«Afin que la susdite Congrégation de la Propagande commence dès ma mort à ressentir quelque effet de mon héritage, je veux qu'à partir de mon décès elle jouisse d'une somme annuelle de 600 écus, qui lui seront payés par mon héritier fiduciaire, administrateur de mon héritage, par échéance mensuelle ou tous les trois mois, si le manque de fonds ne lui permettait pas d'effectuer les payements mensuels aux serviteurs légataires et d'acquitter les 50 écus par mois, correspondant à la somme de 600 écus assignés plus haut à la Sacrée Congrégation.
«Quand, par la mort successive de la majeure partie de mes serviteurs et légataires annuels, les fonds de mon héritage permettront d'accroître la somme de 600 écus déterminée plus haut mon héritier fiduciaire pourra (sans pourtant y être positivement obligé) verser dans la caisse de la Sacrée Congrégation la nouvelle augmentation qu'il jugera pouvoir remettre, après avoir satisfait aux charges accessoires et aux dispositions reçues de vive voix.
«Après la mort de tous ceux qui dans mon testament ont été gratifiés et des annuels légataires, mon héritier fiduciaire devra consigner à la Sacrée Congrégation l'héritage alors existant.
«Je déclare en outre que la susdite Congrégation ne pourra jamais obliger l'héritier fiduciaire, ou celui qui lui succédera, à donner la fidéjussion; comme aussi elle ne pourra le contraindre à rendre compte de sa gestion, ni à révéler les dispositions reçues de vive voix ou par écrit de moi, confirmant même dans ce feuillet ce que j'ai plus amplement dit sur ce sujet dans mon testament.
«À peine entré en possession de son titre, mon héritier fiduciaire, pour prévenir le cas possible (puisse Dieu conserver longtemps ses jours!) d'une mort qui ne lui laisserait pas le temps de nommer son successeur dans l'administration de mon héritage, devra, en vertu du mandat reçu, nommer son successeur dans un écrit qui sera déposé clos et scellé dans un office caméral, pour être ouvert après sa mort; et j'entends imposer successivement la même obligation aux autres administrateurs. Si les premiers venaient à manquer avant la mort de mes serviteurs et autres légataires, et dans le cas où quelqu'un de ces administrateurs eût négligé ou eût manqué de faire la nomination de son successeur, prescrite plus haut, je prie le doyen du tribunal de la Rote, dont j'ai eu l'honneur d'être membre, de prendre lui-même cette administration, et d'accepter l'annuelle rétribution destinée à l'administrateur, et ainsi successivement jusqu'à l'époque indiquée plus haut.
«Je ne crois pas pouvoir mieux disposer des tabatières précieuses qui, durant le cours de mon ministère, m'ont été données par divers souverains, et que j'ai conservées par respect et reconnaissance envers les augustes donateurs, qu'en en faisant autant de legs en faveur des maisons et établissements qui sont le plus dans la nécessité. Je suis à chercher une meilleure distribution de ces objets; mais dans le cas où je viendrais à mourir avant de l'avoir définitivement arrêtée, je maintiens celle-ci, qui, dans le moment, me paraît la plus convenable.
...........................
«Considérant qu'il serait grandement inconvenant qu'un Pontife de tant de célébrité, qui a si bien mérité de l'Église et de l'État, comme Pie VII, n'eût point après sa mort (puisse Dieu prolonger ses jours!) un tombeau dans la basilique Vaticane, comme semble l'indiquer la médiocrité des revenus qu'il laisse à ses neveux; mû par mon dévouement et mon attachement à sa Personne sacrée, inspiré par la reconnaissance que je lui dois comme premier cardinal de sa création, comblé des bienfaits de sa souveraine bonté, j'ai résolu de lui faire ériger un mausolée à mes frais dans la susdite basilique.
«Dans ce but, j'ai tâché de faire des économies, sur les dépenses annuelles destinées à mon entretien, et de réunir une somme de 20,000 écus romains. Si je mourais avant Sa Sainteté, comme je le désire, mon héritier fiduciaire reste chargé de consacrer la somme fixée à l'érection de ce tombeau, dont l'exécution sera confiée au ciseau du célèbre marquis Canova, et, à son défaut, au célèbre chevalier Thorwaldsen, et, si celui-ci ne pouvait l'exécuter, à un des meilleurs sculpteurs de Rome.
«L'inscription suivante sera gravée sur le tombeau:
PIO VII, CHARAMONTIO, COESENATI,
PONTIFICI MAXIMO, HERCULES, CARDINALIS CONSALVI,
ROMANUS, AB ILLO CREATUS.
X
Voilà la vie d'homme d'État de ce modèle des amis et des hommes de bien; nous ne disons pas des prêtres: il ne l'était pas; il n'avait jamais voulu l'être; ce n'était ni sa vocation ni son ambition.
L'Église romaine, à Rome, reconnaît trois classes d'hommes parmi lesquels elle choisit ses serviteurs:
Les laïques;
Les ecclésiastiques;
Et les prélats ou monseigneurs.
Les laïques sont ceux qu'elle emploie soit dans le civil, dans la diplomatie, dans les finances ou dans le militaire, pour les besoins de son administration ou de sa défense;
Les ecclésiastiques sont les moines ou les prêtres de tout ordre, dont elle dispose pour tous les services dans le monde chrétien.
Mais il y a de plus un ordre neutre qui porte le costume sacerdotal et qui en reçoit les titres sans néanmoins en contracter les engagements ni en assumer les obligations, sorte de long et quelquefois d'éternel noviciat. Ceux qui en font partie s'appellent prélats ou monseigneurs, et, depuis les dignités inférieures jusqu'au rang de cardinaux, sont en quelque sorte les ministres libres de l'Église. Il y a peu de grande famille à Rome ou dans les légations qui n'aient des fils dans cette classe. Ils sont à Rome ce que les Narseis étaient au sein des cours et du gouvernement asiatique dans l'antiquité. Race éminemment politique qui tient à l'État sans être l'État lui-même, qui se dévoue sans retour à ses fonctions préparatoires, qui se retire de ses emplois sans les compromettre ou qui les continue, et qui peut même se marier avant d'en avoir fait les vœux, sans préjudice pour l'Église ou eux-mêmes. Cette troisième catégorie, dépendante et volontaire du Saint-Siége, a l'immense avantage de se former de bonne heure aux affaires sans que ses fautes puissent nuire au gouvernement, et de s'en retirer sans apostasie. Nous connaissons plusieurs de ces prélats ou monseigneurs qui sont sortis de ces noviciats pour contracter des unions licites et respectées, avec l'approbation du Pape. On les essaye, ils s'essayent eux-mêmes, et, si la carrière ne leur convient pas, ils rentrent honorablement dans le monde, sans scandale et sans reproche; ils ont de plus pour le Saint-Siége ces avantages, que ses affaires purement mondaines sont traitées avec les hommes du monde par des hommes du monde, et que l'Église, par eux, participant de deux natures, est sacerdotale avec ses prélats et laïque avec ses ministres. Le respect et l'habileté y gagnent. Ces hommes commencent en général très-jeunes par être des secrétaires du Pape, des novices, des ambassadeurs et des cardinaux; ils s'élèvent par des grades réguliers de fonction en fonction jusqu'aux premières charges de l'État. «Le Pape voulut, dit Consalvi, me créer cardinal de l'ordre des prêtres; je préférai être cardinal diacre.»
XI
Voilà ce que fut dès son enfance Consalvi; mais, quand Pie VII le fit cardinal, il refusa d'être prêtre. Il se consacra non à sa propre sanctification, mais à bien comprendre et à bien faire les affaires du Pape et de son gouvernement. Il voulut être dévoué, mais nullement enchaîné à ses devoirs. On peut même entrevoir, d'après un passage de ses mémoires relatifs à son affection intime pour les familles Patrizzi et Giustiniani, dans sa jeunesse, que la mort prématurée d'une jeune princesse de dix-huit ans, à la main de laquelle il aurait pu peut-être prétendre, et dont l'amitié lui laissa d'éternels regrets, fut un coup déchirant porté à son cœur. La vivacité pathétique de ses expressions laisse voir l'ardeur de ses sentiments pour cette jeune et charmante princesse. Il ne lui était défendu ni d'aimer ni de pleurer ce qu'il aurait pu chérir: il avait alors vingt-deux ans.
