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Cours familier de Littérature - Volume 21 cover

Cours familier de Littérature - Volume 21

Chapter 41: XI
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About This Book

An assemblage of literary essays reflects on the character and reception of great writers, concentrating on Goethe through Eckermann's conversations and contrasting him with Voltaire. The author considers devotion shown by disciples, traces Goethe's persistent creativity, and offers close readings of Werther as a profound expression of melancholic passion and Faust as a vast drama of good, evil, temptation, and redemption. Scenes and figures such as Marguerite and Méphistophélès illustrate moral descent, repentance, and metaphysical resolution. The essays also treat the nature of immortality in literature, the relation between spirit and genius, and how individual masterpieces differ from prolific but lighter works.

«Un capitaine, tué par un de ses collègues,
«Me légua deux dés heureux.

«Je voulais expliquer comment le paysan était arrivé en possession de ces dés pipés, et j'écrivis de ma main ces deux vers sur le manuscrit. Schiller n'avait pas eu cette idée; il donnait tout simplement les dés au paysan, sans se demander comment il les possédait. Je vous l'ai déjà dit, tout expliquer avec soin n'était pas son affaire, et voilà peut-être pourquoi ses pièces produisent tant d'effet sur le théâtre.»

«Dimanche, 29 mai 1831.

«Ces jours-ci, on m'a apporté un nid de petites fauvettes, avec leur mère que l'on avait prise au gluau. Elle a continué dans la chambre à nourrir sa famille, et, rendue à la liberté, elle est revenue d'elle-même avec ses petits. J'étais très-touché de cet amour maternel qui brave le danger et la prison, et j'exprimai mon étonnement à Gœthe:

«Homme de peu de raison! me répondit-il avec un sourire significatif, si vous croyiez à Dieu, vous ne seriez pas étonné. C'est lui qui donne au monde son mouvement intime; la nature est en lui, et il est dans la nature; et jamais ce qui vit, ce qui se meut, ce qui est en lui, n'est privé de sa force et de son esprit. Si Dieu ne donnait pas à l'oiseau cet instinct pour ses petits, si un instinct pareil n'était pas répandu dans toute la nature vivante, le monde ne se soutiendrait pas; mais partout est répandue la force divine, partout agit l'amour éternel!»

«Il y a quelque temps, Gœthe a exprimé une idée du même genre; un jeune sculpteur lui avait envoyé le modèle de la Vache de Myron, avec un veau qui la tette.

«Voilà, dit-il, un sujet de la plus grande élévation; nous avons là, devant les yeux, sous une belle image, le principe vivifiant répandu dans la nature entière, et qui soutient le monde; cette œuvre et celles du même genre sont pour moi les vrais symboles de l'omniprésence de Dieu.»

«Lundi, 6 juin 1831.

«Gœthe m'a montré aujourd'hui le commencement du cinquième acte de Faust. J'ai lu jusqu'au passage où la hutte de Philémon et de Baucis est brûlée, et où Faust, debout, la nuit, sur le balcon de son palais, sent la fumée qu'un vent léger lui apporte.

«Les noms de Philémon et de Baucis, lui dis-je, me transportent sur la côte phrygienne, et je pense à ce couple célèbre de l'antiquité; cependant la scène se passe dans l'ère chrétienne, et le paysage est moderne.

«—Mon Philémon et ma Baucis, dit Gœthe, n'ont aucun rapport avec ce célèbre couple et avec la tradition qu'il rappelle. J'ai donné ces noms à mes deux époux uniquement pour relever leur caractère. Comme ce sont des personnages et des situations semblables, la ressemblance des noms a un effet heureux.»

«Nous parlons ensuite de Faust, que le péché originel de son caractère, le mécontentement, n'a pas abandonné dans sa vieillesse, et qui, avec tous les trésors du monde, dans un nouvel empire qu'il a créé lui-même, est gêné par quelques tilleuls, une chaumière et une clochette, parce qu'ils ne sont pas à lui. Il rappelle le roi Achab, qui croyait ne rien posséder, s'il ne possédait pas la vigne de Naboth.

«Faust, dans ce cinquième acte, dit Gœthe, doit selon mes idées avoir juste cent ans, et je ne sais pas s'il ne serait pas bon de le dire quelque part expressément:

«Nous parlâmes de la conclusion, et Gœthe attira mon attention sur ce passage:

«Il est sauvé, le noble membre
«Du monde des méchants esprits;
«Celui qui a toujours lutté et travaillé,
«Celui-là, nous pouvons le sauver;
«L'amour suprême, du haut du ciel,
«A pensé à lui;
«Le chœur bienheureux va à sa rencontre
«Et lui fait un cordial accueil.

«Ces vers contiennent la clef du salut de Faust: dans Faust a vécu jusqu'à la fin une activité toujours plus haute, plus pure, et l'amour éternel est venu à son aide. Cette conception est en harmonie parfaite avec nos idées religieuses, d'après lesquelles nous sommes sauvés non-seulement par notre propre force, mais aussi par le secours de la grâce divine. Vous devez avouer que cette conclusion, où l'âme sauvée s'élance au ciel, était très-difficile à composer; et au milieu de ces tableaux supra-sensibles, dont on a à peine un pressentiment, j'aurais pu très-facilement me perdre dans le vague, si, en me servant des personnages et des images de l'Église chrétienne, qui sont nettement dessinés, je n'avais pas donné à mes idées poétiques de la précision et de la fermeté.»

XVI

À la fin du mois, il parle mal de Victor Hugo, auquel il a rendu avant une enthousiaste justice.

«C'est un beau talent, dit-il, mais il est tout à fait engagé dans la malheureuse direction romantique de son temps, ce qui le conduit à mettre à côté de beaux tableaux les plus intolérables et les plus laids. Ces jours-ci j'ai lu Notre-Dame de Paris, et il ne m'a pas fallu peu de patience pour supporter les tortures que m'a données cette lecture. C'est le livre le plus affreux qui ait jamais été écrit! Et après les supplices que l'on endure, on n'est pas dédommagé par le plaisir que l'on éprouverait à voir la nature humaine et les caractères humains représentés avec exactitude; il n'y a dans son livre ni nature ni vérité; ses personnages principaux ne sont pas des êtres de chair et de sang, ce sont de misérables marionnettes, qu'il manie à son caprice, et auxquelles il fait faire toutes les contorsions et toutes les grimaces qui sont nécessaires aux effets qu'il veut produire. Quel temps que celui qui loue un pareil livre!»

Quant à moi, qui n'aime ni le faux, ni l'excès, ni certains drames de Victor Hugo, j'avoue que j'ai lu avec attendrissement et intérêt le roman bizarre, mais neuf, de Notre-Dame de Paris. L'architecture n'était pas encore entrée dans le drame humain: il y a du véritable génie à créer un monument pour ces âmes, et ces âmes pour cette architecture. Le Phidias du gothique, c'est Hugo. Gœthe n'avait pas compris cette œuvre.

XVII

«Mardi, 20 juillet 1831.

«Après dîner, une demi-heure avec Gœthe, que j'ai trouvé dans une disposition pleine de sérénité et de douceur. Après avoir causé de divers sujets, nous avons parlé de Carlsbad, et Gœthe a plaisanté sur les diverses amourettes qu'il y a eues.

«—Une petite amourette, a-t-il dit, voilà la seule chose qui puisse rendre supportable un séjour aux eaux, autrement on mourrait d'ennui. Presque toujours j'ai été assez heureux pour trouver une petite affinité qui, pendant ces quelques semaines, me donnait assez de distraction. Je me rappelle surtout une d'elles qui même encore maintenant me fait plaisir. Un jour je faisais visite à madame de Reck. Après une conversation qui n'avait rien de remarquable, en me retirant, je rencontre une dame avec deux jeunes filles fort jolies.

«—Quel est le monsieur qui vient de sortir? demanda cette dame.

«—C'est Gœthe, répond madame de Reck.

«—Oh! combien je suis fâchée qu'il ne soit pas resté, et que je n'aie pas eu le bonheur de faire sa connaissance!

«—Chère amie, vous n'avez rien perdu, répliqua madame de Reck; il est très-ennuyeux avec les dames, à moins qu'elles ne soient assez jolies pour l'intéresser un peu. Les femmes de notre âge ne peuvent pas croire qu'elles le rendront éloquent et aimable.»

«Quand les deux jeunes filles furent rentrées chez elles, elles pensèrent aux paroles de madame de Reck.

«Nous sommes jeunes, nous sommes jolies, se dirent-elles; voyons donc si nous ne réussirons pas à captiver, à apprivoiser ce célèbre sauvage.

