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Cours familier de Littérature - Volume 03 cover

Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 36: VI
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About This Book

A series of didactic essays presented as monthly conversations examines modes and purposes of literature, distinguishing sacred sermon, parliamentary oratory, civic harangue, the printed book and the theatre. The author argues that theatre is the most indirect and sensory form, dependent on institutions, trained actors and public leisure, and explores the actor's craft in gesture, voice and presence. Later essays analyze Racine and Athalie within their cultural milieu, contending that great writers are products of their age and showing how religion, monarchy and artistic institutions shaped dramatic genius and the conditions for theatrical excellence.

Avant de choisir le sujet d'Esther, Racine, qui était resté toujours plein de déférence pour Boileau, alla le consulter sur son projet de chercher des tragédies dans la Bible. Boileau, à qui la moindre originalité faisait peur, ne comprenait de route vers la gloire que sur les traces des poëtes olympiens. Il détourna de toutes ses forces son ami de cette idée: l'auteur des Satires n'avait pas assez d'âme pour avoir beaucoup de religion.

De la foi des chrétiens les mystères terribles
D'ornements égayés ne sont point susceptibles.

Ces deux mauvais vers de son Art poétique étaient toute sa théorie; toute nouveauté semblait sacrilége à cet esprit timide et étroit qui n'avait foi que dans la routine.

L'inspiration souveraine de Racine n'en fut point ébranlée. Il sortit de la chambre de Boileau pour écrire le plan et les scènes d'Esther. L'esprit de la Bible avait soufflé sur lui comme il soufflait sur les prophètes. Le plan d'Esther fut conçu en quelques nuits. Ce n'était point, à proprement parler, une tragédie, c'était une idylle héroïque sur le modèle du Pastor Fido de Guarini ou de l'Aminta du Tasse.

Ce genre de composition avait été inventé par les poëtes italiens du seizième siècle et importé en France par les Médicis. Ce genre tenait le milieu entre l'églogue et le drame, il participait également de Théocrite et d'Euripide, des églogues de Virgile et des scènes de Sophocle: seulement ici c'était non-seulement une idylle héroïque, mais une idylle sainte. Racine, sans y penser, avait inventé un genre. Ce genre était admirablement approprié à la scène moitié royale, moitié monastique, sur laquelle Esther était destinée à être représentée, et aux jeunes actrices qui devaient la représenter devant le moderne Assuérus.

XVIII

Racine toutefois, avant de se lancer à plein génie dans son œuvre, voulut s'assurer que cette œuvre serait suivant la pensée et suivant le cœur de Mme de Maintenon. Il était bien sûr d'avance qu'elle serait suivant l'ambition toute royale de cette favorite, car la favorite ne pouvait manquer de se reconnaître, comme le public la reconnaîtrait, dans le personnage d'Esther. Les traits cruels qui tomberaient sur sa rivale, Mme de Montespan, sous le nom de Vasthi, ne pouvaient que réjouir secrètement sa jalousie de faveur: c'est ici la lâche complaisance du poëte: il convertissait, dans le sanctuaire même, l'encens qu'il faisait respirer à l'une en poison pour l'autre; il employait l'esprit saint du poëte à flatter la haine d'une femme.

Mais l'intérêt de la religion était tellement confondu dans sa pensée avec l'intérêt de Mme de Maintenon et avec sa propre gloire, qu'il était servile, adulateur et ingrat en conscience, et que son caractère était corrompu par son zèle pour le trône et pour la foi. Terrible leçon pour les hommes qui consultent, dans leurs actes, leur esprit de parti, au lieu de consulter l'infaillibilité de leur propre cœur.

XIX

«Racine, dit Mme de Caylus, une des jeunes actrices de Saint-Cyr qui joua le rôle d'Esther, Racine ne fut pas longtemps sans apporter à Mme de Maintenon, non-seulement le plan de sa pièce (car il avait accoutumé de les faire en prose, scène pour scène, avant que d'en faire les vers), il porta le premier acte tout fait. Mme de Maintenon en fut charmée, et sa modestie ne put l'empêcher de trouver dans le caractère d'Esther, et dans quelques circonstances de ce sujet, des choses flatteuses pour elle. La Vasthi avait ses applications, Aman des traits de ressemblance; et, indépendamment de ces idées, l'histoire d'Esther convenait parfaitement à Saint-Cyr. Les chœurs, que Racine, à l'imitation des Grecs, avait toujours en vue de remettre sur la scène, se trouvaient placés naturellement dans Esther; et il était ravi d'avoir eu cette occasion de les faire connaître et d'en donner le goût. Enfin, je crois que, si l'on fait attention au lieu, au temps et aux circonstances, on trouvera que Racine n'a pas moins marqué d'esprit en cette occasion que dans d'autres ouvrages plus beaux en eux-mêmes.

«Esther fut représentée un an après la résolution que Mme de Maintenon avait prise de ne plus laisser jouer de pièces profanes à Saint-Cyr. Elle eut un si grand succès, que le souvenir n'en est pas encore effacé.

«Jusque-là il n'avait point été question de moi, et on n'imaginait pas que je dusse y représenter un rôle; mais me trouvant présente aux récits que M. Racine venait faire à Mme de Maintenon de chaque scène à mesure qu'il les composait, j'en retenais des vers; et comme j'en récitai un jour à M. Racine, il en fut si content qu'il demanda en grâce à Mme de Maintenon de m'ordonner de faire un personnage, ce qu'elle fit. Mais je ne voulus point de ceux qu'on avait déjà destinés, ce qui l'obligea de faire, pour moi, le prologue de sa pièce. Cependant, ayant appris, à force de les entendre, tous les autres rôles, je les jouai successivement, à mesure qu'une actrice se trouvait incommodée: car on représenta Esther tout l'hiver; et cette pièce qui devait être renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du roi et de toute la cour, toujours avec le même applaudissement.

«Des applications particulières, ajoute-t-on, contribuèrent encore au succès de la tragédie d'Esther: ces jeunes et tendres fleurs transplantées étaient représentées par les demoiselles de Saint-Cyr.» La Vasthi, comme dit Mme de Caylus, avait quelque ressemblance avec Mme de Montespan. Cette Esther, qui a puisé ses jours dans la race proscrite par Aman, avait aussi sa ressemblance avec Mme de Maintenon née protestante.

XX

Le succès fut immense; on peut le mesurer aujourd'hui aux exclamations de Mme de Sévigné, qui jusque-là, n'avait pas été favorable à Racine:

«Toutes les personnes de la cour, écrit-elle à sa fille, sont charmées d'Esther. M. le prince de Condé a pleuré. Mme de Maintenon et huit jésuites, dont était le père Gaillard, ont honoré de leur personne la dernière représentation. Enfin c'est le chef-d'œuvre de Racine. Il s'est surpassé: il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses; il est pour les choses saintes comme il était pour les profanes. L'Écriture sainte est suivie exactement, tout est beau, tout est grand, tout est écrit avec sublimité!»

Mme de la Fayette, femme d'un goût sûr, parle avec le même sentiment, mais avec plus de sang-froid, de l'effet d'Esther sur la cour et sur le public; mais on voit qu'elle en attribue le succès à la passion des applications religieuses et politiques qui en étaient faites ouvertement à la cour:

«Ce succès ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y voulût aller; et ce qui devait être regardé comme une comédie de couvent, devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres, pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs affaires les plus pressées. À la première représentation où fut le roi, il n'y mena que les principaux officiers qui le suivent à la chasse. La seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le père Lachaise, et douze ou quinze jésuites auxquels se joignit Mme de Miramion, et beaucoup d'autres dévots et dévotes; ensuite elle se répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du goût du roi d'Angleterre; il l'y mena et la reine aussi. Il est impossible de ne point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr et à l'établissement; aussi ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles de la comédie.» La maréchale d'Estrées, qui n'avait pas loué Esther, fut obligée de se justifier de son silence comme d'un crime. Le carême de 1689 interrompit les représentations d'Esther; elles furent reprises le 5 janvier de l'année suivante; et dans le cours de ce mois il y en eut cinq qui furent aussi brillantes que les premières.

