Grand Dieu! si tu prévois qu'indigne de sa race,
Il doive de David abandonner la trace,
Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché
Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché!
Mais si ce même enfant, à tes ordres docile,
Doit être à tes desseins un instrument utile,
Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis!
Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis!
Confonds dans ses conseils une reine cruelle!
Daigne, daigne, mon Dieu! sur Mathan et sur elle
Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur,
De la chute des rois funeste avant-coureur!...
La voix de Talma, dans ces derniers vers, grondait, comme le destin des rois, derrière le mystère des révolutions prochaines. Il sortit de la scène comme le prophète des calamités royales.
L'acte était fini; des chœurs mélodieux remplirent l'entr'acte; mais les chœurs, il faut en convenir, bien qu'immensément loués par les rhéteurs sur parole, n'étaient ni à la hauteur du temple de Sion, ni à la hauteur des grands lyriques sacrés ou profanes. Racine s'était trop épuisé de génie dans ce premier acte pour se retrouver, dans le chœur, égal à lui-même. Cependant, comme la musique emportait les paroles sur l'aile des mélodies, l'effet de ce chœur répandait un parfum de recueillement, d'espérance et de prière dans la salle. L'Opéra n'était plus un théâtre; c'était un sanctuaire: Racine et Talma l'avaient purifié.
XIX
Le second acte s'ouvrit sous ces impressions. Personne n'avait ni parlé ni respiré entre ces deux actes. La grandeur de la scène, la majesté du pontificat, l'intervention divine pressentie dans le grand-prêtre, la divinité surtout de la langue des vers dont la perfection faisait oublier le rhythme pour ne penser qu'au sens, enfin la voix et la prononciation de Talma, qui résumait dans son accent tous les échos souterrains ou célestes du Temple, suspendaient la vie des auditeurs. La présence du roi et des princes, cette autre maison de Juda pour la France restaurée, et restaurant avec elle la religion et la poésie de Louis XIV, ajoutait à la puissance de l'impression quelque chose de tendre, d'antique, de miraculeux.
À la première scène, des femmes et un enfant éperdus s'élancent des profondeurs du temple sur la scène: c'est Josabeth, la nourrice de Joas sauvé, les femmes et les filles des lévites, et Zacharie, fils de Josabeth, élevé avec Joas dans le temple, mais ne connaissant encore ni le vrai nom ni le rang de son frère de lait. Zacharie annonce à sa mère la présence inattendue et sacrilége d'Athalie dans le temple.
ZACHARIE.
... Dans un des parvis aux hommes réservé,
Cette femme superbe entre, le front levé,
Et se préparait même à passer les limites
De l'enceinte sacrée, ouverte aux seuls lévites.
Le peuple s'épouvante et fuit de toutes parts.
Mon père... Ah! quel courroux animait ses regards!
Moïse à Pharaon parut moins formidable.
«Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable,
D'où te bannit ton sexe et ton impiété.
Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté?»
La reine, alors sur lui jetant un œil farouche,
Pour blasphémer sans doute ouvrait déjà la bouche.
J'ignore si de Dieu l'ange se dévoilant
Est venu lui montrer un glaive étincelant;
Mais sa langue en sa bouche à l'instant s'est glacée,
Et toute son audace a paru terrassée.
Ses yeux, comme effrayés, n'osaient se détourner;
Surtout Éliacin paraissait l'étonner.
JOSABETH.
Quoi donc! Éliacin a paru devant elle?
Athalie, suivie de son général Abner, paraît; elle révèle en une langue digne de Corneille sa politique; mais le remords l'agite sous la figure de ses songes.
C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit;
Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée,
Comme au jour de sa mort pompeusement parée;
Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté;
Même elle avait encor cet éclat emprunté
Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,
Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
« Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi;
Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.
Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,
Ma fille.» En achevant ces mots épouvantables,
Son ombre vers mon lit a paru se baisser;
Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser...
Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange
D'os et de chair meurtris, et traînés dans la fange,
Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux,
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
ABNER.
Grand Dieu!
ATHALIE.
Dans ce désordre à mes yeux se présente
Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante,
Tels qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus.
Sa vue a ranimé mes esprits abattus;
Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste,
J'admirais sa douceur, son air noble et modeste,
J'ai senti tout à coup un homicide acier
Que le traître en mon sein a plongé tout entier...