«Le matin suivant, à la promenade du Sprudel, en passant à côté de moi, elles me firent le salut le plus gracieux, le plus aimable, et je ne pus me dispenser, quand l'occasion se présenta, de m'approcher d'elles et de leur adresser la parole. Elles étaient charmantes! Je leur parlai et leur reparlai encore, elles me conduisirent à leur mère; j'étais pris. Dès lors nous nous vîmes tous les jours. Nous passions des jours entiers ensemble. Pour rendre nos relations plus intimes, le fiancé de l'une d'elles arriva, et je me trouvai lié plus exclusivement avec l'autre. Comme on peut le penser, j'étais aussi très-aimable avec la mère. En un mot, nous étions tous très-contents les uns des autres, et je passai avec cette famille de si heureux jours, que leur souvenir est toujours resté pour moi extrêmement agréable. Les deux jeunes filles me racontèrent bien vite la conversation de leur mère avec madame de Reck, et la conjuration, suivie de succès, qu'elles avaient faite pour ma conquête.»

«Gœthe m'a raconté déjà une autre anecdote du même genre, qui trouvera bien sa place ici.

«Un soir, me dit-il, je me promenais avec un de mes amis dans le jardin d'un château. À l'extrémité d'une allée nous voyons deux personnes de nos connaissances qui marchaient paisiblement l'une à côté de l'autre en causant. Elles semblaient ne penser à rien; tout à coup elles se penchent l'une vers l'autre, et se donnent un baiser très-affectueux; puis elles reprennent très-sérieusement leur promenade et continuent à causer, comme si rien ne s'était passé.

«—Avez-vous vu? puis-je en croire mes yeux? s'écriait mon ami stupéfait.

«—J'ai vu, répondis-je tranquillement, mais je n'y crois pas!»

«Lundi, 2 août 1831.

«Nous avons causé de la théorie de Candolle sur la symétrie. Gœthe la considère comme une pure illusion.

«La nature, a-t-il dit, ne se donne pas à tout le monde. Elle agit avec beaucoup de savants comme une malicieuse jeune fille, qui nous attire par mille charmes, et qui, au moment où nous croyons la saisir et la posséder, s'échappe de nos bras[8]

XVIII

La religion chrétienne l'occupait de plus en plus, et il l'admirait d'une affection éclectique. En voici la preuve:

«La lumière sans obscurité de la révélation divine est beaucoup trop pure et trop éclatante pour qu'elle convienne aux pauvres et faibles hommes, et, pour qu'ils puissent la supporter, l'Église vient comme médiatrice bienfaisante; elle éteint, elle adoucit cette lumière pour qu'elle puisse aider et protéger beaucoup d'hommes. L'Église chrétienne croit que, comme héritière du Christ, elle peut remettre aux hommes leurs péchés; c'est là pour elle une puissance énorme; maintenir cette puissance et cette croyance, et affermir ainsi l'édifice ecclésiastique, voilà la principale préoccupation du clergé chrétien. En conséquence, il ne se demande pas si tel livre de la Bible peut jeter de la lumière dans l'esprit, s'il renferme de hautes leçons de moralité, s'il offre des exemples d'une noble existence: l'important pour lui, c'est dans les livres de Moïse l'histoire de la chute, qui rend nécessaire le Sauveur; dans les prophètes, les allusions qui sont faites au Désiré; dans les évangiles, le récit de son apparition sur cette terre, et de sa mort sur la croix, qui expie nos péchés. Vous voyez que, à ce point de vue et avec ces idées, on ne peut attacher d'importance ni au noble Tobie, ni à la Sagesse de Salomon, ni aux Proverbes de Sirach.

«Ces questions d'authenticité et de fausseté des livres bibliques sont d'ailleurs bien étranges. Qu'est-ce qui est authentique, sinon ce qui est tout à fait excellent, ce qui est en harmonie avec ce qu'il y a de plus pur dans la nature et dans la raison, ce qui sert encore aujourd'hui à notre développement le plus élevé? Et qu'est-ce qui est faux, sinon l'absurde, le creux, le niais, ce qui ne donne aucun fruit, du moins aucun bon fruit? Si on devait décider l'authenticité d'un écrit biblique par la question: Ce qui nous est transmis, est-il absolument la vérité? alors on devrait sur certains points mettre en doute l'authenticité des évangiles, car Marc et Luc n'ont pas écrit ce qu'ils ont vu par eux-mêmes, ils ont recueilli longtemps après les faits une tradition orale, et Jean n'a écrit son évangile que dans un âge avancé. Cependant je tiens les quatre évangiles pour parfaitement authentiques, car il y a là le reflet de l'élévation qui brillait dans la personne du Christ, élévation d'une nature aussi divine que tout ce qui a jamais paru de divin sur la terre.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Dieu ne s'est pas du tout consacré au repos; il agit toujours, et maintenant comme au premier jour. Cela aurait été une pauvre distraction pour lui de combiner quelques éléments pour fabriquer notre monde informe, et de le faire rouler tous les ans sous les rayons du soleil, s'il n'avait pas eu le plan de faire de cet amas de matière la pépinière d'un monde d'esprits. Il vit toujours et sans cesse dans les grandes natures pour élever vers lui les natures inférieures.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Je ne suis pas plus amateur de la philosophie populaire. Il y a un mystère dans la philosophie aussi bien que dans la religion. On doit en épargner la connaissance au peuple, et surtout on ne doit pas le forcer pour ainsi dire à s'enfoncer dans pareille recherche. Épicure dit quelque part: «Ceci est juste, car le peuple le trouve mauvais.—Depuis la réforme, les mystères ont été livrés à la discussion populaire, on les a ainsi exposés à toutes les subtilités captieuses de l'étroitesse de jugement, et on ne peut pas encore dire quand finiront les tristes égarements d'esprit qui en sont résultés.»

XIX

Les résultats de la philosophie, de la politique, de la religion: voilà ce que l'on doit donner au peuple et ce qui lui sera utile; mais il ne faut pas vouloir des hommes du peuple faire des philosophes, des prêtres ou des politiques. Cela ne vaut rien!

On voit combien cette philosophie plus que mûre de Gœthe était loin de son scepticisme primordial. Il est évident ici qu'il confond la philosophie et les lois.

XX

Il cite plus loin quelques vers de moi sur l'ubiquité de la vérité, qui attestent l'utilité d'une civilisation non nationale, mais universelle.

«Ce ne sont plus les mers, les degrés, les rivières,
«Qui bornent l'héritage entre l'humanité.
. . . . . . . . . . .
«Chacun est du climat de son intelligence,
«Je suis concitoyen de tout homme qui pense,
«La vérité c'est mon pays.»

Pour plaire aux partis, ajoute-t-il, j'aurais dû être membre du club des jacobins et prêcher le meurtre et le massacre.

XXI

L'instant suprême approchait pendant ces entretiens. Voici la fin de ce grand homme, racontée par son ami, témoin des derniers moments:

«Le lundi, il se leva, lut des brochures françaises; examina des gravures, et, dans sa conversation avec M. Vogel, lui recommanda plusieurs de ses protégés.

«Mais, dans la nuit du 19 au 20, la maladie prit tout à coup un caractère menaçant. Après quelques heures de sommeil calme, Gœthe vers minuit se réveilla et sentit de minute en minute un froid qui, de ses mains, étendues nues sur son lit, gagnait tout le corps. Une douleur excessive se répandit d'abord sur les membres, puis sur la poitrine, et la respiration devint difficile.—Mais Gœthe ne voulut pas que son domestique appelât le médecin.

«Ce ne sont que des souffrances, dit-il; il n'y a pas de danger.»

«Le matin, ces souffrances, toujours plus vives, le chassèrent de son lit; il se mit sur un fauteuil; ses dents claquaient de froid. La douleur qui torturait sa poitrine lui arrachait des gémissements, et de temps en temps un cri. Ses traits étaient bouleversés, son teint couleur de cendre; ses yeux, livides et enfoncés dans l'orbite, avaient perdu tout éclat; son corps, froid comme une glace, dégouttait de sueur; sa soif était ardente; quelques mots péniblement articulés firent comprendre qu'il craignait une hémorrhagie pulmonaire.—Son médecin, par des soins énergiques et prompts, fit disparaître en une heure et demie ces symptômes. Le soir, l'accès était passé.—Le malade était dans son fauteuil qu'il ne quitta plus pour son lit. Il fit avec calme quelques réflexions, et Vogel lui ayant annoncé qu'une récompense, dont Gœthe avait appuyé la demande, venait d'être accordée par le grand-duc, il montra de la joie. Déjà dans la journée, sans que le médecin le sût, il avait signé d'une main tremblante le bon de payement d'un secours destiné à une jeune fille de Weimar, artiste pleine de talent pour laquelle il avait toujours montré une sollicitude paternelle, et qui allait à l'étranger achever son éducation. Ce fut là son dernier acte comme ministre des beaux-arts; ce fut la dernière fois qu'il écrivit son nom.

