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Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) cover

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)

Chapter 8: V
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About This Book

A collection of one hundred oral tales and variants gathered from a single village in Lorraine and transcribed with minimal literary embellishment, presented alongside an introductory essay arguing about the origin and spread of European folktales. Each tale is followed by comparative notes tracing parallels in other French and foreign collections, especially eastern traditions, and a bibliographic index and supplementary remarks deepen the comparative evidence. The editors aim for faithful reproduction of local storytelling, and the work combines primary narratives with scholarly commentary on motifs, forms, and pathways of transmission across Europe.

The Project Gutenberg eBook of Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)

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Title: Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)

Author: Emmanuel Cosquin

Release date: September 13, 2018 [eBook #57892]

Language: French

Credits: Produced by Laurent Vogel, Sophie Jouglard, Chuck Greif
and the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES POPULAIRES DE LORRAINE, COMPARÉS AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE ET DES PAYS ÉTRANGERS, VOLUME 1 (OF 2) ***

Note sur la transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Cet ouvrage se compose de 2 tomes: jusqu'au numéro 31 les renvois aux contes se rapportent au tome I, les numéros suivants au tome II.

EMMANUEL COSQUIN

CONTES POPULAIRES
DE
LORRAINE
COMPARÉS
AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE
ET DES PAYS ÉTRANGERS

ET PRÉCÉDÉS
D'UN ESSAI
SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION
DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS

TOME PREMIER

PARIS
VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR
67, RUE DE RICHELIEU, 67

AVANT-PROPOS

Cette collection de contes populaires présente ce caractère particulier que, pour la former, nous avons puisé dans la tradition orale d'un seul village: les cent contes et variantes dont elle se compose viennent tous de cette même source; ils ont été recueillis par mes sœurs et moi à Montiers-sur-Saulx, village de Lorraine,—ou, si l'on veut plus de précision, du Barrois,—situé à quelques centaines de pas de l'ancienne frontière de Champagne[1]. Nous devons la plus grande partie de notre collection au zèle intelligent et à la mémoire prodigieuse d'une jeune fille du pays, morte aujourd'hui, qui s'est chargée de rechercher par tout le village les contes des veillées, et nous les a ensuite transmis avec une rigoureuse fidélité.

De bons juges ont parfois exprimé le regret de trouver dans certaines collections de contes populaires un style apprêté, des développements et des enjolivements qui trahissent le littérateur. Nous espérons qu'on ne nous adressera pas cette critique; nous avons, du moins, tout fait pour ne pas nous y exposer, et, si notre collection a un mérite, c'est, ce nous semble, de reproduire avec simplicité les récits que nous avons entendus.

A la suite de chacun des contes sont indiquées les ressemblances qu'il peut présenter avec tels ou tels récits faisant partie de quelqu'un des recueils de contes populaires édités en France ou à l'étranger, et surtout avec les contes orientaux. Ces rapprochements fourniront toute une série de pièces justificatives, si l'on peut parler ainsi, à l'histoire des migrations des fictions indiennes à travers le monde, histoire que cherche à exposer l'introduction de cet ouvrage.

Dans un Supplément aux remarques, placé à la fin du second volume, nous mettons à profit divers documents, dont plusieurs n'ont été livrés à la publicité que pendant l'impression de notre travail. Un Index bibliographique donne le titre complet des livres qui ont été indiqués en abrégé dans l'intérêt de la brièveté.

Publiées d'abord, de 1876 à 1881, dans la revue la Romania, cette collection et ses remarques ont reçu, de la part de savants de toute nationalité, comme M. Gaston Paris, M. Reinhold Kœhler, M. Ralston, un accueil qui était pour l'auteur un encouragement à faire paraître les Contes lorrains en volumes, avec des remarques considérablement augmentées et souvent tout à fait transformées.

Me permettra-t-on d'exprimer ici mon affectueuse reconnaissance envers les dévouées collaboratrices sans lesquelles ce travail n'aurait jamais été ni entrepris ni achevé? C'est en commun avec elles qu'a été faite la rédaction des contes; pour celle des remarques, j'ai reçu l'aide de leurs conseils, et l'une d'elles ne s'est jamais lassée de me signaler, dans les innombrables collections de contes européens, les plus intéressants rapprochements.

Août 1886.

INTRODUCTION
ESSAI SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS
[2]

Quand Perrault voulut publier les contes dont son enfance avait été bercée, il n'osa les faire paraître sous son nom: il craignait qu'on ne le soupçonnât d'attacher la moindre importance à des récits de paysans et de bonnes femmes. Aujourd'hui Perrault n'aurait plus cette fausse honte,—on recueille, en notre temps, dans tous les pays, les contes des veillées; il existe même, en littérature, ce que l'on pourrait appeler la «question des contes populaires»;—mais Perrault serait exposé à un autre danger: il pourrait, après tant d'autres auteurs, céder à la tentation de grossir démesurément un problème déjà pourtant très intéressant, très sérieux même; de traiter nos contes bleus comme de graves documents; de voir dans le Chat Botté, le Petit Poucet et leurs compagnons l'incarnation de «mythes» dignes de la plus religieuse attention, et de les invoquer comme des témoins des idées primitives de l'humanité ou tout au moins de la race à laquelle appartiennent les nations indo-européennes, la race âryenne. Tel est, en effet, l'enseignement de toute une école, et voilà dans quels nuages, dans quels brouillards se plaisent des hommes qui ne sont pas sans valeur. Pour nous, le brouillard est toujours malsain, fût-ce le brouillard mythique. Contribuer à le dissiper, c'est faire œuvre bonne et utile: nous l'essaierons ici.

I

Si l'on compare entre eux les contes populaires, merveilleux ou plaisants, des diverses nations européennes, de l'Islande à la Grèce, de l'Espagne à la Russie, on trouvera dans ces récits, recueillis chez des peuples si différents de mœurs et de langage, les ressemblances les plus surprenantes. Il n'y a pas là seulement un fonds commun d'idées, des éléments identiques; mais cette identité s'étend à la manière dont ces idées sont mises en œuvre et dont ces éléments sont combinés. C'est là un fait bien connu aujourd'hui, dont il sera facile de se convaincre en jetant un coup d'œil sur n'importe quel conte de notre collection et sur les contes étrangers que nous en rapprochons dans nos remarques.

Comment expliquer ces ressemblances si frappantes?

Les frères Grimm, ceux-là mêmes qui les premiers ont posé le problème, en ont donné une solution qui séduit au premier abord. Leur système, adopté par M. Max Müller et par bien d'autres, a été précisé et développé, notamment par un philologue autrichien, M. de Hahn, dans son introduction aux contes grecs et albanais recueillis par lui[3]. On peut le formuler ainsi:

Les peuples européens appartiennent presque tous à une même famille, la famille âryenne[4]. De l'Asie centrale, jadis leur commune patrie, les diverses tribus de cette famille ont apporté, dans les pays où elles ont émigré, avec le fond de leurs idiomes les germes de leur mythologie. Ces mythes antiques, leur patrimoine commun, se sont, dans la suite des temps, développés, transformés, et le dernier produit de cette transformation n'est autre que les contes populaires. Rien d'étonnant que ces contes présentent, chez tous les peuples âryens, de si nombreux traits de ressemblance, puisqu'ils proviennent, en dernière analyse, de mythes autrefois communs à tous ces peuples.

