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Cours familier de Littérature - Volume 15 cover

Cours familier de Littérature - Volume 15

Chapter 153: III.
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About This Book

A seasoned critic offers a close reading of Victor Hugo's sprawling novel, recounting a pivotal episode in which an escaped convict encounters a child who loses a coin, and using that scene to question the plausibility of redeeming a brutalized soul into an idealized saint. The essay contrasts grand lyrical passages with burlesque episodes, objects to anachronistic political jabs, and argues that some comic or popular scenes would be better handled by writers attuned to social realism, while praising the author's soaring style despite occasional excesses.

Puis voyez ce qu'est pour la vieille maison séculaire la position d'un de ces pauvres ustensiles que nous ne connaissons pas même dans nos villes: une plaque de foyer au fond de la cheminée de cuisine! Que c'est touchant pour tous ceux qui en vivent et qui s'y réchauffent, et qui espèrent s'y réchauffer jusqu'à leur dernier jour.

Lisez ceci: c'est homérique ou biblique comme le trépied de Nausicaa ou comme le foyer de Jacob!

Le 7 mars.

«Aujourd'hui on a placé un âtre nouveau à la cuisine. Je viens d'y poser les pieds, et je marque ici cette sorte de consécration du foyer dont la pierre ne gardera point de trace.

«C'est un événement ici que ce foyer, comme à peu près un nouvel autel dans une église. Chacun va le voir et se promet de passer de douces heures et une longue vie devant ce foyer de la maison (car il est à tous, maîtres et valets), mais qui sait?... Moi peut-être, je le quitterai la première: ma mère s'en alla bientôt! On dit que je lui ressemble.»

Le 8 mars.

«J'ai fait cette nuit un grand songe. L'Océan passait sous nos fenêtres. Je le voyais, j'entendais ses vagues roulant comme des tonnerres, car c'était pendant une tempête que j'avais la vue de la mer, et j'avais peur.

«Un ormeau qui s'est élevé avec un oiseau chantant dessus m'a détournée de la frayeur. J'ai écouté l'oiseau: plus d'Océan et plus de songe.»

XXV.

Le printemps approche, l'âme triste se rassérène; pluie ou vent, chaud ou froid, voilà la température de ces âmes qui n'ont pas d'autre événement que l'influence du ciel sur elles.

Le 9 mars.

«La journée a commencé douce et belle; point de pluie ni de vent. Mon oiseau chantait toute la matinée, et moi aussi, car j'étais contente et je pressentais quelque bonheur pour aujourd'hui. Le voilà, mon ami, c'est une de tes lettres. Oh! s'il m'en venait ainsi tous les jours!

«Il faut que j'écrive à Louise.

«Du temps que j'écrivais, les nuages, le vent, sont revenus. Rien n'est plus variable que le ciel et notre âme.

«Bonsoir.»

Le 10 mars.

«Oh! le beau rayon de lune qui vient de tomber sur l'évangile que je lisais!»

XXVI.

Le 11 mars.

«Aujourd'hui, à cinq heures du matin, il y a eu cinquante-sept ans que notre père vint au monde.

«Nous sommes allés, lui, Mimi et moi, à l'église en nous levant, célébrer cet anniversaire et entendre la messe.

«Prier Dieu, c'est la seule façon de célébrer toute chose en ce monde. Aussi ai-je beaucoup prié en ce jour où vint au monde le plus tendre, le plus aimant, le meilleur des pères. Que Dieu nous le conserve et ajoute à ses années tant d'années que je ne les voie pas finir!

«Mon Dieu! non, je ne voudrais pas mourir la dernière; aller au ciel avant tous serait mon bonheur.

«Pourquoi parler de mort un jour de naissance? c'est que la vie et la mort sont sœurs et naissent ensemble comme deux jumelles.

«Demain je ne serai pas ici. Je t'aurai quittée, ma chère chambrette; papa m'emmène à Caylus. Ce voyage m'amuse peu; je n'aime pas à m'en aller, à changer de lieu, ni de ciel, ni de vie, et tout cela change en voyage.

«Adieu, mon confident, tu vas m'attendre dans mon bureau. Qui sait quand nous nous reverrons? je dis dans huit jours, mais qui compte au sûr dans ce monde?

«Il y a neuf ans que je demeurai un mois à Caylus. Ce n'est pas sans quelque plaisir que je reverrai cet endroit, ma cousine, sa fille, et le bon chevalier qui m'aimait tant! On prétend qu'il m'aime encore. Je vais le savoir. C'est possible qu'il soit le même; lui me trouvera bien changée depuis dix ans. Dix ans, c'est un siècle pour une femme. Alors nous aurons même âge, car le brave homme a ses quatre-vingts ans passés.»

XXVII.

Le 12 mars.

«C'était pour moi une véritable peine de m'en aller; papa l'a su et m'a laissée. Il me dit hier au soir: Fais comme tu voudras.» Je voulais demeurer et me sentais toute triste en pensant que ce soir je serais loin d'ici, loin de Mimi, loin de mon feu, loin de ma chambrette, loin de mes livres, loin de Trilby, loin de mon oiseau: tout, jusqu'aux moindres choses, se présente quand on s'en va, et vous entoure si bien qu'on n'en peut sortir. Voilà ce qui m'arrive chaque fois qu'il est question de voyage: j'appelle voyage une sortie de huit jours. Comme la colombe, j'aime chaque soir revenir à mon nid. Nul endroit ne me fait envie.»

XXVIII.

Le 17, elle entend siffler dans la vallée au milieu du jour.

«J'écoute le berger qui siffle dans le vallon. C'est l'expression la plus gaie qui puisse passer sur les lèvres de l'homme. Ce sifflement marque un sans-souci, un bien-être, un je suis content qui fait plaisir. Ces pauvres gens! il leur faut bien quelque chose: ils ont la gaieté.

«Deux petits enfants font aussi en chantant leur fagot de branches parmi les moutons. Ils s'interrompent de temps en temps pour rire ou pour jouer, car tout cela leur échappe. J'aimerais à les voir faire et à écouter le merle qui chante dans la haie du ruisseau; mais je veux lire.

«C'est Massillon que je lis depuis que nous sommes en carême. J'admire son discours de vendredi sur la Prière, qui est vraiment un cantique.»

Le 18 mars.

«Le berger m'a annoncé ce matin l'arrivée des bergeronnettes. Une a suivi le troupeau toute la journée: c'est de bon augure, nous aurons bientôt des fleurs. On croit aussi que ces oiseaux portent bonheur aux troupeaux. Les bergers les vénèrent comme une sorte de génie et se gardent d'en tuer aucune. Si ce malheur arrivait, le plus beau mouton du troupeau périrait.

«Je voudrais que cette naïve crédulité préservât de même tant d'autres petits oiseaux que nos paysans font périr inhumainement.

XXIX.

Le printemps est tout à fait revenu. La pauvre fille s'en réjouit comme le brin d'herbe, sans savoir pourquoi, si ce n'est que la lumière est pure, et le vent tiède.

Lisez:

«J'ai failli avoir un chagrin aujourd'hui. Comme j'entrais dans ma chambre, je vis mon petit linot sous la griffe de la chatte. Je l'ai sauvé en effrayant la chatte qui a lâché prise. L'oiseau n'a eu que peur, puis il s'est trouvé si content qu'il s'est mis à chanter de toutes ses forces, comme pour me remercier et m'assurer que la frayeur ne lui avait pas ôté la voix.

«Un bouvier qui passe dans le chemin des Cordes chante aussi, menant sa charrette, mais un air si insouciant, si mou, que j'aime mieux le gazouillement du linot.

«Quand je suis seule ici, je me plais à écouter ce qui remue au dehors, j'ouvre l'oreille à tout bruit: un chant de poule, les branches tombant, un bourdonnement de mouche, quoi que ce soit m'intéresse et me donne à penser. Que de fois je me prends à considérer, à suivre des yeux de tout petits insectes que j'aperçois dans les feuillets d'un livre, ou sur les briques, ou sur la table! Je ne sais pas leur nom, mais nous sommes en connaissance comme des passants qui se considèrent le long du chemin. Nous nous perdons de vue, puis nous nous rencontrons par hasard, et la rencontre me fait plaisir; mais les petites bêtes me fuient, car elles ont peur de moi, quoique je ne leur aie jamais fait mal. C'est qu'apparemment je suis bien effrayante pour elles.

