The Project Gutenberg eBook of De la mer aux Vosges
Title: De la mer aux Vosges
Author: Franc-Nohain
Illustrator: Paul-Adrien Bouroux
Release date: November 2, 2019 [eBook #60616]
Most recently updated: October 17, 2024
Language: French
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De la Mer aux Vosges
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Exemplaire unique sur papier des Manufactures impériales du Japon, contenant tous les dessins originaux, une suite des premiers états des eaux-fortes et une suite d’états définitifs.
Nᵒˢ 1 à 50.—Exemplaires sur papier des Manufactures impériales du Japon, contenant une suite des premiers états et une suite d’états définitifs.
Nᵒˢ 51 à 300.—Exemplaires sur papier vélin d’Arches, contenant une suite des eaux-fortes.
FRANC-NOHAIN
De la Mer
aux Vosges
Eaux-Fortes et Dessins
DE
P.-A. BOUROUX
PARIS
E. DE BOCCARD, ÉDITEUR
1, RUE DE MÉDICIS, 1
1921
AU GÉNÉRAL DE COMBARIEU
avec la fierté d’avoir servi sous ses ordres
hommage de notre reconnaissance
et de notre dévouement.
Franc-Nohain,
Paul-Adrien Bouroux.
| Table des matières |
| Table des illustrations |
Les pages qui suivent n’ont pas la prétention d’être un chapitre d’histoire; nous n’avons jamais cherché à expliquer, à commenter, ni même à comprendre les événements militaires auxquels nous avons pu nous trouver mêlés et qui nous dépassent singulièrement.
Et nous ne nous flattons pas non plus d’apporter ici une contribution, si modeste soit-elle, à l’étude déjà fréquemment tentée, et bien inutilement à notre avis, de ce que l’on appelle la «psychologie du combattant».
Je crois que les hommes qui ont fait la guerre l’ont faite avec la nature, le caractère, et les habitudes d’esprit qu’ils avaient acquis en temps de paix. La guerre n’a tout de même duré que quatre ans; et les combattants avaient une formation intellectuelle, morale et sentimentale qui allait de dix-sept à cinquante années, parfois même un peu plus.
Pendant ces quatre ans d’exceptionnel bouleversement, il est possible que certaines façons de penser aient semblé brusquement surgir, que certains sentiments se soient épanouis ou exaspérés.
Mais, en réalité, ils étaient déjà en nous, nous les avions avec nous, et ils sont un moment sortis du fond de nous-mêmes, comme une pluie d’orage peut amener à la surface du bassin des végétations en dépôt qui dormaient dans sa profondeur; mais ce n’est pas elle qui les apporte, et surtout elle ne les crée pas.
La guerre aura été, pour ceux qui l’auront vécue,—et qui n’en sont pas morts,—une extraordinaire aventure, la plus extraordinaire des aventures, mais simplement une aventure. «Faire la guerre» est une expression démesurée et vide de sens. Est-il un homme qui se puisse vanter d’avoir «fait la guerre»? La vérité est que chacun de nous a fait sa guerre, et qu’il l’a vue comme il la faite, dans son coin, à sa place, suivant ses moyens, et de son mieux...
Cette guerre, la nôtre, a déposé dans notre mémoire un certain nombre de souvenirs et d’images, pittoresques et touchants, insignifiants ou formidables, mais qui ne sont pas nécessairement héroïques, et dont la qualité peut être infiniment relative et variée.
Ce sont ces souvenirs et ces images qu’il nous a plu de fixer ici, tels quels. Et si nous les fixons, c’est que déjà nous sentons bien qu’ils s’éloignent un peu de nous, qu’il nous faut presque un effort pour les évoquer et les retenir.
La guerre n’est qu’une convulsion, qui bouleverse les êtres et les choses, mais une convulsion ne dure pas. A la place des ruines, dont le burin du graveur trace la figure pathétique, d’autres édifices s’élèveront un jour à nouveau. Et devant même que d’autres pierres aient remplacé les pierres détruites, la nature la première n’a-t-elle pas rétabli son harmonie éternelle, comblant les tranchées et les trous d’obus? Les champs de désolation et de mort ne s’apprêtent-ils pas pour les moissons de demain?
Avant les monuments, œuvre de l’homme, et ainsi que la nature elle même, notre sensibilité retrouve aussitôt son apaisement et son équilibre.
Avant donc que tout cela, tout proche, entre et disparaisse dans la sérénité de l’Histoire, interrogeons notre cœur encore vibrant, nos nerfs encore tendus. Il ne s’agit pas, encore une fois, d’une Histoire ni d’une contribution à l’Histoire de la Guerre: on n’écrit pas l’Histoire à mesure. Une Histoire de la Guerre, non pas; tout au plus, et tout simplement, des histoires de guerre, celles que nous raconterons désormais, jusqu’à ce que la mort nous prenne, à nos enfants et aux enfants de nos enfants, lorsqu’ils nous demanderont gentiment:
«Racontez-nous la guerre, ce que vous avez vu à la guerre? Racontez-nous l’Hartmann, et le Chemin des Dames, et la cathédrale de Reims, et Verdun, et quand vous étiez avec les Américains devant Château-Thierry, et quand vous êtes rentré dans Bruges avec le roi Albert?»
