Les Allemands feraient bien de profiter, sous des rapports essentiels, de quelques-uns des avantages de l’esprit social en France: ils devraient apprendre des Français à se montrer moins irritables dans les petites circonstances, afin de réserver toute leur force pour les grandes; ils devraient apprendre des Français à ne pas confondre l’opiniâtreté avec l’énergie, la rudesse avec la fermeté; ils devraient aussi, lorsqu’ils sont capables du dévouement entier de leur vie, ne pas la rattraper en détail par une sorte de personnalité minutieuse, que ne se permettrait pas le véritable égoïsme; enfin, ils devraient puiser dans l’art même de la conversation l’habitude de répandre dans leurs livres cette clarté qui les mettrait à la portée du plus grand nombre, ce talent d’abréger, inventé par les peuples qui s’amusent, bien plutôt que par ceux qui s’occupent, et ce respect pour de certaines convenances, qui ne porte pas à sacrifier la nature, mais à ménager l’imagination. Ils perfectionneraient leur manière d’écrire par quelques-unes des observations que le talent de parler fait naître: mais ils auraient tort de prétendre à ce talent tel que les Français le possèdent.
Une grande ville qui servirait de point de ralliement serait utile à l’Allemagne, pour rassembler les moyens d’étude, augmenter les ressources des arts, exciter l’émulation; mais si cette capitale développait chez les Allemands le goût des plaisirs de la société dans toute leur élégance, ils y perdraient la bonne foi scrupuleuse, le travail solitaire, l’indépendance audacieuse qui les distinguent dans la carrière littéraire et philosophique; enfin, ils changeraient leurs habitudes de recueillement contre un mouvement extérieur dont ils n’acquerraient jamais la grâce et la dextérité.
CHAPITRE XII
De la langue allemande dans ses rapports avec l’esprit de conversation.
En étudiant l’esprit et le caractère d’une langue, on apprend l’histoire philosophique des opinions, des mœurs et des habitudes nationales; et les modifications que subit le langage doivent jeter de grandes lumières sur la marche de la pensée; mais une telle analyse serait nécessairement très métaphysique, et demanderait une foule de connaissances qui nous manquent presque toujours dans les langues étrangères, et souvent même dans la nôtre. Il faut donc s’en tenir à l’impression générale que produit l’idiome d’une nation dans son état actuel. Le Français, ayant été parlé plus qu’aucun autre dialecte européen, est à la fois poli par l’usage et acéré pour le but. Aucune langue n’est plus claire et plus rapide, n’indique plus légèrement et n’explique plus nettement ce qu’on veut dire. L’allemand se prête beaucoup moins à la précision et à la rapidité de la conversation. Par la nature même de sa construction grammaticale, le sens n’est ordinairement compris qu’à la fin de la phrase. Ainsi, le plaisir d’interrompre, qui rend la discussion si animée en France, et force à dire si vite ce qu’il importe de faire entendre, ce plaisir ne peut exister en Allemagne; car les commencements de phrase ne signifient rien sans la fin; il faut laisser à chacun tout l’espace qu’il lui convient de prendre; cela vaut mieux pour le fond des choses, c’est aussi plus civil, mais moins piquant.
La politesse allemande est plus cordiale, mais moins nuancée que la politesse française; il y a plus d’égards pour le rang et plus de précautions en tout. En France, on flatte plus qu’on ne ménage, et, comme on a l’art de tout indiquer, on approche beaucoup plus volontiers des sujets les plus délicats. L’allemand est une langue très brillante en poésie, très abondante en métaphysique, mais très positive en conversation. La langue française, au contraire, n’est vraiment riche que dans les tournures qui expriment les rapports les plus déliés de la société. Elle est pauvre et circonscrite dans tout ce qui tient à l’imagination et à la philosophie. Les Allemands craignent plus de faire de la peine qu’ils n’ont envie de plaire. De là vient qu’ils ont soumis autant qu’ils ont pu la politesse à des règles; et leur langue, si hardie dans les livres, est singulièrement asservie en conversation, par toutes les formules dont elle est surchargée.
Je me rappelle d’avoir assisté, en Saxe, à une leçon de métaphysique d’un philosophe célèbre qui citait toujours le baron de Leibnitz, et jamais l’entraînement du discours ne pouvait l’engager à supprimer ce titre de baron, qui n’allait guère avec le nom d’un grand homme mort depuis près d’un siècle.
L’allemand convient mieux à la poésie qu’à la prose, et à la prose écrite qu’à la prose parlée; c’est un instrument qui sert très bien quand on veut tout peindre ou tout dire: mais on ne peut pas glisser avec l’allemand, comme avec le français, sur les divers sujets qui se présentent. Si l’on voulait faire aller les mots allemands du train de la conversation française, on leur ôterait toute grâce et toute dignité. Le mérite des Allemands, c’est de bien remplir le temps: le talent des Français, c’est de le faire oublier.
Quoique le sens des périodes allemandes ne s’explique souvent qu’à la fin, la construction ne permet pas toujours de terminer une phrase par l’expression la plus piquante; et c’est cependant un des grands moyens de faire effet en conversation. L’on entend rarement parmi les Allemands ce qu’on appelle des bons mots: ce sont les pensées mêmes, et non l’éclat qu’on leur donne, qu’il faut admirer.
Les Allemands trouvent une sorte de charlatanisme dans l’expression brillante, et prennent plutôt l’expression abstraite, parce qu’elle est plus scrupuleuse et s’approche davantage de l’essence même du vrai; mais la conversation ne doit donner aucune peine, ni pour comprendre ni pour parler. Dès que l’entretien ne porte pas sur les intérêts communs de la vie, et qu’on entre dans la sphère des idées, la conversation en Allemagne devient trop métaphysique; il n’y a pas assez d’intermédiaire entre ce qui est vulgaire et ce qui est sublime; et c’est cependant dans cet intermédiaire que s’exerce l’art de causer.
La langue allemande a une gaîté qui lui est propre; la société ne l’a point rendue timide, et les bonnes mœurs l’ont laissée pure; mais c’est une gaîté nationale à la portée de toutes les classes. Les sons bizarres des mots, leur antique naïveté, donnent à la plaisanterie quelque chose de pittoresque, dont le peuple peut s’amuser aussi bien que les gens du monde. Les Allemands sont moins gênés que nous dans le choix des expressions, parce que, leur langue n’ayant pas été aussi fréquemment employée dans la conversation du grand monde, elle ne se compose pas, comme la nôtre, de mots qu’un hasard, une application, une allusion, rendent ridicules, de mots enfin qui, ayant subi toutes les aventures de la société, sont proscrits injustement peut-être, mais ne sauraient plus être admis. La colère s’est souvent exprimée en allemand, mais on n’en a pas fait l’arme du persiflage; et les paroles dont on se sert sont encore dans toute leur vérité et dans toute leur force; c’est une facilité de plus: mais aussi l’on peut exprimer avec le français mille observations fines, et se permettre mille tours d’adresse dont la langue allemande est jusqu’à présent incapable.
Il faut se mesurer avec les idées en allemand, avec les personnes en français; il faut creuser à l’aide de l’allemand, il faut arriver au but en parlant français; l’un doit peindre la nature, et l’autre la société. Gœthe fait dire dans son roman de Wilhelm Meister, à une femme allemande, qu’elle s’aperçut que son amant voulait la quitter, parce qu’il lui écrivait en français. Il y a bien des phrases en effet dans notre langue, pour dire en même temps et ne pas dire, pour faire espérer sans promettre, pour promettre même sans se lier. L’allemand est moins flexible, et il fait bien de rester tel, car rien n’inspire plus de dégoût que cette langue tudesque, quand elle est employée aux mensonges, de quelque nature qu’ils soient. Sa construction traînante, ses consonnes multipliées, sa grammaire savante, ne lui permettent aucune grâce dans la souplesse; et l’on dirait qu’elle se raidit d’elle-même contre l’intention de celui qui la parle, dès qu’on veut la faire servir à trahir la vérité.
CHAPITRE XIII
De l’Allemagne du Nord.