Nous ne jetterons qu'un coup d'œil rapide sur cette idylle héroïque et sacrée d'Esther, qui n'est remarquable que parce qu'elle est la première inspiration originale et biblique de Racine, et le premier prélude à son style sacré.

Le prologue, récité devant le roi et sa cour par une des jeunes élèves de Saint-Cyr, respire tout entier la religieuse nouveauté de ce style. C'est la piété qui parle par la bouche de Mme de Caylus.

LA PIÉTÉ.

Du séjour bienheureux de la Divinité
Je descends dans ce lieu par la Grâce habité;
L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,
Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.
Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
Tout un peuple naissant est formé par mes mains:
Je nourris dans son cœur la semence féconde
Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
Un roi qui me protége, un roi victorieux,
A commis à mes soins ce dépôt précieux.
C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides.

.........
.........

Tu le vois tous les jours, devant toi prosterné,
Humilier ce front de splendeur couronné.

.........
.........

Grand Dieu! juge ta cause, et déploie aujourd'hui
Ce bras, ce même bras qui combattait pour lui,
Lorsque des nations à sa perte animées
Le Rhin vit tant de fois disperser les armées.
Des mêmes ennemis je reconnais l'orgueil;
Ils viennent se briser contre le même écueil.

.........
.........

Mais, tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures,
Vous qui goûtez ici des délices si pures,
S'il permet à son cœur un moment de repos,
À vos jeux innocents appelez ce héros;
Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse,
Et sur l'impiété la foi victorieuse.
Et vous, qui vous plaisez aux folles passions
Qu'allument dans vos cœurs les vaines fictions,
Profanes amateurs de spectacles frivoles,
Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles,
Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité:
Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité.

XXI

Ce drame n'a que trois actes; le premier acte n'a que deux grandes scènes et deux chœurs de gémissements lyriques chantés par les jeunes juives compagnes d'Esther. Dans la première scène Esther raconte à sa confidente Élise comment Assuérus l'a choisie pour épouse, sans connaître sa race, à la place d'une première épouse ennemie des Juifs et disgraciée pour son orgueil. Ici Racine a faussé l'histoire par esprit d'adulation à Mme de Maintenon: car Vasthi, cette première épouse, n'a point été répudiée par Assuérus pour son orgueil, mais pour sa vertu. Elle a refusé d'obéir à un infâme caprice du roi ivre, qui, à la suite d'une orgie, lui avait ordonné de paraître nue aux yeux de ses compagnons de débauche. Mais pour que Mme de Maintenon, sous le nom d'Esther, fût justifiée, il fallait que sa rivale fût coupable. Racine sacrifie sans hésiter l'histoire et l'innocence à la flatterie.

Écoutons Esther racontant son triomphe et se présageant à elle-même de hautes destinées devant sa confidente. Qui peut douter que ces beaux vers ne fussent un encouragement à Mme de Maintenon d'aspirer au trône, et une insinuation au roi d'oser l'y faire asseoir. Jamais la politique ne s'insinua au cœur des rois dans un si divin langage.

ESTHER À ÉLISE.

Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce
De l'altière Vasthi dont j'occupe la place,
Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit,
La chassa de son trône ainsi que de son lit.
Mais il ne put si tôt en bannir la pensée:
Vasthi régna longtemps dans son âme offensée.
Dans ses vastes États il fallut donc chercher
Quelque nouvel objet qui pût l'en détacher.
On m'élevait alors, solitaire et cachée,
Sous les yeux vigilants du sage Mardochée.

.........
.........

Du triste état des Juifs nuit et jour agite,
Il me tira du sein de mon obscurité,
Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance,
Il me fit d'un empire accepter l'espérance.

.........
.........

Le fier Assuérus couronna sa captive,
Et le Persan superbe est aux pieds de la juive.
Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement
Le ciel a-t-il conduit ce grand événement?

La captivité de son peuple cependant trouble sa joie pendant son triomphe:

Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise;
La moitié de la terre à son sceptre est soumise,
Et de Jérusalem l'herbe cache les murs!
Sion, repaire affreux de reptiles impurs,
Voit de son temple saint les pierres dispersées,
Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées.

.........
.........

Cependant, mon amour pour notre nation
A rempli ce palais de filles de Sion,
Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,
Sous un ciel étranger comme moi transplantées.
Dans un lieu séparé de profanes témoins
Je mets à les former mon étude et mes soins;
Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème,
Lasse de vains honneurs et me cherchant moi-même,
Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier,
Et goûter le plaisir de me faire oublier.

Mme de Maintenon, sa haute fortune, sa modestie apparente, ses soins pour les jeunes filles de Saint-Cyr transpercent presque sans voile sous ces allusions.

Esther appelle ces filles de Sion ses compagnes. Elles chantent devant elle, en strophes mélodieuses et mélancoliques comme les gémissements des harpes juives suspendues aux saules de l'Euphrate, les cantiques de la captivité.

Mardochée paraît à leur voix, les chants cessent. Il raconte à Esther le plan du massacre des Juifs conçu par le ministre Aman. Il encourage Esther à tout oser pour renverser ce ministre et sauver le sang de son peuple. L'idylle ici s'élève au ton de la tragédie.

MARDOCHÉE.

Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie,
Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie!
Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux!
Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle à vous?
N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue?
N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue?
Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas,
Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas?
Songez-y bien: ce Dieu ne vous a pas choisie
Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie,
Ni pour charmer les yeux des profanes humains:
Pour un plus noble usage il réserve ses saints.
S'immoler pour son nom et pour son héritage,
D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage:
Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours!
Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours?
Que peuvent contre lui tous les rois de la terre?
En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre:
Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer;
Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.
Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble;
Il voit comme un néant tout l'univers ensemble;
Et les faibles mortels, vains jouets du trépas,
Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.

Esther n'hésite plus. Mardochée s'éloigne. Le chœur des jeunes filles reprend sur un mode plus grave et finit par une invocation au Dieu des combats.

TOUT LE CHŒUR.

Tu vois nos pressants dangers:
Donne à ton nom la victoire;
Ne souffre point que ta gloire
Passe à des dieux étrangers.

UNE ISRAÉLITE, seule.

Arme-toi, viens nous défendre:
Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre!
Que les méchants apprennent aujourd'hui
À craindre ta colère:
Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère
Que le vent chasse devant lui.

XXII

Le second acte, très-faible d'intérêt tragique, n'est rempli que par des conversations entre Assuérus, son confident Hydaspe et son ministre Aman, conversations dans lesquelles Assuérus apprend que le Juif Mardochée lui a sauvé la vie en lui révélant une conjuration de ses sujets contre sa personne. Esther, suivie de ses compagnes, paraît à la dernière scène de cet acte devant le roi. Le seul motif poétique de cette visite paraît être de faire manifester par le roi, à sa favorite, des adorations et des éloges qui retombent directement sur Mmede Maintenon:

Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,
Et ces profonds respects que la terreur inspire
À leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
De l'aimable vertu doux et puissants attraits!
Tout respire en Esther l'innocence et la paix.
Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres;
Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous,
Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.

Esther a obtenu de ce roi passionné pour elle les plus grands honneurs pour Mardochée.