Voici...
F.-N.
Versailles, août 1920.
EN ALSACE
HARTMANNSWILLERKOPF,—nom compliqué et barbare, qui, dans notre mémoire, résonne longuement, lugubrement, dominant nos souvenirs, comme son sommet domine la guerre en Alsace, et les Vosges!... Vainement on a voulu modifier ce nom, lui prêter un aspect familier, bonhomme: le «Vieil Armand»,—mais jamais, ailleurs que dans les récits des journaux, on n’employa cette désignation ingénieuse, ce plaisant jeu de mots. Si! Un café de la vallée s’était intitulé ainsi «A la descente du Vieil Armand.» Mais, en réalité, l’Hartmannswillerkopf fut et resta simplement en deux syllabes, «l’Hartmann», ou—suivant l’abréviation des ordres et des plans directeurs—trois lettres: l’H. W. K.
Ce que représentent pour nous ces trois lettres...
Je revois cette claire nuit des premiers jours de janvier 1916, et la «voiture de liaison» qui m’emmenait de Remiremont. Un grand garçon mince, aux traits marqués, est assis à côté du conducteur; tout à l’heure, au moment du départ, les camarades du «courrier» le félicitaient de sa médaille militaire et de sa belle croix de guerre toutes neuves; son front s’est plissé, dans son visage tourmenté, et il a répliqué avec brusquerie:
—J’aimerais mieux n’avoir ni croix ni médaille, et que mon général soit encore là!
Son général, c’est le général Serret, dont il était le porte-fanion, qu’il accompagnait toujours, partout, comme son ombre, dans ses randonnées téméraires, le général Serret dont il a rapporté le corps quand il a été tué, l’autre jour, (c’est pour cela qu’on vient de le décorer),—tué comme le colonel Hennequin, tué comme le colonel Boussat,—dans une tranchée de cet Hartmann où, maintenant, je vais «rejoindre»...
Mais je ne rejoindrai que demain matin. Ce soir, nous nous arrêtons à Wesserling, où la division est installée, et où j’ai la surprise de coucher dans une «vraie» chambre, d’un hôtel demeuré presque confortable; simplement la servante s’excuse de me donner une bougie, et qu’il n’y ait plus de gaz:
—Le bec de gaz, il est capout!
Cet accent, ce «capout», pour la première fois, j’ai l’impression d’un pays conquis, ou reconquis, dont les habitants libérés ne parlent plus notre langue; oui vraiment, et de quelque puérilité que nous jugions sans doute après coup une telle impression démesurée, j’ai, en entendant ce «capout», le premier sentiment de l’avance victorieuse, et, seul dans ma chambre, je ferais volontiers sonner en conquérant mes bottes et mon sabre,—le sabre dont je m’étais, bien inutilement d’ailleurs, embarrassé.
Une canonnade lointaine, assourdie. Les différents «plans» de la montagne arrêtent et dispersent le bruit des éclatements.
Ainsi tout semble concourir à ce que, de plus près, l’Hartmann apparaisse bien moins effrayant que sa réputation sinistre. Et puis, quand je me suis remis en route, au matin, quels jolis et plaisants villages, aux maisons riantes, aux devantures gaîment offertes!
Des ouvriers «civils» travaillent à la route en lacets qui, remplaçant les sentiers muletiers, permet l’accès, presque jusqu’au sommet, des lourds convois du ravitaillement et de l’artillerie. Parmi ces civils, il en est de tout jeunes, qui se sont coiffés de bérets d’alpins, et dont les bonnes joues roses et rondes me rappellent mes petits garçons.
Cependant les sapins qui, jusqu’ici, m’avaient protégé de leur ombre majestueuse et bleue se font plus rares; aux taillis naturels succèdent des buissons de fil de fer barbelé. Des éclatements se précisent, plus rapprochés, plus nets... A un tournant, une intolérable odeur de bêtes en décomposition—des mulets ont été éventrés par une rafale «bien placée».
Et les sapins orgueilleux ne sont plus que des manches à balais.
Le guide qui m’attendait là m’engage à hâter le pas:
—C’est un mauvais endroit, mon lieutenant!
Sur la carte allemande, que dressait le Club vosgien, que de jolis noms cependant, et séduisants, et tentateurs: le «Chemin des Dames»,—ici non plus, les «dames», à la guerre, ne nous portaient pas bonheur!—au bout duquel le colonel Hennequin fut tué par un «méchant 77», un obus de rien du tout, un de ces obus que nous affections de mépriser presque, et qui, suivant l’expression d’un camarade, n’étaient dangereux que «si l’on se rencontrait avec eux personnellement»,—le Damenweg aux pentes adoucies, par où les dames excursionnistes étaient invitées à passer sans trop de fatigue, et sans risque pour leurs hauts talons.
