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Cours familier de Littérature - Volume 15 cover

Cours familier de Littérature - Volume 15

Chapter 189: V.
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About This Book

A seasoned critic offers a close reading of Victor Hugo's sprawling novel, recounting a pivotal episode in which an escaped convict encounters a child who loses a coin, and using that scene to question the plausibility of redeeming a brutalized soul into an idealized saint. The essay contrasts grand lyrical passages with burlesque episodes, objects to anachronistic political jabs, and argues that some comic or popular scenes would be better handled by writers attuned to social realism, while praising the author's soaring style despite occasional excesses.

À présent, je te dirai qu'en ouvrant la fenêtre, ce matin, j'ai entendu chanter un merle qui chantait là-haut sur Golse à plein gosier. Cela fait plaisir, ce chant de printemps parmi les corbeaux, comme une rose dans la neige. Mimi est au hameau, papa à sa chambre, Éran à Gaillac, et moi avec toi. Cela se fait souvent.»

XVI.

La saison change.

Le 1er mars.

«Je me sens portée aux larmes; cependant je ne suis pas malheureuse. D'où cela vient-il donc? De ce que, apparemment, notre âme s'ennuie sur la terre, pauvre exilée!... Voilà Mimi en prière; je vais faire comme elle et dire à Dieu que je m'ennuie. Oh! moi, que deviendrais-je sans la prière, sans la foi, la pensée du ciel, sans cette pitié de la femme qui se tourne en amour, en amour divin? J'étais perdue et sans bonheur sur la terre. Tu peux m'en croire, je n'en ai trouvé encore en rien, en aucune chose humaine, pas même en toi.»

Le 15 mars.

«Une lettre, mais pas de toi! C'est d'Euphrasie qui me donne des nouvelles de Lili, tristes nouvelles qui me font craindre de perdre cette pauvre amie. Je vais à Cahuzac en faire part à ma tante.»

XVII.

La Vialarette, une bonne servante volontaire du hameau, vient à mourir. Écoutez:

Le 16 mars.

«La Vialarette ne te portera plus des marrons et des échaudés de Cordes; la pauvre fille! elle est morte la nuit dernière. Je la regrette pour ses qualités, sa fidélité, son attachement pour nous. Étions-nous malades? elle était là; fallait-il un service? elle était prête, et puis d'une discrétion, d'une sûreté! du petit nombre de personnes à qui l'on peut confier un secret. C'était le sublime de sa condition, ce me semble, que cette religion du secret que l'éducation ne lui avait pas apprise. Je lui aurais tout confié.

«L'enterrement était pénible à voir; mais j'ai voulu accompagner jusque-là celle qui n'a ni frère ni sœur, celle qui a suivi sur ce cimetière tous ceux des nôtres qu'elle a vus mourir, celle qui a fait tant de pas pour nous, hélas! à pareil jour, samedi. Enfin j'ai voulu lui donner cette marque d'affection et l'accompagner de mes prières jusqu'au bord de l'autre monde. J'ai entendu la messe à côté de son cercueil.

«Il fut un temps où cela m'aurait effrayée; à présent, je ne sais pas comment je trouve tout naturel de mourir; cercueils, morts, tombes, cimetières, ne me donnent que des sentiments de foi, ne font que reporter mon âme là-haut. La chose qui m'a le plus frappée, ç'a été d'entendre la bière tombant dans la fosse: sourd et lugubre bruit, le dernier de l'homme. Oh! qu'il est pénétrant, comme il va loin dans l'âme qui l'écoute! Mais tous ne l'écoutent pas; les fossoyeurs avaient l'air de voir cela comme un arbre qui tombe; le petit Cotive et d'autres enfants regardaient là-dedans comme dans un fossé où il y aurait des fleurs, l'air curieux et étonné. Mon Dieu! mon Dieu! quelle indifférence entoure la tombe! Que les saints ont raison de mourir avant l'heure, de faire leurs propres obsèques en se retirant du monde! Est-ce la peine d'y demeurer? Non, ce n'est pas la peine, si ce n'était quelques âmes chères à qui Dieu veut qu'on tienne compagnie dans la vie. Voilà papa qui vient de me visiter dans ma chambre et m'a laissé en s'en allant deux baisers sur le front. Comment laisser ces tendres pères?»

XVIII.

Elle raconte qu'elle va se chauffer au soleil, pendant l'office des morts, dans le cimetière du hameau.

Le 7 avril.

«D'où diriez-vous que je viens, ma chère Marie? Oh! vous ne devineriez pas; de me chauffer au soleil dans un cimetière. Lugubre foyer si l'on veut, mais où l'on se trouve au milieu de sa parenté. Là, j'étais avec mon grand-père, des oncles, des aïeux, une foule de morts aimés. Il n'y manquait que ma mère qui, hélas! repose un peu loin d'ici. Mais pourquoi me trouvais-je là? Me croyez-vous amante des tombeaux? Pas plus qu'une autre, ma chère. C'est que je suis allée me confesser ce matin: et comme il y avait du monde, et que j'avais froid à l'église, je suis sortie et me suis assise au soleil dans le cimetière; et là les réflexions sont venues, et les pensées vers l'autre monde, et le compte qu'on rend à Dieu. Le bon livre d'examen qu'une tombe! Comme on y lit des vérités, comme on y trouve des lumières, comme les illusions, les rêves de la vie s'y dissipent, et tous les enchantements! Au sortir de là, le monde est jugé, on y tient moins.

Le pied sur une tombe, on tient moins à la terre.

(Lamartine)

«Il n'est pas de danseuse qui ne quittât sa robe de bal et sa guirlande de fleurs, pas de jeune fille qui n'oubliât sa beauté, personne qui ne revînt meilleur de cette terre des morts.»

XIX.

Ainsi cela se poursuit parmi tous les événements de la vie, petits ou grands, tristes ou gais; c'est la vicissitude éternelle, mais la vicissitude interprétée, sentie, comprise par une âme intelligente de ce qu'elle souffre et joyeuse de ce qu'elle cueille en passant sur le bord du chemin.

Lisez cette note d'un de ses beaux jours où elle se promène avec son père et son petit chien légué par Lili, une de ses amies qu'elle a récemment ensevelie:

Le 3 mai.

«Depuis ce matin, rien de joli que la naissance d'un agneau et ce cahier qui commence au chant du rossignol, devant deux vases de fleurs qui embaument ma chambrette. C'est un charme d'écrire dans ces parfums, d'y prier, d'y penser, d'y laisser aller l'âme.

