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Cours familier de Littérature - Volume 03 cover

Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 108: XV
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About This Book

A series of didactic essays presented as monthly conversations examines modes and purposes of literature, distinguishing sacred sermon, parliamentary oratory, civic harangue, the printed book and the theatre. The author argues that theatre is the most indirect and sensory form, dependent on institutions, trained actors and public leisure, and explores the actor's craft in gesture, voice and presence. Later essays analyze Racine and Athalie within their cultural milieu, contending that great writers are products of their age and showing how religion, monarchy and artistic institutions shaped dramatic genius and the conditions for theatrical excellence.

Et une grande joie, une joie que je n'avais jamais goûtée avant, que je n'ai jamais goûtée depuis, se répandit dans tout mon être. Je croyais m'être approché autant qu'il était en moi du foyer de la vérité; je n'en entrevoyais pas seulement la lueur, qui m'éblouissait, j'en sentais la chaleur, qui me descendait de l'esprit au cœur, du cœur aux sens; j'étais ivre d'intelligence, s'il est permis d'associer ces deux mots.

XIV

En un instant mon poëme épique fut conçu. Je me supposai assistant, comme un barde de Dieu, à la création des deux mondes matériel et moral. Je pris deux âmes émanées le même jour, comme deux lueurs, du même rayon de Dieu: l'une mâle, l'autre femelle, comme si la loi universelle de la génération par l'amour, cette tendance passionnée de la dualité à l'unité, était une loi des essences immatérielles de même qu'elle est la loi des êtres matériels animés (et qui est-ce qui n'est pas animé dans ce qui vit pour se reproduire?). Je lançai ces deux âmes sœurs, mais devenues étrangères l'une à l'autre, dans la carrière de leur évolution à travers les modes de leur vie renouvelée. Je les suivis d'un regard surnaturel et éternel dans les principales transfigurations angéliques ou humaines qu'elles avaient à subir dans les mondes supérieurs et inférieurs, se rencontrant quelquefois, sans se reconnaître jamais complétement, de sphère en sphère, d'âge en âge, d'existence en existence, de vie en mort et de mort en renaissance, dans le ciel et sur la terre. Puis, après ces douze ou vingt transfigurations accomplies, qui tantôt les rapprochaient de Dieu par leurs vertus, tantôt les en éloignaient par leurs fautes, en même temps que ces vertus ou ces fautes les rapprochaient aussi ou les séparaient davantage l'une de l'autre, je les réunissais enfin dans l'unité de l'amour mutuel et de l'amour divin, à la source de vie, de sainteté et de félicité d'où tout émane et où tout remonte par sa gravitation naturelle vers le souverain bien et le souverain beau, l'Être parfait, l'Être des êtres, Dieu.

Chaque scène de ce drame sacré était empruntée à la terre ou aux autres planètes de l'espace, et les décorations poétiques changeaient ainsi, au gré du poëte, comme l'époque, les événements, les personnages. Le poëme s'ouvrait aux portes de l'Éden et se terminait à la fin de la terre par l'explosion du globe, rendant toutes ses âmes purifiées, divinisées par la miséricorde de Dieu, et lançant ses gerbes de feu dans le firmament comme les flammèches d'un bûcher qui se consume lui-même après l'holocauste accompli.

On comprend quelle richesse, et quelle variété, et quel pathétique, et quel mystère un pareil texte d'épopée fournissait au poëte, s'il y avait eu un poëte, ou si j'avais été moi-même ce poëte digne de concevoir et de rendre en chants une pareille inspiration. Mais je n'étais qu'un enfant essayant de souffler des étoiles au lieu de souffler ses bulles de savon. Mon poëme, après que je l'eus contemplé quelques années, creva sur ma tête comme une de ces bulles de savon colorées, en ne me laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutôt quelques gouttes d'encre, car la Chute d'un Ange, Jocelyn, le Poëme des Pécheurs, que j'ai perdu dans mes voyages, et quelques autres ébauches épiques que j'ai avancées, puis suspendues, sont de ces gouttes d'encre. Ces poëmes étaient autant de chants épars de mon épopée de l'âme. Je possédais dans ma pensée le fil conducteur à travers ces ébauches, et je comptais les relier à la fin les unes aux autres par cette unité des deux mêmes âmes, toujours égarées, toujours retrouvées, toujours suivies de l'œil et de l'intérêt, dans leur Divine Comédie, à travers la vie, la mort, jusqu'à l'éternelle vie!

XV

Ce poëme avait quelque analogie lointaine avec la Divine Comédie du Dante. Il y a néanmoins cette différence: c'est que l'intérêt est impossible dans le plan du Dante, attendu que son poëme n'est qu'un spectacle auquel il assiste sans y prendre part, une espèce de revue rapide des supplices de quelques ombres de ses ennemis. Les personnages passent comme des fantômes sous le fouet des démons et sous l'œil du poëte; l'intérêt, sans cesse morcelé et interrompu, passe avec eux et ne laisse qu'un éblouissement dans l'imagination; tandis que, dans l'épopée telle que je la concevais, l'intérêt attaché aux mêmes âmes dans des péripéties diverses ne se rompait qu'à leur réunion définitive et à leur béatitude éternelle. Il ne manquait, je le répète, à mon épopée qu'une chose: le poëte.

Le Dante ou le Tasse, ou Pétrarque pouvaient, peut-être, exécuter cette épopée de l'âme, seul sujet qui reste; mais il n'y avait en moi, disciple trop dégénéré de ces grands hommes, que la force de rêver une telle conception sans la puissance de l'enfanter.

XVI

Revenons au Dante.

En disant ce que devait être une épopée surnaturelle après les épopées héroïques épuisées, nous avons dit ce qui, selon nous, manquait à la sienne: l'intérêt, l'universalité, l'unité.

C'est là le sujet de la violente objurgation que nous adressent, depuis quelques mois, les nombreux journaux littéraires de l'Italie. Nous avons touché à l'arche, et la majesté du dieu nous frappe de mort. Voyons cependant si nous y avons touché sans le respect convenable. Voici le fait.

Il y a quelques mois, nous fîmes imprimer, selon notre habitude, dans le journal le Siècle, quelques pages légères de notes intimes sur nos lectures, pages dans lesquelles nous parlions, comme dans une conversation au coin du feu, du Dante et de son poëme.

Voici textuellement ce que nous disions. On verra, dans la suite de cette étude approfondie sur le Dante et sur son poëme, que ce que nous pensons aujourd'hui ne diffère pas considérablement de ce que nous écrivions dans le Siècle. Nous définissons le Dante: Un homme plus grand que son poëme.

Voici le crime; lisez.

