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Nous ne dirons ici qu'un mot d'un groupe de contes, voisins de ceux que nous venons d'étudier. Dans les contes de ce groupe, ce n'est plus pour priver quelqu'un de secours ou pour lui faire de la peine qu'on tue certain animal ou qu'on abat certain arbre: c'est parce qu'on soupçonne ou plutôt qu'on reconnaît l'existence, sous cette forme, d'une personne détestée, que l'on poursuit à travers plusieurs transformations successives. Nous renverrons à l'étude que nous avons faite de ces contes, dans notre introduction, à l'occasion du vieux conte égyptien des Deux Frères.
XXIV
LA LAIDE & LA BELLE
Il était une fois un roi et une reine, qui avaient chacun une fille d'un premier mariage. La fille de la reine était affreuse à voir, elle avait trois yeux, deux devant et un derrière; celle du roi était fort belle.
Il se présenta un jour au château un jeune prince, qui voulait épouser la fille du roi. La reine déclara au roi que sa fille à elle se marierait la première, et cacha la belle princesse sous un cuveau.
Le prince, ne sachant pas qu'il y avait deux princesses, partit avec la laide pour aller célébrer les noces dans son pays. En les voyant passer, les enfants criaient:
«Hé! le beau! il prend la laide et il laisse la belle!
La belle est sous le cuveau.»
Le prince, surpris, demanda à la princesse: «Que disent-ils donc?—Ne faites pas attention à ce que peuvent dire des enfants,» répondit-elle. Mais le prince réfléchit à ce qu'il venait d'entendre; il retourna au château du roi et y resta trois jours. Enfin il découvrit où était la belle, et, après avoir mis la laide sous le cuveau, il emmena la belle dans son royaume, où il l'épousa.
REMARQUES
On a vu que le conte précédent, le Poirier d'or, et ses variantes de Montiers-sur-Saulx se rapprochent du no 130 de la collection Grimm, Simplœil, Doublœil et Triplœil. Le petit conte que nous venons de donner rappelle deux détails du conte allemand, qui n'existaient pas dans nos contes lorrains: la «laide» a trois yeux, comme Triplœil[248], et la reine cache la «belle» sous un cuveau, comme la méchante mère cache Doublœil sous un tonneau.
Dans le conte corse (Ortoli, p. 81), cité dans les remarques du Poirier d'or, quand la marâtre substitue sa fille Dinticona à Mariucella que le prince envoie chercher pour l'épouser, le coq crie: «Couquiacou! couquiacou! Mariucella est dans le tonneau et Dinticona sur le beau cheval!» comme dans notre conte les enfants crient: «La belle est sous le cuveau!»—Dans le conte serbe de Cendrillon (Vouk, no 32), cité également dans les remarques de notre numéro précédent, quand le prince vient pour essayer la pantoufle, la belle-mère cache Cendrillon sous une huche et dit au prince qu'elle n'a qu'une fille; mais le coq de la maison se met à chanter: «Kikeriki! la jeune fille est sous la huche!»—Un passage du même genre se trouve dans un conte espagnol, un conte de Cendrillon aussi, recueilli dans le Chili (Biblioteca de las tradiciones populares españolas [Madrid, 1884], t. I, p. 119), où le coq du conte corse et du conte serbe est remplacé par un chien. Comparer aussi la fin d'un conte portugais (Coelho, no 36).—Dans un conte toscan (Nerucci, no 5), c'est, par suite d'une altération évidente, la fiancée elle-même qui dit: «La belle est dans le tonneau, la laide est dans le carrosse, et le roi l'emmène.»
Dans le conte toscan des Novelline di S. Stefano (no 1), cité dans nos remarques du Poirier d'or, un prince vient pour épouser la «belle». La marâtre met celle-ci dans un tonneau, voulant ensuite y verser de l'eau bouillante, et le prince emmène sur son cheval la fille de la marâtre, cachée sous un voile. Un chat se met à dire: «Miaou, miaou, la belle est dans le tonneau; la laide est sur le cheval du roi.» Le prince met la laide dans le tonneau, où sa mère, sans le savoir, la fait périr.—Comparer la fin de deux contes italiens des collections Busk (p. 35) et Comparetti (no 31).
Un recueil du XVIIe siècle, le Pentamerone, de Basile, nous offre un récit napolitain analogue. A la fin du conte no 30, une marâtre, Caradonia, envoie sa belle-fille Cecella garder les cochons. Un riche seigneur, Cuosemo, la voit et va la demander en mariage à Caradonia. Celle-ci enferme Cecella dans un tonneau avec l'intention de l'y échauder, et elle donne sa propre fille, Grannizia, à Cuosemo, qui l'emmène. Furieux d'avoir été trompé, Cuosemo retourne chez Caradonia, qui est allée à la forêt chercher du bois pour faire bouillir l'eau. «Miaou, miaou,» dit un chat noir, «ta fiancée est enfermée dans le tonneau.» Cuosemo délivre Cecella et met Grannizia à sa place. La vieille échaude sa fille, et, de désespoir, va se jeter à la mer.
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On peut encore comparer le conte allemand de Cendrillon, no 21 de la collection Grimm: Les deux sœurs de Cendrillon réussissent à mettre la pantoufle en se coupant, l'une l'orteil, l'autre le talon. Le prince les emmène l'une après l'autre; sur son passage deux colombes chantent: «Roucou, roucou, le soulier est plein de sang, le soulier est trop petit; la vraie fiancée est encore à la maison.»—Ce passage se retrouve presque identiquement dans le conte islandais cité dans nos remarques du Poirier d'or. Comparer un conte écossais (Brueyre, p. 41), un conte breton (Revue celtique, 1878, p. 373), etc.
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En Orient, rappelons un passage d'un conte indien, du genre de Cendrillon, résumé dans les remarques déjà mentionnées. Quand le prince arrive pour chercher la jeune fille, elle est cachée dans le grenier, et un coq trahit sa présence.
M. A. Lang, dans la Revue celtique (loc. cit.), cite un épisode d'un conte zoulou de la collection Callaway (I, p. 121), qu'on peut rapprocher de ce passage. Les oiseaux avertissent le prince qu'il chevauche avec la fausse fiancée: «Ukakaka! le fils du roi est parti avec une bête.»
XXV
LE CORDONNIER & LES VOLEURS
Un pauvre cordonnier allait de village en village en criant: «Souliers à refaire! souliers à refaire!» Sa condition lui paraissait bien triste, et il maugréait sans cesse contre les riches: «Ils sont trop heureux,» disait-il, «et moi je suis trop malheureux!»
Un jour, en passant devant une revendeuse, il eut envie d'un fromage blanc. «Combien ce fromage?—Quatre sous.—Les voilà.» Il mit le fromage dans son sac et poursuivit son chemin. Il rencontra plus loin une marchande de mercerie: «Combien la pelote de laine?—C'est tant.» Il en prit une et se remit à marcher en sifflant.
Arrivé au milieu d'un bois, il vit devant lui un beau château; il y entra hardiment. Ce château était habité par des voleurs. «Camarades,» leur dit le cordonnier, «voulez-vous jouer avec moi au jeu qui vous plaira?—Volontiers,» répondit le chef de la bande; «jouons à lancer une pierre en l'air. Si tu jettes plus haut que moi, le quart du château t'appartient.»
Le voleur lança très haut sa pierre. Le cordonnier, lui, tenait dans sa main un petit oiseau; il le lança en l'air de toutes ses forces comme si c'eût été une pierre: l'oiseau s'envola et disparut. Les voleurs furent bien étonnés de ne pas voir retomber la pierre. «Tu as gagné,» dit le chef au cordonnier; «le quart du château est à toi. Jouons maintenant à qui fera sortir le plus de lait de ce chêne: si tu gagnes, tu auras un autre quart du château.»
Le voleur étreignit le chêne d'une telle force qu'il en fit sortir du lait. Le cordonnier s'était mis sur l'estomac son fromage blanc; il embrassa l'arbre à son tour, et l'on vit le lait couler en abondance. «C'est toi qui as gagné,» dit le voleur. «Maintenant jouons la moitié du château contre l'autre moitié, à qui fera le plus gros fagot.»
Le voleur monta sur un chêne, coupa des branches et en fit un énorme fagot. Le cordonnier grimpa sur l'arbre après lui, et se mit à entourer toute la tête de l'arbre avec sa pelote de laine. «Que fais-tu là?» lui demandèrent les autres.—«Je fais un fagot avec tout ce chêne.—Arrête,» dit le chef des voleurs. «Ce n'est pas la peine de continuer: tu as gagné, nous le voyons bien d'avance.»