«En serait-il de même au paradis? Il n'est pas dit qu'Ève y fit jamais peur à rien. Ce n'est qu'après le péché que la frayeur s'est mise entre les créatures.

«Il faut que j'écrive à Philibert.»

XXX.

Le commencement d'avril recommence les choses, mais la vie morale est si pleine qu'elle n'ennuie jamais. Voyez.

Le 1er avril.

«Voilà donc un mois de passé, moitié triste, moitié beau, comme à peu près toute la vie. Ce mois de mars a quelques lueurs de printemps qui sont bien douces, c'est le premier qui voit des fleurs, quelques pimprenelles qui s'ouvrent un peu au soleil, des violettes dans les bois sous les feuilles mortes, qui les préservent des gelées blanches. Les petits enfants s'en amusent et les appellent fleurs de mars.

«Ce nom est très-bien donné. On en fait sécher pour faire de la tisane. Cette fleur est bonne et douce pour les rhumes, et, comme la vertu cachée, son parfum la décèle.

«On a vu aujourd'hui des hirondelles, joyeuse annonce du printemps.»

XXXI.

Le 2 avril.

«Mon âme s'en va tout aujourd'hui du ciel sur une tombe, car il y a seize ans que ma mère mourut à minuit. Ce triste anniversaire est consacré au deuil et à la prière. Je l'ai passé devant Dieu en regrets et en espérances; tout en pleurant, je lève les yeux et vois le ciel où ma mère est heureuse sans doute, car elle a tant souffert!

«Sa maladie fut longue et son âme patiente. Je ne me souviens pas qu'il lui soit échappé une plainte, qu'elle ait crié tant soit peu sous la douleur qui la déchirait: nulle chrétienne n'a mieux souffert. On voyait qu'elle l'avait appris devant la croix. Il lui serait venu de sourire sur son lit de mort comme un martyr sur son chevalet. Son visage ne perdit jamais sa sérénité, et jusque dans son agonie elle semblait penser à une fête.

«Cela m'étonnait, moi qui la voyais tant souffrir, moi qui pleurais au moindre mal, et qui ne savais pas ce que c'est que la résignation dans les peines. Aussi, quand on me disait qu'elle s'en allait mourir, je la regardais, et son air content me faisait croire qu'elle ne mourrait pas. Elle mourut cependant le 2 avril à minuit, à l'heure où je m'étais endormie au pied de son lit. Sa douce mort ne m'éveilla pas; jamais âme ne sortit plus tranquillement de ce monde.

«Ce fut mon père... Mon Dieu! j'entends le prêtre, je vois les cierges allumés, une figure pâle, en pleurs; je fus emmenée dans une autre chambre.»

Le 3 avril.

«À neuf heures du matin ma mère fut mise au tombeau.»

XXXII.

Et plus loin:

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«Je demande à mon âme ce qu'elle a vu aujourd'hui, ce qu'elle a appris, ce qu'elle a aimé, car chaque jour elle aime quelque chose.

«Ce matin j'ai vu un beau ciel, le marronnier verdoyant, et entendu chanter les petits oiseaux. Je les écoutais sous le grand chêne, près du Téoulé dont on nettoyait le bassin.

«Ces jolis chants et ce lavage de fontaine me donnaient à penser diversement: les oiseaux me faisaient plaisir, et, en voyant s'en aller toute bourbeuse cette eau si pure auparavant, je regrettais qu'on l'eût troublée, et me figurais notre âme quand quelque chose la remue; la plus belle même se décharme quand on en touche le fond, car au fond de toute âme humaine il y a un peu de limon.

«Voilà bien la peine de prendre de l'encre pour écrire de ces inutilités!»

Cette âme aimante épie toute chose pour l'aimer. Le 15, elle entend le premier rossignol.

Le 15 avril.

«À mon réveil, j'ai entendu le rossignol, mais rien qu'un soupir, un signe de voix. J'ai écouté longtemps sans jamais entendre autre chose. Le charmant musicien arrivait à peine et n'a fait que s'annoncer. C'était comme le premier coup d'archet d'un grand concert. Tout chante ou va chanter.»

Et quelques pages plus loin, à propos d'un enfant de deux ans, à qui la mort a enlevé sa mère:

«Le cœur apprend à s'affliger comme il apprend à aimer, en grandissant.»

XXXIII.

Les plus minutieux détails du ménage lui sont poésie et sentiment. Nous avons dit que le repas au Cayla se prenait souvent à la cuisine.

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«Il faut que je note en passant un excellent souper que nous venons de faire, papa, Mimi et moi, au coin du feu de la cuisine, avec de la soupe des domestiques, des pommes de terre bouillies et un gâteau que je fis hier au four du pain; nous n'avions pour serviteurs que nos chiens, Lion, Wolf et Trilby, qui léchaient les miettes. Tous nos gens sont à l'église.

«Ce repas au coin du feu, parmi chiens et chats, ce couvert mis sur les bûches, est chose charmante. Il n'y manquait que le chant du grillon et toi, pour compléter le charme.

«Est-ce assez bavardé aujourd'hui? Maintenant je vais écouter la Vialarette, qui revient de Cordes: encore un plaisir.»

Le 25 avril.

«Me voici devant un charmant bouquet de lilas que je viens de prendre sur la terrasse. Ma chambrette en est embaumée; j'y suis comme dans un bouquetier, tant je respire de parfums!»

Le 26 avril.

«Je ne sais quoi m'ôta de sur les fleurs hier matin; depuis j'en ai vu d'autres dans le chemin de Cahuzac, tout bordé d'aubépines. C'est plaisir de trotter dans ces parfums, et d'entendre les petits oiseaux qui chantent par ci par là dans les haies.

«Rien n'est charmant comme ces courses du matin au printemps, et je ne regrette pas de me lever de bonne heure pour me donner ce plaisir.

«Bientôt je me lèverai à cinq heures. Je me règle sur le soleil, et nous nous levons ensemble.

«L'hiver, il est paresseux: je le suis et ne sors du lit qu'à sept heures. Encore parfois le jour me semble long. Cela m'arrive lorsque le ciel est nébuleux, que je suis triste et que j'attends un peu de soleil ou quelque chose de rayonnant dans mon âme; alors le temps est long.

«Mon Dieu! trouver un jour long, tandis que la vie tout entière n'est rien!

«C'est que l'ennui s'est posé sur moi, qu'il y demeure, et que tout ce qui prend de la durée met de l'éternité dans le temps.»

L'ennui du printemps dans une âme de jeune fille éclate aussi dans les lignes suivantes:

Le 28 avril.

«Quand tout le monde est occupé et que je ne suis pas nécessaire, je fais retraite et viens ici à toute heure pour écrire, lire ou prier. J'y mets aussi ce qui se passe dans l'âme et dans la maison, et de la sorte nous retrouverons jour par jour tout le passé.

«Pour moi ce n'est rien, ce qui passe, et je ne l'écrirais pas; mais je me dis:—Maurice sera bien aise de voir ce que nous faisions pendant qu'il était loin et de rentrer ainsi dans la vie de famille,—et je le marque pour toi.»

XXXIV.

Examinons les causes cachées de cet ennui, que la résignation pieuse de la jeune fille empêchait seule de se convertir en désespoir: le malheur a sa paix et sa gaieté dans l'âme qui s'est jetée tout entière au Dieu des peines et des espérances éternelles.

Mademoiselle de Guérin avait vingt-huit ans; elle n'était pas jolie, selon le vulgaire, bien que les yeux, où se reflète le génie, la bouche, où s'épanouit la bonté, le contour harmonieux et délicat du visage, qui encadre le caractère, les cheveux, grâce de la figure, la taille svelte et souple, qui fait ressortir les formes du corps, la vivacité de la démarche, qui transporte la personne avec la rapidité de la pensée, fissent de cet ensemble un aspect très-agréable, plus que suffisant au bonheur d'un époux.