Le troisième acte s'ouvre par une scène dans laquelle le ministre Aman, sous le nom de qui tout le monde lisait Louvois, déjà disgracié dans le cœur de Louis XIV, gémit et s'indigne d'être obligé d'accompagner le triomphe d'un vil Hébreu. La seconde scène entre Assuérus amoureux et Esther enhardie par tant d'amour révèle à ce roi la naissance juive de sa favorite. Elle plaide en vers admirables la grâce de sa race. Elle accuse Aman, elle exalte Mardochée, elle l'avoue pour son oncle; le roi s'éloigne irrité contre son ministre Aman. Celui-ci accourt implorer la miséricordieuse intervention d'Esther; elle est inflexible. Aman tombe à ses pieds et porte sur elle ses mains suppliantes.

Assuérus rentre, et, voyant Aman porter ses mains sur son épouse, croit ou affecte de croire à un outrage. Sans l'entendre, il l'envoie à la mort. Il élève Mardochée à sa place, il révoque l'ordre d'immoler la nation juive. Le chœur éclate en strophes d'admiration pour Esther et en reconnaissance au Dieu des Juifs.

Relevez, relevez les superbes portiques
Du temple où notre Dieu se plaît d'être adoré;
Que de l'or le plus pur son autel soit paré,
Et que du sein des monts le marbre soit tiré.
Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques!
Prêtres, préparez vos cantiques!

Que son nom soit béni, que son nom soit chanté;
Que l'on célèbre ses ouvrages
Au delà du temps et des âges,
Au delà de l'éternité!...

XXIII

Voilà Esther, ce prélude d'Athalie. Comme adulation, c'est un chef-d'œuvre; comme drame, rien de plus faiblement conçu, de plus misérablement noué et de plus ridiculement dénoué! Mais ce n'était pas, dans l'esprit de Racine, une tragédie: c'était une idylle simple à la portée des jeunes filles et des enfants qui devaient en être les acteurs; comme poésie de style, images, langue, sonorité, douceur et majesté, c'est la Bible elle-même non traduite, mais transvasée comme un rayon de miel d'Oreb sur la langue des femmes et des enfants d'une autre Sion! Racine se transfigure complètement en David français. Il dépouille le vieil homme. Ce n'est plus le poëte de l'école classique: c'est le poëte de la foi; ce n'est plus le poëte du roi: c'est le prophète de Dieu. Son génie, transformé par sa piété, ne sort plus de son imagination, mais de son âme. Donnez-lui maintenant un sujet, et il va devenir l'Euripide et le Sophocle chrétien.

Ce sujet, il le couvait déjà dans Athalie.

Nous allons vous faire assister à ce chef-d'œuvre comme on doit assister à un tel drame, non pas dans une froide lecture, mais dans une sublime et unique représentation sur la première scène du monde, à Paris, et par la voix du premier des tragédiens modernes, Talma!

Le hasard nous fit assister, dans notre jeunesse, à cette scène, et la mémoire nous la reproduit comme si les pompes de cette fête d'esprit éblouissaient encore nos yeux, comme si l'accent du sublime acteur vibrait encore dans nos oreilles.

Regardez et écoutez!

LAMARTINE.

(La suite au numéro du mois prochain.)

COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE

XIVe ENTRETIEN.

2e de la deuxième Année.

RACINE.—ATHALIE.

(SUITE.)

I

Nous disions, à la fin du dernier de ces Entretiens, que, pour bien juger d'une œuvre dramatique, il ne suffisait pas de la lire (chose en général ingrate, souvent fastidieuse, toujours incomplète), mais qu'il fallait assister, en corps et en âme, à sa représentation. Œuvre d'art faite pour la scène et pour la déclamation, c'est du point de vue de la scène et de la déclamation qu'il convient d'en jouir.

Nous voulons donc, autant qu'il est en nous, vous faire assister à la plus solennelle représentation d'Athalie qui ait jamais été donnée à l'Europe, sans en excepter même la première de ces représentations à Versailles, à laquelle assistaient Racine et Louis XIV.

Mais permettez-moi d'abord, pour bien vous faire comprendre dans quel esprit la France monarchique, religieuse et littéraire de 1819, assista à cette représentation unique, dont Talma était le grand intérêt après Racine, permettez-moi de vous raconter comment, et par quelles circonstances, et dans quelles dispositions poétiques il me fut donné à moi-même d'y assister; et permettez-moi enfin de vous dire comment je garde, de cette représentation, une si longue et si vive mémoire. Je me souviens aussi du jour et de l'heure où je vis, pour la première fois, au soleil levant d'Athènes, les bas-reliefs de Phidias resplendir et se mouvoir, pour ainsi dire, sous les rayons ambiants de la lumière dorée sur le fronton du Parthénon! Il y a des beautés de la nature et de l'art qui s'incorporent tellement en nous par la force de l'impression reçue qu'elles pétrifient en quelque sorte notre esprit d'admiration, et que nous les portons à jamais en nous comme la pierre taillée porte son empreinte. Le jour de cette représentation royale d'Athalie fut pour moi une de ces commotions de l'âme qui se répercutent sur toute une vie.

II

De 1815 à 1818, dans la mansarde solitaire de la maison paternelle, à la campagne et dans les langueurs d'une première jeunesse inoccupée, j'avais écrit plusieurs tragédies sur le mode banal et classique de la scène française. La première était une tragédie de Médée, dans le genre de celle qui vient de donner récemment une triple gloire à M. Legouvé, à M. Montanelli, son poétique traducteur, et à madame Ristori, leur pathétique interprète. La seconde était une tragédie d'imagination imitée de Zaïre, et dont le sujet était pris dans les croisades. La troisième était une tragédie biblique, intitulée Saül, pastiche, assez bien versifié, de Racine et d'Alfieri. Je les ai encore; elles restent livrées justement aux intempéries de l'air et aux insectes, qui font justice du papier noirci par une main novice, dans un coffre de mon grenier de Milly.

Je n'étais évidemment pas né pour cette poésie à personnages et à combinaisons savantes qu'on appelle le drame. L'art, et le mécanisme, et le coup de théâtre, et la brièveté laconique qui concentre une situation dans un mot, me manquaient. Le théâtre parle et ne chante pas assez pour moi. J'aurais peut-être chanté un poëme épique si c'eût été le siècle de l'épopée; mais qui est-ce qui fait ce qu'il aurait pu faire dans ce monde où tout est construit contre nature? Ce n'est pas moi. Nous rêvons des pyramides, et nous ébauchons quelques taupinières.

Rien n'est que fragments dans notre destinée, et nous ne sommes nous-même qu'une rognure de ces fragments: tout homme, quelque bien doué qu'il paraisse être, n'est qu'une statue tronquée.

III

Mais je me flattais secrètement alors, au bruit des brises d'hiver dans le toit de ma mansarde et au pétillement du sarment de vigne dans l'âtre, que quelqu'une de ces tragédies, amusement de mes ennuis de jeunesse, aurait le bonheur de parvenir jusque sur la scène par la protection de quelque acteur de génie ou de quelque actrice en faveur. J'entrevoyais dans ce succès, non-seulement une précoce célébrité pour mon nom inconnu du monde, mais un peu de fortune à ajouter pour mon père, ma mère et mes sœurs, à la médiocrité de notre vie des champs.

Que de beaux rêves ne faisais-je pas, la nuit, sur mon oreiller, quand j'avais déposé la plume après une scène dont les vers sonores retentissaient après coup dans ma mémoire! Quelles scènes illuminées m'apparaissaient toutes pleines des personnages créés par mon imagination! Quelles masses de spectateurs ondoyants au parterre sous le vent de mes inspirations! Quelles femmes en larmes, penchées sur les galeries et sur les bords des loges! Quels applaudissements au milieu desquels Talma s'avançait et proclamait mon nom! Je m'endormais au bruit de ces ovations dans mon oreille; je les retrouvais le matin à mon réveil. Elles m'excitaient à reprendre patiemment au lever du jour le travail commencé.

