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Cours familier de Littérature - Volume 03 cover

Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 149: XXII
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About This Book

A series of didactic essays presented as monthly conversations examines modes and purposes of literature, distinguishing sacred sermon, parliamentary oratory, civic harangue, the printed book and the theatre. The author argues that theatre is the most indirect and sensory form, dependent on institutions, trained actors and public leisure, and explores the actor's craft in gesture, voice and presence. Later essays analyze Racine and Athalie within their cultural milieu, contending that great writers are products of their age and showing how religion, monarchy and artistic institutions shaped dramatic genius and the conditions for theatrical excellence.

Charmante plaisanterie, triste symbole d'une foi absente qui ne donne aucune unité, aucune spiritualité, aucun but grandiose, aucune tendance même perceptible au génie; ces mœurs délicieuses, mais toujours légères, sont des osselets avec lesquels un enfant joue sur les deux seuils de la vie. Une philosophie manque donc à ce poëte pour être un homme fait de la littérature.

La troisième condition, un caractère, ne lui a pas moins manqué. Si l'on entend par ce mot une nature saine, bonne, honnête, tendre même et capable de tous les excellents sentiments du cœur et de l'esprit dans la vie privée; non, ce caractère-là n'a pas manqué au poëte, c'est pour cela même qu'il fut aimé, et qu'il sera pleuré: sa physionomie seule révélait un homme de bien. Mais si l'on entend par caractère cette solidité de membres, cet aplomb de stature, cette énergie de pose qui font qu'un homme se tient debout contre les vents de la vie et qu'il marche droit à pas réguliers dans les sentiers difficiles, vers un but humain ou divin placé au bout de notre courte carrière humaine; non, Alfred de Musset ne reçut pas de la nature et ne conquit pas par l'éducation ce caractère, seul lest qui empêche le navire de chavirer dans le roulis des vagues. Son âme, qui n'était que grâce, flexibilité et souplesse comme son talent, s'inclinait à tout vent de l'imagination. Il n'y avait en lui de solide que ce qu'on entend par l'honnête homme: tout le reste était d'un enfant; ses fautes même dont on a trop parlé n'étaient que des enfantillages. C'étaient des fautes de tempérament, ce ne furent jamais des vices de cœur.

Mais enfin pour être vrai il faut reconnaître que l'absence de ces trois conditions qui font seules la grande poésie: l'amour, la foi, le caractère, lui manquent comme elles manquèrent à un homme du dix-septième siècle avec lequel il a une lointaine ressemblance, la Fontaine. Il faut reconnaître de plus que l'absence de ces trois conditions qui n'ont pas empêché la Fontaine d'être ce qu'on appelle immortel, mais qui l'ont empêché d'être moral, il faut reconnaître, disons-nous, que l'absence totale de ces trois conditions de l'homme a porté un préjudice immense au poëte; il faut reconnaître que l'absence de ces trois qualités donne à l'ensemble des œuvres de Musset quelque chose de vide, de creux, de léger dans la main, d'incohérent, de sardonique, d'éternellement jeune, et par conséquent de souvent puéril et de quelquefois licencieux qui ne satisfait pas la raison, qui ne vivifie pas le cœur autant que ses œuvres séduisent et caressent l'esprit.

Enfin il faut reconnaître qu'il y a dans ces éternels enjouements, dans cette folle ironie des choses graves: amour, beauté, religion, chasteté des mœurs, dévouement à ses opinions, quelque chose qui fait une impression pénible même à l'imagination. Cette impression est tout à fait semblable à celle que fait, dans un bain d'Orient, le baigneur qui vous verse une pluie d'eau froide sur la poitrine, après vous avoir plongé dans l'eau tiède et parfumée du bassin de marbre. On a froid et chaud tout ensemble, on ne sait si l'on doit s'épanouir ou frissonner.

Pour moi j'avoue (mais c'est sans doute un tort de ma nature un peu trop sensible aux impressions de l'air ambiant), j'avoue que c'est surtout cette ironie moqueuse, cette caresse à rebrousse-poil, ce chaud et froid de ses vers, cette profanation du sentiment qui m'ont rendu moins sensible que je ne devais l'être au mérite incomparable des ouvrages légers de cet émule en poésie.

