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De l'Allemagne; t.1 cover

De l'Allemagne; t.1

Chapter 12: CHAPITRE VII Vienne.
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About This Book

A wide-ranging study surveys the intellectual life, literary production, philosophical schools, religious attitudes, artistic expression, and educational institutions of German culture, tracing how language, national temper, and historical circumstances shape thought and art. The author compares currents of poetry and philosophy, analyzes aesthetic principles, and reflects on the relations between theology, science, and public life. Essays consider cultural institutions, manners, and modes of criticism, and assess the growing importance of feeling and originality in contemporary letters. Intermittent autobiographical remarks and travel observations provide personal context for broader cultural judgments.

Louis XIV, si vanté par sa galanterie chevaleresque, ne se montra-t-il pas le plus dur des hommes, dans sa conduite envers la femme dont il avait été le plus aimé, madame de La Vallière? Les détails qu’on en lit dans les mémoires de Madame sont affreux. Il navra de douleur l’âme infortunée qui n’avait respiré que pour lui, et vingt années de larmes au pied de la croix purent à peine cicatriser les blessures que le cruel dédain du monarque avait faites. Rien n’est si barbare que la vanité; et comme la société, le bon ton, la mode, le succès, mettent singulièrement en jeu cette vanité, il n’est aucun pays où le bonheur des femmes soit plus en danger que celui où tout dépend de ce qu’on appelle l’opinion, et où chacun apprend des autres ce qu’il est de bon goût de sentir.

Il faut l’avouer, les femmes ont fini par prendre part à l’immoralité qui détruisait leur véritable empire: en valant moins, elles ont moins souffert. Cependant, à quelques exceptions près, la vertu des femmes dépend toujours de la conduite des hommes. La prétendue légèreté des femmes vient de ce qu’elles ont peur d’être abandonnées: elles se précipitent dans la honte par crainte de l’outrage.

L’amour est une passion beaucoup plus sérieuse en Allemagne qu’en France. La poésie, les beaux-arts, la philosophie même, et la religion, ont fait de ce sentiment un culte terrestre qui répand un noble charme sur la vie. Il n’y a point eu dans ce pays, comme en France, des écrits licencieux qui circulaient dans toutes les classes, et détruisaient le sentiment chez les gens du monde, et la moralité chez les gens du peuple. Les Allemands ont cependant, il faut en convenir, plus d’imagination que de sensibilité; et leur loyauté seule répond de leur constance. Les Français, en général, respectent les devoirs positifs; les Allemands se croient plus engagés par les affections que par les devoirs. Ce que nous avons dit sur la facilité du divorce en est la preuve; chez eux l’amour est plus sacré que le mariage. C’est par une honorable délicatesse, sans doute, qu’ils sont surtout fidèles aux promesses que les lois ne garantissent pas: mais celles que les lois garantissent sont plus importantes pour l’ordre social.

L’esprit de chevalerie règne encore chez les Allemands, pour ainsi dire passivement; ils sont incapables de tromper, et leur loyauté se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette énergie sévère, qui commandait aux hommes tant de sacrifices, aux femmes tant de vertus, et faisait de la vie entière une œuvre sainte où dominait toujours la même pensée, cette énergie chevaleresque des temps jadis n’a laissé dans l’Allemagne qu’une empreinte effacée. Rien de grand ne s’y fera désormais que par l’impulsion libérale qui a succédé dans l’Europe à la chevalerie.

CHAPITRE V

De l’Allemagne méridionale.

Il était assez généralement reconnu qu’il n’y avait de littérature que dans le nord de l’Allemagne, et que les habitants du midi se livraient aux jouissances de la vie physique, pendant que les contrées septentrionales goûtaient plus exclusivement celles de l’âme. Beaucoup d’hommes de génie sont nés dans le midi, mais ils se sont formés dans le nord. On trouve non loin de la Baltique les plus beaux établissements, les savants et les hommes de lettres les plus distingués; et depuis Weimar jusqu’à Kœnigsberg, depuis Kœnigsberg jusqu’à Copenhague, les brouillards et les frimas semblent l’élément naturel des hommes d’une imagination forte et profonde.

Il n’est point de pays qui ait plus besoin que l’Allemagne de s’occuper de littérature; car la société y offrant peu de charmes, et les individus n’ayant pas pour la plupart cette grâce et cette vivacité que donne la nature dans les pays chauds, il en résulte que les Allemands ne sont aimables que quand ils sont supérieurs, et qu’il leur faut du génie pour avoir beaucoup d’esprit.

La Franconie, la Souabe et la Bavière, avant la réunion illustre de l’académie actuelle à Munich, étaient des pays singulièrement lourds et monotones: point d’arts, la musique exceptée, peu de littérature; un accent rude qui se prêtait difficilement à la prononciation des langues latines; point de société; de grandes réunions qui ressemblaient à des cérémonies plutôt qu’à des plaisirs; une politesse obséquieuse envers une aristocratie sans élégance; de la bonté, de la loyauté dans toutes les classes; mais une certaine raideur souriante, qui ôte tout à la fois l’aisance et la dignité. On ne doit donc pas s’étonner des jugements qu’on a portés, des plaisanteries qu’on a faites sur l’ennui de l’Allemagne. Il n’y a que les villes littéraires qui puissent vraiment intéresser, dans un pays où la société n’est rien, et la nature peu de chose.

On aurait peut-être cultivé les lettres dans le midi de l’Allemagne avec autant de succès que dans le nord, si les souverains avaient mis à ce genre d’étude un véritable intérêt; cependant, il faut en convenir, les climats tempérés sont plus propres à la société qu’à la poésie. Lorsque le climat n’est ni sévère ni beau, quand on vit sans avoir rien à craindre ni à espérer du ciel, on ne s’occupe guère que des intérêts positifs de l’existence. Ce sont les délices du Midi, ou les rigueurs du Nord, qui ébranlent fortement l’imagination. Soit qu’on lutte contre la nature ou qu’on s’enivre de ses dons, la puissance de la création n’en est pas moins forte, et réveille en nous le sentiment des beaux-arts, ou l’instinct des mystères de l’âme.

L’Allemagne méridionale, tempérée sous tous les rapports, se maintient dans un état de bien-être monotone, singulièrement nuisible à l’activité des affaires comme à celle de la pensée. Le plus vif désir des habitants de cette contrée paisible et féconde, c’est de continuer à exister comme ils existent; et que fait-on avec ce seul désir? Il ne suffit pas même pour conserver ce dont on se contente.

CHAPITRE VI

De l’Autriche
[7].

Les littérateurs du nord de l’Allemagne ont accusé l’Autriche de négliger les sciences et les lettres; on a même fort exagéré l’espèce de gêne que la censure y établissait. S’il n’y a pas eu de grands hommes dans la carrière littéraire en Autriche, ce n’est pas autant à la contrainte qu’au manque d’émulation qu’il faut l’attribuer.

C’est un pays si calme, un pays où l’aisance est si tranquillement assurée à toutes les classes de citoyens, qu’on n’y pense pas beaucoup aux jouissances intellectuelles. On y fait plus pour le devoir que pour la gloire; les récompenses de l’opinion y sont si ternes, et ses punitions si douces, que, sans le mobile de la conscience, il n’y aurait pas de raison pour agir vivement dans aucun sens.

Les exploits militaires devaient être l’intérêt principal des habitants d’une monarchie qui s’est illustrée par des guerres continuelles; et cependant la nation autrichienne s’était tellement livrée au repos et aux douceurs de la vie, que les événements publics eux-mêmes n’y faisaient pas grand bruit, jusqu’au moment où ils pouvaient réveiller le patriotisme; et ce sentiment est calme dans un pays où il n’y a que du bonheur. L’on trouve en Autriche beaucoup de choses excellentes, mais peu d’hommes vraiment supérieurs, car il n’y est pas fort utile de valoir mieux qu’un autre; on n’est pas envié pour cela, mais oublié, ce qui décourage encore plus. L’ambition persiste dans le désir d’obtenir des places, le génie se lasse de lui-même; le génie, au milieu de la société, est une douleur, une fièvre intérieure, dont il faudrait se faire traiter comme d’un mal, si les récompenses de la gloire n’en adoucissaient pas les peines.