Je ne me doutais guère alors que, ces applaudissements passionnés que je rêvais dans une salle, je les entendrais dans tout un peuple, et qu'au lieu de faire jouer un rôle à des acteurs dans mes tragédies idéales, j'en jouerais un moi-même dans la tragédie civile des événements de mon temps.

IV

Un beau jour de 1818, au printemps, mes tragédies terminées et soigneusement recopiées par moi sur du papier à tranches dorées, l'impatience de la célébrité et de la fortune me saisit comme une fièvre de végétation saisit la nature en ce temps-là. Je ne dis ni à mon père ni à ma mère pourquoi je quittais la chambre et la douce table de famille, et je partis pour Paris par les carrioles du Bourbonnais, appelées pataches, en compagnie des marchands de vin du vignoble et des marchands de bœufs des herbages de mon pays, qui causaient de leur commerce aux cahots inharmonieux de ces voitures. Je n'emportais que mon Saül, ma meilleure espérance, dans ma valise de cuir.

Je logeais, comme à l'ordinaire, dans une chambre étroite et haute du cinquième étage du grand hôtel du Maréchal de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, sur un vaste jardin qui confinait avec le boulevard.

Le lendemain de mon arrivée à Paris, je pris héroïquement, et sans me donner le temps de la réflexion et du repentir, la résolution d'aborder d'assaut le Théâtre-Français. Je me levai; j'écrivis à Talma, sur du joli papier vélin, un billet dont j'ai conservé encore l'ébauche raturée et que voici:

«Monsieur et illustre Acteur,

«Je suis un jeune homme inconnu, sans protection, et même sans relations à Paris. J'ai écrit une tragédie intitulée Saül. J'en ai pris le sujet dans la Bible. J'ai tenté d'en dérober quelquefois, et autant qu'il convient à ma faiblesse, le style à Racine. Je désire ardemment la soumettre à votre jugement. Ma fortune et peut-être mon talent dépendent d'un moment d'attention que vous accorderez ou que vous refuserez à mon œuvre. Je n'ai pour me recommander à vous que ma jeunesse, mon isolement, et ma confiance dans votre bonté, égale à mon admiration pour votre génie. Votre réponse ou votre silence décidera de mon sort.

«Recevez, Monsieur et illustre Acteur, l'expression de mon respect,

«Alphonse de Lamartine

Grand hôtel de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, 15, à Paris.

V

Ce billet écrit, recopié de ma plus élégante écriture et cacheté, je le portai moi-même à l'adresse de Talma. Le concierge du Théâtre-Français me l'avait donnée; c'était rue de Rivoli, 16 ou 26. Je remis ma lettre d'une main toute tremblante dans la loge du portier de Talma, et je rentrai dans mon hôtel pour y attendre ou le silence de mort, ou la réponse de vie du grand tragédien.

Je n'attendis pas longtemps. Au moment où j'allais sortir de ma chambre pour aller dîner chez le restaurateur Doyen, où je prenais mes repas, dans la même rue, près de la rue de la Paix, un domestique en riche livrée de fantaisie frappa à ma porte et me remit un billet de Talma. Il me répondait de sa main, avec une bonté aussi parfaite qu'elle était prompte: «Qu'il jouait ce soir-là dans Britannicus, qu'il partait le lendemain, à midi, pour sa campagne de Brunoy; mais que, si je n'étais pas effrayé de l'heure matinale, il me recevrait à huit heures du matin le lendemain, et qu'il entendrait avec intérêt la lecture de mon ouvrage.»

La cordialité et la promptitude d'une réponse si gracieuse, faite de la main du grand homme de la scène à un jeune homme inconnu, m'attachèrent instantanément et pour jamais à Talma. Soit que le style ferme et modeste de mon billet l'eût prévenu machinalement en ma faveur, soit que mes caractères élégants et mon nom semi-aristocratique eussent eu un attrait non raisonné pour ses yeux, il ne m'avait pas fait faire antichambre une heure aux portes de sa gloire. Sa réponse respirait d'avance son accueil. On peut penser que je dormis peu cette nuit-là. Le lendemain je croyais livrer la bataille de ma vie.

VI

Avant huit heures j'étais à la porte de Talma. Je montrai mon billet d'introduction au concierge; je montai, le cœur palpitant, les cinq étages d'escaliers de bois ciré et luisant qui conduisaient au seuil du grand homme. Je sonnai doucement, comme un visiteur qui tremble d'être importun et qui ne veut pas donner un sursaut pénible à l'oreille du maître de la maison.

Une très-belle femme, en peignoir d'indienne à fleurs bleues, les cheveux épars sur un cou de Clytemnestre et la ceinture dénouée laissant entrevoir des épaules et un sein de statue antique, m'ouvrit la porte. Ses traits étaient imposants de forme, mais bons d'expression; ses regards répandaient comme des ombres de velours noir sur ses joues. Elle souriait à demi, mais sans malice, en me regardant: on voyait qu'elle était habituée à introduire bien des rêves et à éconduire bien des illusions.

«Vous voulez voir Talma?» me dit-elle; «vous êtes sans doute le jeune homme qu'il attend? Voulez-vous bien me dire votre nom?» ajouta-t-elle en tenant toujours sa belle et large main sur la serrure. Je lui dis mon nom. «Entrez, Monsieur,» me dit-elle. Puis, ouvrant une autre porte qui donnait sur le cabinet de Talma: «Mon ami,» lui dit-elle d'une voix de caresse et de familiarité, «c'est ce jeune homme que tu as commandé de laisser entrer.» Elle disparut après ces mots, en retirant les plis de son peignoir sur ses pantoufles traînantes, et je restai seul en présence de Talma.

VII

Talma était alors un homme assez massif, mais très-noble dans sa force, de cinquante à soixante ans. Une robe de chambre de bazin blanc, nouée par un foulard lâche, lui servait de ceinture. Son cou était nu et laissait se gonfler librement à l'œil ses muscles saillants et ses fortes veines, signes d'une charpente solide et d'une mâle énergie de structure. Sa physionomie, qui est connue de tout le monde, était déjà médaille; elle rappelait par la forme et par la teinte les bronzes impériaux des empereurs du Bas-Empire. Mais ce masque romain, qui semblait moulé sur ses traits quand il était sur la scène, tombait de lui-même quand il était en robe de chambre, et ne laissait voir qu'un front large, des yeux grands et doux, une bouche mélancolique et fine, des joues un peu pendantes et un peu flasques, d'une blancheur mate, des muscles au repos comme les ressorts d'un instrument détendus.

L'ensemble de cette physionomie était imposant, l'expression simple et attirante. On sentait l'excellent cœur sous le merveilleux génie. Il ne cherchait à produire aucun effet: il était las d'en produire sur la scène; il se reposait et il reposait les yeux dans sa maison. Je me sentis à l'instant rassuré et pris au cœur par la bonhomie sincère et grandiose à la fois de cette figure.

Talma habitait alors un petit appartement au cinquième étage des façades de la rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries et très-près du palais. Une belle lumière du matin, un peu verdie par le reflet des marronniers en fleurs, se jouait sur les rideaux, sur les glaces et sur les reliures rouges des livres de son cabinet. Il me fit asseoir entre la cheminée et la fenêtre, et il s'assit en face de moi dans un fauteuil de forme grecque. Une petite table à guéridon nous séparait. Je tirai du pan boutonné de mon habit mon manuscrit relié en album et je le posai timidement sur la table. Il l'ouvrit, le parcourut rapidement du doigt, et me fit compliment sur la netteté et sur l'élégance de mon écriture.

«Lisez,» me dit-il en me le rendant, «et, pour épargner votre fatigue et notre temps, lisez seulement les scènes qui sont de nature à me donner une idée nette du style et de l'ouvrage.» J'ouvris le manuscrit et je lus.

