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Cours familier de Littérature - Volume 03 cover

Cours familier de Littérature - Volume 03

Chapter 96: II
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About This Book

A series of didactic essays presented as monthly conversations examines modes and purposes of literature, distinguishing sacred sermon, parliamentary oratory, civic harangue, the printed book and the theatre. The author argues that theatre is the most indirect and sensory form, dependent on institutions, trained actors and public leisure, and explores the actor's craft in gesture, voice and presence. Later essays analyze Racine and Athalie within their cultural milieu, contending that great writers are products of their age and showing how religion, monarchy and artistic institutions shaped dramatic genius and the conditions for theatrical excellence.

.........

N'est-ce pas, dans la même langue et dans un autre esprit, la pathétique invocation de Phèdre à la fraîcheur des forêts, dans Racine:

Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts?

N'est-ce pas le vers savoureux d'oubli du poëte romain:

Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ?

Peut-on soutenir qu'un tel homme ne fut que le pédagogue des poëtes? Où trouvera-t-on de pareilles délices d'oreille en français? Et ces délices étaient des prémices, il ne faut pas l'oublier.

Écoutez comme il continue dans le même style:

Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignoré,
Vit content de soi-même à l'ombre retiré!
Que l'amour de ce rien qu'on nomme renommée
N'a jamais enivré d'une vaine fumée!

.........
.........

Il n'a point à subir d'affronts ni d'injustices,
Et du peuple inconstant il brave les caprices.

.........

On le presse de produire encore; il répond

.........

Cependant tout décroît, et moi-même, à qui l'âge
D'aucune ride encor n'a flétri le visage,
Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix
J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois.
Ma muse, qui se plaît dans leurs routes perdues,
Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues!

Plus loin, seul contre tous, il prend courageusement corps à corps l'injustice du siècle envers Racine, son ami; il emprunte à l'auteur d'Athalie son style pour terrasser l'envie qui rapetissait déjà le grand tragique. Il lui rappelle l'abandon dans lequel le siècle avait laissé mourir quelques jours avant Molière.

Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière,
Pour jamais sous sa tombe eût enfermé Molière...

on ravala sa gloire comme la tienne, lui dit-il;

Mais sitôt que, d'un trait de ses fatales mains,
La Parque l'eut rayé du nombre des humains,
On reconnut le prix de sa muse éclipsée.

.........

Je soulève pour toi l'équitable avenir.

.........

XX

Son poëme de l'Art poétique, froide et prosaïque imitation d'Horace, dont les pédants routiniers de collége prosaïsent et affadissent la mémoire des enfants, est certainement le plus faible de ses ouvrages. C'est le squelette de la poésie, décharné, décoloré, privé de vie et d'âme par un profane anatomiste de l'inspiration. C'était déjà une faute que d'écrire un tel poëme; les vers sont faits pour le chant, quelquefois pour la pensée, jamais pour la pédagogie. C'est ce prosaïsme de l'Art poétique qui a le plus diminué Boileau dans l'esprit de notre siècle; on se venge de l'ennui qui respire dans ces préceptes rimés en oubliant les vers admirables qui parsèment les satires et les épîtres.

Deux seules grandes qualités manquent à Boileau dans ses ouvrages, la longue haleine et l'élévation. Il est court dans son vol, il rase la terre et il badine au lieu de toucher. Aussi est-il par excellence le poëte des esprits ingénieux, mais médiocres, qui n'ont pas d'ailes et qui jouent terre à terre à la poésie, au lieu de se laisser emporter par elle dans son ciel; Musa pedestris! poésie pédestre, qui ne bronche pas, mais qui ne dévore pas l'espace. Le manque de profondeur fut le défaut capital de Boileau comme de sa race gauloise; ce défaut qui était celui de la littérature française jusqu'à Corneille, Racine, Bossuet, surtout jusqu'à J.-J. Rousseau, défaut qui a fait une partie du succès si prodigieux et si mérité de Voltaire, obligé de rire jusqu'à l'indécence même pour raisonner.

XXI

C'est à ce badinage, selon nous, un peu profanateur de la poésie, que Boileau a dû sa plus grande popularité et qu'il la conserve. Nous voulons parler de son poëme héroï-comique du Lutrin. Jusqu'à cette œuvre il avait été critique et modèle; critique toujours spirituel, modèle quelquefois accompli, mais là il fut véritablement poëte, toujours dans l'acception ingénieuse et tempérée du mot.

Les poëtes italiens jusqu'à l'Arioste; Tassoni, après lui, dans la Sècchia rapita, plaisanterie assez lourde et peu digne de sa renommée; le poëte anglais Pope, dans la Boucle de cheveux enlevée, hochet poétique d'une incomparable délicatesse de travail, avaient été les modèles de Boileau dans ce genre bâtard et corrompu de composition. Boileau lui-même, en autorisant par son Lutrin ce faux genre, devait servir d'excuse à La Fontaine dans ses Contes, puis servir d'exemple au poëme burlesque et licencieux de Voltaire, la Pucelle d'Orléans; et Voltaire, à son tour, devait servir d'exemple à lord Byron dans son poëme moqueur et satanique de Don Juan. Ainsi la profanation de la poésie par le burlesque devait corrompre une longue série de poètes et amener, d'excès en excès, La Fontaine à l'obscénité. Voltaire an scandale, Gresset à la puérilité, Byron au sacrilége. On ne ravale pas impunément le plus beau don de Dieu, la poésie, à des trivialités ridicules. On ne boit pas le vin de l'orgie dans le calice. La corruption du genre entraîne celle de l'esprit. Le burlesque est la mascarade d'une divinité.

XXII

Nous sommes loin néanmoins d'appliquer ces sévérités à l'Arioste, le Cervantès poétique de la chevalerie errante. Il fit le Don Quichotte italien, mais un Don Quichotte héroïque et amoureux, dont chaque aventure est un délicieux poëme. L'Arioste embellit tout, mais il ne profane rien. Il lâche la bride de son imagination pour qu'elle le promène, comme les conteurs arabes, dans les espaces, jamais dans la boue. Aussi la grâce, l'amour, l'héroïsme, le pathétique même, qui pleure en souriant, l'accompagnent toujours; il enivre d'imagination, il n'attriste jamais de sacrilége. Il lui faut une place à part dans la littérature, entre ciel et terre. Quelle que soit notre estime pour l'exécution savante du poëme héroï-comique de Boileau, nous ne ferons pas à l'Arioste l'offense de lui comparer son imitateur français.

On connaît le sujet du Lutrin. C'est un sujet de sacristie et de collége. Cela ne prête à rien qu'à de beaux vers malheureusement déplacés. Boileau les a prodigués dans ce badinage. Jamais on ne parodia en style plus nerveux et plus épique les beaux récits d'Homère et de Virgile, mais c'est une parodie.

Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle,
Paris voyait fleurir son antique chapelle;
Ses chanoines vermeils et brillants de santé
S'engraissaient d'une longue et sainte oisiveté.
Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines,
Ces pieux fainéants faisaient chanter matines,
Veillaient à bien dîner et laissaient en leur lieu
À des chantres gagés le soin de louer Dieu;
Quand la Discorde, encor toute noire de crimes,
Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes, etc.

.........

Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée,
S'élève un lit de plume à grands frais amassée;
Quatre rideaux pompeux par un double contour
En défendent l'entrée à la clarté du jour.
Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence,
Règne sur le duvet une heureuse indolence;
C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner,
Dormant d'un léger somme, attendait le dîner.
La jeunesse en sa fleur brille sur son visage;
Son menton sur son sein descend à double étage,
Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur,
Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.

Si on ne reconnaît pas dans ce style le grand poëte, il est impossible de n'y pas reconnaître le grand artiste en vers. Il y en a peu de plus parfaits dans la langue, en admettant que le vers et le sens soient deux choses séparées, et que la beauté sérieuse de la pensée ou du sentiment ne soit pas nécessaire à la beauté de la poésie. On peut en dire autant de presque tous les vers du poëme:

Lui-même le premier, pour honorer la troupe,
D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe;
Il l'avale d'un trait, et, chacun l'imitant,
La cruche au large ventre est vide en un instant.