«Nous allons froisser bien des fanatismes. N'importe, disons ce que nous pensons.

«On peut, selon nous, classer le poëme du Dante, l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis, parmi ces poésies locales, nationales, temporaires, qui émanent du génie du lieu, de la nation, de l'époque, et qui s'adressent aux croyances, aux passions de la multitude. Quand le poëte est aussi médiocre que son pays, son peuple, son époque, ces poésies sont entraînées dans le courant ou dans l'égout des siècles avec la foule qui les goûte. Quand le poëte est un grand homme comme le Dante, le poëte survit éternellement, et on essaye aussi de faire survivre le poëme (tout entier), mais on n'y parvient pas; l'œuvre jadis intelligible et populaire résiste comme le sphinx aux interrogations des érudits; il n'en subsiste que des fragments plus semblables à des énigmes qu'à des monuments. Pour comprendre le poëme du Dante, il faudrait ressusciter toute la plèbe florentine de son époque (qui l'exila, le brûla en effigie et rasa sa maison); car ce sont les croyances, les popularités et les impopularités de cette plèbe qu'il a chantées.

«Il est puni par où il a péché: il a chanté pour le temps; la postérité ne le comprend pas.» Je vous remercie, écrit Voltaire, d'avoir eu le courage d'écrire contre ce monstre d'obscurité, etc. Nous n'avons rien dit de si cru, de si injuste; mais continuons la citation du Siècle.

«Tout ce qu'on peut comprendre, c'est que le poëme, exclusivement toscan, du Dante était une espèce de satire vengeresse du poëte et de l'homme d'État contre les partis auxquels il avait voué sa haine. Cette idée était mesquine et indigne du poëte. Le génie n'est pas un jouet mis au service de nos petites colères; c'est un don de Dieu qu'on profane en le ravalant à ces petitesses. La lyre, pour nous servir de l'expression antique, n'est pas une tenaille pour torturer nos adversaires, elle n'est pas une claie pour traîner des cadavres aux gémonies; il faut laisser cela à faire au licteur, ce n'est pas œuvre de poëte. Le Dante eut ce tort; il crut que les siècles, infatués par la beauté de ses vers, prendraient parti contre on ne sait quels ennemis qui battaient alors le pavé de Florence. Ces amitiés ou ces inimitiés d'hommes obscurs sont parfaitement indifférentes à la postérité; elle aime mieux un beau vers, une belle image, un beau sentiment, que toute cette chronique rimée de la place du Vieux-Palais à Florence.

«Mais le style dans lequel le Dante a écrit cette gazette de l'autre monde est impérissable. Réduisons donc ce poëme bizarre à sa vraie valeur, le style. Nous savons bien que nous choquons, en parlant ainsi, toute une école littéraire récente (en France comme en Italie); cette école s'acharne sur le poëme du Dante sans parvenir à le comprendre, comme les mangeurs d'opium, en Orient, s'acharnent à regarder le firmament pour y découvrir Dieu. Mais nous avons vécu de longues années en Italie dans la société de ces érudits commentateurs et explicateurs du Dante, qui se succèdent de génération en génération comme les ombres des hiéroglyphes sur les obélisques de Thèbes. La persévérance même de ces commentateurs est la meilleure preuve de l'impuissance du commentaire à élucider le texte. Un secret une fois trouvé ne se cherche plus avec tant d'acharnement. De jeunes Français s'évertuent maintenant à poursuivre ce sens caché qui a lassé les Toscans eux-mêmes. Que le dieu du chaos leur soit propice!

«Quant à nous, comme Voltaire, nous n'avons trouvé, dans le Dante, qu'un grand inventeur de style, un grand créateur de langue égaré dans une conception ténébreuse, un immense fragment de poëte dans un petit nombre de morceaux gravés plutôt qu'écrits avec le ciseau de ce Michel-Ange de la poésie, quelquefois une grossière trivialité qui se dégrade jusqu'au cynisme du mot (le papier français n'en souffrirait pas ici la reproduction et la preuve), une quintessence de théologie scolastique qui s'élève jusqu'à la vaporisation de l'idée; enfin, pour dire notre sentiment d'un seul mot, un grand homme et un mauvais poëme!»

XVII

On voit que la prétendue injure n'est pas mortelle, et que si j'ai été accusé, peut-être avec quelque fondement, par les Italiens, d'avoir méconnu la beauté architecturale du poëme, je suis bien loin d'avoir méconnu la grandeur colossale et michel-angélesque de l'homme.

Je poursuivais, dans cette note du Siècle, la même pensée; je citais en entier l'épisode de Francesca, et voici comment j'en parlais: «Quoi de plus incendiaire que ces deux amants seuls avec ce livre complice qui interprète malheureusement leur silence, que cet égarement qui les perd, et enfin que ce supplice changé en félicité amère par le souvenir de leur séparation sur la terre et par le sentiment de leur indivisibilité dans le châtiment? Si Dante avait beaucoup de pages comme celle-là, il surpasserait son maître Virgile et son compatriote Pétrarque. Peu de pages de poésie égalent en mélancolique beauté et en perfection ces quelques vers. Le tableau est étroit, la peinture est sobre de couleurs; l'impression est éternelle! C'est que l'émotion et la beauté y sont complètes et pour ainsi dire infinies. Et je dis pourquoi. C'est que la jeunesse, la beauté, la naïve innocence des deux personnages, qui ne se défient ni d'eux-mêmes, ni des autres; leurs fronts penchés sur le même livre, qui, semblable à un miroir terni par leur haleine, leur retrace et leur révèle tout à coup leur propre image, et les précipite dans le même délire et dans le même enfer par la fatale répercussion du livre contre le cœur et du cœur lui-même contre un autre cœur, sont là des coups de pinceaux achevés. C'est que le récit est simple, court, candide comme la confession de deux enfants. Je voudrais avoir,» disais-je, «je voudrais avoir pour plume le pinceau du grand peintre de sentiment Scheffer, pour traduire ici le trop court épisode de Françoise de Rimini, qui fait pleurer et rêver, dans le poëme et dans le tableau de Scheffer, les imaginations amoureuses..... Il y a là une divine intelligence du cœur de la femme qui prouve que le Dante avait aimé. Il sait le secret des cœurs tendres, qu'il ne faut pas dire trop haut, même aux enfers: c'est que l'amour défie tout, excepté la séparation, le seul enfer de ceux qui aiment.

«Écoutons le poëte. Il décrit d'abord en vers qui frissonnent de froid l'ouragan glacé par lequel sont éternellement fouettés et roulés dans un océan de brume et de frimas les ombres de ceux dont les flammes de l'amour coupable consumèrent ici-bas les sens et les âmes.»