Les premières impressions qu’on reçoit en arrivant dans le nord de l’Allemagne, surtout au milieu de l’hiver, sont extrêmement tristes; et je ne suis pas étonné que ces impressions aient empêché la plupart des Français que l’exil a conduits dans ce pays, de l’observer sans prévention. Cette frontière du Rhin est solennelle; on craint, en la passant, de s’entendre prononcer ce mot terrible: Vous êtes hors de France. C’est en vain que l’esprit juge avec impartialité le pays qui nous a vus naître, nos affections ne s’en détachent jamais; et quand on est contraint à le quitter, l’existence semble déracinée, on se devient comme étranger à soi-même. Les plus simples usages, comme les relations les plus intimes; les intérêts les plus graves, comme les moindres plaisirs, tout était de la patrie; tout n’en est plus. On ne rencontre personne qui puisse vous parler d’autrefois, personne qui vous atteste l’identité des jours passés avec les jours actuels; la destinée recommence, sans que la confiance des premières années se renouvelle; l’on change de monde, sans avoir changé de cœur. Ainsi l’exil condamne à se survivre; les adieux, les séparations, tout est comme à l’instant de la mort, et l’on y assiste cependant avec les forces entières de la vie.
J’étais, il y a six ans, sur les bords du Rhin, attendant la barque qui devait me conduire à l’autre rive; le temps était froid, le ciel obscur, et tout me semblait un présage funeste. Quand la douleur agite violemment notre âme, on ne peut se persuader que la nature y soit indifférente; il est permis à l’homme d’attribuer quelque puissance à ses peines; ce n’est pas de l’orgueil, c’est de la confiance dans la céleste pitié. Je m’inquiétais pour mes enfants, quoiqu’ils ne fussent pas encore dans l’âge de sentir ces émotions de l’âme qui répandent l’effroi sur tous les objets extérieurs. Mes domestiques français s’impatientaient de la lenteur allemande, et s’étonnaient de n’être pas compris quand ils parlaient la seule langue qu’ils crussent admise dans les pays civilisés. Il y avait dans notre bac une vieille femme allemande, assise sur une charrette; elle ne voulait pas en descendre même pour traverser le fleuve.—Vous êtes bien tranquille! lui dis-je.—Oui, me répondit-elle, pourquoi faire du bruit?—Ces simples mots me frappèrent; en effet, pourquoi faire du bruit? Mais quand des générations entières traverseraient la vie en silence, le malheur et la mort ne les observeraient pas moins, et sauraient de même les atteindre.
En arrivant sur le rivage opposé, j’entendis le cor des postillons, dont les sons aigus et faux semblaient annoncer un triste départ vers un triste séjour. La terre était couverte de neige; des petites fenêtres, dont les maisons sont percées, sortaient les têtes de quelques habitants, que le bruit d’une voiture arrachait à leurs monotones occupations; une espèce de bascule, qui fait mouvoir la poutre avec laquelle on ferme la barrière, dispense celui qui demande le péage aux voyageurs de sortir de sa maison pour recevoir l’argent qu’on doit lui payer. Tout est calculé pour être immobile; et l’homme qui pense, comme celui dont l’existence n’est que matérielle, dédaignent tous les deux également la distraction du dehors.
Les campagnes désertes, les maisons noircies par la fumée, les églises gothiques, semblent préparées pour les contes de sorcières ou de revenants. Les villes de commerce, en Allemagne, sont grandes et bien bâties; mais elles ne donnent aucune idée de ce qui fait la gloire et l’intérêt de ce pays, l’esprit littéraire et philosophique. Les intérêts mercantiles suffisent pour développer l’intelligence des Français, et l’on peut trouver encore quelque amusement de société, en France, dans une ville purement commerçante; mais les Allemands, éminemment capables des études abstraites, traitent les affaires, quand ils s’en occupent, avec tant de méthode et de pesanteur, qu’ils n’en tirent presque jamais aucune idée générale. Ils portent dans le commerce la loyauté qui les distingue; mais ils se donnent tellement tout entiers à ce qu’ils font, qu’il ne cherchent plus alors dans la société qu’un loisir jovial, et disent de temps en temps quelques grosses plaisanteries, seulement pour se divertir eux-mêmes. De telles plaisanteries accablent les Français de tristesse; car on se résigne bien plutôt à l’ennui sous des formes graves et monotones, qu’à cet ennui badin qui vient poser lourdement et familièrement la patte sur l’épaule.
Les Allemands ont beaucoup d’universalité dans l’esprit, en littérature et en philosophie, mais nullement dans les affaires. Ils les considèrent toujours partiellement, et s’en occupent d’une façon presque mécanique. C’est le contraire en France; l’esprit des affaires y a beaucoup d’étendue, et l’on n’y permet pas l’universalité en littérature ni en philosophie. Si un savant était poète, si un poète était savant, ils deviendraient suspects chez nous aux savants et aux poètes; mais il n’est pas rare de rencontrer dans le plus simple négociant des aperçus lumineux sur les intérêts politiques et militaires de son pays. De là vient qu’en France il y a un plus grand nombre de gens d’esprit, et un moins grand nombre de penseurs. En France, on étudie les hommes; en Allemagne, les livres. Des facultés ordinaires suffisent pour intéresser en parlant des hommes; il faut presque du génie pour faire retrouver l’âme et le mouvement dans les livres. L’Allemagne ne peut attacher que ceux qui s’occupent des faits passés et des idées abstraites. Le présent et le réel appartiennent à la France, et, jusqu’à nouvel ordre, elle ne paraît pas disposée à y renoncer.
Je ne cherche pas, ce me semble, à dissimuler les inconvénients de l’Allemagne. Ces petites villes du nord elles-mêmes, où l’on trouve des hommes d’une si haute conception, n’offrent souvent aucun genre d’amusement; point de spectacle, peu de société; le temps y tombe goutte à goutte, et n’interrompt par aucun bruit la réflexion solitaire. Les plus petites villes d’Angleterre tiennent à un état libre, envoient des députés pour traiter les intérêts de la nation. Les plus petites villes de France sont en relation avec la capitale, où tant de merveilles sont réunies. Les plus petites villes d’Italie jouissent du ciel et des beaux-arts, dont les rayons se répandent sur toute la contrée. Dans le nord de l’Allemagne, il n’y a point de gouvernement représentatif, point de grande capitale; et la sévérité du climat, la médiocrité de la fortune, le sérieux du caractère, rendraient l’existence très pesante si la force de la pensée ne s’était pas affranchie de toutes ces circonstances insipides et bornées. Les Allemands ont su se créer une république des lettres animée et indépendante. Ils ont suppléé à l’intérêt des événements par l’intérêt des idées. Ils se passent de centre, parce que tous tendent vers un même but, et leur imagination multiplie le petit nombre de beautés que les arts et la nature peuvent leur offrir.
Les citoyens de cette république idéale, dégagés pour la plupart de toute espèce de rapports avec les affaires publiques et particulières, travaillent dans l’obscurité comme les mineurs; et, placés comme eux au milieu des trésors ensevelis, ils exploitent en silence les richesses intellectuelles du genre humain.
CHAPITRE XIV
La Saxe.
Depuis la réformation, les princes de la maison de Saxe ont toujours accordé aux lettres la plus noble des protections, l’indépendance. On peut dire hardiment que dans aucun pays de la terre il n’existe autant d’instruction qu’en Saxe et dans le nord de l’Allemagne. C’est là qu’est né le protestantisme, et l’esprit d’examen s’y est soutenu depuis ce temps avec vigueur.
Pendant le dernier siècle, les électeurs de Saxe ont été catholiques; et, quoiqu’ils soient restés fidèles au serment qui les obligeait à respecter le culte de leurs sujets, cette différence de religion entre le peuple et ses maîtres a donné moins d’unité politique à l’État. Les électeurs rois de Pologne ont aimé les arts plus que la littérature, qu’ils ne gênaient pas, mais qui leur était étrangère. La musique est cultivée généralement en Saxe; la galerie de Dresde rassemble des chefs-d’œuvre qui doivent animer les artistes. La nature, aux environs de la capitale, est très pittoresque, mais la société n’y offre pas de vifs plaisirs; l’élégance d’une cour n’y prend point, l’étiquette seule peut aisément s’y établir.
On peut juger par la quantité d’ouvrages qui se vendent à Leipzig, combien les livres allemands ont de lecteurs; les ouvriers de toutes les classes, les tailleurs de pierre mêmes, se reposent de leurs travaux un livre à la main. On ne saurait s’imaginer en France à quel point les lumières sont répandues en Allemagne. J’ai vu des aubergistes, des commis de barrière, qui connaissaient la littérature française. On trouve jusque dans les villages des professeurs de grec et de latin. Il n’y a pas de petite ville qui ne renferme une assez bonne bibliothèque, et presque partout on peut citer quelques hommes recommandables par leurs talents et par leurs connaissances. Si l’on se mettait à comparer, sous ce rapport, les provinces de France avec l’Allemagne, on croirait que les deux pays sont à trois siècles de distance l’un de l’autre. Paris, réunissant dans son sein l’élite de l’empire, ôte tout intérêt à tout le reste.