Et voici encore la «Pastetenplatz», l’endroit où l’on s’asseyait sur l’herbe, où l’on ouvrait les paniers à provisions, où, les yeux écarquillés et la bouche pleine, on admirait le beau point de vue en dégustant des pâtisseries!
Le point de vue est toujours admirable; mais il vaut mieux sans doute ne pas s’y trop attarder.
Et cependant j’ai pu constater que dans les circonstances les plus difficiles, aux instants les plus pathétiques, la noblesse et l’agrément des sites nous laissent rarement insensibles. Ce qui, peut-être, rendait plus pénible encore la bataille de Verdun ou de l’Yser, c’était de n’avoir devant soi rien où l’œil se pût reposer, qui nous divertît de la tragique horreur environnante. Un paysage, malgré tout, un paysage varié et doux apaise l’esprit, affermit notre espoir dans la vie (quand la nature est là si calme!), nous tient compagnie.
Singulièrement, en Alsace, nous lui étions reconnaissants, même inconsciemment, à la nature, d’avoir fait ce pays si riant, si riche, et qui valait vraiment la peine de se donner tant de mal pour le reprendre, pour le garder!
Je n’oublierai jamais qu’en arrivant à l’Hartmann, quand, pour me présenter au P. C. du bataillon, je dévalais le Boyau Central le cœur un peu serré par sa solitude menaçante—on ne le fréquentait guère par plaisir, et pour cause,—le premier, le seul camarade, que j’aie alors rencontré, c’était un chasseur de la brigade, adossé à un pare-éclats; on l’avait envoyé relever un tracé des travaux, et, abandonnant sa planchette de topographe, tranquillement, ne me voyant même pas venir, il s’absorbait à peindre sur son bloc-notes une aquarelle.
Cette insouciance ou ce fatalisme, je les retrouvais d’ailleurs dans le P. C. où l’on m’accueillait, où la sécurité était pourtant assez relative, si l’obscurité, par contre, y était à peu près complète, et où les premières recommandations dont on m’entoura furent sur la manière de porter le béret (le mien, paraît-il, était beaucoup trop large...). N’est-ce pas là que j’ai entendu un capitaine, au plus fort d’un bombardement, et alors qu’on le prévenait d’avoir à se tenir prêt pour contre-attaquer, qui déplorait que dans l’ordre reçu fût employé le mot «solutionner», et qui murmurait, tout en prenant de suprêmes dispositions:
—Pourquoi «solutionner» quand nous avons résoudre?...
De semblables scrupules littéraires, de telles préoccupations philologiques sont encore plus surprenants que le souci fréquent, celui-là, en pareilles circonstances et en pareil endroit, d’un flush royal ou d’un sans-atout... On se félicitait encore, lorsque j’arrivai, des huit cents francs perdus au poker par un camarade, quelques heures avant la sanglante et déplorable attaque allemande de décembre, où il devait être blessé et fait prisonnier,—puisque ce sont les boches qui auraient eu ses huit cents francs...
Hélas! le cimetière tout proche témoignait cruellement que de trop nombreux camarades n’avaient pas perdu que leur argent. On n’y prêtait pas autrement d’attention, d’ailleurs. Ces cimetières qui se sont dressés au milieu, comme au fur et à mesure de la bataille,
qui font corps avec elle, dont les croix de bois se distinguent à peine des piquets pour les fils barbelés, dont les tertres semblent alterner avec des sacs à terre, ces cimetières ne sont pas tristes, ils ne sont pas impressionnants, ou, du moins, beaucoup moins qu’on ne l’imagine. Oui, détachée de l’ensemble, comme un lambeau de notre sensibilité inquiète, leur image pantelante, maintenant, secoue nos nerfs et nous bouleverse. Mais, sur le moment, on n’y pensait pas... La mort est là, toute nue, sans idées associées, sans vain apparat, sans littérature vaine, comme faisant partie tout naturellement d’une série d’obligations, de nécessités ou de risques professionnels,—une tombe se creuse comme une tranchée,—comme un accident du travail du bon ouvrier. On ne récrimine, ni on ne s’effare. Les morts, ici, sur place, n’apparaissent aux vivants ni des victimes, ni des
martyrs, pas même—pas encore—des héros. Les morts semblent des guetteurs qui ne doivent plus être jamais relevés, pour qui la faction se prolonge, se prolonge désespérément, continue...
Les morts de l’Hartmann montaient la garde face à la plaine d’Alsace, face à Mulhouse, face au Rhin...
Que de fois, près d’eux, je me suis couché sur l’une de ces tombes qui dominaient le camp Rénier, pour voir, la nuit venue, s’allumer à l’horizon les lumières de Mulhouse!...
Car on ne devait pas tirer sur Mulhouse, on ne devait pas risquer de ruiner, de détruire le gage précieux de Mulhouse. Et cette pièce de marine, si soigneusement camouflée dans le village de Thann, sur le chemin de l’Herrenstuhl, cette pièce énorme qui, par antiphrase sans doute, s’appelait la «Petite Bretonne», demeura des mois pointée sur Mulhouse, sans jamais tenter d’expérimenter la puissance de ses projectiles monstrueux.