Ils rentrèrent tous ensemble au château, et l'on conduisit le cordonnier dans la chambre où il devait passer la nuit. En regardant autour de lui, le cordonnier vit pendus au mur un grand nombre d'habits de toute espèce. «Hum!» se dit-il, «les gens de ce château ne seraient-ils pas des voleurs? Il faut se méfier.» Il prit une vessie remplie de sang et la mit dans le lit à sa place; lui-même se cacha sous le lit. Au milieu de la nuit, trois voleurs entrèrent dans la chambre, s'approchèrent du lit sans faire de bruit, et l'un d'eux y donna un grand coup de couteau. «Le sang coule!» dit-il. Le second fit de même. «Oh!» dit le troisième, «il ne doit pas encore être mort; je vais l'achever.» Et il frappa à son tour. Cela fait, les trois voleurs se retirèrent.
Le lendemain matin, les voleurs étaient réunis dans une des salles du château quand ils virent entrer le cordonnier. «Quoi!» s'écrièrent-ils, «tu n'es pas mort?—Vous voyez,» dit le cordonnier.—«Ecoute,» lui dirent les voleurs; «si tu veux nous laisser le château, nous te donnerons un sac plein d'or.» Le cordonnier accepta la proposition et partit bien joyeux. Mais, pendant qu'il traversait la forêt, d'autres voleurs tombèrent sur lui et le dépouillèrent. «Ah!» s'écria-t-il, «que j'étais sot d'envier le sort des riches! ils ont tout à craindre. Moi, je suis plus heureux qu'eux.»
De retour dans son pays, il trouva une belle jeune fille qui lui plut; il l'épousa et vécut heureux.
REMARQUES
Ce conte a beaucoup de rapport avec un autre de nos contes, le Tailleur et le Géant (no 8). Il n'est même pas rare que l'introduction de ce no 8 se trouve jointe à des contes analogues à celui dont nous nous occupons ici. Nous mentionnerons comme offrant cette combinaison plusieurs contes allemands (Grimm, no 20; Kuhn, Mærkische Sagen, p. 289; Meier, no 37), un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 13), un conte suisse (Sutermeister, no 30), un conte hongrois (Gaal-Stier, no 11), un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, no 3), un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 23), un conte sicilien (Gonzenbach, no 41).
L'introduction en question n'existe pas dans les contes suivants: un conte autrichien (Grimm, no 183), un conte de l'Allemagne du Nord (Müllenhoff, p. 442), un conte suisse (Sutermeister, no 41), un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 27), un conte suédois (Cavallius, p. 1), un conte norwégien (Asbjœrnsen, I, p. 45), un conte lapon (no 7 des contes traduits par M. Liebrecht dans le tome XV [1870] de la revue Germania), un conte italien de Vénétie (Widter-Wolf, no 2), un conte sicilien (Pitrè, no 83), un conte albanais (Dozon, no 3), un conte grec moderne de l'île de Tinos (Hahn, t. II, p. 211), un conte basque (Webster, p. 7).
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Le conte lorrain présente une altération assez notable du thème primitif: les voleurs sont un souvenir affaibli des géants, drakos, etc., qui figurent dans les contes étrangers. D'un autre côté, le récit a pris la tournure d'une leçon morale.
On peut aussi faire remarquer qu'un trait du thème primitif a ici une forme particulière.
Dans la plupart des contes de ce type, c'est en faisant sortir de l'eau d'une pierre,—c'est-à-dire, en réalité, du petit-lait d'un fromage mou,—que le tailleur, cordonnier, etc., donne au géant, drakos, ou autre, une haute idée de sa force. Dans plusieurs de ces contes, il veut, par cet exploit, surenchérir, si l'on peut parler ainsi, sur ce qu'a fait le géant, qui vient de broyer réellement une pierre entre ses doigts. Dans le no 20 de la collection Grimm, le géant a vraiment fait sortir de l'eau d'une pierre; mais, sous les doigts du petit tailleur, il en ruisselle en apparence bien davantage.
Dans notre conte, c'est d'un arbre qu'il s'agit de faire sortir du lait, de la sève. Comparer, dans un conte gascon (Cénac-Moncaut, p. 90), l'épisode où Juan doit, sur l'ordre de son seigneur, lancer une pierre contre un arbre de façon à le faire «saigner». Juan s'en tire en lançant un œuf contre l'arbre.
L'épisode de l'oiseau, lancé en l'air comme si c'était une pierre, se trouve dans les contes allemands des collections Kuhn, Meier et Müllenhoff, dans le premier conte suisse, dans le conte des «Saxons» de Transylvanie, dans le conte hongrois, le second conte grec et le conte basque.
Un épisode analogue à celui de l'arbre dont le cordonnier feint de vouloir faire un fagot, figure dans le conte des «Saxons» de Transylvanie, dans le conte des Tsiganes de la Bukovine, dans les deux contes grecs, le conte albanais, le conte sicilien de la collection Gonzenbach et le conte basque. Dans tous ces contes (excepté dans le conte sicilien), le héros fait semblant de vouloir rapporter à la maison, non pas tout un arbre, mais la forêt tout entière.
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Tous les contes de ce type,—à l'exception du conte allemand de la collection Kuhn, des deux contes suisses, du conte des «Saxons» de Transylvanie et du conte norwégien,—ont un épisode dans lequel le géant croit avoir assommé le héros pendant que celui-ci est endormi. A peu près dans tous ces contes se trouve une même hablerie du héros: le matin, il dit au géant stupéfait qu'il n'a rien senti pendant la nuit, sinon des puces qui l'ont un peu piqué.
Un livre populaire anglais, Jack le Tueur de géants, dont on connaît une édition datée de 1711, renferme ce dernier épisode: Jack, qui a demandé l'hospitalité à un géant, entend pendant la nuit celui-ci se dire à lui-même qu'un bon coup de massue va le débarrasser de son hôte. Il met une bûche dans le lit à sa place. Le lendemain, le géant, qui croit avoir tué Jack, est fort étonné de le voir s'avancer vers lui. «Ah! c'est vous!» lui dit-il, «comment avez-vous dormi? n'avez-vous rien senti cette nuit?—Rien,» dit Jack, «si ce n'est, je crois, un rat qui m'a donné deux ou trois coups avec sa queue.»
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En Orient, un voyageur a trouvé le pendant de tous ces contes. Dans un conte persan (Malcolm, Sketches of Persia, Londres, 1828, t. II, p. 88), qui a été traduit par M. Emile Chasles, dans ses Contes de tous pays (p. 10), un homme d'Ispahan, nommé Amîn, obligé dans un voyage de traverser certaine vallée hantée par des ghouls (sorte d'ogres), prend pour toutes armes une poignée de sel et un œuf. Il rencontre effectivement un ghoul. Sans se déconcerter, il lui dit que lui, Amîn, est le plus fort des hommes, et il l'invite à se mesurer avec lui. Il le défie d'abord de faire sortir de l'eau d'un caillou. Le ghoul ayant essayé en vain, Amîn glisse son œuf dans le creux de sa main; puis, saisissant le caillou, il le presse, et le ghoul stupéfait voit un liquide couler entre les doigts du petit homme. Ensuite, par un procédé du même genre, Amîn tire du sel d'une autre pierre. Le ghoul, peu rassuré, se fait humble et invite le voyageur à passer la nuit dans sa caverne. Amîn le suit. Quand ils sont arrivés chez le ghoul, celui-ci dit à son hôte d'aller chercher de l'eau pour le repas, tandis que lui-même ira chercher du bois. Amîn, ne pouvant seulement soulever l'énorme outre du ghoul, s'avise d'un expédient; il se met à creuser le sol et dit au ghoul qu'il lui fait un canal pour amener l'eau chez lui, en souvenir de son hospitalité[249]. «C'est bon,» dit le ghoul, et il va remplir l'outre. Après le souper, il indique à Amîn un lit au fond de sa caverne. Dès qu'Amîn entend le ghoul ronfler, il quitte son lit et met à sa place des coussins et des tapis roulés. Sur ces entrefaites, le ghoul se réveille; il se lève tout doucement, prend une massue et frappe sept fois de suite sur ce qu'il croit être Amîn endormi; puis il va se recoucher. Amîn regagne aussi son lit et demande au ghoul ce que c'est que cette mouche qui sept fois de suite s'est posée sur son nez. Le ghoul, étonné, effrayé, s'enfuit, et Amîn peut s'esquiver de son côté.—La fin de ce conte persan, que nous laissons de côté, est identique à celle de plusieurs des contes mentionnés plus haut (voir, par exemple, le conte des «Saxons» de Transylvanie, le conte tsigane, le conte grec moderne no 23 de la collection Hahn); elle n'a plus de rapport avec notre conte[250].
XXVI
LE SIFFLET ENCHANTÉ
Il était une fois un roi et ses deux fils. Ce roi avait un oiseau si beau et si charmant, que jamais on n'avait vu son pareil; aussi y tenait-il beaucoup.