Picard et Kotzebue ont composé deux pièces très jolies, intitulées toutes deux la Petite Ville. Picard représente les habitants de la province cherchant sans cesse à imiter Paris, et Kotzebue les bourgeois d’une petite ville, enchantés et fiers du lieu qu’ils habitent, et qu’ils croient incomparable. La différence des ridicules donne toujours l’idée de la différence des mœurs. En Allemagne, chaque séjour est un empire pour celui qui y réside; son imagination, ses études, ou seulement sa bonhomie l’agrandit à ses yeux; chacun sait y tirer de soi-même le meilleur parti possible. L’importance qu’on met à tout prête à la plaisanterie; mais cette importance même donne du prix aux petites ressources. En France, on ne s’intéresse qu’à Paris, et l’on a raison, car c’est toute la France; et qui n’aurait vécu qu’en province n’aurait pas la moindre idée de ce qui caractérise cet illustre pays.
Les hommes distingués de l’Allemagne, n’étant point rassemblés dans une même ville, ne se voient presque pas, et ne communiquent entre eux que par leurs écrits; chacun se fait sa route à soi-même, et découvre sans cesse des contrées nouvelles dans la vaste région de l’antiquité, de la métaphysique et de la science. Ce qu’on appelle étudier en Allemagne est vraiment une chose admirable: quinze heures par jour de solitude et de travail, pendant des années entières, paraissent une manière d’exister toute naturelle; l’ennui même de la société fait aimer la vie retirée.
La liberté de la presse la plus illimitée existait en Saxe; mais elle n’avait aucun danger pour le gouvernement, parce que l’esprit des hommes de lettres ne se tournait pas vers l’examen des institutions politiques: la solitude porte à se livrer aux spéculations abstraites, ou à la poésie: il faut vivre dans le foyer des passions humaines pour sentir le besoin de s’en servir et de les diriger. Les écrivains allemands ne s’occupaient que de théories, d’érudition, de recherches littéraires et philosophiques; et les puissants de ce monde n’ont rien à craindre de tout cela. D’ailleurs, quoique le gouvernement de la Saxe ne fût pas libre de droit, c’est-à-dire représentatif, il l’était de fait, par les habitudes du pays et la modération des princes.
La bonne foi des habitants était telle, qu’à Leipzig un propriétaire ayant mis sur un pommier, qu’il avait planté au bord de la promenade publique, un écriteau pour demander qu’on ne lui en prît pas les fruits, on ne lui en vola pas un seul pendant dix ans. J’ai vu ce pommier avec un sentiment de respect; il eût été l’arbre des Hespérides, qu’on n’eût pas plus touché à son or qu’à ses fleurs.
La Saxe était d’une tranquillité profonde; on y faisait quelquefois du bruit pour quelques idées, mais sans songer à leur application. On eût dit que penser et agir ne devaient avoir aucun rapport ensemble, et que la vérité ressemblait, chez les Allemands, à la statue de Mercure nommée Hermès, qui n’a ni mains pour saisir, ni pieds pour avancer. Il n’est rien pourtant de si respectable que ces conquêtes paisibles de la réflexion, qui occupaient sans cesse des hommes isolés, sans fortune, sans pouvoir, et liés entre eux seulement par le culte de la pensée.
En France, on ne s’est presque jamais occupé des vérités abstraites que dans leur rapport avec la pratique. Perfectionner l’administration, encourager la population par une sage économie politique, tel était l’objet des travaux des philosophes, principalement dans le dernier siècle. Cette manière d’employer son temps est aussi fort respectable; mais, dans l’échelle des pensées, la dignité de l’espèce humaine importe plus que son bonheur, et surtout que son accroissement: multiplier les naissances sans ennoblir la destinée, c’est préparer seulement une fête plus somptueuse à la mort.
Les villes littéraires de Saxe sont celles où l’on voit régner le plus de bienveillance et de simplicité. On a considéré partout ailleurs les lettres comme un apanage du luxe; en Allemagne elles semblent l’exclure. Les goûts qu’elles inspirent donnent une sorte de candeur et de timidité qui fait aimer la vie domestique: ce n’est pas que la vanité d’auteur n’ait un caractère très prononcé chez les Allemands, mais elle ne s’attache point aux succès de société. Le plus petit écrivain en veut à la postérité; et, se déployant à son aise dans l’espace des méditations sans bornes, il est moins froissé par les hommes, et s’aigrit moins contre eux. Toutefois, les hommes de lettres et les hommes d’affaires sont trop séparés en Saxe pour qu’il s’y manifeste un véritable esprit public. Il résulte de cette séparation, que les uns ont une trop grande ignorance des choses pour exercer aucun ascendant sur le pays, et que les autres se font gloire d’un certain machiavélisme docile, qui sourit aux sentiments généreux, comme à l’enfance, et semble leur indiquer qu’ils ne sont pas de ce monde.
CHAPITRE XV
Weimar.
De toutes les principautés de l’Allemagne, il n’en est point qui fasse mieux sentir que Weimar les avantages d’un petit pays, quand son chef est un homme de beaucoup d’esprit, et qu’au milieu de ses sujets il peut chercher à plaire sans cesser d’être obéi. C’est une société particulière qu’un tel État, et l’on y tient tous les uns aux autres par des rapports intimes. La duchesse Louise de Saxe-Weimar est le véritable modèle d’une femme destinée par la nature au rang le plus illustre: sans prétention, comme sans faiblesse, elle inspire au même degré la confiance et le respect; et l’héroïsme des temps chevaleresques est entré dans son âme, sans lui rien ôter de la douceur de son sexe. Les talents militaires du duc sont universellement estimés, et sa conversation piquante et réfléchie rappelle sans cesse qu’il a été formé par le grand Frédéric; c’est son esprit et celui de sa mère qui ont attiré les hommes de lettres les plus distingués à Weimar. L’Allemagne, pour la première fois, eut une capitale littéraire; mais comme cette capitale était en même temps une très petite ville, elle n’avait d’ascendant que par ses lumières; car la mode, qui amène toujours l’uniformité dans tout, ne pouvait partir d’un cercle aussi étroit.
Herder venait de mourir quand je suis arrivée à Weimar; mais Wieland, Gœthe et Schiller y étaient encore. Je peindrai chacun de ces hommes séparément, dans la section suivante; je les peindrai surtout par leurs ouvrages, car leurs livres ressemblent parfaitement à leur caractère et à leur entretien. Cet accord très rare est une preuve de sincérité: quand on a pour premier but, en écrivant, de faire effet sur les autres, on ne se montre jamais à eux tel qu’on est réellement; mais quand on écrit pour satisfaire à l’inspiration intérieure dont l’âme est saisie, on fait connaître par ses écrits, même sans le vouloir, jusques aux moindres nuances de sa manière d’être et de penser.
Le séjour des petites villes m’a toujours paru très ennuyeux. L’esprit des hommes s’y rétrécit, le cœur des femmes s’y glace; on y vit tellement en présence les uns des autres, qu’on est oppressé par ses semblables; ce n’est plus cette opinion à distance, qui vous anime et retentit de loin comme le bruit de la gloire; c’est un examen minutieux de toutes les actions de votre vie, une observation de chaque détail, qui rend incapable de comprendre l’ensemble de votre caractère; et plus on a d’indépendance et d’élévation, moins on peut respirer à travers tous ces petits barreaux. Cette pénible gêne n’existait point à Weimar, ce n’était point une petite ville, mais un grand château; un cercle choisi s’entretenait avec intérêt de chaque production nouvelle des arts. Des femmes, disciples aimables de quelques hommes supérieurs, s’occupaient sans cesse des ouvrages littéraires, comme des événements publics les plus importants. On appelait l’univers à soi par la lecture et l’étude; on échappait par l’étendue de la pensée aux bornes des circonstances; en réfléchissant souvent ensemble sur les grandes questions que fait naître la destinée commune à tous, on oubliait les anecdotes particulières de chacun. On ne rencontrait aucun de ces merveilleux de province, qui prennent si facilement le dédain pour de la grâce, et l’affectation pour de l’élégance.
Dans la même principauté, à côté de la première réunion littéraire de l’Allemagne, se trouvait Iéna, l’un des foyers de science les plus remarquables. Un espace bien resserré rassemblait ainsi d’étonnantes lumières en tout genre.