Ainsi, chaque soir, à l’heure où nos villes frontières s’enfonçaient dans l’ombre épaisse, où l’angoisse de Paris s’entourait de ténèbres, tranquille, paisible, sûre de n’être point inquiétée, Mulhouse s’éclairait peu à peu, et nous voyions briller la belle et complète ordonnance de ses feux symétriques... Quelle émotion, chaque soir renouvelée! Je me rappelais un voyage à Mulhouse quelques mois avant la guerre, l’accueil que m’avait bien voulu faire la Société industrielle, tant d’esprit, de grâce et de charme... Cependant, le même jour, à l’Hôtel Central où j’étais descendu, une kermesse organisée par la Croix-Rouge allemande m’avait permis de confronter et de comparer, avec la société alsacienne, les élégances des fonctionnaires et officiers allemands et de leurs femmes...—Les Allemandes, me disait une Alsacienne, font des prodiges ou des bassesses pour avoir l’adresse de nos couturières et de nos modistes; elles s’ingénient à copier nos robes, elles nous «chipent» nos chapeaux... Et vous voyez...—Et je voyais que sur leurs têtes ce n’étaient plus les mêmes chapeaux, que sur elles ce n’étaient plus du tout les mêmes robes.
Que sont-elles devenues ces Alsaciennes de Mulhouse que j’avais connues si joliment élégantes, si gaies, si malicieuses et fines, si françaises, si parisiennes?... Et je songe qu’il y a encore des officiers allemands à l’Hôtel Central!...
L’Hôtel Central, j’aurais presque pu le distinguer du Storchenkopf, avec la jumelle à ciseaux! Nous avions là, au Storchenkopf,—le mont des Cigognes,—au-dessus du col de Haag, un poste optique et un observatoire prodigieux. D’un côté, c’étaient les clochers de Colmar, et les villages plus proches de la plaine encore allemande, si proches en effet qu’à la jumelle on se promenait dans leurs rues, que nous y avons vu des dames de la Croix-Rouge allemande sortant de la messe... Et de l’autre côté, l’Hartmann, d’abord, cet Hartmann dont on sentait mieux l’importance militaire et stratégique en constatant que partout on était «vu de l’Hartmann», que partout dominait ainsi son double sommet, trop reconnaissable à sa nudité lugubre, à sa végétation roussie et rasée, dont ne subsistaient plus que quelques troncs ébranchés, déchiquetés,—ce que la guerre fait des arbres comme des hommes,—et cette silhouette singulière et symbolique que l’on appelait l’«arbre canon»...
Et toujours Mulhouse, les lumières bien alignées de Mulhouse, là-bas...
C’était un bien joli endroit que le col de Haag, et l’on comprend l’engoûment des touristes pour l’Hôtel du Ballon qui en était voisin à quelques centaines de mètres. Je n’ai connu cet hôtel que tout à fait démoli, mais c’était pour nous un passe-temps, qui trompait notre nostalgie, d’aller chercher parmi les décombres les vestiges d’un confortable aboli, d’une civilisation qui semblait de la préhistoire: de l’histoire d’avant la guerre, en effet. Et nous méditions
devant des carreaux de faïence, retrouvés au milieu de gravats, et qui avaient dû revêtir une salle de bains...
Mais le grand ennemi à Haag, c’était le brouillard. Le soleil inondait la vallée de la Thür ou celle de la Lauch, ses rayons perçaient jusqu’aux frondaisons épaisses qui ceinturaient de leur ombre mystérieuse et bleue le petit lac du Ballon. Et brusquement, à un tournant des routes en lacets qui montaient vers le col, brusquement on pénétrait dans le brouillard humide et pâle. La végétation, là-haut, s’en trouvait nécessairement retardée. Et c’est ainsi que le même printemps, qui triomphait déjà dans la vallée de la Thür, au moment où nous l’avions quittée, mit plusieurs semaines pour atteindre le col de Haag et nous y rejoindre. Les arbres de la forêt qui s’étageaient au-dessous de nous, nous permettaient d’observer ses progrès, sa marche comme d’un excursionniste en montagne, sa marche lente et continue. Chaque matin, la ligne verte de la cime des branches aux bourgeons frais éclos apparaissait un peu plus haut, un peu plus près: c’était le printemps qui montait vers nous, suprême cadeau que nous envoyait la vallée, un souvenir, un sourire, un «salut de Saint-Amarin...»
Ah! cette vallée, comme nous l’avons aimée et comme elle nous a choyés!... Elle nous recevait au sortir des horreurs et des angoisses du Südel ou de l’Hartmann; et j’entends encore, après ses trois semaines de dur secteur, ce capitaine, un vieux cavalier passé aux chasseurs qui s’écriait, en arrivant à Willer, plein d’un enthousiasme ingénu et battant des mains comme un enfant:
—Il y a encore des femmes!... il y a encore des maisons, et des jardins, et des fleurs!...