XII
Dès son enfance il était remarquablement beau; non de cette beauté ostentative qui s'étale et qui s'affiche sur la physionomie, mais de cette beauté modeste, pleine de pensée et voilée de réticences, qui s'insinue dans l'âme par le regard. Sa taille, naturellement élevée, mais légèrement inclinée par la modestie, cette convenance de son âge, était mince et élégante; ses yeux sincères, son front délicat, sa bouche accentuée d'une grâce sévère. Il était impossible de le voir sans attrait; le son de sa voix avait toute la délicatesse de son âme; il n'y avait jamais eu ni un geste faux dans sa main féminine, ni un ton affecté dans sa voix. Tout était naturel dans cette franche nature. Sa démarche lente et rhythmique, sans bruit comme sans précipitation, résumait son corps merveilleusement cadencé. Sa physionomie convaincue portait la conviction où portait son regard. Il n'avait aucune coquetterie où Fénelon en laissait trop percer; son désir de plaire ne s'affectait pas, il plaisait en se montrant; c'était un être persuasif, politique sans le savoir, diplomate sans le vouloir; il parlait peu et à demi-voix; ce n'était pas sa voix, c'était sa personne qui était éloquente. Tel était tout jeune le cardinal Consalvi. Il avait des envieux, mais point d'ennemis.
On peut dire qu'il était resté jeune jusqu'à soixante-sept ans, âge où un chagrin de son cœur fut plus fort que la fermeté de son esprit, et où la mort de son ami le tua. Je l'ai connu peu d'années avant sa fin; le portrait que je fais de ses années pleines et mûres serait certainement le portrait vivant de ses premières. Je crois le voir encore et je crois le revoir à vingt ans. L'âge des sens change avec les années, l'âge de la physionomie ne change pas; c'est l'âge de l'âme. Quand je le connus, il touchait à la vieillesse; mais cette vieillesse avait toute la grâce même de la jeunesse, la douceur, la sérénité, l'accueil souriant des belles années. Le pressentiment du repos définitif se faisait place à travers les dernières fatigues du jour; il jouissait à moitié de l'apaisement que sa politique, si conforme au génie de son maître, avait assuré à l'Europe.
XIII
Sa vie était celle d'un sage qui a semé dans les agitations et qui a récolté ce qu'il a semé, la paix. Je ne sais pas s'il était dévot, mais il était honnête homme. La tolérance la plus large était plus que sa loi, c'était son instinct, son caractère. Les longs rapports qu'il avait eus dès sa jeunesse avec les hommes d'État de tous les gouvernements, à commencer par le prince régent, avec Canning, Stuart, Castelreagh, en Angleterre; Talleyrand, Fouché, Napoléon, en France; Gentz, Hiebluer, dans le Nord; l'empereur Alexandre, de Maistre, en Russie; Capo d'Istria, en Grèce; Cimarosa, à Naples, le grand musicien, ami et successeur de Mozart, prédécesseur de Rossini; Pozzo di Borgo, Decazes, sous la restauration; Matthieu de Montmorency, le duc de Laval, Chateaubriand, Marcellus, dans l'ambassade de France à Rome; Metternich et son école, en Autriche; Hardenberg, en Prusse: lui avaient enseigné que le vrai christianisme se compose, sans acception, de ces idées générales qui, sans se formaliser pour ou contre tel ou tel dogme, généralisent le bien, la civilisation, la paix sous un nom commun, et font marcher le monde pacifié non dans l'étroit sentier des sectes, mais dans la large et libre voie du progrès incontesté sous toutes ces dénominations. Le plus chrétien de ces gouvernements, à ses yeux, était le plus honnête. Il n'en haïssait aucun, il les aimait tous. Le Pape pour lui était le père commun de la civilisation chrétienne. Il n'excluait pas même les gouvernements de l'Inde, de la Perse, de la Turquie, de la Chine, de ces égards et de ces assistances politiques. Partout où ces gouvernements lui montraient une vertu, il disait et il faisait dire au Pape: «C'est une partie de mon Église, et c'est ainsi que je la reçois et que je la conserve universelle.» Aussi ne peut-on, malgré tous les efforts contraires, montrer sous Pie VII la semence d'un schisme qui ait fructifié dans le monde. Les schismes sont étroits; la tolérance, mère de la bienveillance, les tue en les laissant respirer en liberté. Cet embrassement universel du cœur était toute sa politique. Elle avait résisté dans le Pape et dans lui à toutes les iniquités et à toutes les persécutions; elle avait triomphé par toute la terre, et le calme des consciences était son fruit. Quel est le souverain, quel est le grand ministre en Europe qui eût pu dire: «Je ne suis pas de la religion de Pie VII et de Consalvi?» L'amitié était sa nature, l'amitié était sa doctrine, l'amitié était l'unique charme de sa vie.
XIV
On ne peut douter qu'il n'eût tous les jours de rudes assauts à soutenir contre les partis, les ordres ecclésiastiques et les hommes du parti de la haine. Il y a et il y a eu en tout temps des esprits contentieux, ambitieux, impolitiques, mal nés, et qui ne connaissent les doctrines auxquelles ils se prétendent attachés, que par la haine que les partis contraires leur inspirent. Ce ne sont ni les hommes de la religion, ni les hommes de la liberté: ce sont les hommes de la personnalité jalouse; l'amour même n'est chez eux qu'une réaction. Si vous vous refusez à vous laisser persécuter, vous êtes des factieux; si vous ne haïssez pas ce qu'ils haïssent, vous êtes des impies. Ils ne sentent le feu sacré des religions qu'à la chaleur des bûchers qu'elles allument. Il y avait beaucoup de ces hommes en ce temps-là à Rome; résumés dans ce qu'on appelait le parti de la congrégation jésuitique, à tort ou à raison, et résumés plus éloquemment alors par quelques faux prophètes, tels que Lamennais, dans son Essai sur l'indifférence religieuse, dans le comte de Maistre, plus sincère, mais plus fanatique, et par quelques-uns de leurs disciples, brûlant de se donner la grâce du bourreau, à la suite de ces forcenés de doctrines. Ils n'aimaient ni le pape Pie VII, ni son ministre; il fallait leur complaire et les réprimer. L'œuvre était délicate et difficile, car ces hommes se faisaient soutenir par leur gouvernement. Ce fut l'œuvre du cardinal Consalvi; il fit aimer le gouvernement de Pie VII, sans jamais l'induire envers aucune puissance dans la moindre aigreur ou dans la moindre animadversion contre lui.
XV
Sa vie privée, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à sa mort, fut l'exemple de la plus touchante et de la plus constante amitié. On en retrouve des preuves dans ce testament écrit à loisir où nul n'est oublié ni devant Dieu, ni devant les hommes, de tous ceux qu'il a aimés sans acception de rangs, de professions, de situations plus ou moins profanes, en contraste avec sa profession de cardinal ministre; il fait un signe de l'autre côté de la tombe, pour dire: «Je vous aime comme je vous ai aimés.» Nous n'en citerons que deux exemples: Cimarosa, le fameux musicien de Naples, qui par ses opéras égala au commencement du siècle ce messie de la musique, Mozart, et qui ne chercha dans la musique que l'organe le plus pénétrant de son cœur. Consalvi, jeune encore, avait le délire de la musique, cette langue sans parole qui vient du ciel et qui exprime sans mots ce que l'âme rêve et ce qui est le plus inexprimable aux langues humaines; la musique, langue des anges, quand elle avait touché son âme, y restait à jamais comme le souvenir d'un autre monde, comme une apparition à l'âme d'un sens supérieur aux sens d'ici-bas. Il ne pouvait s'empêcher de regarder, comme un inspiré du ciel, celui qui trouvait ces chants inaccoutumés des hommes. Il entendit pour la première fois à Naples les plus beaux morceaux du jeune Cimarosa; il en reçut une telle impression qu'elle s'immobilisa dans son cœur. La musique est la plus immaculée et la plus pure des sensations humaines. Elle fait jouir de tout ce que la religion ascétique défend de rêver, même à ses saints. Consalvi se sentit pris pour jamais de la plus tendre affection pour Cimarosa; il parvint à le connaître; ils contractèrent ensemble la plus impérissable affection. Le futur cardinal et l'immortel compositeur ne firent plus qu'un cœur; il s'attacha à la femme et à la fille de Cimarosa, il s'incorpora à ce génie, et ne cessa, pendant toute sa vie, de prodiguer aux divers artistes les occasions et les faveurs que son rang dans l'Église lui permettait de prodiguer à son ami.
On voit après trente ans, dans son testament, qu'il légua (tout ce qu'il pouvait léguer) des sacrifices et des prières pour la famille de cet homme qui lui faisait aimer toujours ce qu'il avait aimé une fois. Il n'eut point le respect humain de l'amitié. Les dons de Dieu lui parurent aussi sacrés que les titres des hommes, le nom de Cimarosa lui parut digne d'honorer la dernière pensée de Consalvi.
XVI
Le second de ces exemples est une femme dont il ne prononça le nom en apparence que par nécessité, comme pour éviter les interprétations hasardées du monde: c'est celui de la duchesse de Devonshire.