L’imagination, constamment excitée à Weimar par l’entretien des poètes, éprouvait moins le besoin des distractions extérieures; ces distractions soulagent du fardeau de l’existence, mais elles en dissipent souvent les forces. On menait dans cette campagne, appelée ville, une vie régulière, occupée et sérieuse; on pouvait s’en fatiguer quelquefois, mais on n’y dégradait pas son esprit par des intérêts futiles et vulgaires; et si l’on manquait de plaisirs, on ne sentait pas du moins déchoir ses facultés.
Le seul luxe du prince, c’est un jardin ravissant, et on lui sait gré de cette jouissance populaire, qu’il partage avec tous les habitants de la ville. Le théâtre, dont je parlerai dans la seconde partie de cet ouvrage, est dirigé par le plus grand poète de l’Allemagne, Gœthe; et ce spectacle intéresse assez tout le monde pour préserver de ces assemblées qui mettent en évidence les ennuis cachés. On appelait Weimar l’Athènes de l’Allemagne, et c’était, en effet, le seul lieu dans lequel l’intérêt des beaux-arts fût pour ainsi dire national, et servît de lien fraternel entre les rangs divers. Une cour libérale recherchait habituellement la société des hommes de lettres; et la littérature gagnait singulièrement à l’influence du bon goût qui régnait dans cette cour. L’on pouvait juger, par ce petit cercle, du bon effet que produirait en Allemagne un tel mélange, s’il était généralement adopté.
CHAPITRE XVI
La Prusse.
Il faut étudier le caractère de Frédéric II, quand on veut connaître la Prusse. Un homme a créé cet empire que la nature n’avait point favorisé, et qui n’est devenu une puissance que parce qu’un guerrier en a été le maître. Il y a deux hommes très distincts dans Frédéric II: un Allemand par la nature, et un Français par l’éducation. Tout ce que l’Allemand a fait dans un royaume allemand y a laissé des traces durables; tout ce que le Français a tenté n’a point germé d’une manière féconde.
Frédéric II était formé par la philosophie française du dix-huitième siècle: cette philosophie fait du mal aux nations, lorsqu’elle tarit en elles la source de l’enthousiasme; mais quand il existe telle chose qu’un monarque absolu, il est à souhaiter que des principes libéraux tempèrent en lui l’action du despotisme. Frédéric introduisit la liberté de penser dans le nord de l’Allemagne; la réformation y avait amené l’examen, mais non pas la tolérance; et, par un contraste singulier, on ne permettait d’examiner qu’en prescrivant impérieusement d’avance le résultat de cet examen. Frédéric mit en honneur la liberté de parler et d’écrire, soit par ces plaisanteries piquantes et spirituelles qui ont tant de pouvoir sur les hommes quand elles viennent d’un roi, soit par son exemple, plus puissant encore; car il ne punit jamais ceux qui disaient ou imprimaient du mal de lui, et il montra dans presque toutes ses actions la philosophie dont il professait les principes. Il établit dans l’administration un ordre et une économie qui ont fait la force intérieure de la Prusse, malgré tous ses désavantages naturels. Il n’est point de roi qui se soit montré aussi simple que lui dans sa vie privée, et même dans sa cour: il se croyait chargé de ménager, autant qu’il était possible, l’argent de ses sujets. Il avait en toutes choses un sentiment de justice que les malheurs de sa jeunesse et la dureté de son père avaient gravé dans son cœur. Ce sentiment est peut-être le plus rare de tous dans les conquérants, car ils aiment mieux être généreux que justes; parce que la justice suppose un rapport quelconque d’égalité avec les autres.
Frédéric avait rendu les tribunaux si indépendants, que, pendant sa vie, et sous le règne de ses successeurs, on les a vus souvent décider en faveur des sujets contre le roi, dans des procès qui tenaient à des intérêts politiques. Il est vrai qu’il serait presque impossible, en Allemagne, d’introduire l’injustice dans les tribunaux. Les Allemands sont assez disposés à se faire des systèmes pour abandonner la politique à l’arbitraire; mais quand il s’agit de jurisprudence ou d’administration, on ne peut faire entrer dans leur tête d’autres principes que ceux de la justice. Leur esprit de méthode, même sans parler de la droiture de leur cœur, réclame l’équité comme mettant de l’ordre dans tout. Néanmoins, il faut louer Frédéric de sa probité dans le gouvernement intérieur de son pays: c’est un de ses premiers titres à l’admiration de la postérité.
Frédéric n’était point sensible, mais il avait de la bonté; or, les qualités universelles sont celles qui conviennent le mieux aux souverains. Néanmoins, cette bonté de Frédéric était inquiétante comme celle du lion, et l’on sentait la griffe du pouvoir, même au milieu de la grâce et de la coquetterie de l’esprit le plus aimable. Les hommes d’un caractère indépendant ont eu de la peine à se soumettre à la liberté que ce maître croyait donner, à la familiarité qu’il croyait permettre; et, tout en l’admirant, ils sentaient qu’ils respiraient mieux loin de lui.
Le grand malheur de Frédéric fut de n’avoir point assez de respect pour la religion ni pour les mœurs. Ses goûts étaient cyniques. Bien que l’amour de la gloire ait donné de l’élévation à ses pensées, sa manière licencieuse de s’exprimer sur les objets les plus sacrés était cause que ses vertus même n’inspiraient pas de confiance: on en jouissait, on les approuvait, mais on les croyait un calcul. Tout semblait devoir être de la politique dans Frédéric; ainsi donc, ce qu’il faisait de bien rendait l’état du pays meilleur, mais ne perfectionnait pas la moralité de la nation. Il affichait l’incrédulité, et se moquait de la vertu des femmes: et rien ne s’accordait moins avec le caractère allemand que cette manière de penser. Frédéric, en affranchissant ses sujets de ce qu’il appelait les préjugés, éteignait en eux le patriotisme: car, pour s’attacher aux pays naturellement sombres et stériles, il faut qu’il y règne des opinions et des principes d’une grande sévérité. Dans ces contrées sablonneuses, où la terre ne produit que des sapins et des bruyères, la force de l’homme consiste dans son âme; et si vous lui ôtez ce qui fait la vie de cette âme, les sentiments religieux, il n’aura plus que du dégoût pour sa triste patrie.
Le penchant de Frédéric pour la guerre peut être excusé par de grands motifs politiques. Son royaume, tel qu’il le reçut de son père, ne pouvait subsister, et c’est presque pour le conserver qu’il l’agrandit. Il avait deux millions et demi de sujets en arrivant au trône, il en laissa six à sa mort.
Le besoin qu’il avait de l’armée l’empêcha d’encourager dans la nation un esprit public dont l’énergie et l’unité fussent imposantes. Le gouvernement de Frédéric était fondé sur la force militaire et la justice civile: il les conciliait l’une et l’autre par sa sagesse; mais il était difficile de mêler ensemble deux esprits d’une nature si opposée. Frédéric voulait que ses soldats fussent des machines militaires, aveuglément soumises, et que ses sujets fussent des citoyens éclairés capables de patriotisme. Il n’établit point dans les villes de Prusse des autorités secondaires, des municipalités telles qu’il en existait dans le reste de l’Allemagne, de peur que l’action immédiate du service militaire ne pût être arrêtée par elles: et cependant il souhaitait qu’il y eût assez d’esprit de liberté dans son empire pour que l’obéissance y parût volontaire. Il voulait que l’état militaire fût le premier de tous, puisque c’était celui qui lui était le plus nécessaire; mais il aurait désiré que l’état civil se maintînt indépendant à côté de la force. Frédéric, enfin, voulait rencontrer partout des appuis, mais nulle part des obstacles.
L’amalgame merveilleux de toutes les classes de la société ne s’obtient guère que par l’empire de la loi, la même pour tous. Un homme peut faire marcher ensemble des éléments opposés, mais «à sa mort ils se séparent[13].» L’ascendant de Frédéric, entretenu par la sagesse de ses successeurs, s’est manifesté quelque temps encore; cependant on sentait toujours en Prusse les deux nations qui en composaient mal une seule; l’armée, et l’état civil. Les préjugés nobiliaires subsistaient à côté des principes libéraux les plus prononcés. Enfin, l’image de la Prusse offrait un double aspect, comme celle de Janus; l’un militaire, et l’autre philosophe.
Un des plus grands torts de Frédéric fut de se prêter au partage de la Pologne. La Silésie avait été acquise par les armes, la Pologne fut une conquête machiavélique, «et l’on ne pouvait jamais espérer que des sujets ainsi dérobés fussent fidèles à l’escamoteur qui se disait leur souverain[14]». D’ailleurs, les Allemands et les Esclavons ne sauraient s’unir entre eux par des liens indissolubles; et quand une nation admet dans son sein pour sujets des étrangers ennemis, elle se fait presque autant de mal que quand elle les reçoit pour maîtres; car il n’y a plus dans le corps politique cet ensemble qui personnifie l’État et constitue le patriotisme.
