse, jetée dans un trou par ordre de sa marâtre, appelle Percinet à son secours, et celui-ci, qui est «un peu sorcier», la fait sortir du trou par un souterrain qui aboutit à sa maison.


La fin du Poirier d'or donne, sous une forme mutilée, une partie du thème développé dans notre no 17, l'Oiseau de Vérité. Celle de la variante les Clochettes d'or présente aussi, croyons-nous, une altération. Dans des contes allemands (Grimm, no 13 et no 11 var.), la reine est aussi jetée dans l'eau par sa marâtre, qui lui substitue sa propre fille; mais, en tombant dans l'eau, elle est changée en oiseau, et la suite du récit se rapproche de notre no 21, la Biche blanche, et des contes analogues. Notre conte n'est pas, du reste, le seul qui soit incomplet sur ce point. Dans un conte breton (Mélusine, 1877, col. 421) et dans un conte basque (Webster, p. 187), qui, l'un et l'autre, se rattachent à la fois aux contes que nous examinons et à la Biche blanche, la reine, jetée dans un puits ou dans un précipice, ne subit non plus aucune métamorphose, et, comme dans les Clochettes d'or, elle est sauvée d'une manière qui n'a rien de merveilleux.

Au sujet du passage réaliste de cette même variante, dans lequel Truitonne demande à Florine de lui chercher ses poux, nous ferons remarquer que c'est là un détail qui se trouve assez fréquemment dans les contes populaires de toute sorte de nations.

***

Nous rapprocherons de notre conte et de ses variantes un conte bourguignon (E. Beauvois, p. 239). Dans ce conte, intitulé la Petite Annette, c'est par sa marâtre (comme dans les Clochettes d'or et dans l'autre variante) et non par sa mère (comme dans le Poirier d'or) que la jeune fille est maltraitée. Il en est ainsi, du reste, dans presque tous les contes du genre du nôtre. C'est la Sainte Vierge qui apparaît à la petite Annette et qui lui donne un bâton dont elle doit frapper un bélier noir, et aussitôt il se trouve là une table servie. Quand l'aînée des deux filles de la marâtre est envoyée aux champs pour surveiller Annette, celle-ci l'endort en récitant cette formule: «Endors-toi d'un œil, endors-toi de deux yeux,» Elle répète les mêmes paroles à la cadette, à qui sa mère a mis un troisième œil derrière la tête (sic), de sorte que cet œil reste ouvert. Comme dans notre conte, la marâtre feint d'être malade et demande à son mari de lui tuer le bélier. Suit, comme dans notre conte aussi, l'épisode de l'arbre qui pousse à la place où a été enterré le foie du bélier.—Comparer un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 58) et un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Légendes, II, p. 264), assez altéré.

Le conte bourguignon présente un grand rapport avec un conte de la collection Grimm (no 130), recueilli dans la Lusace. Dans ce conte, les deux sœurs de l'héroïne ont l'une un seul œil, l'autre trois yeux.

Dans un conte russe, provenant du gouvernement d'Arkhangel (Ralston, p. 183), la princesse Marya est obligée par sa marâtre de garder une vache, et on ne lui donne qu'une croûte de pain dur. Mais, «arrivée aux champs, elle s'inclinait devant la patte droite de la vache, et elle avait à souhait à boire et à manger et de beaux habits. Tout le long du jour, vêtue en grande dame, elle suivait la vache; le soir venu, elle s'inclinait de nouveau devant la patte droite de la vache, ôtait ses beaux habits et retournait à la maison.» Dans ce conte russe, la marâtre fait aussi espionner successivement sa belle-fille par ses deux filles à elle, dont la seconde a trois yeux. Des entrailles de la vache, enterrées par Marya près du seuil de la maison, il pousse un buisson couvert de baies, sur lequel viennent se percher des oiseaux qui chantent à ravir. Seule, Marya peut donner au prince une jatte remplie des baies du buisson: les oiseaux, qui avaient presque crevé les yeux aux filles de la marâtre, cueillent ces baies pour elle. Le conte ne se termine pas au mariage du prince avec Marya; il passe ensuite,—comme notre variante les Clochettes d'or,—dans une nouvelle série d'aventures, où se trouve développé le thème que notre variante ne fait qu'indiquer d'une manière très imparfaite. Nous avons eu occasion de résumer cette dernière partie dans les remarques de notre no 21, la Biche blanche.