«Je suis fatiguée d'écriture, deux grandes lettres m'ont brisé la main. Aussi ne mettrai-je pas grand'chose ici; mais je veux marquer un beau jour, calme, doux et frais, une vraie matinée de printemps. Tout chante et fleurit. Nous venons de la promenade, papa, moi et mon chien, le joli chien de Lili: chère petite bête! il ne me quitte jamais: quand je m'assieds, il vient sur mes genoux; si je marche, il suit mes pas. On dirait qu'il me comprend, qu'il sait que je remplace sa maîtresse. Nous avons rapporté des fleurs blanches, violettes, bleues, qui nous font un bouquet charmant. J'en ai détaché deux pour envoyer à E***, dans une lettre: ce sont des dames de onze heures; apparemment ce nom leur vient de ce qu'elles s'ouvrent alors, comme font d'autres à d'autres heures, charmantes horloges des champs, horloges de fleurs qui marquent de si belles heures. Qui sait si les oiseaux les consultent, s'ils ne règlent pas sur des fleurs leur coucher, leur repas, leurs rendez-vous? Pourquoi pas? tout s'harmonise dans la nature; des rapports secrets unissent l'aigle et le brin d'herbe, les anges et nous dans l'ordre de l'intelligence. J'aurai un nid sous ma fenêtre; une tourterelle vient de chanter sur l'acacia où il y avait un nid l'an dernier. C'est peut-être la même. Cet endroit lui a convenu, et, en bonne mère, elle y replace son berceau.

«Rien ne me fait du bien comme d'écrire, parce qu'alors je m'oublie. La prière me fait le même effet de calme, et même mieux, en ce qu'il entre quelque chose de suave dans l'âme.»

XX.

Le 12 mai.

«Depuis cinq jours je n'ai pas écrit ici; dans ce temps il est venu des feuilles, des fleurs, des roses. En voilà une sous mon front, qui m'embaume, la première du printemps. J'aime à marquer le jour de cette belle venue. Qui sait les printemps que je retrouve ainsi dans des livres, sur une feuille de rose où je date le jour et l'an? Une de ces feuilles s'en fut à l'île de France, où elle fit bien plaisir à ce pauvre Philibert. Hélas! elle aura disparu comme lui! Quoique je le regrette, ce n'est pas cela, mais je ne sais quoi qui m'attriste, me tient dans la langueur aujourd'hui. Pauvre âme, pauvre âme, qu'as-tu donc? que te faut-il? Où est ton remède? Tout verdit, tout fleurit, tout chante, tout l'air est embaumé comme s'il sortait d'une fleur. Oh! c'est si beau! allons dehors. Non, je serais seule et la belle solitude ne vaut rien. Ève le fit voir dans Éden. Que faire donc? Lire, écrire, prier, prendre une corbeille de sable sur la tête, comme ce solitaire, et marcher. Oui, le travail, le travail! occuper le corps qui nuit à l'âme. Je suis demeurée trop tranquille aujourd'hui, ce qui fait mal, ce qui donne le temps de croupir à un certain ennui qui est en moi.

«Pourquoi est-ce que je m'ennuie? Est-ce que je n'ai pas tout ce qu'il me faut, tout ce que j'aime, hormis toi? Quelquefois je pense que c'est la pensée du couvent qui fait cela, qui m'attire et m'attriste. J'envie le bonheur d'une sainte Thérèse, de sainte Paule à Bethléem. Si je pouvais me trouver dans quelque sainte solitude!... Le monde n'est pas mon endroit; mon avenir serait fait alors, et je ne sais ce qu'il sera.»

XXI.

On l'invite dans les environs à assister à la fonte d'une cloche. Les réflexions que cela lui suggère se rapprochent du dithyrambe de Schiller. Cela finit par une réflexion triste et vraie comme tout ce qui est triste.

«Je ne suis pas en train d'écrire; il fait un vent qui souffle à tout emporter, même les idées. Sans cela, je dirais tout ce qui m'est venu près de ce fourneau, en pensées religieuses, gaies, tristes; ce que j'ai coulé d'années, de siècles, de baptêmes, de glas, de noces, d'incendies, avec cette cloche. Quand elle finira, qui sait tout ce qui aura fini dans Andillac et dans le monde? L'âge des cloches prend des siècles, du temps sans fin, à moins d'un malheur ou d'une révolution. Ainsi, tous tant que nous étions là, nous ne la verrons pas refondre. Cela seul est solennel: ne plus voir ce qu'on voit. Il y a là quelque chose qui fait qu'on y attache fort les yeux, quand ce ne serait qu'un brin d'herbe.»

Quel instinct de notre immortalité dans ces paroles!

XXII.

Elle aime les fleurs et voudrait apprendre la botanique pour avoir une langue de plus, afin de mieux adorer et louer le créateur du cèdre et de l'hysope!—«Maurice, tu me l'apprendras; ce serait bien facile avec une Flore. Mais quand seras-tu ici au printemps? Tu n'y viens que tard; ce n'est pas lorsque l'hiver a fauché toute la beauté de la nature (suivant l'expression de notre ami, saint François de Sales) qu'on peut se mettre à botaniser: plus de fleurs alors, et ce sont les fleurs qui m'intéressent parce qu'elles sont si jolies sur ces tapis verts. J'aimerais de connaître leur famille, leurs goûts, quels papillons elles aiment, les gouttes de rosée qu'il leur faut, leurs propriétés pour m'en servir au besoin. Les fleurs servent aux malades. Dieu fait ses dons à tant de fins! Tout est plein pour nous d'une merveilleuse bonté; vois la rose qui, après avoir donné du miel à l'abeille, un baume à l'air, nous offre encore une eau si douce pour les yeux malades. Je me souviens de t'en avoir mis des compresses quand tu étais petit. Nous faisons tous les ans des fioles de cette eau qu'on vient nous demander.»

XXIII.

Un autre jour la gaieté des champs la saisit.

Le 4 juin.

«Flageolet, hautbois, grosse caisse, rossignols, tourterelles, loriots, merles, pinsons, belle et grotesque symphonie du moment. C'est, en l'honneur de la fête votive, la bruyante musique d'Andillac qui retentit jusqu'ici et se mêle à celle des oiseaux. Au moins ne manquons-nous pas de concerts dans nos champs; tu aimes ceux de Paris sans pouvoir y aller toujours, et moi, sans y aller, je m'y trouve. C'est de tous côtés, de tous les arbres, des voix d'oiseaux, et mon charmant musicien, le rossignol de l'autre soir, chantant encore près du noyer du jardin. Ce sont pour moi des charmes, des plaisirs que je ne puis dire. Aussi quelqu'un me disait: «Vous êtes heureusement née pour habiter la campagne.» C'est vrai, je le sens, et que mon être s'harmonise avec les fleurs, les oiseaux, les bois, l'air, le ciel, tout ce qui vit dehors, grandes ou gracieuses œuvres de Dieu.»