Quand j'ai reproduit cette scène pathétique, que je ne reproduis pas ici en ce moment parce que je vous la reproduirai plus loin dans cet entretien, je m'écrie:

«Sapho dans sa strophe de feu n'a rien de comparable. La nature du supplice lui-même, le vent glacial qui emporte dans un tourbillon de frimas les deux coupables, mais qui les emporte ensemble, échangeant l'amère et éternelle confidence de leur repentir, buvant leurs larmes, mais y retrouvant au fond quelque arrière-goutte de leur félicité perdue, quoi de plus dans un tel récit épique? L'émotion n'est-elle pas produite ici par le Dante en quelques vers plus complétement que par tout un poëme? Aussi c'est pour cela que le poëme survit; le poëme de la théologie est mort, celui de l'amour est immortel.»

Et, après avoir reproduit un second épisode que je vous analyserai tout à l'heure, je m'écrie en finissant:

«Si l'immense poëte n'est pas là, où sera-t-il? Ni Homère, ni Virgile, ni Shakspeare n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'eût-il que ces deux scènes, Dante mériterait d'être nommé à côté d'eux!» (Siècle, numéro du 20 décembre 1856.)

XVIII

Voilà, je le répète, les prétendus sacriléges dont je suis coupable envers le grand Toscan! Voilà pour quels crimes imaginaires contre l'inviolabilité de leur poëte vingt journaux littéraires ou politiques de l'Italie, dont les rédacteurs n'ont certainement pas lu ma note dans son texte, me traînent sur la claie, aux égouts de l'Arno, me lapident de diatribes où la calomnie assaisonne l'injure, et m'ensevelissent tout vivant et tout brûlant de l'amour de l'Italie sous des monceaux de papier patriotique noirci de leur colère. Cette colère va jusqu'à la tragédie dans un de ces journaux qui m'a envoyé récemment à son tour son invective circulaire. «Pourquoi ma plume,» s'écrie le rédacteur en finissant, «n'est-elle pas une épée, et pourquoi ne peut-elle te percer le cœur du même fer dont notre compatriote, le colonel Pepe, te perça autrefois le bras?»

Voltaire parlait des aménités littéraires de son temps; qu'aurait-il dit de celle-là? Et quel fondement à tant de fureur nationale? On vient de le voir: j'ai appelé le Dante un grand homme, un Michel-Ange de la poésie, un rival d'Homère, de Virgile, de Shakspeare, quelquefois supérieur à eux par fragments épiques; mais j'ai eu l'audace de dire que son poëme était obscur, que les expressions se perdaient quelquefois dans les nuages de la théologie mystique, et descendaient souvent jusqu'au scandale de l'image et jusqu'au cynisme du mot!

Je n'ai pas de rancune contre ces patriotes de l'hémistiche et de la rime, qui se sont crus outragés parce qu'ils ne m'avaient pas lu, et qui m'ont excommunié sur parole. Le patriotisme est honorable partout; le génie italique est aussi une patrie dont ils défendent à coups de plume les magnifiques frontières. Seulement je les engage à viser plus juste, et à ne pas tirer sur leurs meilleurs amis en croyant tirer sur leurs ennemis. Que ne placent ils leur patriotisme de collége sur les Alpes et sur l'Apennin au lieu de le placer sur des rimes du Dante?

Reprenons le sujet.

XIX

Mais, avant de feuilleter avec vous page à page, ces trois poëmes en un, l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis, poëmes pleins de tant de splendeur de style et de tant de ténèbres d'idées, disons un mot des différentes interprétations que les traducteurs ou commentateurs français ont données du sens métaphysique de la Divine Comédie.

Il n'y a pas très-longtemps que le poëme du Dante a commencé à retentir an delà des Alpes. Boileau n'en parle pas dans son Art poétique, ou, s'il en parle, dans le passage où il réprouve le merveilleux chrétien en poésie, c'est avec dédain. Voltaire en parle dans quelques lettres à des savants italiens, mais il ne l'avait évidemment pas lu tout entier (chose difficile), et on a vu plus haut qu'il en parle comme d'une monstruosité poétique.

Les premières traductions qu'on en donna en France, à la fin du dernier siècle, ne sont que des paraphrases enluminées ou affadies; il est impossible d'y trouver trace de l'original: ce sont des dentelles sur le corps d'Hercule. La première traduction sérieuse et les premiers commentaires compétents sont la traduction et les notes explicatives du chevalier Artaud. M. Artaud était un diplomate et un savant français, résidant tantôt à Florence, tantôt à Rome. Je l'ai beaucoup connu dans ma jeunesse; j'ai été son disciple en diplomatie italienne et en intelligence des poëtes de cette terre de toute poésie. C'est lui qui m'a fait épeler le Dante, c'est à lui que je dois le droit de le comprendre et d'en parler aujourd'hui. J'aime à lui rendre ce tribut de reconnaissance sur sa tombe; il y est descendu tard; il s'y repose d'une vie honorable et laborieuse dans un champ des morts de Paris. Il était digne de dormir avec les illustres Toscans sur sa couche de gloire dans le champ des morts (Campo Santo) de Pise, ou dans l'église de Santa Croce à Florence, ou bien à Ravenne, à l'ombre du sépulcre du Dante! Les Italiens devraient revendiquer sa dépouille comme ils devraient revendiquer un jour la mienne, si l'homme doit dormir en effet dans la terre qu'il a le plus aimée.

XX

La destinée de M. Artaud était bizarre. Entré dans la diplomatie française sous les derniers ministères de Louis XVI, il y était resté sous la Convention, sous le Directoire, sous le Consulat, sous l'Empire, jusqu'au jour où il n'y eut plus d'autre diplomate à Rome que le général Miollis, homme de même moelle et de mêmes os antiques que M. Artaud. Il avait passé alors à Florence de longues années dans la société d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Puis il était revenu à Rome avec l'Église; il avait été l'ami de Pie VI, le plus doux des papes, et du cardinal Gonsalvi, le plus séduisant des ministres. Il y avait été à lui seul la tradition de la diplomatie française en permanence depuis le cardinal de Bernis jusqu'au duc de Montmorency-Laval, en passant par le général Duphot et par M. de Canclaux. Il était à Rome et à Florence inamovible comme la tradition, à peu près semblable à ces premiers drogmans que les puissances européennes entretiennent dans les cours d'Asie auprès de leurs ambassadeurs pour leur enseigner la langue du pays et la politique de ces cours. Un tel homme est indispensable à Rome, où il y a une politique permanente et traditionnelle à côté de souverains électifs et transitoires.