De tant d'objets divers le bizarre assemblage
Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage.
Moi-même, quelque temps honteuse de ma peur,
Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur;
Mais de ce souvenir mon âme possédée
À deux fois, en dormant, revu la même idée.
Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer
Ce même enfant, toujours tout prêt à me percer.
Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie,
J'allais prier Baal de veiller sur ma vie,
Et chercher du repos au pied de ses autels...
Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels!
Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée,
Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée;
J'ai cru que des présents calmeraient son courroux,
Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux.
Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.
J'entre: le peuple fuit, le sacrifice cesse;
Le grand-prêtre vers moi s'avance avec fureur.
Pendant qu'il me parlait, ô surprise! ô terreur!
J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée,
Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée.
Je l'ai vu: son même air, son même habit de lin,
Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin;
C'est lui-même. Il marchait à côté du grand-prêtre;
Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître.
Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter,
Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter...
La scène qui suit, une des plus tragiques et des plus naïves en même temps qui soit sur aucun théâtre, place face à face Athalie et l'enfant vengeur encore inconnu de David. Il faut remonter à la Bible des patriarches et aux scènes entre Joseph enfant et ses frères pour retrouver de tels accents. Cette scène ne peut s'analyser; il faut la lire tout entière.
ATHALIE.
Ô ciel! plus j'examine, et plus je le regarde!...
C'est lui!... D'horreur encor tous mes sens sont saisis...
Épouse de Joad, est-ce là votre fils?
JOSABETH.
Qui, lui, madame?
ATHALIE.
Lui?
JOSABETH.
Je ne suis point sa mère.
(Montrant Zacharie.)
Voilà mon fils.
ATHALIE, à Joas.
Et vous, quel est donc votre père?
Jeune enfant, répondez.
JOSABETH.
Le Ciel jusque aujourd'hui...
ATHALIE.
Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui?
C'est à lui de parler.
JOSABETH.
Dans un âge si tendre,
Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre?
Cet âge est innocent; son ingénuité
N'altère point encor la simple vérité.
Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.
JOSABETH, tout bas.
Daigne mettre, grand Dieu! ta sagesse en sa bouche!
ATHALIE.
Comment vous nommez-vous!
JOAS.
J'ai nom Éliacin.
ATHALIE.
Votre père?
JOAS.
Je suis, dit-on, un orphelin,
Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance,
Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.
ATHALIE.
Vous êtes sans parents?
JOAS.
Ils m'ont abandonné.
Comment! et depuis quand?
JOAS.
Depuis que je suis né.
ATHALIE.
Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?
JOAS.
Ce temple est mon pays; je n'en connais point d'autre.
ATHALIE.
Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer?
JOAS.
Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.
ATHALIE.
Qui vous mit dans ce temple?
JOAS.
Une femme inconnue,
Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.
ATHALIE.
Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin?
Dieu laissa-t-il jamais, ses enfants au besoin?
Aux petits des oiseaux il donne leur pâture,
Et sa bonté s'étend sur toute la nature.
Tous les jours je l'invoque; et, d'un soin paternel,
Il me nourrit des dons offerts sur son autel.
ATHALIE.
Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse!
La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce
Font insensiblement à mon inimitié
Succéder... Je serais sensible à la pitié!
ABNER.
Madame, voilà donc cet ennemi terrible?
De vos songes menteurs l'imposture est visible,
À moins que la pitié, qui semble vous troubler,
Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler.
ATHALIE, à Joas et à Josabeth.
Vous sortez?
JOSABETH.
Vous avez entendu sa fortune.
Sa présence à la fin pourrait être importune.
ATHALIE, à Joas.
Non; revenez... Quel est tous les jours votre emploi?
J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi;
Dans son livre divin on m'apprend à la lire,
Et déjà de ma main je commence à l'écrire.
ATHALIE.
Que vous dit cette loi?
JOAS.
Que Dieu veut être aimé;
Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé;
Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide;
Qu'il résiste au superbe et punit l'homicide.
ATHALIE.
J'entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu,
À quoi s'occupe-t-il?
JOAS.
Il loue, il bénit Dieu.
ATHALIE.
Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple?
JOAS.
Tout profane exercice est banni de son temple.