Un jour qu'il lui donnait à manger et que la porte était ouverte, l'oiseau s'envola. Le roi appela ses fils, et leur dit: «Celui de vous deux qui, d'ici à un an, retrouvera l'oiseau, aura la moitié de mon royaume.»
Les deux frères partirent ensemble, et, arrivés à une croisée de chemin, ils se séparèrent. Bientôt l'aîné fit la rencontre d'une vieille femme: c'était une fée. «Où vas-tu?» lui dit-elle.—«Je vais où bon me semble; cela ne te regarde pas.» Alors la vieille alla se mettre sur le chemin où passait le plus jeune. «Où vas-tu, mon bel enfant?—Je vais chercher l'oiseau que mon père a laissé envoler.—Eh bien! voici un sifflet. Va dans la forêt des Ardennes; tu donneras un coup de sifflet et tu diras: Je viens chercher l'oiseau de mon père. Tous les oiseaux répondront: C'est moi, c'est moi. Un seul dira: Ce n'est pas moi. C'est celui-là qu'il faudra prendre.»
Le prince remercia la vieille, mit le sifflet dans sa poche et s'en alla dans la forêt des Ardennes. Il donna un coup de sifflet et dit: «Je viens chercher l'oiseau de mon père.» Tous les oiseaux se mirent à crier: «C'est moi, c'est moi, c'est moi.» Un seul dit: «Ce n'est pas moi.» Le prince le saisit et reprit le chemin du château de son père.
Il rencontra bientôt son frère, qui lui demanda: «As-tu trouvé l'oiseau?—Oui, je l'ai trouvé.—Donne-le-moi.—Non.—Eh bien! je vais te tuer.—Tue-moi si tu veux.» Son frère le tua, creusa un trou et l'y enterra; puis il retourna chez son père avec l'oiseau. Le roi, bien content de ravoir son oiseau, fit préparer un grand festin, et y invita beaucoup de monde.
Cependant, le chien d'un berger, passant dans la forêt, s'était mis à gratter à la place où le jeune prince était enterré. Le berger, qui avait suivi son chien, aperçut quelque chose à l'endroit où il grattait et crut d'abord voir un doigt qui sortait de terre; il regarda de plus près et vit que c'était un sifflet; il le prit et le porta à ses lèvres. Le sifflet se mit à dire:
Le maire du pays, qui était le voisin du berger, entendit parler du sifflet et l'acheta. Ayant été invité au festin du roi, il prit le sifflet pendant qu'on était à table et se mit à siffler:
Le roi prit le sifflet à son tour:
Le fils aîné du roi comprit bien que c'était de lui qu'il s'agissait; il voulut s'enfuir, mais on courut après lui, on le fit revenir et on l'obligea à siffler aussi:
Aussitôt le roi fit brûler son fils dans un cent de fagots. Ensuite il demanda au berger s'il se rappelait l'endroit où il avait trouvé le sifflet. Le berger dit qu'il ne s'en souvenait pas bien, qu'il essaierait pourtant de l'y conduire, mais le chien y alla tout droit. Dès qu'on eut retiré le corps, le jeune homme se dressa sur ses pieds.
Le roi, bien joyeux, fit préparer un grand festin en signe de réjouissance, et moi je suis revenu.
REMARQUES
Nous avons à rapprocher de notre conte plusieurs contes recueillis dans différentes parties de la France: en Picardie (Carnoy, p. 236), dans le département de la Loire (Mélusine, 1877, p. 423), dans l'Armagnac (Bladé, no 1), dans la Bretagne non bretonnante (Sébillot, Littérature orale, pp. 220 et 226), dans une région non désignée (Semaine des Familles, 8e année, 1865-1866, p. 709);—en Allemagne: dans la Hesse (Grimm, no 28), dans la principauté de Waldeck (Curtze, no 11), dans le Hanovre (Colshorn, no 71), dans le duché de Lauenbourg (Müllenhoff, no 49);—dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 42);—chez des populations polonaises de la Prusse orientale (Tœppen, p. 139);—en Pologne (Woycicki, p. 105), d'après M. R. Kœhler;—en Russie (Gubernatis, Zool. Myth., I, p. 195; Naakè, p. 170);—dans le Tyrol italien (Schneller, no 51);—en Italie: dans le Montferrat (Comparetti, no 28), en Toscane (Gubernatis, Novelline, no 20), dans le pays napolitain (Imbriani, Conti pomiglianesi, p. 195), en Sicile (Gonzenbach, no 51; Pitrè, no 79);—en Espagne: dans la Catalogne (Rondallayre, I, p. 33), dans la province de Valence (Caballero, II, p. 29), à Séville (Biblioteca de las tradiciones populares españolas, I, p. 196);—enfin, en Portugal (Braga, no 54, et, sous une forme assez différente, Coelho, no 40).
Ceux de ces contes qui se rapprochent le plus du nôtre pour l'introduction sont les contes italiens et siciliens: là, les trois fils d'un roi vont chercher des plumes d'un certain oiseau, qui doivent guérir les yeux de leur père. (Dans le conte du Tyrol italien, les trois princes s'en vont à la recherche d'une plume d'«oiseau griffon», que leur père a perdue, comme le roi du conte lorrain a laissé échapper son oiseau, et à laquelle il tient beaucoup.)—Dans le conte espagnol de Séville, ce ne sont pas des plumes d'oiseau qu'il faut pour guérir les yeux du roi; c'est une certaine fleur: de même dans le conte catalan, où le roi a la jambe malade. C'est une fleur aussi qu'un roi a la fantaisie de demander à ses fils dans le conte français de la Loire et dans le conte espagnol de la province de Valence; et celui qui apportera cette fleur aura la couronne. Comparer le conte breton p. 220 de la collection Sébillot, où, comme dans notre conte, le jeune prince est tué «dans la forêt d'Ardennes».—Dans le conte allemand du duché de Lauenbourg, un père, sur son lit de mort, désire manger du lièvre: celui de ses trois fils qui lui apportera un lièvre, aura tout l'héritage;—Dans un autre conte allemand (Grimm, variante du no 28), un roi laissera sa couronne à celui de ses trois fils qui pourra prendre un certain ours.
Ailleurs (conte allemand de Waldeck, conte du «pays saxon» de Transylvanie), un roi a promis sa fille à celui qui prendrait un sanglier terrible. Trois frères tentent l'entreprise. Le plus jeune ayant réussi, les aînés le tuent pour s'emparer du trophée de sa victoire.—Comparer le conte hessois.
Dans un autre groupe (contes français de la collection Sébillot (p. 226) et de la Semaine des Familles, et contes russes), toute introduction de ce genre fait défaut. Elle est remplacée par une introduction absolument différente, dont le conte français de la collection Sébillot donnera l'idée: Un père, partant en voyage, demande à ses trois filles ce qu'elles veulent qu'il leur rapporte. La première demande une robe couleur du soleil, la seconde une belle rose, la troisième un pot de réséda. C'est pour s'emparer de ce réséda que l'aînée tue la plus jeune.
Dans le conte picard, un petit garçon tue sa sœur pour lui prendre le fagot qu'elle a fait dans la forêt et avoir ainsi la galette que leur mère a promise à celui qui rapporterait le plus de bois mort.
Plusieurs contes de cette famille,—notamment les contes allemands des collections Müllenhoff et Grimm (III, p. 55), et le conte du «pays saxon» de Transylvanie,—ont un épisode qui correspond à celui de la vieille à laquelle le jeune prince seul répond poliment. Dans le conte espagnol de Séville, nous retrouvons la vieille elle-même, ou plutôt la Sainte Vierge, qui a pris cette forme.
Dans tous les contes mentionnés ci-dessus, figure l'instrument,—sifflet, flûte, etc.,—qui dénonce le meurtrier. Mais c'est dans le conte lorrain seulement que ce sifflet a été précédemment donné à la victime par la personne qui l'avait aidée dans son entreprise. Il y a là une altération, ingénieuse d'ailleurs, du thème primitif.
Sur ce point, les contes de cette famille se partagent en deux groupes. Dans le premier (conte français de la Loire; conte picard; contes allemands des collections Grimm et Curtze; conte du Tyrol italien; conte napolitain; contes siciliens; conte espagnol de Séville), le sifflet ou tout autre instrument qui parle, a été fait par un berger avec un os du frère ou de la sœur assassinés.—Dans le second (conte du «pays saxon» de Transylvanie; conte polonais; contes russes; conte toscan; conte catalan; conte espagnol de la province de Valence; conte portugais de la collection Braga), le berger se taille une flûte dans un roseau (un sureau, dans le conte allemand de la collection Müllenhoff), qui a poussé à la place où la victime a été enterrée.