Dans un autre conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology, t. I, p. 179-181; cf. Ralston, p. 260), ainsi que dans d'autres contes dont nous allons avoir à parler, ce n'est pas en la faisant mourir de faim, mais en lui imposant une tâche impossible (la même, à peu près, dans tous ces contes), qu'une marâtre persécute sa belle-fille. Ici la jeune fille doit, en une nuit, avoir filé, tissé et blanchi cinq livres de chanvre. La vache qu'elle garde lui dit d'entrer dans une de ses oreilles et de ressortir par l'autre, et tout sera fait. La marâtre envoie successivement pour la surveiller ses trois filles, qui ont l'une un œil, l'autre deux, l'autre trois. A l'endroit du jardin où la jeune fille a enterré les os de la vache, il s'élève un pommier à fruits d'or, dont les branches d'argent piquent et blessent les filles de la marâtre, tandis qu'elles offrent d'elles-mêmes leurs fruits à la belle jeune fille, pour que celle-ci puisse les présenter au jeune seigneur dont elle deviendra la femme.

Citons encore un conte corse (Ortoli, p. 81): Mariucella, que sa marâtre envoie garder les vaches en lui donnant du poil à filer, est aidée par sa mère, transformée en vache, qui fait pour elle la besogne. La marâtre s'en aperçoit. Quand elle est au moment de faire tuer la vache, celle-ci dit à Mariucella qu'elle trouvera trois pommes dans ses entrailles: elle mangera la première, elle jettera la seconde sur le toit et mettra la troisième dans le jardin. De cette dernière pomme naît un magnifique pommier couvert de fruits, et ce pommier se change immédiatement en ronces quand une autre personne que Mariucella veut en approcher. De la seconde pomme il sort un beau coq: quand, plus tard, la marâtre veut substituer sa propre fille à Mariucella, qu'un prince envoie chercher pour l'épouser, ce coq signale la tromperie. (Voir, pour ce dernier trait, les remarques de notre no 24, la Laide et la Belle.)

Dans un conte écossais (Campbell, no 43), nous retrouvons les «trois yeux» des contes bourguignon, allemand et russes: la servante que la marâtre envoie aux champs avec sa belle-fille pour épier celle-ci a un troisième œil derrière la tête, et cet œil ne s'endort pas. Aussi peut-elle voir une brebis grise apporter à manger à la jeune fille. Après que la brebis a été tuée, le récit se rapproche des contes du genre de Cendrillon.

Un conte dont le début est analogue à celui du nôtre et qui développe ensuite, comme le conte écossais, le thème de Cendrillon, c'est le conte norwégien de Kari Træstak (Asbjœrnsen, 1, no 19). La princesse, obligée de garder les vaches et mourant de faim, est secourue par un taureau bleu, dans l'oreille gauche duquel se trouve une serviette qui donne à boire et à manger autant qu'on en désire[246]. Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 35), c'est aussi un taureau qui file pour une jeune fille, persécutée par sa marâtre, une énorme quenouille de chanvre qu'elle doit avoir filée pour la fin de la journée. Ici encore, la fille de la marâtre a trois yeux[247].

Dans un conte islandais, dont le commencement a quelque rapport avec celui des contes lorrains (Arnason, p. 235), c'est la défunte mère de Mjadveig qui vient au secours de la jeune fille, maltraitée par la sorcière, sa marâtre: elle lui donne, en lui apparaissant pendant son sommeil, une serviette toujours remplie de provisions. La fille de la sorcière surprend le secret et enlève à Mjadveig la serviette merveilleuse.

***

En Afrique, il a été recueilli un conte du même genre chez les Kabyles (J. Rivière, p. 66): Un homme et sa femme ont un fils et une fille. La femme meurt en défendant à son mari de vendre une certaine vache: «C'est la vache des orphelins.» L'homme se remarie, et les enfants sont maltraités par leur marâtre, qui les prive de nourriture. Ils tettent leur vache pendant qu'ils la gardent, et redeviennent bien portants. La marâtre envoie ses enfants à elle voir ce qu'ils mangent. Sa fille veut, elle aussi, téter la vache; mais la vache lui donne un coup et l'aveugle. La marâtre exige que le père vende la vache au boucher. Alors les orphelins vont pleurer sur la tombe de leur mère, qui leur dit de demander au boucher les entrailles de la vache et de les déposer sur sa tombe. Les enfants l'ayant fait, aussitôt deux mamelles paraissent, l'une donnant du beurre, l'autre du miel. La marâtre envoie de rechef ses enfants espionner les orphelins; mais, quand ils veulent téter à leur tour les deux mamelles, l'un tette du pus, l'autre du goudron. La marâtre, furieuse, crève les mamelles et les jette au loin. Les orphelins vont encore pleurer auprès de la tombe de leur mère, et, sur le conseil de celle-ci, ils quittent le pays. Ils s'engagent au service d'un sultan, qui plus tard épouse la jeune fille.