Dirai-je ici toute ma pensée? Il m'est arrivé souvent, en fermant avec humeur le volume de Don Juan de Byron, les facéties presque toujours sacriléges de Heine, et quelquefois les poésies trop juvéniles et trop rabelaisiennes de Musset, il m'est arrivé, dis-je, de comparer l'impression que j'avais reçue dans ces volumes léthifères à une Morgue de la pensée où l'on va, pour les reconnaître, contempler avec répugnance et dégoût les choses mortes et décomposées du cœur humain! Il me semblait que j'entendais la voix ricaneuse de don Juan, ou la voix plus grinçante de Heine le poëte réprouvé de cette école, nous dire, en se faisant une joie de notre horreur: Tenez, regardez votre idéal: Ici la jeunesse, ici la beauté, ici l'innocence, ici l'amour, ici la pudeur, ici la vertu, ici la piété, ici la poésie, cette fleur de l'âme! ici l'héroïsme trompé par la fortune! Les voilà, mais les voilà tués! les voilà trouvés dans la rue après une nuit de carnaval! les voilà tout salis de boue et de lie! les voilà honteux, même après leur mort, de leur nudité! Et, pour que le spectacle soit plus funèbre et que l'ironie des poëtes soit plus sanglante: Regardez! voilà, sous le vestibule de cette Morgue de l'âme, une statue du rire qui grimace la volupté en face de la mort et qui vous encourage du doigt à vous moquer des plus belles et des plus tristes choses de la vie!

Pardon de cette image, mais il ne s'en présente pas d'autre sous ma main pour peindre cet attrait mêlé de répulsion qui me saisit en lisant ces poésies renversées qui placent l'idéal en bas au lieu de le laisser où Dieu l'a placé, dans les hauteurs de l'âme et dans les horizons du ciel. Est-ce là ce qu'on éprouve en lisant l'Arioste? Non! le franc rire n'est pas le ricanement.

XXII

Alfred de Musset ne devait pas persister toujours dans ce faux genre. La tristesse venait avec les années, et avec la tristesse venait la véritable poésie, celle de son second volume, celle surtout de ses Nuits que nous vous ferons admirer tout à l'heure sans réserve. Depuis quinze ans il s'était retiré de tout, du monde, de l'amour, de la poésie même, de tout excepté de la famille et des amitiés qui lui étaient restées pieusement fidèles.

La maladie du désenchantement, vengeance de ceux qui n'ont pas placé leur perspective et leur espérance assez haut, explique les silences et les défaillances qu'on a reprochés à ses dernières années. La philosophie du plaisir ne laisse dans la bouche que cendre amère, elle ne survit pas à la jeunesse: il faut mourir quand les feuilles tombent, à l'approche de l'hiver, de l'arbre de vie. Musset désirait mourir; il disait à son excellent frère, homme d'une grâce aussi tendre, mais d'une raison plus saine que lui: «Je suis le poëte de la jeunesse, je dois m'en aller jeune avec le printemps. Je ne voudrais pas passer l'âge de Raphaël, de Mozart, de Weber, de la divine Malibran!»

Une maladie de cœur l'avertissait depuis longtemps que ses vœux seraient exaucés. Le premier mai de cette année il s'alita comme pour une indisposition légère; rien de funeste en apparence n'alarmait sa mère, son frère, ses amis, la gouvernante dévouée qui le servait depuis vingt ans avec une affection maternelle. Lui cependant avait les vagues pressentiments d'un adieu prochain, il s'entretenait souvent avec une tendre sollicitude de la douleur des siens, du sort de la pauvre femme qui le veillait, providence domestique de son foyer.

Une légère crise les alarma un instant dans la soirée; elle fut suivie d'un bien-être et d'un calme perfides; il témoigna le désir de dormir; il s'endormit et ne se réveilla pas. Il avait passé sans secousse d'un monde à l'autre; son dernier souffle n'avait pas été entendu. Mort douce et nonchalante, désirée de ceux qui ne craignent ici-bas que la douleur! De sourds sanglots éclatèrent autour de sa couche, et des prières suivirent son âme légère et repentante au séjour des bons et des miséricordieux; il avait été l'un et l'autre. Dante l'aurait placé dans les limbes, comme les enfants dont ses faiblesses mêmes avaient l'innocence.