Nous passons les triviales et burlesques inventions du récit, quoique la même perfection fasse partout reconnaître le grand artisan de langue. Qui ne se récrierait à cette caricature, devenue classique, de la mollesse?

L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse,
Va jusque dans Cîteaux réveiller la Mollesse;
C'est là que d'un dortoir elle a fait son séjour;
Les plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour;
L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines,
L'autre broie en riant le vermillon des moines.
La volupté la sert avec des yeux dévots,
Et toujours le Sommeil lui verse ses pavots.

.........

À ce triste discours, qu'un long soupir achève,
La Mollesse en pleurant sur un bras se relève,
Ouvre un œil languissant, et d'une faible voix
Laisse tomber ces mots, qu'elle interrompt vingt fois.

Elle regrette le temps

Où les rois s'honoraient du nom de fainéants.

On reposait la nuit, on dormait tout le jour.
Seulement, au printemps, quand Flore dans les plaines
Faisait taire des vents les bruyantes haleines,
Quatre bœufs attelés d'un pas tranquille et lent
Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Puis enfin ces quatre vers aussi assoupis que le Sommeil lui-même:

Ô nuit, ne permets pas!... La Mollesse oppressée
Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée,
Et, lasse de parler, succombant sous l'effort,
Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort.

Aucune langue, même la plus naturellement harmonieuse, n'est arrivée par la perfection du travail de ses plus habiles ouvriers (les poëtes) à produire de pareils effets de musique et d'images. Il faut plaindre ceux qui méprisent un tel artiste de n'avoir ni des yeux ni des oreilles capables de comprendre ce grand art de faire rendre à des syllabes tout ce que la nature fait éprouver de plus inexprimable aux sens, même le silence et l'assoupissement des sensations!

Le poëme tout entier est semé de perles de style semblables et sans nombre, mais malheureusement attachées à une trop mince étoffe. Si Boileau avait écrit avec cette perfection sur un sujet sérieux, religieux ou héroïque, il aurait fait une œuvre immortelle au lieu d'une fugitive plaisanterie; au lieu du sourire, il aurait arraché l'émotion au cœur humain. Mais c'était une de ces inspirations qui descendent et qui ne montent pas: le sourire vient de l'esprit, l'émotion vient de l'âme. Nous l'avons dit et nous le répétons: ce n'était que l'homme d'esprit français par excellence. La nature lui avait refusé la source des larmes.

XXIII

Mais s'il avait les légèretés et les élégances trop superficielles de l'esprit gaulois, il en avait aussi les qualités. C'était un esprit probe et droit, c'était de plus un cœur courageux et honnête. Sa constance dans ses amitiés pour Molière persécuté par les hypocrites de son temps, pour Racine abandonné par la faveur du roi, attestent en lui une de ces âmes fermes qui ne se laissent plier ni par la versatilité des partis, ni par la disgrâce des rois. L'aura popularis, ce vent de terre qui souffle dans la voile des grands hommes, tantôt pour les enfler, tantôt pour les déchirer dans leur course, n'existait pas pour lui. Il représentait ce qu'il y a de plus beau à représenter dans son temps: la postérité.

Son amitié était si fidèle et son goût pour les hommes d'élite était si sûr qu'il ne se trompa dans aucune de ses prophéties. Il promit la gloire durable à Corneille, à Racine, à Molière, à Bossuet. La postérité a tenu toutes les promesses qu'il avait faites d'avance en son nom à ses illustres amis. Il ne parle jamais en vers de La Fontaine, bien que ce fabuliste nonchalant fût un hôte assez assidu de son jardin d'Auteuil et un convive voluptueux de sa table. Il le regardait, dit-on, comme un enfant gâté du génie, mais comme un enfant noué qui ne grandirait pas au-dessus de la taille des enfants à la stature des vrais grands hommes. Les fanatiques sur parole de La Fontaine reprochent à Boileau cet oubli de l'auteur des Fables et des Contes; nous n'y voyons, nous, qu'une preuve de plus de l'exquise justesse de son jugement. La Fontaine avait des grâces enfantines de langue et des hasards heureux de poésie qui devaient engouer longtemps la France; mais les grâces enfantines s'évaporent avec la jeunesse et ne survivent pas longtemps à la maturité des peuples. La postérité veut des hommes faits, des cœurs virils, des âmes fortes. Boileau ne s'est pas trompé. Il ne s'est trompé que sur le Tasse et sur la littérature italienne, dont les vices le choquaient avec raison, mais dont il appréciait trop peu les chefs-d'œuvre. Dante, le Tasse, Pétrarque, Arioste étaient pour lui des livres fermés; il ne pouvait juger ces grands esprits dont il ignorait la langue.

XXIV

À l'exception de quelques épigrammes plus correctes qu'élégantes, et de deux ou trois malheureuses tentatives pour voler de ses propres ailes jusqu'à l'ode héroïque, voilà toute l'œuvre littéraire de cette longue vie.

On a dit, non sans raison, que le Français n'avait pas la tête épique. Quand on a lu Ronsard, Malherbe, les imitations bibliques de Jean-Baptiste Rousseau, quelques strophes de Pompignan, quelques stances inimitées et inimitables de Gilbert, quelques odes vraiment pindariques de Lebrun, enfin les odes d'Hugo et de ses contemporains de notre âge, on ne peut plus dire que le Français n'a pas l'âme lyrique. Mais il est vrai de dire que Boileau ne l'avait pas dans ses odes; il chantait sans lyre, il brûlait sans feu, il palpitait sans souffle. Il est véritablement curieux et presque ridicule de voir comment il prenait avec un compas la mesure des ailes de Pindare pour ajuster ses ailes factices à lui sur ce modèle, et pour fendre le ciel à l'aide de ce lourd mécanisme d'enthousiasme classique qui le laissait tomber ventre à terre aux justes sifflets de ses admirateurs ébahis.

Ce n'était pas là sa sphère: il n'excellait que dans le bon sens; le génie ne se laisse aborder que par un sublime délire. Boileau ne délirait jamais. Il le dit lui-même dans une de ses lettres: «Philosophiquement, les vers me paraissent une folie!» Folie sainte, folie plus inspirée de divinité que la sagesse vulgaire! Folie de la lyre, dont les hommes de la trempe de Boileau ne seront jamais coupables!

XXV

Sa correspondance, surtout celle qu'il entretenait avec Racine, son collègue en historiographie du règne, et avec Brossette, son ami et son éditeur, montre en lui l'homme tout à fait conforme au poëte. M. Berriat Saint-Prix a recueilli de nos jours et a mis à leur date et à leur vraie lumière chaque syllabe de cette vie poétique ou familière. Il a exhumé Boileau tout entier, prose et vers, avec une minutie d'érudition qui est en même temps la piété de la mémoire. On n'aime pas beaucoup plus Boileau après avoir lu ces quatre énormes volumes, mais on apprend à l'estimer plus haut: c'est le poëte honnête homme.

Ses jugements confidentiels sur les œuvres du temps sont sévères et se ressentent un peu de l'austérité de Port-Royal.

«Je vous remercie de m'avoir envoyé le Télémaque de M. de Fénelon,» écrit-il à Brossette; «j'y trouve de l'agrément. Homère est plus instructif que lui. Mentor dit de fort bonnes choses, mais un peu hardies. Enfin M. de Cambrai me paraît beaucoup meilleur poëte que théologien; de sorte que, si, par son livre des Maximes, il me semble très-peu comparable à saint Augustin, je le trouve, par son roman, digne d'être mis en parallèle avec Héliodore, l'auteur du roman grec de Théagène et Chariclée. Je doute néanmoins qu'il fût d'humeur, comme Héliodore, à quitter sa mitre pour son roman. Mais vraisemblablement le revenu de l'évêché d'Héliodore n'approchait guère du revenu de l'évêché de Cambrai.»

On suit dans ces lettres, avec une certaine pitié d'esprit, les sollicitudes un peu puériles d'une longue existence passée à aligner des rimes, à élucider une épigramme, à justifier une ode, à commenter un sonnet. Puis on arrive aux dernières pages, où on lit avec tristesse ce refrain des petites vies comme des grandes:

«J'ai fait une chute sur mon escalier d'Auteuil. Je suis malade, vraiment malade; la vieillesse m'accable de tous côtés: l'ouïe me manque, ma vue s'éteint, je n'ai plus de jambes, je ne saurais plus monter ou descendre qu'appuyé sur le bras d'autrui; enfin je ne suis plus rien de ce que j'étais, et, pour comble de misère, il me reste un malheureux souvenir de ce que j'ai été.»