La seconde duchesse de Devonshire jouissait de l'immense domaine de cette maison, et le duc l'avait épousée après la mort de sa première et célèbre épouse. Elle menait à Londres, à Paris, et surtout dans son palais de Rome et à Naples, la vie somptueuse d'une femme célèbre par sa beauté, par son esprit et par ses richesses; elle s'était faite cosmopolite, mais surtout Italienne par passion pour le soleil et pour les arts. Elle était en réalité la reine de l'Italie; son palais sur la place de la colonne Trajane était le palais des artistes et l'hospice de tous les voyageurs illustres. Son goût exquis dispensait la faveur, et sa faveur était celle du gouvernement romain. Elle était déjà d'un certain âge, et l'on voyait dans toute sa personne, aussi délicate que majestueuse, les traces plutôt que l'éclat de sa grande beauté. Mais sa bonté et sa grâce n'avaient pas vieilli d'un jour.
Libre de choisir parmi les plus grands hommes d'État des gouvernements d'Italie l'homme qu'elle distinguerait de son amitié, elle avait distingué, il y avait plusieurs années, le cardinal, déjà connu d'elle en 1814 à Londres. Cette connaissance l'avait attirée à Rome, où elle faisait son principal séjour. Le cardinal, tel que nous venons de le dépeindre, quoiqu'il eût à cette époque soixante ans, avait mieux que la beauté: il avait tout le charme que la renommée, le génie, l'attrait physique et moral pouvaient inspirer à une femme lasse d'amour, mais non d'empire. On disait à Rome, à cette époque, qu'un mariage secret autorisé par les règles, les traditions de l'Église et l'autorisation du Pape pour les cardinaux diacres, les unissait; d'autres pensaient que le prince royal et le gouvernement anglais, ne pouvant avoir d'ambassadeur accrédité auprès du souverain pontife, mais très-intéressés cependant à s'y faire représenter, avaient choisi pour agent confidentiel la duchesse de Devonshire, pour protéger les intérêts britanniques, par l'intermédiaire d'une Anglaise sincèrement catholique et liée intimement avec le premier ministre de Pie VII. Les habitudes de vie de Consalvi confirmant l'une ou l'autre de ces interprétations, je n'oserais pas affirmer laquelle est la plus vraie.
Ce qui est certain et ce qui était public à Rome, c'est l'intimité avouée de la duchesse et du premier ministre. Aussitôt que le cardinal avait accompli auprès du Pape ses devoirs du matin, il se rendait régulièrement auprès de son amie et s'entretenait confidentiellement avec elle dans sa chambre, assis à côté de son lit couvert de papiers et de correspondances examinés en commun. Après cette première séance, le cardinal se retirait pour aller vaquer à ses nombreuses affaires de la journée. Le soir, quand le Pape était couché et que les heures de loisir avaient sonné pour lui, sa voiture le ramenait régulièrement, de dix à onze heures, chez la duchesse environnée alors d'une étroite société d'artistes ou d'hommes politiques étrangers, composée de cinq ou six personnes agréables au cardinal. Il s'y reposait encore une heure des fatigues du jour dans un doux et libre entretien, avec l'abandon de l'intimité et de la confiance. J'y allais presque tous les jours; c'est ainsi que j'ai pu le connaître et l'aimer; sa bonté pour moi était si grande que, bien que l'étiquette diplomatique pour les dîners du jeudi saint chez le Pape n'autorisât pour ces invitations que les souverains et les ministres étrangers, il fit une exception en ma faveur, et il m'invita, malgré ma jeunesse et mon rang secondaire, à dîner avec le vice-roi de Naples Ferdinand et la duchesse de Floridia, son épouse, à ce banquet de têtes couronnées ou augustes. «Les écrivains, répondit-il à mon modeste refus de cette faveur, n'ont point de rangs que ceux que l'opinion leur donne. Venez toujours; je ne vous fais point inviter comme diplomate, mais comme ami.»
XVII
Indépendamment de ces deux visites de chaque jour chez la duchesse, le peu d'instants qu'il pouvait dérober aux affaires étaient consacrés à la culture d'un petit jardin d'Alcinoüs qu'il avait acheté sur la rive du Tibre, auprès des ruines de Pont-Riltoa; il y cultivait, comme un chartreux, quelques fruits et quelques fleurs: ainsi la culture de ses devoirs assidus auprès du Pape, la culture de l'amitié auprès d'une femme respectée et aimée, et la culture des orangers et des œillets de Rome arrosés des eaux du Tibre, étaient les seuls délassements de cet homme de la nature et de la religion.
XVIII
C'est ainsi qu'il vivait, c'est ainsi qu'il mourut. Quand les infirmités de Pie VII, aggravées accidentellement par un accident dans sa chambre qui lui rompit la clavicule, eurent précipité sa mort sainte comme sa vie, il sentit le flot des ambitions ajournées monter rapidement autour de lui dans le sacré collége pour le submerger; il se retira, pour ne pas le voir, dans une petite et pauvre maison de campagne aux bords de la mer, non loin d'Anzio et de Rome. L'ingratitude l'avertit, il l'attendait, il dédaigna de se défendre contre elle; il ne pouvait lui opposer que vingt ans d'heureux et fort gouvernement, la tranquillité à Rome, sa pauvreté volontaire et l'amitié de son maître. Il ne demandait à la Providence que de survivre assez de temps pour lui élever un tombeau qu'ombragerait le sien; il en confia le dessin et l'exécution à Canova, qu'il aimait comme il avait aimé Cimarosa. Le Pape son ami étant mort, et avec lui son défenseur, il se laissa mourir.
Bel exemple pour les ministres d'une institution dont le présent se détache et qui ne peut vivre que d'honnêtes et habiles ajournements de la fatalité; heureuse condition des pouvoirs résignés qui ne peuvent vivre que de leur innocence!
Lamartine.
CXIIe ENTRETIEN.
LA SCIENCE OU LE COSMOS,
PAR M. DE HUMBOLDT.
(PREMIÈRE PARTIE.)
LITTÉRATURE SCIENTIFIQUE.
I
Je vais aujourd'hui vous entretenir d'un livre séculaire, le Cosmos, de M. de Humboldt. Cosmos veut dire l'univers, le monde, le tout. Je me suis dit, en ouvrant ce procès-verbal de la science universelle: Enfin je vais tout savoir. Je rends grâce au ciel de m'avoir fait vivre jusqu'à ce jour, où, par la main d'un grand homme, le voile du sanctuaire a été déchiré et les secrets de Dieu révélés au grand jour, car cet homme, enflammé d'une si immense ambition, cet homme dont le nom retentit depuis ma naissance dans le monde lettré, cet homme devant qui les savants de tous les pays s'inclinent en lui rendant hommage, ne peut pas être un homme ordinaire, un jongleur, un charlatan, un joueur de gobelets pleins de vide, un nomenclateur spirituel prenant les noms pour des choses; il doit savoir mieux que moi qu'un dictionnaire n'est pas un livre, qu'un procès-verbal n'est pas une logique, qu'en nommant les phénomènes on ne les définit pas, qu'on recule la difficulté sans la résoudre par des dénominations savantes, et qu'en réalité la vraie science ne consiste pas à connaître, mais à comprendre l'œuvre du Créateur. Je vais donc lire, je comprendrai davantage après avoir lu cette magnifique théologie naturelle de la science par laquelle l'auteur des choses permet à ses créatures d'élite telles que Newton, Leibniz, les deux Herschel, d'admirer sa puissance et de conjecturer sa sagesse par la perception plus claire de ses magnificences infinies; le doigt savant de l'enthousiasme va m'approcher de lui, et je dirai, quoique ignorant, l'hosanna de la science, les premiers versets du moins de l'hymne à l'infini.
J'achetai les quatre volumes du prophète scientifique de Berlin, et je passai quatre mois de l'été à lire. Je vous dirai plus loin ce que j'éprouvai après avoir lu.
Mais, avant, disons ce que c'était que M. de Humboldt. L'homme sert beaucoup à expliquer le livre.
II
Il y avait, vers la fin du dix-septième siècle, dans les environs de Stettin, en Poméranie, une famille d'antique origine de ce nom qui servait l'électeur de Brandebourg, plus tard roi de Prusse, dans les armes et dans la diplomatie. Georges de Humboldt fut le dernier rejeton de cette illustre lignée. Il fut nommé, à la fin de la guerre de Sept ans, chambellan du grand Frédéric. C'était en 1765; il avait vaillamment combattu pour la cause du roi comme officier de dragons. Vers la fin de sa vie il désira se reposer dans un château plus près de Berlin; il quitta ses terres de Poméranie et acheta le manoir champêtre de Tégel, ancienne résidence de chasse de la maison royale de Prusse, et il s'y établit avec la veuve du baron d'Holwede, qu'il avait récemment épousée. Le vrai nom de Mme d'Holwede était Mlle de Colomel, du nom d'une famille française de la Bourgogne réfugiée en Allemagne après la révocation de l'édit de Nantes. Les Colomel étaient des gentilshommes verriers, qui transportèrent leur noblesse industrielle en Prusse.