XXIV.

Et voyez maintenant comme elle aime les bêtes! Insensé qui ne les comprend pas! Lisez les lignes suivantes, et jugez combien la piété bien entendue et bien sentie s'étend à tout, depuis l'étoile incommensurable jusqu'au pauvre petit chien qui n'a que ses deux pattes à laisser à sa maîtresse. J'ai toujours reproché au christianisme son insensibilité pour les animaux, comme si ce qui aime tant n'avait point de cœur, comme si ce qui pense, calcule et combine, n'avait point sa part d'intelligence. Encore une fois lisez ceci.

«Vous avez raison de dire que je suis heureusement née pour habiter la campagne. C'est mon endroit; je souffrirais bien plus ailleurs; je reconnais en ceci un soin de la Providence, qui fait tout avec amour pour ses créatures, qui ne fait pas naître la violette dans les rues. Vous me voyez bien appuyée sur ma fenêtre, contemplant tout ce vallon de verdure où chante le rossignol; puis je vais soigner mes poulets, coudre, filer, broder dans la grande salle avec Marie. Ainsi, d'une chose à l'autre, le jour passe, et nous arrivons au soir sans ennui.

........................

«Un chagrin. Mon cher petit chien, mon joli Bijou est malade, si malade que je crains qu'il n'en meure. Pauvre bête! comme il est oppressé, comme il gémit, me lèche les mains et me dit: «Soulagez-moi!» Je ne sais que lui faire, il ne prend rien que quelques gouttes de sirop de gomme qu'il lèche sur mes doigts; c'est ainsi que je le nourris, moitié sucre, moitié caresses. Hélas! que sert d'aimer? je ne le sauverai pas. Cela me ferait pleurer, si je ne renvoyais mes larmes. Pleurer une bête, c'est bête, mais le cœur n'a pas d'esprit ni trop d'amour-propre souvent. Puis mon Bijou est si joli, si gracieux, si gentil, si précieux, me venant de Lili! Un chien, c'est si riant, si caressant, si tendre, si à nous! Je crois que je pleurerai, mais ce sera ici dans ma chambrette où se passent mes secrets.

«Une de mes amies demandait une fois des prières pour son chien malade; je me moquai d'elle et trouvai sa dévotion mal placée. Aujourd'hui j'en ferais comme elle, je ne trouve pas cette prière si étrange: tant le cœur change l'esprit! Je n'aimais pas Bijou alors; ma conscience ne s'offusque pas d'intéresser le bon Dieu à la conservation d'une bête. Y a-t-il rien d'indigne dans ses créatures, et ne peut-on pas lui demander la vie de celles que nous aimons? Je suis portée à le croire et qu'on peut, excepté le mal, tout demander à Dieu, au bon Dieu. Ce nom familier, ce nom populaire de la Divinité m'inspire toute sorte de confiance. Qu'attendre d'un être inaccessible, si loin, si loin de l'homme qu'on ne peut pas l'aimer en l'adorant? et le cœur, cependant, veut aimer ce qu'il adore et adorer ce qu'il aime; ce qui s'est fait quand Dieu s'est fait chair, quand il a habité parmi nous. De cette condescendance infinie nous est venue notre foi confiante. Il faut que je retourne auprès de mon pauvre Bijou qui, certes, m'a menée assez loin.»

Le 1er juillet.

«Il est mort, mon cher petit chien. Je suis triste et n'ai guère envie d'écrire.»

Le 2 juillet.

«Je viens de faire mettre Bijou dans la garenne des buis, parmi les fleurs et les oiseaux. Là je planterai un rosier qui s'appellera le rosier du Chien. J'ai gardé les deux petites pattes de devant si souvent posées sur ma main, sur mes pieds, sur mes genoux. Qu'il était gentil, gracieux dans ses poses de repos ou de caresses! Le matin, il venait au pied du lit me lécher les pieds en me levant, puis il allait en faire autant à papa. Nous étions ses deux préférés. Tout cela me revient à présent. Les objets passés vont au cœur; papa le regrette autant que moi. Il aurait donné, disait-il, dix moutons pour ce cher joli petit chien. Hélas! il faut que tout nous quitte, ou tout quitter.»

XXV.

Et comme elle décrit les scènes de la vie rustique!

«Je retourne à la salle loin de papa; j'écrivais ceci au chant des jeunes poulets qui piquent l'herbe sous ma fenêtre, au bruit joyeux des moissonneurs qui sont dans les chènevières. Heureuses gens qui suent et qui chantent!

«Les gracieuses choses qui se voient dans les champs et que je viens de voir! Un beau champ de blé plein de moissonneurs et de gerbes, et, parmi ces gerbes, une seule debout faisant ombre à deux petits enfants, et leur grand'mère les faisant déjeuner avec du lait!

«Rien ne monte à ma chambre ce soir que le chant des cigales.

«Ce soir, au crépuscule, j'écris d'une main fraîche, revenant de laver ma robe au ruisseau! C'est joli de laver, de voir passer des poissons, des flots, des brins d'herbe, des feuilles, des fleurs tombées, de suivre cela et je ne sais quoi au fil de l'eau. Il vient tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le courant de ce ruisseau! C'est la baignoire des oiseaux, le miroir du ciel, l'image de la vie, un chemin courant! etc., etc.»

XXVI.

........................

«Que survient-il donc? rien que le bruit des fléaux tombant en cadence sur l'aire. Cette cadence, accompagnée du chant des coqs et des cigales, fait quelque chose d'infiniment rustique que j'aime!...»

Et plus loin...

«En entrant dans ma chambrette ce soir à dix heures, je suis frappée de la blanche lumière de la lune qui se lève ronde derrière un groupe de chênes aux Mérix; la voilà plus haut, plus haut, toujours plus haut, chaque fois que je regarde. Elle va plus vite dans le ciel que ma plume sur ce papier, mais je puis la suivre des yeux; merveilleuse faculté de voir, si élevée, si étendue, si jouissante! On jouit du ciel quand on veut; la nuit même, de sur mon chevet, j'aperçois, par la fente d'un contrevent, une petite étoile qui s'encadre là vers les onze heures et me rayonne assez longtemps pour que je m'endorme avant qu'elle soit passée; je l'appelle aussi l'étoile du sommeil, et je l'aime. La pourrai-je voir à Paris? Je pense que mes nuits et mes jours seront changés, et je n'y puis penser sans peine. Me tirer d'ici, c'est tirer Paule de sa grotte; il faut bien que ce soit pour toi que je quitte mon désert, toi pour qui Dieu sait que j'irais au bout du monde. Adieu au clair de la lune, au chant des grillons, au glouglou du ruisseau; j'avais de plus le rossignol naguère; mais toujours quelque charme manque à nos charmes. À présent, plus rien qu'à Dieu, ma prière et le sommeil.»