ATHALIE.
Quels sont donc vos plaisirs?
Quelquefois à l'autel
Je présente au grand-prêtre ou l'encens ou le sel;
J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies;
Je vois l'ordre pompeux de ces cérémonies.
ATHALIE.
Hé quoi! vous n'avez point de passe-temps plus doux?
Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous!
Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.
JOAS.
Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire?
ATHALIE.
Non, je ne vous veux pas contraindre à l'oublier.
JOAS.
Vous ne le priez point.
ATHALIE.
Vous pourrez le prier.
JOAS.
Je verrais cependant en invoquer un autre.
ATHALIE.
J'ai mon dieu que je sers; vous servirez le vôtre;
Ce sont deux puissants dieux.
Il faut craindre le mien;
Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n'est rien.
ATHALIE.
Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.
JOAS.
Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.
ATHALIE.
Ces méchants, qui sont-ils?
JOSABETH.
Eh, Madame! excusez
Un enfant.
ATHALIE, à Josabeth.
J'aime à voir comme vous l'instruisez...
Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire;
Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire.
Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier.
Laissez là cet habit, quittez ce vil métier;
Je veux vous faire part de toutes mes richesses.
Essayez, dès ce jour, l'effet de mes promesses.
À ma table, partout à mes côtés assis,
Je prétends vous traiter comme mon propre fils.
Comme votre fils!
ATHALIE.
Oui... Vous vous taisez?
JOAS.
Quel père
Je quitterais! Et pour...
ATHALIE.
Hé bien?
JOAS.
Pour quelle mère!
.........
.........
On conçoit la fureur d'Athalie à cette réponse; elle se retire pour aller préparer la vengeance contre les chefs lévites instigateurs de ce dangereux enfant. Le chœur, cette fois, fait partie lyrique du drame; il chante, dans des strophes enfantines et pieuses, les bonheurs de l'innocence, la protection de Dieu sur les siens, sa vengeance sur ses ennemis. Racine s'y rapproche, autant que les temps et la langue le permettent, de la componction de David. Il est véritablement le David chrétien.
XX
Au troisième acte, le ministre d'Athalie, Mathan, vient pour arracher du temple l'enfant, terreur de la reine. Il dévoile à son confident les voies par lesquelles il est parvenu au pouvoir. Racine ici fait parler Machiavel dans la langue de Tacite. Écoutez, vous qui connaissez les ambitieux de cour ou de popularité; est-ce Séjan qui parle?
Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle
De Joad et de moi la fameuse querelle,
Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir;
Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir?
Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière,
Et mon âme à la cour s'attacha tout entière.
J'approchai par degrés de l'oreille des rois,
Et bientôt en oracle on érigea ma voix.
J'étudiai leur cœur, je flattai leurs caprices;
Je leur semai de fleurs le bord des précipices;
Près de leurs passions rien ne me fut sacré;
De mesure et de poids je changeais à leur gré.
Autant que de Joad l'inflexible rudesse
De leur superbe oreille offensait la mollesse,
Autant je les charmais par ma dextérité,
Dérobant à leurs yeux la triste vérité,
Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables,
Et prodigue surtout du sang des misérables.
Enfin au dieu nouveau qu'elle avait introduit
Par les mains d'Athalie un temple fut construit.
Jérusalem pleura de se voir profanée;
Des enfants de Lévi la troupe consternée
En poussa vers le Ciel des hurlements affreux.
Moi seul, donnant l'exemple aux timides Hébreux,
Déserteur de leur loi, j'approuvai l'entreprise,
Et par là de Baal méritai la prêtrise.
Par là je me rendis terrible à mon rival;
Je ceignis la tiare, et marchai son égal.
Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire,
Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire
Jette encore en mon âme un reste de terreur,
Et c'est ce qui redouble, et nourrit ma fureur.
Heureux si, sur son temple achevant ma vengeance,
Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance,
Et, parmi les débris, le ravage et les morts,
À force d'attentats perdre tous mes remords!...
Mais voici Josabeth.