Georges de Humboldt en eut deux fils: l'aîné, que j'ai connu dans ma première jeunesse, était Guillaume de Humboldt; le cadet fut Alexandre de Humboldt, l'auteur du Cosmos. Il naquit à Tégel, le 14 septembre 1769. Les deux frères passèrent leur heureuse enfance dans ce château. Plus tard, Guillaume de Humboldt, le diplomate, le fit réédifier sous la forme d'une immense tour qui portait aux quatre angles d'autres tourelles, et qui conservait au manoir royal sa physionomie féodale.
Le prince de Prusse venait chaque année faire visite à la famille de Humboldt, ses successeurs dans le domaine de ses pères. Goethe en immortalisa les traditions romantiques dans une de ses ballades.
Une forêt de pins sauvages et ténébreux environne le château de Tégel, et le sépare de Berlin. Il a pour horizon, au midi, de beaux jardins, des vergers, et la citadelle de Spandau. L'Homère de l'Allemagne, Goethe, y vint à pied pendant l'enfance des deux frères, et son sourire caressant bénit leur avenir. Leur première éducation était alors confiée à Campe, ancien aumônier du régiment de dragons de leur père. Campe était devenu l'ami de la maison; c'était un homme d'élite, très-capable et très-digne d'élever un savant et un homme d'État, tels que furent Guillaume et Alexandre de Humboldt, deux frères éclos du même nid, pour une double célébrité.
En 1789, Campe accompagna à Paris l'aîné de ses élèves, Guillaume de Humboldt, et lui fit entrevoir le grand mouvement de la révolution européenne qui allait modifier le monde. À son retour, il quitta le château de Tégel, pour aller fonder à Hambourg l'institut d'enseignement qui a rendu son nom populaire. Kimth, homme distingué, le remplaça, devint l'ami de la noble famille, et, après la dispersion des deux frères, fut chargé par eux de gouverner leur terre de Tégel.
Les premiers maîtres de toutes les sciences les achevèrent à l'université de Berlin. Guillaume, doué d'une sensibilité plus mûre, dépassa son frère Alexandre, et le livre de Werther par Goethe, qui parut alors et qui fanatisa l'Allemagne et l'Europe, communiqua à Guillaume de Humboldt un sentiment comparable à ce que créa plus tard parmi nous le roman de Paul et Virginie, par Bernardin de Saint-Pierre, ou René, par Chateaubriand. Alexandre resta froid. Il y a des délices qui annoncent les grands hommes, et qui commencent le festin de la vie, au lieu des ivresses qui ne viennent qu'après le banquet: ce sont les meilleures. Guillaume était fait pour les éprouver; son âme pleine de combustible était prête à l'incendie; la première étincelle devait y allumer le feu des passions, et ces passions devaient y laisser la cendre féconde d'une précoce sagesse.
III
Les deux frères, quoique cordialement unis, suivaient des voies différentes à leur entrée dans la vie: Guillaume, la voie large et universelle de l'homme destiné aux actions vives et généreuses de la vie publique; Alexandre, les études spéciales et concentrées de la vie scientifique. L'un, sensible à la séduction des femmes, lié avec les plus belles actrices des théâtres de Berlin; l'autre, absorbé dans les livres, et ne recherchant que les savants. La même diversité de penchants les suivit à l'université de Francfort. L'Anglais Forster, compagnon de Cook dans ses voyages, lui en donna le goût, pour rivaliser avec Cook. C'est dans ses entretiens avec Forster qu'il conçut la première idée de son voyage terrestre dans l'Amérique du sud. Alexandre, au contraire, se livra aux élucubrations religieuses, poétiques et philosophiques des Allemands de distinction qui habitaient Francfort. Guillaume, ayant rejoint Campe, son premier instituteur, à Brunswick, alla avec lui assister avec une joie sérieuse, à Paris, à l'éclosion d'une philosophie politique, en 1789. Alexandre partit avec Forster et sa femme pour les bords du Rhin et la Hollande, afin d'y étudier les phénomènes de la nature purement matérielle. Guillaume, de retour en Allemagne, se lia à Weimar avec le poëte Schiller, et avec la jeune et spirituelle fille du président de Dawscherode, à Erfurth. Il fut nommé, bientôt après, conseiller d'ambassade. Tous ses désirs tendaient à amener chez lui, en qualité d'épouse, la belle Caroline Dawscherode. Alexandre brigua et obtint une place d'inspecteur des mines. Il adopta alors les théories neptuniennes des naturalistes allemands, et écrivit des opuscules dans ce sens. La mort de leur mère les surprit alors; ils la pleurèrent tous deux comme la racine commune de leur existence. Guillaume prit le château et la terre de Tégel, où il continua de vivre avec sa charmante femme. Alexandre vendit les autres domaines de la succession, pour fournir aux frais de son voyage en Amérique, projeté depuis son enfance. L'amitié des deux frères ne fut nullement altérée; leur amitié fraternelle s'enrichit au contraire de l'affection de la femme aimée d'Alexandre. Il en avait déjà deux enfants.
IV
Cependant Alexandre, ayant tout préparé en Prusse pour son immense pensée, alla, en 1799, à Paris, enrôler avec lui un Français distingué, Amédée Bonpland, et partit avec lui pour l'Espagne, afin d'y solliciter de la cour de Madrid les faveurs nécessaires à l'accueil qu'il désirait obtenir des vice-royautés de l'Amérique, et d'y saisir l'occasion d'un passage que la France, en guerre avec l'Angleterre, ne lui offrait pas. Le roi d'Espagne le reçut avec bonté, et se prêta à tous ses désirs. Il obtint un passage avec sa suite sur la corvette le Pizarro, et s'embarqua à la Corogne, sous les auspices de la reconnaissance pour la royauté espagnole. Le roi lui avait accordé les instructions les plus bienveillantes pour tous les dépositaires de son pouvoir en mer et en Amérique.
V
Il mit à la voile le 5 juin 1799; en approchant de Ténériffe, les voyageurs reçurent un dernier salut de l'Europe.
Une hirondelle domestique, accablée de fatigue, se posa sur une voile, assez près pour être prise à la main; c'était un dernier, un tardif message de la patrie, inattendu dans un pareil moment, et qui, comme eux, avait été porté sur les mers par un penchant invincible. Mais les nouvelles impressions de magnifiques tableaux de la nature se renchérirent à l'approche des îles que l'on voyait s'élever à l'horizon, par une mer tranquille et un ciel pur. Humboldt passa souvent, avec son ami, une bonne partie de la nuit sur le pont. Ils y contemplaient les pics volcaniques de l'île de Lancerote, une des Canaries, éclairée par les rayons de la lune, au-dessus desquels apparaissait la belle constellation du Scorpion, qui parfois se dérobait aux yeux, voilée par les brouillards de la nuit surgissant derrière le volcan éclairé par la lune. Là ils virent des feux qui glissaient çà et là, à des distances incertaines, dans la direction du rivage noyé dans le lointain; c'étaient apparemment des pêcheurs qui, se préparant à leurs travaux, parcouraient le rivage, et cela conduisit Humboldt à se rappeler la légende des feux mobiles qui apparurent aux anciens Espagnols et aux compagnons de Christophe Colomb sur l'île de Guanahani, dans cette nuit remarquable qui précéda la découverte de l'Amérique. Mais cette fois encore ces feux mobiles furent un présage pour Humboldt, ce Colomb scientifique des temps modernes.
Nos voyageurs atteignirent les petites îles du groupe des Canaries. Le tableau que forment ces rivages, ces rochers aux cônes émoussés, ces volcans élevés, réjouit leur âme. La mer leur offrit là d'intéressants végétaux marins, et, de plus, l'erreur de leur capitaine qui prit un rocher basaltique pour un fort, et y envoya un officier, leur fournit l'occasion de visiter la petite île la Gracieuse. C'était la première terre que Humboldt foulait depuis son départ d'Europe, et il rend compte en ces termes de l'impression qu'il en ressentit: «Rien ne peut exprimer la joie qu'éprouve le naturaliste quand, pour la première fois, il touche une terre qui n'est pas l'Europe. L'attention se porte sur tant d'objets, que l'on a de la peine à se rendre compte des émotions que l'on ressent. À chaque pas on croit trouver un produit nouveau, et, dans le trouble de son esprit, il arrive souvent que l'on ne reconnaît pas ceux qui sont le plus communément dans nos jardins botaniques et nos collections historiques.»