Racine mourant aussi, Racine, son élève autant que son ami, désira le voir pendant sa dernière maladie; Boileau se traîna au lit de mort du poëte d'Athalie. Racine, se ranimant à sa présence, essaya de se soulever sur son lit et de le serrer pour la dernière fois dans ses bras. Boileau s'attendrit et veut consoler son ami de quelque espérance.—«Non! non!» lui dit Racine, «ne me plaignez pas! Je regarde comme un bonheur de mourir le premier!» L'homme qui inspirait de tels sentiments au plus sensible des poëtes de son époque n'était certainement pas un cœur froid. Racine, au reste, était son plus bel ouvrage. Le disciple et le maître doivent être confondus dans la mémoire de la postérité.

Peu de temps après cette plainte et cette mort, Boileau lui-même n'était plus. Et comme si son tombeau avait dû être encore après lui une pierre d'achoppement et de division entre les écrivains et entre les écoles littéraires, la dispute éternelle sur l'utilité ou sur le malheur de son influence commençait sur cette tombe et se perpétuait jusqu'à nos jours. Nous ne prétendons pas la trancher, mais nous dirons courageusement notre pensée à ses amis comme à ses ennemis.

Boileau ne fut point un grand poëte dans l'acception transcendante du mot. On n'est pas tel pour avoir aiguisé malignement quelques lancettes acérées d'épigrammes, ou pour avoir rimé heureusement quelques satires spirituelles contre les mauvais écrivains de son temps. On n'est point tel pour avoir admirablement poli quelques épîtres courtes sur les exploits de son prince, ou sur quelques maximes saines, mais banales, de philosophie sans nouveauté. On n'est point tel pour avoir rimé en vers médiocres la prose didactique d'Horace, de Longin ou de Quintilien sur le mécanisme du style. On n'est point tel pour avoir supérieurement manié l'instrument encore inhabile de la langue poétique française et pour avoir remis après soi cette langue très-perfectionnée à ses successeurs. On n'est point tel même pour avoir écrit dans un poëme héroï-comique, comme le Lutrin, cinq ou six pages égales en expression, sinon en invention, à ce qu'il y a de plus parfait dans le badinage d'Arioste et de Pope. On est, à tous ces titres, un admirable artisan de style, mais on n'est pas créateur, c'est-à-dire poëte. On est homme de sens, homme d'esprit, homme de talent, homme de goût, le premier des critiques en action; on contribue à faire les grands poëtes, comme Boileau fit Racine, mais on est dépassé par ses disciples et on reste à jamais terre à terre, tandis qu'ils prennent leur vol vers la gloire avec les ailes que vous leur avez façonnées. Tel fut Boileau comme poëte.

Comme critique, il eut deux influences diverses: l'une, selon nous, très-nuisible; l'autre très-salutaire au génie spécial de son pays. Par la première il comprima, autant qu'il était en lui, les originalités, les témérités, les audaces, les enthousiasmes poétiques de la France littéraire, et il la condamna à se calquer servilement sur l'antique, c'est-à-dire à calquer le vif sur le mort. Il voulut refaire ce qui ne se refait jamais, un vieux monde avec un nouveau. Par cela seul il fit avorter l'avenir d'une grande poésie nationale en France. Ce n'est que juste un siècle après sa mort que la France conçut de l'esprit nouveau de nouveaux germes poétiques, et qu'elle redevint capable d'enfanter ce que nos neveux verront naître et grandir, une poésie à grand foyer dans l'âme, à grand souffle et à grandes ailes, pour emporter aux siècles le nom propre et non le nom latin de notre patrie. Boileau retarda de plus de cent ans cette naissance. C'est son tort, ou plutôt c'était le tort de sa nature. Il n'était pas né libre et fécond, il était né servile et copiste.

XXVI

Mais, cela dit, il serait souverainement injuste de méconnaître l'influence régulatrice et directrice que cet excellent esprit devait avoir sur l'esprit littéraire de sa patrie.

Nous ne voulons pas exagérer ici la valeur de ce qu'on appelle la critique. Ce n'est certes pas la première des qualités de l'esprit; mais, si elle n'est pas la plus éminente, elle est toutefois la plus nécessaire; ou, pour mieux dire, là où cette qualité manque, il n'y en a plus d'autre qui serve.

Si nous avions à la définir comme nous la comprenons, nous dirions: la critique est la logique des arts, de l'art de penser et d'écrire comme de tous les autres arts que l'esprit humain a inventés pour exercer les forces de son intelligence ou de ses sens à la gloire de son être. Sans cette logique des arts, qui doit gouverner, à son insu, même le génie, le génie ne serait qu'une sublime démence. Il ferait, dans le domaine de l'esprit ou des sens, des choses prodigieuses dans quelques parties, monstrueuses dans l'ensemble. Ses œuvres, tombant à chaque instant dans le désordre ou dans l'excès, n'auraient ni proportions, ni convenance, ni mesure. Ce seraient encore des prodiges, mais ce seraient des prodiges de dérèglement. Ces monstruosités n'offenseraient pas moins la vérité éternelle que l'intelligence saine ou que les sens justes de l'homme.

XXVII

La beauté dans la nature ou dans les arts, ces divines contre-épreuves de la nature, la beauté n'est pas arbitraire, comme le prétendent quelques philosophes à courte conception. La beauté est absolue en elle-même; elle résulte de quelques rapports mystérieux entre la forme et le fond dans toutes les choses morales ou matérielles, rapports qui ont été établis par Dieu lui-même, suprême type, suprême règle, suprême proportion, suprême mesure, suprême convenance de tout ce qui émane de lui. «Dieu fit l'homme à son image.» On pourrait dire encore: «Dieu fit toute chose à son image.» Or Dieu est le grand logicien par excellence. La critique ou la logique des arts n'est donc nullement un caprice ou d'esprit ou du goût; elle est la logique absolue et divine appliquée par le sens commun, ce régulateur sans appel, aux œuvres de l'esprit, de la langue ou de la main de l'homme. En d'autres termes, la critique est la recherche et la manifestation de cette règle logique et intime qui préside et doit présider à toute création de notre intelligence; sorte de conscience de l'esprit qui, au lieu de nous dire: Cela est bien, cela est mal, nous dit avec la même autorité: Cela est beau, cela est laid; cela est proportionné, cela est disproportionné; cela est dans la mesure, cela est dans l'excès; cela est dans la vérité, ou cela est dans la chimère.

Or, pendant que les hommes de création ou de génie produisent, soit dans le domaine de la pensée, soit dans le domaine des sens, des œuvres d'art que la fougue même de leur imagination créatrice peut faire quelquefois déborder avec beaucoup d'écume et d'irrégularité du moule, comme le bronze en ébullition déborde du fourneau, il est bon que les hommes de critique ou de logique des arts les surveillent, les modèrent, les gourmandent, et, leur présentant la règle et la mesure éternelles, leur disent: «Voilà le type! vous ne l'atteignez pas, ou vous le dépassez.»

Et s'il arrive que ces hommes de critique, ces logiciens des arts, ces logiciens de la langue, soient eux-mêmes capables à un certain degré de joindre l'exemple à la leçon et de produire des œuvres de talent irréprochables, leur talent accroît leur autorité, et les nations reconnaissent longtemps leurs lois. Or Boileau fut précisément et opportunément pour la France un de ces hommes. Il prouva sa mission par ses œuvres. Il fut un esprit critique, et il fut en même temps, non un poëte d'âme et de génie, mais un écrivain en vers très-accompli, ce que les musiciens appellent, non un compositeur sublime, mais un admirable exécutant.