M. Artaud remplissait merveilleusement ce rôle près de la cour romaine. Lié avec tous les membres distingués de cette aristocratie élective qu'on appelle le Sacré Collége, il les avait vu arriver à Rome, y remplir successivement les divers degrés des fonctions de l'Église et de l'administration au Vatican, puis s'élever de dignités en dignités jusqu'à ces épiscopats, à ces cardinalats, à ces principautés, à cette papauté qui les rendaient arbitres de la politique sacrée ou profane du monde catholique. Les rapports qu'il avait eus avec eux dans leur jeunesse, dans leurs revers, dans leurs légations, le rendaient éminemment propre à traiter avec eux presque familièrement les grandes affaires.

Ses liaisons avec le monde savant et lettré de Rome n'étaient pas moins intimes. Nulle part il n'existe en Europe une caste savante et lettrée comparable à ces abbés romains, vivant pour ainsi dire dans les catacombes des bibliothèques, et s'enivrant depuis l'enfance jusqu'à la mort de la poussière des livres.

M. Artaud avait contracté auprès d'eux cette même passion des antiquités et des curiosités bibliographiques de l'Italie. Le matin, c'était un diplomate habile et consommé, traitant avec une autorité polie les intérêts de la France à Rome; le soir, c'était un érudit presque monastique, élucidant avec des religieux et des bibliothécaires le texte d'un vers du Dante ou le sens d'une allusion obscure de ce poëte aux hommes et aux événements de son temps. C'est pendant quarante ans d'une pareille vie que la traduction et les notes de M. Artaud furent, pour ainsi dire, filtrées goutte d'encre à goutte d'encre. Il avait transfusé son sang dans l'ombre du poëte toscan. La figure même de M. Artaud avait pris quelque chose de la physionomie anguleuse, plombée, ascétique, que les peintres donnent au visage du Dante, allongé et amaigri sous son laurier.

XXI

À mon premier voyage à Rome j'avais des lettres de recommandation pour ce savant diplomate. Il m'accueillit avec cette bonté un peu supérieure d'un homme fait envers un adolescent. Ma passion précoce pour l'Italie poétique l'intéressa à moi; il m'ouvrit le sanctuaire du Dante; il m'apprit à épeler vers à vers ce grand poëme ou cette grande énigme dont il était le sphinx depuis tant d'années. Il m'initia en même temps, par une immense variété d'anecdotes dont il était le recueil vivant, à la diplomatie consommée de la vieille cour de Rome et à l'histoire de cette capitale ecclésiastique depuis la révolution française jusqu'à la captivité de Pie VI à Savone.

Je goûtais beaucoup ces entretiens avec un homme supérieur en âge, en érudition et en politique. Je n'ai jamais perdu le souvenir de ces heures agréables passées dans son cabinet de traducteur ou dans sa chancellerie de diplomate. Ce souvenir m'a peut-être rendu partial pour sa traduction et pour ses commentaires; mais j'avoue que jusqu'ici je n'ai pu lire avec une complète sécurité de sens le poëme du Dante que dans l'édition en deux langues de M. Artaud, et en contrôlant à chaque instant le texte par le commentaire. M. Artaud n'était pas poëte, j'en conviens; mais il était savant. Dante était assez poëte pour deux; ce qu'il lui fallait, c'était un interprète. Il n'en pouvait pas avoir un, selon moi, plus pénétrant, plus consciencieux et plus fidèle que le secrétaire d'ambassade de France à Rome et à Florence. Depuis ce temps ce livre ne m'a pas quitté.

XXII

Il y a une autre traduction en français et en prose, qu'on dit excellente et que je n'ai lue que par fragments; c'est celle d'un homme de lettres italien. M. Fiorentino s'est naturalisé Français par la pureté de son style dans notre langue. C'est un légitime préjugé en faveur du sens de cette traduction que d'avoir été écrite par un compatriote du Dante. Le sens de la Divine Comédie coule, pour ainsi dire, dans les veines des Italiens. Barbarus hic ego sum, devons-nous dire à M. Fiorentino, nous autres Barbares. Il vient de me lancer à ce titre une indulgente épigramme dans un article de journal; nous l'avons acceptée en toute humilité. Un traducteur qui venge son poëte est respectable dans sa piété filiale. Le droit des traducteurs est de confondre tellement leur personne avec la personne de leur modèle que les critiques adressées à l'un blessent l'autre, et que, si on évoque le Dante, M. Fiorentino a le droit de répondre: «Me voilà!»

Nous admettons celte identité sans doute très-légitime entre le poëte et l'interprète: c'est l'identité de la voix et de l'écho. M. Fiorentino a été un bel écho de l'Italie en France. Sa petite épigramme imméritée (car nous ne nous sommes jamais mis, comme poëte, au niveau seulement d'un vers du Dante) ne nous empêchera pas de remercier cet écrivain de son excellente interprétation.

Après lui M. Mongis, en vers, M. Brizeux, digne de lutter corps à corps, et plusieurs autres traducteurs sérieux ont tenté l'œuvre.

XXIII

M. de Lamennais, c'est-à-dire un souverain ouvrier de style, a consacré ses dernières années à une traduction littérale et mot à mot de la Divine Comédie. M. de Chateaubriand avait consacré ainsi ses dernières veilles d'écrivain à une traduction de Milton.

Il est glorieux sans doute pour l'Italie comme pour l'Angleterre que les deux plus grands prosateurs français de ce siècle n'aient pas jugé au-dessous de leur talent de copier ces deux modèles étrangers et d'écrire leurs noms sur les piédestaux éternels de Milton et de Dante; mais le système de traduction qu'ils ont adopté l'un et l'autre est, selon nous, un faux système, un jeu de plume plutôt qu'une fidélité de traducteur. Ils ont voulu, par une copie servile plutôt que fidèle, rendre le mot par le mot, la phrase par la phrase, la syllabe par la syllabe. Erreur! ils ont montré en cela qu'ils ne s'étaient pas rendu compte du génie des langues.

Que vous demande, en effet, le lecteur? Ce ne sont pas des mots qu'il demande, c'est du sens. Or deux langues différentes n'expriment pas le même sens dans les mêmes mots, ni même dans le même nombre de mots. Si vous vous astreignez à rendre puérilement le vers par le vers, le mot par le mot, le tercet par le tercet, l'octave par l'octave, que faites-vous? Vous faussez par l'effort votre propre langue sans parvenir à lui faire rendre ni la forme ni le sens de la langue que vous traduisez. L'instrument n'est pas le même; vous ne le manierez pas avec la même mesure et avec le même doigté. Vous faites ce que voudrait faire un musicien qui prétendrait imiter le violon avec la cimbale ou la flûte avec le tambourin. Encore une fois, ce n'est pas l'expression qu'il faut traduire, c'est le sentiment. Pour transvaser ce sentiment, cette poésie, cette harmonie, cette image, d'un dialecte dans un autre, vous n'avez pas trop de toute la liberté, de toute la souplesse, de toute la richesse de votre langue. Ne vous entravez donc pas vous-même en vous liant comme un bœuf servile au joug parallèle du mot à mot. C'est ce qu'avait fait M. de Chateaubriand pour Milton, c'est ce qu'a voulu faire M. de Lamennais pour le Dante; œuvre estimable, mais malheureuse, où la servilité détruit la fidélité.