Le brouillard de l'atmosphère lui voilait le fameux pic de Teyde à Ténériffe, que de loin déjà Humboldt s'était réjoui de contempler, et, comme ce rocher n'est pas couvert de neiges éternelles, il est visible à une distance prodigieuse, lors même que son sommet en pain de sucre reflète la couleur blanche de la pierre ponce qui le recouvre, d'autant plus qu'il est en même temps entouré de blocs de lave noire et d'une vigoureuse végétation.
Humboldt et son compagnon étant arrivés à Sainte-Croix de Ténériffe, et ayant obtenu du gouverneur, sur la recommandation de la cour de Madrid, l'autorisation de faire une excursion dans l'île, ils en profitèrent le jour même, après avoir trouvé dans la maison du colonel Armiage, chef d'un régiment d'infanterie, l'accueil le plus gracieux et le plus bienveillant. C'est dans le jardin de son aimable hôte que Humboldt vit pour la première fois le bananier, que jusque-là il n'avait trouvé que dans les serres chaudes, le papaya (ou arbre à melons) et d'autres plantes tropicales qui croissent en liberté.
Comme, à cause du blocus anglais, le vaisseau sur lequel voyageait Humboldt ne pouvait s'arrêter plus de quatre ou cinq jours, Humboldt devait se hâter d'arriver avec Bonpland au port d'Orotava, d'où il prendrait un guide pour le conduire au pic. Ils rencontrèrent en chemin un troupeau de chameaux blancs que l'on emploie dans le pays comme bêtes de somme. Mais, avant tout, il s'agissait de gravir ce fameux pic. C'était la première des espérances de Humboldt qu'il voulait réaliser.
Une route charmante le conduisit de Laguna, ville située à 1,620 pieds au-dessous de la mer, au port d'Orotava. Il y fut émerveillé de l'aspect d'un paysage d'une incomparable beauté. Des dattiers et des cocotiers couvrent le rivage; plus haut, sur la montagne, brillent des dragonniers; les flancs sont garnis de vignes, qui tapissent les chapelles répandues çà et là, au milieu des orangers, des myrtes et des cyprès; tous les murs sont chargés de fougères et de mousses, et, tandis que plus haut le volcan est couvert de neige et de glace, il règne, dans ces vallées, un printemps perpétuel. C'est au milieu des impressions produites par cette nature de paradis que Humboldt et ses compagnons arrivèrent à Orotava. Ils suivirent en sortant de là une belle forêt de châtaigniers, sur un chemin étroit et pierreux qui se dirige vers les hauteurs du volcan.
Par le fait, Ténériffe, première région tropicale dont Humboldt faisait la connaissance, était de nature à développer son goût pour les voyages, à soutenir son courage et à le fortifier. Lorsque le naturaliste Anderson, qui accompagna le capitaine Cook dans son troisième voyage autour du monde, recommandait à tous les médecins de l'Europe d'envoyer leurs malades à Ténériffe, pour y recouvrer le calme et la santé au sein de la belle nature, au milieu du tableau toujours vert d'une végétation luxuriante qui séduit l'âme, ce n'était pas une exagération, car Humboldt représente aussi cette île comme un jardin enchanté. Il fut impressionné par ce magnifique tableau de la nature et l'exprima hautement, quoique, aux yeux des géologues, cette île ne soit qu'une montagne intéressante d'origine volcanique et formée à différentes époques.
Humboldt gravit le pic avec ses compagnons, et se livra là-haut à d'intéressantes observations sur sa formation, son histoire géologique, et sur les différentes zones successives de végétaux qui lui forment une ceinture. Il en déduisit une observation commune à tout le groupe des îles Canaries, à savoir que les produits inorganiques de la nature (montagnes et rochers) restent semblables à eux-mêmes jusque dans les régions les plus éloignées; mais que les produits organiques (plantes et animaux) ne se ressemblent pas.
En passant le long des côtes des îles Canaries, Humboldt croyait voir des formes de montagnes depuis longtemps connues et situées sur les bords du Rhin, près de Bonn, tandis que les espèces de plantes et d'animaux changent avec le climat et varient encore d'après l'élévation ou l'abaissement des lieux. Les rochers, plus vieux apparemment que la cause des climats, se montrent les mêmes sur les deux hémisphères. Mais cette différence dans les plantes et les animaux, qui dépend du climat et de l'élévation du sol au-dessus de la surface de la mer, réveilla chez Humboldt le besoin d'étendre encore ses recherches sur le développement géographique des plantes et des animaux, et ses recherches ultérieures en Amérique firent de lui le premier fondateur de cette science. En gravissant le fameux pic de Ténériffe, il vit déjà la preuve évidente de l'influence exercée par les hauteurs sur cette progression du développement des plantes.
Il parcourut, immédiatement après, la région des bruyères arborescentes, puis il rencontra une zone de fougères; plus haut un bois de genévriers et de sapins; plus loin encore un plateau couvert de genêts, large de deux lieues et demie, par lequel il arriva enfin sur le sol de pierre ponce du cratère volcanique où le beau Retama, arbuste aux fleurs odorantes, et la chèvre sauvage qui habite le pic, lui souhaitèrent la bienvenue.
On devait espérer qu'au sommet du cratère d'un volcan, Humboldt poursuivrait plus particulièrement ses recherches géologiques, et il le fit avec grand succès, car il rassembla dans cette occasion de nouveaux matériaux pour les observations et les explications qu'il devait produire plus tard sur l'influence des volcans dans la forme du globe et la production des tremblements de terre. En jetant un regard vers la mer et ses rivages, Humboldt et Bonpland s'aperçurent que leur navire, le Pizarro, était sous voiles, et cela les inquiéta fort, parce qu'ils craignaient que le bâtiment ne partît sans eux. Ils quittèrent en toute hâte les montagnes, cherchant à gagner leur navire qui louvoyait en les attendant.
Mais, dans cette courte excursion, Humboldt avait gagné de riches observations pour ses recherches à venir. Le groupe des îles Canaries était devenu pour lui un livre instructif d'une richesse infinie, dont la variété, quoique dans un cercle étroit, devait conduire un génie comme celui de Humboldt à l'intelligence de choses plus étendues, plus générales. Il vit quelle était la véritable mission du naturaliste et l'importance des recherches spéculatives. Le sol sur lequel, nous, hommes, nous voyageons dans la joie et dans la peine, est ce qu'il y a de plus variable; c'est la destruction et la reproduction qui se succèdent avec une incessante activité; il est régi par une force qui organise et moule la matière informe, qui enchaîne la planète à son soleil, qui donne à la masse froide et inerte le souffle vivifiant de la chaleur, qui renverse violemment ce qui a l'apparence de la perfection et que l'homme, dans l'étroitesse de sa portée, est obligé d'appeler grand; enfin qui substitue incessamment les nouvelles formes aux anciennes. Quelle est donc cette force? Comment crée-t-elle, comment détruit-elle? Telles sont les premières grandes questions qui se présentèrent à Humboldt, et il voulut consacrer toute sa vie scientifique à y répondre.—Que signifie un jour de la création? s'écria-t-il. Ce jour indique-t-il la révolution de la terre autour de son axe, ou bien est-ce le produit d'une série de siècles? La terre ferme a-t-elle surgi hors des eaux, ou bien les eaux ont-elles jailli des profondeurs de la terre? Est-ce la puissance du feu ou celle de l'eau qui a fait élever les montagnes, qui a nivelé les plaines, qui a limité la mer et ses rivages? Qu'est-ce que les volcans, comment sont-ils nés, comment fonctionnent-ils? À ces questions que s'adressait Humboldt, Ténériffe fournit une première réponse. Il reconnut la vérité du principe qu'il avait déjà suivi précédemment dans ses recherches: de ne considérer les faits isolés que comme une partie de la chaîne des grandes causes et des grands effets généraux qui sont en rapports intimes et découlent les uns des autres, dans les seuls laboratoires de la nature; il reconnut qu'il faut trouver le fil conducteur dans cette sorte de labyrinthe d'une variété infinie, et que, partant, il ne faut pas regarder avec indifférence le fait isolé et ce qui nous paraît petit, mais plutôt apprendre à voir le grand dans le petit, le tout dans la partie. C'est dans cet esprit que le volcan de Ténériffe fut pour Humboldt la clef des grands mystères de la vie générale; il découvrit les différents moyens que la nature emploie pour créer et pour détruire, il apprit ainsi à faire d'un fait isolé la mesure des faits généraux.