Le 9 août.

«Dirais-tu ce qui me fait souffrir à présent en moi? C'est cette petite reine Jeanne Gray, décapitée si jeune, si douce, si charmante, à qui je pense.»

Le 10 août.

«Une compagne dans ma chambrette, une perdrix blessée à l'aile, mais bien leste encore, bien vive, bien gentille; elle se coule comme un rat dans tous les coins de sa prison et se prive, s'accoutume à me voir, si bien qu'elle mange et boit à mes côtés. Je voudrais la porter à Charles.

«Un peu de malaise m'a fait jeter sur ton lit, ce lit où tu as couché six mois dans la fièvre, où je t'ai vu si pâle, défait, mourant, d'où le bon Dieu t'a tiré par prodige. Tout cela s'est mis avec moi sur ce lit; j'ai vu, revu, pensé, béni; puis un petit sommeil et un rêve...»

XXVII.

Qu'on ne s'étonne pas à me voir tant citer; je suis sans cesse tenté de laisser aller ma plume, mais qu'écrirait-elle qui valût ce que nous lisons ainsi ensemble? Si on me disait: «Parlez sur l'Imitation,» je prendrais ce livre presque divin et le lirais, car rien de ce que je pourrais dire ne vaudrait un de ces versets pleins de suc.—Il en est ainsi des pages de mademoiselle de Guérin; ôtez quelques superstitions féminines et quelques petitesses enfantines de dévotion qui ne scandalisent pas, mais qui humilient l'intelligence et qui tiennent à l'éducation, à l'habitude, au séjour, à la fréquentation de quelques ecclésiastiques, tels que l'abbé de Lamennais et ses disciples, tout est naïf, sublime, divin sous sa plume; on ne peut rien dire d'elle qui ne soit mille fois dépassé par les éjaculations solitaires de cette âme. Excusez-moi donc: le modèle que j'ai sous les yeux tue le commentaire, contentez-vous d'admirer.

XXVIII.

Il faut lire, quand Maurice se marie, son extase de reconnaissance sur les cadeaux de noces venus des Indes, que sa belle-sœur lui envoie.—«Voilà pourtant ce qui nous arrive de Gaillac par le messager; j'ajoute encore que ton frère me rapporte une perdrix qu'il a tuée et deux pauvres cailles blessées... Les souffrants sont pour moi et l'ont toujours été; étant enfant, je m'emparais de tous les petits poulets blessés; faire du bien, soulager, est la moelle du cœur d'une femme.»

Suivons cette veine de gaieté au mariage de son frère.

Le 20 août, à 10 heures du soir.

«C'est trop joli, ce que je vois, pour ne pas te le dire: nos demoiselles, là-bas, le long du ruisseau, chantant, riant, se montrant çà et là sous des touffes d'arbres comme des nymphes de nuit, à la clarté d'un feu d'allumettes que fait Jeannot, leur fanal courant: c'est la pêche aux écrevisses, plaisir qu'Érembert a voulu donner à ces jeunes filles que tout amuse. J'ai mieux aimé être ici à les voir faire et te le dire. Je les entends rire et toujours rire; cet âge est une joie permanente. Pour moi, j'ai besoin de repos, de me coucher au lieu d'errer sur le frais gazon d'un ruisseau. Adieu, Maurice; nous avons bien parlé de toi en montrant les cadeaux de noce. Je ne voudrais pas te quitter, mais de force. Il y aurait de quoi passer la nuit ici à décrire ce qui se voit, s'entend, dans ma délicieuse chambrette, ce qui vient m'y visiter, de petits insectes, noirs comme la nuit, de petits papillons mouchetés, tailladés, volant comme des fous autour de ma lampe. En voilà un qui brûle, en voilà un qui part, en voilà un qui vient, qui revient, et sur la table quelque chose comme un grain de poussière qui marche. Que d'habitants dans ce peu d'espace! Un mot, un regard à chacun, une question sur leur famille, leur vie, leur contrée, nous mènerait à l'infini; il vaut mieux faire ma prière ici devant ma fenêtre, devant l'infinité du ciel.»

XXIX.

Le 22 août.

«Mme et M. de Faramond, une lettre de Louise, hier une d'Antoinette, plaisir et bonheur. Demain, je pars avec ces demoiselles. Adieu, cahier; mais je le prendrai peut-être pour me trouver avec toi.»

Le 25 août.

«Oh! les vieux châteaux, avec leurs grandes salles, leurs meubles antiques, leurs larges fenêtres d'où l'on voit tout le ciel, les portraits de belles dames et de grands seigneurs, cela fait je ne sais quel plaisir à voir, à s'y voir errant de chambre en chambre. Oh! j'aime les vieux châteaux, et je me complais depuis un jour dans cette jouissance. C'est de Montels que je t'écris, dans une chambre écartée où j'ai, par bonheur, trouvé de l'encre; j'avais oublié d'en prendre, et c'était grande privation de ne pouvoir rien tracer de tout ce qui se peint en moi dans cette demeure de mon goût. Je m'y plairais toujours, d'autant qu'à chaque endroit ce sont des souvenirs d'enfance, et tu sais comme ce passé fait plaisir. J'avais neuf ans quand je vins à Montels. En arrivant j'ai reconnu l'église sous son grand ormeau où j'allais sauter à l'ombre, puis la grande cour et puis la petite avec son puits, la porte à vitres du salon, et, dans ce salon, les grandes belles dames que j'aimais tant à voir; une à côté d'un capucin en méditation qui fait contraste, chose que je n'avais pas tant remarquée qu'à présent. Dans l'enfance, les effets de réflexion touchent peu. Nous sortons, nous courons.»

XXX.

Elle va à Paris; elle assiste à tout; elle soulage tout.—Avant de retourner au Cayla rejoindre son père, elle va passer quelques semaines en Nivernais chez une charmante amie digne d'elle, jeune, belle, lettrée, Mme de Maistre. Elle se lie d'amitié avec cette compagne dont l'âme aimante et mystique a de l'analogie avec la sienne.

Description de journées de joie et d'ennui dans son vieux château du Berry et de quelques courses jusqu'aux neiges de l'Auvergne. Effusions intimes par-ci par-là, qui rappellent l'âme à son nid comme le chalumeau du berger rappelle au bercail le troupeau dispersé.