Nous rencontrons dans le conte italien du Montferrat, dans le conte espagnol de la province de Valence et le conte catalan, le détail, si peu vraisemblable, même dans un conte merveilleux, du jeune homme retrouvé vivant quand on le retire du trou où il a été enterré.—Dans le second conte russe, la flûte dit qu'il faut asperger la victime d'une certaine eau, et elle revient à la vie.
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Enfin la littérature orientale nous offre un trait du même genre, mais dont nous n'oserions pas affirmer la parenté directe avec nos contés, dans un drame chinois intitulé le Plat qui parle (Journal Asiatique, 4e série, vol. 18, p. 523): Un riche voyageur est assassiné par un aubergiste et sa femme. «Pan (l'aubergiste) brûle le corps de sa victime, recueille ses cendres, pile ses os, dont il fait d'abord une espèce de mortier, puis un plat. C'est ce plat qui, apporté à l'audience de Pao-Tching, parle et dénonce les coupables.»
XXVII
ROPIQUET
Il était une fois une femme qui avait du fil de chanvre à porter au tisserand. Pendant qu'elle finissait de l'apprêter, le diable entra chez elle et la salua: «Bonjour, ma bonne femme.—Bonjour, monsieur.—Si vous voulez,» dit le diable, «je vous tisserai tout votre fil pour rien, mais à une condition: c'est que vous devinerez mon nom.—Volontiers,» répondit la femme. «Vous vous appelez peut-être bien Jean?—Non, ma chère.—Peut-être Claude?—Non.—Vous vous appelez donc François?—Non, non, ma bonne femme; vous n'y arriverez pas. Cependant, vous savez, si vous devinez, vous aurez votre toile pour rien.» Elle défila tous les noms qui lui vinrent à l'esprit, mais sans trouver le nom du diable. «Je m'en vais,» dit celui-ci; «je rapporterai la toile dans deux heures, et, si vous n'avez pas deviné, la toile est à moi.»
Le diable étant parti, la femme s'en fut au bois pour chercher un fagot. Elle s'arrêta près d'un grand chêne et se mit à ramasser des branches mortes. Justement sur ce chêne était le diable qui faisait de la toile et qui taquait, taquait; autour de lui des diablotins qui l'aidaient. Tout en travaillant, le diable disait:
La femme leva les yeux et reconnut son homme. Elle se hâta d'écrire sur son soulier le nom qu'elle venait d'entendre, et, en s'en retournant au logis, elle répéta tout le long du chemin: «Ropiquet, Ropiquet.» Elle ne fut pas plus tôt rentrée chez elle, que le diable arriva. «Voilà votre toile,» lui dit-il. «Maintenant, savez-vous mon nom?—Vous vous appelez Eugène?—Non, ma bonne femme.—Emile?—Vous n'y êtes pas.—Vous vous appelez peut-être bien Ropiquet?—Ah!» cria le diable, «si tu n'avais été sous l'arbre, tu ne l'aurais jamais su!» Et il s'enfuit dans la forêt en poussant des hurlements épouvantables et en renversant les arbres sur son passage.
Moi, j'étais sur un chêne: je n'ai eu que le temps de sauter sur l'arbre voisin et je suis revenu.
REMARQUES
Il a été recueilli des contes de ce genre dans le «nord-ouest de la France» (Mélusine, 1877, col. 150); dans la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 48 et variante); dans la Basse-Normandie (J. Fleury, p. 190); en Picardie (Romania, VIII, p. 222);—en Allemagne (Grimm, no 55; Prœhle, II, no 20; Müllenhoff, pp. 306-309 et p. 409; Kuhn, Westfælische Sagen, I, p. 298);—en Autriche (Vernaleken, nos 2 et 3);—en Suède (Cavallius, no 10);—chez des populations polonaises de la Prusse orientale (Tœppen, p. 138)[251];—chez les Lithuaniens (Schleicher, p. 56);—chez les Slovaques de Hongrie (Chodzko, p. 341);—dans le Tyrol italien (Schneller, no 55),—en Sicile (Gonzenbach, no 84);—dans le pays basque (Webster, p. 56);—en Islande (Arnason, p. 27), et aussi, d'après M. R. Kœhler, en Flandre, en Angleterre, en Irlande (remarques sur le conte sicilien no 84 de la collection Gonzenbach) et en Hongrie (Zeitschrift für romanische Philologie, II, p. 351).
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Nous dirons d'abord un mot du groupe le plus nombreux de contes de cette famille (contes allemands des collections Grimm, Prœhle, Müllenhoff, p. 409; conte suédois; conte slovaque; conte du Tyrol italien; conte sicilien; conte basque;—comparer, comme se rapprochant plus ou moins de ces divers contes, le conte français publié dans Mélusine et le conte islandais).
Dans ce groupe, une jeune fille, que son père ou sa mère a, tantôt pour une raison, tantôt pour une autre, fait passer pour une très habile fileuse, doit devenir reine ou grande dame, si elle file dans un temps très court une énorme quantité de lin, ou, dans plusieurs versions, si elle réussit à transformer de la paille en fil d'or (conte allemand de la collection Grimm, conte suédois, conte slovaque) ou du lin en soie (conte allemand de la collection Müllenhoff), comme ses parents ont prétendu qu'elle savait le faire. Un être mystérieux, souvent un diable, lui propose de se charger de cette tâche. Si elle devine son nom, ou, dans certains contes (conte français de Mélusine, conte breton, conte basque, conte allemand, p. 307 de la collection Müllenhoff, conte autrichien, conte islandais), si elle retient ce nom, elle n'aura rien à lui donner; autrement, elle, ou, dans certaines versions (Grimm, Müllenhoff, Kuhn), son premier enfant, lui appartiendra.—Dans aucun de ces contes, ce n'est la jeune fille qui entend le diable dire son nom; c'est une autre personne, qui ensuite le rapporte à la jeune fille, le plus souvent sans savoir l'intérêt qu'elle a à le connaître.
Trois contes présentent d'assez notables différences. Dans le conte westphalien de la collection Kuhn, l'héroïne est une femme qui file très mal et qui, à cause de sa maladresse, est continuellement grondée par son mari. Un nain mystérieux la rend adroite aux conditions que l'on sait.—Dans la variante bretonne, un homme menace sa femme de la tuer si elle n'a filé en huit jours tout le chanvre qui est dans un grand grenier.—Dans le conte picard, il s'agit d'un tisserand, à qui un inconnu remet une balle de lin à tisser. Dans huit jours il faut que la toile soit prête. «Si elle ne l'est pas, vous aurez de mes nouvelles.» Le tisserand ne pouvant venir à bout de sa besogne: «Ah! dit-il, je donnerais beaucoup à qui pourrait m'aider!» Arrive alors un petit homme habillé de vert qui lui dit: «Ta toile sera tissée à l'instant; mais, si tu ne me dis pas dans trois jours quel est mon nom, je prendrais ton âme.»
Dans d'autres contes, l'héroïne est également exposée à tomber entre les mains d'un être malfaisant, mais ce dernier lui a rendu un tout autre service que de filer à sa place: ainsi, dans le conte allemand, p. 308 de la collection Müllenhoff, il a montré leur chemin à une princesse et au roi son père, égarés dans une forêt; dans le conte de la Haute-Bretagne, il a donné à une jeune fille laide un charme destiné à la faire paraître belle aux yeux de celui qu'elle aime.
On voit que, dans notre conte, l'élément tragique, si l'on peut parler ainsi,—le danger qui menace l'héroïne,—a disparu. Aussi le récit a-t-il pris une tout autre couleur.
Parmi les contes dont nous avons donné la liste, le conte normand et le conte lithuanien peuvent seuls, à notre connaissance, être rapprochés sur ce point du conte lorrain.—Le conte normand est presque identique à notre conte; seulement le nom du diable est Rindon.—Le conte lithuanien présente quelques traits particuliers. Dans ce conte, une paysanne a du fil de lin à tisser; mais les travaux des champs l'empêchent de se mettre à cet ouvrage; aussi dit-elle souvent de dépit: «Mon lin, vous verrez que ce seront les laumes (êtres malfaisants sous forme de femmes) qui le tisseront!» Un jour, à sa grande surprise, une laume entre chez elle et lui dit: «Tu offres sans cesse ton lin aux laumes; eh bien! me voici; je te le tisserai. Quand la toile sera finie, si tu devines mon nom et que tu me régales bien, la toile sera à toi; sinon, elle m'appartiendra.»