XXIV

Un autre jeune traducteur de la Divine Comédie tente en ce moment une œuvre mille fois plus difficile, et, chose plus étonnante encore, il y réussit.

Nous voulons parler de la traduction de la Divine Comédie en vers français, par M. Louis Ratisbonne.

Malgré le prodigieux effort de talent et de langue nécessaire pour traduire un poëte en vers, M. Louis Ratisbonne n'a pas seulement rendu le sens, il a rendu la forme, la couleur, l'accent, le son. Il a communiqué au mètre français la vibration du mètre toscan; il a transformé, à force d'art, la période poétique française en tercets du Dante. Ce chef-d'œuvre de vigueur et d'adresse dans le jeune écrivain est tout à la fois un chef-d'œuvre d'intelligence de son modèle. M. Louis Ratisbonne rappelle la traduction, jusqu'ici inimitable, des Géorgiques de Virgile par l'abbé Delille; mais le Dante, poëte abrupte, étrange, sauvage et mystique tout ensemble, est mille fois plus inaccessible à la traduction que Virgile. La lumière se réfléchit mieux que les ténèbres dans le miroir de l'esprit humain comme dans le miroir de l'Océan. Le vers de M. Ratisbonne roule, avec un bruit latin, dans la langue française, les blocs, les rochers et jusqu'au limon de ce torrent de l'Apennin toscan qu'on entend bruire dans les vers du Dante.

XXV

D'autres écrivains de notre âge, parmi lesquels on doit citer M. de Saint-Mauris, qui a consacré dix années d'étude patiente et forte à cette reproduction de la Divine Comédie; d'autres aussi, qu'on annonce et qu'on nomme déjà avec espérance, ont vulgarisé ou vulgarisent de plus en plus le Dante parmi nous. Il y a dans ce culte une révélation de l'esprit de ce siècle; c'est le symptôme d'une renaissance de la poésie grave et philosophique chez une nation qui a trop longtemps confondu la poésie et la futilité. Le fleuve poétique remonte à sa source pour y retrouver ces eaux qui coulent des hauts lieux. Le Dante, malgré ses défauts, est certainement pour notre époque un de ces glaciers inabordables d'où ces eaux fécondes coulent sous les nuées et sous les ténèbres du moyen âge. On n'a pas voulu le traduire seulement, on a voulu le comprendre, et cet effort a produit le bel ouvrage de M. Ozanam intitulé: Dante et la philosophie catholique du treizième siècle.

Hélas! nous avons aimé comme ami et pleuré ce studieux et pieux jeune homme. Il ressemblait, par la physionomie, par l'âme, par la sérénité du regard, par le timbre même monotone, affectueux et voilé de sa voix, à un brahme chrétien venu des Indes en Europe pour y prêcher l'Évangile de la science calme de la contemplation mystique et de l'adoration extatique à notre monde de discorde et de contention.

Ozanam croyait, comme nous, que la vérité était à plus grande dose dans le cœur que dans l'esprit. Ses dogmes ruisselaient d'onction, comme les soleils d'Orient ruissellent le matin et le soir de rosée. Bien que ma philosophie ne fût plus la sienne, dans tous les articles de ce grand symbole qui unit les esprits à la base et qui les sépare quelquefois au sommet, ces différences également respectées, parce qu'elles étaient également sincères, n'établissaient aucune divergence d'âme et aucune froideur de sentiment entre nous. Son orthodoxie parfaite pour lui-même était une charité d'esprit parfaite aussi pour les autres. Il y avait autour de lui comme une atmosphère de tendresse pour les hommes. Cette atmosphère cordiale adoucissait toutes les aspérités entre les idées. Il respirait et il aspirait je ne sais quel air balsamique qui avait traversé le vieil Éden. Chacune de ces respirations et de ces aspirations vous prenait le cœur et vous donnait le sien. On pouvait différer, on ne pouvait pas disputer avec cet homme sans fiel. Sa tolérance n'était pas une concession, c'était un respect. Ozanam était le saint Jean de la philosophie platonicienne et monastique de la Renaissance. Il s'endormait sur le sein de son maître, Dante, et il y faisait de divins songes.

Un de ces songes mêlés de nuages et de lumière, de merveilleux et de vérité, est son livre intitulé de Dante et de la Philosophie catholique au treizième siècle.

L'italien avait été la langue de son berceau, de graves études l'avaient initié depuis à tous les arcanes du moyen âge. Il avait pris ce crépuscule pour le grand jour. En cela nous ne partagions pas ses illusions; c'est la raison qui fait le jour dans les siècles, ce n'est pas la crédulité. Mais il faut respecter la lumière jusque dans son aurore. Le moyen âge était une aurore. Dante, semblable au Lucifer du tableau du Guide, déchirait les ombres et secouait le flambeau devant ses pas.

Un mot, en passant, de ce livre d'Ozanam.

XXVI

On sait que le poëme du Dante a, selon ses interprètes et selon le poëte lui-même (dans sa Vita nuova), deux sens: un sens littéral et poétique pour les profanes, un sens mystique et symbolique pour les initiés.

C'est ce sens mystique et symbolique des amours et de la poésie de Dante qu'Ozanam s'efforce de découvrir, et c'est dans ce sens mystique et symbolique du poëme qu'il s'efforce aussi de faire reconnaître et admirer la philosophie religieuse du moyen âge chrétien. Selon lui, Dante serait une espèce d'Ovide supérieur; ses poëmes seraient des espèces de métamorphoses chrétiennes, racontant, chantant, expliquant tous les dogmes surnaturels de la religion nouvelle qui avait remplacé le paganisme. Il y a dans ceci du vrai et du faux, mais le vrai domine. Écoutons dans quelques belles pages cette voix d'Ozanam si digne de parler des choses de l'esprit.