À cette époque percent çà et là quelques mots qui font entrevoir un goût naissant, mais caché, pour un ami de son frère, M. d'Aurevilly, homme de même race, qui lui donne de temps en temps des nouvelles de son frère et qu'elle semble aimer par reconnaissance. Mais la pitié, tout aimable qu'elle est, n'est pas de l'amour! Il semble que M. d'Aurevilly avait le cœur engagé ailleurs. On ne sait rien à cet égard, tout flotte dans la pénombre, tout s'évanouit dans le silence et peut-être dans les larmes.—«Pauvre cœur, n'auras-tu pas trop de poids?—Oh! le mot! encore un mot de sainte Thérèse. Ou souffrir ou mourir! Xavier de Maistre est à Paris, je l'ai vu, je lui écris, je l'aime.» Qui n'eût pas aimé le vieillard de quatre-vingt-cinq ans, dont l'âme avait la naïve jeunesse de vingt-cinq ans?

XXXI.

Le 27 avril 1839.

«Il fut un temps, il y a quelques armées, où la pensée d'écrire à un poëte, à un grand nom, m'aurait ravie. Si, quand je lisais Prascovie ou le Lépreux, l'espoir d'en voir l'auteur ou de lui parler m'était venu, j'en aurais eu des enthousiasmes de bonheur. Ô jeunesse! Et maintenant j'ai vu, écrit et parlé sans émotion, de sang-froid et sans plaisir, ou que bien peu, celui de la curiosité[3], le moindre, le dernier dans l'échelle des sensations. Curiosité encore, il faut le dire, un peu décharmée, étonnée seulement de ne voir rien d'étonnant. Un grand homme ressemble tant aux autres hommes! Aurais-je cru cela, et qu'un Lamartine, un de Maistre, n'eussent pas quelque chose de plus qu'humain. J'avais cru ainsi dans ma naïveté au Cayla, mais Paris m'a ôté cette illusion et bien d'autres. Voilà le mal de voir et de vivre, c'est de laisser toutes les plus jolies choses derrière.»

XXXII.

La pensée de l'état de son frère devenu sa propre pensée la suit toujours. On assiste par ce journal à cette permanence du sentiment.

Le 22 mai.

«Si jamais tu lis ceci, mon ami, tu auras l'idée d'une affection permanente, ce quelque chose pour quelqu'un qui vous occupe au coucher, au lever, dans le jour et toujours, qui fait tristesse ou joie, mobile et centre de l'âme.—En lisant un livre de géologie, j'ai rencontré un éléphant fossile découvert dans la Laponie, et une pirogue déterrée dans l'île des Cygnes, en creusant les fondations du pont des Invalides. Me voilà sur l'éléphant, me voilà dans la pirogue, faisant le tour des mers du Nord et de l'île des Cygnes, voyant ces lieux du temps de ces choses: la Laponie chaude, verdoyante et peuplée, non de nains, mais d'hommes beaux et grands, de femmes s'en allant en promenade sur un éléphant, dans ces forêts, sous ces monts pétrifiés aujourd'hui; et l'île des Cygnes, blanche de fleurs, et de leur duvet, oh! que je la trouve belle! Et ses habitants, qui sont-ils? que font-ils dans ce coin du globe? Descendant comme nous de l'exilé d'Éden, connaissent-ils sa naissance, sa vie, sa chute, sa lamentable et merveilleuse histoire; cette Ève pour laquelle il a perdu le ciel, tant de malheur et de bonheur ensemble, tant d'espérances dans la foi, tant de larmes sur leurs enfants, tant et tant de choses que nous savons, que savait peut-être avant nous ce peuple dont il ne reste qu'une planche? Naufrages de l'humanité que Dieu seul connaît, dont il a caché les débris dans les profondeurs de la terre, comme pour les dérober à notre curiosité! S'il en laisse voir quelque chose, c'est pour nous apprendre que ce globe est un abîme de malheurs, et que ce qu'on gagne à remuer ses entrailles, c'est d'y découvrir plus de cimetières. La mort est au fond de tout, et on creuse toujours comme qui cherche l'immortalité!»

Lamartine.

(La suite au prochain entretien.)

XCe ENTRETIEN.

DE LA LITTÉRATURE DE L'ÂME.
JOURNAL INTIME D'UNE JEUNE PERSONNE

Mlle de Guérin.

(TROISIÈME PARTIE.)

I.

Et son frère mourut, en effet, quelques semaines après ces lignes, au Cayla, le vendredi 19 juillet 1839.

Elle continue à lui écrire dans l'autre vie.

Car, dit-elle, en m'empruntant ces deux vers:

...Où l'éternité réside
On retrouve jusqu'au passé!

«Oh! que nous avons prié ce matin sur ta tombe! moi, ta femme, ton père et tes sœurs!»

Souvenir de l'enfance du mort.

Le 4 août.

«À pareil jour vint au monde un frère que je devais bien aimer, bien pleurer, hélas! ce qui va souvent ensemble. J'ai vu son cercueil dans la même chambre, à la même place où, toute petite, je me souviens d'avoir vu son berceau, quand on m'amena de Gaillac, où j'étais, pour son baptême. Ce baptême fut pompeux, plein de fête, plus qu'aucun autre de nous, marqué de distinction. Je jouai beaucoup et je repartis le lendemain, aimant fort ce petit enfant qui venait de naître. J'avais cinq ans. Deux ans après je revins, lui portant une robe que je lui avais faite. Je lui mis sa robe et le menai par la main le long de la garenne du nord, où il fit quelques pas tout seul, les premiers, ce que j'allai annoncer en grande joie à ma mère: Maurice, Maurice a marché seul!» Souvenir qui me vient tout mouillé de larmes.»

Le 6 août.

«Journée de prières et de pieuse consolation: pèlerinage de ton ami, le saint abbé de Rivières, à Andillac, où il a dit la messe, où il est venu prier avec tes sœurs près de ta tombe. Oh! que cela m'a touchée; que j'ai béni dans mon cœur ce pieux ami agenouillé sur tes restes, dont l'âme, par-delà ce monde, soulageait la tienne souffrante, si elle souffre! Maurice, je te crois au ciel. Oh! j'ai cette confiance, que tes sentiments religieux me donnent, que la miséricorde de Dieu m'inspire. Dieu si bon, si compatissant, si aimant, si Père, n'aurait-il pas eu pitié et tendresse pour un fils revenu à lui? Oh! il y a trois ans qui m'affligent; je voudrais les effacer de mes larmes. Mon Dieu, tant de supplications ont été faites! Mon Dieu, vous les avez entendues, vous les aurez exaucées. Ô mon âme, pourquoi es-tu triste et pourquoi me troubles-tu?»