«Dans la matinée du jour suivant, jusqu'à onze heures, il y avait eu du mieux; mais, à partir de ce moment, l'état empira; les sens commencèrent à refuser parfois leur service; il y eut des instants de délire, et de temps en temps dans sa poitrine on entendait un bruit sourd. Cependant Gœthe semblait moins accablé. Toujours assis dans son fauteuil, il répondait clairement et d'un ton amical aux questions qui lui étaient faites, questions que le médecin ne permettait que rarement, pour ne pas troubler par une trop grande excitation une fin qui dès lors paraissait inévitable.

«Le portrait de la comtesse de Vaudreuil, femme de l'ambassadeur français, arriva ce jour-là d'Eisenach. Le médecin permit qu'on le lui montrât. Il se plut à le contempler quelque temps, puis il dit:

«Oui, l'artiste mérite des éloges, il n'a pas gâté ce que la nature a créé si beau.»

«En échange, il avait l'intention d'envoyer une épreuve de son portrait lithographié par Stieler; et il dit qu'il avait déjà composé quatre vers, qu'il écrirait sur l'épreuve aussitôt après son rétablissement.

«Le soir, il demanda la liste des personnes qui étaient venues savoir de ses nouvelles, et, après l'avoir lue, il dit qu'il n'oublierait pas, après sa guérison, cette preuve d'intérêt. Déjà dans la journée il avait exprimé le regret de ne pouvoir recevoir ses amis. Il obligea tout le monde à aller se reposer, et il fit coucher sur le lit, à côté de lui, son domestique, épuisé par les veilles continues. Il dit plusieurs fois à son copiste Jean, qui était près de lui pendant la nuit:

«Soyez-moi fidèle et restez chez moi, cela ne peut durer que quelques jours.»

«Le lendemain matin, il dit encore à sa belle-fille Ottilie:

«Avril amène avec lui plus d'une belle journée; l'exercice en plein air me rendra mes forces.»

«Il fit quelques pas vers son cabinet de travail, mais il fut obligé de se rasseoir aussitôt; plus tard il voulut se lever de nouveau, il retombait dans son fauteuil. L'entrée de sa chambre était absolument interdite, même au grand-duc; il n'y avait avec lui que sa belle-fille, ses petits-enfants Wolf et Walter, le médecin et son domestique. Le nom d'Ottilie revenait souvent sur ses lèvres; il la pria de s'asseoir auprès de lui et tint longtemps sa main dans les siennes. De douces images traversaient de temps en temps son imagination.—Dans un de ses rêves il dit:

«Voyez... voyez cette belle tête de femme... avec ses boucles noires... un coloris splendide... sur un fond noir...»

«À un autre moment, voyant sur le sol une feuille de papier, il demanda:

«Pourquoi laisse-t-on par terre une lettre de Schiller?... Il faut la ramasser.»

«Après un léger sommeil, il demanda un carton avec des dessins qu'il croyait avoir vus dans sa vision.

«Peu à peu sa parole devenait plus pénible et plus obscure.

«Donnez-moi plus de lumière!» furent, dit-on, les derniers mots que l'on put entendre tomber des lèvres de cet homme qui, toute sa vie, avait été l'ennemi des ténèbres de toute nature. Son esprit resta actif, même après qu'il eût perdu l'usage de la parole; suivant une de ses habitudes, quand un sujet le préoccupait fortement, il traça avec l'index des signes dans l'air; peu à peu il traça ces signes moins haut, et enfin, sa main, tombant sur la couverture étendue sur ses genoux, y traça des mots inconnus.

«À onze heures et demie, il appuya sa tête sur le côté gauche du fauteuil et s'endormit doucement.

«On attendait autour de lui son réveil.—Il ne vint pas. Gœthe était mort.

«Le matin qui suivit le jour de sa mort, je me sentis un profond désir de voir sa dépouille terrestre. Son fidèle serviteur Frédéric m'ouvrit la chambre où il avait été déposé. Étendu sur le dos, il reposait comme un homme endormi; la fermeté et une paix profonde se lisaient sur les traits pleins d'élévation de son noble visage. Son puissant front semblait encore garder des pensées. J'aurais désiré une boucle de ses cheveux, mais le respect m'empêcha de la couper. Le corps, mis à nu, était enseveli dans un drap blanc; on avait mis alentour de gros morceaux de glace, pour le conserver frais aussi longtemps que possible. Frédéric écarta le drap, et la divine beauté de ces membres me remplit d'étonnement. Sa poitrine était extrêmement développée, large et arrondie; les muscles des bras et des cuisses étaient pleins et doux; les pieds magnifiques et de la forme la plus pure; il n'y avait nulle part sur le corps trace d'embonpoint, de maigreur ou de détérioration. J'avais là devant moi un homme parfait dans sa pleine beauté, et mon enthousiasme à cette vue me fit un instant oublier que l'esprit immortel avait abandonné une pareille enveloppe. Je mis la main sur le cœur, je ne trouvai qu'un silence profond; j'avais pu jusqu'à ce moment me contenir, mais alors je me détournai et laissai un libre cours à mes larmes.»

Une pieuse et universelle ovation lui tint lieu de funérailles. L'Allemagne entière pleura à l'envi son grand homme. Il n'était point mort, il était transfiguré! Ses ouvrages vivaient et vivront éternellement.

XXII

Voilà ce charmant livre d'Eckermann sur les entretiens de Gœthe pendant les dix dernières années de sa vie. Quand on l'a lu avec bonne foi, on change sa manière de voir sur ce grand homme. Gœthe jeune n'était pas Gœthe. C'était une nature vigoureuse qui avait besoin de beaucoup d'années pour mûrir. Il y a deux hommes en lui: l'adolescent et le vieillard. Dans l'adolescent, on ne sent que l'abondance et l'âpreté de la séve. Le talent s'y révèle, et il semble se contenter du talent. La gloire et le monde sont ses uniques pensées; qu'il brille, qu'il émeuve, qu'il éclate d'une façon quelconque, qu'on dise qu'un génie est né en Allemagne et que ce génie aspire évidemment au diadème intellectuel de son siècle, et il est content. La moralité de ses œuvres lui importe peu; au contraire, même une certaine originalité paradoxale, qui scandalise un peu les idées routinières en philosophie, en politique, en religion, ne lui déplaît pas; c'est le sel du génie, c'est le sceau de sa supériorité sur le commun des hommes; il se moque des larmes et du sang qu'il a fait couler par la contagion de son roman de Werther. Ceux qui se tuent n'ont pas le droit de vivre, car ils n'ont pas la force de supporter les grands assauts de la nature de l'homme, les passions meurtrières! Il est artiste, il n'est pas moraliste; tant pis pour ceux qui ne comprennent pas que l'art est tout dans son délicieux poëme d'Hermann et Dorothée, il change les notes de son clavier et il chante à demi-voix les divines naïvetés de l'amour innocent et domestique. Le même succès couronne ce délicieux poëme. Alors il sent ses ailes pousser dans toute leur envergure, et il monte dans le drame à une hauteur de l'éther où jamais homme, ni antique, ni moderne, n'avait osé regarder. L'amour mortel sert de clef à la plus sublime métaphysique. Une portion de philosophes l'écoute comme une révélation cachée des deux mondes. Faust devient le nom du mal, Marguerite le nom du bien et du beau réunis dans une femme, Méphistophélès le nom de l'égoïsme indifférent au bien et au mal, et représente la corruption de ce monde vulgaire et pervers. Mais ces portraits sont si surprenants et si fortement dessinés qu'ils paraissent des créations et non des images. Il faut avoir été introduit dans les mystères de la confidence divine pour interpréter ainsi les arcanes de ses desseins. Gœthe s'enferme pendant des années entières dans l'ombre de ses méditations pour y trouver le mot de Dieu que les hommes ne comprennent pas tout entier encore, parce qu'il n'en dit que la moitié; l'autre moitié, mystique et réparatrice, il passe vingt-cinq années de son âge mûr et de sa vieillesse à la trouver, et il n'en donne qu'une partie avant de mourir.