Ces observations sur la Prusse portent toutes sur les moyens qu’elle avait de se maintenir et de se défendre: car rien, dans le gouvernement intérieur, n’y nuisait à l’indépendance et à la sécurité; c’était l’un des pays de l’Europe où l’on honorait le plus les lumières; où la liberté de fait, si ce n’est de droit, était le plus scrupuleusement respectée. Je n’ai pas rencontré dans toute la Prusse un seul individu qui se plaignît d’actes arbitraires dans le gouvernement, et cependant il n’y aurait pas eu le moindre danger à s’en plaindre; mais quand dans un état social le bonheur lui-même n’est, pour ainsi dire, qu’un accident heureux, et qu’il n’est pas fondé sur des institutions durables, qui garantissent à l’espèce humaine sa force et sa dignité, le patriotisme a peu de persévérance, et l’on abandonne facilement au hasard les avantages qu’on croit ne devoir qu’à lui. Frédéric II, l’un des plus beaux dons de ce hasard, qui semblait veiller sur la Prusse, avait su se faire aimer sincèrement dans son pays, et depuis qu’il n’est plus, on le chérit autant que pendant sa vie. Toutefois le sort de la Prusse n’a que trop appris ce que c’est que l’influence même d’un grand homme, alors que durant son règne il ne travaille point généreusement à se rendre utile: la nation tout entière s’en reposait sur son roi de son principe d’existence, et semblait devoir finir avec lui.
Frédéric II aurait voulu que la littérature française fût la seule de ses États. Il ne faisait aucun cas de la littérature allemande. Sans doute elle n’était pas de son temps à beaucoup près aussi remarquable qu’à présent; mais il faut qu’un prince allemand encourage tout ce qui est allemand. Frédéric avait le projet de rendre Berlin un peu semblable à Paris, et se flattait de trouver dans les réfugiés français quelques écrivains assez distingués pour avoir une littérature française. Une telle espérance devait nécessairement être trompée; les cultures factices ne prospèrent jamais; quelques individus peuvent lutter contre les difficultés que présentent les choses; mais les grandes masses suivent toujours la pente naturelle. Frédéric a fait un mal véritable à son pays en professant du mépris pour le génie des Allemands. Il en est résulté que le corps germanique a souvent conçu d’injustes soupçons contre la Prusse.
Plusieurs écrivains allemands, justement célèbres, se firent connaître vers la fin du règne de Frédéric; mais l’opinion défavorable que ce grand monarque avait conçue dans sa jeunesse contre la littérature de son pays, ne s’effaça point, et il composa peu d’années avant sa mort un petit écrit, dans lequel il propose, entre autres changements, d’ajouter une voyelle à la fin de chaque verbe pour adoucir la langue tudesque. Cet Allemand masqué en italien produirait le plus comique effet du monde; mais nul monarque, même en Orient, n’aurait assez de puissance pour influer ainsi, non sur le sens, mais sur le son de chaque mot qui se prononcerait dans son empire.
Klopstock a noblement reproché à Frédéric de négliger les muses allemandes, qui, à son insu, s’essayaient à proclamer sa gloire. Frédéric n’a pas du tout deviné ce que sont les Allemands en littérature et en philosophie; il ne les croyait pas inventeurs. Il voulait discipliner les hommes de lettres comme ses armées. «Il faut, écrivait-il en mauvais allemand, dans ses instructions à l’académie, se conformer à la méthode de Boerhaave dans la médecine, à celle de Locke dans la métaphysique, et à celle de Thomasius pour l’histoire naturelle». Ses conseils n’ont pas été suivis. Il ne se doutait guère que de tous les hommes les Allemands étaient ceux qu’on pouvait le moins assujettir à la routine littéraire et philosophique: rien n’annonçait en eux l’audace qu’ils ont montrée depuis dans le champ de l’abstraction.
Frédéric considérait ses sujets comme des étrangers, et les hommes d’esprit français comme ses compatriotes. Rien n’était plus naturel, il faut en convenir, que de se laisser séduire par tout ce qu’il y avait de brillant et de solide dans les écrivains français à cette époque; néanmoins Frédéric aurait contribué plus efficacement encore à la gloire de son pays, s’il avait compris et développé les facultés particulières à la nation qu’il gouvernait. Mais comment résister à l’influence de son temps, et quel est l’homme dont le génie même n’est pas à beaucoup d’égards l’ouvrage de son siècle?
CHAPITRE XVII
Berlin.
Berlin est une grande ville, dont les rues sont très larges, parfaitement bien alignées, les maisons belles, et l’ensemble régulier: mais comme il n’y a pas longtemps qu’elle est rebâtie, on n’y voit rien qui retrace les temps antérieurs. Aucun monument gothique ne subsiste au milieu des habitations modernes; et ce pays nouvellement formé n’est gêné par l’ancien en aucun genre. Que peut-il y avoir de mieux, dira-t-on, soit pour les édifices, soit pour les institutions, que de n’être pas embarrassé par des ruines? Je sens que j’aimerais en Amérique les nouvelles villes et les nouvelles lois: la nature et la liberté y parlent assez à l’âme pour qu’on n’y ait pas besoin de souvenirs; mais sur notre vieille terre il faut du passé. Berlin, cette ville toute moderne, quelque belle qu’elle soit, ne fait pas une impression assez sérieuse; on n’y aperçoit point l’empreinte de l’histoire du pays, ni du caractère des habitants, et ces magnifiques demeures, nouvellement construites, ne semblent destinées qu’aux rassemblements commodes des plaisirs et de l’industrie. Les plus beaux palais de Berlin sont bâtis en briques; on trouverait à peine une pierre de taille dans les arcs de triomphe. La capitale de la Prusse ressemble à la Prusse elle-même; les édifices et les institutions y ont âge d’homme, et rien de plus, parce qu’un homme seul en est l’auteur.
La cour, présidée par une reine belle et vertueuse, était imposante et simple tout à la fois; la famille royale, qui se répandait volontiers dans la société, savait se mêler noblement à la nation, et s’identifiait dans tous les cœurs avec la patrie. Le roi avait su fixer à Berlin J. de Müller, Ancillon, Fichte, Humboldt, Hufeland, une foule d’hommes distingués dans des genres différents; enfin tous les éléments d’une société charmante et d’une nation forte étaient là: mais ces éléments n’étaient point encore combinés ni réunis. L’esprit réussissait cependant d’une façon plus générale à Berlin qu’à Vienne; le héros du pays, Frédéric, ayant été un homme prodigieusement spirituel, le reflet de son nom faisait encore aimer tout ce qui pouvait lui ressembler. Marie-Thérèse n’a point donné une impulsion semblable aux Viennois, et ce qui dans Joseph ressemblait à de l’esprit, les en a dégoûtés.
Aucun spectacle en Allemagne n’égalait celui de Berlin. Cette ville, étant au centre du nord de l’Allemagne, peut être considérée comme le foyer de ses lumières. On y cultive les sciences et les lettres, et dans les dîners d’hommes, chez les ministres et ailleurs, on ne s’astreint point à la séparation de rang si nuisible à l’Allemagne, et l’on sait rassembler les gens de talent de toutes les classes. Cet heureux mélange ne s’étend pas encore néanmoins jusqu’à la société des femmes: il en est quelques-unes dont les qualités et les agréments attirent autour d’elles tout ce qui se distingue; mais en général, à Berlin comme dans le reste de l’Allemagne, la société des femmes n’est pas bien amalgamée avec celle des hommes. Le grand charme de la vie sociale, en France, consiste dans l’art de concilier parfaitement ensemble les avantages que l’esprit des femmes et celui des hommes réunis peuvent apporter dans la conversation. A Berlin, les hommes ne causent guère qu’entre eux; l’état militaire leur donne une certaine rudesse qui leur inspire le besoin de ne pas se gêner pour les femmes.
Quand il y a, comme en Angleterre, de grands intérêts politiques à discuter, les sociétés d’hommes sont toujours animées par un noble intérêt commun: mais dans les pays où il n’y a pas de gouvernement représentatif, la présence des femmes est nécessaire pour maintenir tous les sentiments de délicatesse et de pureté, sans lesquels l’amour du beau doit se perdre. L’influence des femmes est plus salutaire aux guerriers qu’aux citoyens; le règne de la loi se passe mieux d’elles que celui de l’honneur; car ce sont elles seules qui conservent l’esprit chevaleresque dans une monarchie purement militaire. L’ancienne France a dû tout son éclat à cette puissance de l’opinion publique, dont l’ascendant des femmes était la cause.