XXVIII

La France était jeune dans les lettres quand il parut; elle pouvait se jeter dans les excès de jeunesse et de séve, écarts antipathiques à son génie national, génie vrai, sensé, modéré, logique, délicat, génie qui avait besoin, comme la jeunesse, d'un instituteur sévère et un peu froid. Boileau fut pour sa littérature naissante cet instituteur, qui encouragea d'une main et qui émonda de l'autre sa séve surabondante. Peut-être l'émonda-t-il trop, nous ne le nions pas; mais remarquez cependant qu'il n'empêcha de naître et de grandir ni Molière, ni Corneille, ni Racine, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Pascal, ni surtout Voltaire, qui naissait à côté de lui, sur sa trace, et qui, avec un esprit mille fois plus original, plus indépendant et plus étendu, fut cependant, comme il l'avoue partout en s'en glorifiant lui-même, son disciple et son ouvrage dans le domaine de la langue, de la critique et du bon sens dans l'art d'écrire.

De tels services à la langue française, au bon sens et au bon goût, rendus en beaux vers par un bon esprit, ne pourraient être méconnus sans injustice ni oubliés sans ingratitude par la nation du bon sens, du bon esprit et du bon goût comme la France. Boileau a immensément contribué à lui conquérir et à lui maintenir incontestablement ces trois modestes mais solides supériorités sur les littératures des nations contemporaines.

La France n'avait pas, comme l'Italie, son Dante gigantesque mais ténébreux, son Tasse épique mais énervé, son Machiavel robuste mais dépravé, son Arioste accompli mais futile; elle n'avait pas, comme le Portugal, son Camoëns grandiose mais trop latin; elle n'avait pas, comme l'Angleterre, son Milton biblique mais monotone. Non, la France avait, avec son inexpérience, cette universelle aptitude qui allait lui donner, homme à homme, selon l'heure et selon le besoin, non pas la supériorité, mais la direction de l'esprit de l'Europe. Or, cette direction que la France allait donner dans les lettres, dans la philosophie, dans la science, dans la politique, dans les arts, dans le goût, à l'Europe, après Louis XIV, ce fut Boileau qui la donna le premier à la France.

N'est-ce rien? Homme de règle et de monarchie dans les lettres, Boileau sentit le besoin d'un gouvernement des lettres: il fonda le gouvernement du goût. C'est une des puissances de la France. Il ne faut donc pas s'étonner si dans le culte de Boileau il y a un peu de patriotisme français. Il fut un des fondateurs de cette monarchie du goût, qui fut d'abord française, et qui, grâce à l'unité de l'esprit humain qui se constitue de plus en plus en Europe, devient maintenant universelle.

Lamartine.

COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE

XVIIe ENTRETIEN.

5e de la deuxième Année.

LITTÉRATURE ITALIENNE.
DANTE.

I

De toutes les nations qui ont cultivé les lettres avant ou après le christianisme, sans en excepter la Grèce et Rome, l'Italie moderne est certainement, selon nous, la nation qui a apporté le plus magnifique contingent de génie à la famille humaine. Dante, Pétrarque, le Tasse, l'Arioste, Machiavel, Michel-Ange, Raphaël, les Médicis et leur cour; trois poëmes épiques en trois siècles; une litanie de noms et d'œuvres secondaires, et cependant impérissables, dignes d'être gravés sur la colonne de bronze qu'on élèverait à la gloire intellectuelle de l'Europe pensante, sont le témoignage de cette immortelle fécondité de l'Italie. Alma parens! Le ciel, la mer, les montagnes, les fleuves, la race, la langue, les religions, les grandeurs et les revers de la destinée, le passé presque fabuleux, le présent triste, l'avenir toujours prêt à renaître, et toujours trompeur, la jeunesse éternelle de ce sang italien qui roule toutes sortes de royautés déchues dans ses veines, une noblesse de peuple-roi dans le dernier laboureur de ses plaines ou dans le dernier pasteur de ses montagnes, une rivalité de villes capitales, telles que Naples, Rome, Florence, Sienne, Pise, Bologne, Ferrare, Ravenne, Vérone, Gênes, Venise, Milan, Turin, ayant toutes et tour à tour concentré en elles l'activité, le génie, la poésie, les arts de la patrie commune, et pouvant toutes aspirer à la royauté intellectuelle d'une troisième Italie, voilà les explications de cette aristocratie indélébile de l'esprit humain au delà des Alpes.

Tous les peuples jeunes et nous-mêmes nous sommes des parvenus auprès de l'Italie, et nous respectons sa grandeur jusque dans sa décadence. Car ce n'est pas la race qui est déchue en elle, c'est le sort. L'antiquité, la dignité survivent à la dégradation de sa fortune. C'est l'Italie divisée, découronnée, humiliée, affligée, garrottée ici, corrompue là, dominée partout; mais c'est l'Italie!

Il est curieux de voir ce que fut un tel peuple dans sa littérature virile, au moment où il donna le premier au monde le signal de la renaissance des lettres, après douze siècles de ténèbres et de stérilité répandues en Orient et en Occident sur ce qu'on appelait l'univers romain.

Nous négligerons les premiers commencements de ce que nous pourrions nommer les balbutiements de cette renaissance, et nous ne la ferons dater, comme toutes les grandes choses, que de son premier grand homme: le Dante.

II

Quand une religion s'écroule dans la partie du monde qu'elle dominait, tout s'écroule avec elle. Le plus enraciné des édifices humains dans le sol, c'est un autel; il faut, pour le saper, un tremblement de terre qui engloutit tout dans sa poussière. Quand les dieux s'en vont, comme dit Tertullien, tout s'en va.

Tel fut l'avénement du christianisme dans l'empire romain. Les lettres périrent pour mille ans dans le choc des deux religions. Les ténèbres se répandirent sur l'intelligence pendant qu'une nouvelle morale et une nouvelle théologie s'emparaient des opinions et des cœurs. Constantin prêta la massue de l'empire aux chrétiens pour pulvériser le passé. Les monuments, les temples, les oracles, les bibliothèques, les livres périrent dans les décombres. Rien ne survécut à cet accès de colère sacrée de l'esprit humain contre lui-même. On sema le feu sur les édifices, la cendre sur le sol, le sel sur la cendre, pour empêcher les vieilles superstitions et les vieilles philosophies de regermer jamais de leurs racines. Ce furent les Vêpres siciliennes du paganisme, le 1793 de sa littérature. Ainsi est faite la misérable humanité; elle ne s'arrête jamais dans le vrai et dans le juste, elle se précipite à l'excès, et elle ne se croit libre de l'oppression que quand elle opprime à son tour.

On nie en vain aujourd'hui cette réaction exterminatrice contre tous les monuments bâtis ou écrits de l'antiquité littéraire; elle éclate partout, non-seulement dans les ruines d'Éphèse, de Delphes, d'Athènes, d'Alexandrie, dont la poussière est faite de statues mutilées ou de cendres de bibliothèques, mais dans les écrits des premiers chrétiens et dans les actes des conciles. Tiraboschi, dans sa savante Histoire de la Littérature italienne, cite le décret du concile de Carthage qui interdit aux évêques la lecture des auteurs antérieurs au christianisme; il cite également le passage de saint Jérôme où ce Père gourmande amèrement ceux qui, au lieu de lire la Bible et l'Évangile, lisent Virgile. On sait le sort de la bibliothèque d'Alexandrie, incendiée dans un feu de six mois par l'ordre du patriarche Théophile, qui ne laissa rien à faire à Omar. L'historien contemporain Orose décrit et déplore l'anéantissement de ces trésors de la mémoire. Le pape Léon X lui-même, ce restaurateur si platonique et si tendre des vestiges de l'esprit humain échappés à ce sac du monde, dit «qu'il a recueilli dans son enfance, de la bouche de Chalcondyle, homme très-instruit dans tout ce qui concerne la Grèce, que les prêtres avaient eu assez d'influence sur les empereurs d'Orient pour les engager à brûler les ouvrages de plusieurs anciens poëtes grecs, et c'est ainsi qu'ont été anéanties les comédies de Ménandre, les poésies lyriques de Sapho, de Corinne, d'Alcée.» «Ces prêtres, ajoute Léon X, montrèrent ainsi une honteuse animadversion contre les anciens, mais ils rendirent témoignage de la sincérité et de l'intégrité de leur foi.»