VIII

Dès la première scène il parut frappé, malgré le tremblement de ma voix, de l'harmonie et de la pureté des vers. «On voit que vous avez beaucoup lu Racine, peut-être trop,» me dit-il à la fin de la scène. «Continuez.»

Je lus pendant environ trois quarts d'heure, sans que sa vaste tête, appuyée sur sa main, donnât aucun signe ni de lassitude ni d'approbation. Cette immobilité et ce silence me glaçaient un peu. Aux dernières scènes, ma voix fléchissante et entrecoupée trahissait mon inquiétude: je me repentais d'être venu chercher si loin une rude vérité. Quand j'eus terminé ma lecture, Talma, dans la même attitude, continua de se taire et de réfléchir longtemps. Je respirais à peine. À la fin, se levant de son siége et s'avançant vers moi avec un sourire affectueux: «Jeune homme,» me dit-il de sa voix la plus grave et la plus émue, «j'aurais voulu vous connaître il y a vingt ans: vous auriez été mon poëte; maintenant il est trop tard; vous venez au monde, et je m'en vais. Vos vers sont vraiment des vers, votre pièce est bien conçue et bien conduite; il y a des scènes susceptibles de produire de grands effets, et, avec quelques corrections que je vous indiquerai à loisir, je me charge de la réception, du rôle et du succès. Seulement il y a çà et là trop de jeunesse et trop de déclamation poétique, au lieu d'art dramatique. Ce n'est rien; ce sont des feuilles à élaguer pour laisser nouer et mûrir le fruit. Quel âge avez-vous? D'où êtes-vous? Quelle est votre famille? votre situation dans le monde? et à quoi vous destinez-vous? Parlez-moi comme à un père; je me sens un véritable intérêt pour vous.»

«—Je suis de province,» lui répondis-je; «ma famille est considérée dans notre pays; elle habite ses terres dans les environs de Mâcon et dans les montagnes du Jura, patrie de ma grand'mère paternelle; ma famille est riche, mais mon père ne l'est pas. Après avoir servi Louis XVI dans ses armées, il vit en gentilhomme oisif, mais lettré, dans une petite terre, apanage d'un cadet de famille. Il a beaucoup d'enfants; je suis son seul fils. Ma mère, qui est de Paris et qui a été élevée à la cour, nous a transmis les goûts et les sentiments délicats du monde où elle a vécu dans son premier âge. J'ai fait de bonnes études chez les jésuites; j'ai servi quelque temps comme mon père dans la maison militaire du roi; cette vie monotone, sans guerre et sans gloire, m'a dégoûté. J'ai voyagé, puis je suis rentré dans la maison paternelle à la campagne, où l'ennui et l'oisiveté me rongent, et où j'essaye d'évaporer en poésie cet ennui de mon âme. Je voudrais agir, je voudrais sortir de mon obscurité. Je voudrais rapporter quelque honneur au nom de mon père, quelque consolation au cœur de ma mère. J'ai pensé à vous. J'ai écrit trois ou quatre tragédies; vous venez d'en entendre une. Seriez-vous assez bon pour me tendre cette main et pour m'aider à parvenir sur la scène?»

IX

Il avait des larmes, en m'écoutant, dans ses beaux yeux bleus. «Déjeunons,» me dit-il du ton avec lequel Auguste dit à Cinna: «Prends un siége, Cinna!» Puis il essuya ses yeux d'un revers de main. «Vous m'attendrissez,» me dit-il, «avec ces images de père, de mère, de sœurs, plus encore qu'avec vos beaux vers bibliques. Soyons amis, ajouta-t-il en souriant.»

Il sonna. La belle personne qui m'avait introduit entr'ouvrit la porte du cabinet contigu au salon. Elle avait fait sa toilette pour sortir, pendant ma lecture. Elle me parut plus éclatante, mais non plus gracieuse que le matin.

«Que veux-tu? mon ami,» dit-elle à Talma. Puis, voyant à ses yeux humides qu'il avait été ému plus que d'habitude: «La tragédie de monsieur est donc bien touchante,» lui demanda-t-elle avec hésitation, «puisqu'elle te fait pleurer?»

«—Oui, oui,» répondit-il entre ses dents, «mais ce n'est pas la tragédie qui me fait monter des larmes aux yeux; c'est ce jeune homme. Fais-nous servir le déjeuner, sur ce guéridon, dans mon cabinet. Monsieur veut bien se contenter de mes œufs frais, de mon beurre et de mon chocolat. Nous causerons plus à l'aise jusqu'à l'heure de Brunoy.»

«—Eh bien! on va te servir. Adieu!» dit-elle, «je sors jusqu'à midi.» Puis, embrassant Talma et me saluant à demi, elle sortit en me jetant un long regard de curiosité et de bienveillance.

X

On apporta le déjeuner sur un guéridon, et, tout en déjeunant lentement et frugalement aux rayons du soleil levant sur les arbres et aux roucoulements des tourterelles sur les toits de la maison, Talma me disait: «La nature vous a donné le sentiment et l'harmonie des beaux vers; vous ferez ce que vous voudrez faire. Mais, si vous vous destinez au théâtre, venez souvent me voir à Brunoy; nous ferons la poétique de ce temps-ci à l'ombre de mes allées. Là j'ai tout mon temps à moi; je le dépense délicieusement avec quelques amis; soyez de ce nombre. Je serai fier que votre avenir, dont j'espère bien, ait commencé dans mon jardin. N'y mettez point de fausse discrétion; venez souvent, venez à toute heure: Brunoy sera toujours ouvert pour vous. J'aime la nature, et je me sens meilleur quand je suis dans mes bois.»

Puis, reprenant la question de ma tragédie à jouer: «Voyez, me dit-il, c'est très-bien. «Si nous étions au siècle de Louis XIV, où la tragédie française, fille de la tragédie grecque et latine, n'était qu'une sublime conversation, un dialogue des morts en action sur la scène, je n'hésiterais pas à vous jouer demain et à vous garantir un grand applaudissement au théâtre; mais entre Corneille, Racine et ce siècle-ci, il est né une autre tragédie, d'un homme de génie moderne, antérieure à eux, nommée Shakspeare (connaissez-vous Shakspeare?). Eh bien! ce Shakspeare a révolutionné la scène. Corneille est l'héroïsme, Racine est la poésie, Shakspeare est le drame. C'est par lui que je suis devenu ce que je suis. Si vous voulez sérieusement devenir un grand poëte théâtral, vous en êtes le maître; mais ne faites plus de tragédie, faites le drame; oubliez l'art français, grec ou latin, et n'écoutez que la nature. Je n'ai pas eu d'autre maître, et voilà pourquoi on m'aime.»

XI

À ces mots, un vigoureux coup de sonnette retentit comme un tocsin dans la petite antichambre de Talma; la porte s'ouvrit avec fracas, et une femme toute tumultueuse et toute familière entra sans se faire annoncer dans le cabinet. Elle était grande, maigre, pâle, très-laide, avec quelques traces de sensibilité féminine dans les yeux et sur les joues. Elle jeta avec un geste de dégoût son vieux chapeau de soie noire sur un meuble; elle découvrit de longs cheveux noirs roulés en bandeaux comme un diadème sur son front.

«Ah! c'est toi, Duchesnois!» lui dit Talma d'une voix creuse. «J'aurais dû le deviner à ton coup de sonnette: tu entres comme un ouragan, et tu sors souvent comme une pluie,» ajouta-t-il en riant, en faisant allusion à l'éternelle pleurnicherie de sa camarade sur la scène.

«—Ah! c'est que je suis révoltée, indignée, furieuse,» répondit mademoiselle Duchesnois en prenant un siége et en s'asseyant entre Talma et moi.