Un almanach lorrain, Lo pia ermonèk loûrain (Strasbourg, 1879, p. 51), présente ce thème d'une façon toute particulière: Le diable, sous la forme d'un beau monsieur, dit à un pauvre bûcheron que, si le lendemain celui-ci a deviné son âge, il lui donnera un sac d'écus; sinon le bûcheron deviendra son valet et devra le suivre partout. Le lendemain, le bûcheron, arrivé à l'endroit du rendez-vous, est pris de peur en voyant qu'il n'a pas deviné, et il se cache dans un arbre creux. Quand le beau monsieur arrive, le bûcheron se met à crier dans sa cachette: coucou, coucou. Le diable s'arrête court et dit tout haut: «Je suis pourtant bien vieux; voilà que j'ai bien cent mille ans, et je n'ai jamais entendu chanter le coucou dans cette saison.» Le bûcheron, qui a entendu, peut répondre à la question du diable, et celui-ci est obligé de lui donner le sac d'écus.
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Au commencement du XVIIIe siècle, en 1705, Mlle Lhéritier insérait un conte de ce genre, Ricdin-Ricdon, dans son livre intitulé la Tour ténébreuse. Contes anglais. Dans ce conte, altéré en plus d'un endroit et tourné en manière de roman, la jeune fille, Rosanie, doit (comme dans certains contes actuels indiqués plus haut) non pas deviner, mais se rappeler le nom de l'homme habillé de brun dont elle a reçu pour trois mois une baguette qui lui permet de soutenir à la cour de la reine sa réputation peu méritée d'incomparable fileuse. Vers la fin des trois mois, le prince royal, qui aime Rosanie, et qui souffre de la voir préoccupée, s'en va à la chasse pour se distraire. Passant près d'un vieux palais en ruines, il y aperçoit plusieurs personnages d'une figure affreuse et d'un habillement bizarre. L'un d'eux fait des sauts et des bonds en hurlant une chanson dont le sens est que, si certaine étourdie avait mis dans sa cervelle qu'il s'appelait Ricdin-Ricdon, elle ne tomberait pas entre ses griffes. En rentrant au château, le prince raconte la chose à Rosanie, qui se trouve ainsi tirée du danger et qui épouse le prince.
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Il se raconte en Suède un conte de ce genre sous forme de légende, la légende de l'église de Lund. (Voir Une excursion en Suède, par M. Victor Fournel, dans le Correspondant du 10 décembre 1868, p. 868.) Il s'agit du géant Jætten Finn, qui promet à saint Laurent de bâtir une église; mais, quand l'église sera finie, il faudra que le saint ait deviné le nom du géant; sinon, il devra lui donner le soleil et la lune ou «les deux yeux de sa tête». Quand approche le moment fatal, saint Laurent interroge tous ceux qu'il rencontre et jusqu'aux bêtes de la forêt pour savoir le nom du géant; mais personne ne connaît ce nom. Enfin, passant le soir dans un pays qu'il n'avait jamais vu, devant une maison, il entend un enfant qui pleure et sa mère qui lui dit: «Tais-toi, ton père Jætten Finn va rentrer, et, si tu es sage, il t'apportera le soleil et la lune, ou les deux yeux de saint Laurent.» (Comparer, dans la collection Müllenhoff, p. 299, une légende très ressemblante, recueillie dans le Schleswig-Holstein.)
Le Magasin pittoresque a publié en 1869 (p. 330) un «vieux conte tourangeau», fort arrangé, mais dont le fond a de l'analogie avec cette légende suédoise: Un paysan doit livrer son fils à un démon, si dans trois jours il n'a pu deviner le nom de celui-ci. La mère de l'enfant entend une voix qui chante comme font les nourrices: «Cher petit démon, ne pleure pas: ton père Rapax (sic) va t'amener un beau petit compagnon.»
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Enfin, en Orient, dans la collection mongole du Siddhi-Kür, d'origine indienne, comme on sait, nous trouvons un récit (no 15) dont la donnée a du rapport avec les contes ci-dessus indiqués et particulièrement avec la légende suédoise et le conte tourangeau. Le voici: Un prince a été assassiné par son compagnon d'études et de voyages; en mourant il a dit un seul mot, dont personne n'a pu comprendre le sens. Le roi son père rassemble tous les savants, les devins, les enchanteurs du pays, et les fait enfermer dans une tour: si dans huit jours ils ne lui ont pas expliqué le mot mystérieux, ils seront mis à mort. La veille du jour où expire le délai, un des plus jeunes, qui est parvenu à sortir de la tour, va se cacher dans une forêt. Pendant qu'il est assis au pied d'un arbre, il entend des voix qui viennent du haut de cet arbre. C'est un enfant qui pleure; en même temps, son père et sa mère le consolent en lui disant que demain le roi fera mettre à mort mille savants. «Et pour qui seront leur chair et leur sang, si ce n'est pour nous?» L'enfant ayant demandé pourquoi le roi les fera exécuter, le père lui dit que c'est parce qu'ils ne peuvent deviner ce que signifie un certain mot, dont il lui donne le sens. Le jeune savant a tout entendu; il se rend auprès du roi, lui explique le mot en question, par lequel le prince désignait son assassin, et il sauve ainsi la vie à tous ses confrères.
XXVIII
LE TAUREAU D'OR
Il était une fois un roi qui avait pour femme la plus belle personne du monde. Elle ne lui avait donné qu'une jolie petite fille, qui devenait plus belle de jour en jour. La princesse était en âge d'être mariée, lorsque la reine tomba malade; se sentant mourir, elle appela le roi près de son lit et lui fit jurer de ne se remarier qu'avec une femme plus belle qu'elle-même. Il le promit, et, bientôt après, elle mourut.
Le roi ne tarda pas à se lasser d'être veuf, et ordonna de chercher partout une femme plus belle que la défunte reine, mais toutes les recherches furent inutiles. Il n'y avait que la fille du roi qui fût plus belle. Le roi, qui avait en tête de se remarier, mais qui voulait aussi tenir sa parole, déclara qu'il épouserait sa fille.
A cette nouvelle, la princesse fut bien désolée et courut trouver sa marraine, pour lui demander un moyen d'empêcher ce mariage. Sa marraine lui conseilla de dire au roi qu'elle désirait avoir avant les noces une robe couleur du soleil. Le roi fit chercher partout, et l'on finit par trouver une robe couleur du soleil. Quand on lui apporta cette robe, la princesse fut au désespoir: elle voulait s'enfuir du château, mais sa marraine lui conseilla d'attendre encore et de demander au roi une robe couleur de la lune. Le roi réussit encore à se procurer une robe telle que sa fille la voulait. Alors la princesse demanda un taureau d'or.
Le roi se fit apporter tout ce qu'il y avait de bijoux d'or dans le royaume, bracelets, colliers, bagues, pendants d'oreilles, et ordonna à un orfèvre d'en fabriquer un taureau d'or. Pendant que l'orfèvre était occupé à ce travail, la princesse vint secrètement le trouver et obtint de lui qu'il ferait le taureau creux. Au jour fixé pour les noces, elle ouvrit une petite porte qui était dissimulée dans le flanc du taureau et s'enferma dedans; quand on vint pour la chercher, on ne la trouva plus. Le roi mit tous ses gens en campagne, mais on ne l'avait vue nulle part. Il tomba dans un profond chagrin.
Il y avait dans un royaume voisin un prince qui était malade; il lui vint aussi la fantaisie de demander à ses parents un taureau d'or. Le roi, père de la princesse, ayant entendu parler de ce désir du prince, lui céda son taureau d'or, car il ne tenait pas à le conserver. La princesse était toujours dans sa cachette.
Le prince fit mettre le taureau d'or dans sa chambre, afin de l'avoir toujours devant les yeux. Depuis sa maladie, il ne voulait plus avoir personne avec lui et il mangeait seul; on lui apportait ses repas dans sa chambre. Dès le premier jour, la princesse profita d'un moment où le prince était assoupi pour sortir du taureau d'or, et elle prit un plat, qu'elle emporta dans sa cachette. Le lendemain et les jours suivants, elle fit de même. Le prince, bien étonné de voir tous les jours ses plats disparaître, changea d'appartement; mais comme il avait fait porter le taureau dans sa nouvelle chambre, les plats disparaissaient toujours. Enfin, il résolut de ne plus dormir qu'il n'eût découvert le voleur. Quand on lui eut apporté son repas, il ferma les yeux et fit semblant de sommeiller. La princesse aussitôt sortit tout doucement du taureau d'or pour s'emparer d'un des plats qui étaient sur la table; mais, s'étant aperçue que le prince était éveillé, elle fut bien effrayée; elle se jeta à ses pieds, et lui raconta son histoire. Le prince lui dit: «Ne craignez rien: personne ne saura que vous êtes ici. Désormais je ferai servir deux plats de chaque chose, l'un pour vous et l'autre pour moi.»
Le prince fut bientôt guéri et se disposa à partir pour la guerre. «Quand je reviendrai,» dit-il à la princesse, «je donnerai trois coups de baguette sur le taureau pour vous avertir.»