Il n’y avait qu’un très petit nombre d’hommes dans les sociétés à Berlin, ce qui gâte presque toujours ceux qui s’y trouvent, en leur ôtant l’inquiétude et le besoin de plaire. Les officiers qui obtenaient un congé pour venir passer quelques mois à la ville, n’y cherchaient que la danse et le jeu. Le mélange des deux langues nuisait à la conversation, et les grandes assemblées n’offraient pas plus d’intérêt à Berlin qu’à Vienne: on doit trouver même dans tout ce qui tient aux manières, plus d’usage du monde à Vienne qu’à Berlin. Néanmoins la liberté de la presse, la réunion des hommes d’esprit, la connaissance de la littérature et de la langue allemande, qui s’était généralement répandue dans les derniers temps, faisaient de Berlin la vraie capitale de l’Allemagne nouvelle, de l’Allemagne éclairée. Les réfugiés français affaiblissaient un peu l’impulsion toute allemande dont Berlin est susceptible; ils conservaient encore un respect superstitieux pour le siècle de Louis XIV; leurs idées sur la littérature se flétrissaient et se pétrifiaient, à distance du pays d’où elles étaient tirées; mais en général Berlin aurait pris un grand ascendant sur l’esprit public en Allemagne, si l’on n’avait pas conservé, je le répète, du ressentiment contre le dédain que Frédéric avait montré pour la nation germanique.
Les écrivains philosophes ont eu souvent d’injustes préjugés contre la Prusse; ils ne voyaient en elle qu’une vaste caserne, et c’était sous ce rapport qu’elle valait le moins: ce qui doit intéresser à ce pays, ce sont les lumières, l’esprit de justice et les sentiments d’indépendance qu’on rencontre dans une foule d’individus de toutes les classes; mais le lien de ces belles qualités n’était pas encore formé. L’État, nouvellement constitué, ne reposait ni sur le temps ni sur le peuple.
Les punitions humiliantes, généralement admises parmi les troupes allemandes, froissaient l’honneur dans l’âme des soldats. Les habitudes militaires ont plutôt nui que servi à l’esprit guerrier des Prussiens; ces habitudes étaient fondées sur de vieilles méthodes qui séparaient l’armée de la nation, tandis que, de nos jours, il n’y a de véritable force que dans le caractère national. Ce caractère en Prusse est plus noble et plus exalté que les derniers événements ne pourraient le faire supposer; «et l’ardent héroïsme du malheureux prince Louis doit jeter encore quelque gloire sur ses compagnons d’armes[15]».
CHAPITRE XVIII
Des universités allemandes.
Tout le nord de l’Allemagne est rempli d’universités les plus savantes de l’Europe. Dans aucun pays, pas même en Angleterre, il n’y a autant de moyens de s’instruire et de perfectionner ses facultés. A quoi tient donc que la nation manque d’énergie, et qu’elle paraisse en général lourde et bornée, quoiqu’elle renferme un petit nombre d’hommes peut-être les plus spirituels de l’Europe? C’est à la nature des gouvernements, et non à l’éducation, qu’il faut attribuer ce singulier contraste. L’éducation intellectuelle est parfaite en Allemagne, mais tout s’y passe en théorie: l’éducation pratique dépend uniquement des affaires; c’est par l’action seule que le caractère acquiert la fermeté nécessaire pour se guider dans la conduite de la vie. Le caractère est un instinct; il tient de plus près à la nature que l’esprit, et néanmoins les circonstances donnent seules aux hommes l’occasion de le développer. Les gouvernements sont les vrais instituteurs des peuples; et l’éducation publique elle-même, quelque bonne qu’elle soit, peut former des hommes de lettres, mais non des citoyens, des guerriers, ou des hommes d’État.
En Allemagne, le génie philosophique va plus loin que partout ailleurs; rien ne l’arrête, et l’absence même de carrière politique, si funeste à la masse, donne encore plus de liberté aux penseurs. Mais une distance immense sépare les esprits du premier et du second ordre, parce qu’il n’y a point d’intérêt, ni d’objet d’activité, pour les hommes qui ne s’élèvent pas à la hauteur des conceptions les plus vastes. Celui qui ne s’occupe pas de l’univers, en Allemagne, n’a vraiment rien à faire.
Les universités allemandes ont une ancienne réputation qui date de plusieurs siècles avant la réformation. Depuis cette époque, les universités protestantes sont incontestablement supérieures aux universités catholiques, et toute la gloire littéraire de l’Allemagne tient à ces institutions[16]. Les universités anglaises ont singulièrement contribué à répandre parmi les Anglais cette connaissance des langues et de la littérature ancienne, qui donne aux orateurs et aux hommes d’État en Angleterre une instruction si libérale et si brillante. Il est de bon goût de savoir autre chose que les affaires, quand on le sait bien: et, d’ailleurs, l’éloquence des nations libres se rattache à l’histoire des Grecs et des Romains, comme à celle d’anciens compatriotes. Mais les universités allemandes, quoique fondées sur des principes analogues à ceux d’Angleterre, en diffèrent à beaucoup d’égards: la foule des étudiants qui se réunissaient à Gœttingue, Halle, Iéna, etc., formaient presque un corps libre dans l’État: les écoliers riches et pauvres ne se distinguaient entre eux que par leur mérite personnel, et les étrangers, qui venaient de tous les coins du monde, se soumettaient avec plaisir à cette égalité que la supériorité naturelle pouvait seule altérer.
Il y avait de l’indépendance, et même de l’esprit militaire, parmi les étudiants; et si, en sortant de l’université, ils avaient pu se vouer aux intérêts publics, leur éducation eût été très favorable à l’énergie du caractère: mais ils rentraient dans les habitudes monotones et casanières qui dominent en Allemagne, et perdaient par degrés l’élan et la résolution que la vie de l’université leur avait inspirés; il ne leur en restait qu’une instruction très étendue.
Dans chaque université allemande plusieurs professeurs étaient en concurrence pour chaque branche d’enseignement; ainsi, les maîtres avaient eux-mêmes de l’émulation, intéressés qu’ils étaient à l’emporter les uns sur les autres, en attirant un plus grand nombre d’écoliers. Ceux qui se destinaient à telle ou telle carrière en particulier, la médecine, le droit, etc., se trouvaient naturellement appelés à s’instruire sur d’autres sujets; et de là vient l’universalité de connaissances que l’on remarque dans presque tous les hommes instruits de l’Allemagne. Les universités possédaient des biens en propre, comme le clergé; elles avaient une juridiction à elles; et c’est une belle idée de nos pères que d’avoir rendu les établissements d’éducation tout à fait libres. L’âge mûr peut se soumettre aux circonstances; mais à l’entrée de la vie, au moins, le jeune homme doit puiser ses idées dans une source non altérée.
L’étude des langues, qui fait la base de l’instruction en Allemagne, est beaucoup plus favorable aux progrès des facultés dans l’enfance, que celles des mathématiques ou des sciences physiques. Pascal, ce grand géomètre, dont la pensée profonde planait sur la science dont il s’occupait spécialement, comme sur toutes les autres, a reconnu lui-même les défauts inséparables des esprits formés d’abord par les mathématiques: cette étude, dans le premier âge, n’exerce que le mécanisme de l’intelligence; les enfants que l’on occupe de si bonne heure à calculer, perdent toute cette sève de l’imagination, alors si belle et si féconde, et n’acquièrent point à la place une justesse d’esprit transcendante: car l’arithmétique et l’algèbre se bornent à nous apprendre de mille manières des propositions toujours identiques. Les problèmes de la vie sont plus compliqués; aucun n’est positif, aucun n’est absolu: il faut deviner, il faut choisir, à l’aide d’aperçus et de suppositions qui n’ont aucun rapport avec la marche infaillible du calcul.
Les vérités démontrées ne conduisent point aux vérités probables, les seules qui servent de guides dans les affaires, comme dans les arts, comme dans la société. Il y a sans doute un point où les mathématiques elles-mêmes exigent cette puissance lumineuse de l’invention, sans laquelle on ne peut pénétrer dans les secrets de la nature: au sommet de la pensée, l’imagination d’Homère et celle de Newton semblent se réunir; mais combien d’enfants sans génie pour les mathématiques, ne consacrent-ils pas tout leur temps à cette science! On n’exerce chez eux qu’une seule faculté, tandis qu’il faut développer tout l’être moral, dans une époque où l’on peut si facilement déranger l’âme comme le corps, en ne fortifiant qu’une partie.