En Autriche et dans le reste de l’Allemagne, on plaide toujours par écrit, et jamais à haute voix. Les prédicateurs sont suivis, parce qu’on observe les pratiques de religion; mais ils n’attirent point par leur éloquence; les spectacles sont extrêmement négligés, surtout la tragédie. L’administration est conduite avec beaucoup de sagesse et de justice; mais il y a tant de méthode en tout, qu’à peine si l’on peut s’apercevoir de l’influence des hommes. Les affaires se traitent d’après un certain ordre de numéros que rien au monde ne dérange. Des règles invariables en décident, et tout se passe dans un silence profond; ce silence n’est pas l’effet de la terreur, car, que peut-on craindre dans un pays où les vertus du monarque et les principes de l’équité dirigent tout? mais le profond repos des esprits comme des âmes ôte tout intérêt à la parole. Le crime ou le génie, l’intolérance ou l’enthousiasme, les passions ou l’héroïsme ne troublent ni n’exaltent l’existence. Le cabinet autrichien a passé dans le dernier siècle pour très astucieux; ce qui ne s’accorde guère avec le caractère allemand en général; mais souvent on prend pour une politique profonde ce qui n’est que l’alternative de l’ambition et de la faiblesse. L’histoire attribue presque toujours aux individus comme aux gouvernements plus de combinaison qu’ils n’en ont eu.

L’Autriche, réunissant dans son sein des peuples très divers, tels que les Bohêmes, les Hongrois, etc., n’a point cette unité si nécessaire à une monarchie; néanmoins la grande modération des maîtres de l’État a fait depuis longtemps un lien pour tous de l’attachement à un seul. L’empereur d’Allemagne était tout à la fois souverain de son propre pays, et chef constitutionnel de l’empire. Sous ce dernier rapport, il avait à ménager des intérêts divers et des lois établies, et prenait, comme magistrat impérial, une habitude de justice et de prudence qu’il reportait ensuite dans le gouvernement de ses États héréditaires. La nation bohême et hongroise, les Tyroliens et les Flamands, qui composaient autrefois la monarchie, ont tous plus de vivacité naturelle que les véritables Autrichiens; ceux-ci s’occupent sans cesse de l’art de modérer, au lieu de celui d’encourager. Un gouvernement équitable, une terre fertile, une nation riche et sage, tout devait leur faire croire qu’il ne fallait que se maintenir pour être bien, et qu’on n’avait besoin en aucun genre du secours extraordinaire des talents supérieurs. On peut s’en passer en effet dans les temps paisibles de l’histoire; mais que faire sans eux dans les grandes luttes?

L’esprit du catholicisme qui dominait à Vienne, quoique toujours avec sagesse, avait pourtant écarté, sous le règne de Marie-Thérèse, ce qu’on appelait les lumières du dix-huitième siècle. Joseph II vint ensuite, et prodigua toutes ces lumières à un État qui n’était préparé ni au bien ni au mal qu’elles peuvent faire. Il réussit momentanément dans ce qu’il voulait, parce qu’il ne rencontra point en Autriche de passion vive, ni pour ni contre ses désirs; «mais après sa mort il ne resta rien de ce qu’il avait établi[8]», parce que rien ne dure que ce qui vient progressivement.

L’industrie, le bien vivre et les jouissances domestiques sont les intérêts principaux de l’Autriche; malgré la gloire qu’elle s’est acquise par la persévérance et la valeur de ses troupes, l’esprit militaire n’a pas vraiment pénétré dans toutes les classes de la nation. Ses armées sont pour elle comme des forteresses ambulantes, mais il n’y a guère plus d’émulation dans cette carrière que dans toutes les autres; les officiers les plus probes sont en même temps les plus braves; ils y ont d’autant plus de mérite, qu’il en résulte rarement pour eux un avancement brillant et rapide. On se fait presque un scrupule en Autriche de favoriser les hommes supérieurs, et l’on aurait pu croire quelquefois que le gouvernement voulait pousser l’équité plus loin que la nature, et traiter d’une égale manière le talent et la médiocrité.

L’absence d’émulation a sans doute un avantage, c’est qu’elle apaise la vanité; mais souvent aussi la fierté même s’en ressent, et l’on finit par n’avoir plus qu’un orgueil commode, auquel l’extérieur seul suffit en tout.

C’était aussi, ce me semble, un mauvais système que d’interdire l’entrée des livres étrangers. Si l’on pouvait conserver dans un pays l’énergie du treizième et du quatorzième siècle, en le garantissant des écrits du dix-huitième, ce serait peut-être un grand bien; mais comme il faut nécessairement que les opinions et les lumières de l’Europe pénètrent au milieu d’une monarchie qui est au centre même de cette Europe, c’est un inconvénient de ne les y laisser arriver qu’à demi; car ce sont les plus mauvais écrits qui se font jour. Les livres remplis de plaisanteries immorales et de principes égoïstes amusent le vulgaire, et sont toujours connus de lui: et les lois prohibitives n’ont tout leur effet que contre les ouvrages philosophiques, qui élèvent l’âme et étendent les idées. La contrainte que ces lois imposent est précisément ce qu’il faut pour favoriser la paresse de l’esprit, mais non pour conserver l’innocence du cœur.

Dans un pays où tout mouvement est difficile; dans un pays où tout inspire une tranquillité profonde, le plus léger obstacle suffit pour ne rien faire, pour ne rien écrire, et, si l’on le veut même, pour ne rien penser. Qu’y a-t-il de mieux que le bonheur? dira-t-on. Il faut savoir néanmoins ce qu’on entend par ce mot. Le bonheur consiste-t-il dans les facultés qu’on développe, ou dans celles qu’on étouffe? Sans doute un gouvernement est toujours digne d’estime, quand il n’abuse point de son pouvoir, et ne sacrifie jamais la justice à son intérêt; mais la félicité du sommeil est trompeuse; de grands revers peuvent la troubler; et pour tenir plus aisément et plus doucement les rênes, il ne faut pas engourdir les coursiers.

Une nation peut très facilement se contenter des biens communs de la vie, le repos et l’aisance; et des penseurs superficiels prétendront que tout l’art social se borne à donner au peuple ces biens. Il en faut pourtant de plus nobles pour se croire une patrie. Le sentiment patriotique se compose des souvenirs que les grands hommes ont laissés, de l’admiration qu’inspirent les chefs-d’œuvre du génie national, enfin de l’amour que l’on ressent pour les institutions, la religion et la gloire de son pays. Toutes ces richesses de l’âme sont les seules que ravirait un joug étranger; mais si l’on s’en tenait uniquement aux jouissances matérielles, le même sol, quel que fut son maître, ne pourrait-il pas toujours les procurer?

L’on craignait à tort, dans le dernier siècle, en Autriche, que la culture des lettres n’affaiblît l’esprit militaire. Rodolphe de Habsbourg détacha de son cou la chaîne d’or qu’il portait, pour en décorer un poète alors célèbre. Maximilien fit écrire un poème sous sa dictée. Charles-Quint savait et cultivait presque toutes les langues. Il y avait jadis sur la plupart des trônes de l’Europe des souverains instruits dans tous les genres, et qui trouvaient dans les connaissances littéraires une nouvelle source de grandeur d’âme. Ce ne sont ni les lettres ni les sciences qui nuiront jamais à l’énergie du caractère. L’éloquence rend plus brave, la bravoure rend plus éloquent; tout ce qui fait battre le cœur pour une idée généreuse, double la véritable force de l’homme, sa volonté: mais l’égoïsme systématique, dans lequel on comprend quelquefois sa famille comme un appendice de soi-même, mais la philosophie, vulgaire au fond, quelque élégante qu’elle soit dans les formes, qui porte à dédaigner tout ce qu’on appelle des illusions, c’est-à-dire le dévouement et l’enthousiasme; voilà le genre de lumière redoutable pour les vertus nationales, voilà celles cependant que la censure ne saurait écarter d’un pays entouré par l’atmosphère du dix-huitième siècle: l’on ne peut échapper à ce qu’il y a de pervers dans les écrits qu’en laissant arriver de toutes parts ce qu’ils contiennent de grand et de libre.

On défendait à Vienne de représenter Don Carlos, parce qu’on ne voulait pas y tolérer son amour pour Elisabeth. Dans Jeanne d’Arc, de Schiller, on faisait d’Agnès Sorel la femme légitime de Charles VII. Il n’était pas permis à la bibliothèque publique de donner à lire l’Esprit des Lois: mais, au milieu de cette gêne, les romans de Crébillon circulaient dans les mains de tout le monde; les ouvrages licencieux entraient, les ouvrages sérieux étaient seuls arrêtés.

Le mal que peuvent faire les mauvais livres n’est corrigé que par les bons; les inconvénients des lumières ne sont évités que par un plus haut degré de lumières. Il y a deux routes à prendre en toutes choses: retrancher ce qui est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y résister. Le second moyen est le seul qui convienne à l’époque où nous vivons; car l’innocence ne pouvant être de nos jours la compagne de l’ignorance, celle-ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont été dites, tant de sophismes répétés, qu’il faut beaucoup savoir pour bien juger, et les temps sont passés où l’on s’en tenait en fait d’idées au patrimoine de ses pères. On doit donc songer, non à repousser les lumières, mais à les rendre complètes, pour que leurs rayons brisés ne présentent point de fausses lueurs. Un gouvernement ne saurait prétendre à dérober à une grande nation la connaissance de l’esprit qui règne dans son siècle; cet esprit renferme des éléments de force et de grandeur dont on peut user avec succès quand on ne craint pas d’aborder hardiment toutes les questions: on trouve alors dans les vérités éternelles des ressources contre les erreurs passagères, et dans la liberté même le maintien de l’ordre et l’accroissement de la puissance.