À l'exception des études théologiques et morales, à l'exception de l'éloquence sacrée, qui débattait les questions d'orthodoxie ou de schisme entre les différentes sectes nées du christianisme, qui s'emparaient peu à peu d'une partie de l'Orient et de tout l'Occident, l'intelligence humaine, pendant ces siècles de chaos et d'élaboration, parut enfermée dans l'enceinte des temples ou des monastères. Ce fut l'âge monastique de l'univers. Excepté en Arabie, à Bagdad et en Espagne, sous les califes, nul flambeau des lettres et des sciences n'éclaira le monde chrétien jusqu'à Charlemagne. Ce grand homme fit le premier, pour l'Occident tout entier, ce que les Médicis firent plus tard pour l'Italie; il ordonna les fouilles dans la cendre du passé, recueillit les monuments épars, restitua les langues mortes, évoqua, par les études encouragées et rémunérées, le génie de l'antiquité pour y rallumer le génie de l'avenir. Un crépuscule éclaira d'un jour croissant cette longue nuit de la barbarie. Mais, excepté dans la jurisprudence, cette première nécessité des sociétés civiles qui se fondent, aucune œuvre remarquable ne sortit de cette seconde enfance des lettres. Le génie humain couvait sourdement on ne sait quel fruit inconnu. C'est en Italie qu'il devait naître.

III

Les papes, les empereurs d'Allemagne, les tyrannies provinciales, les républiques et les anarchies municipales se disputaient cet héritage conquis et reconquis des Romains et des Barbares. Ces ondulations politiques de l'Italie, du quatrième au quatorzième siècle, seraient aussi confuses et aussi fastidieuses à décrire que les roulis des vagues déchaînées par les vents sur une mer d'équinoxe.

Ces divisions, après la mort de l'empereur Frédéric, finirent par se réduire à peu près à deux grands partis, les Guelfes et les Gibelins: l'un favorisant de ses vœux et de ses armes la domination des papes; l'autre, par haine de cette domination pontificale, se dévouant aux empereurs d'Allemagne, comme si le patriotisme se fût senti moins humilié et moins oppressé de s'asservir à un dominateur étranger qu'à un dominateur sacré qui ajoutait un droit divin au droit temporel!

Florence, capitale de l'ancienne Étrurie, aujourd'hui la Toscane, était le foyer le plus animé des querelles de ces deux grands partis. Cette république, fondée sur l'industrie, et non sur les armes, prospérait, malgré ses dissensions intestines, par la seule vertu de la liberté. C'était évidemment là que l'Italie littéraire et poétique devait éclore, car l'esprit humain cherche par instinct les terres libres pour dérober, comme l'aigle, ses œufs à la tyrannie. De plus, il y avait dans le sang toscan, écoulement du vieux sang étrusque, une séve non encore épuisée de génie littéraire et de génie artistique. Cette nation venait de toute antiquité de Grèce ou d'Égypte. La civilisation élégante et presque fabuleuse de l'Étrurie avait été anéantie par la soldatesque des premiers Romains, ces barbares de Romulus; mais cette civilisation, dont on ne sait rien que par ses œuvres, avait laissé dans ses vases, dans ses dessins, dans ses monuments cyclopéens, des témoignages d'une grande vigueur d'esprit et d'une grande perfection de main. Cette race, dans la politique, dans le commerce, dans la guerre, avait des facultés innées qui éclataient souvent en individualités colossales. Les Dante, les Machiavel, les Médicis, les Buonarotti, les Gondi, les Mirabeau, les Bonaparte étaient des familles étrusques. Les deux hommes modernes qui ont remué le plus d'idées par l'éloquence et le plus d'hommes par la guerre, Mirabeau et Napoléon, sont des Toscans transportés sur la scène de la France. Le cardinal de Retz, qui fut à l'intrigue ce que Machiavel fut à la politique, était un Toscan. Cette Athènes de la Toscane était donc assez naturellement prédestinée à donner une langue et une littérature à la confédération des villes italiennes qui cherchaient à reconstruire un esprit moderne sur cette terre antique.

IV

Pour cela il lui fallait deux choses: une langue et un homme.

La langue latine s'était écroulée avec l'empire. Il s'était formé, de ses débris mêlés aux dialectes vulgaires des provinces romaines et de la Gaule méridionale, une langue usuelle, imparfaite, flottante, diverse, par laquelle on s'entendait tant bien que mal dans la conversation, mais sans pouvoir y graver ses pensées dans cette forme solide, convenue et uniforme, seule langue avec laquelle on puisse construire des monuments de style. Un latin corrompu était resté la langue de l'Église, de l'histoire, de la législation; l'italien était la langue du peuple. Les classes supérieures de la société parlaient les deux langues; mais le latin dépérissait chaque jour et la langue usuelle se perfectionnait. Il ne lui manquait plus que d'être adoptée par un grand esprit et d'être écrite dans une grande œuvre pour se substituer facilement et triomphalement à la latinité posthume du monde romain maintenant gouverné par les papes.

Voilà pour la langue.

Quant à un homme de génie, il n'y en avait eu qu'un, selon nous, capable d'opérer cette grande révolution de la renaissance des lettres en Italie depuis Charlemagne. Cet homme était saint Thomas d'Aquin. Nous l'avons longtemps confondu, dans notre ignorance, avec ces orateurs et avec ces écrivains ecclésiastiques des siècles barbares, qu'on a, selon nous, élevés bien au-dessus de leur stature, dans ces derniers temps, en les comparant aux poëtes, aux orateurs, aux historiens, aux philosophes d'Athènes et de Rome. Ces Tacite, ces Démosthène, ces Cicéron, ces Homère et ces Virgile du cloître écrivaient à une époque obscure de transition à travers les ténèbres, entre les lettres classiques et les lettres des siècles des Médicis et de Louis XIV. Ils n'appartiennent guère qu'au sacerdoce et très-peu aux lettres profanes.

Mais, depuis qu'une étude plus approfondie nous a permis de mesurer, au moins par des fragments, les grandeurs de l'intelligence de saint Thomas d'Aquin, nous sommes resté convaincu que, si ce génie universel avait pu s'émanciper de la théologie scolastique et de la mauvaise latinité, il aurait donné, longtemps avant le Dante, un Dante, supérieur encore, à l'Italie. Fontenelle l'égalait dans son estime à Descartes. Quant à nous, nous n'hésitons pas à reconnaître dans ce précurseur des philosophes et des politiques modernes un esprit digne de converser d'avance et de loin avec Machiavel, avec Bacon, avec Montesquieu, avec Jean-Jacques Rousseau, esprit assez fécond et assez vaste pour porter de la même gestation un monde divin et un monde humain dans ses flancs, comme deux jumeaux de sa pensée. Les idées ont ainsi, comme la terre, de ces germinations de plantes précoces et étranges qui fleurissent en hiver. Saint Thomas fut un de ces phénomènes de végétation anticipée.

C'était un jeune gentilhomme de la noble maison de Landolfo d'Aquino. Il vivait dans l'opulence féodale au château de Rocca Secca. La passion de Dieu et de l'intelligence des choses divines, qui précipitait alors tant d'âmes dans la solitude, l'arracha, dans la fleur de son adolescence, au monde. On raconte que cette passion était si forte dans ce jeune homme qu'elle brisa avec violence tous les piéges tendus par sa famille pour le retenir, et qu'il poursuivit, un tison enflammé dans la main, une jeune fille d'une merveilleuse beauté que ses frères lui avaient fait apparaître dans sa chambre pour séduire ses yeux et son cœur. Entré dans l'ordre des Dominicains, il alla étudier à Paris sous Albert le Grand, théologien célèbre, alors que la théologie était la science unique. Devenu lui-même de disciple maître, il professa avec éclat à Paris, à Rome, à Naples. Le feu de l'étude le consuma avant l'âge, et il expira sur la route en se rendant en 1274 au concile de Lyon. Il n'avait encore que quarante-neuf ans. Les ouvrages laissés par ce philosophe, sans repos et sans limites, formèrent les bibliothèques des monastères et des universités du temps. Quelques-uns sont dignes d'en être exhumés, comme des monuments de force et de fécondité dans la pensée humaine.