Dans les longs intervalles de ce travail sans fin, il se livre par délassement à son souffle lyrique; il écrit des odes, des ballades, des poésies symboliques de forme, très-élevées de sens, très-mélodieuses de rhythme, que les femmes et les enfants comprennent, et qui sont, comme le chœur antique, destinées à reposer à la fois et à soutenir l'attention de l'Allemagne devant ses drames. Il écrit aussi quelques romans, comme Wilhelm maestro, dans lesquels il introduit des personnages immortels, tels que Mignon.

Pendant cette vie tout éthérée en apparence, Gœthe a eu le bonheur d'inspirer une amitié très-ardente et constante jusqu'à la mort au prince régnant de Weimar et à la souveraine digne de lui. Le prince le choisit pour son ministre intime et pour son conseiller principal; il lui donna une maison à la ville, et une retraite paisible à la campagne. Il y passe ses jours comme un dieu dans son musée; il s'y marie à une belle épouse qui lui donne un fils obéissant et une belle-fille adorable sur laquelle il se décharge des soins de la vie matérielle pour vivre plus libre de ses heures dans son monde purement intellectuel. Il régit le théâtre de Weimar. Il a Schiller pour poëte et pour second. Il pleure sa mort prématurée, comme celle d'un disciple; il l'honore toute sa vie d'un culte de gloire et de souvenir. Il n'a point de rival dans toute l'Allemagne, devenue l'Olympe de sa calme divinité. Le duc de Weimar meurt après cinquante ans d'amitié, mais sa femme et son fils survivent, et la faveur du grand homme revit tout entière en eux jusqu'à son dernier jour.

En politique, il commence par suivre son jeune souverain dans sa première campagne de Prusse en Champagne contre Dumouriez; il soumet ainsi son libéralisme organique aux lois et aux rigueurs de son patriotisme. La paix se fait; il profite de ses loisirs pour voyager en Suisse et en Italie, sur cette terre où les orangers fleurissent; il y enrichit son cœur et son imagination des plus chères et des plus vives images. Il revient à Weimar, et il y trouve l'aisance et la puissance dans l'attachement du grand-duc. Il flotte alors quelque temps entre les idées de la révolution française qu'il a respirées jeune à Strasbourg, où il avait achevé son éducation, et les idées hiérarchiques de l'Allemagne, sa vraie patrie. Il semble appeler sur son pays l'influence des principes français, et se lancer hardiment dans la sphère des bouleversements téméraires, d'où doit sortir un ordre nouveau. Son prince et son ami paraît favoriser ces instincts d'une liberté régénératrice. Mais ils se contiennent l'un et l'autre dans la sphère spéculative. Aimant le peuple, ne le déchaînant pas soudainement de ses respects et de ses devoirs, la douceur et la lenteur du caractère germanique, la pression de la Prusse les secondant, ils se bornent à l'instruire et à le charmer par les plaisirs d'un théâtre athénien. Weimar devient la Grèce allemande, la révolution y vit à l'état d'inspiration, c'est la terre de l'espérance indéfinie et ajournée par la sagesse.

Bientôt la révolution débordée en France se resserre, change de forme, et devient militaire et despotique. La Prusse, tour à tour menacée et caressée par l'empereur Napoléon, hésite immobile entre la paix et la guerre; Weimar suit ces diverses agitations de Berlin. L'Allemagne est humiliée ou conquise à Austerlitz et à Wagram, Weimar frémit; la bataille d'Iéna efface Berlin de la carte du royaume; la guerre de Pologne poursuit cette cour infortunée jusqu'à Kœnigsberg. La victoire de Friedland, gagnée sur la Russie, décide l'empereur de Russie à la paix de Tilsitt; il amène le roi et la reine de Prusse à venir implorer la paix avec lui. Le vainqueur épuisé l'accorde à la Russie, grande et en apparence généreuse; il la marchande, mutilée et restreinte, à la Prusse, à laquelle il ne restitue qu'un asile pour régner honteusement sur des débris. La reine, adorée de l'Allemagne et du monde, meurt d'humiliation; l'espoir de la venger court dans tous les cœurs de l'Allemagne. Napoléon passe à Weimar et y voit Gœthe. Cette entrevue flatteuse caresse et enivre le poëte; son impartiale philosophie cède quelque chose à l'enthousiasme vrai ou politique pour le conquérant, protecteur de son prince et de son pays. La vieillesse et la réflexion qui la suit ramènent ses pensées à des principes plus modérés que ceux de sa jeunesse; il admet l'identité des tendances, mais les atermoiements lui paraissent une condition et une partie des améliorations. La première condition du bien, c'est d'être possible. Il croit que la multitude est aussi corruptible et aussi passionnée que l'élite. Les crimes de la révolution française, qui mène en triomphe le plus innocent des rois au supplice, et qui immole des milliers d'innocents après lui pour se venger de l'aristocratie, lui paraissent ce qu'ils sont, des lâchetés cruelles contre des ennemis ou des innocents désarmés. Il appelle de leur vrai nom ces exécuteurs des forfaits du peuple,—des meurtriers complaisants de la foule, des flatteurs d'en bas aussi timides et aussi coupables que les courtisans d'en haut. Il prononce tout bas le mot du sage d'Athènes: «La multitude m'applaudit, ai-je donc dit quelque sottise?» Il croit que la sagesse des opinions s'épure, en montant par le loisir, l'étude, l'aisance, la philosophie, de classe en classe sociale, et que la division du travail est aussi nécessaire dans l'œuvre du gouvernement libre que dans les œuvres manuelles de l'artisan; il pardonne donc une aristocratie intellectuelle dont il est lui-même le premier exemple, et il recommande à ses disciples d'en tenir compte. Il transige aussi sagement avec les nécessités du temps. Il instruit les masses, il ne les bouleverse pas; il conserve ainsi son ascendant sur les deux moitiés de la société en les réconciliant. On le comprend et on le respecte; en haut par l'admiration, en bas par la reconnaissance, il règne jusqu'à sa mort sur tous les esprits.

Tel fut Gœthe, l'homme-dieu, dans son Olympe de Weimar.

Très-sage et très-heureux, il vécut en harmonie avec toutes les idées raisonnables des deux partis qui déchiraient son temps, religion et incrédulité, radicalisme et conservation, jamais populaire jusqu'à l'excès, jamais impopulaire jusqu'à la ciguë, géant de l'Allemagne dominant de la tête les petitesses du vulgaire, plus grand que lui et respecté de lui, le seul homme supérieur qui ait dompté l'envie!

XXIII

Aussi était-il et est-il resté le génie le plus incontesté de son siècle, et peut-être de tous les siècles modernes au-delà du Rhin et même en deçà. Nous avons prouvé qu'excepté sous le rapport de l'esprit épistolaire et de la grâce légère des poésies fugitives, Voltaire lui-même ne pouvait supporter la comparaison avec l'auteur de Faust. Fénelon était aussi politique, mais moins pratique; il transportait ses rêves dans la réalité; son chef-d'œuvre n'est qu'une utopie; il n'a rien à comparer à Gœthe. Bossuet est plus orateur, mais c'est l'orateur de la force, avec un Dieu au-dessus et un despote armé derrière lui; de plus, ni l'un ni l'autre n'étaient poëtes, ils parlaient la langue de la prose à laquelle manque l'âme de la parole, la mélodie. Corneille était aussi fort, mais pas aussi divin; Racine, moins philosophe et moins original. Nous ne parlons pas des vivants. En Angleterre, Shakspeare seul est plus abondant, mais moins profond et moins parfait. Byron est aussi poëte, mais moins sensé; c'est le délire de la versification à qui la lyre sert de jouet, le cœur humain de victime, et Dieu lui-même de dérision. Shakspeare seul est aussi vaste et aussi dramatique; mais, bien qu'il s'étende plus large, il est loin de s'élever aussi haut. Il a Falstaff, il a Méphistophélès; mais ni Marguerite sur la terre, ni Faust entre le ciel et l'enfer: il improvise mieux, il est moins réfléchi. Il n'a pas poursuivi pendant cinquante ans, dans les deux mondes terrestre et céleste, à travers les abîmes de l'esprit humain, les mystères d'un drame surnaturel; il est plus homme; il est moins dieu!

Des scènes telles que celle de Faust ne se trouvent ni dans le Dante, ni dans le Tasse, ni dans Virgile même. Cela n'existait pas dans ce monde avant l'épopée dramatique de Weimar. L'Allemagne a attendu longtemps, mais sa patience a été récompensée par la plus belle œuvre théâtrale de tous les temps.