Rien n’est moins applicable à la vie qu’un raisonnement mathématique. Une proposition, en fait de chiffres, est décidément fausse ou vraie; sous tous les autres rapports le vrai se mêle avec le faux d’une telle manière, que souvent l’instinct peut seul nous décider entre des motifs divers, quelquefois aussi puissants d’un côté que de l’autre. L’étude des mathématiques, habituant à la certitude, irrite contre toutes les opinions opposées à la nôtre; tandis que ce qu’il y a de plus important pour la conduite de ce monde, c’est d’apprendre les autres, c’est-à-dire de concevoir tout ce qui les porte à penser et à sentir autrement que nous. Les mathématiques induisent à ne tenir compte que de ce qui est prouvé; tandis que les vérités primitives, celles que le sentiment et le génie saisissent, ne sont pas susceptibles de démonstration.
Enfin les mathématiques, soumettant tout au calcul, inspirent trop de respect pour la force; et cette énergie sublime qui ne compte pour rien les obstacles et se plaît dans les sacrifices, s’accorde difficilement avec le genre de raison que développent les combinaisons algébriques.
Il me semble donc que, pour l’avantage de la morale, aussi bien que pour celui de l’esprit, il vaut mieux placer l’étude des mathématiques dans son temps, et comme une portion de l’instruction totale, mais non en faire la base de l’éducation, et par conséquent le principe déterminant du caractère et de l’âme.
Parmi les systèmes d’éducation, il en est aussi qui conseillent de commencer l’enseignement par les sciences naturelles; elles ne sont dans l’enfance qu’un simple divertissement; ce sont des hochets savants qui accoutument à s’amuser avec méthode et à étudier superficiellement. On s’est imaginé qu’il fallait, autant qu’on le pouvait, épargner de la peine aux enfants, changer en délassement toutes leurs études, leur donner de bonne heure des collections d’histoire naturelle pour jouets, des expériences de physique pour spectacle. Il me semble que cela aussi est un système erroné. S’il était possible qu’un enfant apprît bien quelque chose en s’amusant, je regretterais encore pour lui le développement d’une faculté, l’attention, faculté qui est beaucoup plus essentielle qu’une connaissance de plus. Je sais qu’on me dira que les mathématiques rendent particulièrement appliqué; mais elles n’habituent pas à rassembler, à apprécier, à concentrer: l’attention qu’elles exigent est, pour ainsi dire, en ligne droite: l’esprit humain agit en mathématiques comme un ressort qui suit une direction toujours la même.
L’éducation faite en s’amusant disperse la pensée; la peine en tout genre est un des grands secrets de la nature: l’esprit de l’enfant doit s’accoutumer aux efforts de l’étude, comme notre âme à la souffrance. Le perfectionnement du premier âge tient au travail, comme le perfectionnement du second à la douleur: il est à souhaiter sans doute que les parents et la destinée n’abusent pas trop de ce double secret; mais il n’y a d’important, à toutes les époques de la vie, que ce qui agit sur le centre même de l’existence, et l’on considère trop souvent l’être moral en détail. Vous enseignerez avec des tableaux, avec des cartes, une quantité de choses à votre enfant; mais vous ne lui apprendrez pas à apprendre; et l’habitude de s’amuser, que vous dirigez sur les sciences, suivra bientôt un autre cours, quand l’enfant ne sera plus dans votre dépendance.
Ce n’est donc pas sans raison que l’étude des langues anciennes et modernes a été la base de tous les établissements d’éducation qui ont formé les hommes les plus capables en Europe: le sens d’une phrase dans une langue étrangère est à la fois un problème grammatical et intellectuel; ce problème est tout à fait proportionné à l’intelligence de l’enfant: d’abord il n’entend que les mots, puis il s’élève jusqu’à la conception de la phrase; et bientôt après le charme de l’expression, sa force, son harmonie, tout ce qui se trouve enfin dans le langage de l’homme, se fait sentir par degrés à l’enfant qui traduit. Il s’essaie tout seul avec les difficultés que lui présentent deux langues à la fois; il s’introduit dans les idées successivement, compare et combine divers genres d’analogies et de vraisemblances; et l’activité spontanée de l’esprit, la seule qui développe vraiment la faculté de penser, est vivement excitée par cette étude. Le nombre des facultés qu’elle fait mouvoir à la fois lui donne l’avantage sur tout autre travail, et l’on est trop heureux d’employer la mémoire flexible de l’enfant à retenir un genre de connaissances, sans lequel il serait borné toute sa vie au cercle de sa propre nation, cercle étroit comme tout ce qui est exclusif.
L’étude de la grammaire exige la même suite et la même force d’attention que les mathématiques, mais elle tient de beaucoup plus près à la pensée. La grammaire lie les idées l’une à l’autre, comme le calcul enchaîne les chiffres; la logique grammaticale est aussi précise que celle de l’algèbre, et cependant elle s’applique à tout ce qu’il y a de vivant dans notre esprit: les mots sont en même temps des chiffres et des images; ils sont esclaves et libres, soumis à la discipline de la syntaxe, et tout-puissants par leur signification naturelle; ainsi l’on trouve dans la métaphysique de la grammaire l’exactitude du raisonnement et l’indépendance de la pensée réunies ensemble; tout a passé par les mots et tout s’y retrouve quand on sait les examiner: les langues sont inépuisables pour l’enfant comme pour l’homme, et chacun en peut tirer tout ce dont il a besoin.
L’impartialité naturelle à l’esprit des Allemands les porte à s’occuper des littératures étrangères, et l’on ne trouve guère d’hommes un peu au-dessus de la classe commune, en Allemagne, à qui la lecture de plusieurs langues ne soit familière. En sortant des écoles on sait déjà d’ordinaire très bien le latin et même le grec. L’éducation des universités allemandes, dit un écrivain français, commence où finit celle de plusieurs nations de l’Europe. Non seulement les professeurs sont des hommes d’une instruction étonnante, mais ce qui les distingue surtout, c’est un enseignement très scrupuleux. En Allemagne, on met de la conscience dans tout, et rien en effet ne peut s’en passer. Si l’on examine le cours de la destinée humaine, on verra que la légèreté peut conduire à tout ce qu’il y a de mauvais dans ce monde. Il n’y a que l’enfance dans qui la légèreté soit un charme; il semble que le Créateur tienne encore l’enfant par la main, et l’aide à marcher doucement sur les nuages de la vie. Mais quand le temps livre l’homme à lui-même, ce n’est que dans le sérieux de son âme qu’il trouve des pensées, des sentiments et des vertus.
CHAPITRE XIX
Des institutions particulières d’éducation et de bienfaisance.
Il paraîtra d’abord inconséquent de louer l’ancienne méthode, qui faisait de l’étude des langues la base de l’éducation, et de considérer l’école de Pestalozzi comme l’une des meilleures institutions de notre siècle; je crois cependant que ces deux manières de voir peuvent se concilier. De toutes les études, celle qui donne chez Pestalozzi les résultats les plus brillants, ce sont les mathématiques. Mais il me paraît que sa méthode pourrait s’appliquer à plusieurs autres parties de l’instruction, et qu’elle y ferait faire des progrès sûrs et rapides. Rousseau a senti que les enfants, avant l’âge de douze à treize ans, n’avaient point l’intelligence nécessaire pour les études qu’on exigeait d’eux, ou plutôt pour la méthode d’enseignement à laquelle on les soumettait. Ils répétaient sans comprendre, ils travaillaient sans s’instruire; et ne recueillaient souvent de l’éducation que l’habitude de faire leur tâche sans la concevoir, et d’esquiver le pouvoir du maître par la ruse de l’écolier. Tout ce que Rousseau a dit contre cette éducation routinière est parfaitement vrai; mais, comme il arrive souvent, ce qu’il propose comme remède est encore plus mauvais que le mal.
Un enfant qui, d’après le système de Rousseau, n’aurait rien appris jusqu’à l’âge de douze ans, aurait perdu six années précieuses de sa vie; ses organes intellectuels n’acquerraient jamais la flexibilité que l’exercice, dès la première enfance, pouvait seul leur donner. Les habitudes d’oisiveté seraient tellement enracinées en lui, qu’on le rendrait bien plus malheureux en lui parlant de travail, pour la première fois, à l’âge de douze ans, qu’en l’accoutumant depuis qu’il existe à le regarder comme une condition nécessaire de la vie. D’ailleurs, l’espèce de soin que Rousseau exige de l’instituteur, pour suppléer à l’instruction, et pour la faire arriver par la nécessité, obligerait chaque homme à consacrer sa vie entière à l’éducation d’un autre, et les grands-pères seuls se trouveraient libres de commencer une carrière personnelle. De tels projets sont chimériques, tandis que la méthode de Pestalozzi est réelle, applicable, et peut avoir une grande influence sur la marche future de l’esprit humain.