«Ces éléments mythiques, qu'on retrouve dans tous les contes, ressemblent, dit Guillaume Grimm, à des fragments d'une pierre précieuse brisée, que l'on aurait dispersés sur le sol, au milieu du gazon et des fleurs: les yeux les plus perçants peuvent seuls les découvrir. Leur signification est perdue depuis longtemps, mais on la sent encore, et c'est ce qui donne au conte sa valeur[5].»—«Les contes populaires, dit Jacques Grimm, sont les derniers échos de mythes antiques... C'est une illusion de croire qu'ils sont nés dans tel ou tel endroit favorisé, d'où par la suite ils auraient été portés au loin par telles ou telles voies[6].» En d'autres termes, les ressemblances qui existent entre les contes populaires ne doivent pas être expliquées par des emprunts qu'un peuple aurait faits à un autre.—«Les éléments, les germes des contes de fées, dit à son tour M. Max Müller, appartiennent à la période qui précéda la dispersion de la race âryenne; le même peuple qui, dans ses migrations vers le nord et vers le sud, emportait avec lui les noms du soleil et de l'aurore, et sa croyance aux brillants dieux du ciel, possédait, dans son langage même, dans sa phraséologie mythologique et proverbiale, les germes plus ou moins développés qui devaient un jour, à coup sûr, donner des plantes identiques ou très ressemblantes dans tous les sols et sous tous les climats[7]

Nous ne nous engagerons pas dans l'exposition détaillée du système, telle que nous la trouvons dans M. de Hahn: il nous faudrait cheminer trop longtemps à travers les théories philosophiques les plus contestables, pour arriver enfin à cette assertion prodigieuse, que les contes nous ont conservé «les idées primitives de l'humanité». Ce commentaire du savant autrichien,—pour ne parler que de celui-là,—sur les idées de Jacques et Guillaume Grimm, est loin pourtant de nous avoir été inutile. Les frères Grimm se tiennent d'ordinaire dans un certain vague vaporeux et poétique. M. de Hahn précise, épreuve redoutable pour les théories les plus ingénieuses: il crève la bulle de savon en voulant lui donner de la consistance.

Un effort un peu sérieux d'attention soulève, en effet, contre ce système une objection des plus graves. Les ressemblances si nombreuses et si frappantes qu'offrent entre eux les contes des peuples européens ne portent pas seulement sur le fond, sur les idées qui servent de base à ces récits, mais aussi,—nous avons indiqué ce point,—sur la forme et sur la combinaison de ces idées. On nous dit que les contes sont le produit de la décomposition de mythes primitifs communs aux diverses nations âryennes et que celles-ci auraient emportés en Europe du berceau de leur race. C'est de cette décomposition, assure-t-on, que sont sortis les différents éléments, les différents thèmes qui, se groupant de mille et mille façons, composent la mosaïque des contes populaires. «Pour beaucoup de nos contes de fées, dit M. Max Müller, nous savons d'une manière certaine (sic) qu'ils sont le détritus d'une ancienne mythologie, à demi oubliée, mal comprise, reconstruite[8].»—Mais alors comment expliquer que ces mythes, se décomposant dans les milieux les plus divers, chez vingt peuples différents de mœurs et d'habitudes d'esprit, se soient, en définitive, transformés partout d'une manière si semblable, parfois même d'une manière identique? De plus, comment se fait-il que, sans entente préalable, plusieurs peuples se soient accordés pour grouper les prétendus éléments mythiques dans le cadre de tel ou tel récit bien caractérisé? N'est-ce pas là une impossibilité absolue?

Prenons un exemple. Il a été recueilli, chez plusieurs peuples de race âryenne, notamment chez les Hindous du Pandjab, chez les Bretons, les Albanais, les Grecs modernes, les Russes (et aussi chez les habitants de Mardin en Mésopotamie, population de langue arabe, et les Kariaines de la Birmanie, qui, ni les uns ni les autres, ne sont de race âryenne, mais supposons qu'ils le soient), un conte dont voici brièvement le sujet[9]: Un jeune homme devient possesseur d'un anneau magique; cet anneau, après diverses aventures, lui est volé par certain personnage malfaisant, et il le recouvre ensuite, grâce aux bons offices de trois animaux, auxquels il a rendu service. Dans tous ces contes asiatiques et européens, nous constatons l'identité non seulement du plan général du récit, mais de détails parfois bizarres: ainsi, dans tous, la souris reconnaissante introduit, pendant la nuit, sa queue dans le nez de l'ennemi de son bienfaiteur pour le faire éternuer et rejeter l'anneau qu'il tient caché dans sa bouche. Comment expliquer ces ressemblances ou plutôt, nous le répétons, cette identité? Le bon sens répond qu'évidemment ce récit, avec ses détails caractéristiques, a dû être inventé dans tel ou tel pays, d'où il a passé dans les autres. Ce détail de la queue de souris, par exemple, est-ce qu'on peut en expliquer raisonnablement la présence dans tous ces contes asiatiques et européens, si l'on n'admet pas qu'il existait déjà, à l'origine, dans un prototype dont tous ces contes sont dérivés? Et ce prototype,—le détail en question et bien d'autres le montrent,—était un conte et non un mythe.

Si l'on veut à toute force faire dériver nos contes populaires de mythes primitifs des Aryas, et si, en même temps, on soutient, avec l'école des frères Grimm, que les contes ainsi dérivés n'auraient point passé d'un peuple âryen à l'autre par voie d'emprunt, il n'y a qu'un moyen de se mettre en règle avec le bon sens. Il faut dire que les mythes d'où seraient sortis nos contes étaient déjà décomposés et parvenus à la forme actuelle avec ses détails caractéristiques, au moment où les premières tribus âryennes quittèrent le plateau de l'Asie centrale, bien des siècles avant notre ère. Nos ancêtres, les pères des nations européennes, auraient, de cette façon, emporté dans leurs fourgons la collection complète des contes bleus actuels.

C'est là une hypothèse qu'on n'ira guère soutenir; elle est, d'ailleurs, en contradiction directe avec les idées mêmes des partisans du système mythique. Les «contes âryens» sont, d'après eux, le dernier terme du développement des mythes âryens; or, de leur propre aveu, à l'époque de la séparation des tribus âryennes, le développement de ces mythes n'en était encore qu'à son premier degré.

Le système des frères Grimm et de leurs disciples étant de tout point insoutenable, il ne reste qu'une solution possible de la question: c'est d'admettre qu'après avoir été inventés dans tel ou tel endroit, qu'il s'agit de déterminer, les contes populaires communs aux diverses nations européennes (pour ne mentionner que celles-là) se sont répandus dans le monde, de peuple à peuple et par voie d'emprunt.

Dans l'examen que nous venons de faire des opinions des frères Grimm, nous nous sommes volontairement privé d'un avantage, en acceptant les données du problème telles qu'elles nous étaient présentées. Nous aurions pu, en effet, contester dès l'abord l'assertion qui est la base de tout le système.

A l'époque où les frères Grimm ont imaginé leur système «mythique», le problème ne pouvait encore être posé dans ses termes véritables, faute de documents suffisants. Les deux illustres philologues croyaient,—et Guillaume Grimm le répétait encore en 1866[10],—que les ressemblances existant entre les contes populaires se renfermaient dans les limites de la famille indo-européenne (peuples d'Europe, Persans, Indiens). Aujourd'hui la question a pris une tout autre tournure. Chaque jour des découvertes nouvelles reculent les frontières arbitrairement tracées par les frères Grimm et l'école «mythique». Nos contes prétendus âryens existent, on le constate maintenant, chez bon nombre de peuples nullement âryens. Qu'on examine, à ce point de vue, la collection, très riche en rapprochements, de contes et poèmes recueillis par M. W. Radloff chez les tribus tartares de la Sibérie méridionale et publiés avec traduction allemande de 1866 à 1872. Qu'on étudie également les contes de forme si populaire, identiques pour le fond à nos contes européens, et qui ont été trouvés chez les Avares, peuplade mongole du Caucase, et traduits en allemand, en 1873, par feu M. Schiefner. Qu'on lise les contes syriaques, provenant de la région montagneuse située au nord de la Mésopotamie et publiés en 1881 par deux orientalistes allemands, MM. Eugène Prym et Albert Socin; les contes arabes d'Egypte, recueillis par feu M. Spitta-Bey (1883) et par M. Dulac (1884); les contes découverts chez les Kabyles du Djurdjura par feu le P. Rivière (1882); les contes swahili de l'île de Zanzibar, édités en anglais par feu M. Steere (1870); le recueil de contes cambodgiens de M. Aymonier (1878); celui de contes annamites, de M. A. Landes (1884-1886); les contes kariaines de la Birmanie (1865), que nous avons mentionnés tout à l'heure. Enfin n'oublions pas qu'en Europe les prétendus contes âryens existent en grand nombre chez les Hongrois, peuple qui n'est âryen ni de langue ni d'origine, pas plus que les Finlandais et les Esthoniens, chez lesquels on en a recueilli également.