V

Neuf ans avant la mort de saint Thomas d'Aquin, en 1265, le Dante était à Florence. Esprit du même ordre, mais avec le don de plus qui élève la pensée jusqu'au ciel, la poésie. Son nom était Alighieri. Sa famille, attachée par tradition au parti guelfe, était patricienne et consulaire dans la république. Livré de bonne heure aux leçons de Brunetto Latini, sorte de Quintilien toscan qui professait la grammaire et la rhétorique à Florence et à Bologne, l'enfant fut nourri du lait âpre de la théologie scolastique. Cette nourriture ne lui fît pas perdre totalement le goût des lettres profanes. Il apprit le français sous Brunetto Latini, qui professait en cette langue; il apprit l'italien vulgaire dans les sonnets et dans les canzone de quelques poëtes toscans qui commençaient à régulariser et à polir cet idiome naissant comme pour le préparer à un plus grand qu'eux. Tous chantaient exclusivement l'amour, cette éternelle inspiration du cœur. L'amour fut aussi le premier chant de cet enfant, dans l'âme duquel la passion idéale était éclose avant l'âge des passions terrestres.

Élevé dans la familiarité de la noble famille des Portinari, amie de la sienne, il couva, dès l'âge de onze ans, une sorte de pressentiment amoureux pour une jeune fille de cette maison, nommée Béatrice. Cette inclination fut mutuelle, quoique contrariée par les circonstances de famille. Elle remplit l'adolescence du Dante de songes, et son âge mûr de larmes. Béatrice mourut dans la fleur de sa beauté, à vingt-cinq ans. L'âme de Dante quitta en quelque sorte la terre avec elle, et on ne peut douter que ce ne fut pour suivre et pour retrouver l'âme de Béatrice qu'il entreprit plus tard ce triple voyage à travers les trois mondes surnaturels, enfer, purgatoire, paradis, où, sous le nom de théologie, il ne cherche et ne divinise au fond que son amante.

Ses vers, jusqu'à l'âge de trente ans et au delà, n'annonçaient pas le poëte souverain qui devait dans l'âge avancé se révéler en lui; c'étaient des sonnets et des canzone sans nerf, sans naturel et sans grandeur, calqués sur les poésies amoureuses des poëtes secondaires de son temps. L'âge, la méditation et le malheur n'avaient pas encore donné à son âme cette sonorité grave et surhumaine, timbre sépulcral de sa seconde voix.

Les traditions de son père mort, la vocation de famille, les soins de sa mère Bella, femme éminente autant que tendre, enfin le courant des affaires et des passions d'une république, qui entraîne tous les citoyens notables dans les fonctions de l'État, lancèrent le jeune Alighieri dans les emplois et dans les dissensions de sa patrie. Nous n'écrivons pas ici sa vie, nous la réservons pour une autre place; nous ne faisons pas l'histoire, bien peu intéressante aujourd'hui, de ces agitations municipales de la vallée de l'Arno. Ces agitations ne sont grandes que lorsqu'elles influent sur le sort du monde. Dante aurait été peut-être un Gracque ou un Cicéron à Rome, il ne fut qu'un Gibelin de plus à Florence.

VI

Qu'il nous suffise de savoir qu'Alighieri, qu'on nommait déjà familièrement Dante, servit dans la cavalerie florentine contre les Guelfes de la petite ville toscane d'Arezzo, et qu'il se montra vaillant soldat avant de se montrer politique et poëte; bien différent en cela d'Horace, jetant son bouclier à Philippes, et de Virgile, fuyant, un chalumeau à la main, sous les hêtres, pendant que la guerre civile déchire sa patrie. Dante était un citoyen, ceux-là n'étaient que des poëtes.

Élevé bientôt après aux premières magistratures de la république, assailli d'un côté par les blancs, de l'autre par les noirs, dénomination de deux partis dans Florence, il résiste aux uns, aux autres, et les fait énergiquement exiler hors de la Toscane.

Nommé ambassadeur de la république auprès du pape, il y négociait la paix et l'indépendance pour son pays. Pendant cette mission, le peuple de Florence, ingrat et aveugle comme tous les peuples, l'accuse de trahison, de concussion, s'ameute contre son nom, court à sa maison, la ravage et la rase, comme Clodius avait fait de celle de Cicéron, le modérateur de Rome. Ou confisque ses biens, on le bannit à perpétuité de sa patrie. On trouve la peine trop faible pour ses prétendus crimes; un second jugement populaire le condamne à mourir par le feu!

Indigné contre le pape, son ennemi, qu'il suppose l'instigateur de ces proscriptions, Dante quitte Rome, se réfugie d'abord à Sienne, puis à Arezzo, où i! rejoint ses concitoyens émigrés, proscrits pour la même cause. Il tente avec eux une attaque à main armée contre Florence. Il succombe et s'éloigne pour jamais de ces murs qui dévorent leurs citoyens.

Il erre, depuis ce jour, de retraite en retraite, dans la basse Italie, tantôt à Padoue chez les Malespina, tantôt à Vérone chez les Scaligieri, tyrans de la ville, tantôt chez les Scala, tyrans d'une autre partie de l'Italie; aujourd'hui à Udine, demain au château de Tolmino, à la fin de ses jours à Ravenne. De là, plus refoulé que jamais par la vengeance vers le parti de l'empereur, il ne cesse d'animer ce prince contre sa patrie et de le pousser de la main à l'oppression de Florence. Triste sort des émigrés, condamnés à avoir souvent pour amis les ennemis de leur pays! Enfin, l'empereur étant mort avant d'avoir vengé le poëte, Dante vient à Paris, retourne en Italie, et se fixe enfin pour mourir à Ravenne. L'hospitalité du tyran de Ravenne, Guido Novello de Polenta, lui en adoucit le séjour. Ce site mélancolique convenait à la mélancolie de son âme. La forêt de pins (la pineta) qui s'étend entre la mer et Ravenne était sa promenade habituelle. J'y ai lu moi-même ses plus beaux vers, peut-être écrits sous les mêmes arbres, au bruit lointain des mêmes brises de l'Adriatique. C'est là, et non pas dans le carrefour fangeux de Ravenne, que devrait s'élever son tombeau. Il faut le vide autour des ombres et le silence autour des grandes mémoires; on entendrait mieux l'âme gémissante de l'exilé dans les gémissements des pins de la pineta et des vagues sans repos sur la grève.

VII

Mais, pendant que ce sombre proscrit, à la taille haute et courbée, au visage long et pâle, à l'œil voilé par la réflexion intérieure, comme ses contemporains le décrivent, pendant que cet hôte des ennemis de sa patrie errait ainsi de ville en ville et de mers en forêts, regrettant sa maison rasée par son peuple, il couvait deux choses immortelles dans son front cave: sa gloire et sa vengeance. Ce n'était plus le poëte affadi et ingénieux de sa jeunesse; c'était le poète théologique, politique et némésien de son âge avancé. L'adversité avait changé sa muse dans son sein; elle n'y avait laissé que son premier amour.

Cet amour, cependant, n'avait pas été le seul. Indépendamment de son mariage avec une fille d'une famille illustre de Florence, dont il avait eu sept enfants, Boccace confesse, dans l'histoire de sa vie, écrite sur les lieux et si peu d'années après la mort de Dante, que son héros et son poëte avait eu la faiblesse des héros et des poètes: un amour de la beauté poussé quelquefois jusqu'à la licence du cœur.

La négligence que Dante fit de sa femme après son exil, sa longue séparation sans retour et l'affectation avec laquelle il parle, dans ses œuvres en prose, des inconvénients du mariage, appuient trop à cet égard les accusations de Boccace. Mais tout indique aussi que, si le Dante avait été plus que léger dans l'amour des sens, il avait été fidèle dans l'amour de l'âme. Le souvenir toujours renaissant de sa Béatrice, première et dernière apparition de la beauté céleste sous un voile mortel, l'obséda, tantôt délicieusement, tantôt douloureusement, jusqu'au dernier jour. Cette image le transformait tellement, en se présentant à lui à chaque pas de sa vie et à chaque mouvement de sa pensée, que, quand il voulut se consacrer entièrement à la philosophie théologique, muse sévère de son épopée, il éprouva le besoin de donner à cette philosophie et à cette théologie personnifiées le nom, la forme, le regard, la voix, la beauté de sa Béatrice. C'est ce qu'il avoue sans cesse lui-même dans ses sonnets et dans sa Vita nuova (vie nouvelle), sorte de commentaire mystique écrit par lui-même de ses œuvres et de sa pensée.