CHAPITRE VII

Vienne.

Vienne est située dans une plaine, au milieu de plusieurs collines pittoresques. Le Danube, qui la traverse et l’entoure, se partage en diverses branches qui forment des îles fort agréables; mais le fleuve lui-même perd de sa dignité dans tous ces détours, et il ne produit pas l’impression que promet son antique renommée. Vienne est une vieille ville assez petite, mais environnée de faubourgs très spacieux; on prétend que la ville, renfermée dans les fortifications, n’est pas plus grande qu’elle ne l’était quand Richard Cœur de Lion fut mis en prison non loin de ses portes. Les rues y sont étroites comme en Italie; les palais rappellent un peu ceux de Florence; enfin rien n’y ressemble au reste de l’Allemagne, si ce n’est quelques édifices gothiques qui retracent le moyen âge à l’imagination.

Le premier de ces édifices est la tour de Saint-Étienne: elle s’élève au-dessus de toutes les églises de Vienne, et domine majestueusement la bonne et paisible ville dont elle a vu passer les générations et la gloire. Il fallut deux siècles, dit-on, pour achever cette tour, commencée en 1100; toute l’histoire d’Autriche s’y rattache de quelque manière. Aucun édifice ne peut être aussi patriotique qu’une église; c’est le seul dans lequel toutes les classes de la nation se réunissent, le seul qui rappelle non seulement les événements publics, mais les pensées secrètes, les affections intimes que les chefs et les citoyens ont apportées dans son enceinte. Le temple de la divinité semble présent comme elle aux siècles écoulés.

Le tombeau du prince Eugène est le seul qui, depuis longtemps, ait été placé dans cette église; il y attend d’autres héros. Comme je m’en approchais, je vis attaché à l’une des colonnes qui l’entourent un petit papier sur lequel il était écrit qu’une jeune femme demandait qu’on priât pour elle pendant sa maladie. Le nom de cette jeune femme n’était point indiqué; c’était un être malheureux qui s’adressait à des êtres inconnus, non pour des secours, mais pour des prières; et tout cela se passait à côté d’un illustre mort qui avait pitié peut-être aussi du pauvre vivant. C’est un usage pieux des catholiques, et que nous devrions imiter, de laisser les églises toujours ouvertes; il y a tant de moments où l’on éprouve le besoin de cet asile! et jamais on n’y entre sans ressentir une émotion qui fait du bien à l’âme, et lui rend, comme par une ablution sainte, sa force et sa pureté.

Il n’est point de grande ville qui n’ait un édifice, une promenade, une merveille quelconque de l’art ou de la nature, à laquelle les souvenirs de l’enfance se rattachent. Il me semble que le Prater doit avoir pour les habitants de Vienne un charme de ce genre; on ne trouve nulle part, si près d’une capitale, une promenade qui puisse faire jouir ainsi des beautés d’une nature tout à la fois agreste et soignée. Une forêt majestueuse se prolonge jusqu’aux bords du Danube: l’on voit de loin des troupeaux de cerfs traverser la prairie; ils reviennent chaque matin; ils s’enfuient chaque soir, quand l’affluence des promeneurs trouble leur solitude. Le spectacle qui n’a lieu à Paris que trois jours de l’année, sur la route de Longchamp, se renouvelle constamment à Vienne, dans la belle saison. C’est une coutume italienne que cette promenade de tous les jours à la même heure. Une telle régularité serait impossible dans un pays où les plaisirs sont aussi variés qu’à Paris; mais les Viennois, quoi qu’il arrive, pourraient difficilement s’en déshabituer. Il faut convenir que c’est un coup d’œil charmant que toute cette nation citadine réunie sous l’ombrage d’arbres magnifiques, et sur les gazons dont le Danube entretient la verdure. La bonne compagnie en voiture, le peuple à pied; se rassemblent là chaque soir. Dans ce sage pays, l’on traite les plaisirs comme les devoirs, et l’on a de même l’avantage de ne s’en lasser jamais, quelque uniformes qu’ils soient. On porte dans la dissipation autant d’exactitude que dans les affaires, et l’on perd son temps aussi méthodiquement qu’on l’emploie.

Si vous entrez dans une des redoutes où il y a des bals pour les bourgeois, les jours de fêtes, vous verrez des hommes et des femmes exécuter gravement, l’un vis-à-vis de l’autre, les pas d’un menuet dont ils se sont imposé l’amusement; la foule sépare souvent le couple dansant, et cependant il continue, comme s’il dansait pour l’acquit de sa conscience; chacun des deux va tout seul à droite et à gauche, en avant, en arrière, sans s’embarrasser de l’autre, qui figure aussi scrupuleusement, de son côté: de temps en temps seulement ils poussent un petit cri de joie, et rentrent tout de suite après dans le sérieux de leur plaisir.

C’est surtout au Prater qu’on est frappé de l’aisance et de la prospérité du peuple de Vienne. Cette ville a la réputation de consommer en nourriture plus que toute autre ville d’une population égale, et ce genre de supériorité un peu vulgaire ne lui est pas contesté. On voit des familles entières de bourgeois et d’artisans, qui partent à cinq heures du soir pour aller au Prater faire un goûter champêtre aussi substantiel que le dîner d’un autre pays, et l’argent qu’ils peuvent dépenser là prouve assez combien ils sont laborieux et doucement gouvernés. Le soir, des milliers d’hommes reviennent, tenant par la main leurs femmes et leurs enfants; aucun désordre, aucune querelle ne trouble cette multitude dont on entend à peine la voix, tant sa joie est silencieuse! Ce silence cependant ne vient d’aucune disposition triste de l’âme, c’est plutôt un certain bien-être physique, qui, dans le midi de l’Allemagne, fait rêver aux sensations, comme dans le nord aux idées. L’existence végétative du midi de l’Allemagne a quelques rapports avec l’existence contemplative du nord: il y a du repos, de la paresse et de la réflexion dans l’une et l’autre.

Si vous supposiez une aussi nombreuse réunion de Parisiens dans un même lieu, l’air étincellerait de bon mots, de plaisanteries, de disputes, et jamais un Français n’aurait un plaisir où l’amour-propre ne pût se faire place de quelque manière.

Les grands seigneurs se promènent avec des chevaux et des voitures très magnifiques et de fort bon goût; tout leur amusement consiste à reconnaître dans une allée du Prater ceux qu’ils viennent de quitter dans un salon; mais la diversité des objets empêche de suivre aucune pensée, et la plupart des hommes se complaisent à dissiper ainsi les réflexions qui les importunent. Ces grands seigneurs de Vienne, les plus illustres et les plus riches de l’Europe, n’abusent d’aucun de leurs avantages; ils laissent de misérables fiacres arrêter leurs brillants équipages. L’empereur et ses frères se rangent tranquillement aussi à la file, et veulent être considérés, dans leurs amusements, comme de simples particuliers; ils n’usent de leurs droits que quand ils remplissent leurs devoirs. L’on aperçoit souvent au milieu de toute cette foule des costumes orientaux, hongrois et polonais qui réveillent l’imagination, et de distance en distance une musique harmonieuse donne à ce rassemblement l’air d’une fête paisible, où chacun jouit de soi-même sans s’inquiéter de son voisin.

Jamais on ne rencontre un mendiant au milieu de cette réunion, on n’en voit point à Vienne; les établissements de charité sont administrés avec beaucoup d’ordre et de libéralité; la bienfaisance particulière et publique est dirigée avec un grand esprit de justice, et le peuple lui-même, ayant en générai plus d’industrie et d’intelligence commerciale que dans le reste de l’Allemagne, conduit bien sa propre destinée. Il y a très peu d’exemples en Autriche de crimes qui méritent la mort; tout enfin dans ce pays porte l’empreinte d’un gouvernement paternel, sage et religieux. Les bases de l’édifice social sont bonnes et respectables, mais il y manque «un faîte et des colonnes, pour que la gloire et le génie puissent y avoir un temple[9]».