Ainsi, la base même sur laquelle s'appuie le système des frères Grimm n'a aucune solidité: ce n'est autre chose qu'une erreur de fait.

Examinerons-nous maintenant en détail un autre système, qui s'est produit en Angleterre et qui voit dans les contes populaires l'incarnation d'idées communes aux sauvages de toutes les races? Les ancêtres de toutes les races humaines, que l'auteur du système, M. A. Lang, déclare sans hésitation avoir été des sauvages, tout semblables aux sauvages actuels, auraient incarné leurs idées, supposées les mêmes partout, dans des contes qui, de cette façon, se trouveraient partout identiques.—En réalité, tout est à contester dans ce système: prétendre qu'on trouvera chez les sauvages actuels les idées primitives de l'humanité est une assertion sans aucune preuve[11]; prétendre que les sauvages de l'Amérique, par exemple, doivent forcément posséder et possèdent en effet des contes semblables à nos contes populaires, c'est énoncer une inexactitude de fait: à de très rares exceptions près, qui peuvent facilement s'expliquer par une importation relativement récente, tout ce qu'on nous donne ici pour des ressemblances n'a aucun rapport avec cette identité de fond et de forme que l'on constate dans les collections de contes européens, asiatiques, africains, mentionnées il y a un instant; tout cela est vague, sans aucun trait caractéristique, ou c'est purement imaginaire[12].

Du reste, même en admettant comme vraies les affirmations qui servent de point de départ à M. Lang, nous devrions faire à cette théorie la même objection qu'au système mythique. A supposer que, dans toutes les races humaines, on ait eu primitivement les mêmes idées de sauvages, comment ces idées auraient-elles revêtu partout les mêmes formes si caractéristiques, et se seraient-elles groupées de la même façon dans les mêmes cadres?

Nous avons hâte de mettre le pied sur un terrain plus ferme, et d'entrer dans la voie ouverte, il y a une trentaine d'années, par Théodore Benfey, l'éminent et regretté orientaliste de Gœttingue[13].

II

La question de l'origine des contes populaires est une question de fait. M. Reinhold Kœhler, bibliothécaire à Weimar, l'homme qui assurément possède en cette matière l'érudition la plus vaste et la plus sûre, insiste sur ce point comme M. Benfey[14]. Il s'agit de prendre successivement chaque type de contes, de le suivre, si nous le pouvons, d'âge en âge, de peuple en peuple, et de voir où nous conduira ce voyage de découverte. Or, ce travail d'investigation est en partie fait, et, cheminant ainsi de proche en proche, souvent par plusieurs routes, partant de divers points de l'horizon, on est toujours arrivé au même centre, à l'Inde, non pas à l'Inde des temps fabuleux, mais à l'Inde historique.

Ce qui est venu grandement en aide à l'explorateur et lui a permis d'accomplir sa tâche, c'est qu'un certain nombre des types des contes actuels se trouvent fixés par écrit depuis fort longtemps, souvent depuis des siècles. Si nous remontons jusqu'au XVIIe siècle et jusqu'à la Renaissance, nous rencontrerons, dans la littérature européenne de ces deux époques, une bonne partie de ces types. Mais les livres de Straparola et de Basile, en Italie, de Perrault et de Mme d'Aulnoy, en France[15], ne sont pas la source des contes populaires actuels: ces livres ont été écrits sous la dictée du peuple, et les récits qu'ils renferment présentent parfois des lacunes et des altérations dont se sont préservées certaines versions parvenues jusqu'à nous par voie de simple tradition orale. Et, d'ailleurs, la littérature du moyen âge nous a conservé des traces irrécusables de l'existence de contes identiques aux contes actuels. Ce n'est pas non plus à cette littérature du moyen âge que nous devrons nous arrêter. Il nous faut quitter l'Europe et chercher ailleurs.

Il existe en Orient plusieurs collections de récits merveilleux ou plaisants. Le plus généralement connu parmi ces ouvrages est le livre arabe qui porte le titre de Mille et une Nuits, et qui fut traduit, sur un manuscrit incomplet, et publié en 1704 par l'orientaliste Galland. Là encore nous rencontrons un certain nombre des thèmes dont se composent nos contes populaires européens, et plusieurs de ces contes eux-mêmes.

S'ensuit-il que les Mille et une Nuits soient le prototype d'une partie de nos contes actuels? Non, car les Mille et une Nuits elles-mêmes ne sont pas le produit de l'imagination des Arabes: un passage très précis du Fihrist, histoire de la littérature arabe écrite au Xe siècle de notre ère, nous apprend que les Mille et une Nuits et d'autres livres arabes du même genre ont été traduits ou imités du persan[16].—Mais les Persans eux-mêmes ont emprunté à l'Inde plusieurs livres de contes. Ainsi, au sixième siècle de notre ère (entre l'an 531 et l'an 579), l'original du recueil indien de fables, contes et fabliaux qui porte aujourd'hui le titre de Pantchatantra, c'est-à-dire en sanscrit les «Cinq livres», fut traduit dans la langue de la cour des Sassanides, le pehlvi, sur l'ordre de Khosrou Anoushirvan (Chosroës le Grand), roi de Perse, et une version arabe, qui existe encore, fut faite plus tard, d'après cette traduction persane, aujourd'hui perdue, sous le titre de Kalilah et Dimnah. Ainsi encore le célèbre livre persan le Toûti-Nâmeh ou «Livre du Perroquet», qui renferme plusieurs contes que l'on peut rapprocher de nos contes européens, n'est autre chose que la traduction libre d'un ouvrage indien de même titre, la Çouka-saptati (les «Soixante-dix Histoires du Perroquet»), augmentée de récits tirés d'autres collections de contes, également rédigées en sanscrit.—D'ailleurs, au témoignage de M. Benfey, la substance des Mille et une Nuits se retrouve presque d'un bout à l'autre dans la littérature indienne.

Nous voilà donc,—en partant d'une collection de contes arabes, parfois semblables à nos contes européens,—arrivés dans l'Inde, et nos recherches ne peuvent nous conduire plus loin. Voyons si un autre chemin nous amènera encore au même terme.

Notre point de départ sera, cette fois, la région, située au nord de l'Inde, où habitent les tribus mongoles comprises sous le nom de Kalmouks. On sera peut-être surpris d'apprendre que ces peuplades nomades ont une littérature écrite. Elles possèdent, entre autres ouvrages, une collection de contes intitulée Siddhi-Kûr («le Mort doué du siddhi», c'est-à-dire d'une vertu magique)[17], et les récits qui composent ce livre présentent de nombreux traits de ressemblance avec les contes populaires européens.

Quelle est l'origine du Siddhi-Kûr? Le plus rapide coup d'œil, le plus simple examen des noms propres, par exemple, et du titre même de l'ouvrage (le mot siddhi est sanscrit) nous montrent d'une manière évidente que nous avons affaire à une traduction ou imitation de récits indiens. Le cadre du Siddhi-Kûr a été emprunté à un recueil indien de contes, dont le titre a la plus grande analogie avec celui du livre kalmouk, la Vetâla-pantchavinçati (les «Vingt-cinq Histoires d'un vetâla», c'est-à-dire d'un démon qui entre dans le corps des morts).—Une autre collection mongole, l'Histoire d'Ardji Bordji Khan, qui a été traduite en 1868 par M. Jülg sur un manuscrit incomplet conservé à Saint-Pétersbourg, et qui offre plusieurs points de comparaison avec nos contes européens, est une imitation d'un livre qui porte en sanscrit le titre de Sinhâsana-dvâtrinçati, les «Trente-deux Récits du Trône».