Le 13 août.

«Besoin d'écrire, besoin de penser, besoin d'être seule, non pas seule, avec Dieu et toi. Je me trouve isolée au milieu de tous. Ô solitude vivante, que tu seras longue!

Le 17 août.

«Commencé à lire les Saints Désirs de la mort, lecture de mon goût. Mon âme vit dans un cercueil. Oh! oui, enterrée, ensevelie en toi, mon ami; de même que je vivais en ta vie, je suis morte en ta mort. Morte à tout bonheur, à toute espérance ici-bas. J'avais tout mis en toi, comme une mère en son fils; j'étais moins sœur que mère. Te souviens-tu que je me comparais à Monique pleurant sur Augustin, quand nous parlions de mes afflictions pour ton âme, cette chère âme dans l'erreur? Que j'ai demandé à Dieu son salut, prié, supplié! Un saint prêtre me dit: «Votre frère reviendra.» Oh! il est revenu, et puis il m'a quittée pour le ciel, pour le ciel, j'espère. Il y a eu des signes évidents de grâce, de miséricorde dans cette mort. Mon Dieu, j'ai plus à vous bénir qu'à me plaindre. Vous en avez fait un élu par les souffrances qui rachètent, par l'acceptation et la résignation qui méritent, par la foi qui sanctifie. Oh! oui, cette foi lui était revenue vive et profonde; cela s'est vu dans des actes religieux, des prières, des lectures, et dans ce baiser à la croix fait avec tant d'âme et d'amour un peu avant de mourir! Oh! moi qui le voyais faire, qui le regardais tant dans ses dernières actions, j'ai dit, mon Dieu, j'ai dit qu'il s'en allait en paradis. Ainsi finissent ceux qui s'en vont dans la vie meilleure.

«Maurice, mon ami, qu'est ce que le ciel, ce lieu des amis? Jamais ne me donneras-tu signe de là? Ne t'entendrai-je pas, comme on dit que quelquefois on entend les morts? Oh! si tu le pouvais, s'il existe quelque communication entre ce monde et l'autre, reviens! Je n'aurai pas peur un soir de voir une apparition, quelque chose de toi à moi qui étions si unis. Toi au ciel et moi sur la terre, oh! que la mort nous sépare! J'écris ceci à la chambrette, cette chambrette tant aimée où nous avons tant causé ensemble, rien que nous deux. Voilà ta place et là la mienne. Ici était ton portefeuille si plein de secrets de cœur et d'intelligence, si plein de toi et de choses qui ont décidé de ta vie. Je le crois, je crois que les événements ont influé sur ton existence. Si tu étais demeuré ici, tu ne serais pas mort. Mort! terrible et unique pensée de ta sœur.»

Le 20 août.

«Hier allée à Cahuzac entendre la messe pour toi en union de celle que le prince de Hohenlohe offrait en Allemagne pour demander à Dieu ta guérison, hélas! demandée trop tard. Quinze jours après ta mort, la réponse est venue m'apporter douleurs au lieu d'espérance. Que de regrets de n'avoir pas pensé plus tôt à ce moyen de salut, qui en a sauvé tant d'autres! C'est sur des faits bien établis que j'avais eu recours au saint thaumaturge, et je croyais tant au miracle! Mon Dieu, j'y crois encore, j'y crois en pleurant. Maurice, un torrent de tristesse m'a passé sur l'âme aujourd'hui. Chaque jour agrandit ta perte, agrandit mon cœur pour les regrets. Seule dans le bois avec mon père, nous nous sommes assis à l'ombre, parlant de toi. Je regardais l'endroit où tu vins t'asseoir il y a deux ans, le premier jour, je crois, où tu fis quelques pas dehors. Oh! quel souvenir de maladie et de guérison! Je suis triste à la mort. Je voudrais te voir. Je prie Dieu à tout moment de me faire cette grâce. Ce ciel, ce ciel des âmes, est-il si loin de nous, le ciel du temps de celui de l'éternité? Ô profondeur! ô mystères de l'autre vie qui nous sépare! Moi qui étais si en peine sur lui, qui cherchais tant à tout savoir, où qu'il soit maintenant, c'est fini. Je le suis dans les trois demeures, je m'arrête aux délices, je passe aux souffrances, aux gouffres de feu. Mon Dieu, mon Dieu, non! Que mon frère ne soit pas là, qu'il n'y soit pas! Il n'y est pas; son âme, l'âme de Maurice parmi les réprouvés!... Horrible crainte, non! Mais au purgatoire où l'on souffre, où s'expient les faiblesses du cœur, les doutes de l'âme, les demi-volontés au mal. Peut-être mon frère est là qui souffre et nous appelle dans les gémissements comme il faisait dans les souffrances du corps: «Soulagez-moi, vous qui m'aimez.» Oui, mon ami, par la prière. Je vais prier; je l'ai tant fait et le ferai toujours. Des prières, oh! des prières pour les morts, c'est la rosée du purgatoire.

«Sophie m'a écrit, cette Sophie, amie de Marie, qui m'aime en elle et vient me consoler. Mais rien d'humain ne console. Je voudrais aller en Afrique porter ma vie à quelqu'un, m'employer au salut des Arabes dans l'établissement de Mme Vialar. Mes jours ne me sembleraient pas vides, inutiles comme ils sont. Cette idée de cloître qui s'en était allée, qui s'était retirée devant toi, me revient.

«Le rosier, le petit rosier des Coques, a fleuri. Que de tristesses, de craintes, de souvenirs épanouis avec ces fleurs, renfermés dans ce vase donné par Marie, emporté dans notre voyage, avec nous dans la voiture de Tours à Bordeaux, de là ici! Ce rosier te faisait plaisir; tu te plaisais à le voir, à penser d'où il venait. Je voyais cela et comme étaient jolis ces petits boutons et cette petite verdure.»

Le 22 août.

«Mis au doigt la bague antique que tu avais prise et mise ici il y a deux ans, cette bague qui nous avait tant de fois fait rire quand je te disais: «Et la bague?» Oh! qu'elle m'est triste à voir et que je l'aime! Mon ami, tout m'est relique de toi.

«La mort nous revêtira de toute chose. Consolante parole que je viens de méditer, qui me revêt le cœur d'espérance, ce pauvre cœur dépouillé.