XXIV

Elle le méritait; c'était la terre de la pensée féconde. Elle avait une multitude de rayons, dans ses petites et nombreuses capitales; elle n'avait point et elle n'a pas encore aujourd'hui une de ces grandes réunions d'hommes nationalisés, telles que Londres et Paris. Le philosophe et le poëte pouvaient y vivre hermétiquement solitaires, et y mûrir des conceptions intellectuelles tout à la fois neuves, originales et palpitantes. Faust est l'œuvre d'un brahmane de l'Inde, méditée dans les forêts de Oiamanté. On y sent son origine indoue; il faut remonter jusque-là pour trouver sa divine ressemblance. La race germanique est évidemment, pour la langue comme pour les idées, un dérivé du Gange; la misérable littérature imitée de Voltaire sur les bords de la Sprée, avec sa mesquine colonie de demi-philosophes sous l'empire du Denys moderne, Frédéric II, aurait médité et rimaillé pendant tout un siècle sans inventer mieux que Nanine ou la Pucelle d'Orléans, au lieu de ces trois personnages nouveaux à force d'être antiques, Faust, Méphistophélès et Marguerite. Celui qui a créé ces trois figures mérite que son nom soit écrit en lettres apologétiques vivantes au frontispice de l'Allemagne.

Maintenant tout est mort dans la maison de Gœthe. Il y a des hommes qui ont des disciples et qui fondent des empires intellectuels plus ou moins durables dans la sphère de leur influence; il y en a d'autres qui emportent tout avec eux et qui laissent la terre muette et vide après avoir écrit pour plusieurs siècles. De ce nombre était Gœthe, dont Eckermann vient de perpétuer la vie en nous donnant ses conversations. Remercions ce fervent disciple, et adorons, sans espérer de jamais le revoir sur la terre, le divin maître du beau!

Lamartine.

CXXIIe ENTRETIEN

L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST

I

Les livres qui sont écrits pour la gloire portent un nom d'homme.

Ceux qui sont écrits pour Dieu restent anonymes. Leur immortalité est dans le bien qu'ils font. Leur récompense est dans la conscience de leur auteur.

Tel est le livre de l'Imitation de Jésus-Christ, ce résumé de la philosophie chrétienne.

On s'est éternellement disputé sur l'auteur de ce livre unique. C'est le secret du ciel.

On a plus ou moins approché de ce qu'on a présumé devoir être la vérité. Mais ce ne sont que des conjectures plus ou moins vraisemblables; la vérité vraie est restée cachée. Dieu n'a pas permis qu'on sût par quel organe ce flot de sa sagesse avait passé; il a voulu que l'ouvrage fût immortel et l'auteur ignoré. Il n'a réservé à la profonde humilité de son écrivain d'autre récompense que l'inconnu.

Voyez cependant ce qu'on a imaginé; il y a sur tous ces noms assez de vraisemblance pour croire, assez d'invraisemblance pour douter.

II

C'était en 1380, époque du moyen âge ou les moines s'étaient emparés de la littérature sacrée tout entière. Il y avait au mont Sainte-Agnès, dans le diocèse de Cologne, un monastère de l'ordre de Windesheim, un religieux du nom de Jean A Kempis. Jean était prieur du couvent. Il avait pour frère plus jeune que lui Thomas A Kempis. Thomas, à l'âge de douze ans, pauvre et abandonné, fut recueilli par la charité d'une pieuse femme qui le fit élever et instruire: il apprit dans cette maison la grammaire, le latin, le plain-chant, et surtout l'art recherché et précieux alors de transcrire d'une main courante les manuscrits rares que la découverte de l'imprimerie ne vulgarisait pas encore. Les deux frères consacrent au couvent du mont Sainte-Agnès les faibles ressources de l'héritage de leur père et le prix de leurs travaux dans la copie des manuscrits. Ils soutenaient ainsi la pauvreté du couvent par la culture d'un petit champ. Le travail de leur plume était leur délassement. L'église bâtie, Thomas se fit prêtre et vécut de plus en plus saintement. La délicatesse de ses membres, la maigreur et la flexibilité de ses doigts, le rendaient éminemment apte à ses travaux de copiste dans lesquels il excella. Il exécuta son chef-d'œuvre dans la copie d'une Bible entière pour son monastère. Il transcrivit ensuite un recueil de plusieurs traités pieux, parmi lesquels se retrouvent les quatre premiers livres intitulés: de Imitatione Christi, bien qu'il eût signé cette copie de sa formule ordinaire: «Fini et complété par les mains de Thomas A Kempis, 1441.» On put prendre aisément plus tard le copiste pour l'auteur. Mais où l'auteur, pauvre moine inconnu dans un couvent de Brabant et n'en étant jamais sorti, aurait-il pu prendre ces trésors de sagesse humaine qu'on ne trouve que dans le long exercice du monde? La sainteté est le fruit de la solitude, mais la sagesse consommée est le fruit du monde.

III

Cette méprise involontaire se propagea plus tard dans le monde cénobitique, sans aucune intention de l'humble copiste. À l'âge de près de soixante ans, il rédigea pour les novices une suite de sermons connus de Scott, où rien ne rappelle l'inimitable onction de l'auteur de l'Imitation; il continua ainsi jusqu'à l'âge de soixante-dix ans, où la mort le cueillit dans sa sainteté. La chronique des frères et du couvent du mont Sainte-Agnès fut continuée par lui jusqu'à la veille de son décès. Voici en quels termes il y parle de ses œuvres: «J'ai écrit en totalité notre Bible et beaucoup d'autres volumes pour notre maison et pour le salaire, et par dessus beaucoup de petits traités pour l'édification des jeunes gens.» Ce mot opuscule ne pouvait évidemment s'appliquer à une œuvre aussi immense, aussi achevée, et aussi universellement célèbre que l'Imitation de Jésus-Christ; fleuve à pleins bords, où coule à grands flots toute la sagesse humaine et divine du christianisme.

IV

Deux autres écrivains, Gerson et Gersen, ont eu l'honneur de ce livre de l'Imitation. La saine critique nie jusqu'à l'existence de Gersen, et la conformité de son nom avec celui de Gerson, chancelier de l'Université de Paris, paraît avoir été seule la cause ou l'occasion d'une attribution erronée.

Mais un homme se présente qui, s'il n'a pas écrit l'Imitation, paraît avoir été seul capable de l'écrire. Cet homme est l'illustre Gerson, chancelier de l'Université de Paris. L'Université en ce temps-là était le royaume des esprits, la règle des croyances et des mœurs, l'Église militante et enseignante, la maison de la foi. Voici l'histoire de Gerson:

Jean-Charles de Gerson, né au commencement du quinzième siècle, était né à Gerson, dont il porte le nom. Gerson était un village du diocèse de Reims, non loin de Réthel. Il est à présumer, par son nom féodal et par l'indépendance de sa vie, qu'il appartenait à une famille noble. Ses parents lui donnèrent cette première éducation qui inocule les sentiments plus que les idées, et qui donne la noblesse des âmes, le courage et la constance de la vie. Les héros sortent tout faits de ces nids de famille. Il est à croire que ses dispositions, à la fois actives et pensives, le signalèrent de bonne heure à l'attention de ses parents; car, à l'issue de cette éducation première, il fut envoyé à Paris, et suivit pendant dix ans les cours des hautes études littéraires et religieuses. Ces études, noviciat des esprits éminents, menaient en ce temps-là aux grades politiques et théologiques. L'Église était, avec la guerre, le monde universel de l'époque. Il fut l'élève du savant docteur Pierre d'Ailly; son mérite transcendant le fit élire à sa place chancelier de l'Université, chanoine de Notre-Dame, comme Abeilard, puis doyen de l'église de Bruges par la faveur du duc de Bourgogne. Cette faveur lui mérita la colère du duc d'Orléans, bientôt assassiné par ce prince dans la rue Barbette. Ce crime le délivrait d'un ennemi, mais ne lui parut pas moins un crime. Comme curé d'une des paroisses de Paris, il s'éleva contre cet attentat et fit l'oraison funèbre du prince assassiné. Peu de temps après, la populace bourguignonne de Paris s'ameuta contre ce vengeur du faible, et pilla sa demeure avec des cris de mort. Il lui échappa, non en la bravant, mais en la fuyant, dans les plus sombres souterrains de Notre-Dame. Il passa plusieurs mois enfoui dans cet asile et réfléchissant aux dangers de contredire les multitudes. Cette retraite ne lui conseilla point la lâcheté, mais le courage. Il n'en sortit que pour accuser un docteur favori du peuple, Jacques Petit, qui vantait ce meurtre. Les doubles élections du pape à Rome et à Avignon le firent envoyer souvent dans ces deux capitales ou dans le concile de Constance, pour apaiser ces guerres civiles de l'Église. C'est là que sa fermeté habile mais inflexible, en face de ces différends, lui conquit le nom de ministre très-chrétien qui resta le surnom de ce grand homme. Aux conciles de Constance et de Bâle, il représenta le roi, l'Université de Paris, l'opinion publique; il y combattit les faiblesses ou les exagérations des sectes. Il fut vainqueur et honoré partout, mais ses ennemis en devinrent plus acharnés contre lui. Il ne risqua donc pas de rentrer dans sa patrie en face des Bourguignons ses persécuteurs. Il se cacha et s'exila lui-même, d'abord dans les montagnes de Bavière, puis en Autriche, et, là, il n'eut d'autre maître que son infortune. Ce fut là qu'il se recueillit en lui-même pour écrire ses intimes consolations, appelées depuis l'Imitation de Jésus-Christ. La plus grande preuve que ces consolations intimes furent écrites par lui, c'est qu'il était presque impossible qu'elles fussent écrites par un autre.