XXIII

Et maintenant on recueille ses vers. Mais quelle influence ce poëte de la jeunesse a-t-il eue sur cette jeunesse de la France, qui s'est enivrée pendant vingt-cinq ans à cette coupe? Une influence maladive et funeste, nous le disons hautement. Cette poésie est un perpétuel lendemain de fête, après lequel on éprouve cette lourdeur de tête et cet allanguissement de vie qu'on éprouve le matin à son réveil après une nuit de festin, de danse et d'étourdissement des liqueurs malsaines qu'on a savourées. Poésie de la paresse qui ne laisse, en retombant comme une couronne de convive, que des feuilles de roses séchées et foulées aux pieds. Philosophie du plaisir qui n'a pour moralité que le déboire et le dégoût.

Pendant vingt-cinq ans, cette jeunesse épicurienne de ses disciples ne s'est nourrie malheureusement que de cette fumée des vers qui s'exhalait avec une séduction, enivrante des poésies de son favori. Musset a fait une école, l'école de ceux qui ne croient à rien qu'aux beaux vers et aux belles ivresses.

Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse dorée de Musset, toi qui le pleures, mais qui ne t'es pas même donné la fatigue d'aller jeter une feuille de rose sur son cercueil ou de l'accompagner jusqu'au seuil creux de l'éternité, de peur de déranger une de tes paresses ou d'attrister une de tes joies! Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse qu'il a faite, il est mort, ton poëte! Mais toi, interroge-toi bien: est-ce que tu vis?

Est-ce que tu vis par l'intelligence? Est-ce que tu vis par le cœur? Est-ce que tu vis même par aucune de ces illusions généreuses et juvéniles qui poussent l'homme en avant sur les routes de l'idéal, de la passion, de l'activité, de l'étude, et qui sont les mirages de la liberté et de la vertu? Non! tu ne vis, comme le vieillard blasé, que de la vie sénile des sens. Le ricanement de l'indifférence sur les lèvres, du plaisir pour de l'or et de l'or pour le plaisir dans la main: voilà ta poésie!

Tu as été élevée sous ce règne terre à terre où la France de 1830, antichevaleresque et antilibérale tout à la fois, s'était fondu un trône à son image avec des rognures d'écus entassées dans ses coffres-forts, et où le matérialisme de la jouissance ne prêchait pour toute morale aux enfants de tels pères que le mépris de toute noble intellectualité! Le savoir-faire dans une petite faction gouvernante et le savoir-vivre dans les fils de cette oligarchie dorée, étaient les seuls mérites appréciés dans les gymnases de cette époque en possession du sceptre et du comptoir. Enrichis-toi et jouis était le catéchisme du temps.

Tu sortais de ces gymnases déjà toute corrompue par cette prétendue sagesse de la vie sans rêves. Il te fallait un poëte à l'image de ta politique; car enfin les poëtes sortent de terre comme en France sortent les soldats, quel que soit le parti qui frappe du pied cette terre féconde. Alfred de Musset naquit; il volait plus haut que toi, car il avait des ailes pour s'élancer, quand il était dégoûté, au-dessus de son siècle; il avait un génie pour mépriser même sa propre trivialité. Il badinait avec le vice, et ton vice à toi était sincère. Il t'a chanté ce que tu demandais qu'on te chantât, les seules choses que tu voulais entendre: la beauté de chair et de sang, le plaisir sans choix, le vin sans mesure,

Qu'importe le flacon, pourvu qu'il ait l'ivresse!

les sérénades espagnoles, les aventures risquées, les strophes titubantes, le dédain de Platon, les assouvissements d'Épicure, le mépris de la politique, le rire de la sainteté, le doute sur les immortels lendemains de cette courte vie! Tu l'as applaudi, et vous vous êtes pervertis l'un et l'autre. Il est remonté de cette perversion par le ressort vainement comprimé de son génie. Mais toi, Jeunesse, tu y es restée et tu t'y complais, et tu répètes ses vers, après tes orgies, pour te justifier à toi-même ta mollesse par un élégant exemple!