Ainsi, de ce côté encore, le dernier terme de nos investigations est l'Inde.

Des récits indiens ont également passé, par voie littéraire, chez les Thibétains[18] et dans l'Indo-Chine[19].

Les livres de contes indiens, on le voit, ont rayonné tout autour de leur pays d'origine, et parfois même, de proche en proche, ils sont arrivés jusqu'en Europe. Le Pantchatantra, par exemple, dont nous parlions tout à l'heure, après avoir été apporté de l'Inde en Perse, vers le milieu du sixième siècle de notre ère, par Barzôî, médecin de Chosroës le Grand, est traduit en pehlvi par ce même Barzôî. Cette traduction elle-même est traduite en syriaque vers l'an 570, et, deux siècles plus tard, en arabe, sous le calife Almansour (754-775). Enfin, à cette version arabe se rattachent diverses traductions,—dont les plus importantes sont une traduction grecque (1080) et une traduction hébraïque (1250), cette dernière presque aussitôt mise en latin,—qui répandent le livre indien dans l'Europe du moyen âge[20].

Rappelons, à ce propos, la singulière histoire d'un autre livre indien, la vie légendaire du Bouddha, qui, transformée en une légende chrétienne, sous le titre de Vie des saints Barlaam et Josaphat, est rédigée en grec, dans le cours du septième ou du huitième siècle, probablement dans un couvent de Palestine, pénètre dans l'Europe occidentale dès avant le XIIe siècle, par l'intermédiaire d'une traduction latine, et obtient une très grande diffusion pendant le moyen âge[21].

Ces courants littéraires, qui ont porté dans toutes les directions et si loin les contes indiens, sont très importants à constater. Il y a là une indication précieuse, et de la faveur que ces contes ont rencontrée partout, et des voies qu'a pu suivre également un courant oral. Car, assurément, nous ne prétendons pas attribuer à la littérature, à ces recueils traduits, imités de tous côtés, il y a déjà si longtemps, une part exclusive ou même prépondérante dans la propagation des contes indiens en Asie, en Europe et dans le nord de l'Afrique. Combien de nos contes populaires européens doivent se rattacher, non point à la forme conservée par la littérature indienne,—quand elle y est conservée,—mais à telle forme orale, encore vivante aujourd'hui dans l'Inde! Voici seulement quelques années qu'on a commencé à rassembler les contes populaires du Bengale, du Deccan ou du Pandjab, et déjà cette observation frappera tous les esprits attentifs. Veut-on un exemple? Nous avons résumé, dans les remarques de notre no 60, le Sorcier (II, pp. 193-195), deux contes indiens: l'un pris dans la grande collection sanscrite formée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva, de Cachemire, et intitulée Kathâ-Sarit-Sâgara, l'«Océan des Histoires»; l'autre recueilli en 1875 par M. Minaef chez les Kamaoniens, tribus montagnardes habitant au pied de l'Himalaya. Que l'on rapproche ces deux contes de notre conte français et d'un conte populaire sicilien de même famille, cité dans nos remarques: c'est évidemment avec le conte oral indien que ces contes européens présentent la plus grande ressemblance, une ressemblance qui va jusqu'à l'identité d'un petit détail caractéristique.

Il importe, à ce propos, de le faire remarquer: ce n'est pas une forme unique de chaque thème, de chaque type de contes, qui serait venue de l'Inde en Europe pour y donner naissance à diverses variantes. Bien que, jusqu'à présent, on ait à peine puisé dans les richesses de la tradition orale de l'Inde, ce qu'on en a tiré suffit pour faire penser que plus tard il sera possible de mettre en regard de chacune, pour ainsi dire, des variantes caractéristiques d'un conte européen, une variante indienne correspondante. Dès maintenant nous sommes en état de le faire en partie pour certains contes. Nous renverrons, par exemple, à notre conte no 4, Tapalapautau, et à ses remarques. Dans ce conte et dans la plupart des contes européens de cette famille, des objets magiques, qu'un pauvre homme reçoit d'un personnage mystérieux, lui sont dérobés par un hôtelier, qui leur substitue des objets en apparence semblables. Or, jusqu'à ces dernières années, nous ne connaissions qu'un seul conte indien du même genre, provenant du Deccan; mais, dans ce conte,—dont il faut rapprocher sous ce rapport un conte syriaque, un conte russe, un conte allemand d'Autriche, etc.,—les objets sont enlevés par ordre d'un roi, et il n'est pas question de substitution (voir I, p. 55). On n'avait donc pas trouvé dans l'Inde la forme de ce thème la plus répandue en Europe. Cette forme, nous la possédons aujourd'hui: nous en avons trois versions, qui ont été recueillies, l'une dans l'Inde septentrionale, chez les Kamaoniens, les deux autres, dans le Bengale (I, pp. 56-57), et l'une de ces dernières met même en scène, comme les contes européens, un fripon d'aubergiste.

Il est probable que les auteurs des vieux livres de contes indiens ont fait comme les Perrault ou les Basile au XVIIe siècle: ils ont fixé par écrit telle ou telle des formes orales existant dans leur pays. Il en est résulté que cette forme particulière a pu pénétrer, par la voie littéraire, chez les Persans, chez les Arabes, chez les Mongols, et enfin en Europe; ce qui ne l'a pas empêchée de faire aussi son chemin, avec les autres variantes du même thème, par transmission orale.

Par quelle voie cette transmission orale s'est-elle opérée? Il est bien difficile de suivre dans leur vol toutes ces graines emportées aux quatre vents du ciel et qui ont dû voyager non point à telle époque seulement, mais à bien des époques; qui voyagent peut-être encore à l'heure qu'il est. Mais enfin on peut rechercher les occasions que les contes indiens ont eues, dans le cours des siècles, de se répandre au dehors et d'arriver jusqu'en Europe.

Les intermédiaires entre l'Inde et les autres contrées, depuis le commencement de l'ère chrétienne, ont dû être, à l'ouest, avant Mahomet, les Persans, puis, après l'hégire, les diverses nations musulmanes; au nord et à l'est, les peuples bouddhistes.

Evidemment ce n'est pas uniquement par des traductions de livres sanscrits que les Persans d'abord, et ensuite les Arabes et les autres peuples soumis à l'islamisme ont fait connaissance avec les contes indiens; tous ces peuples ont dû en apprendre un grand nombre de la bouche même des Indiens, dans les relations soit belliqueuses, soit pacifiques, qu'ils eurent avec l'Inde. Dès le milieu du sixième siècle de notre ère, Chosroës le Grand, roi de Perse, fit une expédition dans l'Inde. En 707, quatre-vingt-cinq ans après l'hégire, un lieutenant du calife Abdul-Mélek soumit les bords de l'Indus. Enfin, en l'an 1000, le sultan Mahmoud le Ghasnévide s'étendit jusqu'au Gange. La domination arabe dans l'Inde dura longtemps: elle fut, très probablement, d'une grande influence sur la propagation des contes indiens dans les royaumes islamites d'Asie, d'Afrique et d'Europe, et même dans l'Occident chrétien, qui avait avec eux tant de points de contact, surtout l'empire byzantin, l'Italie et l'Espagne[22]. Avant l'époque de Chosroës le Grand et des campagnes des Persans dans l'Inde, il est à supposer qu'il ne sera parvenu de contes dans les contrées situées à l'occident de ce pays que par l'intermédiaire de voyageurs et de marchands. La «fable» de Psyché, conte indien facilement reconnaissable sous le lourd manteau mythologique dont il a été affublé par Apulée, nous montre qu'un de ces contes, tout au moins, avait, au deuxième siècle de notre ère, pénétré dans le monde gréco-romain[23].