Mais sa grande inspiration ne soufflait pas encore en lui quand il écrivait ces sonnets et ces œuvres en prose; elle ne souffla que dans l'exil, quand les événements, la guerre, la diplomatie, la politique et les passions civiles eurent fait silence, le soir, dans son âme. Alors, et alors seulement, il entendit toute la voix de son génie, étouffée jusque-là par les bruits de la terre. Il dessina son grand poème et il commença à l'écrire.

Ce poëme, c'était lui! Le poëte n'est-il pas toujours le sujet le plus vivant et le plus intéressant de tout poëme? Quels que soient les innombrables défauts de ce poëme épique du Dante dans la fable, on ne peut nier que ce ne fût, à l'époque où il vivait, et encore à la nôtre, le seul véritable texte d'une vaste épopée qui restât à chanter aux hommes. Il y eut dans la conception autant de génie vrai que dans l'exécution. J'aime à assister, par la pensée, à cette lente conception dans l'esprit de l'exilé de Florence. Je comprends comment il fut amené par la force et par la justesse de son esprit à chanter le monde invisible.

En effet, puisque l'étendue de son intelligence, l'élévation de son cœur, la fécondité de son imagination, la richesse des couleurs sur sa palette poétique portaient cet homme du treizième siècle à créer pour l'Italie et pour le monde un poëme épique, où pouvait-il trouver, dans l'histoire du moyen âge, depuis les empereurs romains jusqu'à lui, un sujet héroïque, national ou européen, d'épopée? Il n'y en avait plus sur la terre. Homère avait fait l'épopée des Grecs, Virgile avait fait celle des Latins; les places étaient prises. Le ciel païen, les héros fabuleux, l'Olympe, la terre, la mer, la guerre, les naissances et les chutes d'empires, la nature physique et la nature morale avaient été décrites et chantées par les poëtes prédécesseurs de l'époque chrétienne. Excepté les grandes invasions des Barbares, qui étaient venues, comme un reflux du Nord, submerger l'Italie, il n'y avait, dans l'histoire, aucune grande épopée héroïque à construire; mais cette épopée des Barbares, ruine et humiliation de l'Italie, il appartenait à des bardes du Nord, et non à des citoyens de la patrie conquise, de la chanter.—Nous la lirons bientôt ensemble.

VIII

Dante ne trouvait donc rien d'épique autour de lui dans l'histoire d'Italie qui pût servir de texte à son imagination; mais le monde théologique était plein de dogmes nouveaux, de foi savante ou de foi populaire, de croyances surnaturelles, de vérités morales ou de fantômes imaginaires, flottant pêle-mêle dans le vide de l'esprit humain, comme les figures tronquées des rêves au moment d'un réveil.

L'âme humaine, que le christianisme avait détachée, dans les monastères surtout, des intérêts terrestres, s'était absorbée dans l'intérêt de son salut éternel. Des cieux, des enfers, des purgatoires sans cesse décrits, peuplés, vidés par les moines prédicateurs dans les chaires du peuple, étaient devenus, par la puissance de la foi, par l'habitude des pratiques, par la répétition des cérémonies, des réalités de la pensée aussi visibles et aussi palpables dans l'esprit des fidèles que les réalités physiques. L'imagination habitait pour ainsi dire ces mondes intellectuels des morts autant et plus que le monde des vivants. Les temples étaient remplis de leurs symboles; les murailles même des rues étaient couvertes des représentations par le pinceau de ces trois séjours de l'âme, enfer, purgatoire, paradis. Dans les fêtes sacrées, ou même profanes, on donnait aux peuples de l'Italie, au lieu de courses olympiques ou de combats du cirque, des drames de théologie chrétienne. Là les âmes, les démons, les anges, les vierges, les saints, les damnés, les trois personnes de la Divinité elles-mêmes, jouaient des rôles d'acteur dans le drame théogonique de ces mondes surnaturels. Le ciel et la terre se touchaient et se confondaient, dans cette atmosphère de la théologie monastique et populaire, comme deux horizons dans la brume.

Dante lui-même était ce qu'on était déjà à Florence à cette époque, et ce qu'on fut bien davantage, quelques années après, à l'époque des Médicis et de Léon X: croyant et platonicien tout à la fois, associant dans son esprit la foi moderne à la philosophie grecque et romaine; les pieds dans l'Église, la tête dans l'Olympe, l'âme dans les cieux, dans les épreuves ou dans les abîmes du monde chrétien.

Il était naturel que ce monde surnaturel, qui tenait plus de place dans l'imagination des hommes de son temps que le monde des vivants, lui parût le seul et vrai sujet d'épopée poétique et mystique pour son âge et pour la postérité. Il regarda donc pendant longtemps et jusqu'au vertige dans la profondeur de son âme, de sa foi, de ses amours, de ses haines, de ses vengeances, et il se dit: «Je ferai voir l'invisible, et je le rendrai si visible, par la puissance de ma foi et par la vigueur de mes pinceaux, que la terre et le ciel sembleront s'ouvrir aux yeux des hommes, et que je jouirai d'abord en ce temps, puis, par anticipation, dans l'éternité, de cette justice éternelle qui sera à la fois ma félicité et ma vengeance. Gloire à ceux que j'aurai sauvés! Malheur à ceux que j'aurai perdus! Et surtout gloire à moi-même! Je ne serai pas seulement, aux yeux de l'Italie guelfe et gibeline, un poëte, je serai le prophète de la divine rétribution!»

Ainsi évidemment se parla à lui-même le Dante, brûlant à la fois de conviction divine et de colère humaine, quand, regardant pour la dernière fois l'inique Florence du haut de l'Apennin, il lui lança sa malédiction de proscrit et sa prophétie de poëte.

IX

On le voit, cette conception de l'épopée de la Divine Comédie (titre de son poëme) était double: divine par le plan, humaine par la personnalité; de là ses beautés et ses vices, que nous allons faire saillir, le livre à la main, sous vos yeux.

Je comprends d'autant mieux le plan de cette épopée que moi-même, hélas! mille fois inférieur en conception, en éloquence et en poésie, au grand exilé de Florence, j'avais conçu, dès ma jeunesse, une épopée, le grand rêve de ma vie, la seule épopée qui me paraisse aujourd'hui réalisable, sur un plan à peu près analogue au plan de la Divine Comédie.

Je m'étais dit: Qu'y a-t-il de plus intéressant aujourd'hui dans l'humanité? Sont-ce des batailles, des conquêtes, des élévations et des catastrophes d'empires? Non; le monde en a tant vu, et il connaît tellement les misérables ressorts par lesquels la fortune élève ou abaisse les conquérants d'ici-bas, qu'il ne s'étonne guère plus des vicissitudes des empires que de l'amoncellement et de l'écroulement d'une vague en écume sur le lit de l'Océan. Mais ce qui intéresse véritablement l'homme, c'est l'homme; et dans l'homme, c'est la partie permanente de son être, c'est l'âme; et dans l'âme, c'est la destinée passée, présente, future, éternelle, de ce principe immatériel, intelligent, aimant, jouissant, souffrant, consciencieux, vertueux ou criminel, se punissant soi-même par ses vices, se récompensant soi-même par ses vertus, s'éloignant ou se rapprochant de Dieu selon qu'il vole en haut ou en bas dans la sphère infinie de sa carrière éternelle, jusqu'au jour où il s'unit enfin, par la foi croissante et par l'amour identifiant, à son Créateur, le souverain Être, la souveraine vérité, le souverain beau, le souverain bien.

X

Je me plais à me rappeler encore, en ce moment, le lieu, le jour, l'heure où je conçus soudainement, dans ma pensée, le plan de cette épopée de l'âme, de l'âme suivie par le poëte dans ses pérégrinations successives et infinies à travers les échelons des mondes et ses existences d'épreuves.