J’étais à Vienne, en 1808, lorsque l’empereur François II épousa sa cousine germaine, la fille de l’archiduc de Milan et de l’archiduchesse Béatrix, la dernière princesse de cette maison d’Este que l’Arioste et le Tasse ont tant célébrée. L’archiduc Ferdinand et sa noble épouse se sont vus tous les deux privés de leurs États par les vicissitudes de la guerre, et la jeune impératrice, élevée «dans ces temps cruels[10]» réunissait sur sa tête le double intérêt de la grandeur et de l’infortune. C’était une union que l’inclination avait déterminée, et dans laquelle aucune convenance politique n’était entrée, bien que l’on ne pût en contracter une plus honorable. On éprouvait à la fois des sentiments de sympathie et de respect pour les affections de famille qui rapprochaient ce mariage de nous, et pour le rang illustre qui l’en éloignait. Un jeune prince, archevêque de Waizen, donnait la bénédiction nuptiale à sa sœur et à son souverain; la mère de l’impératrice, dont les vertus et les lumières exercent le plus puissant empire sur ses enfants, devint en un instant sujette de sa fille, et marchait derrière elle avec un mélange de déférence et de dignité, qui rappelait tout à la fois les droits de la couronne et ceux de la nature. Les frères de l’empereur et de l’impératrice, tous employés dans l’armée ou dans l’administration, tous, dans des degrés différents, également voués au bien public, l’accompagnaient à l’autel, et l’église était remplie par les grands de l’État, les femmes, les filles et les mères des plus anciens gentilshommes de la noblesse teutonique. On n’avait rien fait de nouveau pour la fête; il suffisait à sa pompe de montrer ce que chacun possédait. Les parures mêmes des femmes étaient héréditaires, et les diamants substitués dans chaque famille consacraient les souvenirs du passé à l’ornement de la jeunesse: les temps anciens étaient présents à tout, et l’on jouissait d’une magnificence que les siècles avaient préparée, mais qui ne coûtait point de nouveaux sacrifices au peuple.

Les amusements qui succédèrent à la consécration du mariage avaient presque autant de dignité que la cérémonie elle-même. Ce n’est point ainsi que les particuliers doivent donner des fêtes, mais il convient peut-être de retrouver dans tout ce que font les rois l’empreinte sévère de leur auguste destinée. Non loin de cette église, autour de laquelle les canons et les fanfares annonçaient l’alliance renouvelée de la maison d’Este avec la maison d’Habsbourg, l’on voit l’asile qui renferme depuis deux siècles les tombeaux des empereurs d’Autriche et de leur famille. C’est là, dans le caveau des capucins, que Marie-Thérèse, pendant trente années, entendait la messe en présence même du sépulcre qu’elle avait fait préparer pour elle, à côté de son époux. Cette illustre Marie-Thérèse avait tant souffert dans les premiers jours de sa jeunesse, que le pieux sentiment de l’instabilité de la vie ne la quitta jamais, au milieu même de ses grandeurs. Il y a beaucoup d’exemples d’une dévotion sérieuse et constante parmi les souverains de la terre; comme ils n’obéissent qu’à la mort, son irrésistible pouvoir les frappe davantage. Les difficultés de la vie se placent entre nous et la tombe; tout est aplani pour les rois jusqu’au terme, et cela même le rend plus visible à leurs yeux.

Les fêtes conduisent naturellement à réfléchir sur les tombeaux; de tout temps la poésie s’est plu à rapprocher ces images, et le sort aussi est un terrible poète qui ne les a que trop souvent réunies.

CHAPITRE VIII

De la Société.

Les riches et les nobles n’habitent presque jamais les faubourgs de Vienne, et l’on est rapproché les uns des autres comme dans une petite ville, quoique l’on y ait d’ailleurs tous les avantages d’une grande capitale. Ces faciles communications, au milieu des jouissances de la fortune et du luxe, rendent la vie habituelle très commode, et le cadre de la société, si l’on peut s’exprimer ainsi, c’est-à-dire les habitudes, les usages et les manières, sont extrêmement agréables. On parle dans l’étranger de l’étiquette sévère et de l’orgueil aristocratique des grands seigneurs autrichiens; cette accusation n’est pas fondée; il y a de la simplicité, de la politesse, et surtout de la loyauté dans la bonne compagnie de Vienne; et le même esprit de justice et de régularité qui dirige les affaires importantes se retrouve encore dans les plus petites circonstances. On y est fidèle à des invitations de dîner et de souper, comme on le serait à des engagements essentiels; et les faux airs qui font consister l’élégance dans le mépris des égards ne s’y sont point introduits. Cependant l’un des principaux désavantages de la société de Vienne, c’est que les nobles et les hommes de lettres ne se mêlent point ensemble. L’orgueil des nobles n’en est pas la cause; mais comme on ne compte pas beaucoup d’écrivains distingués à Vienne, et qu’on y lit assez peu, chacun vit dans sa coterie, parce qu’il n’y a que des coteries au milieu d’un pays où les idées générales et les intérêts publics ont si peu d’occasion de se développer. Il résulte de cette séparation des classes que les gens de lettres manquent de grâce, et que les gens du monde acquièrent rarement de l’instruction.

L’exactitude de la politesse, qui est à quelques égards une vertu, puisqu’elle exige souvent des sacrifices, a introduit dans Vienne les plus ennuyeux usages possibles. Toute la bonne compagnie se transporte en masse d’un salon à l’autre, trois ou quatre fois par semaine. On perd un certain temps pour la toilette nécessaire dans ces grandes réunions; on en perd dans la rue, on en perd sur les escaliers, en attendant que le tour de sa voiture arrive, on en perd en restant trois heures à table; et il est impossible, dans ces assemblées nombreuses, de rien entendre qui sorte du cercle des phrases convenues. C’est une habile invention de la médiocrité pour annuler les facultés de l’esprit que cette exhibition journalière de tous les individus les uns aux autres. S’il était reconnu qu’il faut considérer la pensée comme une maladie contre laquelle un régime régulier est nécessaire, on ne saurait rien imaginer de mieux qu’un genre de distraction à la fois étourdissant et insipide: une telle distraction ne permet de suivre aucune idée, et transforme le langage en un gazouillement qui peut être appris aux hommes comme à des oiseaux.

J’ai vu représenter à Vienne une pièce dans laquelle Arlequin arrivait revêtu d’une grande robe et d’une magnifique perruque, et tout à coup il s’escamotait lui-même, laissait debout sa robe et sa perruque pour figurer à sa place, et s’en allait vivre ailleurs; on serait tenté de proposer ce tour de passe-passe à ceux qui fréquentent les grandes assemblées. On n’y va point pour rencontrer l’objet auquel on désirerait de plaire; la sévérité des mœurs et la tranquillité de l’âme concentrent, en Autriche, les affections au sein de sa famille. On n’y va point par ambition, car tout se passe avec tant de régularité dans ce pays, que l’intrigue y a peu de prise, et ce n’est pas d’ailleurs au milieu de la société qu’elle pourrait trouver à s’exercer. Ces visites et ces cercles sont imaginés pour que tous fassent la même chose à la même heure; on préfère ainsi l’ennui qu’on partage avec ses semblables à l’amusement qu’on serait forcé de se créer chez soi.

Les grandes assemblées, les grands dîners ont aussi lieu dans d’autres villes; mais comme on y rencontre d’ordinaire tous les individus remarquables du pays où l’on est, il y a plus de moyens d’échapper à ces formules de conversation, qui, dans de semblables réunions, succèdent aux révérences, et les continuent en paroles. La société ne sert point en Autriche, comme en France, à développer l’esprit ni à l’animer; elle ne laisse dans la tête que du bruit et du vide: aussi les hommes les plus spirituels du pays ont-ils soin, pour la plupart, de s’en éloigner; les femmes seules y paraissent, et l’on est étonné de l’esprit qu’elles ont, malgré le genre de vie qu’elles mènent. Les étrangers apprécient l’agrément de leur entretien; mais ce qu’on rencontre le moins dans les salons de la capitale de l’Allemagne, ce sont des Allemands.

L’on peut se plaire dans la société de Vienne, par la sûreté, l’élégance et la noblesse des manières que les femmes y font régner; mais il y manque quelque chose à dire, quelque chose à faire, un but, un intérêt. On voudrait que le jour fût différent de la veille, sans que pourtant cette variété brisât la chaîne des affections et des habitudes. La monotonie, dans la retraite, tranquillise l’âme; la monotonie, dans le grand monde, fatigue l’esprit.

CHAPITRE IX

Des étrangers qui veulent imiter l’esprit français.