Le feu du volcan qu'il gravit à Ténériffe était depuis longtemps éteint, mais ses vestiges furent pour Humboldt des lettres grandioses qui lui firent comprendre la puissance de cet élément qui mit jadis le globe en ignition, fit éclater sa surface, ensevelit dans des tremblements de terre hommes, animaux, plantes et villes, et qui, faisant encore pénétrer ses artères dans les profondeurs du globe, ébranle çà et là le sol, ou produit par l'ouverture des cratères, sortes de soupapes de sûreté, ces explosions de flammes et de lave bouillante qui viennent au jour. Voilà ce que Humboldt nous fit comprendre.
VI
Mais suivons le navire qui porte Humboldt et son ami, et qui fend les flots dans la direction de l'Amérique centrale.
Nos voyageurs s'occupaient particulièrement, dans leur marche, des vents de mer qui règnent dans ces parages et qui deviennent de plus en plus constants à mesure que l'on approche des côtes d'Afrique. La douceur du climat, le calme habituel de la nature, doublaient le charme de ce voyage, et, lorsque Humboldt fut arrivé dans la région septentrionale des îles du cap Vert, son attention fut attirée par d'immenses plantes marines qui surnageaient et qui, formant en quelque sorte un banc de végétaux aquatiques, plongeaient apparemment leurs racines jusque dans les profondeurs de la terre, puisqu'on en a trouvé des tiges de huit cents pieds de longueur. Un nouveau tableau de la nature qu'il rencontra encore, ce furent les poissons volants dont il étudia l'anatomie et la propriété de voler. Mais la pensée humaine fait aussi valoir ses droits, dans un voyage à travers le vaste océan; partout où l'œil se porte, il voit les flots, les nuages, ou la clarté du ciel, et cette contemplation le reporte aux événements familiers d'autrefois. Les habitants d'un vaisseau recherchent la vue d'un homme étranger; ils voudraient entendre le son de la parole d'une bouche étrangère, venant d'un autre pays... c'est donc un événement qui saisit de joie, quand vient à passer un autre navire; on se précipite sur le pont, on s'appelle, on se demande son nom, son pays, on se salue et bientôt on se voit réciproquement disparaître à l'horizon.
Les travaux scientifiques de Humboldt et de son compagnon, malgré la richesse des matériaux où chaque jour apportait à leur ardeur quelque chose de neuf et de rare, ne pouvaient apaiser les mouvements de leur cœur; aussi Humboldt se réjouissait-il de voir briller une voile à l'horizon lointain. Mais la première douleur qu'éprouva le navigateur, ce fut lorsqu'il découvrit un jour, au loin, le corps et les débris d'un malheureux navire que les plantes marines enlaçaient de toutes parts. L'épave s'élevait comme une tombe couverte de gazon—où devaient être les restes de ceux que la cruelle tempête avait vus exhaler leur vie dans une suprême lutte contre la mort!... Involontairement nos voyageurs se sentirent le cœur attristé de ces pensées.
Mais un spectacle plus beau, plus agréable, s'offrit à Humboldt, dans la nuit du 4 au 5 juillet. Sous le seizième degré de latitude, il aperçut pour la première fois la brillante constellation de la Croix du sud, et l'apparition de ce signe d'un monde nouveau lui fit voir avec émotion l'accomplissement des rêves de son enfance. L'émotion qu'il ressentit à cette heure de sa vie, ses propres paroles nous la révèlent: «Quand on commence à jeter les yeux sur les cartes géographiques, et à lire les descriptions des voyageurs, on éprouve pour certains pays, pour certains climats, une sorte de prédilection dont, arrivé à un âge mûr, on ne peut pas trop bien se rendre compte. Ces impressions ont une influence remarquable sur nos résolutions, et nous cherchons comme instinctivement à nous mettre en rapport avec les circonstances qui, depuis longues années, ont pour nous un attrait particulier. Jadis, lorsque j'étudiais les étoiles, je fus saisi d'un mouvement de crainte, inconnu de ceux qui mènent une vie sédentaire; il m'était douloureux de penser qu'il faudrait renoncer à l'espoir de contempler les belles constellations qui se trouvent au voisinage du pôle sud. Impatient de parcourir les régions de l'équateur, je ne pouvais porter mes yeux vers la voûte étoilée du ciel, sans penser à la Croix du sud, et sans me rappeler en mémoire le sublime passage du Dante[1].»—Tous les passagers, notamment ceux qui avaient déjà habité les colonies d'Amérique, partagèrent la joie que Humboldt ressentit à la vue de cette constellation. Dans la solitude de l'océan on salue une étoile comme un ami dont on est séparé depuis longtemps, et surtout pour les Espagnols et les Portugais, une religieuse croyance leur rend chère cette constellation. Était-ce cette même étoile que les navigateurs du quinzième siècle, lorsqu'ils voyaient s'abaisser dans le nord l'étoile du ciel de la patrie, saluaient comme un signe d'heureux augure pour continuer joyeusement leur route?
Dans les derniers jours de son voyage, Humboldt devait encore apprendre à connaître les douloureuses angoisses de la maladie à bord. Une fièvre maligne éclata, dont la gravité fit des progrès à mesure que le navire approchait des Antilles. Un jeune Asturien de dix-neuf ans, le plus jeune des passagers, mourut, et sa mort impressionna péniblement Humboldt à cause des circonstances qui avaient motivé le voyage; le jeune homme allait chercher fortune, pour soutenir une mère chérie qui attendait son retour. Humboldt, livré à de pénibles réflexions, se trouva sur le pont avec Bonpland (la fièvre sévissait à fond de cale); son œil était fixé sur une montagne ou sur une côte que la lune éclairait par intervalle, en traversant d'épais nuages. La mer doucement agitée brillait d'un faible éclat phosphorescent, on n'entendait que le cri monotone de quelques oiseaux de mer qui gagnaient le rivage. Il régnait un profond silence; l'âme de Humboldt était émue de douloureux sentiments. Alors (il était huit heures) on sonna lentement la cloche des morts, les matelots se jetèrent à genoux pour dire une courte prière; le cadavre de ce jeune homme, peu de jours auparavant si robuste, si plein de santé, allait recevoir, pendant la nuit, la bénédiction du culte catholique, pour être jeté à la mer, dès le lever du soleil.
C'est au milieu de ces tristes pensées que Humboldt aborda les rivages du pays qui lui avait déjà souri dans ses rêves de jeunesse, qu'il avait adopté pour but de tous les projets de sa vie, et vers lequel il avait été si joyeux de naviguer pour y trouver l'image fidèle de la nature tropicale. Mais le destin, qui depuis avait suscité dans la vie de Humboldt des retards et des déceptions, en le forçant à attendre des occasions plus favorables, voulut mettre à profit pour lui la maladie qui avait éclaté sur le navire, en apportant à ses plans de voyage une diversion fertile en résultats. Les passagers que le fléau n'avait pas atteints, effrayés de la contagion, avaient pris la résolution de s'arrêter au plus prochain lieu de relâche favorable, pour attendre un autre navire qui les porterait au terme de leur voyage, Cuba ou Mexico. On conseilla au capitaine de se diriger sur Cumana, port situé sur la côte au nord-ouest de Venezuela, et d'y déposer les passagers à terre. Cela détermina aussi Alexandre de Humboldt à modifier provisoirement son itinéraire, à visiter d'abord les côtes de Venezuela et de Paria, qui étaient peu connues, et à ne gagner que plus tard la Nouvelle Espagne. Les beaux végétaux que jadis il avait admirés dans les serres chaudes de Vienne et de Schœnbrunn, il les trouvait là, luxuriants, dans leur sauvage liberté, sur le sol qui les avait vus naître. Avec quelle indicible volupté il pénétra dans l'intérieur de ce pays qui était encore un mystère pour les sciences naturelles! Humboldt et Bonpland descendirent à Cumana, laissèrent le navire qui jusqu'alors les avait portés continuer sa route, et c'est ainsi que l'épidémie survenue sur le bâtiment fut la cause des grandes découvertes de Humboldt dans ces régions de l'Orénoque jusqu'aux frontières des possessions portugaises au Rio Negro.
Cette circonstance a aussi pu être la cause accidentelle de la santé et de la sécurité dont ils jouirent pendant leur long séjour dans ces régions équinoxiales, car, à la Havane, où ils auraient dans tous les cas pris terre, s'ils n'avaient pas quitté prématurément le navire, et où ils se seraient trouvés depuis longtemps, régnait une grave maladie qui avait déjà enlevé beaucoup de leurs compagnons.