Et, prenant alors la parole avec une volubilité turbulente, elle raconta à Talma je ne sais quel grief théâtral ridicule et sanglant qu'elle avait contre les gentilshommes de la chambre chargés de la discipline du Théâtre-Français et contre les Bourbons qui autorisaient ces iniquités et ces humiliations. «Cela ne peut pas durer, cela ne durera pas!» criait-elle sans faire attention à moi, et sans savoir si je n'étais pas un de ces royalistes contre lesquels elle se répandait en malédictions et en menaces. «Non, cela ne durera pas! Il y faudra du sang; mais n'importe, il faut qu'on nous en délivre à tout prix, même au prix du sang!»

—Ah! Duchesnois,» interrompit Talma d'un ton de modération grandiose et humaine, «tu ne penses pas, tu ne penses pas ce que tu dis là. Je connais ton cœur, il vaut mieux que ton humeur. Tout ce qui coûte du sang coûte trop cher. Tais-toi! D'ailleurs,» en me montrant du doigt, «sais-tu seulement devant qui tu parles, et si tu ne blesses pas les opinions et le cœur de ce jeune homme, qui a été élevé dans le culte des Bourbons par sa famille?»

En effet, j'étais muet par convenance, mais la rougeur de la honte colorait mes joues en entendant blasphémer ainsi ce que mon devoir était de respecter et de défendre.

Mademoiselle Duchesnois s'en aperçut. Son bon cœur prévalut à l'instant sur sa petite colère.

«Ah! Monsieur,» me dit-elle, «je vous demande pardon si je vous ai affligé; oubliez ce que j'ai dit. Je n'aime pas les Bourbons, mais je ne veux la mort de personne. C'est que, voyez-vous, je suis reine aussi, et je ne puis tolérer les humiliations dont on nous abreuve!»

Après ces mots elle se retira avec la même fougue qu'elle avait montrée en entrant.

Nous achevâmes la matinée dans un entretien prolongé avec Talma. Je sortis pénétré de sa bonté, et lui promettant d'aller passer quelques jours à Brunoy. Et je tins parole; mais je ne donnai pas suite à mes projets de représentations théâtrales. Je repartis bientôt après pour les Alpes, où de nouveaux sites et de nouvelles impressions m'inspirèrent de nouvelles pensées.

XII

Un an après, je revins passer l'hiver à Paris. Je revis Talma; il me provoqua lui-même, cette fois, à écrire pour la scène. Je n'y songeais déjà plus; ma vie avait pris un autre cours: j'aspirais à entrer dans la diplomatie. On récitait déjà dans Paris mes vers élégiaques, philosophiques ou religieux; mon nom rayonnait dans le demi-jour; je ne voulais plus, pour quelques ovations de scènes, renoncer à la carrière politique, bien plus conforme qu'on ne le croit à mes instincts naturels. Je préférais, comme je préfère encore, la pensée réalisée en action à des rêves flottants sur des pages! Mais je mourrai à cet égard incompris. Le préjugé de mon siècle aura été plus fort que moi: il m'a relégué au rang des poëtes. C'est un bel exil, mais ce n'était pas ma place. Que faire? Se résigner, et dire comme Galilée: E pur si muove!

Mais revenons à Athalie.

Talma me dit qu'on allait la représenter avec une solennité digne des théâtres antiques, et qu'il étudiait déjà pour cette représentation le rôle du grand-prêtre.

«—C'est prodigieusement beau,» me dit-il en passant sa large main sur son front, «mais c'est prodigieusement difficile. Si je suis trop prophète dans ma diction, je tombe dans le prêtre fanatique, et je refoule dans les âmes l'intérêt qui s'attache au petit Joas, pupille du temple et du pontificat. Si je suis trop politique dans ma physionomie et dans mon geste, j'enlève à ce rôle le caractère d'inspiration et d'intervention divine qui fait la grandeur et la sainteté de cette tragédie. Tenez,» ajouta-t-il, «que pensez-vous de cet accent?»

Et il me récita en robe de chambre et en pantoufles trente ou quarante vers du rôle du grand-prêtre qui auraient fait tressaillir le temple de Jérusalem!

«—C'en est fait,» lui dis-je, «Racine vous attendait pour être interprété selon son esprit. À chaque chef-d'œuvre de la scène il faut un chef-d'œuvre de la nature pour le personnifier aux yeux et à l'oreille d'un siècle. Vous avez été Tacite dans Britannicus, vous serez la Bible dans Athalie

Il m'offrit sa loge pour m'y faire assister. L'Europe entière m'aurait envié, à moi, pauvre jeune homme ignoré, cette faveur. J'acceptai avec reconnaissance, mais je ne fis point usage de cette obligeance de Talma. Le point de vue latéral d'une loge d'acteur n'était pas favorable à l'illusion de l'ensemble. La faveur d'une femme illustre et pieuse m'en procura une autre bien plus centrale aux premières loges en face, presque à côté de l'amphithéâtre préparé, pour cette solennité, à la famille des rois.

XIII

Les Bourbons étaient rentrés récemment en France après un long exil, et par la brèche de nos désastres militaires. Ils n'avaient point ouvert cette brèche; ils venaient au contraire pour la fermer et pour la réparer; mais l'esprit d'un peuple vaincu et humilié est injuste envers ceux qui prennent la rude tâche de le relever de ses ruines. Il attribue injustement ses malheurs au gouvernement qui en porte le premier le poids. Il n'y a point de justice à espérer d'une nation qui a été dix ans ivre de gloire, et qui vient, par un retour nécessaire des choses humaines, d'être abattue sous le poids des revers et des humiliations.

Tel était alors l'état de la France. Les Bourbons étaient dans ce moment son seul salut, mais ce salut même lui rappelait qu'elle avait besoin d'être sauvée; elle les subissait en grondant, comme le malade subit le remède.

Les Bourbons, de leur côté, se rendaient parfaitement compte de cette impopularité de contre-coup qui leur faisait porter la responsabilité de Moscou, de Waterloo, du 20 mars et des deux invasions de la France. Ils ne pouvaient pas offrir à leur patrie un second Bonaparte pour illustrer ses armées détruites par vingt victoires ou pour renverser par toute l'Europe les trônes légitimes que leur retour venait au contraire de relever ou de raffermir. Les gloires modestes et les humbles félicités de la paix étaient les seuls prestiges qu'ils pussent opposer au prestige qui rayonnait de Marengo, d'Austerlitz et de Sainte-Hélène. Il fallait, de ce peuple militaire, refaire à contre-cœur un peuple civil. La liberté parlementaire, qui ennoblit l'obéissance, les industries, qui honorent et multiplient le travail, la légalité, les arts, les lettres, la religion, toutes ces puissances morales étaient leur seul moyen de gouvernement. Il fallait confondre leur nom avec tous ces bienfaits et toutes ces gloires de la paix qui attachent un peuple à ses princes par le bien-être, et qui lui font oublier, dans la sérénité d'un règne pacifique, les éblouissements d'une dictature de héros.

XIV

Louis XVIII, prince infiniment plus éclairé et plus philosophe qu'on ne le suppose, sentait profondément cette nécessité. Convaincu que la restauration de sa dynastie ne pouvait se naturaliser que par la liberté des discussions parlementaires et par le concours électif de la nation elle-même à son gouvernement, il s'en rapportait à la Constitution qu'il avait donnée de la solidité de son trône.