Aussi regarde: qu'es-tu devenue depuis que cette moralité du plaisir a été aspirée par toi dans ces vers ivres de verve, mais malsains de substance. Ton trône de 1830 est tombé, et tu n'as pas levé un bras seulement pour le défendre. La république a surgi sous tes pieds, et tu n'as pas fait un geste pour la modérer et pour l'asseoir sur ta propre souveraineté, comme si tu t'étais sentie indigne de ce règne de la raison et de l'énergie civiles que le hasard t'offrait pour te relever à tes propres yeux et aux yeux du monde. Souverain fatigué avant le travail, tu as abdiqué avec insouciance, comme un roi de la race des Sardanapale, une dignité qui t'aurait coûté une heure de ton sommeil ou une coupe de tes festins! Mille tribunes se sont élevées, et tu n'es montée à aucune pour défendre ou réfuter des opinions. Des opinions? Ton poëte t'avait bien recommandé de ne pas te compromettre à en avoir une.

Qui? moi? noir ou blanc? Ma foi non!

La dictature est venue et tu as regardé passer, les bras croisés, la fortune comme un spectacle! Que t'importe à toi ce qui passe dans la rue, pourvu que l'or roule, que le verre écume, que la courtisane chante, et que la baïonnette étincelle au soleil? car, il faut te rendre justice, la bravoure est la seule incorruptibilité de ta race!

En littérature tu n'as pas cessé de railler depuis dix ans toutes ces vieilleries de religiosités, de philosophie, de spiritualisme, d'éloquence, de lyrisme, de philanthropie, de politique, bulles de savon colorées, selon toi, tantôt des rayons de nos vaines imaginations, tantôt du sang de nos veines! Tu n'as pas cessé de reléguer dans le pays des songes creux et des chimères tous ces poëtes, tous ces publicistes, tous ces historiens, tous ces orateurs qui avaient le malheur de dater de plus haut que toi dans la vie, d'être nés à des époques où l'âme se rattachait à l'antiquité par l'étude des grands exemples, et où l'on croyait bêtement à autre chose qu'à Ninette ou Ninon! Tu te vautrais dans ton prosaïsme, tu te pâmais d'aise pour ton Rabelais, tu te châtrais le cœur avec ton Don Juan, tu te pervertissais l'esprit avec ton Heine! Tu ne reconnaissais pour philosophe que Stendal et pour maître que Musset, et tu te targuais d'avance tous les matins des œuvres inouïes que tu couvais sur ton oreiller inspirateur entre une nuit d'orgie et une aurore de paresse!

Moi-même, je l'avoue, étonné de tes forfanteries de cœur et d'esprit, j'attendais, avec une admiration toute prête à t'applaudir, ces chefs-d'œuvre de nouveauté, promis par tes présomptueux pressentiments.

Nous avons attendu dix ans, et qu'avons-nous vu sortir de ces écoles de Byron, de Heine, de Musset? Une foule d'imitateurs grimaçant des grâces, naturelles chez ces grands artistes, affectées chez vous! la platitude systématique ou innée se masquant pompeusement sous le nom prétentieux de réalisme! la poésie se dégradant au tour de force comme une danseuse de corde! les poëtes oubliant le sens pour ne s'occuper que des mètres ou des rimes de leurs compositions, et finissant par se glorifier eux-mêmes du nom de funambules de la poësie! un jeu, en un mot, au lieu d'un talent! un effort, au lieu d'une grâce! un caprice, au lieu d'une âme! une profanation, au lieu d'un culte! un sacrilége, au lieu d'une adoration du bien et du beau dans l'art? Y a-t-il là de quoi tant se vanter de sa jeunesse, et de quoi tant mépriser ses pères? Royer-Collard s'écriait que ce qui manquait à la jeunesse de son temps, c'était le respect des supériorités: ne pourrait-on pas vous dire à vous que ce qui vous manque aujourd'hui, c'est le respect de vous-mêmes?

Et nous qui vieillissons aujourd'hui, sommes-nous fondés à vieillir du moins avec espérance?