VII
Débarqué à Cumana et recueilli par les métis espagnols, avec l'empressement que les Européens dépaysés témoignent à leurs compatriotes de notre hémisphère, il se hâta de faire une excursion passagère dans les pays voisins. Il reçut l'hospitalité dans des couvents de missionnaires indiens; il les décrit avec amour:
«Le 12 août, dit-il, après une longue ascension, les voyageurs atteignirent le siége principal de la mission, le couvent de Caripe, où Humboldt passa ces belles nuits de calme et de silence qui, dans ses années de vieillesse, revenaient encore à sa pensée. «Rien, disait-il, n'est comparable à l'impression de calme profond que produit la contemplation d'un ciel étoile dans ces solitudes.»—«Là, quand, à l'approche de la nuit, il jetait les yeux sur la vallée qui bornait l'horizon, sur ce plateau couvert de gazon et doucement ondulé, il croyait voir la voûte étoilée du ciel supportée par la plaine de l'Océan. L'arbre sous l'ombre duquel il était assis, les insectes reluisants qui voltigeaient dans l'air, les constellations qui brillaient vers le Sud, tout lui rappelait vivement l'éloignement de la patrie, et, lorsque, au milieu de cette nature étrangère, s'élevait tout à coup du sein de la vallée le bruit du grelot d'une vache ou le mugissement d'un taureau, la pensée se reportait aussitôt vers le sol natal. Humboldt consacra là de saints loisirs au souvenir de la patrie.»
Il étudia tout en marchant les phénomènes locaux nouveaux pour lui, hauteur des montagnes, mœurs des Indiens demi-civilisés par les moines; volcans, tremblements de terre, grottes, forêts, et revint à Cumana sans avoir fait aucune découverte.
De Cumana, une barque le transporta à Caracas; il gravit le sommet peu accessible du Silosa avec un vieux moine, professeur de mathématiques à Caracas. Il le mesure, et en général son voyage ressemble beaucoup à une visite d'amateur dans un cabinet de physique. La pompe des noms relève l'inanité des découvertes: major e longinquo, c'est son seul résultat. Il remonte l'Orénoque sur une barque indienne jusqu'aux cataractes d'Aturès. Ses plus grands dangers furent les Mosquitos. Revenu à Cuba, il y passe plusieurs mois en repos et expédie en Europe les premiers fruits de ses courses. Un navire espagnol le transporte à Carthagène et à Bogota. Neuf mois passés dans ces régions sont employés par Bonpland à herboriser, par Humboldt à mesurer et à décrire. Il franchit ensuite le Chimborazo, séjourne à Quito, franchit les Andes, revient au Pérou, visite les mines d'argent, parcourt le Mexique, s'extasie devant Mexico, véritable capitale de l'Europe transplantée en Amérique. Il revient encore une fois à la Havane, renonce à d'autres excursions sur le continent américain, se rembarque et rentre à Bordeaux, ne rapportant de ce voyage soi-disant autour du monde que quelques calculs trigonométriques vulgaires, quelques études insignifiantes sur des phénomènes étudiés mille fois avant lui, et quelques phrases prétentieuses où la légèreté des aperçus et la brièveté des excursions étaient déguisées avec art par la sonorité grandiose des mots.
VIII
Mais l'artifice habile du voyageur et la flatterie de l'écrivain lui préparaient une renommée qui dure encore. Il s'étudia à mériter des savants et des écrivains célèbres en France et en Allemagne des enthousiasmes et des adulations qu'il avait mérités d'avance par ses propres citations intéressées. En réalité, qu'apprenait au monde ce voyage déclaré classique en naissant? Rien, absolument rien, si ce n'est qu'un gentilhomme prussien avait eu la pensée de visiter l'univers, et que son voyage trigonométrique s'était borné à parcourir, le compas et le baromètre à la main, deux ou trois moitiés des dix-sept vice-royautés de l'Espagne dans le nouveau monde.
IX
M. de Humboldt n'était pas un savant, dans le sens légitime du mot, car il n'avait ni découvert, ni inventé quoi que ce fût au monde; il n'était pas un écrivain de premier ordre, car il n'avait rien écrit d'original. Chateaubriand, sans avoir voyagé officiellement en Amérique avec ces appareils scientifiques, et Bernardin de Saint-Pierre, en passant seulement quelques jours à l'île Maurice, avaient rapporté, comme par hasard, de ces délicieux climats des trésors nouveaux de style, de mœurs et de sentiment qui ne périront jamais. Qu'y avait-il donc dans le voyage plus pompeux qu'intéressant de M. de Humboldt pour en assurer le succès? Une habileté très-spirituelle de mise en œuvre, un artifice de popularité, une combinaison de diplomatie, une entente de décorations qui en assuraient le succès en Europe. La naissance de l'auteur, sa richesse, ses relations de famille avec les principaux représentants des différentes branches de la science dans les pays de l'ancien continent, et un certain appareil scientifique propre à appuyer auprès du vulgaire les pompes fastueuses de son style pour simuler le génie absent, en faisaient et en font encore tout le mérite. Nous avons plusieurs fois essayé de lire ce voyage tant vanté, sans pouvoir y découvrir autre chose que des prétentions pénibles: l'effort d'un savant réel pour atteindre le génie, et la volonté constante, infatigable, acharnée, de mériter, à force de flatteries, des flatteurs. Il y réussit pendant qu'il vivait; personne n'avait intérêt à s'inscrire en faux contre cette renommée un peu surfaite, et il jouit pendant quatre-vingt-dix ans de cette gloire convenue et en apparence inviolable. Mais en étudiant d'un peu près ce grand homme cosmopolite, cet Anacharsis prussien s'imposant à la France, on devinait facilement le subterfuge de cette fausse grandeur. Il n'avait qu'un vrai mérite, il étudiait consciencieusement ce que les autres avaient découvert; il savait, dans le sens borné du mot science, et il préparait dans l'ombre le procès-verbal à peu près complet de tout ce que le monde savait ou croyait savoir de son temps pour écrire un jour son Cosmos.
X
Je n'ai jamais été lié d'amitié avec M. de Humboldt, mais je l'ai fréquemment rencontré dans le monde de Paris, à l'époque où j'y jetais moi-même un certain lustre. Sa figure, éminemment prussienne, m'avait frappé, sans m'inspirer ni attrait ni prestige. Il se courbait très-bas devant moi et devant tout le monde, en m'adressant quelques faux compliments auxquels je répondais par une fausse modestie, en passant pour aller vite à des célébrités plus sympathiques. Sa physionomie, très-fine et très-évidemment étudiée, n'avait rien qui fût de nature à séduire une âme franche. Sa taille était petite, fluette, comme pour se glisser entre les personnages, un peu courbée par l'habitude courtisanesque d'un homme accoutumé aux prosternations dans les cours et dans les académies; quelque chose de subalterne et d'en dessous était le caractère de cette physionomie. Un sourire sculpté sur ses lèvres était toujours prêt au salut; il allait d'un groupe à l'autre donner ou recevoir des banalités obséquieuses, ombre d'un grand homme à la suite des véritables hommes supérieurs, cherchant à être confondu avec eux. Je l'ai vu avec la même attitude auprès de Chateaubriand qu'il caressait d'en bas, d'Arago dont l'amitié faisait sa gloire, des hommes politiques les plus dissemblables, royalistes, constitutionnels, républicains, affectant auprès de chacun d'eux une déférence suspecte, et laissant croire que chacun d'eux avait en secret sa préférence. Omnis homo de tout le monde. Aussi avait-il soin dans ses ouvrages d'effacer complétement toutes les différences essentielles d'opinions sur lesquelles les hommes entiers et sincères ne peuvent pas transiger sans cesser d'être eux-mêmes. Une réticence suprême était sa loi. Dieu lui-même aurait pu faire scandale, s'il en eût proféré tout haut le nom. Il ne le prononçait pas dans ses œuvres; il était du nombre de ces savants issus du matérialisme le plus pur qui, n'osant pas le nier, le passent sous silence, ou qui disent: Dieu est une hypothèse dont je n'ai jamais eu besoin pour la solution de mes problèmes. Insensés qui ne voient pas que l'être est le premier problème de toute philosophie, que l'existence du dernier des êtres est un effet évident qui proclame une cause, et que Dieu est la cause de tous les effets.
Si j'étais savant ou philosophe, je proclamerais plutôt autant de dieux qu'il y a d'êtres existant dans les mondes. Passer Dieu sous silence, c'est le blasphème du sens commun. Les vérités géométriques sont des vérités de dernier ordre, des axiomes de fait qui n'ont besoin que de l'œil matériel pour être aperçus, mais que l'œil intellectuel, la raison, ne peut reconnaître.
Telle était, après ce premier ouvrage, la réticence suspecte de M. de Humboldt, disciple de ces maîtres dans l'art de se taire, ou d'étudier les effets sans remonter jamais aux causes.