Mais l'absence complète et volontaire de fortune ne lui laissait pas l'illusion d'être recherchée, et l'espèce de langueur désintéressée d'amour qui suit ces circonstances l'avait détachée de toutes ces espérances, sinon de tous ces désirs.

Elle pouvait aimer; il paraît même que la préférence qui l'entraînait à son insu vers un jeune ami de son frère se serait facilement changée en un sentiment dont cet ami était bien digne.

Ce goût avait ému son cœur, mais le doigt sur la bouche du silence et de la pureté virginale de cette âme n'avait rien laissé éclater, même en elle-même.

L'amour, pensait-elle, n'est pas fait pour moi; je ne dois pas même y songer. Ce songe ferait le malheur de deux êtres; jetons tous mes songes à Dieu.

Elle avait pour son père un amour filial plein de confiance, de pitié pour son isolement, de reconnaissance pour tous les sacrifices qu'il s'imposait en faveur de ses enfants; pour sa sœur Mimi une affection vraiment maternelle qui aimait à se tromper soi-même, en lui persuadant que cette jeune sœur était sa fille.

XXXV.

Mais le plus fort attachement, après son attachement pour son père, était le sentiment passionné qui liait son âme à son frère aîné, Maurice de Guérin.

Elle l'avait élevé, elle avait été témoin de ses progrès dans ses premières études; elle avait conçu de lui une de ces grandes idées qui montrent un grand homme dans un enfant à des parents trop prévenus en faveur de leur sang. Ces illusions étaient devenues des espérances. Elle ne trouvait rien sur la terre de supérieur à ce qu'il méritait. Elle avait transvasé toute son ambition dans la sienne, son génie dans celui qu'elle lui supposait.

XXXVI.

Elle se trompait; nous avons lu avec attention et intérêt les deux volumes d'essais et de correspondance de ce frère mort jeune, et dont ses amis ont imprimé les œuvres, sans doute par respect pour sa sœur.

Il n'y a, selon nous, rien de supérieur, rien même de digne d'une sérieuse attention dans tout cela.

Quelques lettres où l'on retrouve un peu de l'âme de sa sœur, et un Essai intitulé le Centaure, déclamation de rhétorique qui ne mérite pas le bruit qu'on en a fait, et qui est tombée vite de ce piédestal de complaisance dans le juste oubli qui lui était dû: voilà tout, quant au prodigieux talent qu'on attribuait à ce jeune homme.

Nous ne savons pas ce qu'il serait devenu si Dieu l'avait laissé vivre jusqu'à pleine maturité d'esprit. Il a été fauché dans sa verdeur.

Mais sa jeunesse avait été très-intéressante par ce contraste entre sa naissance et sa condition à Paris.

XXXVII.

À peine était-il sorti du séminaire de Cahuzac qu'il fut lancé à Paris, sans fortune, sans protecteur, pour faire ce qu'on appelle son chemin à travers la vie. Ce chemin fut hérissé d'obstacles et de ronces. Il fut obligé, pour vivre, de donner des leçons vulgaires à des enfants plus jeunes que lui; puis, les élèves manquant, il fut contraint de briguer un emploi de répétiteur mal rétribué dans un collége, et il y végéta ainsi quelques années, lui, l'idole de son père, et le favori adoré de sa sœur, dans un château de gentilhomme, apparenté avec tout ce que sa province comptait de familles nobles ou distinguées!

On conçoit combien d'amertume devait faire bouillonner dans cette âme le souvenir de cette première condition et le contraste avec cet humble métier de répétiteur de collége dont le salaire était à peine une chambre haute dans un quartier de Paris, et un morceau de pain trempé de fiel.

Sa sœur ne le perdait pas de vue; elle souffrait tout ce qu'il souffrait, elle espérait quand il désespérait, elle rêvait pour lui l'impossible.

Ces espérances le sauvèrent pourtant. Les Guérin avaient à l'Île de France une parenté coloniale avec laquelle ils entretenaient une correspondance. Cette famille vint en France. Une jeune fille, belle comme une créole et d'une dot suffisante, l'y suivit; mademoiselle de Guérin rêva la réhabilitation de son frère par un mariage.

Ce mariage fut conclu; il fit quelque temps le bonheur de son frère. Mais ce temps fut court; le malheur lui avait abrégé la vie; la poitrine était atteinte. On le fit venir au Cayla, il y arriva mourant; il s'y éteignit dans les bras de son père, de sa sœur et de sa jeune femme. Dès lors toute la terre s'évanouit, pour mademoiselle de Guérin.

XXXVIII.

C'est là que nous la retrouvons, vieillie seulement de deux années, mais en réalité vieillie de mille espérances ensevelies avant elle.

Il ne lui restait que son père à consoler, un tout jeune frère bon, aimable, un peu étourdi, et sa sœur Mimi à cultiver. Quant à elle, elle était morte à ce bas monde; mais le monde supérieur, le monde céleste, celui où tout est éternel, lui apparaissait plus visible que jamais. Elle vivait davantage d'immortalité!

XXXIX.

Maintenant donc que nous la connaissons à fond et que les murs du vieux donjon de son cher Cayla sont transparents pour nous, relisons ses notes, ses reliques épistolaires, avant et après l'événement qui l'a privée de ce frère, et introduisons-nous le soir, au coin du feu, entre son père et elle. Les confidences de l'espérance et de la jeunesse, pleines d'illusions, sont moins touchantes que celles de la dernière heure. La moitié de ces confidences s'étend sur la terre, l'autre moitié regarde déjà le ciel.

XL.

Sans date.

«M'y revoici à ce cher Cayla!

«Oh! que ce fut un beau moment que le revoir de la famille, de papa, de Mimi, d'Érembert (Éran), qui m'embrassaient si tendrement et me faisaient sentir si profond tout le bonheur d'être ainsi aimée!»

Le 17, elle a repris sa vie découragée, mais sensible toujours au bonheur d'autrui.

Le 18 avril.

«Qui aurait deviné ce qui vient de m'arriver aujourd'hui? J'en suis surprise, occupée, bien aise. Je remercie, et regarde cent fois ma belle fortune: les poésies créoles, à moi adressées par un poëte de l'Île de France. Demain j'en parlerai. Il est trop tard à présent, mais je n'ai pu dormir sans marquer ici cet événement de ma journée et de ma vie.»

Le 19 avril.

«Me voici à la fenêtre, écoutant un chœur de rossignols qui chantent dans la Moulinasse d'une façon ravissante.

«Oh! le beau tableau! Oh! le beau concert, que je quitte pour aller porter l'aumône à Annette la boiteuse!»

XLI.

Le 22 avril.

«Mimi m'a quittée pour quinze jours; elle est à ***, et je la plains au milieu de cette païennerie, elle si sainte et bonne chrétienne! Comme me disait Louise une fois, elle me fait l'effet d'une bonne âme dans l'enfer; mais nous l'en sortirons dès que le temps donné aux convenances sera passé.

«De mon côté, il me tarde; je m'ennuie de ma solitude, tant j'ai l'habitude d'être deux. Papa est aux champs presque tout le jour, Éran à la chasse: pour toute compagnie, il me reste Trilby et mes poulets qui font du bruit comme des lutins; ils m'occupent sans me désennuyer, parce que l'ennui est le fond et le centre de mon âme aujourd'hui. Ce que j'aime le plus est peu capable de me distraire. J'ai voulu lire, écrire, prier, tout cela n'a duré qu'un moment; la prière même me lasse. C'est triste, mon Dieu! Par bonheur, je me suis souvenue de ce mot de Fénelon: Si Dieu vous ennuie, dites-lui qu'il vous ennuie.»

Le 23 avril.

«Je viens de passer la nuit à t'écrire. Le jour a remplacé la chandelle, ce n'est pas la peine d'aller au lit. Oh! si papa le savait!»

Le 24 avril.