La destruction de l’esprit féodal et de l’ancienne vie de château qui en était la conséquence, a introduit beaucoup de loisir parmi les nobles; ce loisir leur a rendu très nécessaire l’amusement de la société; et comme les Français sont passés maîtres dans l’art de causer, ils se sont rendus souverains de l’opinion européenne, ou plutôt de la mode, qui contrefait si bien l’opinion. Depuis le règne de Louis XIV, toute la bonne compagnie du continent, l’Espagne et l’Italie exceptées, a mis son amour-propre dans l’imitation des Français. En Angleterre, il existe un objet constant de conversation, les intérêts politiques, qui sont les intérêts de chacun et de tous; dans le Midi il n’y a point de société: le soleil, l’amour et les beaux-arts remplissent la vie. A Paris, on s’entretient assez généralement de littérature; et les spectacles, qui se renouvellent sans cesse, donnent lieu à des observations ingénieuses et spirituelles. Mais dans la plupart des autres grandes villes, le seul sujet dont on ait l’occasion de parler, ce sont des anecdotes et des observations journalières sur les personnes dont la bonne compagnie se compose. C’est un commérage ennobli par les grands noms qu’on prononce, mais qui a pourtant le même fond que celui des gens du peuple; car à l’élégance des formes près, ils parlent également tout le jour sur leurs voisins et sur leurs voisines.

L’objet vraiment libéral de la conversation, ce sont les idées et les faits d’un intérêt universel. La médisance habituelle, dont le loisir des salons et la stérilité de l’esprit font une espèce de nécessité, peut être plus ou moins modifiée par la bonté du caractère; mais il en reste toujours assez pour qu’à chaque pas, à chaque mot, on entende autour de soi le bourdonnement des petits propos qui pourraient, comme les mouches, inquiéter même le lion. En France, on se sert de la terrible arme du ridicule pour se combattre mutuellement et conquérir le terrain sur lequel on espère des succès d’amour-propre; ailleurs un certain bavardage indolent use l’esprit, et décourage des efforts énergiques, dans quelque genre que ce puisse être.

Un entretien aimable, alors même qu’il porte sur des riens, et que la grâce seule des expressions en fait le charme, cause encore beaucoup de plaisir; on peut l’affirmer sans impertinence, les Français sont presque seuls capables de ce genre d’entretien. C’est un exercice dangereux, mais piquant, dans lequel il faut se jouer de tous les sujets, comme d’une balle lancée qui doit revenir à temps dans la main du joueur.

Les étrangers, quand ils veulent imiter les Français, affectent plus d’immoralité, et sont plus frivoles qu’eux, de peur que le sérieux ne manque de grâce, et que les sentiments ou les pensées n’aient pas l’accent parisien.

Les Autrichiens, en général, ont tout à la fois trop de raideur et de sincérité pour rechercher les manières d’être étrangères. Cependant ils ne sont pas encore assez Allemands, ils ne connaissent pas assez la littérature allemande; on croit trop à Vienne qu’il est de bon goût de ne parler que français; tandis que la gloire et même l’agrément de chaque pays consistent toujours dans le caractère et l’esprit national.

Les Français ont fait peur à l’Europe, mais surtout à l’Allemagne, par leur habileté dans l’art de saisir et de montrer le ridicule: il y avait je ne sais quelle puissance magique dans le mot d’élégance et de grâce, qui irritait singulièrement l’amour-propre. On dirait que les sentiments, les actions, la vie enfin, devaient, avant tout, être soumis à cette législation très subtile de l’usage du monde, qui est comme un traité entre l’amour-propre des individus et celui de la société même, un traité dans lequel les vanités respectives se sont fait une constitution républicaine, où l’ostracisme s’exerce contre tout ce qui est fort et prononcé. Ces formes, ces convenances légères en apparence, et despotiques dans le fond, disposent de l’existence entière; elles ont miné par degrés l’amour, l’enthousiasme, la religion, tout, hors l’égoïsme, que l’ironie ne peut atteindre, parce qu’il ne s’expose qu’au blâme et non à la moquerie.

L’esprit allemand s’accorde beaucoup moins que tout autre avec cette frivolité calculée; il est presque nul à la superficie; il a besoin d’approfondir pour comprendre; il ne saisit rien au vol, et les Allemands auraient beau, ce qui certes serait bien dommage, se désabuser des qualités et des sentiments dont ils sont doués, que la perte du fond ne les rendrait pas plus légers dans les formes, et qu’ils seraient plutôt des Allemands sans mérite que des Français aimables.

Il ne faut pas en conclure pour cela que la grâce leur soit interdite; l’imagination et la sensibilité leur en donnent, quand ils se livrent à leurs dispositions naturelles. Leur gaieté, et ils en ont, surtout en Autriche, n’a pas le moindre rapport avec la gaieté française; les farces tyroliennes, qui amusent à Vienne les grands seigneurs comme le peuple, ressemblent beaucoup plus à la bouffonnerie des Italiens qu’à la moquerie des Français. Elles consistent dans des scènes comiques fortement caractérisées, et qui représentent la nature humaine avec vérité, mais non la société avec finesse. Toutefois cette gaieté, telle qu’elle est, vaut encore mieux que l’imitation d’une grâce étrangère: on peut très bien se passer de cette grâce, mais en ce genre la perfection seule est quelque chose. «L’ascendant des manières des Français a préparé peut-être les étrangers à les croire invincibles. Il n’y a qu’un moyen de résister à cet ascendant: ce sont des habitudes et des mœurs nationales très décidées[11]». Dès qu’on cherche à ressembler aux Français, ils l’emportent en tout sur tous. Les Anglais, ne redoutant point le ridicule que les Français savent si bien donner, se sont avisés quelquefois de retourner la moquerie contre ses maîtres; et loin que les manières anglaises parussent disgracieuses, même en France, les Français tant imités imitaient à leur tour, et l’Angleterre a été pendant longtemps aussi à la mode à Paris que Paris partout ailleurs.

Les Allemands pourraient se créer une société d’un genre très instructif, et tout à fait analogue à leurs goûts et à leur caractère. Vienne, étant la capitale de l’Allemagne, celle où l’on trouve le plus facilement réuni tout ce qui fait l’agrément de la vie, aurait pu rendre sous ce rapport de grands services à l’esprit allemand, si les étrangers n’avaient pas dominé presque exclusivement la bonne compagnie. La plupart des Autrichiens, qui ne savaient pas se prêter à la langue et aux coutumes françaises, ne vivaient point du tout dans le monde; il en résultait qu’ils ne s’adoucissaient point par l’entretien des femmes, et restaient à la fois timides et rudes, dédaignant tout ce qu’on appelle la grâce, et craignant cependant en secret d’en manquer: sous prétexte des occupations militaires, ils ne cultivaient point leur esprit, et ils négligeaient souvent ces occupations mêmes, parce qu’ils n’entendaient jamais rien qui pût leur faire sentir le prix et le charme de la gloire. Ils croyaient se montrer bons Allemands en s’éloignant d’une société où les étrangers seuls avaient l’avantage, et jamais ils ne songeaient à s’en former une capable de développer leur esprit et leur âme.

Les Polonais et les Russes, qui faisaient le charme de la société de Vienne, ne parlaient que français, et contribuaient à en écarter la langue allemande. Les Polonaises ont des manières très séduisantes; elles mêlent l’imagination orientale à la souplesse et à la vivacité de l’esprit français. Néanmoins, même chez les nations esclavones, les plus flexibles de toutes, l’imitation du genre français est très souvent fatigante: les vers français des Polonais et des Russes ressemblent, à quelques exceptions près, aux vers latins du moyen âge. Une langue étrangère est toujours, sous beaucoup de rapports, une langue morte. Les vers français sont à la fois ce qu’il y a de plus facile et de plus difficile à faire. Lier l’un à l’autre des hémistiches si bien accoutumés à se trouver ensemble, ce n’est qu’un travail de mémoire; mais il faut avoir respiré l’air d’un pays, pensé, joui, souffert dans sa langue, pour peindre en poésie ce qu’on éprouve. Les étrangers, qui mettent avant tout leur amour-propre à parler correctement le français, n’osent pas juger nos écrivains autrement que les autorités littéraires ne les jugent, de peur de passer pour ne pas les comprendre. Ils vantent le style plus que les idées, parce que les idées appartiennent à toutes les nations, et que les Français seuls sont juges du style dans leur langue.

Si vous rencontrez un vrai Français, vous trouvez du plaisir à parler avec lui sur la littérature française; vous vous sentez chez vous, et vous vous entretenez de vos affaires ensemble; mais un étranger francisé ne se permet pas une opinion ni une phrase qui ne soit orthodoxe, et le plus souvent c’est une vieille orthodoxie qu’il prend pour l’opinion du jour. L’on en est encore, dans plusieurs pays du Nord, aux anecdotes de la cour de Louis XIV. Les étrangers, imitateurs des Français, racontent les querelles de mademoiselle de Fontanges et de madame de Montespan, avec un détail qui serait fatigant quand il s’agirait d’un événement de la veille. Cette érudition de boudoir, cet attachement opiniâtre à quelques idées reçues, parce qu’on ne saurait pas trop comment renouveler sa provision en ce genre, tout cela est fastidieux et même nuisible; car la véritable force d’un pays, c’est son caractère naturel; et l’imitation des étrangers, sous quelque rapport que ce soit, est un défaut de patriotisme.