Josabeth refuse Éliacin à Athalie; le grand-prêtre, à sa vue, laisse éclater sa colère en imprécations célestes. Il rejette tous les secours humains que la faiblesse maternelle de Josabeth lui suggère pour sauver l'enfant. Il passe en revue les femmes, les vieillards, les lévites. L'inspiration le saisit à la vue de cette faiblesse derrière laquelle il voit tout à coup la force de Dieu. Ici Talma se transfigura véritablement en prophète; on crut voir la lueur divine se répandre comme une losange de foudre sur les traits de son visage et jusque sur les plis de ses draperies.
JOAD.
Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle:
Des prêtres, des enfants, ô Sagesse éternelle!
Mais, si tu les soutiens, qui peut les ébranler?
Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler;
Tu frappes et guéris, tu perds et ressuscites.
Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites,
Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois,
En tes serments, jurés au plus saint de leurs rois,
En ce temple où tu fais ta demeure sacrée,
Et qui doit du soleil égaler la durée!...
Mais d'où vient que mon cœur frémit d'un saint effroi?
Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi?
C'est lui-même. Il m'échauffe, il parle; mes yeux s'ouvrent,
Et les siècles obscurs devant moi se découvrent...
Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords,
Et de ses mouvements secondez les transports.
LE CHŒUR chante au son de toute la symphonie des instruments.
Que du Seigneur la voix se fasse entendre,
Et qu'à nos cœurs son oracle divin
Soit ce qu'à l'herbe tendre
Est, au printemps, la fraîcheur du matin!
JOAD.
Cieux! écoutez ma voix; terre! prête l'oreille.
Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille!
Pécheurs, disparaissez: le Seigneur se réveille.
(Ici commence la symphonie, et Joad aussitôt reprend la parole.)
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?
Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé?
Pleure, Jérusalem! pleure, cité perfide!
Des prophètes divins malheureuse homicide!
De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé;
Ton encens à ses yeux est un encens souillé!
Où menez-vous ces enfants et ces femmes?
Le Seigneur a détruit la reine des cités:
Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés;
Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités.
Temple! renverse-toi; cèdres! jetez des flammes.
Jérusalem, objet de ma douleur,
Quelle main en un jour t'a ravi tous tes charmes?
Qui changera mes yeux en deux sources de larmes
Pour pleurer ton malheur?
AZARIAS.
Ô saint temple!
JOSABETH.
Ô David!
LE CHŒUR.
Dieu de Sion! rappelle,
Rappelle en sa faveur tes antiques bontés.
(La symphonie recommence encore; et Joad, un moment après, l'interrompt.)
JOAD.
Quelle Jérusalem nouvelle
Sort du fond du désert, brillante de clartés,
Et porte sur le front une marque immortelle?
Peuples de la terre, chantez.
Jérusalem renaît plus charmante et plus belle!
D'où lui viennent, de tous côtés,
Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés?
Lève, Jérusalem, lève ta tête altière;
Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés!
Les rois des nations, devant toi prosternés,
De tes pieds baisent la poussière;
Les peuples à l'envi marchent à ta lumière.
Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur
Sentira son âme embrasée!
Cieux, répandez votre rosée,
Et que la terre enfante son Sauveur!
L'acte finit au milieu du chant des chœurs agités de terreur et d'espérance. L'inspiration d'en haut est restée sur la scène avec l'esprit et la voix de Talma.
XXI
La plus belle scène du quatrième acte est celle où le grand-prêtre, avant de couronner Joas dans le temple, sonde l'esprit de l'enfant, et lui enseigne, dans un langage bien hardi devant Louis XIV, les devoirs des rois devant Dieu et devant leur peuple. Ici c'est l'esprit de vérité et de liberté qui soulève le poëte et qui lui fait braver le despotisme d'un prince égoïste et impérieux. Nous pensons que cette scène fut pour davantage dans la rancune cachée de Louis XIV et dans la mort de Racine que son obscur Mémoire sur quelques vices de l'administration, écrit par lui pour complaire à Mme de Maintenon.
Jugez-en!
Ô mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer,
Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes
Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes.
Loin du trône nourri, de ce fatal honneur,
Hélas! vous ignorez le charme empoisonneur;
De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse,
Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.
Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois,
Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois;
Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même;
Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême;
Qu'aux larmes, au travail, le peuple est condamné,
Et d'un sceptre de fer veut être gouverné;
Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime.