«Comme elle a passé vite, cette nuit passée à t'écrire! l'aurore a paru que je me croyais à minuit; il était trois heures pourtant, et j'avais vu passer bien des étoiles, car de ma table je vois le ciel, et de temps en temps je le regarde et le consulte; et il me semble qu'un ange me dicte.

«D'où me peuvent venir, en effet, que d'en haut tant de choses tendres, élevées, douces, vraies, pures, dont mon cœur s'emplit quand je te parle! Oui, Dieu me les donne, et je te les envoie.

«Puisse ma lettre te faire du bien! Elle t'arrivera mardi; je l'ai écrite la nuit pour la faire jeter à la poste le matin, et gagner un jour. J'étais si pressée de te venir distraire et fortifier dans cet état de faiblesse et d'ennui où je te vois!

«Mais je ne le vois pas, je l'augure d'après tes lettres, et quelques mots de Félicité. Plût à Dieu que je pusse le voir et savoir ce qui te tourmente! alors je saurais sur quoi mettre le baume, tandis que je le pose au hasard. Oh! que je voudrais de tes lettres!

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«Quelquefois je pense que ce n'est rien que ma tristesse, qu'un peu de cette humeur noire que nous avons dans la famille, et qui rend si triste quand il s'en répand dans le cœur!

«Mon âme est naturellement aimante, et la prière, qu'est-ce autre chose que l'amour, un amour qui se répand de l'âme au dehors comme l'eau sort de la fontaine?...

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«Au moment où j'écris, tonnerre, vents, éclairs, tremblement du château, torrents de pluie comme un déluge. J'écoute tout cela de ma fenêtre inondée, et je n'y puis écrire comme chaque soir.

«C'est bien dommage, car c'est un charmant pupitre, sur ce tertre du jardin si vert, si joli, si frais, tout parfumé d'acacias.

XLII.

Le 28 mai.

«Notre ciel d'aujourd'hui est pâle et languissant comme un beau visage après la fièvre. Cet état de langueur a bien des charmes, et ce mélange de verdure et de débris, de fleurs qui s'ouvrent sur des fleurs tombées, d'oiseaux qui chantent et de petits torrents qui coulent, cet air d'orage et cet air de mai, font quelque chose de chiffonné, de triste, de riant que j'aime.

«Mais c'est l'Ascension aujourd'hui; laissons la terre et le ciel de la terre, montons plus haut que notre demeure, et suivons Jésus-Christ où il est entré.

«Cette fête est bien belle; c'est la fête des âmes détachées, libres, célestes, qui se plaisent, au-delà du visible, où Dieu les attire.»

Le 29 mai.

«Jamais orage plus long, il dure encore, depuis trois jours le tonnerre et la pluie vont leur train. Tous les arbres s'inclinent sous ce déluge; c'est pitié de leur voir cet air languissant et défait dans le beau triomphe de mai.

«Nous disions cela ce soir, à la fenêtre de la salle, en voyant les peupliers du Pontet penchant leur tête tout tristement, comme quelqu'un qui plie sous l'adversité. Je les plaignais ou peu s'en faut; il me semble que tout ce qui paraît souffrir a une âme.»

Le 30 mai.

«Toujours, toujours la pluie. C'est un temps à faire de la musique ou de la poésie. Tout le monde bâille en comptant les heures qui jamais ne finissent.

«C'est un jour éternel pour papa surtout qui aime tant le dehors et ses distractions. Le voilà comme en prison, feuilletant de temps en temps une vieille histoire de l'Académie de Berlin, porte-sommeil, assoupissante lecture!

«Juge! je suis tombée sur la théologie de l'Être!

«Vite, j'ai fermé le livre, et j'ai cru voir un puits sans eau.

«Le vide obscur m'a toujours fait peur.»

XLIII.

Les douleurs, ce chapelet de la vie, continuent à s'égrener sur le Cayla.

Le 12 juin, meurt la bonne grand'mère, venue là pour y mourir.

Jour de deuil, écrit Eugénie.

Le 17 juin.

«Jour de deuil. Nous avons perdu ma grand'mère. Ce matin, papa est venu de bonne heure dans ma chambre, s'est approché de mon lit et m'a pris la main qu'il a serrée en me disant:

«—Lève-toi.

«—Pourquoi?

«Il m'a serré la main encore.

«—Lève-toi.

«—Il y a quelque chose, dites?

«—Ma mère...

«J'ai compris; je l'avais laissée mourante.»

XLIV.

Le 1er août.

«Ce soir ma tourterelle est morte, je ne sais de quoi, car elle chantait encore ces jours-ci.

«Pauvre petite bête! voilà des regrets qu'elle me donne. Je l'aimais, elle était blanche, et chaque matin c'était la première voix que j'entendais sous ma fenêtre, tant l'hiver que l'été. Était-ce plainte ou joie? je ne sais, mais ces chants me faisaient plaisir à entendre; voilà un plaisir de moins. Ainsi, chaque jour, perdons-nous quelque jouissance.

«Je veux mettre ma colombe sous un rosier de la terrasse; il me semble qu'elle sera bien là, et que son âme (si âme il y a) reposera doucement dans ce nid sous les fleurs.

«Je crois assez à l'âme des bêtes, et je voudrais même qu'il y eût un petit paradis pour les bonnes et les douces, comme les tourterelles, les chiens, les agneaux. Mais que faire des loups et autres méchantes espèces? Les damner? cela m'embarrasse. L'enfer ne punit que l'injustice, et quelle injustice commet le loup qui mange l'agneau? Il en a besoin; ce besoin, qui ne justifie pas l'homme, justifie la bête, qui n'a pas reçu de loi supérieure à l'instinct. En suivant son instinct, elle est bonne ou mauvaise par rapport à nous seulement; il n'y a pas vouloir, c'est-à-dire choix, dans les actions animales, et par conséquent ni bien ni mal, ni paradis ni enfer. Je regrette cependant le paradis, et qu'il n'y ait pas des colombes au ciel.

«Mon Dieu! qu'est-ce que je dis là? aurons-nous besoin de rien d'ici-bas, là-haut, pour être heureux?»

XLV.

Le temps change, mais pas le cœur; lisez son voyage à Cahuzac.

Le 29 juin.

«Beau ciel, beau soleil, beau jour. C'est de quoi se réjouir, car le beau temps est rare à présent, et je le sens comme un bienfait. C'en est bien un, qu'une belle nature, un air pur, un ciel radieux, petites images du séjour céleste, et qui font penser à Dieu.

«J'irai ce soir à Cahuzac, mon cher pèlerinage. En attendant, je vais m'occuper de mon âme et voir où elle en est dans ses rapports avec Dieu depuis huit jours. Cette revue éclaire, instruit et avance merveilleusement le cœur dans la connaissance de Dieu et de soi-même. N'y avait-il pas un philosophe qui ordonnait cet exercice trois fois le jour à ses disciples? Et ses disciples le faisaient.

«Je le veux faire aussi, à l'école de Jésus, pour apprendre à devenir sage, d'une sagesse chrétienne.»

Le 30 juin.

«Je passai la journée d'hier à Cahuzac, et quelques heures seule dans la maison de notre grand'mère.

«Je me mis d'abord à genoux sur un prie-Dieu où elle priait, puis je parcourus sa chambre, je regardai ses chaises, son fauteuil, ses meubles dérangés comme quand on déloge; je vis son lit vide; je passai partout où elle avait passé, et je me souvins de ces lignes de Bossuet: «Dans un moment on passera où j'étais, et l'on ne m'y trouvera plus. Voilà sa chambre, voilà son lit, dira-t-on, et de tout cela il ne restera plus que mon tombeau où l'on dira que je suis, et je n'y serai pas.» Oh! quelle idée de notre néant dans cette absence même de la tombe, dans la dispersion si prompte de notre poussière dans les souterrains de la mort!

«Demain, je change et vais à Cahuzac pour des réparations à la maison qui me tiendront quelques jours. Ce seront des jours uniques; aussi je veux les marquer et prendre mon journal.

«Je vais écrire à Antoinette, mon amie l'ange.»

XLVI.