Tous, hélas! n’y revenaient pas, dans la vallée, ou n’y revinrent qu’au cimetière de Moosch, ce cimetière incliné comme un pupitre de lutrin, pour chanter,—après les étranges et émouvantes messes basses où les combattants en ligne exhalaient leur foi simple et fervente comme les premiers chrétiens dans les catacombes,—pour chanter quel hymne superbe de gloire et de délivrance, un Libera nos et un Magnificat!...
Mais pour les autres, pour les vivants, les rescapés, le retour à la vallée, c’était le retour à la vie, à la joie, à la splendeur de vivre! L’écho de nos fanfares y doit résonner encore, et les pas de nos chevaux, ou plutôt de nos mulets en cavalcade... Car les mulets du ravitaillement faisaient belle figure dans les retraites aux flambeaux que les chasseurs de Nice, d’Antibes et de Menton ne manquaient jamais d’organiser aussitôt, dans leur hâte d’annexer l’Alsace à la Côte d’Azur. Et, par ailleurs, il était juste de voir les braves bêtes—les «miaules» pour leur donner leur vrai nom, leur nom de guerre—participer aux réjouissances des hommes dont ils partageaient les dangers.
Oui, les «miaules», héros modestes, avaient leurs martyrs. Quand, chaque soir, au crépuscule, ils partaient des cuisines installées à Moosch, pour monter en ligne les barillets, les bouteillons, le trajet n’allait pas toujours sans quelque fâcheuse rencontre. Jusque dans la vallée, les bombes d’avion poursuivaient leur tranquillité. Un jour, d’un seul coup, à Ranspach, trente mulets furent mis à mal par des aviateurs trop adroits. Mais le plus déplorable peut-être fut que l’on eut l’idée néfaste de vouloir utiliser leurs cadavres et qu’on les expédia au plateau de Breitfirst pour être mis dans les pâtées des chiens de l’Alaska employés là-haut à tirer des traîneaux. Les chiens de l’Alaska se régalèrent fort, ils se régalèrent trop; ces festins les avaient mis en goût; et dorénavant quand, dans les tranchées de neige, ils se croisaient avec quelque équipe de mulets, bien vivants ceux-là, l’odeur des agapes anciennes leur montait aux narines, ils se précipitaient, ils les auraient, semblait-il, dévorés séance tenante et tout crus. Ces chiens de l’Alaska, si gracieux, si doux, si dociles, sont très capables de se montrer féroces quand on les provoque. En particulier, ils ont la haine des autres chiens oisifs et flâneurs qui, lorsqu’ils peinent, eux, à traîner les fardeaux dont on les a chargés, les regardent le nez au vent. J’ai vu de la sorte un malheureux petit fox-terrier, arrêté sur le rebord de la tranchée et qui jappait joyeusement, plein d’inconscience, au passage de ses collègues de l’Alaska. Le chien de tête, sans interrompre sa course, l’attrapa d’un coup de gueule, le secoua et le rejeta au suivant, et ainsi de suite: quand le dernier chien de l’attelage fut passé, il n’y avait plus de petit fox-terrier...
Évidemment, les miaules offraient plus de résistance à ces farouches amateurs de viande de mulet. Mais après de semblables émotions, de tels risques et de telles fatigues, ils avaient bien droit, eux aussi, à figurer dans nos apothéoses. Il reste à savoir, au demeurant, s’ils appréciaient pleinement nos façons de nous distraire, et si galoper le soir, dans les rues de Saint-Amarin, un bouquet sur l’oreille il est vrai, mais ayant sur le dos un gaillard brandissant une torche et chantant à pleins poumons, il reste à savoir si cela les amusait autant que nous...
Pour ce qui est de nous, par exemple, notre allégresse était totale, faite à la fois des dangers auxquels nous venions d’échapper et de l’oubli que nous souhaitions de ceux qui, demain, nous attendaient encore. Cette allégresse s’extériorisait comme il est coutume à des hommes de vingt ans, car tous alors nous avions vingt ans, même les vieux engagés, même ceux, officiers ou territoriaux passés dans l’active, ceux qui étaient, par leur âge mais non par le cœur, moins près de vingt ans, hélas! que de quarante!... Que de chansons, que de refrains joyeux coururent alors tout le long de la vallée, comme pour purifier l’air alsacien des odieux accents de la Wacht am Rhein!
A ce propos, fixons un point d’histoire. Cette Madelon, qui allait devenir l’héroïne peut-être la plus populaire de la guerre, elle est partie de la vallée de la Thür, elle est partie de Saint-Amarin. Avant d’être la compagne fêtée de tous les soldats de France et même de tous les soldats alliés, nous l’avons connue, débutante modeste et timide, au 28ᵉ bataillon de chasseurs. Les chasseurs du 28ᵉ célébraient la Madelon comme les chasseurs du 27ᵉ venus de Menton évoquaient les Bords de la Riviera. Si un chasseur du 27ᵉ, au lieu de chanter Sur les Bords de la Riviera, s’était alors avisé d’entonner la Madelon, il manquait gravement à la tradition du bataillon, et au nom de l’esprit de corps,—ou de cor,—il eût été vertement tancé par son commandant.