V

En effet, il fallait un homme consommé par l'âge avancé, par la science sacrée, par les vicissitudes de la vie humaine, par le bonheur et par le malheur de l'existence orageuse des assemblées et des cours, pour se rendre compte en lui-même de tout ce qu'il avait souffert, pour distinguer parmi la trame mêlée de sa vie le fil conducteur de sa destinée, et pour lui donner ce nom de consolation intime qu'il ne trouvait que dans la philosophie suprême: la résignation en conformité avec la divine volonté. En cherchant plus tard le modèle après la théorie, il le trouva dans la résignation divinisée jusqu'à la mort; c'est-à-dire dans le grand philosophe chrétien, le Christ: de là le second titre des Consolations internes, l'Imitation de Jésus-Christ; de là aussi le nom que ses contemporains lui donnent lui-même, le docteur des consolations. Ce serait une preuve de l'authenticité de l'auteur, s'il en fallait d'autre. Personne ne s'y trompe en son temps, et on insère partout les trois premiers livres de l'Imitation parmi les opuscules de Gerson.

VI

Qu'on lise attentivement aujourd'hui ce livre merveilleux dont Fontenelle disait: «Le plus beau livre écrit par la main des hommes, puisque l'Évangile n'en est pas!» Que l'on considère où est cachée la source occulte de tant de sagesse, la connaissance de tous les hommes, l'expérience de tant de vicissitudes, l'habileté instinctive qui apprend à traiter avec eux, à les convaincre, à les dominer, à les supporter, à leur pardonner; où peut-elle être? Évidemment ce n'est pas dans un jeune homme: l'absence de toute passion ne s'y ferait pas remarquer; le ressentiment, la rancune contre tant d'injustice, y éclaterait en dépit de l'écrivain; l'Évangile lui-même se permet l'injure contre les Pharisiens, les sépulcres blanchis; l'injure sacrée elle-même s'élève jusqu'à la colère et s'arme du fouet de la satire contre les marchands profanateurs du Temple, chassés violemment du sanctuaire. Cet acte raconté sans blâme est en opposition flagrante avec la maxime: «Si on vous frappe à la joue, tendez l'autre joue.» Mais ici c'est l'Évangile impeccable, c'est l'universalité du pardon! L'Imitation ne se reconnaît pas le droit de s'irriter; son auteur ne propose à l'imitation que la tête couronnée d'épines et les mains liées du Christ. Fontenelle n'avait pas remarqué cette supériorité de l'homme qui excuse sur le Dieu qui frappe, mystérieuse perfection dont l'énigme reste énigmatique et contredit son axiome. L'Évangile est un récit, l'Imitation est un modèle.

VII

Voyez dans la vie de Gerson comment les hommes lui enseignent les hommes.

Il se jure à lui-même de s'immoler à la justice. Le duc d'Orléans, son adversaire, tombe, mais il tombe sous les coups d'un assassin. Gerson prend la parole devant le peuple assemblé; il s'indigne de l'assassinat, il brave les partisans du duc de Bourgogne. Le peuple et les Bourguignons s'ameutent contre lui; il se dérobe à leur fureur sous les souterrains de Notre-Dame. Il y séjourne plusieurs mois caché, la haine du peuple comme l'épée de Damoclès suspendue sur sa tête. Son intrépidité brave tout pour ne pas mentir à Dieu, souveraine justice. Qui peut dire ce qui se passe dans son âme pendant son agonie de tant de jours et de tant de semaines? Il souffre, mais il ne fléchit pas. Voilà le noviciat de sa douleur.

La fureur du peuple s'éteint comme sa faveur, Gerson rentre dans ses hautes fonctions; le roi l'emploie dans sa diplomatie pour calmer la discorde au sujet des papes entre Rome et Avignon. Il y soutient le droit de l'Église de pourvoir à sa continuité et à son unité en déposant les doubles pontifes. Il y combat les sectes visionnaires et l'astrologie judiciaire. Jean Huss est condamné par lui. Ses ennemis croissent en nombre à mesure qu'il croît en renommée. Ils se coalisent contre lui. Ils se promettent sa mort, s'il retourne en France. Il s'évade du concile de Constance sous les habits d'un pèlerin, et prend, inconnu, la route d'Allemagne. Il traverse, ainsi déguisé, la forêt Noire, et s'arrête de nouveau en Bavière.

C'est là que, caché dans la montagne, il compose, à l'exemple de Boëce, en prose et en vers, ses Consolations. Le duc d'Autriche, s'apitoyant sur son sort, lui offre et lui assigne un lieu de refuge à l'entrée de la Bavière, dans une île du Danube. La magnifique abbaye de Mœlch le reçoit, séjour des princes dans les cellules de cénobites. Cette magnifique hospitalité du duc d'Autriche fut aussi favorable à son repos qu'à ses méditations. Il avançait dans la vie, et il recueillait son âme. Il avait besoin de consolations, et il ne pouvait les trouver qu'en lui-même. Il se réfugia dans le sein de Dieu, le suprême consolateur, et il écrivit ces monologues et ces dialogues intérieurs qui portèrent d'abord le nom de Consolations. Consolations en effet, descendues du ciel et remontées du cœur du solitaire jusqu'à l'oreille de tous les hommes. Il y a dans toutes les âmes pour les inspirations de cette espèce une prédisposition magnétique qui attend pour ainsi dire leur publication, et qui la suit de si près qu'on dirait qu'elle la précède. C'est la grâce de l'opinion publique, c'est le miracle de la multiplication des pains sur la montagne. On ne voit pas la main qui les partage dans la foule, et tout le monde se sent nourri.

VIII

Telle fut l'apparition des Consolations de Gerson. Sans doute les religieux de Mœlch se transmirent l'émotion qu'ils en ressentaient en les copiant à mesure que Gerson les écrivait, et en firent passer les fragments de couvent en couvent jusqu'aux extrémités de l'Europe; car, sans qu'ils connussent précisément le nom de cet humble hôte de leur monastère, les Consolations passèrent, grâce à eux, de royaume en royaume aux extrémités du monde. L'ouvrage était déjà célèbre, et l'auteur, inconnu. Mais l'auteur ne visait point à la célébrité: il ne visait qu'au ciel, impérissable célébrité muette qui trouve sa gloire en Dieu et qui jouit de vivre inconnue parmi les hommes; colombe céleste qui sème çà et là les rameaux rapportés d'en haut sans écrire son nom sur ses plumes. De là vient cette incertitude qui s'attache à son nom, et qui s'accrut au lieu de s'éclaircir à mesure que son œuvre renommée se répandait davantage, chaque monastère donnant à l'Imitation le nom d'un de ses sectaires pour accroître le nom du couvent.

C'est dans cette obscurité de l'île du Danube que Gerson végéta longtemps et qu'il acheva de laisser écouler le flot de la colère des hommes; il y acheva aussi sa propre sanctification. On n'en a pas d'autres preuves que la sainteté de son livre. Tel livre, tel homme. La philosophie de l'Imitation manifestait le philosophe. Ce philosophe n'était d'aucune école et ne relevait d'aucun maître. On sentait que le maître était l'auteur lui-même, inspiré par ce je ne sais quoi qu'on appelle le génie de la sainteté chrétienne.

On ignore combien d'années Gerson fut confiné dans cette cellule de Mœlch. On le retrouve à Paris en 1429, devenu simple catéchiste d'enfants dans l'église de Saint-Paul de Lyon. Il y remit son âme à Dieu à l'âge de soixante-six ans. Il légua ses manuscrits sous le nom de Testamentum peregrini, «Testament d'un pèlerin.» Charles VIII fit graver sa devise sur son cénotaphe: Sursum corda, «Élevez vos cœurs là-haut.» C'était sa vie en deux mots. Il n'en fut jamais de plus sublime. La sincérité et l'amour furent les deux caractères de son génie.