«Comme j'aime ses lettres, ces lettres qui ne viennent pas! Mon Dieu, recevez ce que j'en souffre et toutes les douleurs de cette affection. Voilà que cette âme m'attriste, que son salut m'inquiète, que je souffrirais le martyre pour lui mériter le ciel. Exaucez, mon Dieu, mes prières: éclairez, attirez, touchez cette âme si faite pour vous connaître et vous servir! Oh! quelle douleur de voir s'égarer de si belles intelligences, de si nobles créatures, des êtres formés avec tant de faveur, où Dieu semble avoir mis toutes ses complaisances comme en des fils bien-aimés, les mieux faits à son image! Ah! qu'ils sont à plaindre! que mon âme souvent les pleure avec Jésus venu pour les sauver! Je voudrais le salut de tous, que tous profitent de la rédemption qui s'étend à tout le genre humain. Mais le cœur a ses élus, et pour ceux-là on a cent fois plus de désirs et de crainte. Cela n'est pas défendu. Jésus, n'aviez-vous pas votre Jean bien-aimé, dont les apôtres disaient que, par amour, vous feriez qu'il ne mourrait pas? Faites qu'ils vivent toujours, ceux que j'aime, qu'ils vivent de la vie éternelle! Oh! c'est pour cela, pas pour ici que je les aime. À peine, hélas! si l'on s'y voit. Je n'ai fait que l'apercevoir; mais l'âme reste dans l'âme.»

Le 25 août.

«Tristesse et communion; pleuré en Dieu; écrit à ton ami; lu Pascal, l'étonnant penseur. J'ai recueilli cette pensée sur l'amour de Dieu, qu'on aime sans le connaître: Le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas. Bien souvent j'ai senti cela.»

II.

Et comme elle désire que toute la nature en convulsion s'associe par un mouvement désordonné à la convulsion de sa douleur!

Le 26 août.

«Quelques gouttes de pluie sur la terre ardente. Peut-être orage ce soir, ramassé par ces vapeurs. Qu'il tonne, qu'il passe des torrents d'eau et de vent! je voudrais du bruit, des secousses, tout ce qui n'est pas ce calme affaissant.—Si j'écrivais sa vie, cette vie si jeune, si riche, si rare, si rattachée à tant d'événements, à tant d'intérêts, à tant de cœurs! peu de vies semblables.»

Le 27 août.

«Je ne sais, sans mon père, j'irais peut-être joindre les sœurs de Saint-Joseph, à Alger. Au moins ma vie serait utile. Qu'en faire à présent? Je l'avais mise en toi, pauvre frère! Tu me disais de ne pas te quitter. En effet, je suis bien demeurée près de toi pour te voir mourir. Un ecce homo, l'homme de douleur, tous les autres derrière celui-là. Souffrances de Jésus, saints désirs de la mort, uniques pensées et méditations. Écrit à Louise comme à Marie; il fait bon écrire à celle-là. Et lui, pourquoi ne pas écrire, ton frère? Serait-il mort aussi? Mon Dieu, que le silence m'effraye à présent! pardonnez-moi tout ce qui me fait peur. L'âme qui vous est unie, qu'a-t-elle à craindre? Ne vous aimerais-je pas, mon Dieu, unique et véritable et éternel amour? Il me semble que je vous aime, comme disait le timide Pierre, mais pas comme Jean, qui s'endormait sur votre cœur. Divin repos qui me manque! Que vais-je chercher dans les créatures? Me faire un oreiller d'une poitrine humaine, hélas! j'ai vu comme la mort nous l'ôte. Plutôt m'appuyer, Jésus, sur votre couronne d'épines.»

Le 28 août.

«Saint Augustin aujourd'hui, ce saint qui pleurait si tendrement son ami et d'avoir aimé Dieu si tard. Que je n'aie pas ces deux regrets: oh! que je n'aie pas cette douleur à deux tranchants, qui me fendrait l'âme à la mort! Mourir sans amour, c'est mourir en enfer. Amour divin, seul véritable. Les autres ne sont que des ombres.

«Accablement, poids de douleurs; essayons de soulever ce mont de tristesse. Que faire? Oh! que l'âme est ignorante! Il faut s'attacher à Dieu, à celui qui soulève et le vaisseau et la mer. Pauvre nacelle que je suis sur un océan de larmes!»

III.

La sérénité revient avec la lumière et revient seule.

Le 30 août.

«Qu'il faisait bon ce matin dans la vigne, cette vigne aux raisins chasselas que tu aimais! En m'y voyant, en mettant le pied où tu l'avais mis, la tristesse m'a rempli l'âme. Je me suis assise à l'ombre d'un cerisier, et là, pensant au passé, j'ai pleuré. Tout était vert, frais, doré de soleil, admirable à voir. Ces approches d'automne sont belles, la température adoucie, le ciel plus nuagé, des teintes de deuil qui commencent. Tout cela, je l'aime, je m'en savoure l'œil, m'en pénètre jusqu'au cœur, qui tourne aux larmes. Vu seule, c'est si triste! Toi, tu vois le ciel! Oh! je ne te plains pas. L'âme doit goûter d'ineffables ravissements...

«Le plus grand malheur de la vie, c'est d'en rompre les relations.

«Je voulais envoyer à mon ami les deux grenades du grenadier dont il a travaillé le pied quelques jours avant sa mort. Ce fut son dernier mouvement sur la terre!»

IV.

Le 6 octobre.

«À l'heure qu'il est, midi, premier dimanche d'octobre, j'étais à Paris, j'étais dans ses bras, place Notre-Dame-des-Victoires. Un an passé, mon Dieu!—Que je fus frappée de sa maigreur, de sa toux, moi qui l'avais rêvé mort dans la route!—Nous allâmes ensemble à Saint-Sulpice à la messe, à une heure. Aujourd'hui à Lentin, dans la pluie, les poignants souvenirs et la solitude... Mais, mon âme, apaise-toi avec ton Dieu que tu as reçu dans cette petite église. C'est ton frère, ton ami, le bien-aimé souverain que tu ne verras pas mourir, qui ne te manquera jamais ni en cette vie ni en l'autre. Consolons-nous dans cette espérance, et qu'en Dieu on retrouve tout ce qu'on a perdu. Si je pouvais m'en aller en haut; si je trouvais dans ma poitrine ce souffle qui vient le dernier, ce souffle des mourants qui porte l'âme au ciel, oh! je n'aurais pas beaucoup de regrets à la vie. Mais la vie, c'est une épreuve, et la mienne est-elle assez longue; ai-je assez souffert? Quand on se porte au Calvaire, on voit ce que coûte le ciel. Oh! bien des larmes, des déchirements, des épines, du fiel et du vinaigre. Ai-je goûté de tout cela? Mon Dieu, ôtez-moi la plainte, soutenez-moi dans le silence et la résignation au pied de la Croix, avec Marie et les femmes qui vous aimèrent.»

Le 19 octobre.