Ainsi, de piége en piége et d'abîme en abîme,
Corrompant de vos mœurs l'aimable pureté,
Ils vous feront enfin haïr la vérité,
Vous peindront la vertu sous une affreuse image.
Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage.
Promettez sur ce livre, et devant ces témoins,
Que Dieu fera toujours le premier de vos soins;
Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge,
Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge,
Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,
Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.
.........
.........
Après ces paroles il révèle sa naissance à l'enfant et le proclame roi dans un sublime discours aux lévites.
Le chœur se mêle à un transport des deux tribus.
UNE VOIX, seule.
Triste reste de nos rois,
Chère et dernière fleur d'une tige si belle,
Hélas! sous le couteau d'une mère cruelle
Te verrons-nous tomber une seconde fois?
Prince aimable, dis-nous si quelque ange au berceau
Contre tes assassins prit soin de te défendre,
Ou si dans la nuit du tombeau
La voix du Dieu vivant a ranimé ta cendre?
Tout finit au milieu des larmes des femmes, des frissons des enfants, des acclamations des lévites. Le nœud se resserre, et Dieu seul peut le dénouer. L'intervention divine apparaît au cinquième acte par un miracle de zèle dans Joad, de fidélité dans les tribus de Juda et de Benjamin.
XXII
Au moment où l'enfant, placé sur son trône, est salué roi par l'acclamation des lévites, Athalie entre avec ses troupes, le rideau du temple se déchire; elle voit l'enfant, son successeur, couronné.
JOAD.
Paraissez, cher enfant, digne sang de nos rois!
Connais-tu l'héritier du plus saint des monarques,
Reine? De ton poignard connais du moins ces marques.
Voilà ton roi, ton fils, le fils d'Ochosias.
Peuples, et vous, Abner, reconnaissez Joas.
ABNER.
Ciel!
ATHALIE, à Joas.
Perfide!
JOAD.
Vois-tu cette Juive fidèle
Dont tu sais bien qu'alors il suçait la mamelle?
Il fut par Josabeth à ta rage enlevé;
Ce temple le reçut et Dieu l'a conservé.
Des trésors de David voilà ce qui me reste.
ATHALIE.
Ta fourbe à cet enfant, traître, sera funeste.
D'un fantôme odieux, soldats, délivrez-moi!
JOAD.
Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi.
(Le fond du théâtre s'ouvre: on voit le dedans du temple, et les lévites armés entrent de tous côtés sur la scène.)
ATHALIE.
Où suis-je? Ô trahison! ô reine infortunée!
D'armes et d'ennemis je suis environnée!
JOAD.
Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper,
Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper,
Ce Dieu que tu bravais en nos mains t'a livrée:
Rends-lui compte du sang dont tu t'es enivrée.
ATHALIE.
Quoi! la peur a glacé mes indignes soldats!
Lâche Abner, dans quel piége as-tu conduit mes pas?
ABNER.
Reine, Dieu m'est témoin...
Laisse là ton Dieu, traître,
Et venge-moi.
ABNER, se jetant aux pieds de Joas.
Sur qui? Sur Joas! sur mon maître!
C'en est fait à ce mot; l'épée d'Athalie s'est brisée dans sa main.
Dieu des Juifs, tu l'emportes!
Elle exhale sa fureur impuissante en imprécations et meurt derrière la scène, sous le glaive des lévites.
L'impitoyable grand-prêtre s'adresse à Joas, dont il va gouverner l'enfance:
Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais
Que les rois dans le ciel ont un juge sévère,
L'innocent un vengeur et l'orphelin un père.
Le rideau tombe, et Dieu reste présent dans sa toute-puissance, dans sa providence, dans sa bonté, dans sa vengeance, à l'âme des spectateurs édifiés par le poëte sacré et transportés d'un théâtre profane dans le sanctuaire de la Divinité. Les applaudissements succèdent lentement au silence transi du cœur et se partagent entre la Bible, Racine et le grand interprète qui vient de leur prêter sa voix.
Après ce jour, Talma ne grandit plus. Il parut rester aussi grand, mais stationnaire, comme un astre à son apogée.
La mort le cueillit avant son déclin.
XXIII
Quant à Racine, son sort fut celui de tous les hommes plus grands que leur siècle par leur génie.