Les Français hommes d’esprit, lorsqu’ils voyagent, n’aiment point à rencontrer parmi les étrangers l’esprit français, et recherchent surtout les hommes qui réunissent l’originalité nationale à l’originalité individuelle. Les marchandes de modes, en France, envoient aux colonies, dans l’Allemagne et dans le Nord, ce qu’elles appellent vulgairement le fonds de boutique; et cependant elles recherchent avec le plus grand soin les habits nationaux de ces mêmes pays, et les regardent avec raison comme des modèles très élégants. Ce qui est vrai pour la parure l’est également pour l’esprit. Nous avons une cargaison de madrigaux, de calembours, de vaudevilles, que nous faisons passer à l’étranger, quand on n’en fait plus rien en France; mais les Français eux-mêmes n’estiment, dans les littératures étrangères, que les beautés indigènes. Il n’y a point de nature, point de vie dans l’imitation: et l’on pourrait appliquer, en général, à tous ces esprits, à tous ces ouvrages imités du français, l’éloge que Roland, dans l’Arioste, fait de sa jument qu’il traîne après lui: Elle réunit, dit-il, toutes les qualités imaginables, mais elle a pourtant un défaut, c’est qu’elle est morte.

CHAPITRE X

De la sottise dédaigneuse et de la médiocrité bienveillante.

En tout pays, la supériorité d’esprit et d’âme est fort rare, et c’est par cela même qu’elle conserve le nom de supériorité; ainsi donc, pour juger du caractère d’une nation, c’est la masse commune qu’il faut examiner. Les gens de génie sont toujours compatriotes entre eux; mais pour sentir vraiment la différence des Français et des Allemands, l’on doit s’attacher à connaître la multitude dont les deux nations se composent. Un Français sait encore parler lors même qu’il n’a point d’idées; un Allemand en a toujours dans sa tête un peu plus qu’il n’en saurait exprimer. On peut s’amuser avec un Français, même quand il manque d’esprit. Il vous raconte tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a vu, le bien qu’il pense de lui, les éloges qu’il a reçus, les grands seigneurs qu’il connaît, les succès qu’il espère. Un Allemand, s’il ne pense pas, ne peut rien dire, et s’embarrasse dans les formes qu’il voudrait rendre polies, et qui mettent mal à l’aise les autres et lui. La sottise, en France, est animée, mais dédaigneuse. Elle se vante de ne pas comprendre, pour peu qu’on exige d’elle quelque attention, et croit nuire à ce qu’elle n’entend pas, en affirmant que c’est obscur. L’opinion du pays étant que le succès décide de tout, les sots mêmes, en qualité de spectateurs, croient influer sur le mérite intrinsèque des choses, en ne les applaudissant pas, et se donner ainsi plus d’importance. Les hommes médiocres, en Allemagne, au contraire, sont pleins de bonne volonté; ils rougiraient de ne pouvoir s’élever à la hauteur des pensées d’un écrivain célèbre; et loin de se considérer comme juges, ils aspirent à devenir disciples.

Il y a sur chaque sujet tant de phrases toutes faites en France, qu’un sot, avec leur secours, parle quelque temps assez bien, et ressemble même momentanément à un homme d’esprit; en Allemagne, un ignorant n’oserait énoncer son avis sur rien avec confiance, car aucune opinion n’étant admise comme incontestable, on ne peut en avancer aucune sans être en état de la défendre; aussi les gens médiocres sont-ils pour la plupart silencieux, et ne répandent-ils d’autre agrément dans la société que celui d’une bienveillance aimable. En Allemagne, les hommes distingués seuls savent causer, tandis qu’en France tout le monde s’en tire. Les hommes supérieurs en France sont indulgents, les hommes supérieurs en Allemagne sont très sévères; mais en revanche les sots chez les Français sont dénigrants et jaloux, et les Allemands, quelque bornés qu’ils soient, savent encore se montrer encourageants et admirateurs. Les idées qui circulent en Allemagne sur divers sujets sont nouvelles et souvent bizarres; il arrive de là que ceux qui les répètent paraissent avoir pendant quelque temps une sorte de profondeur usurpée. En France, c’est par les manières qu’on fait illusion sur ce qu’on vaut. Ces manières sont agréables, mais uniformes, et la discipline du bon ton achève de leur ôter ce qu’elles pourraient avoir de varié.

Un homme d’esprit me racontait qu’un soir, dans un bal masqué, il passa devant une glace, et que, ne sachant comment se distinguer lui-même, au milieu de tous ceux qui portaient un domino pareil au sien, il se fit un signe de tête pour se reconnaître; on en peut dire autant de la parure que l’esprit revêt dans le monde; on se confond presque avec les autres, tant le caractère véritable de chacun se montre peu! La sottise se trouve bien de cette confusion, et voudrait en profiter pour contester le vrai mérite. La bêtise et la sottise diffèrent essentiellement en ceci, que les bêtes se soumettent volontiers à la nature, et que les sots se flattent toujours de dominer la société.

CHAPITRE XI

De l’esprit de conversation.

En Orient, quand on n’a rien à se dire, on fume du tabac de rose ensemble, et de temps en temps on se salue les bras croisés sur la poitrine, pour se donner un témoignage d’amitié; mais dans l’Occident on a voulu se parler tout le jour, et le foyer de l’âme s’est souvent dissipé dans ces entretiens où l’amour-propre est sans cesse en mouvement pour faire effet tout de suite, et selon le goût du moment et du cercle où l’on se trouve.

Il me semble reconnu que Paris est la ville du monde où l’esprit et le goût de la conversation sont le plus généralement répandus; et ce qu’on appelle le mal du pays, ce regret indéfinissable de la patrie, qui est indépendant des amis même qu’on y a laissés, s’applique particulièrement à ce plaisir de causer, que les Français ne retrouvent nulle part au même degré que chez eux. Volney raconte que des Français émigrés voulaient, pendant la révolution, établir une colonie et défricher des terres en Amérique; mais de temps en temps ils quittaient toutes leurs occupations pour aller, disaient-ils, causer à la ville; et cette ville, la Nouvelle-Orléans, était à six cents lieues de leur demeure. Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de causer: la parole n’y est pas seulement, comme ailleurs, un moyen de se communiquer ses idées, ses sentiments et ses affaires, mais c’est un instrument dont on aime à jouer, et qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples, et les liqueurs fortes chez quelques autres.

Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation; les idées ni les connaissances qu’on peut y développer n’en sont pas le principal intérêt; c’est une certaine manière d’agir les uns sur les autres, de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu’on pense, de jouir à l’instant de soi-même, d’être applaudi sans travail, de manifester son esprit dans toutes les nuances par l’accent, le geste, le regard, enfin de produire à volonté comme une sorte d’électricité qui fait jaillir des étincelles, soulage les uns de l’excès même de leur vivacité, et réveille les autres d’une apathie pénible.

Rien n’est plus étranger à ce talent que le caractère et le genre d’esprit des Allemands; ils veulent un résultat sérieux en tout. Bacon a dit que la conversation n’était pas un chemin qui conduisait à la maison, mais un sentier où l’on se promenait au hasard avec plaisir. Les Allemands donnent à chaque chose le temps nécessaire, mais le nécessaire en fait de conversation, c’est l’amusement; si l’on dépasse cette mesure l’on tombe dans la discussion, dans l’entretien sérieux, qui est plutôt une occupation utile qu’un art agréable. Il faut l’avouer aussi, le goût et l’enivrement de l’esprit de société rendent singulièrement incapable d’application et d’étude, et les qualités des Allemands tiennent peut-être sous quelques rapports à l’absence même de cet esprit.

Les anciennes formules de politesse qui sont encore en vigueur dans presque toute l’Allemagne, s’opposent à l’aisance et à la familiarité de la conversation; le titre le plus mince, et pourtant le plus long à prononcer, y est donné et répété vingt fois dans le même repas; il faut offrir de tous les mets, de tous les vins avec un soin, avec une insistance qui fatigue mortellement les étrangers. Il y a de la bonhomie au fond de tous ces usages; mais ils ne subsisteraient pas un instant dans un pays où l’on pourrait hasarder la plaisanterie sans offenser la susceptibilité; et comment néanmoins peut-il y avoir de la grâce et du charme en société, si l’on n’y permet pas cette douce moquerie qui délasse l’esprit, et donne à la bienveillance elle-même une façon piquante de s’exprimer?