On se tromperait grandement si l'on croyait qu'avant l'ère chrétienne il n'existait pas de relations entre l'Inde et le monde occidental. M. Reinaud a montré quelles furent, vers le milieu du siècle qui précéda notre ère, les conséquences de la découverte de la mousson, c'est-à-dire de la périodicité de certains vents qui, sur l'Océan Indien, soufflent pendant six mois de l'ouest à l'est, et pendant les six autres mois dans le sens contraire. A partir du gouvernement de Marc-Antoine et de Cléopâtre, il se forma des comptoirs romains dans les principales places de commerce des mers orientales, et des compagnies de marchands s'organisèrent. «Indépendamment des personnes qui, chaque année, se rendaient par terre dans les régions orientales, il partait d'Egypte, par la mousson, environ deux mille personnes, qui visitaient les côtes de la mer Rouge, du golfe Persique et de la presqu'île de l'Inde. Six mois après, il arrivait, avec la mousson contraire, le même nombre de personnes en Egypte. Naturellement ce qui s'était passé d'important d'un côté était transmis de l'autre, et l'Orient et l'Occident se trouvaient en communication régulière[24]

A l'orient et au nord de l'Inde, les récits indiens, d'après M. Benfey, s'étaient répandus de bonne heure, principalement par l'influence du bouddhisme[25]. Ce fut ainsi que, toujours d'après le même savant, ils pénétrèrent en Chine dès le premier siècle de notre ère et tout le temps que la Chine demeura en relations étroites avec les bouddhistes de l'Inde. Du Thibet, où ils étaient aussi parvenus de la même manière qu'en Chine, ils arrivèrent, toujours avec le bouddhisme, chez les Mongols. (On se rappelle que les Mongols firent passer dans leur langue des contes empruntés à des recueils indiens). Or les Mongols ont dominé, dans l'Europe orientale, pendant près de deux cents ans à partir du XIIIe siècle, et il n'est pas impossible qu'ils aient ouvert ainsi un nouveau débouché aux contes indiens[26].

L'influence des invasions mongoles fut plus grande qu'on ne serait porté à le penser. «Que le lecteur se représente, dit M. Léon Feer[27], le vaste mouvement dont la puissance mongole fut la cause au XIIIe siècle, ces ambassadeurs tartares qui visitaient toutes les cours de l'Europe...; cette résidence des Khaghans à Karakorum, et plus tard à Kambalikh, où les causes les plus diverses, les combinaisons de la politique, le zèle de la religion, les intérêts du commerce, les hasards de la guerre, le goût même des aventures, rassemblaient des hommes de tous les pays, et faisaient d'un canton de l'Asie centrale une sorte de rendez-vous et d'abrégé de l'Europe et de l'Asie: cette cour de Mangou, où un moine, venu pour répandre le christianisme, pouvait admirer de colossales et ingénieuses pièces d'argenterie, fabriquées avec le produit des rapines des Mongols par un orfèvre de Paris, rencontrait une femme de Metz, un jeune homme des environs de Rouen, sans compter bien d'autres représentants de divers peuples et pays... Jamais peut-être il n'y eut de communications plus étroites entre des hommes venus de contrées plus éloignées les unes des autres... Ce vaste ébranlement donné à la société du moyen âge, succédant au mouvement déjà si considérable des croisades, eut les suites les plus importantes; il modifia les notions reçues, fit sortir les peuples de leur immobilité, leur apprit à tourner leurs regards et leurs pensées vers des régions nouvelles, spécialement vers l'Asie. Quand la cause eut cessé, l'effet subsista; les voyages se succédèrent les uns aux autres.»

Les peuples bouddhistes ont donc pu parfaitement contribuer, pour une certaine part, à la propagation des contes indiens, non-seulement en Asie, mais en Europe.

III

Il est un fait qui vient fortifier la thèse de l'origine indienne des contes populaires européens: c'est la conformité de plusieurs des idées fondamentales de ces contes avec les idées qui, de longue date, règnent dans l'Inde.

M. Benfey a présenté des considérations fort intéressantes sur les recueils sanscrits dans lesquels on retrouve une partie des thèmes ou même des types de nos contes. Il y voit le reflet d'idées non seulement indiennes, mais bouddhiques. Nous donnerons ici la substance de ces considérations, en nous réservant d'indiquer tout à l'heure quelques objections à une théorie trop exclusive.

D'après M. Benfey, les recueils sanscrits de fables, contes et nouvelles furent primitivement rédigés par des écrivains bouddhistes. Après la réaction brahmanique qui anéantit le bouddhisme dans l'Inde et dont nous avons dit un mot plus haut[28], les originaux de la plupart de ces livres furent remaniés par les brahmanes, et c'est sous cette forme qu'ils nous sont parvenus. Mais les traductions qui en avaient été faites avant cette refonte fournissent le moyen de reconstituer, jusqu'à un certain point, le texte primitif. Ainsi en est-il de cette traduction en pehlvi de l'original du Pantchatantra, laquelle, faite par l'ordre du roi de Perse, au sixième siècle de notre ère, à une époque où le bouddhisme était encore florissant dans l'Inde, a conservé (on le voit par la version arabe qui en a été faite et qui existe encore[29]) tout un chapitre insultant pour les brahmanes, lequel a été retranché du texte sanscrit actuel[30]. Ainsi en est-il encore des traductions, faites par les Mongols, de récits provenant de l'Inde, que le bouddhisme leur avait apportés. Le Siddhi-Kûr, l'Histoire d'Ardji Bordji Khan, sont tout imprégnés des idées et de la mythologie bouddhiques. Enfin, pour nous borner à ces remarques, la littérature bouddhique, que les Chinois ont empruntée à l'Inde, renferme plusieurs des récits figurant dans le Pantchatantra. On peut étudier, à ce sujet, les Avâdanas, contes et apologues indiens, que M. Stanislas Julien a extraits de deux encyclopédies bouddhiques chinoises, et dont il a publié la traduction en 1859.

Ajoutons qu'une collection de contes et nouvelles, rédigée en sanscrit, la grande collection formée, au XIIe siècle de notre ère, par Somadeva, de Cachemire, avec des matériaux provenant de recueils antérieurs, offre encore aujourd'hui, en divers endroits, notamment dans son livre sixième, une physionomie franchement bouddhique: ici, c'est un ennemi du bouddhisme qui se convertit; là, c'est la fille d'un roi qui fait présenter des offrandes au Bouddha; le bouddhisme y est même désigné sous ce nom: «notre religion»[31].

Les autres recueils sanscrits, malgré les remaniements qu'ils ont subis, ont conservé, d'après M. Benfey, des traces de bouddhisme. M. Benfey relève, par exemple, dans le Pantchatantra, une thèse qu'il considère comme une des thèses favorites des bouddhistes: l'ingratitude des hommes, opposée à la reconnaissance des animaux[32]. Cette thèse y est mise en action dans un conte dont voici l'analyse:

«Un brahmane tire d'un trou, dans lequel ils sont tombés, un tigre, un singe, un serpent et un homme. Tous lui font des protestations de reconnaissance. Bientôt le singe lui apporte des fruits; le tigre lui donne la chaîne d'or d'un prince qu'il a tué. L'homme, au contraire, dénonce son libérateur comme le meurtrier du prince. Jeté en prison, le brahmane pense au serpent, qui paraît aussitôt devant lui et lui dit: «Je vais piquer l'épouse favorite du roi, et la blessure ne pourra être guérie que par toi.» Tout arrive comme le serpent l'avait annoncé; l'ingrat est puni, et le brahmane devient ministre du roi.»

Or, non seulement l'idée fondamentale de ce conte, mais la forme même sous laquelle cette idée est exprimée se retrouve dans deux livres bouddhiques, dans la Rasavâhini, collection de légendes en langue pali[33], et dans un livre thibétain, la Karmaçataka, où ce conte est mis dans la bouche même du Bouddha Çâkyamouni[34].