«C'est vers le milieu de cette période, à l'heure du chant du cygne de la philosophie antique mourante, que la philosophie du moyen âge devait avoir son poëte. La poésie est, en effet, comme un corps glorieux sous lequel la pensée demeure incorruptible et éternelle. Immortalité et popularité, ce sont les deux dons divins dont les poëtes ont été faits les dispensateurs. La philosophie grecque avait eu son Homère en la personne de Platon.» (Ne pourrait-on pas dire que la philosophie spiritualiste avait commencé à Platon?) «La philosophie scolastique, celle du moyen âge, menacée d'une décadence plus rapide, éprouvait le besoin d'être consolée par un grand poëte. Le poëte qui allait venir avait donc sa place marquée dans le temps.»

«Être conçu dans l'exil et y mourir,» ajoute Ozanam, «remplir de hautes magistratures et subir les dernières infortunes, ce destin a été celui de beaucoup d'autres; mais d'autres circonstances avaient ménagé à Dante une autre vie que la vie publique, une vie de cœur dont il faut, pour le comprendre, pénétrer les mystères. En effet, selon les lois qui régissent le monde spirituel, pour qu'une âme s'élève, elle a besoin de l'attraction d'une autre âme. Cette attraction, c'est l'amour. Dante ne devait pas échapper à la loi commune. À neuf ans, à un âge dont l'innocence ne laisse rien soupçonner d'impur, il rencontra dans une fête de famille Béatrice, jeune enfant, pleine de noblesse et de grâce. Cette vue fit naître en lui une affection qui n'a pas de nom sur la terre et qu'il conserva plus tendre et plus chaste encore durant la périlleuse saison de l'adolescence. C'étaient des rêves où Béatrice se montrait à lui radieuse. Mais surtout quand Béatrice quitta la terre dans tout l'éclat de la jeunesse, il la suivit par la pensée dans ce monde invisible dont elle était devenue l'habitante, et il se plut à la parer de toutes les fleurs de l'immortalité. Il l'entoura des chœurs des anges, il la fit asseoir sur les degrés les plus hauts du trône de Dieu. Ainsi cette beauté se transforma pour lui en un type idéal qui remplissait son imagination et qui devait la faire se dilater et s'épancher au dehors. Il voulut dire ce qui se passait en lui; il voulut, selon sa propre expression, noter les chants intérieurs de l'amour, et Dante fut poëte.»

«Mais comme il faut toujours,» poursuit Ozanam, «que la nature humaine se trahisse par quelque côté, les belles qualités de ce poëte se déshonorèrent quelquefois par leurs excès. Au milieu des luttes civiles, la haine de l'iniquité devint une colère aveugle qui ne sut jamais pardonner. Alors il allait par les rues de Florence, jetant des pierres aux femmes et aux enfants qui calomniaient son parti politique. Alors il s'écriait, dans une discussion philosophique: «Ce n'est point par des arguments, c'est par le couteau qu'il faut répondre à ces stupidités!» Alors aussi, quoique protégé par le souvenir de Béatrice, sa sensibilité elle-même résistait mal aux séductions d'autres beautés. Ses poésies lyriques, qui ont précédé la composition de son poëme, ont gardé les traces de ses affections profanes et passagères, qu'il essaya en vain de voiler à demi sous des allusions symboliques.»

«La poésie épique,» dit plus loin le jeune commentateur, «apparaît, à son origine, revêtue d'un caractère sacerdotal, se mêlant à la prière et à l'enseignement religieux; c'est pourquoi, dans les temps même de décadence, le merveilleux demeure un des préceptes de l'art poétique. Aussi, dès le paganisme, les grandes compositions orientales, comme le Mahabarata; les cycles grecs, comme ceux d'Hercule, de Thésée, d'Orphée, d'Ulysse, de Psyché; les épopées latines de Virgile, de Lucain, de Stace, de Silius Italicus; et enfin ces ouvrages qu'on peut nommer des poëmes philosophiques, la République de Platon et celle de Cicéron, eurent leurs voyages aux cieux, leurs descentes aux enfers, leurs nécromancies, leurs morts ressuscités ou apparus pour raconter les mystères de la vie future. Le christianisme dut favoriser encore davantage l'intervention des choses surnaturelles dans la littérature qui se forma sous ses auspices. Les victimes qui remplissent l'Ancien et le Nouveau Testament inspirèrent les premières légendes; les martyrs furent visités dans leurs prisons par des visions prophétiques; les anachorètes de la Thébaïde et les moines du mont Athos avaient des récits qui trouvèrent des échos dans les monastères d'Irlande et dans les cellules du mont Cassin. Rien n'était plus célèbre, au dix-huitième siècle, que les songes de sainte Perpétue et de saint Cyprien, le pèlerinage de saint Macaire Romain au paradis terrestre, le ravissement du jeune Albéric, le purgatoire de saint Patrick et les courses miraculeuses de saint Brendan.—Ainsi de nombreux exemples et toutes les habitudes littéraires contemporaines nous montrent les régions éternelles comme la patrie de l'âme, comme le lien naturel de la pensée. Dante le comprit, et, franchissant les limites de l'espace et du temps pour entrer dans le triple royaume dont la mort ouvre les portes, il plaça de prime abord la scène de son poëme dans l'infini.

«Là il se trouvait au rendez-vous des générations, jouissant du même horizon qui sera celui du jugement universel, et qui embrassera toutes les familles du genre humain. Il assistait à la solution définitive de l'énigme des révolutions. Il jugeait les peuples et les chefs des peuples; il était à la place de celui qui un jour cessera d'être patient, puisant à son gré au trésor des récompenses et des peines. Il avait l'occasion de dérouler, avec la magnificence de l'épopée, ses théories politiques, et d'exercer, avec cette verge de la satire que les prophètes n'ont pas dédaigné de manier, ses impitoyables vengeances. Là, comme un voyageur attendu à l'arrivée, il rencontrait Béatrice, qui l'avait précédé de quelques jours; il la voyait telle qu'il se l'était faite dans ses plus beaux rêves; il la possédait dans son triomphe. Ce triomphe céleste avait peut-être été l'idée primitive et génératrice de la Divine Comédie, conçue comme une élégie où viendraient se réfléchir les mélancolies et les consolations d'un pieux amour.»

XXVII

M. Ozanam cite ici l'interprétation philosophique et symbolique de la Divine Comédie par le fils du Dante lui-même, si peu de temps après la mort de son père, et à un moment où la tragédie paternelle devait retentir encore dans l'oreille du fils. Voici cette interprétation filiale; tout donne lieu de croire qu'elle est la vérité sur cette étrange composition.