Croirait-on aujourd'hui que la faible idylle d'Esther fut préférée à la plus auguste des tragédies saintes, et qu'après une ou deux représentations à Versailles, devant Louis XIV et sa cour, on la laissa ensevelie pendant soixante ans dans l'oubli? Le poëte qui avait concentré dans cette œuvre toute sa foi dans sa religion, tout son zèle pour le roi, tout son génie dramatique et toutes ses splendeurs lyriques, fut accablé par le dédain de la cour, par les moqueries de la critique, par l'indifférence du roi. Racine ne protesta pas; à quoi bon? Il renonça pour jamais aux vers, juste vengeance d'un temps assez corrompu par le génie enflé des Espagnols, pour ne pas comprendre le génie biblique! Le poëte brisa sa plume.
Mais en cessant d'être poëte, il resta malheureusement courtisan. Froidement reçu par le roi, à qui les leçons du grand-prêtre avaient paru renfermer quelques allusions irrévérencieuses à sa royale divinité, Racine s'attacha de plus en plus à madame de Maintenon. Il voulait faire de madame de Maintenon son bouclier contre deux soupçons qui le rendaient suspect à Louis XIV: le soupçon d'avoir introduit la satire dans la parole de Dieu par le discours du grand-prêtre dans Athalie, et le soupçon de dévouement secret aux jansénistes de Port-Royal, ce nid d'hérésie. Les plus beaux chants n'étaient, aux yeux du roi, que des séductions à l'erreur ou à la liberté d'esprit.
Ce bouclier était mal choisi dans le cœur de madame de Maintenon, qui n'avait couvert ni Fénelon, ni madame Guyon, ni aucun de ses amis, du moment que son crédit pouvait être compromis par ses amitiés. Elle avait l'amitié agréable, mais périlleuse; tout ce qui s'y fiait était, tôt ou tard, déçu; le roi lui-même, sur son lit de mort, n'échappa pas à cette loi commune: dès qu'il fut dans un état désespéré, elle le quitta pour Dieu.
XXIV
On a révoqué en doute la cause de la mort prématurée de Racine et l'ingratitude de madame de Maintenon. Son propre fils, le second Racine, ne laisse aucun doute à cet égard dans le récit qu'il fait des derniers moments de son père.
«Racine était déjà abattu par le mauvais succès d'Athalie. Il aimait la gloire présente, et il ne savait pas l'attendre. Sa sensibilité, dit son fils, abrégea ses jours. Il était d'ailleurs naturellement mélancolique, et s'entretenait plus longtemps des sujets capables de le chagriner que des sujets propres à le réjouir. Il avait ce caractère que se donne Cicéron dans une de ses lettres, plus porté à craindre les événements malheureux qu'à espérer d'heureux succès: Semper magis adversos rerum exitus metuens quam sperans secundos. L'événement que je vais rapporter le frappa trop vivement, et lui fit voir comme présent un malheur qui était fort éloigné. Les marques d'attention de la part du roi, dont il fut honoré pendant sa dernière maladie, durent bien le convaincre qu'il avait toujours le bonheur de plaire à ce prince. Il s'était cependant persuadé que tout était changé pour lui, et n'eut, pour le croire, d'autre sujet que ce qu'on va lire.
«Madame de Maintenon, qui avait pour lui une estime particulière, ne pouvait le voir trop souvent, et se plaisait à l'entendre parler de différentes matières, parce qu'il était propre à parler de tout. Elle l'entretenait un jour de la misère du peuple; il répondit qu'elle était une suite ordinaire des longues guerres, mais qu'elle pourrait être soulagée par ceux qui étaient dans les premières places si on avait soin de la leur faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion; et comme, dans les sujets qui l'animaient, il entrait dans cet enthousiasme dont j'ai parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma madame de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des observations si justes sur-le-champ, il devait les méditer encore, et les lui donner par écrit, bien assuré que l'écrit ne sortirait pas de ses mains. Il accepta malheureusement la proposition, non par une complaisance de courtisan, mais parce qu'il conçut l'espérance d'être utile au public. Il remit à madame de Maintenon un Mémoire aussi solidement raisonné que bien écrit. Elle le lisait un jour, lorsque le roi, entrant chez elle, le prit, et, après en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec vivacité quel en était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le secret. Elle fit une résistance inutile; le roi expliqua sa volonté en termes si précis qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé.