Le 1er septembre elle y est, à Cahuzac, pour démeubler la maison vide de sa grand'mère. Écoutons-la respirer toute seule.

Le 1er septembre.

«M'y voici, à Cahuzac, dans une autre chambrette, accoudée sur une petite table où j'écris.

«Il me faut partout des tables et du papier, parce que partout mes pensées me suivent et se veulent répandre en un endroit, pour toi, mon ami. J'ai parfois l'idée que tu y trouveras quelque charme, et cette idée me sourit et me fait continuer.

«Papa me viendra voir cette après-midi; cela me réjouit.»

XLVII.

Le 1er décembre.

«Je pense à la tombe qui s'ouvre ce matin à Gaillac pour engloutir ces restes humains jusqu'à ce que Dieu les ravive. C'est notre sort à tous, il faut être jeté en terre et pourrir dans les sillons de la mort avant d'arriver à la floraison; mais, alors, que nous serons heureux de vivre et même d'avoir vécu! L'immortalité nous fera sentir le prix de la vie et tout ce que nous devons à Dieu pour nous avoir tirés du néant.

«C'est un bienfait auquel nous ne pensons guère et dont nous jouissons sans presque nous en soucier, car la vie souvent ne fait aucun plaisir. Mais qu'importe pour le chrétien? À travers larmes ou fêtes, il marche toujours vers le ciel; son but est là, ce qu'il rencontre ne peut guère l'en détourner. Crois-tu que, si je courais vers toi, une fleur sur mon chemin ou une épine au pied m'arrêtassent?

«Me voici au soir d'une journée remplie de mille pensées et choses diverses dont je me rends compte au coin du feu de ma chambre, à la clarté d'une petite lampe, ma seule compagne de nuit.

«Sans le malheur arrivé à Gaillac, j'aurais Mimi à côté de moi, et nous causerions, et je lui dirais, à elle, ce que je dis mal ici à ce confident muet.»

Le 2 décembre.

«Rien d'intéressant, que la venue d'un petit chien qui doit remplacer Lion au troupeau. Il est beau et fort caressant, je l'aime; et je lui cherche un nom. Ce serait Polydore, en souvenir du chien de La Chênaie; mais, pour un chien de berger, c'est un nom de luxe: mieux vaut Bataille, pour le combattant du troupeau.

«L'air est doux ce matin, les oiseaux chantent comme au printemps, et un peu de soleil visite ma chambrette. Je l'aime ainsi et m'y plais comme aux plus beaux endroits du monde, toute solitaire qu'elle est. C'est que j'en fais ce que je veux, un salon, une église, une académie. J'y suis quand je veux avec Lamartine, Chateaubriand, Fénelon: une foule d'esprits m'entoure; ensuite ce sont des saints, sainte Thérèse, saint Louis, patron de mon amie Louise, et une petite image de l'Annonciation où je contemple un doux mystère et les plus pures créatures de Dieu, l'ange et la Vierge. Voilà de quoi me plaire ici et murer ma porte à tout ce qui se voit ailleurs.»........................

XLVIII.

Arrêtons-nous un moment ici, où ses dernières joies finissent, et demandons à nos lecteurs s'ils ont trouvé ailleurs ces ouvertures sur l'âme humaine qui laissent mieux voir au fond d'un cœur. Et quel cœur! et quelle admirable imagination! et quelle beauté dans la simplicité des événements, toujours les mêmes! et quelle variété dans la monotonie!

Mais est-ce que l'événement, quelque semblable qu'il soit à lui-même, est jamais monotone?

Est-ce que l'eau du fleuve pur, qui coule la même en se renouvelant toujours, ennuie jamais l'œil qui la voit couler en reflétant les scènes de son rivage?

La monotonie n'est pas dans la nature, elle est un nom; l'âme douée d'une vie éternelle donne la vie à tout ce qui l'impressionne; sa candeur n'est pas le néant, sa candeur est sa sincérité; plus elle s'observe, plus elle se peint elle-même; plus elle se passionne et plus elle nous intéresse.

Allons encore quelques pas dans cette belle vie, et voyons-la finir comme elle a commencé: dans la douce candeur de la douleur confiante, comme dans la naïve joie de la fleur qui vient d'éclore pour jouir, aimer, souffrir, et embaumer ce qui la foule aux pieds sans la cueillir et sans la voir.

XLIX.

Il nous reste de bien belles pages à feuilleter encore dans cette Imitation familière de l'ange solitaire du foyer.

Cette littérature de l'âme a des pages qu'aucune autre littérature n'égalera jamais.

Lamartine.

LXXXIXe ENTRETIEN.

DE LA LITTÉRATURE DE L'ÂME.
JOURNAL INTIME D'UNE JEUNE PERSONNE.

Mlle de Guérin.

(DEUXIÈME PARTIE.)

I.

Il y a une littérature extérieure et publique, il y a une littérature intérieure et privée. Celle-là est aussi supérieure à l'autre que l'âme est au-dessus du corps. C'est d'elle que nous continuons de vous entretenir aujourd'hui en feuilletant jusqu'à la fin cette correspondance et ce journal intime de cet ange terrestre qu'on appelait Eugénie de Guérin, ce saint Augustin des femmes, seulement un saint Augustin sans péché, dont les larmes ne furent point de l'expiation, mais des effusions du cœur, effusions tantôt d'enthousiasme pour Dieu, tantôt de pitié pour ses créatures, tantôt d'admiration pour la nature, et qui ne vécut comme la fleur de l'herbe des champs que pour verser sa douce odeur sous les pieds de son père, de son frère et de ses amis.

II.

Quand son premier amour de famille ici-bas, son frère Maurice, fut mort entre ses bras au Cayla, et qu'elle-même fut morte après son père, on retrouva dans ses papiers ces dernières notes de son journal adressées à ce cher mort Maurice, et on les recueillit pour notre édification intellectuelle comme des reliques que la flamme aurait profanées. En voici; lisez encore.

Elle est retirée dans sa petite chambre: elle sourit, et elle lui dit ou plutôt elle se dit à elle-même:

Le 12 mars 1836.

«J'admirais tout à l'heure un petit paysage de ma chambrette qu'enluminait le soleil levant. Que c'était joli! Jamais je n'ai vu de plus bel effet de lumière sur le papier, à travers des arbres en peinture. C'était diaphane, transparent; c'était dommage pour mes yeux, ce devait être vu par un peintre. Mais Dieu ne fait-il pas le beau pour tout le monde? Tous nos oiseaux chantaient ce matin, pendant que je faisais ma prière. Cet accompagnement me plaît, quoiqu'il me distraie un peu. Je m'arrête pour écouter; puis je reprends, pensant que les oiseaux et moi nous faisons nos cantiques à Dieu, et que ces petites créatures chantent peut-être mieux que moi. Mais le charme de la prière, le charme de l'entretien avec Dieu, ils ne le goûtent pas, il faut avoir une âme pour le sentir. J'ai ce bonheur que n'ont pas les oiseaux. Il n'est que neuf heures et j'ai déjà passé par l'heureux et par le triste. Comme il faut peu de temps pour cela! L'heureux, c'est le soleil, l'air doux, le chant des oiseaux, bonheurs à moi; puis une lettre de Mimi, qui est à Gaillac, où elle me parle de Mme Vialar, qui t'a vu, et d'autres choses riantes. Mais voilà que j'apprends parmi tout cela le départ de M. Bories, de ce bon et excellent père de mon âme. Oh! que je le regrette! quelle perte je vais faire en perdant ce bon guide de ma conscience, de mon cœur, de mon esprit, de tout moi-même que Dieu lui avait confié et que je lui laissais avec tant d'abandon! Je suis triste d'une tristesse intérieure qui fait pleurer l'âme. Mon Dieu, dans mon désert, à qui avoir recours? qui me soutiendra dans mes défaillances spirituelles? qui me mènera au grand sacrifice? C'est en ceci surtout que je regrette M. Bories. Il connaît ce que Dieu m'a mis au cœur, j'avais besoin de sa force pour le suivre.

«Toi, tu me comprendras!»

III.