Le cours des idées, depuis un siècle, a été tout à fait dirigé par la conversation. On pensait pour parler, on parlait pour être applaudi, et tout ce qui ne pouvait pas se dire semblait être de trop dans l’âme. C’est une disposition très agréable que le désir de plaire; mais elle diffère pourtant beaucoup du besoin d’être aimé: le désir de plaire rend dépendant de l’opinion, le besoin d’être aimé en affranchit: on pourrait désirer de plaire à ceux même à qui l’on ferait beaucoup de mal, et c’est précisément ce qu’on appelle de la coquetterie; cette coquetterie n’appartient pas exclusivement aux femmes; il y en a dans toutes les manières qui servent à témoigner plus d’affection qu’on n’en éprouve réellement. La loyauté des Allemands ne leur permet rien de semblable; ils prennent la grâce au pied de la lettre, ils considèrent le charme de l’expression comme un engagement pour la conduite, et de là vient leur susceptibilité; car ils n’entendent pas un mot sans en tirer une conséquence, et ne conçoivent pas qu’on puisse traiter la parole en art libéral, qui n’a ni but ni résultat si ce n’est le plaisir qu’on y trouve. L’esprit de conversation a quelquefois l’inconvénient d’altérer la sincérité du caractère; ce n’est pas une tromperie combinée, mais improvisée, si l’on peut s’exprimer ainsi. Les Français ont mis dans ce genre une gaîté qui les rend aimables, mais il n’en est pas moins certain que ce qu’il y a de plus sacré dans ce monde a été ébranlé par la grâce, du moins par celle qui n’attache de l’importance à rien, et tourne tout en ridicule.

Les bons mots des Français ont été cités d’un bout de l’Europe à l’autre: de tout temps ils ont montré leur brillante valeur, et soulagé leurs chagrins d’une façon vive et piquante; de tout temps ils ont eu besoin les uns des autres, comme d’auditeurs alternatifs qui s’encourageaient mutuellement; de tout temps ils ont excellé dans l’art de ce qu’il faut dire, et même de ce qu’il faut taire, quand un grand intérêt l’emporte sur leur vivacité naturelle; de tout temps ils ont eu le talent de vivre vite, d’abréger les longs discours, de faire place aux successeurs avides de parler à leur tour; de tout temps, enfin, ils ont su ne prendre du sentiment et de la pensée que ce qu’il en faut pour animer l’entretien, sans lasser le frivole intérêt qu’on a d’ordinaire les uns pour les autres.

Les Français parlent toujours légèrement de leurs malheurs, dans la crainte d’ennuyer leurs amis; ils devinent la fatigue qu’ils pourraient causer, par celle dont ils seraient susceptibles: ils se hâtent de montrer élégamment de l’insouciance pour leur propre sort, afin d’en avoir l’honneur au lieu d’en recevoir l’exemple. Le désir de paraître aimable conseille de prendre une expression de gaîté, quelle que soit la disposition intérieure de l’âme; la physionomie influe par degrés sur ce qu’on éprouve, et ce qu’on fait pour plaire aux autres émousse bientôt en soi-même ce qu’on ressent.

«Une femme d’esprit a dit que Paris était le lieu du monde où l’on pouvait le mieux se passer du bonheur[12]»; c’est sous ce rapport qu’il convient si bien à la pauvre espèce humaine; mais rien ne saurait faire qu’une ville d’Allemagne devînt Paris, ni que les Allemands pussent, sans se gâter entièrement, recevoir comme nous le bienfait de la distraction. A force de s’échapper à eux-mêmes ils finiraient par ne plus se retrouver.

Le talent et l’habitude de la société servent beaucoup à faire connaître les hommes: pour réussir en parlant, il faut observer avec perspicacité l’impression qu’on produit à chaque instant sur eux, celle qu’ils veulent nous cacher, celle qu’ils cherchent à nous exagérer, la satisfaction contenue des uns, le sourire forcé des autres; on voit passer sur le front de ceux qui nous écoutent des blâmes à demi formés, qu’on peut éviter en se hâtant de les dissiper avant que l’amour-propre y soit engagé. L’on y voit naître aussi l’approbation qu’il faut fortifier, sans cependant exiger d’elle plus qu’elle ne veut donner. Il n’est point d’arène où la vanité se montre sous des formes plus variées que dans la conversation.

J’ai connu un homme que les louanges agitaient au point que, quand on lui en donnait, il exagérait ce qu’il venait de dire, et s’efforçait tellement d’ajouter à son succès, qu’il finissait toujours par le perdre. Je n’osais pas l’applaudir, de peur de le porter à l’affectation, et qu’il ne se rendît ridicule par le bon cœur de son amour-propre. Un autre craignait tellement d’avoir l’air de désirer de faire effet, qu’il laissait tomber ses paroles négligemment et dédaigneusement. Sa feinte indolence trahissait seulement une prétention de plus, celle de n’en point avoir. Quand la vanité se montre, elle est bienveillante; quand elle se cache, la crainte d’être découverte la rend amère, et elle affecte l’indifférence, la satiété, enfin tout ce qui peut persuader aux autres qu’elle n’a pas besoin d’eux. Ces différentes combinaisons sont amusantes pour l’observateur, et l’on s’étonne toujours que l’amour-propre ne prenne pas la route si simple d’avouer naturellement le désir de plaire, et d’employer autant qu’il est possible la grâce et la vérité pour y parvenir.

Le tact qu’exige la société, le besoin qu’elle donne de se mettre à la portée des différents esprits, tout ce travail de la pensée, dans ses rapports avec les hommes, serait certainement utile, à beaucoup d’égards, aux Allemands, en leur donnant plus de mesure, de finesse et d’habileté; mais dans ce talent de causer, il y a une sorte d’adresse qui fait perdre toujours quelque chose à l’inflexibilité de la morale; si l’on pouvait se passer de tout ce qui tient à l’art de ménager les hommes, le caractère en aurait sûrement plus de grandeur et d’énergie.

Les Français sont les plus habiles diplomates de l’Europe, et ces hommes, qu’on accuse d’indiscrétion et d’impertinence, savent mieux que personne cacher un secret, et captiver ceux dont ils ont besoin. Ils ne déplaisent jamais que quand ils le veulent, c’est-à-dire, quand leur vanité croit trouver mieux son compte dans le dédain que dans l’obligeance. L’esprit de conversation a singulièrement développé chez les Français l’esprit plus sérieux des négociations politiques. Il n’est point d’ambassadeur étranger qui pût lutter contre eux en ce genre, à moins que, mettant absolument de côté toute prétention à la finesse, il n’allât droit en affaires, comme celui qui se battrait sans savoir l’escrime.

Les rapports des différentes classes entre elles étaient aussi très propres à développer en France la sagacité, la mesure et la convenance de l’esprit de société. Les rangs n’y étaient point marqués d’une manière positive, et les prétentions s’agitaient sans cesse dans l’espace incertain que chacun pouvait tour à tour ou conquérir ou perdre. Les droits du tiers-état, des parlements, de la noblesse, la puissance même du roi, rien n’était déterminé d’une façon invariable; tout se passait, pour ainsi dire, en adresse de conversation: on esquivait les difficultés les plus graves par les nuances délicates des paroles et des manières, et l’on arrivait rarement à se heurter ou à se céder, tant on évitait avec soin l’un et l’autre! Les grandes familles avaient aussi entre elles des prétentions jamais déclarées et toujours sous-entendues, et ce vague excitait beaucoup plus la vanité que des rangs marqués n’auraient pu le faire. Il fallait étudier tout ce dont se composait l’existence d’un homme ou d’une femme, pour savoir le genre d’égards qu’on leur devait; l’arbitraire, sous toutes les formes, a toujours été dans les habitudes, les mœurs et les lois de la France: de là vient que les Français ont eu, si l’on peut s’exprimer ainsi, une si grande pédanterie de frivolité; les bases principales n’étant point affermies, on voulait donner de la consistance aux moindres détails. En Angleterre, on permet l’originalité aux individus, tant la masse est bien réglée! En France, il semble que l’esprit d’imitation soit comme un lien social, et que tout serait en désordre si ce lien ne suppléait pas à l’instabilité des institutions.

En Allemagne, chacun est à son rang, à sa place, comme à son poste, et l’on n’a pas besoin de tournures habiles, de parenthèses, de demi-mots, pour exprimer les avantages de naissance ou de titre que l’on se croit sur son voisin. La bonne compagnie, en Allemagne, c’est la cour; en France, c’étaient tous ceux qui pouvaient se mettre sur un pied d’égalité avec elle, et tous pouvaient l’espérer, et tous aussi pouvaient craindre de n’y jamais parvenir. Il en résultait que chacun voulait avoir les manières de cette société-là. En Allemagne, un diplôme vous y faisait entrer; en France, une faute de goût vous en faisait sortir; et l’on était encore plus empressé de ressembler aux gens du monde, que de se distinguer dans ce monde même par sa valeur personnelle.