«Le roi, en louant son zèle, parut désapprouver qu'un homme de lettres se mêlât de choses qui ne le regardaient pas. Il ajouta même, non sans quelque air de mécontentement: «Parce qu'il sait faire parfaitement des vers, croit-il tout savoir? Et parce qu'il est grand poëte, veut-il être ministre?» Si le roi eût pu prévoir l'impression que firent ces paroles, il ne les eût point dites; mais il ne pouvait soupçonner que ces paroles tomberaient sur un cœur si sensible.
«Madame de Maintenon, qui fit instruire l'auteur du Mémoire de ce qui s'était passé, lui fit dire en même temps de ne la pas venir voir jusqu'à nouvel ordre. Cette nouvelle le frappa vivement. Il craignit d'avoir déplu à un prince dont il avait reçu tant de marques de bonté. Il ne s'occupa plus que d'idées tristes, et, quelque temps après, il fut attaqué d'une fièvre assez violente.
«Hélas! Madame, écrivait-il à celle qui l'avait provoqué, puis abandonné, je vous avoue que, quand je faisais chanter devant vous dans Esther: Roi, chassez la calomnie! je ne m'attendais pas à être attaqué moi-même par la calomnie dans ma fidélité à Dieu et au roi. Ayez la bonté de vous souvenir combien de fois vous m'avez dit que, la meilleure qualité que vous trouviez en moi, c'était ma fidélité d'enfant pour tout ce que l'Église croit et ordonne, même dans les plus petites choses! J'ai fait par votre ordre plus de trois mille vers sur des sujets de piété; vous est-il jamais revenu qu'on y ait trouvé un seul vers qui sentît l'hérésie? Je ne vois aucun homme qui, soit moins suspect de la moindre nouveauté!...»
Tout fut vain; il expira d'une disgrâce mortelle à un courtisan, d'une amitié trahie par une femme ingrate, d'un chef-d'œuvre méconnu par son temps. Tous les temps sont coupables de pareils crimes envers la postérité. Avant d'être glorifié, il faut être supplicié: c'est la loi des grands hommes.
XXV
Quant à Athalie, c'est Racine tout entier. Il revivra éternellement dans cette œuvre, qui place son auteur non-seulement au rang des poëtes, mais au rang des prophètes bibliques. Il n'y a point de parallèle, selon nous, possible entre Athalie et aucun des drames antiques ou modernes d'aucun théâtre profane. Sophocle, Euripide, Sénèque, Göthe, Schiller, Shakspeare lui-même, cèdent à jamais la première place à cette œuvre. Pourquoi? C'est que leurs tragédies ne sont que des œuvres d'art, et que celle de Racine est une inspiration de foi. Ils sont des poëtes profanes, mais Racine ici est un poëte sacré.
Mais l'art y est aussi parfait que l'inspiration y est divine.
Comme conception, ce drame est simple comme l'histoire, grand comme l'empire qu'on s'y dispute et que Dieu transporte d'une branche à l'autre de la maison de David pour que cette branche produise un jour un fruit de salut pour son peuple,
Et que la terre enfante son sauveur,
selon l'expression de Racine.
Comme intérêt, le poëte ne va pas chercher l'intérêt dans ces vaines curiosités surexcitées par des aventures laborieusement combinées et par des péripéties fantastiques; il le place tout entier dans ce que la nature a fait de plus intéressant et de plus pathétique pour le cœur des mères, dans l'innocence, dans la candeur et dans les périls d'un enfant suspendu entre le trône et la mort!
Il n'y a pas d'amour, dit-on: c'est vrai; mais qui peut douter que, si la pièce eût été susceptible d'un amour profane, celui qui fit parler Phèdre et Bérénice n'eût su faire parler un amour hébraïque dans la langue de Salomon?