Elle quitte cette douce contemplation pour une peine utile. Écoutez:

«En allant à Cahuzac, j'ai voulu voir une pauvre femme malade qui demeure au-delà de la Vère. C'est la femme de la complainte du Rosier que je t'ai contée, je crois. Mon Dieu, quelle misère! En entrant, j'ai vu un grabat d'où s'est levée une tête de mort ou à peu près. Cependant elle m'a connue. J'ai voulu m'approcher pour lui parler, et j'ai vu de l'eau, une bourbe auprès de ce lit, des ordures délayées par la pluie qui tombe de ce pauvre toit, et par une fontaine qui filtre sous ce pauvre lit. C'était une infection, une misère, des haillons pourris, des poux: vivre là! pauvre créature! Elle était sans feu, sans pain, sans eau pour boire, couchée sur du chanvre et des pommes de terre qu'elle tenait là pour les préserver de la gelée. Une femme, qui nous suivait, l'a délogée du fumier, une autre a apporté des fagots; nous avons fait du feu, nous l'avons assise sur un sélou, et, comme j'étais fatiguée, je me suis mise auprès d'elle sur le fagot qui restait. Je lui parlais du bon Dieu; rien n'est plus aisé que d'être entendu des pauvres, des malheureux, des délaissés du monde, quand on leur parle du ciel. C'est que leur cœur n'a rien qui les empêche d'entendre. Aussi, qu'il est aisé de les consoler, de les résigner à la mort! L'ineffable paix de leur âme fait envie. Notre malade est heureuse, et rien n'est plus étonnant que de trouver le bonheur chez une telle créature, dans une pareille demeure. C'est pire cent fois qu'une étable à cochon. Je ne vis pas où poser mon châle sans le salir, et, comme il m'embarrassait sur les épaules, je le jetai sur les branches d'un saule qui se trouve devant la porte.»

IV.

Le 14 mars.

Un joli enfant vient la visiter.

«Après avoir donné au petit Antoine tout ce qu'il a voulu, je lui ai demandé une boucle de ses cheveux, lui offrant une des miennes. Il m'a regardée, un peu surpris: «Non, m'a-t-il dit, les miennes sont plus jolies.» Il avait raison; des cheveux de trente ans sont bien laids auprès de ses boucles blondes. Je n'ai donc rien obtenu qu'un baiser. Ils sont doux, les baisers d'enfant: il me semble qu'un lis s'est posé sur ma joue.»........................

V.

«Aujourd'hui tout mon temps s'est passé en occupations, en affairages; ni lecture, ni écriture; journée matérielle. À présent, seule, en repos dans ma chambrette, je lirais, j'écrirais beaucoup, je ne sais sur quoi, mais j'écrirais. Je me sens la veine ouverte. Ce serait un beau moment de poésie, et je regrette de n'en avoir aucune en train. En commencer? Non, c'est trop tard, la nuit est faite pour dormir, à moins qu'on ne soit Philomèle; et puis, quand je commencerais quelque chose, demain peut-être je le laisserais aux rats. La réflexion me plonge vite au fond de toute chose, et je vois le néant dans tout, si Dieu ne s'y trouve pas.»

VI.

Le 20 mars.

«Une petite lacune. Je saute du 14 au 20. Je trouve si peu de chose à dire de mes jours, qui se ressemblent souvent comme des gouttes d'eau, que je n'en dis rien. Ce n'est pas vraiment la peine d'employer l'encre et le temps à cela, et je ferais mieux peut-être de m'occuper d'autre chose. Mais aussi j'ai besoin d'écrire et d'un confident à toute heure. Je parle quand je veux à ce petit cahier; je lui dis tout, pensées, peines, plaisirs, émotions, tout enfin, hormis ce qui ne peut se dire qu'à Dieu, et encore j'ai regret de ce que je laisse au fond du cœur. Mais cela, je ferais mal, je crois, de le produire, et la conscience se met entre la plume et mon papier. Alors je me tais. Si ceci t'étonne, mon ami, avec la vie que tu me connais, souviens-toi que Marie l'Égyptienne était fort tourmentée dans la solitude. Il y a des esprits malins répandus dans l'air.

«Aujourd'hui, et depuis même assez longtemps, je suis calme, paix de tête et de cœur, état de grâce dont je bénis Dieu. Ma fenêtre est ouverte; comme il fait calme! tous les petits bruits du dehors me viennent; j'aime celui du ruisseau. Adieu, j'entends une horloge à présent, et la pendule qui lui répond. Ce tintement des heures dans le lointain et dans la salle prend dans la nuit quelque chose de mystérieux. Je pense aux trappistes qui se réveillent pour prier, aux malades qui comptent en souffrant toutes les heures, aux affligés qui pleurent, aux morts qui dorment glacés dans leur lit. Oh! que la nuit fait venir des pensées graves!»

VII.

Les soucis actifs de sa maison la submergent en l'absence de son père; elle emploie et nourrit quarante ouvriers des champs.

Le 22 mars.

«Hier s'est passé sans que j'aie pu te rien dire, à force d'occupations, de ces trains de ménage, de ces courants d'affaires qui emportent tous mes moments et tout moi-même, hormis le cœur qui monte dessus et s'en va du côté qu'il aime. C'est tantôt ici, tantôt là, à Paris, à Alby où est Mimi, aux montagnes, au ciel quelquefois, ou dans une église, enfin où je veux; car je suis libre parmi mes entraves et je sens la vérité de ce que dit l'Imitation, qu'on peut passer comme sans soins à travers les soins de la vie. Mais ces soins-là pèsent à l'âme, ils la fatiguent, l'ennuient souvent, et c'est alors qu'elle aspire à la solitude. Oh! le bienheureux état où l'on peut s'occuper uniquement de la seule chose nécessaire, où, du moins, les soins matériels n'occupent que légèrement et ne prennent pas la grande partie du jour! Voilà que pour quarante bêcheurs, ou menuisiers, ou je ne sais quoi, il m'a fallu rester tout le long du jour à la cuisine, les mains aux fourneaux et dans les oulos.

«Oh! que j'aurais bien mieux aimé être ici, avec un livre ou une plume! Je t'aurais écrit, je t'aurais dit combien tes envois me sont agréables, et je ne sais quoi ensuite; ce serait plus joli que des plats de soupe. Mais pourquoi se plaindre et perdre ainsi le mérite d'une contrariété? Faisons ma soupe de bonne grâce; les saints souriaient à tout, et l'on dit que sainte Catherine de Sienne faisait avec grande joie la cuisine.»

Le 11 avril.

«Je suis à mille choses qui remplissent tous mes moments de devoirs ou d'occupations. Ceci n'est qu'un délassement, un temps de reste que je te donne quand je puis, la nuit, le matin, à toute heure, car à toute heure on peut causer quand c'est avec le cœur que l'on parle. Une mouche, un bruit de porte, une pensée qui vient, que sais-je? tant de choses qu'on voit, qu'on touche, qu'on sent, feraient écrire des volumes. Je lisais hier au soir Bernardin, au premier volume des Études, qu'il commence par un fraisier, ce fraisier qu'il décrit avec tant de charme, tant d'esprit, tant de cœur, qui ferait, dit-il, écrire des volumes sans fin, dont l'étude suffirait pour remplir la vie du plus savant naturaliste par les rapports de cette plante avec tous les règnes de la nature. Mon ami, je suis ce fraisier en rapport avec la terre, avec l'air, avec le ciel, avec les oiseaux, avec tant de choses visibles et invisibles que je n'aurais jamais fini si je me mettais à me décrire, sans compter ce qui vit aux replis du cœur, comme ces insectes qui logent dans l'épaisseur d'une feuille. De tout cela, mon ami, quel volume!