IX

C'est parmi les opuscules de Gerson, déposés à Avignon après sa mort, qu'on découvre le manuscrit des Consolations internes contenant les trois premiers livres de l'Imitation, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas monacal dans cet ouvrage. On ignore quel est le moine qui écrivit cette partie évidemment détournée du sujet de l'ouvrage, qui était humain et nullement cénobitique. Gerson, appelé dans toutes les éditions du temps auteur de l'Imitation, n'écrivit jamais pour une secte, mais pour le genre humain. Il ne songea pas à faire du pain de vie un aliment privilégié de quelques moines. Il écrivait pour l'homme et non pour une exception de l'homme. Non-seulement ses œuvres, mais sa vie entière, l'attestent. C'était un des hommes les plus complets qui eussent jamais existé. Il devint saint en s'exerçant et en vieillissant, mais ses pensées répondaient toutes et toujours à la magnanimité de son âme; rien de ce qui était petit n'allait à ses proportions. Ses moindres opuscules étaient vastes: la vérité est universelle. La philosophie chrétienne, dont ce livre est le monument, ne pouvait pas se restreindre à la cellule d'un cénobite.

X

Ma mère me nourrissait, dès mon enfance, de l'Imitation de Jésus-Christ, ce résumé en sentiment, en prières et en œuvres, de la philosophie chrétienne. J'en relis souvent quelques chapitres, surtout ceux où le philosophe inconnu, qui a écrit ces pages avec ses larmes, se dépouille du cilice monacal qui isole et qui dessèche sa doctrine, oublie qu'il est moine et redevient humain en redevenant homme. J'en ai lu ce matin avec édification et avec délices certaines pages que la sagesse profane ne dépassera jamais en vérité et n'égalera jamais en onction.

Ce beau livre m'a toujours été si présent à l'esprit, le pasteur de campagne en a parlé deux fois dans mon poëme pastoral de Jocelyn:

Livre obscur et sans nom, humble vase d'argile,
Mais rempli jusqu'au bord des sucs de l'Évangile,
Où la sagesse humaine et divine, à longs flots,
Dans le cœur attiré coulent en peu de mots;
Où chaque âme, à sa soif, vient, se penche et s'abreuve
Des gouttes de sueur du Christ à son épreuve;
Trouve, selon le temps, ou la peine ou l'effort,
Le lait de la mamelle ou le pain fort du fort,
Et, sous la croix où l'homme ingrat le crucifie,
Dans les larmes du Christ boit sa philosophie!
. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . .

Et ailleurs le pasteur philosophe écrit sur les marges de l'Imitation de Jésus-Christ ces deux strophes retrouvées après sa mort:

Quand celui qui voulut tout souffrir pour ses frères
Dans sa coupe sanglante eut vidé nos misères,
Il laissa dans le vase une âpre volupté:
Et cette mort du cœur qui jouit d'elle-même,
Cet avant-goût du ciel dans la douleur suprême,
Ô mon Dieu, c'est ta volonté!
J'ai trouvé comme lui dans l'entier sacrifice
Cette perle cachée au fond de mon calice,
Cette voix qui bénit à tout prix, en tout lieu.
Quand l'homme n'a plus rien en soit qui s'appartienne,
Quand de ta volonté ta grâce a fait la sienne,
Le corps est mort, et l'âme est Dieu!

Je ne me repens pas et je ne me dédis pas du sentiment d'admiration exprimé dans ces faibles vers.

Toute argutie d'école, toute controverse religieuse écartée, il n'y a au fond que deux philosophies dans le monde: la philosophie du plaisir, ou la philosophie de la douleur; la philosophie des rêves, ou la philosophie réelle. Le monde actuel penche vers la première de ces philosophies. Le christianisme, à l'exemple du brahmanisme, du bouddhisme, du stoïcisme, professe l'autre. Quelle que soit notre pensée sur les dogmes, si diversement interprétés, du christianisme, il nous est impossible de ne pas reconnaître que, comme corps de philosophie pratique et de philosophie morale, le christianisme a franchement, énergiquement et saintement promulgué ou adopté la philosophie réelle, c'est-à-dire la philosophie de la douleur méritoire ou expiatoire; et ajoutons ici la plus belle, car le sacrifice est plus beau que la jouissance, excepté aux yeux d'un épicurien.

Cette philosophie a un accent de familiarité à la fois confidentielle et sublime qui semble rapprocher la voix de l'homme de l'oreille de Dieu, et la voix de Dieu de l'oreille de l'homme. On dirait qu'on écoute aux portes du ciel et qu'on entend les chuchotements de l'esprit à travers le grand murmure des sphères. Quand on ferme le livre, on croit fermer la porte sur le mystère un moment entrevu du ciel; mais on se souvient de ce qu'on vient de voir, on emporte un rayon, un espoir, une joie, une paix. À l'exception de ses théories monacales, suicide de l'homme, qui furent aussi l'exagération et le suicide de l'Inde, jamais philosophe ne serra plus tendrement le cœur humain sur son propre cœur. Jamais l'huile du Samaritain de l'Évangile ne coula plus charitablement et avec plus d'onction sur les blessures.

«Laissez là ce qui se passe et cherchez ce qui est permanent, fermez toutes les portes de vos sens pour écouter ce que Dieu vous dit en vous-même. Les hommes font résonner les paroles, mais vous seul, mon Dieu, vous donnez l'intelligence! J'ai tout donné, je veux qu'on me rende tout, dit le Seigneur, joie et douleur! La preuve la plus évidente que vous m'ayez donnée de votre amour, dit l'homme, c'est de m'avoir créé lorsque je n'existais pas, de m'avoir choisi pour vous servir, de m'avoir commandé de vous aimer.—Rendez-vous si petit et si humble, dit l'inspirateur divin, que tous puissent vous fouler aux pieds. Qu'est-ce que toute chair avant vous? dit l'homme. L'argile s'élèvera-t-elle contre la main qui l'a façonnée? Ô poids immense de la sagesse incréée! ô mer sans bornes! où je ne trouve rien de moi en résumé que néant!

«Parlez ainsi en toute occurrence, dit le maître: Seigneur, si c'est votre bon plaisir, que cela soit ainsi! Seigneur, si c'est pour votre gloire, que la chose se fasse en votre nom! Seigneur, si vous voyez que cela me convienne, et si vous jugez qu'il me soit utile, faites-moi la grâce d'en user pour votre gloire! mais si vous prévoyez qu'il me sera nuisible, et qu'il ne servira point au salut de mon âme, ôtez-m'en le désir! car tout désir ne vient pas de l'Esprit-Saint, quelque bon et juste qu'il paraisse à l'homme. Il est difficile de juger au vrai si c'est le bon ou le mauvais esprit qui vous pousse à désirer ceci ou cela, ou si c'est un mouvement de votre esprit; plusieurs ont été trompés à la fin, qui semblaient d'abord conduits par le bon esprit.

«C'est donc toujours avec la crainte de Dieu et l'humilité du cœur que vous devez désirer et demander tout ce qui se présente de souhaitable à votre esprit; et vous devez surtout vous en rapporter à moi avec une résignation parfaite et me dire: Seigneur, vous savez ce qui est le mieux; que ceci ou cela se fasse comme vous l'ordonnerez. Donnez-moi ce qu'il vous plaît, et selon la mesure qu'il vous plaît, et dans le temps qu'il vous plaît. Agissez avec moi selon vos vues, selon votre bon plaisir et pour votre plus grande gloire. Placez-moi où il vous plaira, et disposez de moi librement en toutes choses. Je suis dans votre main, tournez et retournez-moi de toutes manières. Voici votre serviteur, je suis prêt à tout: car je désire de vivre, non pour moi, mais pour vous; faites que ce soit d'une manière parfaite et digne de vous.—Mon âme, dit l'homme, tu ne pourras trouver une pleine consolation ni une joie parfaite qu'en Dieu, qui est le consolateur des pauvres et le protecteur des humbles.—Attends un peu, mon âme, attends l'accomplissement des promesses de Dieu, et tu auras dans le ciel l'abondance de tous les biens. Si tu désires avec trop d'empressement les biens présents, tu perdras les biens éternels et célestes. Use des biens temporels, et désire ceux qui sont éternels. Aucun bien temporel ne peut te rassasier, parce que tu as été créée pour des biens supérieurs.