XI
À cela près, il entra dans la science avec tous les heureux priviléges de son aristocratie, riche, libre, au niveau ou au-dessus de tout le monde, se consacrant exclusivement, non aux vains plaisirs de son âge, mais aux sérieuses études de la vie scientifique: véritable savant allemand transporté dans Paris.
Il retrouva sa belle-sœur, femme de Guillaume de Humboldt, dans cette capitale. C'était dans l'été de 1804. Guillaume, promu de grade en grade à de hauts postes diplomatiques, avait laissé sa femme enceinte à Paris, et il vivait à Rome attaché à la légation de Prusse. Alexandre, après avoir préparé la rédaction de son grand voyage avec Arago, Cuvier, Vauquelin, Gay-Lussac, et autres savants avec lesquels il s'était lié, partit pour aller voir son frère à Rome. Le Vésuve semblait l'attendre en Europe pour éclater et se soumettre à ses investigations. Une société d'Allemands et de Français illustres réunis autour de Guillaume le suivirent au pied du volcan. Il quitte son frère. En 1805, 1806 et 1807, il publie à Berlin ses Tableaux de la nature américaine, base de son Cosmos déjà conçu. La Prusse, alors en guerre avec la France, subissait le choc des plus douloureux événements. Alexandre les déplorait sans se laisser distraire. La science est une patrie.
Mais Guillaume, nommé ambassadeur de Prusse auprès de la cour de Rome, retiré à Albano et plongé dans des travaux poétiques, lui écrivait alors des vers fraternels dignes de Cicéron à Atticus:
«Hélas! ceux qui t'avaient ici accueilli avec tant d'amour, ne t'ont confié qu'avec regret aux sentiers de l'Océan, lorsque tu fuyais loin des rivages de l'Ibérie.—Ô vent, disaient-ils dans leur prière, que ton haleine soit favorable à celui que de lointains rivages convient à plonger son œil pénétrant dans un monde inconnu, pour en faire jaillir un monde nouveau! Ô mer, permets à son navire de se balancer sur tes flots tranquilles; et toi, sois-lui favorable, pays lointain, où la mort est plus à redouter que les flots et l'orage auxquels il se sera soustrait. ........................... Tu as heureusement regagné le sol natal, quittant les campagnes lointaines et les flots de l'Orénoque. Puisse le destin, que notre affection implore en tremblant pour toi, t'accorder toujours la même faveur, toutes les fois que l'autre hémisphère attirera tes pas; puisse-t-il te ramener toujours heureusement aux rivages de ta patrie, le front ceint d'une nouvelle couronne..... Pour moi, dans le sein de l'amitié, je ne demande qu'une maison tranquille, où ton nom réveille dans mon fils le désir d'atteindre ta renommée, une tombe qui me recouvre, un jour, avec ses frères..... Allez maintenant, mes vers, allez dire à celui que j'aime que ces chants vont timidement à lui, des collines d'Albano; d'autres porteront plus haut sa gloire, sur les ailes de la poésie.....»
Pendant qu'Alexandre de Humboldt, faisant collaborer à son œuvre tous les savants français, par un concours de travaux spéciaux dont il leur donnait les sujets, et dont il payait les frais de sa fortune, formait une œuvre sur les régions équinoxiales, dont le prix dépassait déjà 5 ou 6 mille francs l'exemplaire, monument plus digne d'une nation que d'un particulier, Guillaume, chassé de Rome par Bonaparte, rentrait attristé dans sa patrie. Il y perdit sa femme adorée. Alexandre, à la chute de l'empire français, reçut du roi de Prusse, indépendamment des sommes nécessaires à solder les préparatifs d'un voyage en Perse, en Chine, au Thibet, vingt-quatre mille livres de rente pendant la durée de ce grand voyage. Son frère Guillaume assistait aux congrès où se réglait le sort du monde.
XII
J'avais eu, tout jeune, à Rome, l'occasion de connaître ce diplomate éminent, bien différent, selon moi, de son frère. Je me trouvais logé en 1811, avec le duc de Riario, mon compagnon de voyage, dans un hôtel, à Rome, où logeait aussi Guillaume de Humboldt et plusieurs Allemands de distinction, voyageant comme nous, et mangeant à la même table d'hôte. Le duc de Riario me présenta à eux; ma jeunesse ou plutôt mon enfance les intéressa; ils me permirent de les accompagner dans leurs excursions à travers la ville, et de passer la soirée avec eux. Je fus particulièrement frappé de la majesté calme et pensive de M. Guillaume de Humboldt. Sa physionomie disait l'homme d'État, dont la patrie déchirée et opprimée criait tout bas dans son âme. Il avait pour moi, encore presque enfant, l'indulgence d'un homme mûr et supérieur pour un jeune homme qui essaye la vie et la pensée. Les quinze jours que je passai dans cette société me permirent d'étudier en silence ce véritable grand homme, et de sortir de cette demi-intimité d'occasion plein de vénération pour lui. Aucun trait de sa figure ne rappelait son frère: la dignité sans orgueil, la franchise grave, la science des pensées, contrastaient chez Guillaume avec cette fausse bonhomie caressante, mais peu sûre, d'Alexandre. Je me serais défié des serments de l'un, j'aurais cru au serrement de main de l'autre. Le seul son de la voix de Guillaume portait dans l'âme la conviction; la voie grêle et fêlée du savant masquait des pensées toutes personnelles. Le savant était un diplomate, et le diplomate était un homme. J'en ai peu rencontré depuis qui m'aient laissé une impression plus pénétrante et plus agréable. On sentait en lui un homme digne d'étudier les hommes; on sentait, dans l'autre, un artiste capable de leur faire jouer les rôles légers, divers, personnels d'une existence à tiroirs. Je n'ai jamais rencontré depuis Alexandre, sans regretter Guillaume.
XIII
Quelques mois plus tard, me trouvant à Naples au moment où le Vésuve faisait sa mémorable explosion de 1811, je retrouvai le ministre prussien dans cette ville. Je sollicitai la permission de me joindre à lui pour aller observer de près, pendant une de ces nuits solennelles, le phénomène du volcan en éruption, pour entendre, de sa bouche savante et éloquente, les observations du Pline allemand sur cette illumination du volcan; il eut la bonté de me l'accorder. Nous partîmes de Naples à la nuit tombante; nous quittâmes nos voitures à Portici, dont le fleuve de lave coupait la route; nous nous avançâmes à travers les vignes crépitantes et les arbres incendiés par l'haleine de feu; nous passâmes la nuit et la matinée du jour suivant en présence de l'incendie de la terre. Guillaume écrivait, comme autrefois Pline, des notes sur l'éruption pour les envoyer à son frère; quant à lui, il parlait peu, il frissonnait comme nous aux secousses du sol, et à la chute des peupliers enveloppés de leurs treillages de flammes. Nous revînmes en silence à Naples au milieu du jour. Je ne le revis plus; il fut nommé ambassadeur à Londres, puis au congrès de Vienne, et mourut peu d'années après à Tégel, où il avait passé son enfance. Homme naturel, grand de sa propre grandeur, modeste, paisible, et ne demandant à personne une grandeur supérieure à celle que Dieu lui avait permis de développer pour sa patrie.
XIV
Quant à Alexandre de Humboldt, sa vie, dispersée comme sa pensée, continua à se répandre sur une multitude de sujets scientifiques adressés aux académies comme autant de notices destinées à être recueillies plus tard dans son œuvre capitale: pierres plus ou moins taillées pour élever son monument. Il n'en soignait pas moins attentivement les hommes, dont il voulait accaparer le suffrage pour le moment de sa publication, la science et l'habile artifice marchant en lui du même pas. C'est ce qui nuit aujourd'hui à sa gloire: elle était trop préparée de main d'homme.
Il revint à Paris en 1819, et accompagna le roi de Prusse au congrès de Vérone en 1822. Il cessa d'affecter alors avec le roi le libéralisme bonapartiste qu'il affectait à Paris avec ses amis les libéraux de France. Il passa quelques mois à Tégel, dans la famille de son frère, qui vivait encore. Il eût été très-difficile de dire, à cette époque, quelle était sa véritable opinion, et s'il en avait une en dehors de son amour-propre. Mais il prit auprès du roi de Prusse la place de favori savant, presque ministre des sciences naturelles. Il professait publiquement un cours irrégulier de ces sciences, comme si le roi eût voulu être à la fois le philosophe et le souverain de son peuple. Son extrême timidité et son extrême prétention nuisaient au succès de sa parole. Il allait partir, sur l'invitation de l'empereur de Russie, pour un voyage d'exploration dans ce vaste empire, quand la maladie de sa belle-sœur, Mme Guillaume de Humboldt, l'arrêta à Tégel. Il ne voulait pas abandonner son frère tête à tête avec la mort, il aimait sa belle-sœur.