L'empreinte du bouddhisme se reconnaît encore,—nous continuons à exposer les idées de M. Benfey,—dans cette étrange charité envers les animaux, dont les héros des contes font preuve si souvent[35]. On sait que la charité des bouddhistes doit s'étendre à tout être vivant, et, dans la pratique, comme M. Benfey le fait remarquer, les animaux en profitent bien plus que les hommes. Cette vertu bouddhique atteint l'apogée de l'absurde dans un conte persan du Touti-Nameh, originaire de l'Inde, où le héros, après avoir délivré une grenouille qui vient d'être saisie par un serpent, se fait conscience d'avoir privé le serpent de sa nourriture naturelle, coupe un morceau de sa propre chair et le lui donne en pâture[36]. Les légendes bouddhiques sont remplies de traits de ce genre. Tantôt le Bouddha abandonne son corps à une tigresse affamée; tantôt il donne un morceau de sa chair à un épervier pour racheter la vie d'une colombe[37].

Ces légendes religieuses du bouddhisme ont, d'après M. Benfey, joué un rôle dans la formation des contes indiens, et notamment donné naissance à plusieurs fables ou contes du Pantchatantra ou d'autres collections. Ainsi un trait de charité et d'immolation de soi-même du Bouddha s'est transformé en une simple fable en passant dans le Pantchatantra. La légende en question est ce qu'on appelle un djâtaka, c'est-à-dire un récit concernant l'une des existences antérieures du Bouddha, où, selon les lois de la métempsycose, il était tantôt homme, tantôt animal. Elle se trouve dans un ouvrage bouddhique qui fut traduit du sanscrit en chinois, sous le titre de Mémoires sur les contrées occidentales, par Hiouen-Thsang, en l'an 648 de notre ère, et que M. Stanislas Julien a fait passer du chinois en notre langue. La voici, d'après la traduction du célèbre sinologue (t. II, p. 61):

A l'est de tel couvent (dans l'Inde), il y a un stoûpa (monument commémoratif), qui a été bâti par le roi Açôka. Jadis le Bouddha y expliqua la loi pendant la nuit, en faveur de la grande assemblée. Au moment où le Bouddha expliquait la loi, il y eut un oiseleur qui chassait au filet dans la forêt. Ayant passé un jour entier sans rien prendre, il fit cette réflexion: «Si j'ai peu de bonheur, c'est sans doute parce que je fais cet indigne métier[38]

Il alla trouver le Bouddha et dit à haute voix: «Aujourd'hui, ô Joulaï, vous expliquez ici la loi et vous êtes cause que je n'ai pu rien prendre dans mes filets. Ma femme et mes enfants meurent de faim. Quel moyen employer pour les soulager?—Il faut que vous allumiez du feu,» lui dit Joulaï; «je m'engage à vous donner de quoi manger.»

En ce moment, Joulaï se changea en une grande colombe, qui se jeta dans le feu et mourut. L'oiseleur la prit et l'emporta chez lui, de sorte que sa femme et ses enfants trouvèrent là de quoi manger ensemble. Après cet évènement, il se rendit une seconde fois auprès du Bouddha qui, par des moyens habiles, opéra sa conversion. Après avoir entendu la loi, l'oiseleur se repentit de ses fautes et devint un nouvel homme... Voilà pourquoi le couvent que bâtit Açôka fut appelé le Kialan de la Colombe.

Voyons maintenant ce que cette légende religieuse devient dans le Pantchatantra (t. II, p. 24):

«Un chasseur prend une colombe et l'enferme dans une cage qu'il porte avec lui. Eclate un orage; il se réfugie sous un arbre en s'écriant: «O toi, qui que tu sois, qui habites ici, j'implore ton secours.» Or cet arbre était précisément la demeure du mâle de la colombe prisonnière. Fidèle aux devoirs de l'hospitalité, et oubliant son ressentiment, l'oiseau accueille le chasseur et cherche partout pour lui quelque chose à manger. Ne trouvant rien, il se précipite dans le brasier et lui livre son corps en nourriture.»

Il est évident que c'est bien là notre légende, mais purgée par les brahmanes de ce qu'elle avait de trop expressément bouddhique.

Telle est, en abrégé, la thèse de M. Benfey. Nous devons dire que d'autres indianistes sont loin d'admettre cette part si considérable attribuée au bouddhisme, nous ne disons pas dans la propagation des contes indiens (sur ce point il n'y a pas de doute), mais dans la formation, la création de ces contes. D'après eux,—s'il nous est permis de traduire ainsi leur pensée, qui nous paraît très juste,—les écrivains bouddhistes seraient à comparer à ces prédicateurs du moyen âge qui, pour rendre sensibles et frappantes certaines thèses, empruntaient à la tradition populaire des anecdotes, des apologues, voire même des contes, et les adaptaient à leurs sermons; les bouddhistes, dans leurs livres, où fables et contes se groupent autour de thèses morales, auraient donc fait œuvre non de création, mais d'adaptation. «Le bouddhisme, dit M. Sénart[39], a été en réalité, au point de vue mythique ou légendaire, très peu créateur (Lassen, Alterthumskunde, I, p. 454). La nature populaire de ses origines et de son apostolat a fait, il est vrai, de sa littérature un répertoire capital de fables et de contes; ces légendes et ces contes, il les a recueillis, transmis, il ne les a pas inventés. Ce sont des restes, sauvés par lui, sauf les accommodations inévitables, du développement antérieur, religieux et national, d'où il surgit... Et pourtant, dans la pratique surtout, on n'a pas jusqu'à présent tenu grand compte de cette étroite relation entre ce que j'appellerai le brahmanisme populaire et la légende bouddhique.» M. A. Barth, lui aussi, critique, chez un indianiste anglais, M. Rhys Davids, cette tendance à revendiquer pour le bouddhisme «un peu plus que sa part[40]».

Peu importe, du reste, pour notre thèse, que les contes populaires européens aient ou non un cachet bouddhique; s'ils ont un cachet indien, cela suffit, et il nous semble que cette empreinte des idées indiennes peut facilement se constater.

Il n'est pas inutile de montrer d'abord que certains de nos contes européens portent la trace de modifications ayant pour objet d'adapter à notre civilisation occidentale des contes nés dans un tout autre milieu. Il était impossible, par exemple, de transporter tel quel en Europe un conte où l'on voit les sept femmes d'un roi persécutées par une rivale, une râkshasi (mauvais génie), qui a pris une forme humaine et s'est fait épouser, comme huitième femme, par ce roi[41]. Aussi, dans un conte sicilien (Gonzenbach, no 80), ressemblant pour le corps du récit aux contes orientaux de ce type, tout ce qu'il y a là de trop étranger à nos mœurs a-t-il été changé. Les sept femmes du roi sont devenues ses sept filles, qui épousent sept princes, fils d'une reine veuve, avec laquelle se remarie le roi, qui lui-même est veuf. C'est cette reine qui persécute les sept princesses, ses belles-filles; c'est elle qui, comme la râkshasi du conte indien, leur fait arracher les yeux; qui cherche à perdre, en le faisant envoyer dans des expéditions périlleuses, le fils de la plus jeune des sept princesses, etc.[42].—On peut voir encore, dans les remarques de notre no 18, l'Oiseau de Vérité, comment s'est modifiée l'introduction d'un autre conte oriental, où un roi épouse trois sœurs.