Mais ce trône, il ne voulait pas seulement le consolider, il voulait lui rendre son antique prestige. Depuis François Ier, les lettres étaient un des caractères de la France; elles brillaient sur la tête de ses rois comme la plus belle pierre précieuse de leur diadème. C'était, depuis les Grecs de l'antiquité et depuis les Italiens de la Renaissance, le peuple littéraire entre tous les peuples. Richelieu lui avait donné l'Académie, la religion lui avait donné la chaire, Louis XIV lui avait donné sa cour de poëtes, d'orateurs, de moralistes. Le règne de Louis XV lui avait donné Montesquieu, Voltaire, Buffon, J.-J. Rousseau, l'Encyclopédie, la philosophie du dix-huitième siècle toute pétrie du génie des lettres. Le règne de Louis XVI lui avait donné la politique littéraire et oratoire, dans cette foule d'écrivains dont Mirabeau avait été la dernière voix; il lui avait donné enfin la Révolution, qui n'était au fond qu'une dernière explosion des lettres françaises. Les noms des rois de nos dynasties et la gloire des lettres se trouvaient partout confondus dans une inséparable solidarité de rayons. Les rois faisaient corps avec les poëtes, et les poëtes faisaient auréole avec les rois.

XV

Louis XVIII, en prince habile, voulait rappeler cette grandeur nationale de sa maison à la nation par tous ses sens. Racine, selon lui, faisait partie de la dynastie de Louis XIV; en popularisant Racine il repopularisait son ancêtre. Il chercha quelle était l'œuvre de Racine dans laquelle le génie du poëte, la majesté de la monarchie, la sainteté de la religion nationale étaient le mieux rassemblés, pour restituer à ces trois institutions, la religion, la monarchie des Bourbons et les lettres, le prestige dont il voulait éblouir la France pour la rattacher par un légitime orgueil national à son passé monarchique. Il trouva Athalie. Il ordonna à ses ministres et à ses gentilshommes de la chambre de préparer une représentation féerique et politique d'Athalie.

On choisit la salle de l'Opéra comme la scène des prodiges. Cette salle immense et monumentale s'élevait alors dans la rue de Richelieu, à la place où une fontaine funéraire lave éternellement la trace du sang de l'infortuné duc de Berry, assassiné sous le vestibule de ce théâtre si peu de mois après cette fête. On devait, pour compléter l'enchantement de l'esprit par l'enchantement de tous les sens, représenter Athalie avec les chœurs, qui sont le cadre prophétique et musical du drame.

Tous les grands artistes de la France, musiciens, décorateurs, peintres, chorégraphes, exécutants, danseurs, danseuses, acteurs et actrices furent invités par le gouvernement à concourir, sous la direction poétique de Talma, à la dignité, à la splendeur, aux délices de cette représentation. C'était l'apothéose du siècle de Louis XIV sous l'apothéose de Racine. La France entière se pressa et se recueillit pour y assister.

XVI

J'y étais. Une famille illustre par le génie autant que par la naissance m'avait jugé digne de contempler un tel spectacle, pour me donner l'émulation d'une gloire dont elle avait, dans sa bienveillance, le pressentiment pour ma jeunesse. J'entrai dans la salle comme je serais entré dans un siècle illuminé parmi les siècles pour se donner à lui-même en représentation éclatante dans la nuit des temps. Les gerbes de lumière, jaillissant des lustres, de la rampe, des candélabres, et répercutées par les diamants des femmes de la cour, m'éblouirent un moment comme d'une cécité lumineuse. La salle, dont le rideau était encore baissé, était pleine de spectateurs. Le parterre ondoyait, les galeries se mouvaient, les loges débordaient, comme des corbeilles trop pleines, de têtes et de fleurs.

La famille royale occupait, au milieu de la salle, en face de la scène, un amphithéâtre avancé comme un promontoire sur un océan. Les regards y cherchaient avec respect le roi, qui ressemblait, par sa coiffure et son costume, à l'apparition posthume d'un autre âge; le comte d'Artois, son frère, protecteur de l'abbé Delille, ce lauréat de l'exil; le duc d'Angoulême, le duc de Berry, ses fils, et la fille de Louis XVI, cette princesse plus tragique par ses malheurs que la tragédie à laquelle elle venait assister. Des symphonies sourdes et lointaines comme l'écho des cantiques d'un temple, sortant par les pores de l'édifice, remplissaient l'air d'un bourdonnement, harmonieux qui préparait l'âme à de mystiques sensations. Tout à coup le rideau de la scène se leva comme si le vent de l'inspiration céleste eût déchiré le voile du Temple.

XVII

Le Temple apparut dans la lumière dorée dont je l'ai vu plus tard baigné, par un beau jour, sur la montagne dont le précipice est la vallée des Lamentations. On sait que le Temple n'était pas seulement la maison du Dieu Jéhova, mais l'habitation d'une foule innombrable de lévites, de prêtres, de pontifes, de prophètes, habitant, avec leurs familles consacrées, les immenses dépendances, portiques, cours, jardins, séminaires dont il était entouré. Ces jardins, ces cours, ces portiques, ces galeries, d'une architecture hébraïque et persane semblable au tombeau d'Absalon dans la vallée de Josaphat, avaient été fantastiquement imités ou inventés par l'artifice des décorateurs. Les regards, dépaysés par l'illusion, transportaient l'âme au milieu des pompes religieuses de Sion.

Un profond silence régnait dans la foule; chacun se recueillait dans l'attente d'un drame déjà aussi réel qu'un événement. On se demandait en soi-même quelle serait la voix qui oserait s'élever sur cette scène en consonnance avec cette grandeur et cette antiquité du spectacle. On se demandait surtout quelle serait la langue assez majestueuse, assez grave, assez prophétique, assez divine, pour proférer des paroles françaises dans ces portiques de David, d'Isaïe, de Jéhova. On s'alarmait d'avance de la dissonance qu'on allait entendre; on craignait le premier accent, le premier vers des acteurs; on ne se souvenait plus que Racine avait retrouvé un jour, pour écrire Athalie, les foudres d'Isaïe, les larmes de David, les illuminations du Sinaï.

Enfin Talma parut; ou plutôt ce n'était plus Talma, c'était le sacerdoce hébraïque personnifié dans ce roi des sacrifices; le chef à la fois politique et inspiré d'une théocratie souveraine, qui régnait, comme en Égypte, par la main des rois auxquels il intimait les ordres de Dieu. Son costume et sa physionomie le transfiguraient en prophète. Nulle pensée ne se pétrifiait aussi complètement sur les traits du visage que celle de Talma. Son visage devenait à volonté sa pensée.

Il était accompagné d'un guerrier hébreu, Abner, sous les traite de Lafon, son rivai de la scène. Lafon, qui avait le front noble, l'œil brave, le geste héroïque, l'accent martial, était très-apte aux rôles de héros. Un peu plus grand que nature, il plaisait dans les sentiments surhumains; il était l'art, Talma était la nature. Il était, de plus, un homme justement aimé et estimé pour son cœur. Ce fut lui seul qui, en parlant de l'âme et en pleurant des larmes sincères sur le cercueil de son rival Talma, arracha des larmes à cent mille spectateurs que les discours académiques des poëtes et des orateurs avaient laissés froids.

XVIII

L'acteur qui représentait Abner entr'ouvrit les lèvres après avoir promené un long regard de tristesse sur la solitude du temple. Il y avait toute une conjuration et toute une lamentation dans ce seul regard. Sa voix, concentrée comme celle du deuil sur un sépulcre, laissa tomber ces vers, qui étaient dans la mémoire de tout le monde et que tout le monde entendit pour la première fois.

ABNER.

Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel;
Je viens, selon l'usage antique et solennel,
Célébrer avec vous la fameuse journée
Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.
Que les temps sont changés! Sitôt que de ce jour
La trompette sacrée annonçait le retour,
Du temple, orné partout de festons magnifiques,
Le peuple saint en foule inondait les portiques.
Et tous, devant l'autel avec ordre introduits,
De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits,
Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices.
Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices.
L'audace d'une femme, arrêtant ce concours,
En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.
D'adorateurs zélés à peine un petit nombre
Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.