Une puissance aristocratique, le bon ton et l’élégance, l’emportait sur l’énergie, la profondeur, la sensibilité, l’esprit même. Elle disait à l’énergie:—Vous mettez trop d’intérêt aux personnes et aux choses;—à la profondeur:—Vous me prenez trop de temps;—à la sensibilité:—Vous êtes trop exclusive;—à l’esprit enfin:—Vous êtes une distinction trop individuelle.—Il fallait des avantages qui tinssent plus aux manières qu’aux idées, et il importait de reconnaître dans un homme, plutôt la classe dont il était que le mérite qu’il possédait. Cette espèce d’égalité dans l’inégalité est très favorable aux gens médiocres, car elle doit nécessairement détruire toute originalité dans la façon de voir et de s’exprimer. Le modèle choisi est noble, agréable et de bon goût, mais il est le même pour tous. C’est un point de réunion que ce modèle; chacun, en s’y conformant, se croit plus en société avec ses semblables. Un Français s’ennuierait d’être seul de son avis comme d’être seul dans sa chambre.

On aurait tort d’accuser les Français de flatter la puissance par les calculs ordinaires qui inspirent cette flatterie; ils vont où tout le monde va, disgrâce ou crédit, n’importe: si quelques-uns se font passer pour la foule, ils sont bien sûrs qu’elle y viendra réellement. On a fait la révolution de France, en 1789, en envoyant un courrier qui, d’un village à l’autre, criait: armez-vous, car le village voisin s’est armé; et tout le monde se trouva levé contre tout le monde, ou plutôt contre personne. Si l’on répandait le bruit que telle manière de voir est universellement reçue, l’on obtiendrait l’unanimité, malgré le sentiment intime de chacun; l’on se garderait alors, pour ainsi dire, le secret de la comédie, car chacun avouerait séparément que tous ont tort. Dans les scrutins secrets, on a vu des députés donner leur boule blanche ou noire contre leur opinion, seulement parce qu’ils croyaient la majorité dans un sens différent du leur, et qu’ils ne voulaient pas, disaient-ils, perdre leur voix.

C’est par ce besoin social de penser comme tout le monde qu’on a pu s’expliquer, pendant la révolution, le contraste du courage à la guerre et de la pusillanimité dans la carrière civile. Il n’y a qu’une manière de voir sur le courage militaire; mais l’opinion publique peut être égarée relativement à la conduite qu’on doit suivre dans les affaires politiques. Le blâme de ceux qui vous entourent, la solitude, l’abandon vous menacent, si vous ne suivez pas le parti dominant; tandis qu’il n’y a dans les armées que l’alternative de la mort et du succès, situation charmante pour des Français, qui ne craignent point l’une et aiment passionnément l’autre. Mettez la mode, c’est-à-dire les applaudissements, du côté du danger, et vous verrez les Français le braver sous toutes ses formes; l’esprit de sociabilité existe en France depuis le premier rang jusqu’au dernier: il faut s’entendre approuver par ce qui nous environne; on ne veut s’exposer, à aucun prix, au blâme ou au ridicule, car dans un pays où causer a tant d’influence, le bruit des paroles couvre souvent la voix de la conscience.

On connaît l’histoire de cet homme qui commença par louer avec transport une actrice qu’il venait d’entendre; il aperçut un sourire sur les lèvres des assistants, il modifia son éloge; l’opiniâtre sourire ne cessa point, et la crainte de la moquerie finit par lui faire dire: Ma foi! la pauvre diablesse a fait ce qu’elle a pu. Les triomphes de la plaisanterie se renouvellent sans cesse en France; dans un temps il convient d’être religieux, dans un autre de ne l’être pas; dans un temps d’aimer sa femme, dans un autre de ne pas paraître avec elle. Il a existé même des moments où l’on eût craint de passer pour niais si l’on avait montré de l’humanité, et cette terreur du ridicule qui, dans les premières classes, ne se manifeste d’ordinaire que par la vanité, s’est traduite en férocité dans les dernières.

Quel mal cet esprit d’imitation ne ferait-il pas parmi les Allemands! Leur supériorité consiste dans l’indépendance de l’esprit, dans l’amour de la retraite, dans l’originalité individuelle. Les Français ne sont tout-puissants qu’en masse, et leurs hommes de génie eux-mêmes prennent toujours leur point d’appui dans les opinions reçues, quand ils veulent s’élancer au delà. Enfin, l’impatience du caractère français, si piquante en conversation, ôterait aux Allemands le charme principal de leur imagination naturelle, cette rêverie calme, cette vue profonde, qui s’aide du temps et de la persévérance pour tout découvrir.

Ces qualités sont presque incompatibles avec la vivacité d’esprit; et cependant cette vivacité est surtout ce qui rend aimable en conversation. Lorsqu’une discussion s’appesantit, lorsqu’un conte s’allonge, il vous prend je ne sais quelle impatience, semblable à celle qu’on éprouve quand un musicien ralentit trop la mesure d’un air. On peut être fatigant, néanmoins, à force de vivacité, comme on l’est par trop de lenteur. J’ai connu un homme de beaucoup d’esprit, mais tellement impatient, qu’il donnait à tous ceux qui causaient avec lui l’inquiétude que doivent éprouver les gens prolixes, quand ils s’aperçoivent qu’ils fatiguent. Cet homme sautait sur sa chaise pendant qu’on lui parlait, achevait les phrases des autres, dans la crainte qu’elles ne se prolongeassent; il inquiétait d’abord, et finissait par lasser en étourdissant: car quelque vite qu’on aille en fait de conversation, quand il n’y a plus moyen de retrancher que sur le nécessaire, les pensées et les sentiments oppressent, faute d’espace pour les exprimer.

Toutes les manières d’abréger le temps ne l’épargnent pas, et l’on peut mettre des longueurs dans une seule phrase, si l’on y laisse du vide; le talent de rédiger sa pensée brillamment et rapidement est ce qui réussit le plus en société; on n’a pas le temps d’y rien attendre. Nulle réflexion, nulle complaisance ne peut faire qu’on s’y amuse de ce qui n’amuse pas. Il faut exercer là l’esprit de conquête et le despotisme du succès: car le fond et le but étant peu de chose, on ne peut pas se consoler du revers par la pureté des motifs, et la bonne intention n’est de rien en fait d’esprit.

Le talent de conter, l’un des grands charmes de la conversation, est très rare en Allemagne; les auditeurs y sont trop complaisants, ils ne s’ennuient pas assez vite, et les conteurs, se fiant à la patience des auditeurs, s’établissent trop à leur aise dans les récits. En France, celui qui parle est un usurpateur, qui se sent entouré de rivaux jaloux, et veut se maintenir à force de succès; en Allemagne, c’est un possesseur légitime qui peut user paisiblement de ses droits reconnus.

Les Allemands réussissent mieux dans les contes poétiques que dans les contes épigrammatiques: quand il faut parler à l’imagination, les détails peuvent plaire, ils rendent le tableau plus vrai: mais quand il s’agit de rapporter un bon mot, on ne saurait trop abréger les préambules. La plaisanterie allège pour un moment le poids de la vie: vous aimez à voir un homme, votre semblable, se jouer ainsi du fardeau qui vous accable, et bientôt, animé par lui, vous le soulevez à votre tour; mais quand vous sentez de l’effort ou de la langueur dans ce qui devrait être un amusement, vous en êtes plus fatigué que du sérieux même, dont les résultats au moins vous intéressent.

La bonne foi du caractère allemand est aussi peut-être un obstacle à l’art de conter; les Allemands ont plutôt la gaîté du caractère que celle de l’esprit; ils sont gais comme ils sont honnêtes, pour la satisfaction de leur propre conscience, et rient de ce qu’ils disent, longtemps avant même d’avoir songé à en faire rire les autres.

Rien ne saurait égaler, au contraire, le charme d’un récit fait par un Français spirituel et de bon goût. Il prévoit tout, il ménage tout, et cependant il ne sacrifie point ce qui pourrait exciter l’intérêt. Sa physionomie, moins prononcée que celle des Italiens, indique la gaîté, sans rien faire perdre à la dignité du maintien et des manières; il s’arrête quand il le faut, et jamais il n’épuise même l’amusement; il s’anime, et néanmoins il tient toujours en main les rênes de son esprit, pour le conduire sûrement et rapidement; bientôt aussi les auditeurs se mêlent de l’entretien, il fait valoir alors à son tour ceux qui viennent de l’applaudir; il ne laisse point passer une expression heureuse sans la relever, une plaisanterie piquante sans la sentir, et pour un moment du moins l’on se plaît, et l’on jouit les uns des autres, comme si tout était concorde, union et sympathie dans le monde.