La vertu de ce drame est de n'avoir pas d'amour; cette passion eût été déplacée dans le Temple; ce sont les grandes et saintes passions divines qu'on veut y voir et y entendre. L'ombre visible de Jéhova eût fait pâlir toutes les autres. Un amour ici eût été une petitesse et une profanation. Mais comme les autres passions divines y parlent une langue supérieure aux langueurs de la passion des sens! La maternité dans Josabeth, le courage dans Abner, l'héroïsme dans le grand-prêtre, la haine dans Athalie, l'ambition dans Mathan, l'innocence et la foi dans Éliacin, la piété dans les chœurs, Dieu lui-même enfin dans les prophéties!... Quelle place resterait-il à une passion secondaire au milieu de ces passions surhumaines? que sont des soupirs devant ces foudres?
Quant à la langue, ce n'est plus du français, ce n'est plus du grec, ce n'est plus du latin comme dans ces autres pièces profanes et classiques: c'est de l'hébreu transfiguré en un idiome qui ne fut jamais parlé qu'entre Jéhova, ses prophètes et son peuple, parmi les éclairs du Sinaï. Les mots fulgurent, les accents terrifient, les strophes transportent, les vers respirent; les rimes elles-mêmes, ces consonnances pénibles, laborieuses, ordinairement puériles et cherchées, chantent et prient. Elles viennent s'appliquer sans effort, d'elles-mêmes, aux vers comme les ailes se collent à la flèche pour la faire voler plus haut dans le ciel, pour les faire percer plus avant l'oreille et dans le cœur. Il est impossible, en lisant Athalie, de songer seulement à la rime ou à la versification. Le style n'est ni prose, ni vers, ni récitatif, ni mélodie: c'est de la pensée fondue au feu du sanctuaire d'un seul jet avec la forme; c'est le métal de Corinthe de la langue moderne. Ce français-là n'est d'aucune origine et n'aura aucune fin. Il date du ciel, et il est digne d'y être parlé.
XXVI
On a affecté, dans ces dernières années, de subalterniser Racine et de lui préférer Shakspeare et ses imitateurs allemands et français. Nous vous parlerons bientôt de Shakspeare, et nous en parlerons avec l'étonnement sublime qu'on éprouve à l'aspect du géant du drame moderne. Il est la grandeur, mais Racine est la beauté. La masse, quelque étonnante qu'elle soit, peut-elle jamais se comparer à la perfection? Shakspeare, selon nous, prend l'homme dans ses mains puissantes et lui fait plonger ses regards dans les abîmes tantôt sublimes, tantôt vertigineux du cœur humain. Racine, lui, prend l'homme dans ses mains sanctifiées par sa piété et lui fait tourner ses regards vers les profondeurs et les sérénités du firmament plein de la Divinité. L'un regarde en bas, l'autre en haut; mais en bas sont les ténèbres, en haut la lumière, fille et splendeur de l'Éternel.
Voilà la différence entre ces deux hommes. L'un émeut et passionne, l'autre édifie et divinise; l'un est terrible, l'autre est beau. Or, souvenez-vous de la définition que nous avons admise en commençant ces Entretiens: La poésie est l'émotion par le beau.
Voilà ce qui nous distingue et ce qui distingue la France de ceux qui se sont appelés hier les romantiques, et qui s'appellent aujourd'hui les réalistes; deux hérésies pleines de talents égarés, mais qui, en rentrant dans la vérité, feront faire de nouvelles conquêtes à la religion du goût et des lettres. Ces hérésiarques ne veulent que l'émotion, ils oublient que l'émotion par le laid s'appelle tout simplement l'horreur. Nous voulons, nous, de l'émotion et du beau. Voilà pourquoi Shakspeare est leur idole, et pourquoi Racine est notre orgueil.
Quand nous ne voudrons qu'être émus, nous irons au pied d'un échafaud, et nous regarderons tomber la tête d'un supplicié sous le couteau qui glisse et qui tue; mais quand nous voudrons de l'émotion par le beau, nous irons assister à Athalie, écrite par Racine, récitée par Talma ou par Mlle Rachel.
Ajoutons que dans Athalie ce n'est pas seulement le beau qui émeut l'esprit, c'est le divin qui pénètre le cœur. Ainsi Racine, pour qui Athalie fut un acte de foi plus qu'une œuvre d'art, n'est pas seulement arrivé à la beauté, ce ravissement de l'intelligence, mais à la sainteté, ce ravissement de l'âme.
Glorifions-nous donc à jamais d'être d'une nation qui a produit Racine, et de parler une langue où l'on a pu écrire Athalie.
Lamartine.