Et comment bien espérer encore de ce réveil de ton âme, ô Jeunesse dorée de Musset, Jeunesse à qui tes poëtes eux-mêmes, tes poëtes épicuriens, chantres jadis des nobles passions, baladins de paroles aujourd'hui, prêchent l'indifférence, le boudoir et la coupe pour toute vérité? Comment bien espérer de ton âme, quand la législation de ton enseignement national décrète elle-même la suppression facultative de l'étude des lettres humaines qui font l'homme moral, au profit exclusif de l'enseignement mathématique qui fait l'homme machine? Crois-tu fonder ainsi une civilisation pensante sur le chiffre qui ne pense pas? Ne sens-tu pas qu'un pareil système n'est propre qu'à dégrader d'autant la pensée dans le monde? Ne sais-tu pas ce que c'est que l'âme d'un peuple? L'âme d'un peuple n'est pas ce chiffre muet et mort à l'aide duquel il compte des quantités et mesure des étendues; un calcul n'est pas une idée: la toise et le compas en font autant! L'âme d'un peuple, c'est sa littérature sous toutes ses formes: religion, philosophie, langue, morale, législation, histoire, sentiment, poésie! Si tu laisses diminuer dans ton enseignement la part immense et principale qui doit appartenir à la pensée dans l'homme, c'est ton âme elle-même que tu diminues pour toi et pour les générations qui naîtront de toi; et quand on aura diminué ainsi l'âme de cette grande nation intellectuelle, c'est sa place dans le monde et dans les siècles que vous aurez faite plus petite avec votre propre compas! Ce n'est pas en chiffres morts, c'est en lettres vivantes et immortelles que le nom français a été écrit sur la face du globe!

Voilà pourtant à quoi tu applaudis, Jeunesse atteinte jusque dans ta moelle! Voilà de quoi tu te rends complice: tu désertes les lettres pour les chiffres, tu affectes, à l'exemple de tes corrupteurs en prose et en vers, le dédain du beau, l'estime exclusive de l'utile, l'insouciance des institutions qui font l'avenir, le mépris pour ces noms littéraires et politiques qui te restent encore comme des reproches vivants de ta mollesse, écrivains, orateurs, philosophes, poëtes, qui n'ont de vieux que leurs services, leur expérience et leurs gloires! Ces gloires t'offusquent, tu aimes mieux les insulter que les atteindre! Prends garde! cela porte malheur de déshonorer ses pères!

Il en fut exactement ainsi à Rome du temps de César. Tu pourrais le lire dans Cicéron, si tu n'aimais mieux lire la ballade à la Lune ou les facéties de tes pamphlétaires que le Songe de Scipion; toute la jeunesse romaine, après les longues guerres civiles, séduite par l'éclat des armes et par les robes flottantes de César, d'Antoine, de Dolabella, fut prise d'un épicuréisme insolent, d'une insouciance pour les lettres, et d'un mépris pour les choses cultivées et honorées jusque-là, qui devaient précipiter vite la ruine morale de l'Italie; il ne resta du parti des patriciens de la vieille liberté et de la vieille austérité romaines, que des têtes chauves abandonnées par les idolâtres de la gloire militaire et raillées par les poëtes lascifs du plaisir et de la jeunesse, tels que le lâche Horace qui avait jeté son bouclier. Mais ces têtes chauves étaient les Scipion, les Caton, les Cicéron, les noms par qui Rome vivait et vivra dans les lettres, dans le cœur et dans la mémoire des hommes de bien de tous les âges futurs.

Prends garde, encore une fois, ô présomptueuse et folle Jeunesse de l'école des sens, qu'il n'en soit ainsi de toi-même! Prends garde que les têtes mûres, sur lesquelles tu jettes la poussière de tes mépris, ne dominent encore de toute la hauteur d'un autre temps les cheveux couronnés de roses; ce serait là le symptôme fatal de l'abaissement du niveau de l'intelligence nationale et de la diminution des proportions de l'âme parmi nous; car ce qu'il y a de plus déplorable et de plus irrémédiable dans un peuple, c'est quand la jeunesse du cœur se réfugie sous les cheveux blancs!

Lamartine.

P. S. Lis avec moi maintenant ces pages de ton poëte favori, pour apprendre de lui comment on délire avec grâce, et déchires-en ensuite plus de la moitié, pour apprendre qu'on ne doit chanter que ce qui est digne d'être pensé, et que la littérature de l'âme est plus impérissable que la littérature des sens.

Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, 56, rue Jacob.