«Quand tu posséderais tous les biens créés, tu ne pourrais être heureuse ni satisfaite; mais c'est dans la possession seule de Dieu, le créateur de toute chose, que consiste ton bonheur et ta félicité. Toute consolation qui vient des hommes est vaine et de peu de durée: que ton entretien soit d'avance dans le ciel!

«Je souffrirai avec une joie intérieure tout ce qui me sera départi de souffrance par l'ordre de Dieu; je veux recevoir indifféremment de sa main ce qu'on appelle bien et ce qu'on appelle mal, douceur ou amertume, joie ou tristesse, et rendre grâce également de tout, pourvu que vous ne me rejetiez pas pour toujours et que vous ne m'effaciez pas du livre de vie! Je ne puis sans combat obtenir la couronne de la patience. On n'arrive au repos que par le travail, et sans combat point de victoire.

«Rien donc ne doit donner tant de joie à celui qui vous aime et qui connaît la valeur de vos bienfaits, que l'accomplissement de votre volonté sur lui, et l'exécution de vos desseins éternels; il doit en être content et consolé au point de consentir aussi volontiers d'être le plus petit qu'un autre désirerait d'être le plus grand; d'être aussi paisible et aussi satisfait au dernier rang qu'un autre au premier; et d'être aussi disposé à vivre dans le mépris et dans l'abjection, et à n'avoir ni nom ni réputation, que les autres souhaitent de se voir les plus grands et les plus honorés dans le monde. Car votre volonté et l'amour de votre gloire doivent prévaloir dans mon cœur sur tout autre sentiment, et me causer plus de consolation et de plaisir que tous les bienfaits que j'ai reçus et que je recevrai.»

XI

L'humilité, qui prévient toutes les douleurs de l'orgueil blessé, est la vertu la plus directement inventée par la philosophie chrétienne. Elle est en même temps une consolation, comme toute vertu. Les Indes la connaissaient, l'antiquité grecque et romaine l'avaient perdue. Leur vertu se roidissait dans la satisfaction d'elle-même; la vertu de l'humilité chrétienne s'anéantit devant l'homme pour n'être relevée que par Dieu.

«Ce que j'ai donné est à moi, dit le Maître. Quand je le reprends, je ne vous ôte rien du vôtre, parce que c'est de moi que vient toute grâce excellente et tout don parfait. Si je vous envoie quelque peine ou quelque contradiction, n'en murmurez point, et que votre cœur n'en soit point abattu; je peux en un moment vous soulager et changer votre chagrin en joie. Cependant je suis juste et très-digne de louanges, lorsque j'agis ainsi avec vous.

«Si vous jugez des choses sainement et selon la vérité, vous ne devez jamais, dans les adversités, vous laisser si fort abattre par la tristesse, mais plutôt vous devez vous en réjouir, m'en remercier, et regarder même comme un sujet unique de joie, quand je vous afflige sans vous épargner. J'ai envoyé les miens dans le monde, non pour jouir des plaisirs passagers, mais pour soutenir de rudes combats; non pour y être honorés, mais pour y être méprisés; non pour vivre dans l'oisiveté, mais pour travailler; non pour se reposer, mais pour porter beaucoup de fruits par la patience. Souvenez-vous, mon fils, de ces paroles!

«Si vous cherchez du repos en cette vie, comment arriverez-vous un jour au repos éternel? Préparez-vous, non à beaucoup de repos, mais à une longue patience. Cherchez la vraie paix, non sur la terre, mais dans le ciel; non parmi les hommes et les autres créatures, mais en Dieu seul. Vous devez tout souffrir avec joie pour l'amour de Dieu; travaux, douleurs tentations, vexations, chagrins, nécessités, maladies, injures, contradictions, réprimandes, humiliations, affronts, corrections et mépris, voilà ce qui aide la vertu, ce qui caractérise un disciple de Jésus-Christ, ce qui lui forme une couronne dans le ciel. Je lui donnerai une récompense éternelle pour un travail de peu de durée, et une gloire qui ne finira point pour une humiliation passagère.

«Que les afflictions ne vous découragent jamais, mais que dans tout événement ma promesse vous fortifie et vous console. Je suis assez puissant pour vous récompenser au delà de toutes bornes et de toute mesure. Vous ne travaillerez pas longtemps ici-bas, et vous ne serez pas toujours dans les douleurs; attendez un peu et vous verrez bientôt la fin de vos maux; un moment viendra où toutes les peines et les agitations cesseront; tout ce qui passe avec le temps est court et peu considérable.

«Faites bien ce que vous faites; travaillez fidèlement à mon œuvre, et je serai votre récompense. Écrivez, lisez, chantez, gémissez, gardez le silence, priez, souffrez courageusement les adversités; la vie éternelle mérite bien tout cela et des combats encore plus grands. La paix viendra un jour qui est connu du Seigneur, et ce ne sera point un jour suivi de la nuit, comme les jours du temps présent; mais la lumière y sera perpétuelle, la clarté infinie, la paix solide et le repos assuré. Vous ne direz pas alors: Qui me délivrera de ce corps de mort? Vous ne vous écrierez plus: Hélas! que mon exil est long!

«Il faut que vous soyez encore éprouvé sur la terre et exercé en diverses manières. Il vous sera donné de temps en temps quelque consolation, mais il ne vous sera pas accordé une pleine satiété. Prenez donc des forces, et armez-vous de courage, tant pour agir que pour souffrir ce qui est contraire à la nature. Il faut vous revêtir de l'homme nouveau et devenir un autre homme. Il faut que vous fassiez souvent ce que vous ne voudriez pas faire et que vous abandonniez ce que vous voudriez faire. Ce qui plaît aux autres réussira, et ce qui vous plaît n'aura point de succès; on écoutera les discours des autres, et les vôtres seront comptés pour rien; les autres demanderont, et ils recevront; vous demanderez, et vous n'obtiendrez pas.

«On parlera des autres avec de grands éloges, et l'on ne parlera pas de vous; on confiera aux autres telle ou telle affaire, et l'on vous jugera propre à rien. La nature s'en attristera quelquefois, et ce sera beaucoup si vous le supportez sans vous plaindre. C'est par ces choses et par une infinité d'autres semblables que le Seigneur a coutume d'éprouver jusqu'à quel point son fidèle serviteur fait abnégation de lui même et rompt en tout avec sa propre volonté.»

Puis vient la magnifique opposition entre ce que le philosophe appelle la nature et ce que Dieu appelle la grâce, c'est-à-dire le don intellectuel conquis par l'humble, accordé par Dieu. Nous donnons le passage presque entier, comme la plus complète et la plus pieuse définition de la philosophie de la lutte, de l'abnégation, de la douleur divinisée:

«Mon fils, dit le Maître, observez bien les mouvements opposés de la nature et de la grâce. À peine peuvent-ils être discernés, si ce n'est par un homme spirituel, intérieur et éclairé d'en haut. Tous, à la vérité, désirent le bien et se le proposent dans leurs paroles ou dans leurs actions; c'est ce qui fait que plusieurs sont trompés dans l'apparence du bien.

«La nature est artificieuse: elle en attire plusieurs, les engage dans ses filets et les séduit; elle n'a jamais d'autre fin qu'elle-même. La grâce, au contraire, marche avec simplicité, et fuit jusqu'à la moindre apparence du mal: elle ne tend point de piéges, et fait toutes choses purement pour Dieu, en qui elle se repose comme en sa dernière fin.

«La nature meurt à regret, et ne veut être ni gênée, ni domptée, ni abaissée, ni soumise volontairement au joug: la grâce, au contraire, porte à la mortification, à résister à la sensualité, à chercher à être dans la dépendance, à désirer de se vaincre, et à ne vouloir faire aucun usage de sa liberté; elle aime à être retenue sous la discipline, et ne désire de dominer sur personne; mais elle est disposée à vivre, à demeurer, à être toujours sous la dépendance de Dieu, et à se soumettre humblement pour l'amour de Dieu à toutes sortes de personnes.

«La nature travaille pour son propre intérêt et considère quel avantage elle peut tirer d'autrui: la grâce, au contraire, examine, non ce qui lui est utile et avantageux, mais plutôt ce qui peut servir à plusieurs.

«La nature aime à recevoir des honneurs et des respects; mais la grâce est fidèle à renvoyer à Dieu tout honneur et toute gloire.

«La nature craint la confusion et le mépris; mais la grâce se réjouit de souffrir des opprobres pour le nom de Dieu.

«La nature aime l'oisiveté et le repos du corps; mais la grâce ne peut être oisive, et elle embrasse le travail avec plaisir.