Pendant l'absence du prince, le roi son père voulut montrer le taureau d'or à des seigneurs étrangers qui étaient venus le visiter. L'un d'eux, pour voir si le taureau était creux, le frappa de sa baguette par trois fois. La princesse, croyant que c'était le prince qui était revenu, sortit aussitôt de sa cachette. Elle eut grand'peur en voyant qu'elle s'était trompée. Le roi, très surpris, lui fit raconter son histoire, et lui dit de rester au château aussi longtemps qu'elle voudrait.
Or, il y avait à la cour une jeune fille qu'on y élevait pour la faire épouser au prince. En voyant les attentions qu'on avait pour la princesse, elle fut prise d'une jalousie mortelle. Un jour qu'elles se promenaient ensemble au bois, cette jeune fille conduisit la princesse au bord d'un grand trou en lui disant de regarder au fond, et, pendant que la princesse se penchait pour voir, elle la poussa dedans et s'enfuit. La princesse, qui était tombée sans se faire de mal, appela au secours. Un charbonnier, qui passait près de là, accourut à ses cris, la retira du trou et la ramena au château. Justement le prince, la guerre étant terminée, venait d'y rentrer lui-même, et l'on faisait les préparatifs de ses noces avec sa fiancée. Un grand feu de joie avait été allumé devant le château. Le prince, ayant appris ce qui était arrivé, ordonna de jeter dans le feu la méchante fille, puis il épousa la belle princesse. On fit savoir au roi son père qu'elle était mariée; il prit bien la chose, et tout fut pour le mieux.
REMARQUES
Il est inutile de faire remarquer la ressemblance de l'introduction de notre conte avec celle du conte de Peau d'Ane. Nous n'avons pas à nous occuper spécialement de ce dernier conte; disons seulement un mot de son introduction, c'est-à-dire, pour préciser, de la partie du conte où il est parlé du projet criminel du roi et des premières demandes que lui fait la princesse pour en empêcher l'exécution (demandes de vêtements en apparence impossibles à fabriquer). On la retrouve notamment dans les contes suivants: un conte allemand (Grimm, no 65), un conte lithuanien (Schleicher, p. 10), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 502), un conte valaque (Schott, no 3), des contes grecs modernes (Hahn, no 27 et variantes), un conte sicilien (Gonzenbach, no 38), un conte italien de Rome (miss Busk, p. 84), des contes basques (Webster, p. 165), un conte écossais (Campbell, no 14),—tous du type de Peau d'Ane,—et dans deux des contes que nous allons avoir à rapprocher de notre Taureau d'or, un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, no 40) et un conte catalan (Rondallayre, I, p. 111).
La promesse faite par le roi à sa femme de n'épouser qu'une femme aussi belle ou plus belle qu'elle, se retrouve dans plusieurs de ces contes; mais là, le plus souvent, la reine a quelque qualité merveilleuse, par exemple, des cheveux d'or (conte allemand) ou une étoile d'or sur le front (conte tchèque).—Dans d'autres contes, le roi promet de n'épouser que la femme au doigt de laquelle ira l'anneau de la reine (conte sicilien; conte grec no 27, var. 2, de la collection Hahn), ou bien qui pourra mettre ses souliers (conte romain) ou ses vêtements (conte écossais; conte breton).
Dans plusieurs de ces contes, les vêtements demandés sont à peu près les mêmes que dans notre conte et dans celui de Perrault; dans d'autres, il y a quelques différences: ainsi, dans le conte sicilien, la première robe doit être couleur du ciel avec le soleil et les étoiles; la seconde, couleur de la mer avec les plantes et les animaux marins; la troisième, couleur de la terre avec tous les animaux et les fleurs.—A la peau de l'âne aux écus d'or, demandée en dernier lieu par la princesse dans le conte de Perrault, correspond, dans la plupart des contes du type de Peau d'Ane, un manteau de peau, plus ou moins extraordinaire: par exemple, dans le conte allemand, un manteau où doit entrer un morceau de la peau de tous les animaux du pays; dans le conte valaque, un manteau de peaux de poux, garni de peaux de puces, etc. Dans quelques-uns de ces contes (conte romain; conte grec no 27, var. 1, de la collection Hahn), le dernier objet demandé par la princesse est une sorte de boîte ayant forme humaine, dont elle se revêt pour ainsi dire, et qui ne l'empêche pas de se mouvoir.
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A partir de l'endroit où la princesse demande le taureau d'or, notre conte se sépare du conte de Peau d'Ane et développe un thème bien distinct. Nous trouvons ce thème dans le conte breton indiqué plus haut, qui offre de grands rapports avec notre conte, mais qui n'en a pas la dernière partie (les aventures de la princesse pendant que le prince est à la guerre); dans ce conte breton, en effet, le prince épouse la princesse, dès qu'il l'a surprise sortant du «bœuf d'or», et le conte se termine là.—Cette dernière partie manque également dans un conte italien, recueilli à Rome (miss Busk, p. 91). Ici le commencement est altéré: le roi, père de la princesse, veut simplement lui faire épouser un «vieux vilain roi». La princesse demande à son père, avant de donner son consentement, un chandelier d'or, haut de dix pieds et plus gros qu'un homme. A peine l'a-t-elle qu'elle s'en montre dégoûtée, et elle dit à son chambellan de l'en débarrasser: le prix qu'il en tirera sera pour lui. Puis elle s'enferme dans le chandelier. Le chambellan porte le chandelier dans un pays étranger, et le vend au fils du roi, qui le fait mettre dans sa chambre. Le soir, quand il revient du théâtre, il trouve mangé le souper qu'on lui avait apporté dans sa chambre. Le lendemain, même chose. La troisième fois, il se cache et surprend la princesse. Depuis ce moment, il ne sort plus de sa chambre, et, quand ses parents le pressent de se marier, il dit qu'il ne veut épouser que le chandelier (la candeliera). On le croit fou; mais, un jour, la reine, entrant à l'improviste dans la chambre de son fils, voit ouverte la porte ménagée dans le chandelier et une jeune fille à table avec le prince. Elle comprend alors ce que celui-ci voulait dire, et, comme le roi et la reine sont charmés de la beauté de la princesse, le mariage se fait aussitôt.—Un conte italien de Bologne (Coronedi-Berti, no 3), dont la première partie est toute différente[252], se rapproche beaucoup de ce conte romain (la jeune fille se met, là aussi, dans un gros chandelier); mais il est moins complet.
C'est également un chandelier qui, dans un conte albanais (Dozon, no 6), tient la place du taureau d'or, et ce conte albanais, à la différence des trois contes précédents, a une dernière partie correspondant à celle du conte lorrain: Le prince, comme dans notre conte, est déjà fiancé, mais cela ne l'empêche pas d'épouser la princesse «sans faire de noces». Plus tard, obligé d'aller en guerre, il dit à sa femme de rester cachée dans le chandelier; les serviteurs lui apporteront à manger. Un jour, la mère de la fiancée du prince entre dans la chambre, et, y trouvant la jeune femme, elle la fait jeter dans un endroit rempli d'orties. La princesse est recueillie par une vieille, qui est venue chercher des orties pour en faire un plat. A son retour de la guerre, le prince, ne retrouvant plus sa femme, tombe malade de chagrin. Pendant sa maladie, il lui prend envie de manger un plat de légumes, et il fait crier par toute la ville qu'on lui en procure un. La vieille lui en apporte; mais les herbes ont été hachées par la jeune femme, qui y a mis son anneau de mariage. Le prince, ayant trouvé l'anneau, le reconnaît aussitôt; il se rend chez la vieille et retrouve sa femme. (Cet épisode de l'anneau mis dans le plat d'herbes rattache la dernière partie de ce conte albanais au conte de Peau d'Ane, dont il avait déjà presque toute l'introduction.)—Nous citerons encore, comme ayant une dernière partie analogue à celle du conte lorrain, le conte catalan mentionné tout à l'heure (Rondallayre, I, p. 111). Dans ce conte, la princesse, après avoir, sur l'avis de son confesseur, demandé à son père une robe de plumes de toutes les couleurs, une autre d'écailles de tous les poissons, et une troisième «faite d'étoiles», lui demande enfin une boîte d'or, assez grande pour qu'elle y puisse tenir. Quand elle a cette boîte, elle s'y enferme et dit à ses serviteurs de la porter en lieu de sûreté. Ceux-ci, passant dans un royaume où tout le monde est triste à cause de la maladie du fils du roi, plongé dans une profonde mélancolie, se laissent entraîner par l'appât du gain à vendre la boîte d'or, dont on veut faire présent au prince. La boîte est mise dans sa chambre. Deux nuits de suite, pendant que le prince est endormi, la princesse sort de la boîte et va lui écrire dans la main[253]. La troisième nuit, le prince fait semblant de dormir. Il voit la princesse et apprend d'elle qui elle est. A partir de ce moment, il cesse d'être triste et ordonne que désormais on lui apporte dans sa chambre double part de chaque mets. Par malheur, bientôt le prince est obligé de partir pour la guerre. Il donne son anneau à la princesse et dit à ses gens de continuer à porter tous les jours à manger dans sa chambre. Les valets, fort étonnés de cet ordre, vont regarder par le trou de la serrure et découvrent la présence de la princesse. Ils l'emportent bien loin dans la boîte d'or, vendent la boîte et jettent la princesse dans un trou rempli d'épines. Elle est délivrée par des bergers, qui lui font garder les cochons. Cependant le prince, de retour, envoie partout à la recherche de la princesse; mais c'est peine inutile, et il retombe dans sa noire tristesse. Le roi son père ayant fait publier partout qu'il donnerait une grande récompense à qui rendrait la gaieté à son fils, la princesse se présente au château, sous ses habits de porchère, montre au prince l'anneau que celui-ci lui a donné, et elle l'épouse.