«Trois mois aujourd'hui de cette mort, de cette séparation. Oh! la douloureuse date, que néanmoins je veux écrire chaque fois qu'elle reviendra. Il y a pour moi une si attachante tristesse dans ce retour du 19, que je ne puis le voir sans le marquer dans ma vie, puisque je note ma vie. Eh! qu'y mettrais-je maintenant, si je n'y mettais mes larmes, mes souvenirs, mes regrets de ce que j'ai le plus aimé? C'est tout ce qui vous viendra, ô vous qui voulez que je continue ces cahiers, mon tous les jours au Cayla. J'allais cesser de le faire, il y avait trop d'amertume à lui parler dans la tombe; mais puisque vous êtes là, frère vivant, et avez plaisir de m'entendre, je continue ma causerie intime; je rattache à vous ce qui restait là, tombé brisé par la mort. J'écrirai pour vous comme j'écrivais pour lui. Vous êtes mon frère d'adoption, mon frère de cœur. Il y a là-dedans illusion et réalité, consolation et tristesse: Maurice partout. C'est donc aujourd'hui 19 octobre que je date pour vous et que je marque ce jour comme une époque dans ma vie, ma vie d'isolement, de solitude, d'inconnue qui s'en va vers quelqu'un du monde, vers vous à Paris, comme à peu près, je vous l'ai dit, je crois, si Eustoquie, de son désert de Bethléem, eût écrit à quelque élégant chevalier romain. Le contraste est piquant, mais ne m'étonne pas. Quelqu'un, une femme, me disait qu'à ma place elle serait bien embarrassée pour vous écrire. Moi, je ne comprends pas pourquoi je le serais. Rien ne me gêne avec vous, en vérité, pas plus qu'avec Maurice; vous m'êtes lui au cœur et à l'intelligence. C'est à ce point de vue que se met notre intimité.»

V.

Elle continue d'écrire à M. d'Aurevilly qu'aimait son frère et dont elle a fait son frère d'adoption. Évidemment elle l'eût aimé, elle l'aima peut-être en mémoire de celui qu'elle avait perdu. L'amour est comme toutes les passions, il a des retours inattendus.

Le 20 octobre.

«La belle matinée d'automne! Un air transparent, un lever du jour radieusement calme, des nuages en monceaux, du nord au midi, des nuages d'un éclat, d'une couleur molle et vive, du coton d'or sur un ciel bleu. C'était beau, c'était beau! Je regrettais d'être seule à le voir. J'ai pensé à notre peintre et ami, M. Augier, lui qui sent si bien et prend sitôt le beau dans son âme d'artiste. Et puis Maurice, et puis vous, je vous aurais voulu voir tous sous mon ciel du Cayla; mais devons-nous nous rencontrer jamais plus sur la terre?

«En allant au Posadou, j'ai voulu prendre une fleur très-jolie. Je l'ai laissée pour le retour, et j'ai passé par un autre chemin. Adieu ma fleur. Quand j'y reviendrais, où serait-elle? Une autre fois je ne laisserai pas mes fleurs en chemin. Que de fois cependant cela n'arrive-t-il pas dans la vie?

«Dimanche aujourd'hui. Revu à Andillac cette tombe toute verdoyante d'herbe. Comme c'est venu vite, ces plantes! Comme la vie se hâte sur la mort, et que c'est triste à notre vue! Que ce serait désolant, sans la foi qui nous dit que nous devons renaître, sortir de ces cimetières où nous semblons disparus!»

Le 21 octobre.

«Tonnerre, orage, tempête au dehors, mais calme au dedans, ce calme d'une mer morte, qui a sa souffrance aussi bien que l'agitation. Le repos n'est bon qu'en Dieu, ce repos des âmes saintes qui, avant la mort, sont sorties de la vie. Heureux dégagement! Je meurs d'envie de tout ce qui est céleste: c'est qu'ici-bas tout est vil et porte un poids de terre.»

Le 1er novembre.

«Quel anniversaire! J'étais à Paris, assise seule dans le salon devant une table, pensant, comme à présent, à cette fête des saints. Il vint, Maurice, me trouver, causer un peu d'âme et de cœur, et me donna un cahier de papier avec un «Je veux que tu m'écrives là ton tous les jours à Paris.» Oh! pauvre ami! je l'ai bien écrit, mais il ne l'a pas lu! Il a été enlevé si subitement, si rapidement, avant d'avoir le temps de rien faire, ce jeune homme né pour tant de choses, ce semblait. Mais Dieu en a disposé autrement que nous ne pensions. Il est de belles âmes dont nous ne devons voir ici que les apparences, et dont l'entière réalisation s'achève ailleurs, dans l'autre vie. Ce monde n'est qu'un lieu de transition, comme les saints l'ont cru, comme l'âme qui pressent le quelque autre part le croit aussi. Eh! quel bonheur que tout ne soit pas ici! Impossible, impossible! Si nous finissions à la tombe, le bon Dieu serait méchant, oui, méchant, de créer pour quelques jours des créatures malheureuses: horrible à penser. Rien que les larmes font croire à l'immortalité. Maurice a fini son temps de souffrance, j'espère, et aujourd'hui je le vois à tout moment parmi les bienheureux; je me dis qu'il doit y être, qu'il plaint ceux qu'il voit sur la terre, qu'il me désire où il est, comme il me désirait à Paris. Ah! mon Dieu, ceci me rappelle que nous étions ensemble à pareil jour l'an dernier; que j'avais un frère, un ami que je ne puis plus ni voir ni entendre. Plus de rapports après tant d'intimité! C'est en ceci que la mort est désolante. Pour le retrouver, cet être aimé et tant uni au cœur, il faut plonger dans la tombe et dans l'éternité. Qui n'a pas Dieu avec soi en cet effroi, que devenir? Que devenez-vous, vous, ami tant atterré par sa mort, quand votre douleur se tourne vers l'autre monde? Oh! la foi ne vous manque pas, sans doute: mais avez-vous une foi consolante, la foi pieuse? Pensant que trop que vous ne l'avez pas, je me prends à vous plaindre amèrement. Les sollicitudes que j'avais à cet égard pour son âme de frère, se sont toutes portées sur la vôtre, presque aussi chère. Je ne puis pas dire à quel degré je l'aimais, ni auquel je l'aime: c'est quelque chose qui monte vers l'infini, vers Dieu. Là je m'arrête; à cette pensée s'attache un million de pensées mortes et vives, mais surtout mortes; mon mémorandum, commencé pour lui, continué pour vous au même jour, daté de quelque joie l'an dernier et maintenant tout de larmes. Mon pauvre Maurice, j'ai été délaissée en une terre où il y a larmes continuelles et continuelles angoisses.

«Le jour des Morts.