Les régiments d’infanterie qui, au mois de juin, vinrent, en descendant de Verdun, «se refaire» en Alsace, y trouvèrent la gracieuse pupille du 28ᵉ bataillon, l’adoptèrent aussitôt, cependant que les chasseurs allaient répandre et propager l’éloge et les mérites de la Madelon sur les champs de bataille de la Somme.
Mais Madelon a conquis sa première gloire dans les auberges d’Alsace, c’est entre Thann et Wilderstein que, d’abord, elle fut célèbre, à Bischwiller, à Willer, Moosch, Saint-Amarin, Ranspach, Wesserling, Odern et Kruth,—Kruth, où Joffre avait déjeuné lors de son premier voyage en Alsace, aux premières semaines de la délivrance, ainsi que le souvenir en était précieusement conservé et doublement marqué par une inscription ingénue, et par ce nom des trois Joffrettes que portaient désormais fièrement les trois filles de l’aubergiste...
Mais à présent, si nous revoyons quelque jour ces jolis villages, d’où Madelon est partie, ne devons-nous pas craindre un peu de déception peut-être,—passé le péril, passé le saint!...—et que la choucroute et les vins du Rhin nous y semblent moins savoureux, et l’accueil moins plaisant, d’un moins vif agrément? Les gâteaux que l’on mangeait à la pâtisserie de Thann étaient-ils vraiment les meilleurs gâteaux du monde?
Du moins ce qui ne saurait avoir changé, ce qui, avec le temps
et à distance, nous apparaît toujours également digne de notre admiration émue, c’est le cœur fidèle des habitants. Parmi tant de traits dont nous fûmes témoins ou qui nous furent contés, j’entends encore l’histoire attendrissante du vieux domestique des demoiselles D... Chaque année, pendant quarante-trois ans, la fête de l’Empereur fut, pour les Alsaciens, une occasion d’affirmer leur loyalisme et leur mémoire. Ce jour-là, tandis que, par ordre, les édifices publics se pavoisaient aux couleurs allemandes, régulièrement, immanquablement, un drapeau français apparaissait tout à coup au faîte du plus haut sapin de la forêt voisine, pour la plus grande confusion du gendarme allemand. Mais sa pire, sa plus tragique déconvenue, au gendarme allemand, c’est ce qui lui était arrivé, lorsque, pour la première fois, on voulut célébrer cette fête après l’annexion, à Saint-Amarin. Les habitants de Saint-Amarin n’avaient-ils pas eu, ce jour-là, la savoureuse, l’étonnante et joyeuse surprise, lorsqu’au matin ils sortirent de leurs maisons, de voir, sur la propre maison du garde des forêts, cette bête malfaisante, une inscription, en lettres gigantesques, où le nom de l’empereur d’Allemagne s’accompagnait, en toute sérénité, d’une grasse injure bien française. Et jamais, en dépit de toutes les enquêtes, de toutes les persécutions et de toutes les recherches, jamais le gendarme allemand, jamais la police allemande,
n’avaient pu soupçonner l’auteur de cette profession de foi si tranquillement provocatrice, jamais le gendarme allemand, jamais la police allemande, n’avaient pu mettre la main sur lui...
Or voici qu’en août 1914, lorsque les premières troupes françaises eurent cantonné dans la vallée de la Thür, les demoiselles D... reçurent une lettre de Besançon. Un domestique de leur père,—leur père, mort depuis, exerçait avant la guerre de 1870, la médecine à Saint-Amarin où les demoiselles D... étaient demeurées,—ce vieux domestique qui, en quittant leur service, s’était retiré à Besançon, leur écrivait:
—«Mes chères demoiselles,—je crois que le moment est venu de vous révéler un grand secret. C’est moi qui avais écrit «...pour le Kaiser» sur la maison de M. le Garde des Forêts...»
Oui, le moment était venu, en effet, et ce moment attendu avec tant de ferveur, nous avons pu constater que, tout autant que dans la vallée de la Thür, il était accueilli avec une joie égale dans la vallée de la Doller, ou dans la plaine de Dannemarie. Dannemarie, c’était le Saint-Amarin des secteurs de la plaine. On y venait au sortir des sapes de la Maison Forestière, par exemple, comme, à Saint-Amarin, en descendant du Südel ou de l’Hartmann. Une «Maison Forestière» avec des sapes, quand le seul nom de «Maison Forestière» évoque des ombrages accueillants et frais, quelque joyeux pique-nique, et l’omelette et le bon lait que vous apporte la femme du garde...
Sans doute là-haut, sur l’Hartmann, une canonnade entendue dans la plaine ne nous préoccupait guère:—Ce n’est rien! ça doit se passer du côté de Dannemarie!... Et de même, d’ailleurs, transportés dans un secteur de Dannemarie, nous écoutions sans émotion excessive ce qui nous semblait devoir être «encore un coup des Boches sur l’Hartmann».
Mais tout cela était terre d’Alsace délivrée ou à délivrer.