Nous rencontrons encore à peu près la même idée dans un conte sicilien (Pitrè, I, p. 388), où la princesse, que son père veut épouser, s'enferme avec des provisions dans un magnifique meuble de bois doré qu'elle fait jeter à la mer. Un roi recueille le meuble et le fait porter dans son palais. Ici, comme dans les contes précédents et dans notre conte, la princesse sort trois fois de sa cachette pour manger, et le roi la surprend et l'épouse.—Le coffre doré où s'enferme la princesse et qui est porté dans la chambre d'un prince, figure encore dans un conte grec moderne (B. Schmidt, no 12), au milieu d'un récit où cet épisode est très gauchement introduit.—Voir enfin (dans la revue Giambattista Basile, 1883, p. 45) un conte napolitain, dont l'introduction est celle du conte bolonais. De même que, dans le conte romain, le prince déclare qu'il veut épouser la candeliera, de même ici il dit qu'il veut épouser la cascia (la «caisse», le «coffre»).
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Il paraît que le conte que nous étudions ici forme le sujet d'un de ces petits livres populaires anglais connus sous le nom de chap-books. C'est ce qui ressort du titre de ce chap-book, que M. Kœhler (Zeitschrift für romanische Philologie, II, p. 351) emprunte à un livre anglais de M. Halliwell. Voici ce titre: «Le Taureau d'or, ou l'Adroite Princesse, en quatre parties.—1. Comment un roi voulut épouser sa propre fille, la menaçant de la tuer si elle ne consentait pas à devenir sa femme. 2. Adresse de cette demoiselle qui se fait transporter au delà de la mer dans un taureau d'or vers le prince qu'elle aimait. 3. Comment son arrivée et son amour vinrent à la connaissance du jeune prince. 4. Comment sa mort fut concertée par trois dames en l'absence de son amant; comment elle fut préservée, et, bientôt après, mariée au jeune prince, avec d'autres remarquables incidents.»
Au milieu du XVIe siècle, en Italie, Straparola insérait parmi ses nouvelles un conte de ce genre (no 6 des contes extraits de Straparola et traduits en allemand par Valentin Schmidt): La princesse de Salerne, en mourant, remet son anneau à son mari Tebaldo et lui fait promettre,—comme dans plusieurs des contes mentionnés ci-dessus,—qu'il ne se remariera qu'avec la femme au doigt de laquelle ira cet anneau. Or l'anneau ne va qu'au doigt de la fille du prince, Doralice, qui, le trouvant un jour, s'est amusée à l'essayer. Tebaldo veut épouser Doralice. Celle-ci, sur le conseil de sa nourrice, s'enferme dans une armoire artistement travaillée que la nourrice seule sait ouvrir et dans laquelle elle a mis une liqueur dont quelques gouttes permettent de vivre longtemps sans autre nourriture. Tebaldo, furieux de la disparition de sa fille, voit un jour l'armoire, et, comme elle lui rappelle des souvenirs odieux, il la fait vendre à un marchand génois, lequel à son tour la vend au jeune roi d'Angleterre. Ce dernier la fait mettre dans sa chambre à coucher. Pendant qu'il est à la chasse, Doralice sort de l'armoire, met en ordre la chambre et l'orne de fleurs odoriférantes. Cela se renouvelle plusieurs fois. Le roi demande à sa mère et à ses sœurs qui lui pare si bien sa chambre; mais elles n'en savent pas plus que lui. Enfin, un matin, le roi fait semblant de partir pour la chasse, et il se cache dans un endroit d'où il peut voir dans sa chambre par une fente. Doralice est découverte et le roi l'épouse.—La suite n'a aucun rapport avec notre conte.
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En Orient, un conte syriaque ressemble beaucoup au conte lorrain, malgré diverses altérations (E. Prym et A. Socin, no 52): La femme d'un riche juif, se sentant mourir, fait promettre à son mari de ne se remarier qu'avec la femme à qui iront ses souliers à elle. Le juif a beau essayer les souliers à toute sorte de femmes: aucune ne peut les mettre. Un jour, sa fille les prend, et ils lui vont à ravir. Le juif déclare qu'il veut l'épouser[254]. La jeune fille lui dit qu'elle veut d'abord qu'il lui rapporte de beaux habits de la ville. Pendant qu'il est parti, elle fait mettre une serrure à l'intérieur d'un coffre et s'y enferme avec des provisions. Le juif, étant de retour, cherche partout en vain sa fille, et, de colère, il porte le coffre au marché et le met en vente (il est probable que, dans la forme originale, sa fille lui avait demandé de lui donner un coffre de telle et telle façon: on comprend alors que la vue de ce coffre l'irrite). Un prince achète le coffre et le fait porter dans la chambre de son fils. Pendant l'absence de celui-ci, la jeune fille sort de sa cachette, fait cuire le riz et met la chambre en ordre. Le lendemain, de grand matin, elle prépare le café. Le prince, fort surpris, fait semblant de sortir, et se cache dans un coin de la chambre. Il surprend ainsi la jeune fille, qui lui raconte son histoire, et il l'épouse.—Le conte se poursuit en passant dans d'autres thèmes, dont le principal n'est pas sans analogie avec la dernière partie du conte de Straparola. Voir les remarques de notre no 78, la Fille du marchand de Lyon.
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Nous rapprocherons des contes de ce type qui ont la dernière partie, un conte sicilien se rattachant à un autre thème, et où nous retrouverons un détail du conte lorrain que nous n'avons pas jusqu'ici rencontré. Voici ce conte (Pitrè, no 37): Une reine a mis au monde, au lieu d'enfant, un pied de romarin, si beau qu'il fait l'admiration de tous ceux qui le voient. Un sien neveu, roi d'Espagne, obtient d'emporter ce romarin dans son pays. Un jour qu'il joue du flageolet à côté du romarin, il en voit sortir une belle jeune fille, et il en est de même toutes les fois qu'il joue de son flageolet. Obligé de partir pour la guerre, le prince dit à Rosamarina (la jeune fille) que, quand il reviendra, il jouera trois fois de suite du flageolet et qu'alors elle pourra sortir de son romarin. (Comparer, dans notre conte, les trois coups de baguette sur le taureau d'or.) Pendant son absence, les trois sœurs du prince entrent dans son appartement, et, trouvant le flageolet, chacune en joue à son tour. A la troisième fois, apparaît Rosamarina. Les princesses, s'apercevant alors pourquoi leur frère n'aimait plus à sortir, et furieuses contre Rosamarina, l'accablent de coups et la laissent à demi morte. Suit un long épisode où le jardinier chargé par le prince de soigner le romarin découvre par hasard le moyen de rompre le charme qui tient Rosamarina attachée à son arbuste. Il la guérit, et, à son retour, le prince l'épouse.—Comparer un conte serbe (Archiv für slawische Philologie, II, p. 635) et un conte napolitain du XVIIe siècle (Pentamerone, no 2).
XXIX
LA POUILLOTTE & LE COUCHERILLOT
Un jour, la pouillotte[255] et le coucherillot[256] s'en allèrent aux noisettes. En cassant les noisettes à la pouillotte, le coucherillot avala une écale; il étranglait.
La pouillotte courut à une fontaine: «Fontaine, donne-moi de ton eau pour m'abreuver, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot[257].—Tu n'en n'auras pas, si tu ne vas me chercher de la mousse.»
La pouillotte s'en alla près d'un chêne: «Chêne, mousse-moi, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.—Tu n'auras rien, si tu ne vas me chercher une bande.»
La pouillotte alla trouver une dame: «Madame, bandez-moi, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.—Tu n'auras rien, si tu ne vas me chercher des pantoufles.»
La pouillotte entra chez le cordonnier: «Cordonnier, pantoufle-moi, que je pantoufle madame, que madame me bande, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.—Tu n'auras rien, si tu ne vas me chercher des soies.»