C'était en Italie, à la fin de ma jeunesse. Je venais de passer un hiver à Naples, dans de vagues souffrances de nerfs qui sont la croissance de l'esprit et qui donnent à l'âme les mêmes angoisses que la croissance trop accélérée du corps donne aux sens. Une anxiété sourde et continue travaillait ma pensée; je n'étais bien à aucune place; ce ciel serein, ce beau soleil, cette mer éblouissante, ces collines élyséennes, le bruit de vie et de joie perpétuelle de ce peuple d'enfants, d'amoureux, de musiciens, de poëtes, fourmillant sur les plages de cette côte, après m'avoir tant charmé autrefois, m'étaient devenus presque fastidieux alors. Il y avait je ne sais quel contraste blessant entre la sérénité épanouie de cette race et la mélancolie maladive de mon esprit. Ce grand jour m'aveuglait en m'éblouissant. Je regrettais les brumes d'automne et les ténèbres humides des forêts de mon pays. L'Écosse et Ossian me seyaient mieux que le Tasse et Sorrente. Je lisais alors précisément les documents les plus détaillés de la vie du Tasse; la lecture de ces documents, tout remplis de preuves de sa folie, obsédait mon imagination et m'imprimait je ne sais quelle terreur. J'avais cependant l'esprit aussi juste que le corps sain; mais j'étais malade d'un poëme que je voulais enfanter sans avoir eu encore la force de conception nécessaire à cet enfantement.

Pour me soulager de cette obsession d'un mal inconnu et pour retremper mes nerfs irrités dans un air moins imprégné de sel et de soufre que l'air de la mer et du Vésuve, je cédai au conseil du vieux Cottonio, l'Esculape presque séculaire de Naples, et je partis pour Rome.

XI

À peine eus-je dépassé Capoue, et franchi les premières collines des Abruzzes qui séparent l'atmosphère des montagnes de l'atmosphère de la mer, que je me sentis soudainement guéri, comme un homme asphyxié à qui une fenêtre ouverte vient de rendre l'air respirable. Le lendemain, après une nuit de sommeil passée dans la villa de Cicéron à Molo di Gaete, je poursuivis délicieusement ma course vers Rome. Je couchai à Terracine, à l'issue des marais Pontins; puis je commençai à gravir les collines de Velletri, de Genzano et d'Albano, ces monts Penthélique et ces monts Hymette de la plaine de Rome, plus majestueux et plus gracieux que ceux d'Athènes.

J'étais monté sur le siége de ma calèche pour contempler de plus haut et de plus près une plus large part de ce magique horizon, délices de Cicéron, de Mécène, de Virgile et d'Horace; ils y ont incorporé leurs noms comme des illustrations éternelles de l'homme sur ces pages de la nature.

C'était le soir; le soleil, roulant autour de son disque rouge quelques brumes sanglantes comme les vapeurs de pourpre de ces champs de bataille évaporées dans ses rayons, se précipitait dans la mer étincelante. Les rides roses de cette mer ondulaient doucement dans le lointain comme une étoffe moirée qu'on déploie et qu'on replie pour en faire admirer les chatoyements. Les collines sur lesquelles serpentait la route étaient couvertes dans leurs vallées et sur leurs flancs de forêts d'amandiers en fleurs. Ces fleurs innombrables répandaient leurs teintes lactées et rosées sur toute la campagne; elles tombaient des branches à chaque légère bouffée du vent tiède de la mer; elles semaient d'un véritable tapis de couleurs riantes l'intervalle d'un arbre à l'autre; elles remplissaient l'air soulevé par la brise d'une nuée de papillons inanimés qui venaient tomber jusque sous les roues sur le chemin.

Au sommet de ces collines de vignes hautes et d'amandiers fleuris pyramidaient quelques métairies romaines à l'aspect sombre, caverneux, monumental; plus haut encore des pins parasols à larges cimes dentelaient l'horizon de leurs dômes noirs. Ces coupoles sombres contrastaient avec la riante lumière des vallées, comme les siècles immuables contrastent avec les printemps d'une heure qui fleurissent et qui s'effeuillent à leurs pieds!

XII

Je me souviens aujourd'hui de tous les détails les plus fugitifs de ce beau coucher de soleil, au mois de mars, dans la campagne de Rome; je m'en souviens avec plus de présence des objets dans les yeux que je ne la ressentais même alors. Cette scène a dû m'impressionner cependant avec une certaine force, puisqu'elle se retrouve si complète et si vive après trente ans dans mon imagination; mais je ne la percevais que par mes sens et par le seul instinct, car mon esprit était absorbé par la contemplation intérieure d'une tout autre nature.

Il me sembla que le rideau du monde matériel et du monde moral venait de se déchirer tout à coup devant les yeux de mon intelligence; je sentis mon esprit faire une sorte d'explosion soudaine en moi et s'élever très-haut dans un firmament moral, comme la vapeur d'un gaz plus léger que l'atmosphère, dont on vient de déboucher le vase de cristal, et qui s'élance avec une légère fumée dans l'éther. J'y planai, dans cet éther, pendant je ne sais combien de temps, avec les ailes libres de mon âme, sans avoir le sentiment du monde d'en bas qui m'environnait, mais que je ne voyais plus de si haut.

Les créations infinies et de dates immémoriales de Dieu dans les profondeurs sans mesure de ces espaces qu'il remplit de lui seul par ses œuvres; les firmaments déroulés sous les firmaments; les étoiles, soleils avancés d'autres cieux, dont on n'aperçoit que les bords, ces caps d'autres continents célestes, éclairés par des phares entrevus à des distances énormes; cette poussière de globes lumineux ou crépusculaires où se reflétaient de l'un à l'autre les splendeurs empruntées à des soleils; leurs évolutions dans des orbites tracées par le doigt divin; leur apparition à l'œil de l'astronomie, comme si le ciel les avait enfantés pendant la nuit et comme s'il y avait aussi là haut des fécondités de sexes entre les astres et des enfantements de mondes; leur disparition après des siècles, comme si la mort atteignait également là haut; le vide que ces globes disparus comme une lettre de l'alphabet laissent dans la page des cieux; la vie sous d'autres formes que celles qui nous sont connues, et avec d'autres organes que les nôtres, animant vraisemblablement ces géants de flamme; l'intelligence et l'amour, apparemment proportionnés à leur masse et à leur importance dans l'espace, leur imprimant sans doute une destination morale en harmonie avec leur nature; le monde intellectuel aussi intelligible à l'esprit que le monde de la matière est visible aux yeux; la sainteté de cette âme, parcelle détachée de l'essence divine pour lui renvoyer l'admiration et l'amour de chaque atome créé; la hiérarchie de ces âmes traversant des régions ténébreuses d'abord, puis les demi-jours, puis les splendeurs, puis les éblouissements des vérités, ces soleils de l'esprit; ces âmes montant et descendant d'échelons en échelons sans base et sans fin, subissant avec mérite ou avec déchéance des milliers d'épreuves morales dans des pérégrinations de siècles et dans des transformations d'existences sans nombre, enfers, purgatoires, paradis symbolique de la Divine Comédie des terres et des cieux;

Tout cela, dis-je, m'apparut, en une ou deux heures d'hallucination contemplative, avec autant de clarté et de palpabilité qu'il y en avait sur les échelons flamboyants de l'échelle de Jacob dans son rêve, ou qu'il y en eut pour le Dante au jour et à l'heure où, sur un sommet de l'Apennin, il écrivit le premier vers fameux de son œuvre:

Nel mezzo del cammin di nostra vita,

et où son esprit entra dans la forêt obscure pour en ressortir par la porte lumineuse.

XIII

«C'en est fait!» m'écriai-je en me réveillant, «j'ai trouvé mon poëme!» Et ce n'était pas seulement mon poëme que j'avais cru trouver; c'était le jour ou plutôt le crépuscule de ce monde de vérités que la Providence fait flotter toujours à portée, mais toujours un peu au-dessus de notre intelligence, comme le père fait flotter le fruit au-dessus de la taille de son enfant pour lui faire lever ses petites mains jusqu'à l'arbre, et pour le faire grandir par l'effort jusqu'à la branche.

Création, théogonie, histoire, vie et mort, phases primitives, successives et définitives de l'esprit, destinée de tous les êtres animés, de l'âme humaine d'abord, puis de celle de l'insecte, puis de celle des soleils, puis de celle de ces myriades d'esprits invisibles, mais évidents, qui comblent le vide entre Dieu et le néant, qui pullulent dans ses rayons, et qui sont, je n'en doute pas, aussi divers et aussi multipliés que les atomes flottants qui nous apparaissent dans un rayonnement de soleil; je crus tout comprendre; et, en effet, je compris tout ce que Dieu permet de comprendre à une de ses plus infimes intelligences.