Et certes cette Alsace était encore empoisonnée, par endroits, des ferments mauvais que l’Allemand avait pris grand soin d’y laisser en se retirant, pour retarder notre conquête, comme il avait accoutumé, quand il devait abandonner une position, d’y préparer, à l’intention des nouveaux occupants, des fourneaux de mine... Nous avons eu aussi de belles histoires d’espionnage. Dans la vallée de Saint-Amarin, c’étaient les bouteilles confiées aux eaux de la Thür pour porter nos secrets militaires jusqu’aux lignes ennemies. Et à Dannemarie, il y eut les téléphones dans les caves, les téléphones pour régler le tir des batteries allemandes qui démolirent une seconde fois le viaduc à l’instant précis où, reconstruit, on s’apprêtait solennellement à inaugurer sa mise en service. Elles étaient d’ailleurs bien pittoresques et imposantes, ces ruines du viaduc de Dannemarie, on eût dit, à les voir ainsi, d’un coin de la campagne romaine, et le savant travail de nos ingénieurs eût, à coup sûr, beaucoup moins tenté les amateurs de photographie, si les Boches ne l’avaient pas fait sauter... Mais nous ne voulons pas insinuer qu’il ait sauté sur l’indication des photographes!...
Les briques de ses arches détruites, comme celles du Forum ou de Pompéi, n’enrichissent point, cependant, le petit musée de guerre que rapportait pieusement chez lui chaque permissionnaire; c’eût été un souvenir un peu encombrant; et puis les entrepreneurs de Belfort en avaient, certainement, un emploi meilleur, plus pratique et plus immédiat. Les petits cailloux roulés par la Doller, avec leurs reflets et leurs facettes multicolores, étaient plus précieux et plus appréciés, qui rehaussèrent d’un intérêt nouveau, lorsqu’elles commençaient à être un peu démodées et banales, les classiques bagues d’aluminium.
Et le plus joli souvenir, le plus émouvant, pour les combattants de ce coin d’Alsace, fut encore celui qu’avait imaginé l’ingéniosité du chef armurier du 152ᵉ régiment d’infanterie,—de ce fameux Quinze-Deux qui inscrivit dans cette région les pages les plus héroïques de son histoire glorieuse. Lors de la prise de Steinbach, on avait retrouvé dans les décombres de l’église les morceaux de la cloche qui s’était brisée en tombant du clocher fracassé. Le chef armurier avait eu l’idée de les recueillir, d’en ciseler divers objets, et c’est ainsi que j’ai pu suspendre au berceau de ma petite fille une croix faite avec le métal de la cloche de Steinbach.
Et je me souviens de cette chanson des «Cloches d’Alsace» qu’un soir où les bataillons donnaient un grand concert «suivi de retraite aux flambeaux et de bal», pour inaugurer le kiosque à musique que nous avions construit sur la place de Saint-Amarin, je me souviens de cette chanson qu’un chasseur qui avait une voix magnifique—on trouve de tout dans les bataillons de chasseurs—se mit à entonner avec l’accompagnement d’une fanfare. Ce n’était plus la Madelon;—mais la mélodie s’élevait, puissante et grave, appelant tous les clochers d’Alsace au carillon de la délivrance prochaine. Et j’ai songé bien souvent, depuis, et plus encore depuis la victoire, j’ai songé à la charmante place de Saint-Amarin, à la foule confiante et cordiale qui se pressait autour de ce kiosque pacifique dont nous étions si fiers, j’ai songé à la belle chanson, et au chasseur qui la chantait avec tant de flamme, et aux autres chasseurs; à tous les chasseurs mes camarades,—en regardant la croix de ma petite fille, la croix faite du métal brillant et sonore de la cloche de Steinbach...
LE
CHEMIN DES DAMES
UN méchant chemin de grande ou moyenne communication, pas même une route départementale!... Et voilà le lieu de tous ces combats sanglants, où, pendant des mois, des années, fut suspendue notre angoisse, où il sembla même un instant que devait se jouer le sort de la France!...
Un matin de juillet 1917, après une vertigineuse attaque en direction de la ferme de la Royère, tous les objectifs dépassés, ils étaient là une dizaine de petits chasseurs—l’aîné n’avait pas vingt ans—qui fumaient de gros cigares en surveillant la contre-attaque. Fumer à cinq heures du matin de ces gros cigares boches, durs et verts, qu’est-ce qu’elles auraient dit, si elles les avaient vus, les pauvres mamans de ces héroïques gamins!... Il est vrai que, si elles les avaient vus alors, d’autres sujets d’effroi auraient bouleversé leur sollicitude et leur tendresse, d’autres sujets plus pressants que la crainte, les voyant ainsi fumer, qu’ils n’en fussent malades!... Mais le cigare de l’ennemi tué ne fait jamais mal au cœur. Et c’étaient les cigares de quelque «oberst», en effet, découverts dans l’abri bétonné dont les occupants avaient été chassés à coups de grenades, que dégustaient fièrement, de si bon matin, ces jeunes vainqueurs... Et comme je leur demandais s’ils savaient que l’abri dont ils s’étaient emparés, était creusé, précisément, en dessous de la chaussée du Chemin des Dames, ce nom fameux, cet emplacement tragiquement célèbre, ne semblèrent pas les impressionner autrement, et simplement avaient-ils constaté que «c’était bien possible», sans en perdre une bouffée de cigare...