Mais la polygamie n'est pas une institution spécialement indienne; elle est commune à tout l'Orient. Tout ce qu'on peut donc affirmer ici, c'est que les contes européens que nous venons de citer sont des contes orientaux, arrangés à la mode occidentale. Nous pouvons, ce nous semble, nous prononcer plus formellement au sujet de certains autres contes, et,—sans attribuer à cette partie de notre démonstration, à ces arguments intrinsèques, une importance aussi grande qu'aux arguments extrinsèques, aux arguments historiques que nous avons exposés plus haut,—nous croyons qu'en étudiant avec quelque attention les collections de contes européens, on y trouvera, en plus d'un endroit, le reflet d'idées non pas seulement orientales, mais indiennes; nous voulons surtout parler des idées se rattachant à la croyance en la métempsycose. Rien, plus que cette croyance, n'était favorable à la formation de fables et de contes. Dans l'Inde, la fable, avec ses animaux parlants qui sont, au fond, des hommes déguisés, était l'expression toute naturelle des idées populaires: la même âme, en effet, dans ses transmigrations, ne se voilait-elle pas tout aussi bien sous une forme animale que sous une forme humaine? Par conséquent, l'animal n'était-il pas, au fond, identique à l'homme, et ne pouvait-il pas être substitué à celui-ci dans les petits drames où l'on voulait mettre en action une vérité morale? La fable, dans l'Inde, était, pour ainsi dire, un produit spontané du pays; ailleurs, ou du moins dans les pays où ne régnait pas la croyance en la métempsycose, elle ne pouvait avoir cette fécondité, cette force d'expansion.

Dans les contes eux-mêmes, c'est-à-dire dans des récits où la préoccupation de la leçon morale n'existe pas, où l'on cherche avant tout à intéresser l'auditeur, cette doctrine de la métempsycose joue, ce nous semble, un rôle qui doit être mis en relief. Nous parlions tout à l'heure de cette singulière charité envers les animaux, que manifestent tant de fois les héros des contes populaires, et dont ils sont ensuite récompensés par leurs obligés. Si ce n'est point là une idée bouddhique d'origine, c'est du moins une idée bien indienne, et elle dérive certainement de la croyance en la métempsycose, qui efface la distinction entre l'homme et l'animal, et qui, dans tout être vivant, voit un frère.

De cette même croyance vient encore, ce nous semble, l'idée que les animaux, ces frères disgraciés, soumis à une dure épreuve, sont meilleurs que l'homme; qu'ils sont reconnaissants, tandis que l'homme est ingrat. Nous avons vu, plus haut, cette thèse développée dans des récits bouddhiques; nous la retrouvons dans un conte européen bien connu, dans le Chat Botté. Les versions bien conservées de ce conte ont, en effet, une dernière partie qui manque dans Perrault: ainsi, dans un conte des Avares du Caucase (Schiefner, no 6), le renard qui, dans ce conte,—comme dans divers contes européens,—joue le rôle du chat, et qui sert «Boukoutchi-Khan» par reconnaissance, fait le mort pour éprouver son maître; celui-ci, qui doit au renard toute sa fortune, dit, en le voyant étendu raide par terre, qu'il est bien débarrassé; sur quoi le renard ressuscite et fait des reproches à l'ingrat[43].

A la métempsycose se rattache encore le conte dont le prétendu «mythe» de Psyché n'est qu'une version altérée. On peut voir, dans les remarques de notre no 63, le Loup blanc (t. II, pp. 224 et suivantes), que l'idée fondamentale, tout indienne, de ce conte est celle d'un être humain revêtu d'une forme animale, d'une véritable enveloppe, qu'il quitte à certains moments, mais qu'il est obligé de reprendre.

Cette croyance en la métempsycose est bien indienne. Elle n'est pas de ces idées que l'on peut supposer avoir été communes aux diverses tribus âryennes, avant leur séparation. M. Benfey, pour ne citer que lui, a fait remarquer qu'on ne la trouve, en dehors de l'Inde, chez aucun peuple indo-européen, si ce n'est tout au plus chez les Celtes, et encore n'y a-t-il là que de faibles traces, à une époque tardive[44]. Les Perses eux-mêmes, qui, de tous les Aryas, sont restés le plus longtemps unis aux Indiens, n'ont pas cette croyance. Il y a plus: dans l'Inde même, l'idée de la métempsycose n'apparaît aucunement dans les monuments les plus anciens de la littérature. Ce fait est d'autant plus frappant que, plus tard, et certainement bien longtemps avant le bouddhisme, elle règne d'une manière incontestable chez les Indiens. Entre autres hypothèses, M. Benfey s'est demandé si elle ne serait pas venue dans l'Inde du dehors et spécialement de l'Egypte. «Il y a eu, à une époque très reculée, dit-il[45], des relations entre l'Inde et l'Occident: nous le savons avec certitude par les expéditions envoyées à Ophir par le roi Salomon. Assurément ces expéditions ne sont pas les plus anciennes. Longtemps auparavant, les Phéniciens ont certainement été les intermédiaires du commerce entre l'Inde et l'Occident, et, de même que très vraisemblablement ils apportèrent l'écriture dans l'Inde, ils peuvent fort bien,—eux et peut-être les Egyptiens eux-mêmes,—y avoir apporté et à leur tour en avoir emporté bien d'autres éléments de civilisation.»

Ces réflexions de M. Benfey jettent-elles quelque lumière sur une question d'un grand intérêt? Nous voulons parler des ressemblances singulières qu'un conte égyptien, vieux de plus de trois mille ans, le «roman» ou le «conte» des Deux Frères, traduit pour la première fois en 1852 par M. de Rouge, présente avec plusieurs contes actuels d'Europe et d'Asie, se rattachant, comme les autres, à l'Inde[46].

Ce conte des Deux Frères est-il originaire de l'Egypte elle-même, ou vient-il de l'Inde? S'il est né en Egypte, il s'ensuivrait que dans les contes indiens se seraient introduits tout au moins un certain nombre d'éléments égyptiens, ce qui nous ouvrirait des horizons tout à fait nouveaux. Dans cette hypothèse, en effet, ce vaste réservoir indien, d'où nous voyons les contes et les fabliaux découler dans toutes les directions, n'aurait pas été alimenté exclusivement par des sources locales; il aurait reçu l'affluent de canaux restés inconnus jusqu'à ces derniers temps.—Si, au contraire, ce conte des Deux Frères est né dans l'Inde, les conséquences sont aussi, ce nous semble, très importantes. Il en résulterait que ce conte des Deux Frères ou ses thèmes principaux existaient dans l'Inde avant l'époque où le scribe Ennana, contemporain de Moïse, en écrivait ou plutôt en transcrivait une forme égyptianisée, plus ancienne peut-être de beaucoup. Nous voici donc reportés, dans l'Inde, à une époque antérieure au XIVe siècle avant notre ère. Mais quelles étaient à ce moment les populations indiennes auxquelles les Egyptiens pouvaient emprunter les thèmes dont est formé le conte des Deux Frères? Il nous semble difficile d'admettre que ce soient les Aryas, c'est-à-dire la race qui a joué dans les temps historiques le rôle prépondérant dans l'Inde et qui a créé la littérature sanscrite. Avant le XIVe siècle, les conquérants Aryas étaient-ils établis dans l'Inde, ou, du moins, l'occupaient-ils tout entière? Cela n'est pas prouvé. En outre,—ce qui est un point capital,—l'idée de la métempsycose, si l'on en juge par leurs vieux monuments littéraires, ne devait pas encore s'être implantée chez eux; or, le conte des Deux Frères est construit en grande partie sur cette idée de la métempsycose. Si donc les Egyptiens, à cette époque reculée, ont emprunté à l'Inde des thèmes de contes (chose qui, après tout, n'a rien d'invraisemblable), ils ne peuvent guère les avoir empruntés qu'aux populations habitant l'Inde avant l'invasion des Aryas, populations très avancées en civilisation, paraît-il, et probablement de race kouschite, c'est-à-dire se rattachant, comme les Egyptiens, à la grande famille des Chamites[47]. Mais alors ce serait de ces populations primitives que les Aryas conquérants de l'Inde auraient reçu plus tard, eux aussi, ces thèmes de contes, et peut-être bien d'autres, et peut-être aussi l'idée même de la métempsycose, étrangère à la race âryenne, et germe d'une foule de contes. Il nous semble, du reste, que ce n'est guère par l'intermédiaire de navigateurs, de trafiquants, égyptiens ou autres, qu'une croyance comme la croyance en la métempsycose a pu s'implanter chez ces Aryas.