«L'œuvre entière se divise en trois parties, dont la première se nomme Enfer, la seconde Purgatoire, la troisième et dernière Paradis. J'en expliquerai d'avance et d'une façon générale le caractère allégorique en disant que le dessein principal de l'auteur est démontrer, sous des couleurs figuratives, les trois manières d'être de la race humaine. «Dans la première partie il considère le vice, qu'il appelle Enfer, pour faire comprendre que le vice est opposé à la vertu comme son contraire, de même que le lieu déterminé pour le châtiment se nomme Enfer à cause de sa profondeur, opposée à la hauteur du ciel. La deuxième partie a pour sujet le passage du vice à la vertu, qu'il nomme Purgatoire, pour montrer la transmutation de l'âme qui se purge de ses fautes dans le temps, car le temps est le milieu dans lequel toute transmutation s'opère. La troisième et dernière partie est celle où il envisage les hommes parfaits; et il l'appelle Paradis, pour exprimer la hauteur de leurs vertus et la grandeur de leur félicité, deux conditions hors desquelles on ne saurait reconnaître le souverain bien. C'est ainsi que l'auteur procède dans les trois parties du poëme, marchant toujours, à travers les figures dont il s'environne, vers la fin qu'il s'est proposée.»

XXVIII

D'après cet indice fourni par le fils du Dante sur les intentions philosophiques et poétiques de son père, M. Ozanam, comme la plupart des commentateurs italiens, voit dans la fable du Dante une philosophie tout entière; il appelle cette doctrine la philosophie catholique du moyen âge. On l'appellerait plus justement, selon nous, la philosophie spiritualiste de tous les âges, incorporée dans quelques dogmes et dans quelques formes de l'imagination christianisée du temps.

Le christianisme alors, en Italie, à Florence surtout, se dégageait mal de la philosophie platonique, avec laquelle il sembla un moment prêt à se confondre sous les Médicis. Le mélange, souvent grotesque, des personnages de la Fable et de la Bible, de Virgile et des prophètes, des Muses et de Béatrice, du Ciel et de l'Élysée, dans le poëme, est une contre-épreuve de ce qui se passait à cet égard dans l'imagination du peuple et du poëte. Dante était, pour ainsi dire, un païen à peine converti, traînant encore dans l'Église les théories de son vieux culte et les lambeaux de son premier costume.

Ici M. Ozanam, dans un long et savant volume, suit pas à pas le Dante dans sa théologie, dans son astronomie, dans sa science scolastique, et montre partout la concordance allégorique de la foi du Dante, de la science du temps et de l'invention surnaturelle du poëte. Ceci devient sous la main d'Ozanam un vaste traité de scolastique moderne dans lequel nous ne le suivrons pas. Il nous suffit d'avoir donné au lecteur, qui voudra lire les trois poëmes tout entiers, la clef de ces interprétations retrouvées et présentées par un judicieux et savant esprit.

Ce commentaire rend, en passant, à chacun ce qui lui appartient dans le trésor philosophique et poétique du Dante. Il rapporte avec justice l'idée générale du poëme à cet incomparable fragment de la philosophie, de la raison et de l'éloquence antique dans Cicéron, intitulé le Songe de Scipion. Ce fragment, que nous avons reproduit nous-même dans la vie de Cicéron, est, selon nous, la plus belle profession de foi rationnelle qui ait été écrite par une main d'homme au-dessus des fictions et des crédulités d'imagination de l'antiquité.

«Parmi les réminiscences qui ont inspiré la Divine Comédie, celles de Cicéron me frappent d'abord. Lorsque Dante parcourt les cercles du paradis, écoutant le bruit harmonieux des astres et cherchant des yeux au fond de l'espace la terre imperceptible; lorsqu'il apprend de son bisaïeul, Caccia-Guida, sa mission périlleuse et son exil, on reconnaît le récit du Songe de Scipion. Au moment de commencer sa carrière de gloire, le héros est ravi en songe en un lieu élevé du ciel, où son aïeul l'Africain, lui découvrant les honneurs, les périls et les devoirs qui l'attendent, le prépare à cette destinée par le spectacle de l'économie divine qui soutient l'univers, police les sociétés et dispose souverainement des hommes. Du haut du temple céleste, au milieu des âmes justes qui vont et viennent par la voie lactée, Scipion écoute les sept notes de cette musique éternelle que forment les astres; il contemple les espaces où ils roulent, et, quand enfin il aperçoit la terre si petite, et sur la terre le point obscur qui est l'empire romain, il a honte d'une puissance qui trouve si tôt ses limites, il aspire à une félicité que rien ne circonscrive. Son aïeul lui en découvre le secret, et dans ce cadre admirable Cicéron rassemblait ses plus fortes doctrines sur Dieu, la nature, l'humanité. Il en avait fait le dernier livre de son traité de Republica, cherchant ainsi, dans l'éternité, la sanction des lois destinées à contenir les peuples dans le temps.

«C'est la gloire du Dante,» dit Ozanam en finissant, «d'avoir imprimé sa marque, la marque de l'unité, sur un sujet immense dont les éléments mobiles roulaient depuis bientôt six mille ans dans la pensée des hommes.

«Le génie ne peut rien de plus. Il n'a pas mission, quoi qu'on ait dit, de créer, d'introduire des idées dans le monde; il y trouve tout ce qu'il faut de lumière pour les yeux; mais il les trouve flottantes, nuageuses, en tourbillon et en désordre. La hardiesse est d'arrêter chez soi, au passage, ces pensées fugitives; de percer leur nuage, de saisir au vif les beautés qu'elles recèlent; de les fixer, enfin, en les enchaînant, en y mettant l'ordre, en les forçant de se produire par les œuvres. Je crois voir l'originalité souveraine dans cette force d'un grand esprit qui soumet ses idées, les fait obéir, et en obtient tout ce qu'elles peuvent, en sorte que le dernier secret du génie comme de la vertu serait encore de se rendre maître de soi. Si l'homme, d'après les philosophes, est un abrégé de l'univers, il ne se montre jamais si puissant que lorsqu'il maîtrise cet univers intérieur, ce tumulte orageux de sentiments et de pensées qu'il porte en lui. Dieu s'est réservé le pouvoir de créer; mais il a communiqué aux grands hommes ce second trait de sa toute-puissance, de mettre l'unité dans le nombre et l'harmonie dans la confusion.»

XXIX

Je ne peux quitter ce beau travail d'un esprit aussi philosophique que tolérant sans déplorer la mort précoce qui brisa la plume dans la main de ce jeune disciple du Dante. Ozanam fut enlevé au paradis de son poëte favori en laissant sur la terre la Béatrice de ses inspirations et de son amour. Un esprit tel que le sien eût été bien nécessaire à ce temps de contention pénible où la philosophie, redevenue religieuse, et où l'orthodoxie, redevenue platonicienne, si elles ne peuvent pas se confondre, cherchent néanmoins à s'avancer dans une concorde divine sur la double voie que la raison et le cœur cherchent vers le même but: la science est le service de Dieu. Homme de paix et non de dispute, si Ozanam n'avait pas conquis les esprits à ses doctrines, que de cœurs n'aurait-il pas conquis à la paix! Or la dispute est-elle plus favorable que la paix aux progrès de la vérité dans les deux ordres d'esprits qui s'occupent des choses surnaturelles? C'est encore un vers du Dante qui répond:

... Esser conviene
Amor sementa in voi d'ogni virtute.