Et j’ai un autre souvenir. C’était après la victoire de la Malmaison. Le moulin de Laffaux, le château de Pinon, étaient soudainement et miraculeusement devenus des endroits touristiques vers lesquels s’empressaient les missions de journalistes et de parlementaires. On venait déjeuner à Soissons, et de là on s’engageait sur la route de Maubeuge pour aller admirer des carrières célèbres, des entonnoirs extravagants; et l’on ne savait si l’on devait s’émerveiller davantage, ou de la puissance terrifiante avec laquelle les artilleurs avaient bouleversé le terrain, ou de l’habileté et de la rapidité dont témoignaient les sapeurs du génie pour réparer les dégâts causés par les artilleurs, et rétablir derrière eux une circulation presque normale... Donc la route de Maubeuge connut alors des visiteurs qui, par leur qualité et leur notoriété bien parisiennes, la rendaient quasi semblable au boulevard à cinq heures du soir. En sorte que les conversations finissaient par y devenir des conversations de boulevard, une fois la première émotion passée et les premiers cris arrachés par la grandeur tragique d’un spectacle inouï. J’entends encore un de ces visiteurs, et non des moindres, apporter, sur cette route de Maubeuge, les derniers potins de l’affaire Bolo; aussi bien n’était-ce point un sujet de conversation si incohérent ni si déplacé, en cet endroit où s’était déroulée la partie capitale de l’offensive d’avril, dont les suites ne furent peut-être pas sans quelque relation avec cette affaire. A un embranchement de la route, soudain quelqu’un s’arrêta, arrêta ses compagnons, interrompit le personnage bien informé, et montra sur la droite:
—Le commencement du Chemin des Dames!...
—Ah! oui, parfaitement!... acquiesça le conteur avec un regard complaisant et distrait; puis le petit groupe reprit tout aussitôt sa marche, et notre homme ses révélations passionnantes.
La véritable importance stratégique du Chemin des Dames, beaucoup mieux que sur le terrain, beaucoup mieux qu’auprès des «exécutants» chargés de s’en emparer ou de le défendre, on la percevait pleinement sur l’immense plan en relief qu’avait fait établir par son service géographique le chef de la sixième armée. Ce plan occupait à lui seul un petit salon de cette belle villa de Belleu, où le général commandant la sixième armée avait installé son quartier général, tandis que tout autour, dissimulées sous les arbres du parc, des baraques en bois, que le camouflage avait soigneusement peintes en vert et jaune, et recouvertes de branchages, ce qui leur donnait l’aspect d’un joujou de Noël, des baraques Adrian abritaient l’État-Major. Elle était confortable la villa de Belleu, elle n’était pas d’un goût très pur, et se singularisait notamment par tout un luxe d’appareils d’éclairage du plus fâcheux style munichois. Seul le petit salon, qui servait de bureau à l’officier d’ordonnance du général, avait été débarrassé en partie pour faire place au plan en relief du Chemin des Dames. Devant ce plan, dans ce petit salon, je revois, réunis le 24 octobre 1917, les correspondants de guerre français, anglais et américains, à qui, tout rayonnant de la victorieuse opération de la veille, le chef d’État-Major explique comment elle fut conçue et exécutée. Soudain la grande porte s’est ouverte sans bruit, qui communique avec le cabinet du général, et le général, mêlé aux journalistes, écoute les explications de son chef d’État-Major; c’est, grand et mince, un peu voûté, les yeux plissés de bonhomie et de malice, toujours souriant et simple, et tenant entre les doigts son éternelle cigarette, c’est le général Maistre qui, depuis hier, a inscrit son nom dans l’histoire de la guerre avec cette désignation magnifique: le vainqueur de la Malmaison.
La victoire de la Malmaison avait dégagé le Chemin des Dames, elle en rendait, d’un bout à l’autre, la position intenable pour l’ennemi; c’est ce que le plan en relief rendait sensible aux regards même des profanes, aux esprits les moins avertis. La répercussion devait se faire sentir aussitôt jusqu’au delà d’Hurtebise et de Craonne. C’était désormais Soissons complètement dégagée, où en toute sécurité pourraient se réinstaller les commerçants empressés à nous vendre des cuirs anglais, de la parfumerie et des conserves de toutes sortes. Et les dames américaines venues à Blérancourt pour aider avec un si généreux empressement à la reconstitution des villages de l’Aisne que les Allemands avaient laissés en un si lamentable état lors de leur précédent repli, les dames américaines pouvaient, joyeuses et fébriles, vérifier le bon fonctionnement de leur cuisine roulante automobile qui devait servir, en arrivant à Laon, à donner tout de suite de la bonne soupe chaude à la population libérée, mais affamée sans doute...