Autant de questions pour la solution desquelles les données certaines nous font défaut. Bornons-nous à signaler l'intérêt du problème.

IV

Quoi qu'il en soit de l'origine première des contes indiens ou de tel conte indien en particulier, il nous semble que l'importation de ces contes dans les pays voisins de l'Inde et de là en Europe, leur rayonnement autour de l'Inde, est un fait historiquement démontré.

On a parlé, pour combattre cette thèse, de difficultés considérables qu'aurait forcément rencontrées cette importation d'une masse de contes orientaux en Europe. «Pour que les habitants des campagnes, a-t-on dit[48], soient imprégnés de certaines traditions, superstitions ou croyances, il faut un long temps, un contact prolongé, une propagande opiniâtre, c'est-à-dire un mélange de races ou de civilisations, ou l'expansion d'une doctrine religieuse.» Nous avons répondu, il y a déjà quelques années, à cette objection[49]. Il nous est impossible de voir quelle «difficulté» les contes venus de l'Inde auraient eue jadis à «se faire adopter par masses populaires et rurales.» Il existe, sous ce rapport, une grande différence entre les «superstitions» et les contes. Les premières, on y croit, et, pour qu'un peuple en devienne «imprégné», si elles arrivent du dehors, il faut, cela est vrai, «un long temps, un contact prolongé, une propagande opiniâtre.» Mais les contes, est-il besoin d'y croire pour y prendre plaisir et les retenir? Si un conte indien,—conte merveilleux ou fabliau,—s'est trouvé du goût d'un marchand, d'un voyageur persan ou arabe, est-il bien étonnant que ce marchand, ce voyageur, l'ait gardé dans sa mémoire et rapporté chez lui pour le raconter à son tour? Aujourd'hui encore, c'est de cette manière que les contes se répandent. Parmi les contes que nous-même nous avons recueillis de la bouche de paysans lorrains, quelques-uns avaient été apportés dans le village, peu d'années auparavant, par un soldat qui les avait entendu raconter au régiment. Voici encore un autre exemple. Un professeur à l'université d'Helsingfors, en Finlande, M. Lœnnrot, demandait un jour à un Finlandais, près de la frontière de Laponie, où il avait appris tant de contes. Cet homme lui répondit qu'il avait passé plusieurs années au service tantôt de pêcheurs russes, tantôt de pêcheurs norvégiens, sur le bord de la mer Glaciale. Quand la tempête empêchait d'aller à la pêche, on passait le temps à se raconter des contes et toutes sortes d'histoires. Souvent, sans doute, il s'était trouvé dans ces récits des mots, des passages qu'il n'avait pas compris ou qu'il avait mal compris; mais cela ne l'avait pas empêché de saisir le sens général de chaque conte; son imagination faisait le reste, quand ensuite, revenu au pays, il racontait ces mêmes contes dans les longues soirées d'hiver et dans les autres moments de loisir[50].

Le témoignage de ce Finlandais est intéressant. Il montre bien, notamment, comment les contes se modifient, et il confirme les observations d'un savant qui ne se paie pas de mots, M. Gaston Paris: «Les contes qui forment le patrimoine commun de tant de peuples, se sont assurément modifiés dans leurs pérégrinations, dit M. Paris[51], mais les raisons de ces changements doivent être cherchées presque toujours dans leur propre évolution, si l'on peut ainsi dire, et non dans l'influence des milieux où ils ont pénétré. Un conte à l'origine est un, logique et complet; en se transmettant de bouche en bouche, il a perdu certaines parties, altéré certains traits; souvent alors les conteurs ont comblé les lacunes, rétabli la suite du récit, inventé des motifs nouveaux à des épisodes qui n'en avaient plus; mais tout ce travail est déterminé par l'état dans lequel ils avaient reçu le conte, et rarement il a été bien actif et bien personnel.»

La diffusion des contes par la voie orale s'explique donc sans aucune difficulté.

V

Nous ne dirons qu'un mot des traits, des épisodes, épars dans la littérature mythologique de la Grèce et de Rome, et que l'on peut légitimement rapprocher des contes populaires actuels. A ce sujet, nous sommes tout à fait de l'avis de M. Reinhold Kœhler: «Il ne s'en trouve, dit-il, qu'un très petit nombre; car il faut assurément laisser de côté les essais qu'on a faits de ramener de force certains de nos contes à la mythologie grecque[52].» Parmi les rapprochements innombrables que nous avons eus à faire dans les remarques de nos contes, c'est à peine si,—en dehors de la fable de Psyché, qui n'est pas un mythe[53],—nous avons eu à citer trois ou quatre fois la mythologie gréco-romaine[54].

La mythologie germanique entre également pour peu de chose dans les comparaisons que l'on peut faire à propos des contes populaires actuels, même allemands. C'est ce que disait, il y a une vingtaine d'années, M. Kœhler, s'adressant particulièrement à ses compatriotes: «Ce dont il faut avant tout se garder, c'est de chercher, et naturellement de trouver, dans chaque conte allemand un vieux mythe païen affaibli et défiguré, comme plus d'un mythologue allemand a trop aimé à le faire... On court risque ainsi,—un homme très versé dans la mythologie germanique, M. Adalbert Kuhn, en a fait judicieusement l'observation,—de prendre des idées bouddhiques pour les idées de notre antiquité germanique[55]

Combien de fois aussi l'on s'égare quand on juge ces questions d'origine par des raisons que nous appellerons de sentiment! Prenons, par exemple, une «chanson de geste» célèbre, le poème d'Amis et Amiles, qui remonte au onzième ou au douzième siècle. «Amis et Amiles, dit M. Léon Gautier[56], sont deux amis, et le modèle des parfaits amis... Or Amis devient lépreux; Amiles a une vision céleste, et apprend qu'il guérira son ami en le lavant dans le sang de ses propres enfants. Amiles n'hésite pas, et, d'une main implacable, tue ses deux fils pour sauver son ami qui lui avait autrefois sauvé la vie et l'honneur. Mais Dieu fait un beau miracle, et les deux innocents ressuscitent. Certes, ajoute M. Léon Gautier, voilà une fiction terrible, et il n'en est guère qui aient plus le parfum de la Germanie.»—Il est probable que le savant écrivain n'aurait pas fait cette réflexion s'il avait connu le vieux conte suivant de la Vetâla-pantchavinçati sanscrite: «Vîravara s'est mis au service d'un roi. Un jour celui-ci, entendant de loin les gémissements d'une femme, envoie Vîravara pour savoir le sujet de ce chagrin, et le suit sans se laisser voir. Vîravara interroge la femme, et apprend qu'elle est la Fortune du roi: elle pleure parce qu'un grand malheur le menace, mais ce malheur pourra être détourné, si Vîravara immole son fils à la déesse Devî. Le fidèle serviteur, pour sauver son maître, offre à la déesse le sacrifice qu'elle demande; puis, dégoûté de la vie, il s'immole lui-même. A cette vue, le roi veut se donner la mort, mais la déesse se radoucit et ressuscite l'enfant et son père[57].»—Dans un conte populaire indien du Bengale (Lal Behari Day, no 2), nous allons voir s'accentuer encore la ressemblance sur certains points. Les héros de ce conte sont deux amis, comme dans le poème du moyen âge. L'un d'eux ayant été changé en statue de marbre, par suite de son dévouement à son ami, ce dernier, pour lui rendre la vie, immole son fils nouveau-né et prend son sang (comme Amiles) pour en oindre la statue. Plus tard la déesse Kali ressuscite l'enfant[58].