«Voilà sous ma plume une petite bête qui chemine, pas plus grosse qu'un point sur un i. Qui sait où elle va? de quoi elle vit? et si elle n'a pas quelque chagrin au cœur? qui sait si elle ne cherche pas quelque Paris où elle a un frère? elle va bien vite. Je m'arrête sur son chemin: la voilà hors de la page; comme elle est loin! je la vois à peine, je ne la vois plus. Bon voyage, petite créature, que Dieu te conduise où tu veux aller! Nous reverrons-nous? T'ai-je fait peur? Je suis si grande à tes yeux sans doute! mais peut-être par cela même je t'échappe comme une immensité. Ma petite bête me mènerait loin, je m'arrête à cette pensée: qu'ainsi je suis, aux yeux de Dieu, petite et infiniment petite créature qu'il aime.

«Tous les soirs je lis quelque Harmonie de Lamartine; j'en apprends des morceaux par cœur, et cette étude me charme et fait jaillir je ne sais quoi de mon âme, qui me transporte loin du livre qui tombe, loin de ceux qui parlent auprès de moi; je me trouve où sont ces esprits qui balancent les astres sur nos têtes, et qui vivent de feu comme nous vivons d'air...»

VIII.

Son père l'interroge quelquefois sur ses occupations solitaires dans sa chambre: elle lui lit pour le contenter quelques passages insignifiants de ses notes, mais elle lui dérobe tout ce qui pourrait l'affliger. Elle l'avoue à son frère qui n'est pas responsable de ce qui lui manque dans la vie. Voyez:

Sans date.

«Le rossignol chante, le ciel est beau, choses toutes neuves dans ce printemps tardif. J'ai réfléchi après avoir écouté le rossignol; j'ai calculé le nombre des minutes de mon existence.

«C'est effrayant, 168 millions et quelques mille! Déjà tant de temps dans ma vie! J'en comprends mieux toute la rapidité, maintenant que je la mesure par parcelles. Le Tarn n'accumule pas plus vite les grains de sable sur ses bords. Mon Dieu, qu'avons-nous fait de ces instants que vous devez aussi compter un jour? S'en trouvera-t-il qui comptent pour la vie éternelle? s'en trouvera-t-il beaucoup, s'en trouvera-t-il un seul? Si observaveris, Domine, Domine, quis sustinebit?»

Elle avoue une seconde fois qu'elle cache des pages à l'œil de son père de peur de l'affliger.

«Il n'est pas bon qu'il les voie et qu'il connaisse autre chose de moi que le côté calme et serein. Une fille doit être si douce à son père! Nous devons leur être à peu près ce que les anges sont à Dieu!»

Un jour après, elle écrit:

Le 5 mai 1837.

«Pluie, vent froid, ciel d'hiver, le rossignol, qui de temps en temps chante sous des feuilles mortes, c'est triste au mois de mai. Aussi suis-je triste en moi, malgré moi. Je ne voudrais pas que mon âme prît tant de part à l'état de l'air et des saisons, que, comme une fleur, elle s'épanouisse ou se ferme au froid ou au soleil. Je ne le comprends pas, mais il en est ainsi tant qu'elle est enfermée dans ce pauvre vase du corps.

«Pour me distraire, j'ai feuilleté Lamartine, le cher poëte. J'aime l'hymne au rossignol et bien d'autres de ces Harmonies, mais que c'est loin de l'effet que me faisaient ses Méditations! C'étaient des ravissements, des extases; j'avais seize ans: que c'était beau! Le temps change bien des choses. Le grand poète ne me fait plus vibrer le cœur, il ne m'a pas même pu distraire aujourd'hui.»

Hélas, c'étaient les seize ans qui étaient beaux!

IX.

Ailleurs, elle raconte l'ameublement de sa chambre, ses livres, son christ, son chapelet, ses gravures, ses tableaux. Pourquoi M. de Ruder, cet émule mystique du mystique Scheffer, n'avait-il pas alors conçu, dessiné et peint cette ardente et touchante image du Christ priant sa dernière prière pour les hommes dans le bois des Oliviers?

Certes, M. de Ruder eût été son Lamartine en peinture; un habile burin lui aurait rendu cette figure qui n'a besoin ni de couleurs, ni de tons, ni de nuances pour passionner le regard. La pensée est tout dans le dessin! Le coloris n'est que le vêtement de l'idée. La foudre est dans la main; c'est elle qui frappe! ici elle a incrusté du premier coup le Sauveur des hommes dans l'âme et dans les yeux de l'humanité!

Il est nuit, mais une de ces nuits lumineuses sur les collines de Judée; les disciples de ce sage, qui voit sa mort pour le lendemain dans la colère des grands et dans l'indifférence du peuple de Jérusalem, reposent endormis et à peine visibles, étendus sur les racines des noirs oliviers; le Christ les fuit comme des compagnons qui commencent à douter et dans l'esprit de qui la trahison s'insinue pour ébranler la foi chancelante.

Il tourne les épaules à la forêt sacrée pour chercher du regard le ciel du côté où la lune en illumine l'avenue. Ses rayons, qui attirent et qui enflamment les vapeurs humides de la nuit, forment un nimbe orageux, confus, éclatant, au-dessus des oliviers, autour de la tête de l'agonisant. Il tombe à genoux devant un gros fragment de rocher qui supporte ses coudes et ses deux mains jointes pour supplier son Père céleste. Ses mains jointes sont tellement éloquentes par la pression des doigts contre les doigts et par les veines à travers lesquelles on voit circuler le sang brûlant de se répandre pour l'homme, son frère, que, lors même qu'on ne verrait ni le corps, ni les jambes, ni le buste, ni la tête divine, mais que ces mains seules sortiraient de l'ombre, le tableau aurait suffisamment parlé au cœur; on aurait pleuré, on aurait compris que ces deux mains tendues par l'enthousiasme de l'agonie triomphante étaient assez fortes pour arracher l'aiguillon à la mort et le salut de l'humanité au ciel.—La passion de ces mains est égale à l'objet.

Mais la tête renversée en arrière les dépasse encore! C'est une tête de Christ que la peinture n'avait pas encore inventée, même sous le pinceau de Scheffer; un Guido Reni à son bon temps, mais un Guido Reni avec l'énergie de Michel-Ange! Les traits sont beaux comme l'homme qu'on a rêvé, mais jamais vu,—l'Antinoüs mystique.—Son regard perce la nuit et porte à son Père toutes les supplications de la terre; le vent de la miséricorde, qui souffle à lui, fait onduler sa barbe et ses cheveux comme la sainte ferveur de l'invocation; le corps s'affaisse sous la force dépensée de la prière, ses pieds crispés prient comme ses mains, ses genoux à demi renversés cherchent en vain leur aplomb parmi les dalles concassées, effondrées, soulevées sur le sol par le récent tremblement de terre; toute la nature, quoique maintenant sereine et attentive, est dans l'expectative de sa prochaine convulsion. Le spectateur ne sait pas ce qu'il éprouve, mais il éprouve quelque chose qu'il n'a jamais éprouvé,—la séparation de lui-même en deux parts: l'une qui s'unit à la prière divine, l'autre qui voudrait souffrir avec son grand prêtre et qui ne peut que l'admirer. Voilà le tableau du peintre, qui cette fois n'a pas été un peintre, mais un transfigurateur religieux. Toutes les fois que je me retrouve en face de ce tableau, je pense à Mlle de Guérin qui a transfiguré aussi la parole intime, le Verbe intérieur de l'homme, et je me dis:—Oh! si elle l'avait vu!—C'est là le Christ qu'elle eût inspiré!

N'en parlons plus, elle n'est plus là; mais sa chère âme y est tout entière.

X.

Reprenons ses confidences, à elle. «Il ne nous manque au Cayla que toi,» écrit-elle à ce frère chéri dans ces notes qu'il n'a jamais lues, «cher membre que le corps réclame. Quand t'aurons nous? Rien ne paraît s'arranger pour cela. Ainsi, nous passerons la vie sans nous voir. C'est triste, mais résignons-nous à tout ce que Dieu veut ou permet. J'aime beaucoup la Providence qui mène si bien toutes choses et nous dispense de nous inquiéter des événements de ce monde. Un jour nous saurons tout; un jour je saurai pourquoi nous sommes séparés, nous deux qui voudrions être ensemble. Rapprochons-nous, mon ami, rapprochons-nous de cœur et de pensée en nous écrivant l'un à l'autre. Cette communication est bien douce, ces épanchements soulagent, purifient même l'âme comme une eau courante emporte son limon.»