Rousseau dit avec raison que les enfants ne comprennent pas ce qu’ils apprennent, et il en conclut qu’ils ne doivent rien apprendre. Pestalozzi a profondément étudié ce qui fait que les enfants ne comprennent pas, et sa méthode simplifie et gradue les idées de telle manière qu’elles sont mises à la portée de l’enfance, et que l’esprit de cet âge arrive sans se fatiguer aux résultats les plus profonds. En passant avec exactitude par tous les degrés du raisonnement, Pestalozzi met l’enfant en état de découvrir lui-même ce qu’on veut lui enseigner.
Il n’y a point d’à peu près dans la méthode de Pestalozzi: on entend bien, ou l’on n’entend pas: car toutes les propositions se touchent de si près, que le second raisonnement est toujours la conséquence immédiate du premier. Rousseau a dit que l’on fatiguait la tête des enfants par les études que l’on exigeait d’eux; Pestalozzi les conduit toujours par une route si facile et si positive, qu’il ne leur en coûte pas plus de s’initier dans les sciences les plus abstraites, que dans les occupations les plus simples; chaque pas dans ces sciences est aussi aisé, par rapport à l’antécédent, que la conséquence la plus naturelle tirée des circonstances les plus ordinaires. Ce qui lasse les enfants, c’est de leur faire sauter les intermédiaires, de les faire avancer sans qu’ils sachent ce qu’ils croient avoir appris. Il y a dans leur tête alors une sorte de confusion qui leur rend tout examen redoutable, et leur inspire un invincible dégoût pour le travail. Il n’existe pas de trace de ces inconvénients chez Pestalozzi: les enfants s’amusent de leurs études, non pas qu’on leur en fasse un jeu, ce qui, comme je l’ai déjà dit, met l’ennui dans le plaisir et la frivolité dans l’étude; mais parce qu’ils goûtent dès l’enfance le plaisir des hommes faits, savoir, comprendre, et terminer ce dont ils sont chargés.
La méthode de Pestalozzi, comme tout ce qui est vraiment bon, n’est pas une découverte entièrement nouvelle, mais une application éclairée et persévérante de vérités déjà connues. La patience, l’observation, et l’étude philosophique des procédés de l’esprit humain, lui ont fait connaître ce qu’il y a d’élémentaire dans les pensées, et de successif dans leur développement; et il a poussé plus loin qu’un autre la théorie et la pratique de la gradation dans l’enseignement. On a appliqué avec succès sa méthode à la grammaire, à la géographie, à la musique; mais il serait fort à désirer que les professeurs distingués qui ont adopté ses principes, les fissent servir à tous les genres de connaissances. Celle de l’histoire en particulier n’est pas encore bien conçue. On n’a point observé la gradation des impressions dans la littérature, comme celle des problèmes dans les sciences. Enfin, il reste beaucoup de choses à faire pour porter au plus haut point l’éducation, c’est-à-dire, l’art de se placer en arrière de ce qu’on sait pour le faire comprendre aux autres.
Pestalozzi se sert de la géométrie pour apprendre aux enfants le calcul arithmétique; c’était aussi la méthode des anciens. La géométrie parle plus à l’imagination que les mathématiques abstraites. C’est bien fait de réunir autant qu’il est possible la précision de l’enseignement à la vivacité des impressions, si l’on veut se rendre maître de l’esprit humain tout entier; car ce n’est pas la profondeur même de la science, mais l’obscurité dans la manière de la présenter, qui seule peut empêcher les enfants de la saisir: ils comprennent tout de degré en degré: l’essentiel est de mesurer les progrès sur la marche de la raison dans l’enfance. Cette marche lente, mais sûre, conduit aussi loin qu’il est possible, dès qu’on s’astreint à ne la jamais hâter.
C’est chez Pestalozzi un spectacle attachant et singulier, que ces visages d’enfants dont les traits arrondis, vagues et délicats, prennent naturellement une expression réfléchie: ils sont attentifs par eux-mêmes, et considèrent leurs études comme un homme d’un âge mûr s’occuperait de ses propres affaires. Une chose remarquable, c’est que ni la punition ni la récompense ne sont nécessaires pour les exciter dans leurs travaux. C’est peut-être la première fois qu’une école de cent cinquante enfants va sans le ressort de l’émulation et de la crainte. Combien de mauvais sentiments sont épargnés à l’homme, quand on éloigne de son cœur la jalousie et l’humiliation, quand il ne voit point dans ses camarades des rivaux, ni dans ses maîtres des juges! Rousseau voulait soumettre l’enfant à la loi de la destinée; Pestalozzi crée lui-même cette destinée, pendant le cours de l’éducation de l’enfant, et dirige ses décrets pour son bonheur et son perfectionnement. L’enfant se sent libre, parce qu’il se plaît dans l’ordre général qui l’entoure, et dont l’égalité parfaite n’est point dérangée même par les talents plus ou moins distingués de quelques-uns. Il ne s’agit pas là de succès, mais de progrès vers un but auquel tous tendent avec une même bonne foi. Les écoliers deviennent maîtres quand ils en savent plus que leurs camarades; les maîtres redeviennent écoliers quand ils trouvent quelques imperfections dans leur méthode, et recommencent leur propre éducation pour mieux juger des difficultés de l’enseignement.
On craint assez généralement que la méthode de Pestalozzi n’étouffe l’imagination, et ne s’oppose à l’originalité de l’esprit; il est difficile qu’il y ait une éducation pour le génie, et ce n’est guère que la nature et le gouvernement qui l’inspirent ou l’excitent. Mais ce ne peut être un obstacle au génie, que des connaissances primitives parfaitement claires et sûres; elles donnent à l’esprit un genre de fermeté qui lui rend ensuite faciles toutes les études les plus hautes. Il faut considérer l’école de Pestalozzi comme bornée jusqu’à présent à l’enfance. L’éducation qu’il donne n’est définitive que pour les gens du peuple; mais c’est par cela même qu’elle peut exercer une influence très salutaire sur l’esprit national. L’éducation, pour les hommes riches, doit être partagée en deux époques: dans la première, les enfants sont guidés par leurs maîtres; dans la seconde, ils s’instruisent volontairement, et cette éducation de choix, c’est dans les grandes universités qu’il faut la recevoir. L’instruction qu’on acquiert chez Pestalozzi donne à chaque homme, de quelque classe qu’il soit, une base sur laquelle il peut bâtir à son gré la chaumière du pauvre ou les palais des rois.
On aurait tort si l’on croyait en France qu’il n’y a rien de bon à prendre dans l’école de Pestalozzi, que sa méthode rapide pour apprendre à calculer. Pestalozzi lui-même n’est pas mathématicien; il sait mal les langues; il n’a que le génie et l’instinct du développement intérieur de l’intelligence des enfants; il voit quel chemin leur pensée suit pour arriver au but. Cette loyauté de caractère, qui répand un si noble calme sur les affections du cœur, Pestalozzi l’a jugée nécessaire aussi dans les opérations de l’esprit. Il pense qu’il y a un plaisir de moralité dans des études complètes. En effet, nous voyons sans cesse que les connaissances superficielles inspirent une sorte d’arrogance dédaigneuse, qui fait repousser comme inutile, ou dangereux, ou ridicule, tout ce qu’on ne sait pas. Nous voyons aussi que ces connaissances superficielles obligent à cacher habilement ce qu’on ignore. La candeur souffre de tous ces défauts d’instruction, dont on ne peut s’empêcher d’être honteux. Savoir parfaitement ce qu’on sait, donne un repos à l’esprit, qui ressemble à la satisfaction de la conscience. La bonne foi de Pestalozzi, cette bonne foi portée dans la sphère de l’intelligence, et qui traite avec les idées aussi scrupuleusement qu’avec les hommes, est le principal mérite de son école; c’est par là qu’il rassemble autour de lui des hommes consacrés au bien-être des enfants d’une façon tout à fait désintéressée. Quand, dans un établissement public, aucun des calculs personnels des chefs n’est satisfait, il faut chercher le mobile de cet établissement dans leur amour de la vertu: les jouissances qu’elle donne peuvent seules se passer de trésors et de pouvoir.