Il poursuivit, et il exposa dans cet entretien à demi-voix la situation religieuse et politique de Jérusalem et du peuple de Dieu sous la reine impie et usurpatrice qui occupait le trône de Juda.

Il y avait deux royaumes dans Israël: l'un composé de dix tribus et gouverné par Achab et sa femme Jézabel; l'autre composé des tribus de Juda et de Benjamin seulement. Ce second royaume siégeait à Jérusalem, possesseur privilégié du Temple et gouverné par Joram, roi de Juda de la race légitime de David. Joram, par un mariage politique qui rétablissait la paix entre les deux États, avait épousé Athalie, fille d'Achab et de Jézabel. Athalie, princesse impérieuse et séduisante, avait dominé son mari Joram; elle l'avait entraîné dans l'idolâtrie; elle avait même obtenu de lui la tolérance du culte de Baal, dieu syrien, ennemi de Jéhova, à côté du temple de Jéhova. Joram était mort; son fils Ochosias lui avait succédé. Athalie, sa mère et sa tutrice, régnait sous son nom. Ce malheureux roi, dans une visite qu'il alla faire au roi Achab, son aïeul, fut massacré par un nommé Jéhu, tribun ou prophète (c'était alors la même chose), qui avait eu mission des autres prophètes d'exterminer la race d'Achab. Jéhu avait fait jeter par les fenêtres du palais de Samarie Jézabel, femme d'Achab et mère d'Athalie. Il avait fait défendre d'ensevelir ses restes, et les avait fait dévorer par les chiens dans une vigne.

Athalie, pour venger son père et sa mère des cruautés des prophètes, avait fait immoler à son tour tous les enfants de son fils Ochosias, de peur que ces rejetons de la famille de David par Joram ne prévalussent un jour sur la maison d'Achab. Pendant ce massacre, une sœur d'Ochosias, qui vivait dans l'intérieur du temple, était parvenue à sauver un de ses neveux, le petit Joas, encore à la mamelle. On avait mal compté les cadavres en les jetant aux chiens. Joas, élevé dans l'ombre du temple par Josabeth sous un autre nom, n'était connu que d'elle et du grand-prêtre Joad.

Voilà toute l'exposition faite en vers si épiques par Joad au guerrier Abner. Il ne lui révèle pas encore cependant l'existence de l'enfant; il se contente de le sonder artificieusement, et de le préparer à la défection de la cause d'Athalie par le murmure. Abner n'y paraît que trop disposé de lui-même; il parle déjà d'Athalie en traître plutôt qu'en serviteur. Il révèle à Joad les inimitiés secrètes de cette reine contre lui.

JOAD.

D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment?

ABNER.

Pensez-vous être saint et juste impunément?
Dès longtemps elle hait cette fermeté rare
Qui rehausse en Joad l'éclat de la tiare;
Dès longtemps votre amour pour la religion
Est traité de révolte et de sédition.
Du mérite éclatant cette reine jalouse
Hait surtout Josabeth, votre fidèle épouse.
Si du grand-prêtre Aaron Joad est successeur,
De notre dernier roi Josabeth est la sœur.
Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilége,
Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiége;
Mathan, de nos autels infâme déserteur,
Et de toute vertu zélé persécuteur.
C'est peu que, le front ceint d'une mitre étrangère,
Ce lévite à Baal prête son ministère;
Ce temple l'importune, et son impiété
Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté.
Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente;
Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante.
Il affecte pour vous une fausse douceur,
Et par là, de son fiel colorant la noirceur,
Tantôt à cette peine il vous peint redoutable,
Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable,
Il lui feint qu'en un lieu, que vous seul connaissez,
Vous cachez des trésors par David amassés.
Enfin, depuis deux jours, la superbe Athalie
Dans un sombre chagrin paraît ensevelie.
Je l'observais hier, et je voyais ses yeux
Lancer sur le lieu saint des regards furieux;
Comme si dans le fond de ce vaste édifice
Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice.
Croyez-moi; plus j'y pense et moins je puis douter
Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater,
Et que de Jézabel la fille sanguinaire
Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.

Ces confidences d'Abner amènent ces vers, restés monuments de parole, dans la bouche du grand-prêtre.

Celui qui met un frein à la fureur des flots
Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Soumis avec respect à sa volonté sainte,
Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.
Cependant je rends grâce au zèle officieux
Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux.
Je vois que l'injustice en secret vous irrite,
Que vous avez encor le cœur israélite.
Le Ciel en soit béni!... Mais ce secret courroux,
Cette oisive vertu, vous en contentez-vous?
La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?
Huit ans déjà passés, une impie étrangère
Du sceptre de David usurpe tous les droits,
Se baigne impunément dans le sang de nos rois,
Des enfants de son fils détestable homicide,
Et même contre Dieu lève son bras perfide;
Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant État,
Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat,
Qui sous son fils Joram commandiez nos armées,
Qui rassurâtes seul nos villes alarmées
Lorsque d'Ochosias le trépas imprévu
Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu:
«Je crains Dieu, dites-vous, sa vérité me touche!»
Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche:
«Du zèle de ma loi que sert de vous parer?
Par de stériles vœux pensez-vous m'honorer?
Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices?
Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?
Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté.
Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété;
Du milieu de mon peuple exterminez les crimes,
Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes.»

La scène continue; le secret de l'existence d'un roi légitime, à peine retenu sur les lèvres du grand-prêtre, se laisse percer par Abner. Ce guerrier s'éloigne, la défection déjà dans le cœur.

Josabeth, qui a sauvé et nourri de son lait le fils d'Ochosias sous le nom d'Éliacin, paraît à la place d'Abner sur la scène; le grand-prêtre lui dit que l'heure est venue de déclarer le rang de l'orphelin aux lévites rassemblés par ses soins pour restaurer par les armes ce jeune prince.

Josabeth s'alarme comme une mère; elle rappelle au grand-prêtre, son époux, combien lui a coûté le salut de cet enfant. Ni Homère, ni Virgile ne donnent à Hécube et à Andromaque des accents si maternels et si épiques.

Hélas! l'état horrible où le Ciel me l'offrit
Revient à tout moment effrayer mon esprit.
De princes égorgés la chambre était remplie;
Un poignard à la main, l'implacable Athalie
Au carnage animait ses barbares soldats,
Et poursuivait le cours de ses assassinats.
Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue.
Je me figure encor sa nourrice éperdue,
Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain,
Et, faible, le tenait renversé sur son sein.
Je le pris tout sanglant. En baignant son visage,
Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage;
Et, soit frayeur encore ou pour me caresser,
De ses bras innocents je me sentis presser...
Grand Dieu! que mon amour ne lui soit point funeste!
Du fidèle David c'est le précieux reste:
Nourri dans ta maison en l'amour de ta loi,
Il ne connaît encor d'autre père que toi.
Sur le point d'attaquer une reine homicide,
À l'aspect du péril si ma foi s'intimide,
Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui,
Ont trop de part aux pleurs que je répands pour lui,
Conserve l'héritier de tes saintes promesses,
Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses!

JOAD.

Vos larmes, Josabeth, n'ont rien de criminel;
Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paternel.
Il ne recherche point, aveugle en sa colère,
Sur le fils qui le craint l'impiété du père.
Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux
Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs vœux.
Autant que de David la race est respectée,
Autant de Jézabel la fille est détestée.
Joas les touchera par sa noble pudeur
Où semble de son rang reluire la splendeur;
Et Dieu, par sa voix même appuyant notre exemple,
De plus près à leur cœur parlera dans son temple.
Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé:
Il faut que sur le trône un roi soit élevé
Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres
Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres,
L'a tiré par leur main de l'oubli du tombeau,
Et de David éteint rallumé le flambeau...