Un conte indien du Deccan (miss Frere, no 1) a beaucoup de rapport avec ce conte kabyle: Les sept filles d'un roi sont persécutées par leur marâtre, qui ne leur donne presque rien à manger. Elles vont pleurer sur la tombe de leur mère. Un jour, elles voient pousser sur cette tombe un oranger pamplemousse; elles en mangent chaque jour les fruits et ne touchent plus au pain que leur donne la reine. Celle-ci, fort surprise de ne pas les voir maigrir, dit à sa fille d'aller les épier. Les princesses, excepté la plus jeune qui a le plus d'esprit, donnent chacune un de leurs fruits à leur belle-sœur, laquelle va raconter la chose à sa mère. Alors celle-ci fait la malade et dit au roi que, pour la guérir, il faut faire bouillir l'arbre dans de l'eau et lui mettre de cette eau sur le front. Quand l'arbre est coupé, un réservoir près de la tombe de la défunte reine se remplit d'une espèce de crème qui sert de nourriture aux sept princesses. La marâtre, qui l'apprend par sa fille, fait renverser le tombeau et combler le réservoir. De plus, elle feint encore d'être malade et dit au roi que le sang des princesses peut seul la guérir. Le roi n'a pas le courage de les tuer; il les emmène dans une jungle, et, quand elles sont endormies, il les abandonne et tue un daim à leur place. Sept princes, fils d'un roi voisin, qui sont à la chasse, les rencontrent, et chacun en prend une pour femme.

Un autre conte indien est plus voisin du Poirier d'or et des contes similaires. Ce conte indien offre une grande ressemblance avec la forme serbe du thème de Cendrillon. Malheureusement, la Calcutta Review, à laquelle nous devons cette communication, ne nous donne qu'une analyse fort incomplète du conte indien, publié originairement dans la Bombay Gazette. Voici ce qu'elle nous en fait connaître (t. LI, [1870], p. 121): Comme dans plusieurs contes européens, c'est une vache (ou, dans une autre version, un poisson) qui vient au secours de la jeune fille persécutée par sa marâtre. «Quand la marâtre apprit que la vache nourrissait de son lait la jeune fille, elle résolut de la faire tuer. La vache, l'ayant appris, dit à la jeune fille: «Ma pauvre enfant, voici la dernière fois que vous boirez de mon lait; votre marâtre va me faire tuer. Ne pleurez pas et ne vous affligez pas à cause de moi; il n'y a pas moyen d'empêcher ma mort. Je ne vous demande qu'une chose, et, si vous m'écoutez, vous n'aurez pas à vous en repentir.» A ces paroles, la jeune fille se mit à pleurer amèrement, et tout d'abord le chagrin l'empêcha de répondre; elle pria enfin la vache de lui dire ce qu'elle avait à lui demander. «Le voici», dit la vache: «quand on me tuera, ramassez avec soin mes os, mes cornes, ma peau et tout ce qu'on jettera de côté, et enterrez-le; mais, sur toutes choses, ne mangez pas de ma chair.» Le lendemain, on tua la vache, et la jeune fille ramassa soigneusement les os, les cornes, la peau et ce qui restait, et enterra le tout.»—La Calcutta Review nous apprend que le conte indien renferme l'épisode du fils de roi qui veut faire choix d'une femme: la jeune fille est laissée à la maison pour préparer le souper, tandis que la fille de sa marâtre se rend au palais; puis la vache revient à la vie et donne à sa protégée de beaux habits et des sandales d'or; poursuivie par le prince, la jeune fille laisse sur la route une de ses sandales; quand le prince arrive pour chercher la jeune fille, celle-ci est cachée dans le grenier, et un coq trahit sa présence (voir les remarques de notre no 24). Le prince se la fait amener et l'épouse. Le conte se termine par le châtiment de la marâtre et de sa fille.