La pouillotte alla trouver une coche[258]: «Coche, soie-moi, que je soie le cordonnier, que le cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame, que madame me bande, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.—Tu n'auras rien, si tu ne vas me chercher de l'orge.»
La pouillotte alla près d'une gerbe: «Gerbe, orge-moi, que j'orge la coche, que la coche me soie, que je soie le cordonnier, que le cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame, que madame me bande, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.—Tu n'auras rien, si tu ne vas me chercher le batteur.»
La pouillotte s'en alla trouver le batteur: «Batteur, bats la gerbe, que la gerbe m'orge, que j'orge la coche, que la coche me soie, que je soie le cordonnier, que le cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame, que madame me bande, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.»
REMARQUES
Le conte s'arrête, comme on voit, brusquement. Dans la forme complète, la poule finit par avoir de l'eau, mais elle arrive trop tard auprès du coq, mort et bien mort.
Depuis la publication de notre conte lorrain dans la Romania, on nous a communiqué un conte inédit, provenant des environs de la Ferté-Gaucher (Seine-et-Marne): Le coq a donné un coup de bec à la poule. Celle-ci va trouver le cordonnier «pour qu'il lui raccommode le petit trou que le coq lui a fait». Le cordonnier n'a pas de soies. La poule va en demander au cochon. Le cochon veut avoir du son. Le meunier, avant de donner le son, veut avoir des chats pour se débarrasser des souris. La chatte ne veut donner de ses petits chats que si on lui apporte du lait. La vache demande de l'herbe. Le pré n'en veut pas donner sans avoir une herse (sic). La poule va chercher la herse, qui fauche vingt arpents d'un coup. Le conte finit là.
Dans deux contes allemands (Grimm, III, p. 129 et no 80), dans un conte norwégien (Asbjœrnsen, I, no 16), dans un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 341), le coq et la poule vont aussi aux noix, et l'un d'eux,—dans les trois premiers contes, la poule,—étrangle pour avoir voulu avaler un trop gros morceau. Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 75), c'est un pois que la poule avale.—Dans un conte picard (Carnoy, p. 217), le petit coq, que son père a conduit au bois pour lui faire manger des noisettes, avale une écale.
Au lieu du coq et de la poule, les deux principaux personnages d'un conte corse (Ortoli, p. 237) sont un petit chat et une petite chatte qui mangent des amandes (sic); une amande reste dans le gosier de la petite chatte.
Nous retrouvons dans ces divers contes à peu près la série de personnages et d'objets mis en scène. Ainsi, dans le conte norwégien, la fontaine, pour donner de son eau, demande des feuilles; le tilleul, pour donner ses feuilles, un beau ruban (comparer la «bande» de notre conte); la Vierge Marie, pour donner le ruban, une paire de souliers; le cordonnier, des soies; le sanglier, du grain; le batteur, du pain; le boulanger, du bois; le bûcheron, une hache; le forgeron, du charbon. Le charbonnier donne le charbon, etc. (Ici, par exception, la poule revient à la vie.)
Un conte de la Souabe (Meier, no 80) se rapproche de la variante de Seine-et-Marne: Le coq et la poule voyagent ensemble. En sautant un fossé, le coq prend si fort son élan, que son jabot crève. Ils s'en vont chez le cordonnier. «Cordonnier, donne-moi du fil, que je recouse mon jabot.» Le cordonnier demande des soies; la truie, du lait; la vache, de l'herbe, etc.
Ce conte souabe a beaucoup de rapport avec deux contes, l'un allemand (Simrock, no 36), l'autre suisse (Sutermeister, no 5), où une souris a tant ri en voyant son compagnon de route, le chat (ou le charbon: comparer Grimm, no 18 et III, p. 27), tomber dans l'eau, que sa «petite panse» en a crevé. Elle va trouver le cordonnier pour lui demander de la recoudre; le cordonnier demande des soies, et ainsi de suite. Comparer un conte catalan, très voisin (Rondallayre, III, p. 48).—Dans un conte du département de l'Ardèche (Mélusine, 1877, col. 425), un rat ayant eu, on ne dit pas comment, la queue coupée, va aussi trouver le cordonnier, etc. Comparer un conte italien de Bologne, du même genre (Coronedi-Berti, no 10).—Dans d'autres contes, l'un anglais (Halliwell, p. 33), l'autre allemand (Meier, no 81), le chat a coupé la queue de la souris, et il ne veut la lui rendre que si la souris va lui chercher du lait (ou du fromage). Suit tout un enchaînement de personnages.
Ajoutons encore à la liste des rapprochements à faire un conte sicilien (Pitrè, no 135), dans lequel notre thème est très bizarrement rattaché au thème de notre no 62, l'Homme au pois; trois contes italiens du pays napolitain (Imbriani, XII Conti pomiglianesi, p. 236 seq.), un conte portugais (Coelho, no 13) et un conte écossais (Campbell, no 8).
Enfin, notre thème se présente sous une autre forme que celle de conte. Ainsi, dans Mélusine (1877, col. 148), la «randonnée» suivante, recueillie dans la Loire-Inférieure: «Minette m'a perdu mes roulettes. J'ai dit à Minette: Rends-moi mes roulettes. Minette m'a dit: Je ne te rendrai tes roulettes que si tu me donnes croûtettes. J'ai été à ma mère lui demander croûtettes. Ma mère m'a dit, etc.» Et à la fin: «Le chêne m'englande,—J'englande le porc;...—Ma mère m'encroûte,—J'encroûte Minette,—Et Minette m'a rendu mes roulettes.» Comparer encore, dans Mélusine (1877, col. 218), une «randonnée» du département de l'Eure, et, dans les Contes populaires recueillis en Agenais, de M. J.-F. Bladé, le no 5, le Lait de Madame.
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En Orient, nous trouvons un conte du même genre d'abord chez les Ossètes du Caucase (Mélanges asiatiques, publiés par l'Académie de Saint-Pétersbourg, t. V [1864-1868], p. 99, et Bulletin de l'Académie, t. VIII, p. 36): Le pou et la puce voyagent ensemble; ils sont obligés de passer l'eau. La puce saute sur l'autre bord, mais le pou tombe dans l'eau. La puce s'en va trouver le cochon et lui demande une de ses soies pour retirer son compagnon. Avant de donner la soie, le cochon veut avoir des glands. Le chêne demande que Qürghüi ne vienne plus souiller le terrain auprès de lui (sic). Qürghüi veut un œuf. La poule demande que la souris ne vienne plus ronger son panier; la souris, que le chat ne l'attrape plus; le chat veut du lait. La vache donne le lait; le chat le boit et ne prend plus la souris; la souris ne ronge plus le panier; la poule donne un œuf; Qürghüi mange l'œuf et ne souille plus le terrain auprès du chêne; le chêne donne des glands; le cochon les mange et donne une de ses soies, et la puce retire de l'eau son compagnon. «Aujourd'hui ils vivent encore.»
Il a été recueilli dans l'Inde un conte très voisin des contes européens, et qui est, paraît-il, très populaire chez les Hindous et chez les Mahométans dans les districts de Firôzpûr, de Siâlkôt et de Lahore (Indian Antiquary, 1880, p. 207;—Steel et Temple, p. 111): Un moineau et une corneille conviennent un jour de faire cuire du khirjrî (préparation de riz et de pois) pour leur dîner. La corneille apporte les pois; le moineau le riz, et le moineau fait la cuisine. Quand le khirjrî est prêt, la corneille arrive pour avoir sa part. «Non», dit le moineau; «tu es malpropre; va laver ton bec dans l'étang là-bas, et ensuite tu viendras dîner.» La corneille s'en va près de l'étang. «Tu es monsieur l'étang; moi, je suis madame la corneille. Donne-moi de l'eau, que je puisse laver mon bec et manger mon khirjrî.—Je t'en donnerai,» dit l'étang, «si tu vas trouver le daim, que tu prennes une de ses cornes pour creuser un trou dans le sol auprès de moi, et alors je laisserai couler mon eau claire et fraîche.» La corneille va trouver le daim: «Tu es monsieur le daim; moi, je suis madame la corneille. Donne-moi une de tes cornes, que je puisse creuser un trou, etc.» Le daim lui dit: «Je te donnerai une de mes cornes, si tu me donnes du lait de buffle; car alors je deviendrai gras, et cela ne me fera pas de mal de me casser une corne.» La femelle du buffle demande à son tour de l'herbe; l'herbe dit à la corneille d'aller d'abord chercher une bêche. Le forgeron, à qui la corneille s'adresse pour avoir la bêche, dit qu'il la donnera, si la corneille lui allume son feu et fait aller le soufflet. La corneille se met à allumer le feu et à faire aller le soufflet; mais elle tombe au milieu du feu et elle y périt. «Ainsi le moineau mangea tout le khirjrî à lui seul.»