XI.

Le 9 mai.

«Une journée passée à étendre une lessive laisse peu à dire. C'est cependant assez joli que d'étendre du linge blanc sur l'herbe ou de le voir flotter sur des cordes. On est, si l'on veut, la Nausicaa d'Homère ou une de ces princesses de la Bible qui lavaient les tuniques de leurs frères. Nous avons un lavoir, que tu n'as pas vu, à la Moulinasse, assez grand et plein d'eau, qui embellit cet enfoncement et attire les oiseaux qui aiment le frais pour chanter.

«Notre Cayla est bien changé et change tous les jours. Tu ne verras plus le blanc pigeonnier de la côte, ni la petite porte de la terrasse, ni le corridor et le fenestroun où nous mesurions notre taille quand nous étions petits. Tout cela est disparu et fait place à de grandes croisées, à de grands salons. C'est plus joli, ces choses nouvelles, mais pourquoi est-ce que je regrette les vieilles et replace de cœur les portes ôtées, les pierres tombées? Mes pieds même ne se font pas à ces marches neuves, ils vont suivant leur coutume et font des faux pas où ils n'ont pas passé tout petits. Quel sera le premier cercueil qui sortira par ces portes neuves? Soit nouvelles ou anciennes, toutes ont leurs dimensions pour cela, comme tout nid a son ouverture. Voilà qui désenchante cette demeure d'un jour et fait lever les yeux vers cette habitation qui n'est pas bâtie de main d'homme.»

Et un peu plus bas:

«Un chagrin: nous avons Trilby malade, si malade que la pauvre bête en mourra. Je l'aime, ma petite chienne, si gentille. Je me souviens aussi que tu l'aimais et la caressais, l'appelant coquine. Tout plein de souvenirs s'attachent à Trilbette et me la font regretter. Petites et grandes affections, tout nous quitte et meurt à son tour. Notre cœur est comme un arbre entouré de feuilles mortes.»

Ce frère tombe malade à Paris;—elle l'apprend; elle lui écrit sans oser lui envoyer la lettre, de crainte de froisser la nouvelle épouse.

Le 28 mai.

«Voilà ma journée: ce matin à la messe, écrire à Louise, lire un peu, et puis dans ma chambrette. Oh! je ne dis pas tout ce que j'y fais. J'ai des fleurs dans un gobelet; j'en ai longtemps regardé deux dont l'une penchait sur l'autre qui lui ouvrait son calice. C'était doux à considérer, et à se représenter l'épanchement de l'amitié dans ces deux petites fleurettes. Ce sont des stellaires, petites fleurs blanches à longue tige, des plus gracieuses de nos champs. On les trouve le long des haies, parmi le gazon. Il y en a dans le chemin du moulin, à l'abri d'un tertre tout parsemé de leurs petites têtes blanches. C'est ma fleur de prédilection. J'en ai mis devant notre image de la Vierge. Je voudrais qu'elles y fussent quand tu viendras, et te faire voir les deux fleurs amies. Douce image, qui des deux côtés est charmante, quand je pense qu'une sœur est fleur de dessous! Je crois, mon ami, que tu ne diras pas non. Cher Maurice, nous allons nous voir, nous entendre! Ces cinq ans d'absence vont se retrouver dans nos entretiens, nos causeries, nos dires de tout instant.»

XII.

De sombres pressentiments l'obsèdent; elle ne les confie qu'au papier.

Après un trop court séjour au Cayla, Maurice est reparti, mieux, mais pas guéri. Le journal reprend:

Le 26 janvier 1838.

«Je rentre pour la première fois dans cette chambrette où tu étais encore ce matin. Que la chambre d'un absent est triste! On le voit partout sans le trouver nulle part. Voilà tes souliers sous le lit, ta table toute garnie, le miroir suspendu au clou, les livres que tu lisais hier au soir avant de t'endormir, et moi qui t'embrassais, te touchais, te voyais. Qu'est-ce que ce monde où tout disparaît? Maurice, mon cher Maurice, oh! que j'ai besoin de toi et de Dieu! Aussi, en te quittant, suis-je allée à l'église où l'on peut prier et pleurer à son aise. Comment fais-tu, toi qui ne pries pas, quand tu es triste, quand tu as le cœur brisé? Pour moi, je sens que j'ai besoin d'une consolation surhumaine, qu'il faut Dieu pour ami quand ce qu'on aime fait souffrir.

«Que s'est-il passé aujourd'hui pour l'écrire? Rien que ton départ; je n'ai vu que toi s'en allant, que cette croix où nous nous sommes quittés. Quand le roi serait venu, je ne m'en soucierais pas.»

XIII.

Le 3 février.

«J'ai commencé ma journée par me garnir une quenouille bien ronde, bien bombée, bien coquette avec son nœud de ruban. Là, je vais filer avec un petit fuseau. Il faut varier travail et distractions; lasse du bas, je prends l'aiguille, puis la quenouille, puis un livre. Ainsi le temps passe et nous emporte sur sa croupe.

«Éran vient d'arriver. Il me tardait de le voir, de savoir quel jour tu étais parti de Gaillac. C'est donc vendredi, le même jour que d'ici. Ce fut un vendredi aussi que tu partis pour la Bretagne. Ce jour n'est pas heureux; maman mourut un vendredi, et d'autres événements tristes que j'ai remarqués. Je ne sais si l'on doit croire à cette fatalité des jours.»

XIV.

Un passage de Bossuet, qui atteignait à la mélancolie par la grandeur, surtout dans ses vieux jours, la frappe et se grave dans sa mémoire: «En effet, ne paraît-il pas un certain rapport entre les langes et les draps de la sépulture? On enveloppe presque de même façon ceux qui naissent et ceux qui sont morts: un berceau a quelque idée d'un sépulcre, et c'est la marque de notre mortalité qu'on nous ensevelisse en naissant.»

XV.

Le 14 février.

«Papa est mieux: il a eu la fièvre, peu dormi. Nous lui avons cédé notre chambre qui est plus chaude, et j'ai pris ton lit. Il y a bien longtemps que je n'avais dormi là; depuis, je crois que j'emportai de la tapisserie la main de l'homme qui allait défaire un nid qui s'y trouve peint. Je lui prêtais du moins cette mauvaise intention qui me mettait en colère à chaque réveil, et que je punis enfin par un acte de rigueur dont je fus punie à mon tour. On me gronda d'avoir déchiré le pauvre homme, sans écouter qu'il était méchant. Qui le voyait que moi? Pour bien se conduire avec les enfants, il faut prendre leurs yeux et leur cœur, voir et sentir à leur portée et les juger là-dessus. On épargnerait bien des larmes qui coulent pour de fausses leçons. Pauvres petits enfants, comme je souffre quand je les vois malheureux, tracassés, contrariés! Te souviens-tu du Pater que je disais dans mon cœur pour que papa ne te grondât pas à la leçon? La même compassion me reste, avec cette différence que je prie Dieu de faire que les parents soient raisonnables.

«Si j'avais un enfant à élever, comme je le ferais doucement, gaiement, avec tous les soins qu'on donne à une délicate petite fleur! Puis je leur parlerais du bon Dieu avec des mots d'amour; je leur dirais qu'il les aime encore plus que moi, qu'il me donne tout ce que je leur donne, et, de plus, l'air, le soleil et les fleurs; qu'il a fait le ciel et tant de belles étoiles. Ces étoiles, je me souviens comme elles me donnaient une belle idée de Dieu, comme je me levais souvent quand on m'avait couchée, pour les regarder à la petite fenêtre donnant aux pieds de mon lit, chez nos cousines, à Gaillac. On m'y surprit, et plus ne vis les beaux luminaires. La fenêtre fut clouée, car je l'ouvrais et m'y suspendais, au risque de me jeter dans la rue. Cela prouve que les enfants ont le sentiment du beau, et que par les œuvres de Dieu il est facile de leur inspirer la foi et l'amour.