(Chant 17e du Purgatoire.)

«Que l'amour soit en vous la semence de toute vertu.»

La plus belle des œuvres d'Ozanam, la société fondée pour l'assistance des misères du peuple, sous les auspices du saint de la charité moderne, Vincent de Paul, ne fut-elle pas une œuvre d'amour impartial qu'on s'efforcerait vainement de méconnaître ou de rétrécir aujourd'hui?

Toujours attaché à la grande figure symbolique du Dante, Ozanam méditait, dans ses derniers jours, une histoire complète de la littérature, depuis le cinquième siècle jusqu'au treizième. On ne peut lire sans attendrissement le prologue inachevé de son œuvre.

«Nous sommes tous des serviteurs inutiles,» écrit-il en sentant déjà défaillir sa vie, «mais nous servons un maître souverainement économe et qui ne laisse rien perdre, pas plus une goutte de nos sueurs qu'une goutte de ses rosées. Je ne sais quel sort attend ce livre, ni s'il s'achèvera, ni si j'atteindrai la fin de cette page qui fuit sous ma plume; mais j'en sais assez pour y mettre le reste, quel qu'il soit, de mon ardeur et de mes jours. Je le commence dans une heure solennelle. Le vendredi saint du grand jubilé de 1300, Dante, arrivé, comme il le dit, au milieu du chemin de sa vie, désabusé de ses passions et de ses erreurs, commença son pèlerinage en enfer, en purgatoire et en paradis. Au seuil de la carrière, le cœur un moment lui manqua; mais trois femmes bénies veillaient sur lui dans la cour du ciel. Virgile conduisait ses pas, et, sur la foi de ce guide, il s'enfonça courageusement dans ce chemin ténébreux. Comme lui je veux faire le pèlerinage des trois mondes.... Mais, tandis que Virgile abandonne son disciple avant la fin de sa course, Dante, lui, m'accompagnera jusqu'aux dernières hauteurs du moyen âge, où il a marqué sa place, et celle qui est pour moi Béatrice m'a été laissée sur cette terre pour me soutenir d'un sourire et d'un regard, pour m'arracher à nos découragements, et pour me montrer sous sa plus touchante image la puissance de l'amour chrétien dont je vais raconter les œuvres...»

XXX

Bientôt après, chassé par la langueur croissante de la maladie de place en place pour retremper sa vie dans un rayon de soleil, Ozanam écrivait de Pise cette page en marbre, ces lignes du 23 avril 1853, véritable psaume d'agonie chanté sur les tombes du Campo santo.

«J'ai dit au milieu de mes jours: J'irai aux portes de la mort.

«Ma vie est repliée derrière moi comme la tente des pasteurs.

«Le fil qui s'ourdissait encore est coupé comme sous le ciseau du tisserand. Entre le matin et le soir vous m'avez conduit à ma fin.

«Mes yeux se sont fatigués à force de s'élever au ciel.

«J'accomplis aujourd'hui ma quarantième année, plus que la moitié du chemin ordinaire de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune et bien aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère, beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits précisément au point où ils pouvaient servir de fondement à un ouvrage longtemps rêvé. Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections mondaines? Si je vendais mes livres pour en donner le prix aux pauvres; si je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents; seriez-vous satisfait, Seigneur, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès de ma femme et d'élever mon enfant? Peut-être n'accepterez-vous point cet holocauste? C'est moi que vous voulez! Me voici, Seigneur, je viens!

«Je viens! Si vous m'appelez, je n'ai pas le droit de me plaindre. Vous avez donné quarante ans de vie à une créature qui est arrivée sur la terre maladive, frêle, destinée à mourir dix fois sans les tendresses d'un père et d'une mère qui l'avaient seuls sauvée. Mais peut-être, Seigneur, exaucerez-vous ma prière d'une autre manière? Vous me donnerez le courage de la résignation, vous me ferez trouver dans la maladie une source de mérites et de bénédictions, et ces bénédictions vous les ferez retomber sur ma femme, sur mon enfant.»

XXXI

Ozanam allait, à la fin de l'automne, s'embarquer pour la France. En quittant la maison qu'il avait habitée au bord de la mer, dans ces tièdes maremmes de Toscane où l'on respire une atmosphère d'Élysée antique, dit M. Lacordaire, son ami, dans un récit véritablement virgilien de sa mort, il ôta son chapeau pour saluer le soleil et le firmament. Sa femme, son enfant, ses frères étaient là. Il éleva ses mains au ciel et dit à haute voix: «Je vous remercie, mon Dieu, des souffrances et des afflictions que vous m'avez envoyées dans cette demeure que je quitte. Acceptez-les en rémission de mes faiblesses.» Puis, se tournant vers sa femme: «Je veux, ajouta-t-il, qu'avec moi tu bénisses Dieu de mes douleurs.» Et en l'embrassant: «Je le bénis aussi des consolations qu'il m'a données!» en révélant à cette Béatrice, par un regard et par un triste sourire, que ces bonheurs et ces consolations avaient été pour lui personnifiés en elle. Il expira en touchant le rivage de la France.

Voilà le traducteur qu'il fallait au poëte mystique de la philosophie des trois mondes. M. de Lamennais, écrivain plus consommé dans le maniement de la langue, avait dans l'esprit l'énergique âpreté du Dante, Ozanam en avait l'onction: le rocher est imposant, mais il n'est beau que quand il ruisselle pour désaltérer un peuple; sous la main d'Ozanam il aurait ruisselé des larmes épiques des abondances du cœur.

Quant aux commentaires sur le sens obscur de l'histoire de la philosophie du poëme, Ozanam n'aurait pas mieux réussi que M. de Lamennais à répandre une complète lumière sur ce chaos. Tous ces commentaires ne sont au fond que de la nuit délayée avec des ténèbres. C'est la poésie qu'il faut chercher dans ce livre; ce ne sont pas des opinions posthumes ou des allusions mortes.

Nous allons, le livre à la main, vous conduire, autre Virgile, dans ces trois mondes, pour y glaner çà et là des vers sublimes, et pour y recueillir, dans l'aridité des siècles en poudre, quelques-unes de ces gouttes de rosée qu'on trouve à la fin d'une longue nuit sur l'herbe des tombes.

Lamartine.